‹ Une heure trop tardChapitre 14 sur 20 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

UN hegard en ARRiÈae

— C'est singulier, dît Maurice, ce n'est pas la première fois que j'entends cette chanson, et il me semble

même ravoir entendue à une occasion que je ne me -rappelle pas^ chantée par la même voix.

— Pour la voix, dit Richard, qui l'accompagnait jusqu'à la porte, c'est celle de ta maîtresse ; pour la chanson, c'est une ronde à danser très-connue, et il n') au^ rait rien de singulier à ce qu'elle l'eût déjà chantée de^) vant toi.

— Non, ce n'est pas cela, dit Maurice.

— J'y suis, reprit Richard. Te souviens-tu d'un soîif où nous avons, par un temps afireux, été attendre des canards sur le bord d'un petit étang? te souvient-il que tu ne tiras pas un coup de fusil? «

— Oui, oui, dit Maurice, distrait que j'étais par une voix de fille qui chantait cette chanson :

Eomm, lieber Mai, nnd mâche;

C'est vrai, mais cela n'empêche pas que la voix d'Hé* lène me rappelle cette voix.

Richard quitta son ami, qui, arrivé près d'Hélène, la pria de chanter encore.

— Décidément, dit Maurice, c'est la même voix ; mais, ajouta-t-il, la maison aux églantiers, la maison de ta mère n'est qu'à quelques pas de l'étang, il n'y a rien d'étonnant que ce soit toi que j'aie entendue.

Et comme il s'efforçait de réveiller ce souvenir :

— Je me rappelle maintenant la maison; ce soir-là, Richard et moi, nous avons failli y entrer pour demander à souper..

— Oh f Maurice, dit Héjène, pourquoi n'y êtes-vous pas entrés, cela eût peut*être décidé de toute ma vie.

Après un long silence, elle répéta : j

— Pourquoi n'êtes-vous pas entrés ?

mo TOE HEURE T»OP TARD

€ela eût tout changé, j'ai été conduite oà tm m'as trouvée par des acdâents si faciles à éviter t

Et elle raconta comment, partie nvec sa mère pour la ville, «lies s'étaient eodomiies ^ réveil^ds à lendieit «d'où elles étaient parti^s^

Maurice se fiét expliquer k route^qu'eUes avaient prise.

— C'est moi, dit-il, je me le rappelle bien^ e'estmei qui ai retourné la charrette ; j'étais sorti pour éviter le trouble où était la maison de ma mère, d^is l'attente 4'une demoiselle de compagnie, qui, du reste, n'est yas venue.

Hélène demanda où éemeurait la mère de Msmrioe.

— Â mon tour^ dit-elle^ c'était moi qu'on attendait.

— Et c'est moi qui t'ai empêchée d'arriver.

Hélène alors raconta son histoire, et Maurice aussi se

rappela sa rencontre avec la civière qui portait Hélène â

l'hôpital, et l'interruption par sa faute, de Touvrage de

^Tischerwald^ ce qui avait privé d'ouvr^eHélèaeet Marie.

r- Pauvre Hélène I dit-il, j'aisansie o4mnaitre, e&ercé sur toi une funeste influence; sans ce jeu d'écolier qui me fit retourner la charrette, je t'aurais vue plus tôt et j?ien n'aurait altéré notre bonheur.

C'est moi qui t'ai conduite au malheur.

/ Pauvre Hélène! je réparerai le mal que je t'ai fait.

Les jours se passaient sans rien changer aux irrésolutions de Maurice. Quelquefois iî sortait lé soir avec Hélène ; des hommes, qu'il ne connaissait pas, la saluaient avec un sourire amical, et quelquefois, derrière eux, il entendait dire :

— C'est Hélène, la maîtresse du comte Leyen.

Tout cela lui remplissait le cœur de haine et de déses-

UNE HEUEE TaOF TARD SU

^Ir. Il laoçah auK gens qui regsu^dadent Hétène d^s regards menaçants ; parfois il la bFUS(}uait elle-même, puis il songeait à cet amcmrteBdfe^t désintéressé qii'elle Itti témoignait avec tan4 de charmes, et par de douces paroles il cherchait à lui faire oublier le chagrin que lui avait causé sa mauvaise humeur.

Hélène, pour subvenir aux d4penses de sa maison, continuait à vendre ses diamants et ses eifets les plus précieux. Dans les moments où Maurice était le mieux disposé pour elle, et lui pardonnait son malheur en faveur de son amour, il se disait : « Je ne me réunirai entièrement à elle qu'après qu'elle aura mis son enfant au monde. » Ce n'était qu'un prétexte qull se donnait à lui-même, pour retarder une démarche dont les suites lui faisaient peur, et il ne prarlaît de rien à HSène, pour ne pas prendre envers elle de nouveaux engagements.

Pour la pauwe Hélène, elle «l'avait qu'une idée, son ^«mour pour Maurice; «n s^n absence, elle se faisait belle pour lui, se parant de ce qu'il ilai restait de pierreries, sans penser que cet ^dat Messait les yeux et le cœur de son amant; un jour, cependant, «lie avait lissé en bandeaux ses i^a^ux olieveiix èrofts^ ^arésà leur racine par la raie j^ancbe de la peau; sur so9i front brillait une riche émeravde, dtts émerandes pendaient^ ses oreilles et à son odu, eUe était vêtue d'une robe de cachemire blanc à larges plis et à manches tombantes.

Elle était si beHe aiinsi parée, que Maurice, pendant tout le jour, la regarda avec admiration ; quelques jours après, il lui envoya un billet oh il lui dirait :

« Je passerai la journée avec toi ; pare4oi c^mme l'autre jour, jamais je ne t'ai vue si belle. »

Quand il arriva, Hélène était vêtue d'une robe de mousseline, ses cheveux enooTo séparés sua* le front, mais il n'y avait plus d'^eraudes.

Après quelques instants, Maurice l'examina avec 1^ étonnement, et,

— N'as-tu pas reçu ma lettre? lui dit-il.

— Je Tai reçue.

— Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais priée de faire?

Hélène devint rouge, et tout interdite, ne répondit pas,

— Tu n'as pas voulu, continua Maurice, faire delà toilette pour moi seul?

— Non, dit-elle, ce n'est pas cela, j'ai eu quelques lettres à écrire.

— Eh bien, tu vas t^habiller, je t'aiderai.

— Non, dit Hélène, il est tard, et d'ailleurs tu serais trop maladroit.

— Eh bien, appelle ta femme de chambre : je me suis réjoui tout le jour de l'espoir de te voir ainsi parée ; ne me refuse pas ce plaisir.

— Mon cher Maurice, tu es fou.

— Je t'en prie.

— Je suis souffrante, j'ai un horrible mal de tête.

— Tu ne souffrais pas quand je suis arrivé ; qu'elle raison peux-tu avoir de me refuser?

— Tu me ferais plaisir de ne pas insister;

— Pourquoi ?

— Quelle opiniâtreté !••. dit Hélène avec un peu d'aigreur.

— Je ne sais, dit Maurice, de quel côté est l'opiniâtreté; mais je dirai plus facilement qui dé nous deux manque de bonne grâce et de complaisance.

— Maurice, dit Hélène^ et elle avait bien dés larmes dans les yeux, je t'en prie, parlons d'autre chose.

— Non, dit Maurice impatienté, je veux au moins

UNE IIEURE'TROI^ TARD Si3

sWoîr pourquoi tu me refuses une chose aussi peu importante. ^

— Puisque c'est une chose si peu importante, pourquoi y tiens-tu obstinément?

— Hélène, vous jouez-vous de moi?

— Non, reprit-elle, mais je ne me soumettrai pas à un caprice ridicule et dont vous ne me donnez aucune raison .

En disant ces paroles, elle alla s'enfermer dans sa chambre, où elle se prit à pleurer.

Maurice prit son chapeau et sortit.

Hélène avait fait vendre Ja veille les émeraudes et le cachemire.

Par une belle fin de journée, Maurice sortit avec Hélène pour lui faire respirer les douces haleines du soir; depuis longtemps elle n'avait pas quitté la maison. Maurice trouvait toujours quelque prétexte pour ne pas l'emmener avec lui : son état de grossesse était devenu si évident, que chaque regard qu'un passant dirigeait sur elle ou sur lui semblait une insulte, et que la contrainte qu'il s'imposait, pour ne pas faire des querelles injustes et ridicules, le mettait dans un état d'exaspération dont les douces caresses d'Hélène pouvaient à peine le tirer.

On était alors dans l'automne, le soir de l'année, au moment où la nature se pare de riches couleurs.

Parmi les chênes encore verts, les peupliers étaient chargés de feuilles des plus belles nuances de jaune; les vignes laissaient pendre leurs pampres d'un rouge de pourpre, et les chèvrefeuilles, sans fleurs et sans parfum, n'avaient plus que des feuilles d'un vert presque bleu; les genêts étaient couverts de gousses noires.

Ce que le poète et le peintre voient avec de si douces

«énsaftions, un moment ob ie s^il secouebe, dû, coame nu sourire d'adieu à ses amis, il jette encore sitf la lem tl«s teiii^les si ridies et si tiarmomeittses iet à la lois si fu« ^itîves;

Ce ^ilence^ ce reciieitkm«)it ^ ta fiatore entière, ce ttMiftaait 4e inéâ;$ti^kai mystifae;

L'aKtomnêfixe tout cela po«r tiM^ai9M<68iïiè«e, Vm^ 4oiimo es(t un long eovcber éa ^fMl; TaillomAeest à Tannée ce que le soir ost au joar*

Hélène et Maurico, à T^fituée^'^n bois, «l^eiit otMSrte «in^)gfiUe qM des ^ tainAvôs Mtàiiml 4\>^ttâire ittt^énétrable à la vue.

Quoique Maurice eût souvent dirigé ses promenades ée ce côté, jamais il ne l'^aVaii vue ouverte : il s'arrêta pour regarder un beau parterre où brillaient les fleurs «de la saison, des «largiimtes •éclatantes ée si riches anianoes de pour^^, 4e blanc et de violet, les premières <ihr7»antbèines }aiiiies0u aiAara«flbe6.

Un jariiftier arros»tt, qui lear 4it : ^ fl n^ m p6^ jonne, vous pouvez «i^er.

Après le parterre, Il y avait im rideati de cenériets ^argjis de noisettes mûres; derrière les coudriers s'éte» ''leaiont 4e battts piraplîers plus d'à moitié jamrisétdoot le \«iit comoieBçait à détacSier quelques ïeuilles. Hëlèoe ot Maurîee sui^îpenil une allée éttroite et toi^oettse, coqvarie par les 3[>rafi^bes des filas «t 4es noisetiers; à un détour da seirtier, loift i coup, Thomon ^'étendit : ufi atôsaeaaii^Rge de quelques pieds murmurait dansFberbe, ^et de i'antfe côté du pont d^ bots,<qui tjondui^t knsiffi <«neare assez vePt, s'élevait une petite maisoii blandie, .derrière l»^^ie il y «vait une Caisse ofaarmille 4e tîli^iàs^ après tesfandfires de la maison grimpaient qoe9' qaes rosiers dm fiengaft avoc qoeflqties roses inodores, ies dernières de l'aûiiée*

Uim KSefBS TEDP TARI) %Uk

Berrièrete œwoa «É b ehar ottile y 1* fitt^ fait le tour du pré, venait tomberdans un petil élwo^, aifc mBiead'im p€(tiilKit»dfe ^fc&ltlpihw d9i^testâiiîU9fi»«aia* nmçaieiii à crier sotts les pôeds.

L'étang était eotouré d*i«M heriie épftiaseï» de Uqueli» sa penebaieftt escoi» swf l'eft» quelque» pàW w<ir|;ia6N. meift-sidlit ; d» usai» presque i^polû^éil se ewrl»aiiens paf*desmis ; ^an'entesdaii d'^y^ie bruU q4ie le chaiat sec des œésaQge» à tétebleuâlreqiiisautUlaient sur les branches des sorbiers, dont elles se disputaî^citles baiesécar-^ laies; de faaoïs ubvids caehateat le» moraiUes.

H^âae et Maurke s'assUieiU^ sur la oooijLsee et se livré* rent à la pénétrante et mélancolique inpipressioa de cq lieu.

Après un long silence; Maurice serra la main d'Hélène, et lui dit :

-— Ce séjour est encbanté; il serait beau de se renfer» mer avec toi pour toujours dans un lieu semblable.

— Oui, dit Hélène avec un soupir, ce serait beau.

— Sais-tu, dit Mauriee, ce qui surtout me touche ki et me charme t c'est cette solitude entière, ce sont ces hautes murailles que ht vue même ne peut franchir, c'est e^ horizon borné, ce ekt ei cette herbe, et ces ombrages pour nous seuls; ce serait de n'avoir ni craintes, ni espoirs, ni désirs^^ ni regrets, tri pensées au delà.

C'est, sgouta-t-il, oubliant qu'il était chez des étran-^ gers, (f est d'être seul avec toi, à l'alnri de la haine et de l'amour des autres, à l'abri des regards et des opisions, à l'abri des convenances et du respect humain. • C'est de vivre seuls, tous les deux aussi loin du monde ^ que si une tempête nous avait jetés sur une ile déserte, et inconnue. ' y ..

— Que cette petite maison est jolie ! dit Hélène.

— Oui, dit Maurice 'ffevenu rêveur, elle est bien joliej

comme nous y serions bien renfermés, comme nous y serions seuls!

« — Monsieur, dit le jardinier qui les cherchait, vous ne pouvez rester plus longtemps, ces- dames viennent de rentrer, et d'ailleurs il fait tout à fait nuit.

Maurice fut réveillé péniblement du songe riant au* quel il se laissait aller depuis quelques instants; il donna une pièce d'argent au jardinier, et emmena Hélène. Comme il allait passer le pont, il se retourna pour jouir encore du spectacle.

La lune, qui montait par-dessus les tilleuls, argentait le ruisseau et éclairait le pré, tandis que sous les arbres la nuit était profonde.

^ Il vit, comme deux ombres, deux robes blanches s'enfoncer sous les châtaigniers :-« Ce sont, pensa-t-il, les maîtresses de la maison; cette soirée va être bien belle; elles sont heureuses de pouvoir rester. ]»

Et il quitta le jardin avec regret.

Quand la grille eut crié sur ses gonds el se fut bruyamment fermée, il dit encore: « Unebelle soirée ! elles sont heureuses de pouvoir rester, d Puis il ne dit pliis rien.

— Mon ami, dit Hélène, qu'avons-nous besoin d'une si jolie maison et d'un parc aussi étendu? Le plus aride désert, le plus pauvre grenier, ne seront-ils pas unËdea et un palais quand y serons ensemble?

">- Tu as raison, 4it machinalement Maurice; mais il. resta silencieux jusqu'à la maison d'Hélène.

WE HEURE TROP TAUD . Îî7

XXY

t AUTEUR DONNE UNE EXPLICATION

L'an passé, nous écrivîmes un livre intitulé : Sous le» tilleuls* J>din& ce livre, il nous arriva de parler de wergissmein-nicbt.

Plusieurs questions nous furent adressées à ce sqjct.' Un mot du chapitre précédent nous donne Toccasioa de donner quelques explications.

Les wergiss-mein-nicht sont de petites fleurs d'un beau bleu de ciel, dont les boutons sont roses, et qui fleurissent sur les rives de quelques étangs.

Wergiss-mein-nicht veut dire n^ m'oubliez pas. Cette fleur porte le même nom en français; on l'appelle ei:c3re myosotis. Les Anglais rappellent /orgr^^ me not, et les. Suisses, herbe aux perles.

Nous profitons de cette occasion pour engager nos lecteurs qui n'ont pas lu Sous les tilleuls à le lire sans délai. Outre le plaisir qu'ils y pourront peut-être trouver, co que notre modestie nous empêche de garantir, leur curiosité engagera notre éditeur à faire de notre livre une nouvelle édition. Ce qui nous rapportera quelque argent qui ne viendra pas très-mal à propos, pour plusieurs raisons que nous ne nous soucions pas de détailler en ce moment.

A ce sujet, cependant, notre conscience ne nous permetpas de passer sous silence unreproche grave que fit à co livre un sévère Aristarque. Nou§ ne voulons pas tromper le lecteur, au moins volontairement, et nous lui; avouerons, quelque tort que cela nous puisse faire, ce

tïS . UlfE HEURE TROP TARD

qui, au dire dudit Aristarque, devait faire jeter au feu notre pauvre livre,

C'est que :

' 1* Nous avons, sans en donner aucune raison, écrit Magdeleine, au lieu d'écrire simplement Madeleine;

2^ Nous n'avons pas parlé des tilleuls des Tuileries;

3* Nous avons parlé de fleurs, tandis qu'un auteur célèbre, dans un livre publié quinze jours après le nôtre, a parlé de papillons; ce qui est, de notre part, un plagiat évident;

4"" Nous avons raconté une chute de clieval, tandis qu'au su de tout le monde, J.-J. Rousseau, dans ses Confessions^ parle de deux chevaux que deux jeunes filles ne pouvaient décider à passer un ruisseau. Cheval^ chevaux, c'est toujours la même chose, — autre plagiat. On ne doit pas dire cheval, après que Rousseau a dit cheval.

Peut-être ici l'auteur n'a-t-il pas été assez loin, il anrait pu voir, dans notre livre> un certain nombre de lettres, telles que :

abgdefgh;ijklmnopqrstuvxyz,

.qui se retrouvent toutes dans une foule d'excellente auteurs.

Nous n'aurions qu'une chose à dire pour notre dé« fense, si nous osions nous défendre, — ce serait que ce récit d'une chute de cheval, nous l'avions écrit de la main gauche, à cause de la situation ass^ critique de notre bras droit, et que nous n'avions pour cela besoin d'aller feuilleter aucun livre.

Pour ce qui est du reste du livre, nous avions, ea l'é* crivant, le cœur plus malade que le br^s.

Le bras est ffiéri.

DKB HEURE TROP TARD fUf

CONTRE l'amour DE LA PATRIE

— Il n y a pas, dit Richard, beaucoup moins â*uûd neure que je te parle sans que tu daignes remarquer ma présence, et sans que tu cesses de marmotter des paro^ les inintelligibles.

— Je suis, répondit Maurice, très-préoccupé; il me faut aller ce matin chez Tambassadeur français, qui m-a fait proposer de m'emmener avec lui, comme son secrétaire particulier; il est temps que je prenne un parti, mes affaires d'argent s'embrouillent tous les jours et sont arrivées à un tel point que je n'y connais plus rien. Mon mariage avec Hélène va augmenter mes dépenses du double et anéantir mes recettes : c'est un excellent moyen de sortir d'embarras qui se présente, et je veux faire -en sorte de iie pas l'abandonner. Ce qui m'occupait quand tu es entré, c'était de quelle manière il convenait de parler à un ambassadeur pour ne pas sembler plus fier et plus indépendant qu'il ne convient à un malheureux mercenaire, sans cependant m'humilier.,.

— Ainsi, pour Hélène, tu quitterais l'Allemagne, ta patrie?

— Ami Richard, je vous y prends encore, dit Maurice, enchanté de reprendre sur Richard l'avantage que $a position semblait devoir lui faire perdre; expliquez moi une bonne fois ce que vous entendez par l'amour de la patrie?

— Plaisante question! j'entends par l'amour de la patrie le plus noble sentiment des plua nobUsloaft?»^<îftl* élan généreux et désintéressé qui MX ^^crvSfôt ^^'^^xî^fer

5i20 UNE HEURE TROP TARD

ré(^9 ses affections et sa vie pour le bien de son pays, qui fait trancher la tête aux fils de Bru tus.

*,. Voici, dit Maurice, des niaiseries parées de grands mots creux.

— Voici, dit Fischerwald qui entrait* de belles idées noblement exprimées.

— Oh! dit Richard.

— Oh ! oh I dit Fischerwald»

— Soyez assez bons, continua Maurice, après m'avoîr répondu si lucidement que Tamour de la patrie n'est autre chose que Tamour de la patrie, soyez assez faons pour me dire ce que c'est que la patrie ?

— La patrie! dirent à la fois Richard et Fischerwald, la patrie I c'est...

Ils s'arrêtèrent tous deux, avec le même accord qu'ils avaient eu en commençant ensemble. Fischerwald, le premier, reprit la parole :

A tons les cœurs bien nés que la pairie est «hèrct

dit-il en français ; car sa prodigieuse mémoire avait glané partout.

•— La patrie, dit Richard, c'est le lieu où nous avons reçu le jour ; c'est notre mère.

— Aima parens^ interrompit Fischerwald.

— C'est, continua Richard, la divinité des héros.

— Pafriam et dulcia linquimus arva^ dit Fischerwald.

— C'est rinspiratrice des plus nobles actions, reprit Richard.

— llaTpi; Topccov p.YiTYip xai Bga a-yiwaTaTYi.

— Du reste, dit Richard, ta question est oiseuse; il n'y a personne qui pe chérisse sa patrie.

— Je te défie, dit Fischerwald, d'ouvrir un livre sans S trouver quelque invocation à la patricr

UNE HEURE TROP TARD S2l

Et Fîscherwald sortît dé sa poche un Parfait Cui^ sinier^ qu'il ouvrit au hasard. L'auteur disait dans ^a préface :

« Nous n'avons pas voulu priver notre pays des fruits d'une longue expérience et d'un travail assidu. »

-^ Quand vous parlez de la patrie, dit Maurice, est-ce la terre ou les hommes que vous aimez?

Dans les chansons patriotiques, on parle souvent d'engraisser les guérets avec les cadavres des ennemis.

Il faut que l'ennemi soit bien peu de chose, puisque vous ne voyez rien de mieux à en faire que de l'engrais.

Mais, comme chaque pays a son patriotisme, ou du moins ses chansons patriotiques, ce que l'on confond volontiers, il s'ensuit que ceux que vous appelez les ennemis vous donnent le même titre et veulent également vous employer en guise d'engrais.

Orfne peut admirer le patriotisme dans un pays, sans au moins le tolérer dans les autres, et la conséquence naturelle serait qu'il faut fun\er toutes les terres avec les cadavres de tous les hommes, ce qui produirait d'excellentes moissons, mais pas de moissonneurs.

C'est pousser un peu loin l'amour du sol.

Et eâcore, si vous aimez la terre qui «vous a donné naissance, comme dit Richard, cet amour ne doit s'étendre que jusqu'aux murailles de la chambre où vous êtes sorti au monde ; ou, si vous retendez plus loin, pourquoi l'arrêtez-vous aux rives du Rhin plutôt qu'à celles de la Seine?

— Personne, dit Richard, n'a jamais entendu par l'amour de la patrie l'amour du sol.

— . Je le croyais, dit Maurice, parce que les effets à peu près uniques dudit amour sont d'engraisser les

guérets OU les sillons des cadavres ou du sang ^es en-^ nemis.

Mais si Tamour de la patrie est Tamour des hommes qui habitent le même pays que nous, d'où vient qu'au milieu de la patrie, quelle qu'elle soit, il y a tous les jours des vexations, des oppressions, des duels, des vols, des incendies, des emprisonnements, des viols?

Faites-moi comprendre pourquoi on aime ses compatriotes en massse ; et pourquoi, à chacun en particulier de ces compatriotes^ pour lesquels 11 est beau de mourir...

— Pulckrum est pro patria mori! interrompit Fischerwald.

— Pour lesquels il est admirable de faire décapiter ses deux fils, vous faites quotidiennement plus de mal qu'aux étrangers qui ont le bonheur d'êtreplusloin de vous?

L'amour de la patrie n'est-il donc que la haine de tout ce qui se trouve placé en dehors de telles ou telles limites?

Car, comme je l'ai dit, chaque patrie a son patriotisme, qui se formule en paroles de haine et de mépris contre les étrangers.

Parcourez tous les pays, et écoutez causer à table au milieu dçs bouteilles :

En France, un Français vaut quatre Allemands, quatre Russes, quatre Hollandais, quatre Anglais, etc.;

En Allemagne, un Allemand vaut quatra Français, quatre Anglais^ quatre Hollandais, quatre Russes;

En Angleterre, un Anglais vaut quatre Russes, quatre Français, quatre Allemands, quatre Hollandais;

En Hollande, un Hollandais vaut quatre Russes, quatre Anglais, quatre Allemands, quatre Français;

UNE IfEURE TROP TARD

En Russie, un Russe vaut quaire AHemands, quatre Français, quatre Anglais, quatre Hollandais. ••

— Je relèverai une inexactitude, dit Fisdherwald: c'est qu'en France, un Français vaut trente AUoKEands, trente Russes, etc.

— Écoutez encore, dans tous les pays, les discours et les chansons, partout vous entendrez :

Oh I le beau pays de France, — d'Alîefnagne, «— de Russie, — de Hollande, -^-(J' Angleterre!

Écoutez encore :

Partout, comme titre de gloire, on vous dira, selon le pays :

Je suis Français, — AH^oaand, — Russe, «— Anglais] — Hollandais.

Et on se battra pour soutenir ce beau titre.

Partout, pour encourager les soldats, on leur dit :

Souvenez-vous que vous êtes Allemands ;

N'oubliez pas que vous êtes Français ;

Ne perdez pas de vue que vous étea Éthiopiens ;

Rappelez- vous que vous étesOtaïtiens;

Qu'un jour de bataille le soleil sorte des nuages, efr fasse étinceler les {nques, les^ casques et les cuirasses.

Dans les deux camps, on vous dira :

Aux Français : — C'est le soleil d'Austeriitzl

Aux Allemands ; — C'est le soleil de Morat I

Aux Anglais : — C'est le soleil de Malplaquet 1

I^endant que le soleil suit tranquillement son cours;!et fait mûrir les pommes, également pour tous.

Imaginez-vous que vous êtes habitants de la frontière ; à moins que les deux pays ne soient séparés par ua fleuve, ^ous ne pourriez tracer une ligne si ténue qui n'appartînt pour une moitié à un pays, et pour TautrQ moitié à l'autre pays.

Certes, vous avez plus de ressemblance^ çluu^ d^ Iten^

et d'affection avec rennemi, qui est de Fautre coté de la rivière, qu'avec votre compatriote, qui, à quatre cents lieues de vous, ne vous connaît pas et ignore votre existence, comme vous ignorez la sienne. Vous avez avec l'ennemi le même soleil, la même herbe, la n)ième nourriture. Cependant, dans vos discours et dans vos chansons :

En deçà de la ligne, on est brave;

Au delà de la ligne, on est lâche.

S'il y a eu un combat à cent lieues, sans être battu, fians avoir rien perdu ni gagné, — c'est-à-dire, sans avoir aucune raison de se réjouir ni de s'attrister;

Ici on pleure et on est humilié;

Là on se frotte les mains et on lève la tête.

Sur cette ligne, il y a une touffe dTierbe ; vous en aimez la moitié ; cette moitié fait partie des «riantes prairies de vOtre belle patrie. » L'autre moitié, vous ne daignez pas la regarder. Il y a un caillou sur la ligne: vous en prendrez la moitié pour casser la léte de l'enjiemî; Tautre moitié cassera la vôtre.

Mais voici qu'un traité de paix amène la concession -d'une portion de territoire; ce qui était la patrie, ou ce qui du moins en faisait partie, ne l'est plus ; vous ne l'aimez plus I « il était beau de mourir pour elle, n

— A^ioç OavaToç, dit Fischcrwald.

— II est beau de tuer ceux qui la défendent et de mourir en la ravageant. Et, dans chaque patrie, il y a une foule d'autres patries ; on se bat pour sa province, pour sa ville, pour sa maison. Que deviendrions-nous si Dieu -écoutait les vœux de tous les peuples, qui, tous, le

" prient de briser les dents de leurs ennemis d'ans leurs mâchoires?

*— • 055a inimici in ore perfringam, dit Fischerwa^d. m^ 11 n'y aurait plus, continua Ma\ince^ de dents dans

aucune mâchoire ; — mais, je vous le disais^ le soleil fait mûrir les fruits, feuillir les arbres et épanouir les fleurs également poulr tous^ tandis que les hommes s'amusent à s'entre-tuer sans réussir à déranger Tordre prescrit par la nature ; car, mère prudente, elle a prévu leurs folies, comme, dans sa sage prodigalité, elle a prévu que les semences des cerisiers seraient détournées de leur but pour faire du kirschen-wasser; les hommes ont toute latitude d'imaginer et d'agir contre la nature et la destination des êtres, ils ne pourront se détruire. La nature a donné pâture à leurs folies, comme le voya^ geur prudent met à part une bourse pour les voleurs.

Jamais Thomme ne pourra détruire un brin d'herbe, pas plus que le créer.

Un pied de tabac produit trois cent soixante mille graines;

Un seul orme, cinq cent vingt-neuf mille.

Vous pouvez fumer, et faire des planches pour les cer< cueils des hommes que vous tuez, il y aura toujours des hommes, des ormes et du tabac.

Vous pouvez aussi faire de Topium par Texpression des semences de pavot ; un seul pied produit trente-deux mille graines, et si chaque graine réussissait, en cinq ans le globe entier serait couvert de pavots.

«— Il n'y a pas besoin de ce^la pour nous endormir, dît Richard.

— Mais, dit Fischerwald, me audias, obtestor; en admettant que Tamour de la patrie soit une erreur ou une mystification, je ne puis admettre qu'une mystification qui ne rapporterait rien à personne se maintint d'ellemême aussi longtemps.

— A mon tour, reprit Maurice, me audias, ohtestor; pour le plus grand nombre, Tamour de la patrie est une mystification; pour quelques-uns, c'est \waft cûrà^XNîiaxs.

Utile, dans le misérable état de luHe et degwsneaxke&l la société.

Mais beaucoup sont ittiéressés au maintieo deiadile mystification.

Pour les héros, il faut iAea <pk*i\ y ait une patrie, sans cela il n'y aurait pas d'eanemis, conséquemment pas de victoire, pas de lauriers, pas de {floir^, pas dQ butin.

Il leur faut encore une patrie pour s'associer et inlé* resser à leurs actions des gens qui les payeiH et n'^i retirent aucun b^éfioe, pour faire croire à \m c^taia nombre d'hommes qu'il est pour eux glorieux et avantageux que monsieur de Yiltars ou monsieur de Marlborough aient tué un grand nombre d'honomes dans leurs champs, qui, foulés par les pieds des chevaux, seront un an sans rien rapporter, tandis qu'on doublera les im< pots pour- subvenir aux feais de la gloire, qui n'est pas plus gratuite qu'autre chose*

Quand un héros, ou un seigneur, eu un maître, a dit :

« 0ht oht voici une terre, on château, un bois qui seraient fort à ma convenance;

Oh I oh ! je n'ai plus d'argent pour nourrir mes cbe^ vaux, mes chiens et mes valets; »

Il ne pouvait pas dire au peuple :

« Venez vous battre et vous faire tuer, pour que j'aie un beau château, une belle terre, desquels mes^valets vous chasseront à coups d'étrivières quand ils seront à moi; pour que j'aie une belle ferét dans laquelle tchis serez.

Pendus,

Roués, • '

Écartelés, "^^"^ ■

Cousus dans un sac,

JVo/és,

UNS HEUBE T&OP TARil 227

GrucifiéSf

Brûlés,

Flagellés, ' Mangés par les diièns,

Si vous avez le malheur d'y prmd?6un lapin ou und caille.

Venez vous battre pour que j'aie de l'argent pour nourrir mes chevaux qui détruisent vos récoltes,

Les valets qui vous battent et vous pendent,

Et les chiens qui vous mangent. » ,

II est probable qu'on lui aurait ri au nez. Il a inventé quelque diose qui n'est pas beasux)up moias absurde, mais qui a réussi jusqu'ici,

Il a emmené des hommes se battre, et il leur a dit : « Haïssez-vous et tuez. ^ Puis, lui, héros, seigneur ou maître, il a pris « à l'ennemi sa femme, son serviteur, son bœuf, son âfite, sa servante et tout ce qui était à lui ; » sans partager avec personne. Puis, si quelque curieux s'est avancé, qui ait dit : «Y aurait-il de Tindiscrétion à demander pourquoi nous avons battu, mutilé et tué ? pourquoi nous avons été battus, mutilés, et tués ? — li n'y a pas la moindre indiscrétion, a répondu le héros ; vous avez battu, mutilé et tué, incendié et ravagé, vous avez été battus, mutilés, tués, ravagés et incendiés, parce que vous êtes des patriotes, parce que vous aimez la pa« trie; vous avez peréu un bras, réjouissez- vous; deux bras, glorifiez-vous ; deux bras et une jambe, enorgueillissez-vous; les deux bras et les deux jambes, vous ne devez les regretter que parce que cela vous empêche de sauter de joie et de battre des mains, it

Puis il a recommencé : a Ohé 1 je n'ai plus de bottes patriotes, la patrie n'a plus de bottes; elle appelle ses enfants, venez vous faire tuer. » Et voyez comment on met la patrie à toutes tes sauces, ^. ^

223 CTNE HECRE TROP TARD

Que deux partis déchirent un pays :

L'un d'eux dira : « La patrie géniit sous le despotisme; enfants de la patrie, délivrez votre mère. »

L'autre criera : a La patrie est en proie à Tanarchie; ienfants de Ja patrie, délivrez votre mère. »

Remarquez en passant qiie cette excellente mère n*é< lève jamais la voix que pour rendre ses enfants homicides ou martyrs.

— Mais, dit Richard, que veux-tu faire de l'amour de la patrie?

— Je veux, reprit Maurice, qu'on s'en serve comme •^'une chose utile pour les individus qui possèdent, tant que nous ne serons pas sortis de cette crise que Ton s'obstine à attribuer à de futiles questions de personnes, tandis que c'est l'état social qui tout entier a besoin de nouveaux fondements. Je veux qu'on ne se fasse pas un titre de gloire de ce qu'on fait dans son intérêt, comme de mettre son grain à l'abri de la pluie, ou niaisement, dans rintérêt des autres qui rient de vous, comme de se faire tuer pour nourrir les mystificateurs de sa chair et les désaltérer de son sang.

On aime la patrie pour se dispenser d'aimer le monde entier, comme on aime sa famille pour se dispenser d'aimer les autres hommes.

La patrie comprend les possessions d'un certain nombre d'individus, qui tous ensemble défendent toîites les propriétés, pour que chacun ait la sienne à l'abri des attaques extérieures.

Donc l'amour de la patrie, c'est l'amour de votre cheirinée, c'est l'amour de votre maison, de votre jardin.

Quand on crie : « ma patrie I... »

.— dulcis patrial interrompit Fischerwald,

— Gela veut dire : « Oh I comme ma maison est exposée au soleil levant I

Gomme les roses de mon jardin parfument Tair \

Comme mon fauteuil est commode et rembourré!

Comme ma femme a de beaux et soyeux cheveux blonds t

Comme mon vin est généreux et vieux en bouteilles! »

Et encore : Combien je serais vexé si d'autres venaient :

Humer mon soleil,

Boire mon vin,

S*étendredans mon fauteuil^

Parfumer avec mes roses le lit où ils coucheraient avec ma femme !

mes amis I je défendrai avec vous votre maison, votre soleil, vos roses, votre fauteuil, votre vin et votre femme,^ pour que vous défendiez avec moi ma maison, mon soleil, mes roses, mon fauteuil, mon vin et ma femme. »

C'est une assurance mutuelle, et rien déplus; ceux qui n'ont rien pour quoi ils puissent craindre ont le droit de n'y pas entrer : Famour de la patrie n'est pas une vertu, c'est un égoïsnle de trente millions d'hommes.

Ici Maurice finit sa dissertation, et, comme il arrive dans toute discussion, il ne persuada personne.

Le seul résultat fut qu'il avait laissé passer le moment d'aller chez l'ambassadeur.

XXVIÏ

LE COUTE LETEN A UÉLÈNB

« J'espère, ma chère Hélène, que tu recevras avec plaisir des nouvelles d'un ancien ami, qui, malgré l'abandoa un peu précipité dans lequel tu Vas \a\?»^fe, xjl^ <i,w:iSfc\x^

contre toi aucun réssealkneat, et {^eo^e bien souvent à toi et aux courts instants de bonheur qu'il te doit.

» Je pens^ que maintenant tu es réveillée de tes riantes illusions, pauvre enfant î et si je crois les informations que j'ai fait prendre, il est temps qu'une main amie te vienne tirer du naufrage.

j> Je t'aime toujours, Hélène^ mais d'un amour vrai et solide; reviens à moi, lu retrouveras encore cetteviebrillantedont tes folles amours t'ont fait tomber; j'ai compté sur le retour de l'enfant prodigue; rien n'a été changé dans ta maison : tes chevaux sont dans tes écuries; tes domestiques n'ont- servi personne depuis ton départ; personne ne s'est permis d'entrer dans ta chambre; j'ai voulu qu'on la reispectât comme un sanctuaire où j'ai goûté un bonheur qui empêche de croire que Dieu puisse rien proixtôttre de plus à ses élus. :»

XXYIII ou l'on propose quelques modifigatioxs

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