‹ Une heure trop tardChapitre 3 sur 20 · HELENE A MARIE · texte numérisé non relu

HELENE A MARIE

a Tout est décidé , je partirai cette nuit , seule , sans guide, avec du linge et quelques robes ; — attendsmoi.

» Ce matin, on a apporté les présents de noce l j'étais indignée contre mon promis.

D — Mademoiselle, m'a-t-il dit, je n'ai pas répondu & votre lettre qui n'est qu'un enfantillage ;^oyez persuadée de mon empressement à vous être agréable en toute autre circonstatice.

j> — Monsieur, ai-je répondu, je voudrais avoir avec vous un entretien.

D II a fait semblant de ne pas m'entendre, et est allé parlera ma mère. Quand j'ai vu que tout était inutile, que je ne pouvais plus conçter sur personne que sur moi, j'ai retrouvé de la force, je n'ai plus fait aucun effort sur des cœurs durs qui ne comprenaient ni ma pâleur, ni mes yeux fatigués de pleurer; je me suis laissé essayer ma robe de mariée , j'ai reçu avec résignation les compliments de monsieur le garde général, et je profite d'un moment où je suis seule pour t'avertir. que je pars cette nuit, et que j'arriverai près de toi vers deux ou trois heures d^ û \i>^\V% vn^^^^^^

de me trouver une oceupation. Depuis que je suis àé^ cidée à partir, j'ai parcoiiifCt cette maison avec dUeii<> drissement : une chose surfoat m'a arraché des larmes, c'est de voir les grands églantiers que mon frère Uen^ reich a plantés sur le devant de la maison un nK>is avant son départ; ils commencent à fleurir; ce ne sera ni pùot lui ni pour moi que fleuriront leurs petites roses pâles, et que le vent secouera leur parfum dans les soirées d'été.»

BBLÈKE ▲ SOÏï PÈRE ET A SA MÈRH.

« Mes cbers parents^

]» Si j'use de ruse avec vous et si je fuis la maison où je suis née, ne croycï pas que ce soit pour éviter h surveillance de mes parents et pour me livrer à aucun mauvais penchant ; la seule cause qui me {)orte à une teUe extrémité de me jeter seule, sans protection et sans appui, au milieu du monde, est l'éloignement insurmon- I table que je ressens pour le mariage que vous voulez me faire contracter et pouf fbomme qui ose poui?suivre Fexécution de ses projets, quoique je ne lui aie pas fait mystère de ma répugnance et de mes angoisse». Crojei, mes chers parents, que c*est avec des lannes et uûe douleur profonde que je vous quitte; mais ce serait tin crime à nioi de me laisser ainsi engager dans des devoirs qui me sont odieux et que je n'aurais* pas la force d'accomplir. Loin de vous, votre fille se conduira toujours sagement et honnêtement dans la retraite et le travail, et son plus grand désir est de pouvoir vous rendre une partie de ce que vous avez ftîi pour die; — surtout ne faites au-

cune tentative pour me faire revenir ; vous devez comprendre que ce n'est pas sans de longues réflexions que j'ai pu exécuter une semblable résolution, et sans des motifs irrésistibles; je vous jure sur vos têtes et sur celle de mon frère Henreich, c'est-à-dire sur ce que f ai de plus cher au nwnde, — que si vous, ou monsieur le garde général, vous veniez à découvrir ma ref ràîlc, on n'aurait pas plutôt passé le seuil de ma porte poitr venir me chercher, que je me jetterais par la fenêtre, et Fon me trouverait en bas, morte et en lambeaux.

» Adieu, mes chers parents ; en partant, tremblante et pleurante, j*ai prié et j*aî béni vous et votre maison; ne m'accorderez-vous pas aussi votre bénédiction, pour me donner de la force et du courage dans la triste situa* tion où je me trouve?

» Yotre fille» bien triste et bien aimante»

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d'un comte qui marcuait dans la arir»

C'eût été un charmant spectacle de voir Hélène et Marie, toutes deux seules dans une petite chambre^ pauvre, mais admirablement propre ^e mobilier se composait d'un seul lit, de deux chaises, d'une grande table et d'une petite toilette avec une glace ; les deux jeunes filles, i peine vêtues, les cheveux seulement relevés sur la tête, travaillaient avec ardeur. En peu de leçons, Hélène était parvenue à seconder assez bien Marie, qui enluminait des estampes pour les libraires et les marchands de né« cessaîres. Heureusement pour les deux amies que, lorsque Hélène était arrivée, Marie avait re<ia uxv^ ,lt^fetl^

commande, et qu'elles avaient de Touvrage plus qu'elles n'en pouvaient faire; de sorte qu'elles gagnaient très-bien leur vie en travaillant assidûment et en observant la plus stricte économie.

Les parents d'Hélène n'avaient dirigé contre elle aucunes poursuites ; elle leur avait écrit pour leur enseigner un endroit où ils pouvaient adresser leurs lettres, les priant instamment de lui donner de. leurs nouvelles, e* surtout de celles de son père, dont la maladie lui causait les plus graves inquiétudes. Mais ils n'avaient répondu ni à une première ni à une seconde lettre.

Tous les trois ou quatre jours, un peu avant la nuit» Hélène et Marie allaient porter leur ouvrage et recevoir leur argent, puis elles rentraient cbez elles le plus vite qu'il était possible.

Un soir^ quelques soins de ménage retinrent Marie, Hélène alla seule chez le libraire qui leur donnait de l'oavrage; en revenant, elle alla voir si son père et sa mère .ne se seraient pas décidés à lui écrire; il n'y avait rien, elle se remit en route, triste et rêveuse.

La pauvre enfant, elle était bien abandonnée, elle qui, élevée dans l'abondance, les soins et la sollicitude, n'avait respiré que l'air pur de la campagne; elle était obligée d'aller seule par les. rues pour porter l'ouvrage de ses mains; il n'y avait au retour qu'une jeune fille comme elle, bonne et prévenante, mais devant laquelle elle n'osait pleurer, car c'eût été Tafiliger inutilement Marie faisait tout ce qui dépendait d'elle pour rendre plus supportable la situation de sa jeune amie; mais, orpheline dès son plus bas âge, elle était accoutumée au travail, à l'air renfermé d'une chambre et à la solitude; 'elle ne sentait pas tout ce qui manquait à Hélène, et, quand elle la voyait triste et abattue, elle lui en faisait doucement dés reproches j Hélène alorstûchaitdecacher son chagrin.

Gomme elle cheminait, songeant tristement à tout ce qui s'était passé pour elle depuis quelques mois, songeant aussi à Tavenir plus incertain et plus triste encore que le présent, il lui venait presque des regrets de n'avoir pas épousé le garde générai ; elje n'aurait pas été séparée de sa famille et sevrée de ces douces habitudes d'affection dont elle sentait si douloureusement la privation. Elle se trompa de chemin, voulut revenir suff ses pas et s'égara complètement; alors elle fut forcée de s'adresser à un marchand pour demander sa route. Un homme passait alors qui s'arrêta, et lui offrit poliment de la conduire^ Hélène le remercia, et lui dit qu'elle au* rait assez d'une simple indication. L'inconnu alors cessa d'insister, et, tandis qu'Hélène se hâtait de regagner la maison, il resta debout^ stupéfait et comme pétrifié^ jusqu'au moment où il ne la vit plus ; alors il entra chez le marchand et lui demanda s'il connaissait cette jeune fille.

On ne rencontre pas souvent en effet des figures semblables à celle d'Hélène ; ce n'était rien que ses cheveux bruns, ses yeux noirs, les contours parfaits de sa figure; ce qui touchait et faisait frissonner le cœur au premier aspect, c'était sur sa physionomie un calme, une pureté que rimagination ne donne qu'aux anges, — - et quand elle levait les yeux, un regard doux, velouté, et cepe)> dant triste et pénétrant, — et encore dans la taille et la démarche une majesté sans raideur, une grâce aérienne.

Le marchand n'avait janiais vu Hélène et ne put satis* faire la curiosité de l'inconnu, qui parla bas à un domestique qui le suivait; le domestique marcha rapidement sur les traces d'Hélène, et son maitre continua paisible* ment son chemin.

LE COMTS LBTBN k HÉLim

ce Mademoiselle,

^ Vous êies bien bette; je ne suis pas probablement le premier à. vous le dire. Depuis le jour où un hasard m'a feit vous rencontrer, je n'ai pas eu d'autre pensée que ^ous; tous les plaisirs qui me suffisaient auparavant fn'ennuient et me fatiguent: mou seui plaisir a été de ni^occuper de vous.

« ^GHS chose surtout m'a frappé : autour de moi se pressent des femmes en foule; quelques-unes s<5nt bellesy toutes sont riehement parées; le satin, les dentelles et Tor rehaussent leur beauté, leurs cheveux étincellent de ^diamants ; mais aucune n'a cette beauté angélîque, cette suavité de formes, cette virginité dans la voix et le regard^ qui font que vous ne ressemblez à aucune femme« que, depuis que je vous ai vue, elles sont pour moi tnoins que des femmes ou tous plus qu'une femme. Eh bien, le sort a été envers tous plus qu'injuste, il a 4^ absurde*

» Tandis que tant de femmes tiuxquelles vous £tes si supérieure par votre nature emprisonnent de grands pieds dîgas de petits souliers de satin, revêtent leur corps éâformé des plis (mdoyants de la soie , enlacent des €eurs artificielles dans leur chevdureartificielle, il semble tfabord que pour vous, pour vos formes élégantes, il faudrait inventer des tissus plus riches et plus fins ; que pour vos'petits pieds le satin est grossier et peut les blesser; que votre chevelure secoue autour de vous un parfum plus doux que ceux de l'Arabie, et que la nature n'a pas de fleurs assez fraîches pour la couronner.

UNE IIEtJRE T80P TARD 49

]» Bien loin de là, une toile grossière, une eoifiure Commune, semblent s*efforcar de voiler et de dâaaturer '^otre beauté. Il faut qu'on la âeviœ, averti par ce fréi^Aissemiml que eause la présence d'une divinité.

» D'ordinaire^ la nature, comme un noble arthte, sem« l^le fière de ses chefs-d'œuvre; elle a soin que tout, au* t^Dur d'eux, ajoute à leur éclat et relève leurs avantages. O'est 80US ufi del pur qu'elle a fait naître les plus brillaits oiseaux, c'est dans les plus belles fleurs qu'elle a ^adié les plus suaves parfums.

>> Ce que je vous demande, mademoiselle, c'est de réparer cette sottise du sort, c'est de trans{4anter une fleur que la nature a pris plaisir à foiteer sous le ciel et dans Yair qui lui conviennent, saas souffrir qu'elle étale ses coul^u's, exhale son parfum et vive &a courte vie, sans que persoime la voie et la respire^ et se nourrisse de son miel.

» Si les^ dtamants doivent être quelque part, c'est sur totre front ; je dis les diamants, parce que c'est ce qu'il 7 a de plus rare et de plus beau ; je voudrais qu'on put tnmver queUqae chose qui ne fût que pour vous» je vou* irais vous couronner d'dtoileB. »

LB COMTE LETEKA Bél.Ân

«Vous n'avez pas répondu à ma lettre, mademoisdle^t . e*est que vous ne m'avez pas compris; vous avez confondu mon hononage avec des iKHiBfnagea vulgaires» soov^it offensants pow^ la lemme qui &x est l'objet. Vous n'avez pas compris que vous aviez fait naître en moi une noble pensée; que j'ai vovxlu^ iichv %K!ûfeVfôt\&

payer votre amour que les trésors de la terre no pourraient payer, mais avec mon amour vous offrir tout ce que le sort m*a donné, et qui devrait vous appartenir; car ceux-là doivent être rois et maîtres de la toirre et de ses trésors qui ressemblent le plus à Dieu, qui a tout fait; et jamais les extases de mon imagination ne m'ont fait aussi bien comprendre qu'il est des êtres au-dessus de Thomme y ministres de bontés , chargés de distribuer à chaque homme sa part des libéralités de Dieu, sa part de félicités dans cette vie, que votre courte apparition.

)) Je vous aime, mademoiselle.

D Je n'ai point Tinsolence de vous offrir de l'argent pour votre amour, je vous offre mon amour en échange du vôtre. La richesse que je dois au hasard ne doit pas plus être un vice à vos yeux que votre pauvreté n'en est un aux miens; je ne prétends en tirer aucun avantage; il ne serait pas juste que ce fût pour moi une cause d'exclusion. Si vous n'aimez personne, vous aimerez; pourquoi ne" serait-ce pas moi? A coup sûr, ce ne sera jamais un homme plus passionné. Âimez-moi, non parce que je suis riche, mais quoiqife je sois riche. Si vous étiez riche et moi pauvre; je vous aimerais de même, €t je n'hésiterais pas à vous l'avouer. Si la fortune ne donne ni vertus ni élévation d'âme, elle ne les ôte pas néanmoins. Je vous aimerais de même, fussiez-vous plus riche que la reine de Saba, et je ne rougirais pas de vos dons. En amour, celui-là est le bienfaiteur qui veut bien recevoir de l'autre.

j» Répondez -moi un seul mot, dites-moi au moins que mon amour ne vous offense pas, et que vous n'avez pour moi ni haine ni mépris. En ne me répondant pas, jeune, fraîche et naïve comme je vous crois être, vous âpssez exactement comme ferait une adroite coquette

qui ne voudrait ni faire naître ni faire mourir Tespoir. »

UÉLéNE AU GOUTE LBTEN

a Monsieur le comte ,

» Je ne vous hais ni ne vous méprise ; loin d'être offensée de vos sentiments pour moi et de vos généreuses intentions, je ne puis que vous en remercier et vous en savoir gré; mais je ne veux ni ne dois les accepter. Je vous aimerais, monsieur le comte, que je ne voudrais pas être votre maîtresse; vous n'aimeriez bientôt plus une femme que le monde mépriserait. Mais je ne vous aime pas. Il n'y a là ni coquetterie ni adresse. Pauvre jeune fille, je ne suis pas si savante, et j'espère ne Tetre jamais. Je ne vous aime pas; vous êtes assez spirituel et assez honnête homme pour comprendre que notre correspondance ne peut être plus longue Ayez^ je vous prie, la bonté de ne plus envoyer le domestique qui me suit quand je sors et reste des journées entières sous mes fenêtres; je ne recevrai plus de lettres; la présence de votre domestique ferait jaser sur moi. Si je ne jîUis accepter vos dons, ne m'enlevez pas mon seul bien, ma réputation de sagesse et d'honnêteté.

» J'ai rhonneur d'être, monsieur le comte, votre trèshumble servante.

D nÉLÈNE. }>

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