‹ Une heure trop tardChapitre 4 sur 20 · UNE CIVIÈRE · texte numérisé non relu

UNE CIVIÈRE

Malgré la lettre d*Hélène, le comte ne perdit pas courage; seulement, il fit quitter sa livrée au domestique chargé de lui rendre compte de ce qui se passait. II voulut essayer de quelques présents; ils ne furent pas Teçus. Il savait les jours où Hélène sortait, et jamais il ne manquait de se trouver sur son chemin.

Cependant il finit par perdre patience . une autre intrigue vînt le distraire. Hélène n'entendit plus parler 4e lui, et lui ne pensa plus à elle que comme on se rappelle un songe agréable dont l'impression s'efface tous les jours.

Cependant arrivait le printemps.

Le soleil, plus chaud, colorait les toits qui semblent le ^alir : les rayons du soleil doivent se coucher mollement sur l'herbe et le feuillage. *

Sur le bord des rivières fleurissaient les chatons des saules, autour desquels venaient déjà bourdonner les abeilles; on sentait un besoin d'air frais, et la poitrine s'en gonflait avec avidité.

Les premières violettes parfumaient l'herbe et la mousse; les cerisiers balançaient leurs riches panaches de fleurs blanches; les trembles, les hêtres, les érables, se couvraient de feuilles, ainsi que les aubépines ; les oiseaux d'hiver avaient cessé leurs chants secs et aigus, et la fauvette, dans le jeune feuillage des lilas, faisait entendre sa voix pleine et vibrante; le rossignol aussi commençait à chanter.

On était au mois d'avrîU

tJNE HEURE TROP TARD fT

Pour la première fois de sa vie, Hélène ne jonissait pas de ce réveil de la nature; elle demeurait tristement i^nfermée entre des murailles humides, elle, aceoutu- ^ée à renaître avec les fleurs sous les rayons caressants *^u premier soleil.

De sa fenétjre, elle voyait du eiel à peu près une toise ^^rrée; mais elle le voyait bleu, transparent: c'était ^^sezpour lui rappeler la forêt qui devait feuilliret ^^haler un doux parfum; Therbe qui, perdant ce vert ^^ome et firoid de Tàiver, prenait uiie teinte jeune et ^igoureu^. Que n'eût^lle pas donné pour une branche ^31 feuille, pour qiielques fleurs de prunier!

Mais, dans les villes, oa ne &it que soupçonner le l^rintemps par les indications de Falmanach et par Tas- X)ect de Fair chaud et transparent; les plus belles fêtes <[e la nature ne sont, pour Phabitant de la ville, que l'harmonie lointaine d'un bal pour le pauvre qui meurt ^e froid à la porte de Thôtel.

-La pauvre Hélène pleurait, puis elle tomba malade. Marie la soigna comme eût fait une mère; il fallut payer un médecin et acheter des drogues.

Marie travailla une partie de la nuit ; ses jolis yeux devenaient,rouges et fatigués ; son teint perdait sa fraîcheur. Hélène s'en apercevait et lui serrait les mains en pleurant.

Marie s'en aperçut aussi, et, en se regardant dans son miroir, elle sentit s'échapper de ses yeux une larme qu'ella se hâta d'essuyer.

Pour Maurice, un jour il partit pour aller dessiner quelques fleurs de l'hferbier de son ami Fischerwald, puis en route il se dit : « Dessiner des fleurs quand les abricotiers fleurissent I Bastel je vais aller vivre au milieu des arbres qui se chargent de feuilles et de fleurs, et d'oiseaux qui chantent; je vaism^tcXvev ^\«\\n»^^>.

et sur les violettes et sur les fleurs des fraisiers; je vais respirer le parfum du jeune feuillage; je vais gonfler ma poitrine d'air^ je vais vivre à la campagne, je vais me sentir et m*écouter vivre : la vie est au printemps une jouissance et un bonheur. »

Et il partit : de sorte queTouvrage de son ami Fischerwald fut suspendu ; de sorte que l'imprimeur ne put continuer à donner à Marie des gravures à enluminer, et que Marie se trouva sans ouvrage. Alors elle vendit, sans rien dire à Hélène, une petite croix d'or qu'elle tenait de sa mère ; mais Hélène le vit, et, sans rien dire non plus, l'embrassa en pleurant. Cette somme suffit quelques jours ; mais elle devait avoir une fin, et Marie, qui sortait cependant tous les jours, ne pouvait trouver d'ouvrage.

Hélène voyait décroîtrè chaque jour les misérables piles de kreutzers qui étaient sur la cheminée, et après cet argent il n'y en aurait pas d'autre. Hélène songea que, si Marie était seule, elle pourrait, avec ce qui lui restait, attendre qu'il lui arrivât du travail; tandis que les dépenses accrues par les frais de la maladie auraient dévoré les quelques groschens, et que toutes deux se trouveraient sans ressource et sans pain.

Un matin donc que Marie, comme de coutume^ était sortie pour voir si quelqu'un voudrait lui donner à travailler, Hélène dit à une vieille voisine que Marie, à qui elle avait quelques obligations, avait priée de rester près d'elle :

— Ma bonne, je ne puis voir plus longtemps Marie se

tourmenter et s'accabler de privations pour moi : on m'a

dit qu'il y a des maisons où l'on reçoit et où l'on soigne

les pauvres malades, faites-moi l'amitié de m'y conduire,

je' vous en aurai une grande reconnaissance»

- — Comment! s'écria la vieille, vous voulez aller à rtiôpital?

— Pourquoi pas , ma bonne ?

— Mais^ ma chère, dit la vieille en joignant les mains^ il n'y a que les misérables qui vont là.

- — Â' coup sûr, dit Hélène, aucun d'eux n'est plus n^isérable que moi. Dites-moi, ma bonne voisine, voulez—vous m'aider à m'habiller, pour que nous puissions pa.ï*tîr avant le retour de Marie?

- — Non, non, dit la vieille; mademoiselle Marie ne me P^xrionnerait pas de vous avoir aidée dans un semblable Projet. -^

— Comme vous voudrez, ma bonne, dit Hélène avec ^^s yeux que la fièvre rendait ardents. Si vous ne ^Oulez pas m'aider, j'irai seule en m' appuyant contré ^^s maisons : on ne refusera pas de m'indiquer le cheï>ain.

£t^ en parlant ainsi, elle se leva sur son séant; ^ais sa tête, appesantie par le mal, retomba sur le tra^ versin.

— Vous le voyez, dit la vieille, vous n'auriez pas la force de faire le trajet.

— Mais alors que vais-je devenir avec ma pauvre Marie? Malgré les privations qu'elle s'impose, elle ne pourra bientôt.plus payer ni le médecin, ni lés drogues, et la pauvre fille me verra mourir sous ses yeux, sans pouvoir me donner du secours. Au nom du ciel ! ma benne, trouvez moyen de me faire porter à Thôpital, ou, quand je devrais tomber à chaque pas, je m'y traînerai seule.

Elle fit un encore effort pour se lever ; la vieille l'arrêta.

rr Puisque vous êtes si décidée, dil-^Ue^ «la çaavro

enfant, Je vais appeler mon mari et mon fils: ils tous porteront sur une civière.

— Merci, ma bonne, merci, dit Hélène, Je n'oublierai pas ce service; et, si je ne meurs pas, si jamais je suis moins pauvre, je saurai le reconnaître.

AlcMTs la vieille alla chercher son mari et son fils, et tous deux, après avoir couehë Hélèae sur une civière couverte, la portèrent à rhdpital.

La pauvre fille était tellem^t brûlée et fatiguée par la fièvre, qu'dle était comme morte et n'entendait rien des questions que Ton faisait à chaque pas à la vieille qui l'accompagnait.

•*- Qui portez-vous donc ainsi? dit une femme*

— ' £hl ma chère dame, dit la vieille, c'est une pauvre belle jeune fiUe bien malade que nous portons à Fhôpital.

Un jeune homme s'était arrêté pour entendre la question et la réponse.

— Une jeune et belle fillel se dit-il, seule, sans amis, sans autre secours qu'une vieille femme qui la porte à l'hôpital. J'aimerais une femme ainsi abandonnée des hommes et du ciel; celle-là serait tout à moi; je serais pour elle les hommes et le ciel ; toutes ses affections seraient pour moi; je remplirais son âme tout entière; toute sa vie serait à moi, à moi seul. Parbleu ! on dira ce qu'on voudra, je ne laisserai pas passer ainsi, sur une civière, peut-être de quoi remplir toute ma vie de bonheur, et, si je me trompe, ce sera toujours une bonne action . Qu'il est beau de dire à cette jeune fille : <r Tu n'as pas une mère pour te soigner dans ta maladie et pour veiller à ton chevet, élever ta tête trop basse, et recevoir dans son cœur tes plaintes et tes gémissements; tu n'as pas un amant qui travaille pour toi, qui souffre de ton mal et prenne ta fièvre sur les lèvres-, la n'as

^pas d'amis; et Dieu te laisse pleurer, «t souffrir et -aoM^urir?

]( Moi, je serai ta mère, ton amant et ton Dieu; je te soignerai et je veillerai près de toi, et j'appuierai ta ^te malade sur mon bras ; je travaillerai pour toi et je m» te laisserai pas mourir, et cette vie que je t'aurai ^^onservée, je la ferai heureuse par le don de ma vie et ^e mon âme ; je la couronnerai d'amour. Pardieu i on dura que je suis fou, mais on ne portera pas cette jeune «lie à rhôpital. ^

Et Maurice leva la tête; mais, dans sa rêverie, il s'était arrêté, la civière avait marché^ -^ et il y avait trois rues; il demanda à un marchand par où avaient pris les porteurs. Cet homme n'avait rien vu, mais il le regarda avec curiosité : ces regards embarrassèrent Maurice; il s'en alla.

-^ Malédiction! dit-il, combien de fois Thomme a-t-il son bonheur à ses pieds sans daigner se baisser pour le ramasser!

Quelques instants après, le premier moment d'humeur passé, il songea que ce qu'il avait rêvé n'était guère possible ; cette fille est peut-être d'une très-mauvaise nature, peut-être est-ce une prostituée t II continua sa route en riant de son enthousiasme.

Hélène fut placée dans une des salles deThôpital: c'était une longue salle avec une rangée de lits de chaque côté. '

Sa jeunesse, sa beauté et la douceur de sa voix affaiblie lui attiraient quelques égards; mais la pauvre fille était si malade, qu'elle ne tfeu^^^tw^^A v^^"* ^

était pIOQgée dans une torpeur presque complète, ses yeux enlr'ouverts ne voyaient pas, ses oreilles n'entendaient pas.

Marie, aussitôt qu'elle rentra et qu'elle apprit ce qui s'était passé, accourut à l'hôpital. Quand elle arriva et qu'elle vit Hélène confondue avec les femmes les plus misérables et les plus abandonnées, couchée comme elles, vêtue comme elles, elle se sentit le cœur bien gros; cependant elle comprenait qu'Hélène avait pris le parti le plus sage, et chaque jour elle venait passer une partie de la journée auprès de son lit, car malheureusement elle n'avait pu trouver d'ouvrage, et son temps n'était pas employé.

Les médecins et leurs élèves, dont l'attention avait été éveillée par la beauté d'Hélène, ne tardèrent -pas à s'apercevoir de tout ce qu'il y avait en elle de noble et d'élevé : aussi, quand ils allaient de lit en lit, examinant chaque malade, et faisant leurs prescriptions d'un ton brusque et indifférent, leur attitude, leur son de voix, changeaient au lit d'Hélène, et naturellement, au lieu de la désigner comme les autres par le numéro de son lit, ils l'appelaient mademoiselle^ lui parlaient avec bienveillance, cherchaient à lui donner du courage et de l'espoir, la recommandaient aux gardes-malades, et jetaient encore un regard de son côté après qu'ils étaient passés au lit suivant, où ils retrouvaient leur indifférence et leur brusquerie.

Un jour, tandis qu'Hélène, de sa douce voix., disait comme de coutume, au médecin et à ses élèves : « Merci, messieurs, j> une vieille femme, dont le lit était voisin du sien, vieille femme avec des cheveux d'un gris sale s'échappanten désordre de son bonnet, aux yeux creux et hagards, au corps maigre et desséché, lui dit d'une vûjx ûjjre et cassée :

^— Pauvre folle, de les remercier I crois-tu donc cpie ce soit par bonté qu'ils te montrent de Tintérét? Si c'était de la compassion, ils en auraient aussi pour moi» quLsuis plus^malade que toi ; mais les brigands me laissent mourir,'moi, parce que je suis vieille. S'ils te parlent à voix douce, c'est parce que tu as de beaux yeux» des cheveux bruns, soyeux, et qu'en prenant ton bras pour te tàter le pouls, ils découvrent ta jeune poitrine douce et blanche. Mais, ma pauvre fille, tout cela n'empêche pas de mourir, vois-tu ; il te faudra mourir comme moi, que tu regardes avec dégoût. Tu entends, ma belle demoiselle, il te faudra mourir comme moi : ils ont hoché la tête en te quittant.

— Ob I dit Hélène, ne me parlez pas ainsi f

-' Dans le lit où tu es étendue; dit la vieille femme sans l'écouter, il y avait avant toi une fille aussi jeune et aussi belle que toi, elle est morte; les plus grands yeux s'éteignent, la plus petite bouche reste ouverte et ëans haleine. Ils rt)nt emportée pour la disséquer, et ces brigands, qui sont si bons pour toi, ils t'emporteront et te disséqueront aussi.

— De grâce, dit Hélène, laissez-moi t que vous ai-je fait pour me parler ainsi ?

— C'est que tu fais la fière de ce que ces coquins de inédecins s'arrêtent plus longtemps à ton lit qu'au mien; c'est que tu es orgueilleuse de ta beauté et que je t'ai vue plusieurs fois détourner les yeux de mon lit. A quoi te servira ion beau corps quand il sera nu sur la table de dissection, et qu'ils te couperont par morceaux avec leur scalpel?

— Au nom du Jel, taisez-vous ! dit Hélène.

— Il ne faut pas mépriser les vieilles femmes, sotte créature I il te faut mourir comme la vieiÙe femme, et peut-être avant elle, et, qui pis est, sans avoir vécu, alors

çue la vie que Ton n'a pas goûtée parait belle ^ riairte. f es lèvres roses seront froides «t mortes avant qu'un baiser d'amour les ait touchées; les yeux resteront fixes et morts avant qu'ils aient rencontré un regard d'amour. La vieille femme est plus heureuse que toi : elle a vécu sa vie, et elle ne regrette dans la vie que la vie seule ; elle a épuisé les plaisirs. Pourtant, si ces gens n'étaient pas des brigands, ils ne me laisseraient pas mourir. Ohl les brigands ! Jes scélérats !

Heureusement pour Hélène, la colère fatigua teBement cette femme, qu'elle se retourna et tomba assoupie; mais Hélène resta avec de tristes impressions, — Comment, dit-elle, je vais mourir si jeune, et, comme elle dit, sans avoir vécu, sans avoir été heureuse, sans avoir été ni épouse ni mère t Je vais mourir de misère, sans que ma mère, ni mon père,mnfton frère HenrcM^ soient près de mon lit, sans que personne jdeure ni me dise adieu ; et cette femme dit qu'on portera mon corps nu sur une table, et ma mère ne sera pas là pour protéger ma pudeur, pour empêcher d'affremx r^ards, pour ren« fermer sa fille dans le linceul !

Et elle se prit à pleurer amèrement; quand Marie arriva, elle trouva son amie avec un redoublement de fièvre,

— Sfa bonne Marie, dit Hélène, vn 90tr si ma mère n m'a pas écrit, je voodraès bîM avoir de ises nouvelles.

Deux j ours après, »vant f bemre oh Ton entrait à Thdpital, un homme vint a» lit d^Hélène, eonàitit par une infirmière : elle dormait.

' Il regarda fixement, et reita absorbé à&nmt cette figufe céleste en prête à la douleur #t petsl-étve bientôt à. la mort, sans secotmi d'amis, saosMies de mère ni d'amant, sans amour qui veillât sur elie.

UNE HÎCURE TBOP TAR© m

Son émotion devint si forte, lui qui n'avait guère cour tume d'être ému, que deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux, qu'il se pencha sur la main d'Hélène qui était arestée hors du lit et la baisa.

Elle se réveilla et fut d'abord surprise en voyant un liomme d'un âge mûr, dont le visage ne peignait d'or- <linaire que l'habitude du plaisir et de l'insouciance, pleurant près de son lit, puis elle le reconnut et s'écria ^vec efifroi :

— Le comte Leyeni

— Oui, ma belle Hélène, c*est moi, dit-îl, moi bien triste de vous voir en cet état^ et qui ne puis me pardonner de ne l'avoir pas su plus tôt; mais vous serez raisonnable, vous céderez à l'amour le plus tendre, et vous me permettrez de prendre som moi-même de la seule femme que j'aie jamais aimée,

— Monsieur le comte, dit Hélène, laîssez-moî, je vous en supplie ; je vous rends grâce de l'intérêt que vous me témoignez, mais jeue puis accepter vos offres, elles m'épouvantent : ne m'en parlez plus ; rien que d*y songer me fera mourir de honte et <ie désespoir.

A ce moment l'infirmière revint avertir le comte qu'il était l'heure où Ton ne pouvait rester dans l'hôpital.

--^ Chère Hélène, dit-il, pensez un peu à moi, à ce que je vous ai dit ; je reviendrai demain.

— Monsieur, dit Hélène, ne revenez pas.

Le comte ne répondit pas. et donna de l'argent à Pin-^ fiffiiière: et, en s'6n.a[lâût, il «n donaa aussi aux employés, leur recommandâmi Hélèae» puis il sortit.

Il revint le lendefliain.

Et le sarlendemaîa.

Toujours sans pouvoir fléchir Miène^ dont cependant la santé était loin de s'améliorer.

bù UNE HEURE TROP TARD

•Y?' t.E COMTE LETEN A HÉLÈNE

« Mademoiselle,

» Vous ne comprenez ni la vie ni voire situation ; il faut que je vous éclaire. Où vous mène la route que vous suivez? à mourir dans un hôpital, sans que personne vous en sache gré ; car la vertu qu'on exige des femmes est telle, que, si on les blâme de manquer aux prétendus devoirs qu'on leur impose, il n'y a que silence et oubli

pour celles qui s'y astreignent.

y> Si vous vous rendez à mes supplications, vous vous trouverez tout d'un coup à la place que la nature semblait vous avoir assignée. Le luxe et la richesse vous entoureront; vous serez la plus admirée et la plus enviée. Comme vous êtes la plus belle des femmes, aucune n'aura de si riches parures, de si brillants équipages, de si beaux chevaux que vous. La femme de Sélecteur elle-même ne vous verra qu'avec un œil d'envie. Vous enrichirez votre famille, qui, je Tai appris, est dans un état voisin de Tindigence. Si vous persistez, au contraire, dans votre funeste aveuglement, vous mour^ rez, faute de soins, dans un asile de souffrances et de misères.

» Au nom du ciel! ne vous laissez pas influencer par les idées des autres; examinez les deux chemins ouverts devant vous, et choisissez. Si je pensais que cela pût avoir la moindre influence sur votre détermination, je vous dirais qu'il dépend de vous de me rendre le plus heureux ou le plus malheureux des hommes. »

Quand le comte eut écrit cette lettre, il se frotta les mains en disant à part soi : ce Elle sera à moi. »

Maurice rencontra un matin son ami Fischerwald, qui lui4it :

— Nous avons en ce moment, à Fhôpital, la créature la plus angélique que j'aie jamais vue.

— Ah ! dit Maurice, il faut que tu mêla fasse voir. *— Volontiers; trouve-toi à Thôpital demain, de midi

à quatre heures.

COMMENT MAURICE, A PROPOS [^DB ROSESET DE CHÈVRE FEUILLE DERANGEA LES BASES DB L*£TAT SOCIAL.

II est parfois assez curieux, quand on a passé quelques lieures à jaser avec un ami et que Ton a effleuré uire multitude de sujets, de rechercher par quelles transitions on est arrivé du premier au dernier, tant ils semblent ^voir peu de rapportentre eux, quofqu'ils tiennent né* eessairement l'un à l'autre par un fil, quelque ténu qu'il soit*. >f

Maurice et Richard4, ce jour-là, commencèrent à parler de roses et de chèvrefeuille, et terminèrent par des théories sur le duel et des utopies sur l'état social; et voici comment :

— J'ai vraiment regret, dit Maurice, à voir perdre tant de bon et beau soleil sur les tuiles et les ardoises et ^uc

le pavé des rues. Je vais, dès demain, retournsp à la. campagne.

— Tu sais, dit Richard, que tu t*es engagé à passer la. soirée avec moi après-demain.

— Basteî répondît Maurice; une fois les premières feuilles au lilas, il n'y a plus pour moi ni soirées ni bals^

— C'est-à-dire que tu me manqueras de parole, et me laisseras m'ennu^er seul pour aller, un jour plus tôt^res— pirer les roses et le chèvrefeuille ?

— Mon ami Richard, dit Maurice, permettez-moi de relever ici une groa&ière marque dlgnorance. Où avezvous vu< le chèvrefeuille en fleur avant le mois de juin?

— Chèvrefeuille ou autre chose, il importe peu*

— Je suis fâché de n'être pas de votre avis, mon ami Richard, mais il importe plus que vous ne pensez. Te*» nez, par exemple, voici des branches de coudrier que vous avez coupées hier ou aujourd'hui, pour faire une baguette de fasil m. ce que bon vous s^nblera ; eh bien! vous devriez savoir qu'on ne coupe pas les coudriers au printemps.

— Je sais fort bien que c'est l'hiver.

— Vous savez fort mal; vous n'avez qu'à interroger le premier bûcheron que vous rencontrerez, il vous dira que pour que le coudrier ait toute sa souplesse etsft flexibilité, il faut le couper quand les feuilles commen* cent à tomber, c'est-à-dire dans l'automne, entendez* vous î

En disant cela, il appuya une des baguettes sur la poitrine de Richard. Richard en prit une autre et para le coup, puis riposta. Ils échangèrent quelques bottes.

— Je vois, dit Maurice, que nous tirons aussi mal l'uû que l'autre.

— A peu près, reprit Richard.

rr i'^ ooas avms fort, ajouta Maurice, Il çwt tiQ^sar^

river souveni de jouer noire vie contre une autre, avec une chance pournous et quatre-vingt-dix-neuf contre; il peut ^Eicore arriver que^ pour une chose de peu d'importance, car nul ne peut jurer qu'il ne zq battra pas, à propos d'une moudie qui vole vera Touest ou le sud, nous soyons forcés de quitter notre vie, tandis que no* tre adversaire ne s'e&poserait qu'à une légère blessure, ou que, nous tr^vaat insultés, nous recevions à la fois, rinsulteet le ehfttiment destiné à Tinsulte.

Ce qui me rappelle une anecdote que j'ai entendu raconter à un homme brave et honnête. « Monsieur, me ditpil, je sortais du théâtre, un monsieur me marche sur le pied. -^ Monsieur^ dis-je, vous devriez, bien r^arder où vous poser vos pieds. Au lieu de me répondre, il me donne un soufflet. Vous GiHnprenez que Taffaire ne se passa pas ainsi et que j'obtins satisfaction. Nous nous battimes le lend^uain, et je reçus dans la poitrine un ooup d'épée <|ai me retint deux mois au lit. »

*^ Void^ dit Richard, le meilleur argument que Ton puisse trouver contre le duel.

~ Il ne fiuit pas médim du duel* ami Richard, lu^ seul condile les laoïmes des kûs^ et punit ce que la loi a'al» teint pas : la loi me donne satisfaction qu'aux droits; il faut cpie.les^ passions aient aussi leur satisfaction. Il y a une foule de choses que les lois n'atteignent pas, et que le duel punitet même prévient. Sans le duel, on na pourrait sortir dans la rue avec ime femme*

Représ^ile-toi une chose seulement :

Un mari trahi par sa femnie.

Le pauvre homme travaille peut; être tout le jour et une partie de la nuit pour donner à sa femme des pa^ rares avec lesquelles elle se fait belle pour les yeux d'un ai2U*e ;

Pd». embellir la^diambre où elle reçoit son amant;

Pour payer les tapis sur lesquels l'amant essuie ses bottes;

Pour entretenir les domestiques qui introduisent secrètement Tamant de sa femme.

Puis ensuite^ quand cet homme a perdu son bonheur domestique, que sa maison n*a plus pour lui ni sommeil^ ni tepos^ ni calme, ni tendresse, ni confiance; que chez lui il est devenu un hôte incommode et fâcheux, et qu'il se voit entouré d'ennemis, s'il a recours aux lois, le plus grand bonheur qui lui puisise arriver est de prouver à tous que la femme qui porte son nom, que la mère de ses enfants, est une femme méprisable.

Et si ses preuves ne paraissent pas sufitsantes aux ju* ges, ou si ramant de sa femme est l'un des juges, comme il peut arriver, ou l'ami d'un juge, on le forcera de reprendre une femme qui, dès 1<h*s, ne gardera plus aucuns ménagements, de travailler pour elle, et pour faire, aux yeux et à la connaissance de tout le mondes blanchir encore les draps du lit où sa femme et l'amant de sa femme se riront de lui.

C'est un malheur, et un grand malheur, qu'il feut renfermer et laisser fermenter dans le cœur, sous peine .d'être ridiculisé, chansonné et montré au doigt.

A défaut de l'assassinat, il n'y a de ressource que le duel. .

— Je désire pour toi, dit Richard, que personne ne t'entende ainsi feire, entre deux parenthèses et au nom des bonnes mœurs, une apologie de l'assassinat.

— C'est une délicatesse de mots ridicule, reprit Maurice ; le but du duel est de tuer, et l'homme qui se bat en duel prend toutes les précautions qu'il peut imaginer pour ne pas manquer son adversaire. Dans le duel, le moment où l'on peut percer son ennemi est celui où son arme, détournée par un coup de la vôtre ou par une

UNE HEURE TBOP TARD Cl

feinte, ne peut ni vous attaquer ni couvrir son corps. II ^ trouve donc en ce moment exactement désarmé, puisque son arme ne peut lui être d'aucun secours ni pour lui ni contre vous.

Que Ton poignarde un homme tandis qu'il aurait un couteau dans sa poche, à la rigueur, ce n*est pas un homme sans arme ; mais cependant il n'est jamais entré eo l'esprit de personne de nier que ce soit un assassinat.

Or, quelle est la différence entre avoir un couteau dans sa poche^ ou tenir, par suite d'une feinte, son épée du côté opposé à celui où on vous porte le coup? N'est-ce pas, dans les deux cas, avoir une arme dont, au moment où on ^t frappé, on ne peut se servir pour sa défense?

Je ne vois qu'une seule différence, et elle est à l'avan* tage de l'assassinat : c'est que ce serait presque toiqours l'offensé qui tuerait Taùtre.

Assassinat ou duel, le combat doit subsister, et subsistera tant que la société sera élevée sur des bases de lutte et de haine ; tant que le bien des uns sera le mal des autres ; tant qu'on n'aura pas constitué un état social tel que le bien individuel forme le bien général ; que tout soit tellement en équilibre et en harmonie^ que celui qui dérange le bien d un autre dérange en même temps le bien général, et par réflexion son bien propre ; que cha« cun pour son propre bonheur soit intéressé au bonheur de tous, et qu'enfin la société ne soit plus un vaste champ clos, où le prix semble appartenir au dernier survivant, mais une machine bien organisée, où le mouirement général a besoin du concours de tous les mouvements particuliers, où le plus petit rouage arrêté arrêterait la machine entière, et, par conséquent, tous les autres rouages.

Il serait assez bizarre de chercher comment le duel Ji*est introduit dans le monde, c'est-à-dire covcvtx\<?x\^ ^a

a substitué Tadressc à la force; car lé duel est {Nrofura— ment une proteotioa donnée à l'homme faibla ^atfft; rhomme robuste; et, avec le temps et le secourâ^ Uô reâh<^ crime, il est advenu que l'homme robuste aurait auXoujy d'hui à réclamer une protection contre Thomme faiUe et radiitique. Â l'abus de la force a succédé Tabus de !&) faiblesse. Cela peut s'e&pliquer par des faits plutôt que: par des raisons; mais il est évident que le fort n'estpaah, aussi fort qu'un grand nombre de faibles;:or Ie& faiblàB» étant en majorité, ont toujours fait les iois^ et les onfe faites à leur avantage. Ainsi, en passant du pbysâqae aot: raoraUœlafaitcoiiiprandse (somment la société est ^ûb^struite sur de teUes bases, <|ue le bon citoyen es^ aout^ vMit un imbécile à: propozlions mesquines, tandia que rhomme^ énergique et complet: est dans la vieiSQckéa? comme dans un habit trop étroit, qu'il y étouffa. QUt crève Tbabit, que son avenir est de mourir empriacmé dans les lois^ ou attaehé^sur I^cha^d, otyet de. Hbtc^reur et du mépris.

— mi oht dit Riebanl.

— Je vais te fai^e une au tra comparaison : lesfaibkBi. les petits, étxkiit QXtmajontéy oui fait la société;. clesUot! qu'on ne peut nier : car la société est construit&;aar la» base absurde de l!égaliié entre les hommes^; il.estévi^ dent que ce ne sent pas les hommes forts qui: ont éJkaJâh en loi qu'ils ne se serviraient de leur force quejasqa'& conourrenœ de laforce deaiaibles; l'égalité a éténé^Sr* sairmnent établie par oeux qm avaient à y gagoœ.. Qs^. les petits et les pauvres ont réglé que chacuxt mi^ttaiÈi^ toute» ^ommun ; qu'on mêlerait et rçtoum^raittlfi^tmlr comme une salade, et qu'on ferait ensuite un. ^udager* égal pour tous, quelle que fut la part que chacun: îuuraii primitivement apportée.

Les petits ont divisé la v4e en petites cellules, tooios

tJNE HEURE TROl» TAttD 03

faîtes '4 H taille du plus petit d'entfe eux, et Ms ont établi que chacun se renfermerait dans sa cellule, quelle . que fût sa taille ; or les grands et les torts étouffent dans letir case ou crèvent k cloison.

Les petits ont aussi réglé qne rhomme tfuî se tiendrait Iranquillc dans sa case, sans bouger, serait un homme ^estimable, vertueux et considéré; que celui qui, plus grand que la sienne, empiéterait, pour ne pas étouffer, sur la case d'un autre, serait ïnéprisé, criminel, nuisible, et comme tel rayé* d^ la société.

Ici Maurice s'arrêta et hésita tm instant, car «on éxpo- '«ition incidento de l'étôtée la société lui avait feft perdre le véritable sujet de soti long dîsc<Wfs.

Après quelques minutes, il le retrouta ; tnafs il vtt datis les .yeux de Richard qtre son ami ^vait de son éloquence au moins assez, et il tetmitva ainsi ;

— Je reviens au duel. La forée jihysîqae est hors tf'uïiage; il faut donc que Thomme robuste trottve. un moyen de rétablir au moins l'égalité entre lui et le rachitique : t'est pourquoi je vais de ce pas chez un* maître d'escrime, €t je ne passerai pas un jour sans prendre^une leçon.

-^ J*en ferai autant, dit Richard ; mais ni toinrni^iM teommeticerons aujourd'hui^ tu «is, poirr cefa, dteeouru ))eaucoup trop longtemps, attendu qu'à cinq hentes les Galles d'armes sont fermées en ceUe saise»,

— Cinq heures! cria Meurîee en s^éhMveotBt Ad m, tehalse; et Fischerwald qui m'^^ttend, ou plutôt^ m "to*attend plusl

XXt

le comte renouvela «ncofe sjerptsopositioM à Béièfw ; elle refusa avec d'autant plus de x»um%^ cji* A\fc <aQP$^\V

e« UNE HEURE TROP TARO

qu'elle allait mourir et que le tableau de la misère pour ravenir ne Teffrayait plus.

La nuit, une lampe suspendue au plafond éclairait seule cette longue salle et les deux rangées de lits : c'était un triste et lugubre spectacle.

Il régnait un grand silence : de temps en temps seulement un gémissement, qui sortait tantôt d'un lit^ tantôt d'un autre, rompait ce silence de sépulcre.

Hélène ne dormait pas ; une fièvre ardente tenait ses yeux ouverts. Elle songeait à un rayon de soleil qui avait un instant jyénétré dans la salle ; elle songeait que les églantiers plantés par Henreich devaient être en fleur; elle se rappelait le calme et les douces joies de son enfance, et l'avenir riant qui se montrait alors, comme le soleil, quand à Thorizon, derrière les arbres^ il se lève précédé d'une fraîche teinte rose.

Il fallait quitter tout cela pour mourir.

Mourir sans avoir vécu, sans avoir connu les joies de l'amour ni celles de la maternité I

Et, en effet, quoi de plus triste que de voir une jeune fille sur un lit de mort, de voir s'éteindre ces yeux qui n'ont encore fait frissonner le cœur de personne, pâlir ces lèvres qu'aucunes lèvreg n'ont touchées, cesser de battre ce cœur qui n'avait battu que pour la vie, et d'un mouvement égal et monotone comme le rouage d'une machine, sans avoir battu pour l'amour et ses douces émotions? Quoi de plus triste que de voir mourir avec elle tant de bonheur qu'elle avait à donner, tant de bon-* heur qu'elle avait à recevoir?

Elle songeait aussi qu'elle mourrait sans doute dans

une de ces nuits si effrayantes, qu'aucune main ne presr

serait ses mains pour lui dire adieu, qu'aucun regard ne

recevrait son dernier regard, aucun cœur sa dernière

parole; qu'il n'y aurait personne pour l'aider à mourir et

U NE H EU R B !ï%^f ï * 9 D ?.p

la conduire jusqu'à la po^i^M'M^i peraonifie p^yr^^ parler de Tespoir d'uae autre j^^Mfl^çeiipdr^c^a^e ppjir lui parler du ciell... om Oj onp hnin ' ♦ ' -v ^ >; ^

C'était une de ces fleurs qui naissenfer et fleurissent dans un désert où to<pi«} (fbn'*ii0mmej:3i'aj|amaii» foulé l'herbe, qui étalepit'ijati''SDi|eiI lés rbriUànteà coideuf s de leurs pétales que'ipeiibfmàermd'^VBEra^ exhaieirlrdei^ p^^ fums que pei^iinétrneJTBSpirémv'^ fiepfo ficlat

perdu! parftlttipiëfdtti - ^ ■« r >

était

ments, leva la tête :

— Pourquoi ne dors-t^jp|«5? dit-elle; tu as peur do perdre un peu du temps qui te reste à vivre. Moi, je dors, et je voudraisi^xici p^ rn^,.révdller ; je souffre trop. Cependant je vivrai j^uslo'ngtemps que toi ; et, si ce»

\vQiijsoûiâ|^et déchiraniè, est-de crùfe jfe vais inouruif „

-sb??5Sjgg>§;^«^,4a.îpoU ç^^ d^.çré^ç-|,a^ y^x lia

^M^?^4i?iX?«?iJP%i»?4^eèi^

^ifÇilf eç^^UBgl^ .ne. iîq^ l^^ç ^, W?upr r.ftiitçsTi^oî

cr^ISSyjd^ ÏRPMCî?9«Pfe^^^ s^ côjgiv^tor^a^it

son linge; puis, son corps nu, décÙarxiN^ s^ leyarai^o

e%6 Ceiît«»trRE TROP TARD

i>t^*^ft %ft?6«aW[ fâî'tiêftrt^ftoime se lever et venir à elle

— Est-ce donc ainsi que je mouwaîî frïoaBtBHB ïl6eilnBa?iiifr iup zismÛ i èluoBasndx^a'iiaQiiiOMBÏrçi^ l*S<j>«rait belle; il semble e6|a')wi]ibt)pâia[^ibësoAiaiè Ifctï«r«n3d»iî>laisirs ; elle parai r ^ti^^llelHi&rateiJUQ&pJ^

MoM sénâWqatoÈûSQBBtoihfteïîimii^ de regarde x: le ciel, de sentir le vent dans loSiQ^v^uîc, de respira "«:

eoo h çio ;ioi ô/jp sqmaigaol ?jjlq if>ivÎ7 ô[ifli5bfi3q9D

de vertu ; ce n'est pas p«afrmAi«i3i«^%f AHë^à^HÔre

mariage honorable qui aurait assuré leuRSsgjtewqai Jà ttfèimmm} (ftl^«««atr(»fiv(<BAU JJiiista sl«g(D»jUai-.

UNE nEtJïlE T^OV Tâ^D tl

sîrs criminels, vous fer^ peut-être faire sur TOtts-même tin retour salutaire : c'eist la seûleraison qui me feitTous écrire. Ne vous attendes pas que je vous bénisse non plu3 en mourant, moi quij-ffprès vous avoir élevée avec tant de peine et de soitis, v^is 'm&u^ êd Mm par ^otre faute. »

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