‹ Une histoire d'amour: George Sand et de Musset. Documents inédits [et] lettres de MussetChapitre 11 sur 60 · Portraits contemporains , I, p · texte numérisé non relu

Portraits contemporains , I, p

2. George Sand, Lettres à Sainte-Beuve. Revue de Paris du 15 novembre 1896.

par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines phrases de George Sand on pourrait le penser : « Vous m'avez dit que vous aviez peur de moi (lettre de mars). » Mais s'il en fut réellement ainsi, soit respect de rintimité de Gustave Planche avec elle, soit crainte d'être rebuté dans une autre attitude que celle de confesseur, soit excessive timidité, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait pris soin, bientôt, de faire confidence à sa pénitente d'une affection profonde et jalousée, qui le détournait de tout autre désir, — celle dont il a rempli, sincèrement ou non, son fameux Livre d'amour ^ daté du même temps pour la plupart des pièces.

Dans ces lettres de George Sand à Sainte- Beuve, il y a une lacune d'un mois. La suite de la correspondance nous l'explique.

Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, en avril 1833, y est définitivement révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en somme on n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente monographie du maître de Colomba^ avait recueilli ces rumeurs. Incidemment, à propos des années de dissipation de Mérimée, il nous expliquait la défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus.

par cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. « Le court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de M"*® Sand est un fait d'histoire littéraire, écrit-il, sur 1 equel s'est greffée une légende assez amusante . D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que M™^ Sand était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait « donné » Mérimée, et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce rôle trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et de M""^ Sand. Mais il est exact qu'il reçut des confidence et des plaintes*. »

La vérité est que cette liaison ne fut confessée à Sainte-Beuve que cinq mois après. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres d'août et de septembre, quand elle a retrouvé l'amour avec Musset, on conçoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait dissimuler à son directeur. La rencontre fut brève et nette, digne de l'homme raffiné et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît bien l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. Mais George Sand, qui était de son âge,

1. Augustin Filon, Mérimée et ses amis, p. 64, in-16, Hachette, 1894.

ainsi que son égale en génie, resta froissée et plus étonnée encore de ce dédain de sa personne et de son âme. Ecoutons ce ressouvenir:

... Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait soufYert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.

... Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non; j'espérais pouvoir et abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme sans frein, et elle était sublime* ; moi, austère et presque vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant à l'âme. Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-être n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolérer l'autre : j'étais atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne des vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en

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