‹ Une histoire d'amour: George Sand et de Musset. Documents inédits [et] lettres de MussetChapitre 32 sur 60 · DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE

Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un soir, Pagello et G. S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.

Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de

vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.

J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ouïe lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation; mais je compris tout à coup et je poussai im léger cri . J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier:

lOG UNE HISTOIRE d'aMOUII.

« Mes amis, je suis vivant! » Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et dit : « Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé I » Je l'étais en effet.

C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello s'apprêtait à sortir lorque G. S. lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. « — Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand je serai enterré. » Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la môme tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. G. S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent^ et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G. S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis à quatre pattea sur le lit. Je regardai la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse ! Je ne m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant jo li'ouvai encore le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si horrible !

Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de les détruire, a con-

servées pourtant (M. Maurice Sand lai savait gré de sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur amour. Pagellon'en voulait rien livrer. . . Pourtant, après son Journal intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en avais pris copie : c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture, une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son nouvel amant.

J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté du « continuel espionnage » trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de lui pardonner. Elle y aurait consenti « par faiblesse et imprudence », ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le repentir ! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé.

fJle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement à Paris.

Pagello apparaît ici comme un honnête cœur qui a pu envisager chez son amie un complet pardon de l'amant trahi, — le pardon de

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l'amour peut-être. Mais elle ne sait être généreuse : quand on l'a offensée et qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. « Ma conduite peut être magnanime, mon cœur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible. »

Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en expliquant à Pagello quelle soumission elle espore de lui...

Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections.

C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout de trois jours. Elle se sent jeune encore ; son cœur n'est pas usé. Ici, un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attriste pour finir, comme une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour qu'elle veut croire à son déclin. — Voici ce document décisif :

Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et ï^ans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre

devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner ; la compassion que me causaient ses larmes ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en repentir. Son cœur n'est pas mauvais et sa fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité qu'elle devrait avoir — Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble plus qu'une faiblesse. — Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai'; mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que feronsnous pour le calmer? Il nous détestera pour l'avoir trompé. — Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble, il n'aurait plus eu aucim sujet de colère et d'inquiétude, et nous aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être ainsi. Je ne peux pas

être ainsi {sic). Tant que j'aime il m'est impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois je ne vous aime plus y il est impossible à mon cœur de rétracter ce qu'a prononcé ma boucbe. C'est là, je crois, un mauvais caractère : je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être magnanime, mon cœur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Jepuisservir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par amour ce m'est impossible.

Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souvienstoi de ce que tu as dit une fois :

Ella cessa de amare questo uomo per amarmi, Ella potra ccssar de amarmi per amar un altro.

Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je cessais de t'aimer.

Je vieillis et mon cœur s'épuise, mais je puis devenir de glace pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes amis, et il y eu a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure ou une grossièreté à une femme ! Non: pasmêmeàcelle qui te serait indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier

de moi. Es- tu sûr que je sois digne d*un cœur aussi noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi ?

Mon cœur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable ? Hélas ! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la rencontrer ! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement s'emparent de moi.

Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes I tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et un cœur usé par les déceptions — Mais non, mon cœur n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu m'as couverte de tes caresses. {Un mot effacé,)

Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire : « Tu n'aimeras plus. » — Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel ; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est toi, oui, c'est toi. Reste ce que tues à présent, n'y change rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste mon Pagello, avec ses

gros baisers, son air simple, son sourire déjeune fille,

ses caresses son grand gilet, son regard doux

Oh ! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende r'en que toi, et tu...

— Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à toi. Bonsoir, mio Piero, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage pour l'avenir et semble me dire à tout instant : « Voilà ce que devient l'amour. » Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que ma destinée s'accomplisse.

Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement. Elle refusait son pardon au cœur aimant et faible qui avait pu, un jour, s*ennuyer d'elle : elle s'en savait maintenant profondément chérie. Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner. Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la fatalité de sa nature la

poussait à se justifier, au nom de sa dignité même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle maudirait...

Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de rhôtel Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les tristes conditions de l'àme amoureuse, chancelante et si faible du malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse. L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset [Lui et Elle). D'après ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras, abordait récemment la question dans un judicieux article : «... On s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit. On lui dit : « Il faut « que vous ayez rêvé une fois déplus. » George, en outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance et qui lui étaient même revenues devant elle... Un jour qu'il répétait ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce mo-

ment de sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir : on le menaça de la maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les inquiétudes d' Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons, également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de scrupules...

Et ceci est la thèse même de la Confession (Vxin enfant du siècle^.., » — C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand ; car elle était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile psychologie de son amie, — sa maîtresse vraiment, — quand nous aurons vu celle-ci lui écrire à Paris : « Oh ! cette nuit d'enthousiasme où, malgré nous j tu joignis nos mains, en nous disant : « Vous « vous aimez et vous m'aimez pourtant. Vous « m'avez sauvé àme et corps ! » — N'oublions pas qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de fiévreuse folie par la ville d'amour.

1. Cn. Maurras, Petits ménages romantiques^ dans la Gazelle de France du 15 oct. 1896.

La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset, celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de Lui et Elle donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a été conservée : on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de ce document. J'en dois aussi la communication à 1\P® Lardin de Musset. On comparera ce second récit « dicté par Alfred de Musset, en décembre 1832 », avec le passage en question du roman :

Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand. Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses manœuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui demandai comment elle m'en empêche^

1 ail. « En vous faisant enfermer dans une maison de fous »,me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans, la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre. Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui disant, comme dans le Majorât: « George, George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a balayés ; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit à Pagello. »

Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit, elle se mit à pleurer : u A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous êtes une c... — Eh bien! oui, répondit-elle. — Et une désolée c... », ajoutai-je. — Et je la ramenai vaincue à la maison.

Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner un fragment, — non sans faire observer que si la dictée de Musset est postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification de George Sand est postérieure à la mort du poète * .

La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes écrites au crayon sur le revers d'une Canzonetta nuova, sopra VElisire (TAmore que Ton chantait et criait à un sou dans les rues de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. Elle le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence ; mais il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas l'éveiller en cherchant une plume et du papier, elle écrivit sur le verso de cette chanson :

« Egli e stato molto maie, questa notte, poveretto ! « Gredeva si vedere fantasmi intorno al suo letto e « gridava sempre : « Son matto, {Je deviens fou.) » Temo « molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondo- « liere senonhabevuto vinodiGipro,nella gondola, ieri. « Se forse ubbri... » Ici elle fut interrompue ; il avait fait un mouvement ; elle mit ce qu'elle écrivait dans sa poche ; il s'en aperçut et demanda à le voir; elle s'y re-

1. M. Maurice Clouard (article cité : Revue de Paris du i*' août 1896) a donné une ûnpression et des extraits de ce morceau.

fusa, promettant de le montrer plus tard. Elle ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus tard.

Voici la traduction : « Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant ! Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours : « Je suis fou ! je deviens « fou ! » Je crains beaucoup pour sa raison. II faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre... » Probablement la phrase devait être terminée ainsi : « S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si inquiétante »

Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas étonnant non plus qxïelle ne voulût pas lui montrer cette phrase : « Temo molto per la sua ragione » et, comme pour lui ôter des soupçons qui, par moment, l'exaspéraient, elle n'osait plus parler de luiy à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier, glissés furtivement, qu'eWe put lui rendre compte des crises dont il fallait qu'il fût informé.

Plus tard, elle consentit, à Paris, à lui remettre cette fameuse lettre. Elle eut tort ; elle le croyait très calme et très guéri dans ce moment-là ; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé ; mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt aux accès

1 . Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en passant, que le poète, parle, dans sa cfïWée, d'une lettre écrite à V encre et non au crayon...

de délire, travailla énormément cette phrase : « Temo molto per la sua ragione. » Il en parla peut-être à son frère: de là, Tépouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de la Maison des fous. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est venue, à lui! Il était fantasque, injuste, fou réellement dans l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...

Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins singulier, cliez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand on connaît sa lettre, — évidemment antérieure à la scène évoquée, — sa lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait Il jamais inédite? — A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle n'écrivit à son amant nouveau — rien dont pût s'offenser son amant de la veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du plus obstiné féminisme.

Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello, n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a ap-

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pris, mais indirectement, par une confidence que nous transmet Vlllustrazione italiana de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.

George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut fait.

« — Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit capable de supporter une forte émotion?

— Vous dites? demanda Pagello.

— Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur Pagello*... »

Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred, trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection de sa compagne^.. Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus épris que jamais de celle qu'il

1. Cctto scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article do Vlllustrazione f d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca qui en tenait le récit de PagoUo. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé depuis, et maintes fois, l'exactitude.

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