La £• Lettre d*un voyageur
Eh bien, puisque cela était réglé aiosi, que cette Providence si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m' ouvrant le cœur, le ciel n'a voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les] conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans l'dme ne mourra pas sans en être sorti*
Il dévore Werther et la Nouvelle Héloïsey ces folies sublimes dont il s*est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant toujours des affaires de son amie, — et toujours il pense à lui parler de Pagello:
Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire ; mais je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon cœur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi. {Lettre du 40 mai.)
Paul de Musset, dans la Biographie, expose longuement cet état navrant de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui jouait sa jeune sœur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise, l'arrachait par un
enchantement soudain à cette morne solitude.
Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments d'un ouvrage inachevé de son frère, le Poète déchu^ où cinq ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve * :
« Je crus d*abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eusje regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que toutesmespenséestombaientcomme desfeuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement tiiste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous les soirs.
« La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent. Je connus et j*aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par cœur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.
i. Biographiej^p. 128-130.
w Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir : oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion. Cette histoire-là, si je récrivais, en vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était brune ; elle avait de grands yeux ; je l'aimais, elle m'avait quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en dire assez?
« Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau, — je ne veux pas vous disséquer cela. — Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment comme la boussole, mais qu'importe si le pôle est trouvé ? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai dans le monde ; il me fallait tout revoir et tout rapprendre... »
George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre du 2i mai, elle est toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, M™<^ Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie... Mais elle veut paraître détachée de ces misères. Et voici Tétat de son cœur :
... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçon-
GEORGE SAND ET MUSSET. i73
neux, il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le cœur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh ! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre ! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin d'un frère ; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien le cœur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient : horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'estce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore srrai-je accusi'e?
... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à cellelà! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer ; mais elle sera jalouse, elle te dira : « Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est une femme infâme. » Ah ! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et laconique, mais qui me semble si belle alors! — io.
Vamo ! — Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut I Dieu m'est témoin pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement (le te maudire, mais de t'oublier.
L'amour, qui peu à peu Tabandonne, ne laissant subsister en elle qu'une maternelle amitié, Tamour, après ces longs jours de silence, s'est aussi assoupi chez son poète. La réponse de Mussot, dulOjuiu, témoigne d'une âme rassérénée. Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble n'avoir plus de sens ; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!.. Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guère. 11 aime plus que jamais son Georgeot, « de cette amitié douce et élevée qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours».
Or il existe, dit-il, des révélations : avec saint Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut trouver un cœur vierge dans une femme intelligente.
... mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille qu(?lquefois en criant : « Que Dieu me protège, car je vais me livrer! » Cela est beau, n'est-ce pas, et effrayant on même temps, d'aller et de venir avec cette pcnsée-là : je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plainsmoi. Je Tai connue un an trop tût. J'ai cm longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il
en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a failli me consumer. Si tu vas chezDanieli, regarde dans le lit où j'ai souffert : il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était couché.
Comme il s'ouvre, amie bien- aimée, ce cœur qui s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait se détendre une fibre ! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient à l'ame un rayon nouveau I Et comme tous ces rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature ! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? X. (Tattet) est de retour. Il trouve, que je lui apparais sous un nouvel aspect j voilà son mot. Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.
Tu reviendras, n'est-ce pas ? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, avec son grand cœur et ses grands yeux? mon petit ange, que tu es joli ! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en décrivant, que mon cœur s'épanche avec confiance, avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami : on ne me le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Sijene t'avais pas connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au lendemain; je croyais qu'il serait toujours
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temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive ; la tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je n*ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais une telle confiance, une si misérable vanité I
J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris ({ue je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais mourir.
Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le dire.
Notre poète va ddciddment mieux : lui qui, le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au coUèjife : « il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pus sans douleur, je l'avoue », il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que son Maurice se p )rlLî bien : « Je viens de le voir à Tinslant el il doit sortir avec moi dimanche. »
Le lo juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son rétablissement corps et ame. — Pagello y ajoute un billet de sa main pour recommander
à son malade de Thôtel Danieli, — « qu'une affection liera toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible pour les autres », — d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce sermon sur le vin de Champagne : « Sois sûr, ajoutc-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque point de son discours. »
Elle a traversé une grave disette d'argent.
Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon cœur est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gêne. Il songe aussi à ses angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a cru deviner entre les lignes de la seconde de ses Lettres d'un voyageur — qu'il vient de porter à la Revue. — Il est découragé, triste, inquiet; il apparaît surtout bien las.
...Dis-moi de prendre ton fds ou ta fille par la main, de faire trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon cœur et que je paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans le fleuve terrible qui t'entraîne ; mais avant de céder au
ITS UNE HISTOIRE d'aMOUR.
torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te suive dans TOcéan.
Buloz vient de m'apporter la Lettre que tu lui as envoyée pour la Revue*, Le cœur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que j'épronve. Mon enfant, il y a dans ta lettre un mot affreux, celui de suicide; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que lu ressentais pour ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendus? Ne sont-ce enfin que des causes matérieUes et réelles, qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire : « Qu'at-elie donc ? comme cela est triste I » Le pauvre homme, qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter : « Mais vous ne l'avez 'pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée? » Le pauvre garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bion que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque cIk'tc ; mais enfin elle ne se représente à toi avec force qu<; lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle naisse (l'(»lle-m(^me dans une organisation aussi belle, aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmoniquel Je te parle franchement, mon enfant; mais ne suis-jc pas un ami ? Ne m'as-tu pas permis de l'être? Omonenfant, la plus aimée, la seule
1. Pu))liëc dans la Uevue des Deux Mondes du lo juillet 4884.
aimée des femmes, je te le jure sur mon père ; si le sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie étemelle dans Tàme. Mais s€Lis-tu ce que c'est que d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans fm, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée : qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus! mon amie, mon amie, si tu ne l'étais pasi... Certes^ l'homme que tu as choisi ne peut avoir changé ta vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendi'c le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété : le bonheur I mon Dieu, la création tout entière frémit de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le cœur que se trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre ?
... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au mi-
lieu de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette franchise ; pardonnemoi de ne pouvoir imposer silence à mon cœur. Je suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps ! Parlemoi un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en puis plus ! (Lettre du 46 juin,)
George rassure cet ami trop vite inquiet : son idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un affront, « la suivra toujours probablement sans lui faire aucun bobo, car elle n'a ici aucun chagrin de cœur » . Son Pagello est un ange ; ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité : « Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les souvenirs de la possession. » [Lettre du ^6 juin.)
La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été détruite « parce
qu'elle contenait une confidence ». On en a gardé du moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le « bon docteur », et ce trait qui nous prépare à la rencontre des amants :
(( — Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que (( M*"® Sand soit une feimn^* adorable? » Telle est rhonnéte question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne me Ta pas répétée moins de trois fois pour voir si je varierais mes réponses. — « Chante, mon (( brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me « feras pas renier, comme saint Pierre. »
IG
Après cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello parlent pour Paris.
Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique, sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien : nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère — pour les autres — s'acharne h tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son àmc hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de Matriarche qui devait faire vénérer sa vieillesse.
Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne études petits intérêts de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses
enfants, — h retrouver aussi le poète qui Tavait quittée, qui Tadorait encore, qu'elle-même avait aimé jadis.
Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme tôte-à-tôte, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles souffrances?... Reprenons le récit du docteur.
J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec elle pour Milan sans prendre congé de mes paients ni de mes amis, et sans dire à personne si ni quand je reviendrais.
Do Milan, j'écrivis à mon père :
a Je n'ai pas répondu à la lettre dans lacjuelle tu me hlàmais de vivre avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant publiquement ces j)rincipes de morale chrétienne qui me furent inculqués |)ar la meilleure des mères ; je n'ai pas répondu à cette lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milau : je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, (lij^ne de toi. Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de m'aimer et écris-moi à Paris. »
J'ai commencé mon histoire à contre-cœur; je la poursuis maintenant volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme soulagée, comme
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celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes, la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny, nous quittâmes la voiture et les bagages.
George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Ghamounix, oiî le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français, d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur Je la glace à 400 pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée désolée, hérissée de récifs de glace, pai-mi les neiges élornellcs,nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et un Américain poursuivre l'ascension jusiju'aux dernières aiguilles, avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus lard je sus qu'un de ces jeunes g<'ns perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de la gelée. — Le lendemain nous revenions à Martigny et Je là nous nous mettions en route pour Genève.
A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher, George Sand était un peu mélancolique et beaucoup plus inJépenJante de moi. Je voyais douloureusement en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir. Nous visitâmes Genève, marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n>n pusse goûter pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d'abord le lac : il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les poissons frétiller à pieds de
profondeur, comme si on les avait dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont un pays enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que vous avez l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station, George Sand tfouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue des Petits-Augustins, dans une chambrettedu troisième étage à i fr.50 par jour.
La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage , pour ne pas lui avouer raffaiblissement de son amour.
Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation à Paris.
La vie monotone el bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que cette étrange correspondance entretenue avec Musset, — et toujours exaltée, malgré l'espèce de lassitude que nous y avons constatée dès le mois de juin, — avaient préparé ce refroidissement graduel dans les relations de Lélia avec le docteur Pagello.
A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y consentir, s'y résigner,
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et il en eut d'amers tourments. L'instinctive générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais tous trois étaient mallieureiix.
Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour h Paris, Pagello ne prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peuton soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.
Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les mains, je me dis à moi-même : « Te voilà à Paris avec peu d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée. Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et décachetai avec un grand respect. G'était le portrait de ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler. Je me sentis renouvelé ; un courage spontané secourut mon âme abattue et une voix sembla me dire : « Tu retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours honorés et tranquilles ; ta conduite à venir tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours
dans ton esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait; — toutes les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront malheureux. »
J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j'ouvris... C'était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que j'avais faits à son amour : ma clientèle perdue, mes parents quittés et moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère m'avait rendu une paix ({ue je ne connaissais plus depuis longtemps. Cette femme à l'œil de lynx épiait mon cœur ; mais elle en avait perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs d'un premier faux pas, elle gardait un cœur de femme tendre, compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le sacrifice...
Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour Tinfortuné Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur ancien amour. La présence de Tltalien, la fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas
celte première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils ont retrouvé lamertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement s'écoulent. Le sentiment de Tirréparable a surgi, poignant, chez Musset. Il souffre trop, veut partir.
... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le dernier coup.
J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne entre nous. Ce sera la dernière épreuve : je sais ce qu'elle me coûtera; mais mon père de là-haut ne m'appellera pas lâche quand je paraîtrai devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne re verrai jamais laFrance. Je t'ai vue heureuse ; je t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur. Mais le destin ne pardonne pas.
... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière. Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon, sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçoismoi seul, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse? Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs importunes. Reçois-moi
sur ton cœur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas Fadieu de monsieur Un tel et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour l'éternité ! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste, profond comme la douleur humaine. ma fiancée ! Pose-moi doucement la couronne d'épimes et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois. Il sera fort : sa résolution de partir est irrévocable.
...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonné avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible, mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Us ne peuvent se détruire l'un par l'autre; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de te voir, j'avais calculé toutes les chances : celle-là est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon cœur une goutte d'amertume.
11 compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espace.
Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême coquetterie de femme, ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus ; il supplie :
C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n'ont pas de parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n*est pas changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George : si tu as du cœur, rencontronsnous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mou père (c*est là que je voudrais te dire adieu). Ouvre ton cœur sans arrière-pensée ; écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le cœur, un dernier baiser, et adieu! Que crains-tu? mon enfant, souviens-toi de ce triste soir à Venise, ofi tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à un jaloux stupide cjue tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un ami.
C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu parlais. Uappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de soulFrances, Dieu m'accorde peuttire la consolation de t'être bon à quelque chose. Soisen sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suisje destiné à te rendre encore une fois le repos.
Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes éternelles. Et puis, avoir tantsouf-
fert pendant cinq mois, partir pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ahî c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc fait?
Mais la pauvre femme se trouble : Pagello est malheureux. Elle répond à son amant :
Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je lui ai tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi!
Ecoutons, ici, la bien-disante M"'® Arvède Barine : « Elle dépérissait, en effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, au ridicule de la situation : « Du moment « qu'il a mis le pied en France », écrit George Sand, « il n'a plus rien compris. » Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: « Le voilà qni redevient un être faible, « soupçonneux, injuste, faisant des querelles
« d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête « ces pierres qui brisent tout. » Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.
« George Sand contemple avec borreur le naufrage de ses illusions. Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les visages, et pour qui? grand Dieu ! Pour cet Italien insignifiant dont elle avait honte maintenant*. »
Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimail. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire un dernier adieu. — Cet adieu n'a pas été aussi triste qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au suprême désir de