‹ Une histoire d'amour: George Sand et de Musset. Documents inédits [et] lettres de MussetChapitre 51 sur 60 · Onne badine pas avec l'amour^ acte HI, se. tiii · texte numérisé non relu

Onne badine pas avec l'amour^ acte HI, se. tiii

2i0 UNE HISTOIRE d'aMOUR.

renvoient chacun les objets qui appartiennent à Tautre, « lesoripeauxdesanciens jours de joie »; ils se disent encore adieu, et puis n'ont plus la force de partir...

Parmi ces billets un peu monotones, une dernière lettre de Musset, qui est précieuse. Le voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est apparu comme la réalisation tragique de Lélia, Sténio, c'est lui, mais vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant à ses douleurs à elle, et à son agonie.

Il décrit longuement son affreux rêve, avec l'accent même, la mélancolie romantique de Le lia,

... Tu me disais toujours : « Voilà toute ma vie revenue, il faut me traiter en convalescente; je vais renaître. » Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi, je me disais : « Voilà ce que je ferai : je la prendrai avec moi pour aller dans ime prairie ; je lui montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s*aiment, le soleil qui écliaufîe tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et elle compreudra bien ce que disent tous ces oiseaux, toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous pressera sur son cœur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle prendra racine dans la sève du monde tout-puissant. » Je t'ai donc prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que

j'avais vécu sans mon cœur, et que je me disais toujours : «Je m'en servirai en temps et lieu. » Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon cœur ne pouvait plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que Ui étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es devenue pâle comme ime hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient la vallée en disant : « Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a uni par là. » Alors il est venu des hommes qui m'ont dit : c( La voilà donci Nous l'avons tuée! » Mais je me suis éloigné avec horreur en disant : « Je ne l'ai pas tuée ; si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe qu'elle était bonne, sincère et grande ; et si on vous demande qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura une pour moi. »

Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point sur le visage \m rire convulsif ; tu m'as aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs muette sur mon cœur, mais je retournerai point à

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la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et sans savoir pourquoi elles meurent.

Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte résignée. Une fois encore, après d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier billet en témoigne :

Senza veder, senza parlar, toccar la mano d*un pazzo che parte domani,

(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'an fou qui part demain.)

Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en finir : « Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante... Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble aune punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi!

Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes enfants! »

Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré des nuits affolées de décembre. Elle est épuisée à son tour, et la lassitude ramène la

raison. Elle aura la force de briser ses liens : la mère délivre l'amante.

Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir*. Elle sent bien que seule l'absence empêchera le malheureux de revenir toujours. Son retour à Nohant décidé, elle écrit à Boucoiran de « l'aider à partir ». Il s'agit de « tromper l'inquiétude d'Alfred », d'arriver chez elle en feignant de mauvaises nouvelles de M°'<^ Dupin. Elle sortira aussitôt comme pour courir chez sa mère, — mais prendra le courrier de Nohant^

Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai Malaquais, apprit la vérité. 11 écrivit encore à Boucoiran pour s'en assurer de lui-mcme, mais bien décidé cette fois « à respecter les volontés » de sa maîtresse^. Il se tint parole et tout fut fini.

1. Ne l'ayant pastrouTC, il lui écrit sur une carte de visite :

« Mon cher ami, je Tenais vous voir pour vous prier de ne

plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si

affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher

trop vite. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas. Cela

vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux. — A bientôt. »

2. Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 443.

3. Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, p. 737.

A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit à Sainte-Beuve (13 mars 1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces tristes semaines : sans doute Tennuyaitelle, ou du moins se jugeait-il impuissant à la consoler. 11 s'est exagéré la virilité de sa douleur. Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler pour renaître.

Dans une lettre de la môme date, elle gronde son fidMe Boucoiran, de lui mal parler de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans son cœur. « Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon

désir était de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué* ! »

Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans rindifférence.

Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son cœur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère de sa vie, en fut la plus féconde.

La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse dissipée, Tavait transformé en le faisant souffrir. Il était grave : le Musset « d'avant l'Italie » avait fait place au Musset « d'après George Sand ». Un poète nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant la tourmente, son cœur en s'épurant avait instruit le recueillement de son génie. La mélancolie et la résignation permettaient un libre et pur essor à sa voix.

J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse, Prête à chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire.

Si je ressayais sur ma lyre La briserait comme un roseau.

La Mu se a invité le poète à chanter: la plainte lasse et impuissante d'un cœur brisé répond à

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