‹ Une histoire d'amour: George Sand et de Musset. Documents inédits [et] lettres de MussetChapitre 52 sur 60 · Lettre du 15 mars* niibl*A- 1 ■'«rine · texte numérisé non relu

Lettre du 15 mars* niibl*A- 1 ■'«rine

son appel. C'est la Nuit de Mai, L'inspiration l'a dictée presque d une haleine. Voici l'aube du nouveau génie de Musset. Le poète vient de se ressaisir. Il élève pieusement à ses tristes amours le monument promis, la Confession d'un Enfant du siècle. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son cœur lui revient, une nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude :

...Ce soir encor je t'ai vu m' apparaître.

C'était par une triste nuit.

L'aile des vents battait à ma fenêtre

J'étais seul, courbé sur mon lit.

J'y regardais une place chérie.

Tiède encor d'un baiser brûlant; Et je songeais comme la femme oublie.

Et je sentais un lambeau de ma vie

Qui se déchirait lentement.

Je rassemblais des lettres de la veille,

Des cheveux, des débris d'amour.

Tout ce passé me criait à l'oreille

Ses éternels serments d'un jour.

Je contemplais ces reliques sacrées.

Qui me faisaient trembler la main ; Larmes du cœur par le cœur dévorées.

Et que les yeux qui les avaient pleurées

Ne reconnaîtront plus demain!

J'enveloppais dans un morceau de bure

Ces ruines des jours heureux.

Je me disais qu'ici -bas ce qui dure.

C'est ime mèche de cheveux.

Comme un plongeur dans une mer profonde,

Je me perdais dans tant d'oubli.

De tous côtés j'y retournais la sonde, Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,

Mon pauvre amour enseveli.

J'allais poser le sceau de cire noire

Sur ce fragile et cher trésor, J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire.

En pleurant j'en doutais encor.

Ah ! faible femme, orgueilleuse insensée.

Malgré toi, tu t'en souviendras!

Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?

Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,

Ces sanglots, si tu n'aimais pas ?

Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures;

Mais ta chimère est entre nous.

Eh bien, adieu! Vous compterez les heures

Qui me sépareront de vous.

Partez, partez, et dans ce coeur de glace

Emportez l'orgueil satisfait.

Je sens encor le mien jeune et vivace, Et bien des maux pourront y trouver place

Sur le mal que vous m'avez fait.

Partez, parlez! la Nature immortelle

N*a pas lout voulu vous donner.

Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,

Et ne savez pas pardonner !

Allez, allez, suivez la destinée;

Qui vous perd n'a pas tout perdu.

Jetez au vent notre amour consumée; — Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée.

Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu ?

C'est sur ces plaintes de la Nuit de Décembre y la plus pure, la plus humaine de ses inspirations et sa plus fidèle évocation du passé, que Musset dit adieu à cette fatale année 1835.

Pour le monde , il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami Tattet, qui était à Baden, comme lui Tannée précédente, et souffrant comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait le 21 juillet :

...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon infidèle ; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas I hélas! comme j'en suis revenu! Gomme les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence dans le cœur, par-dessus le marché I Hélas ! à mon retour, je me portais on ne peut mieux ; et si je vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et pleurant !... Vous en viendrez là, mon ami.

Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui disait : « Si vous voyez M™* Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon cœur, que c'est encore la femme la plus femme que j'aie jamais connue... »

En même temps que s'était transformé le poète, rhomme avait bien changé. On se souvient du séduisant pastel tracé par Sainte- Beuve, d'unMusset débutant, offusquant presque le Cénacle par sa belle et bonne grâce, par l'aristocratie aisée de son charme et de son génie.

« C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. 11 n'avait pas dix-huit ans : le front mâle et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'œil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent. »

L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gâté s'était fait homme, un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de distinction, sa délicatesse innée le poussaient à s'en excuser lui-même. Il trahissait malgré lui sa précoce expérience. Le mensonge de l'amour avait glacé son sourire à jamais.

Après la querelle suscitée par la publication d'Elle et Lui, et sur la foi de racontars parlés ou épistolaires échappés à George Sand

et à ses amis depuis la mort du poète, une agaçante légende s'est établie qui nous représente Musset dégradé et perdu, à Tâge même où il publiait ses chefs-d'œuvre. Fausse et sotte légende que suffiraient à réfuter /a Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de rien, écrits en 1835 et 1836. On a dit et repété que Musset, dès avant le voyage de Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable mot, et qui s'accorde bien avec l'idée que cette période d'incessant travail donne de la lucidité de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin de sa vie, de Chenavard entre autres, que seules les dix dernières années du poète furent réellement et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, qu'on lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec du Champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il abdiquât jamais la correction parfaite de ses manières. Un goût très vif pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens à la mode, et nous devons plus d'une de ses comédies, plus d'un de ses contes, à cet impérieux besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate \ On sait son amitié avec le duc d'Orléans.

1. M"" la vicomtesse de Janzé [Étude et récits sur Alfred de Musset, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilec-

Médiocrement fortuné, il eut à cœur de ne jamais faire de dettes; il n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa succession, devait la juger bientôt fructueuse.

— Et la prétendue dégradation physique du poète, si prématurée, si pénible?... Encore une légende à reviser.

Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avéré que le tendre et séduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices passionnés. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus... honorables, jusqu'en 1850. — Toutes ces aventures pesèrent bien peu sur sa vie.

Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre désenchantement. Si le Musset de George Sand n'était plus Fortunio, — l'ami de Rachel, de la comtesse polonaise, de Louise

tion. Avec Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, M. Edouard Bocher, le marquis de Montebello, le prince d'Eckmiihl, « qui lui prêtait ses chevaux et même quelquefois son uniforme de lancier », pour se déguiser, le comte d'Alton Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le prince de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle du Café de Paris, au boulevard deGand. M"« de Janzé rapporte encore, d'après Eugène Lami, que le poète regrettait de ne pas faire partie du Jockey, où il avait été blackboulé pour ne pas monter à cheval dans le pur style anglais adopté par ce club...

Colet ne retrouvait pas son amour de Venise.

Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi et Tespérance.

— Après la plainte de sa lassi tude infinie et le chant de son désespoir, après la Nuit de Mai et la Nuit de Décembre, il se révolte contre sa douleur, en prend à témoin le poète « qui sait aimer », puis se relève à la pensée de l'immortalité . C'est la Lettre à Lamartine (février 1836) :

Créature d'un jour qui t'agites une heure,

De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?

Tes os dans le cercueil Yont tomber en poussière ; Ta mémoire, ton nom, ta gloire yont périr.

Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère : Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.

Cette austère consolation ne saurait suffire à son cœur. La créature est faite pour aimer, pour être aimée.

C'est la Nuit d'Août (1836) :

Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore. Cœur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé ; Aime, et tu renaîtras ; fais-toi fleur pour éclore. Après avoir souffert il faut souffrir encore ; Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.

Mais le souvenir de Tunique aimée veille.

Le retour invincible au passé apporte la colère,

la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la Nuit d'Octobre (1837) :

... Vous saurez tout, et je vais vous conter

Le mal que peut faire une femme ; Car c*en est une, ô mes pauvres amis

(Hélas ! vous le saviez peut-être) I C'est une femme à qui je fus soumis,

Comme le serf Test à son maître.

Joug détesté! c'est par là que mon cœur

Perdit sa force et sa jeunesse ; — Et cependant, auprès de ma maîtresse,

J'avais entrevu le bonheur.

Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,.

Le soir sur le sable argentin. Quand devant nous le blanc spectre du tremble

De loin nous montrait le chemin ; Je vois encore, aux rayons de la lune,

Ce beau corps plier dans mes bras...

N'en parlons plus... — je ne prévoyais pas

Où me conduisait la Fortune.

Sans doute alors la colère des dieux

Avait besoin d'une victime ; Car elle m'a puni comme d'un crime

D'avoir essayé d'être heureux.

Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse I Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé ; Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,. Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé ! ..................

Honte à toi qui la première

M'as appris la trahison,

Et d'horreur et de colère

M'as fait perdre la raison!

Honte à toi, femme à l'œil sombre, Dont les funestes amours Ont enseveli dans l'ombre - Mon printemps et mes beaux jours!

C'est ta voix, c'est ton sourire.

C'est ton regard corrupteur, Qui m'ont appris à maudire Jusqu'au semblant du bonheur, C'est ta jeunesse et tes charmes Qui m'ont fait désespérer, Et si je doute des larmes, C'est que je t'ai vu pleurer.

mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,

Qui fît couler jadis les larmes de tes yeux;

Plains-la ! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,

Deviner, en souffrant, le secret des heureux.

Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;

Mais le destin voulait qu'elle brisât ton cœur.

Elle savait la vie et te l'a fait connaître;

Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.

Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;

Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.

Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,

Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.

Je te bannis de ma mémoire.

Reste d'un amour insensé, Mystérieuse et sombre histoire Qui dormiras dans le passé !

Et toi qui, jadis, d'une amie Portas la forme et le doux nom.

L'instant suprême où je t'oublie Doit être celui du pardon.

GEORGE SAND ET MUSSET. 2oo

Pardonnons-nous; — je romps le charme Qui nous unissait devant Dieu; Avec une dernière larme Reçois un éternel adieu.

George Sand n'avait pas Tâme d'une inconsolable. Sa romanesque sensibilité se canalisait vite en littérature. Une imagination pratique la tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris désespérés des poètes, à la sincérité de leur douleur. Navrante est sa première impression des Nuits de Mai et de Décembre : « Je n'ai pas vu Musset, écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il pense à moi, si ce n'est quand il a envie de faire des vers et de gagner cent écus à la Revue des Deux Mondes. Moi je ne pense plus à lu depuis longtemps, et même je vous dirai que je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis plus heureuse comme je suis que je ne l'ai été de ma vie. La vieillesse vient. Le besoin des grandes émotions est satisfait outre mesure *. . . »

Elle comprendra mieux la Confession d'un Enfant du siècle. Le poète lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle fait part de l'émotion que lui a donnée

i. Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave : Une amitié romanesque ; George Sand et Af"»* dCAgouUy dans I Revue de Paris du 15 décembre 1894.

cette lecture aune nouvelle amie, M"*® d'Agoult, qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt :

... Je vous dirai que cette Confession d*un Enfant du siècle m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première heure jusqu'à la dernière, depuis la sœur de charité jusqu'à Y orgueilleuse insensée, que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur pour lui dire je ne sais quoi : que je l'avais beaucoup aimé, que je lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à ne jamais concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier de mon amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter la torture. Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond du cœur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi bien guérie cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le souvenir de ses douleurs me remue profondément quand je me retrace ces scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas, belle et bonne fille de Dieu. Chacun goûte un bonheur, selon son âme. J'ai longtemps cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou bien j'ai mal choisi*.

Cette page était sincère. George Sand apparaît à la fois comme une amoureuse romanesque

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