Revue de Paris du 15 nov. 1896, p
2. Ce précieux exemplaire est en lapossessionde la gouvernante
Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de Musset s'est installé chez George Sand.
Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages n'avaient pas tardé à déplaire à
de Musset, Mii« Adèle Colin, aujourd'hui M'«o Veuve Martelet.
Après la chronologie, établie plus haut, des relations du poète avec George Sand, l'aut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que le personnage de Sténio dans Lélia, représentait Musset. M. Gabanès {Revue hebdomadaire du l«r août 1896), s'appuyant sur le ton différent des deux « envois » pour supposer un incident survenu dans Tintervalle, invoque l'opinion de M'^e Martelet qui aurait eu jadis entre les mains une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être portraituré dans Lélia. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on lui prête. George Sand connaissait l'œuvre du poète : elle lui emprunta une épigraphe, une strophe de Namouna (décembre 1832), placée en tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres, en 1835, Musset lui écrira : c( Tdi Lélia n'est pointun rêve, tu ne t'es trompée qu'à la fin ; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio^; il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah ! oui, c'est moi ! moi ! tu m'as pressenti... »
Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète Vlnno ehrioso, le chant d'orgie de Sténio, dans Lélia. Ainsi M. Derome critiquant {le Livre du 10 mai 1883) l'excellente Bibliographie des œuvres d'Alfred de Musset de M. Maurice Clouard, ne met pas en doute la paternité de ces vers. — Je ne saurais en désigner l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand poète qui écrivait, dans le même temps, Rolla.
son dandysme. Paul de Musset, dans une scène de Lui et Elle^ nous les a représentés, sous les masques transparents de Caliban et Diogène, tenus à distance, sinon tout à fait éloignés, par le nouveau maître de céans.
Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque ; le second se coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son coussin et assise dans un fauteuil.
Falconey^ ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries blessantes contre les gens du faubourg Saint- Germain, sur leurs airs d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective. Edouard, nourri dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se
1. Edouard de Falconey, compositeur de musique : Alfred de Musset. Voici les autres pseudonymes de Lui et Elle : Olympe de B..., compositeur de musique : George Sand ; Jean Cazeau : Jules Sandeau ; Pierre : Paul de Musset ; Hercule, troisième familier d'Olympe : Laurens ; Véditeur : Buloz ; le docteur Palmeriello : le docteur Pagello ; Ilans Flocken : Franz Liszt ; Edmond Verdier : Alfred Tattet. — C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité, le Livre, n» du 10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de Caliban^ Henri de Latouche : celui-ci n'était déjà plus des familiers de G. Sand quand intervint Musset.
croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et de la réputation.
— Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle. Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle l'est avec ses principes et ses traditions.
Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour avoir un cœur ferriie', une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup de politesse...
— Et une tenue décente, ajouta Olympe.
— Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène.
— Pour vous-même, et à vous-même.
— Fort bien ; je comprends : vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je demeure : écrivez-moi.
— Je n'en suis pas en peine^ répondit Olympe ; vous reviendrez bien sans qu'on vous rappelle ^
Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de toutes questions
1. Paul de Musset, Lui et Elle, ch. V, p. 51. Petit in-12, Paris, Lemerre.
littéraires, leur antipathie réciproque datait des suites d\m bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous lequel l'avait portraituré le peintre luimême. Son ami Paul Foucher était en archer de la même époque, — accoutrement sous lequel Alfred Tavait croqué dans maintes caricatures \ On vantait déjà les succès d'élégance et de charme du poète de Don Paez et de Mardoche. Gustave Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme. Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mômes fréquentations que la plupart
1. Une autre fois, chez M"'c Panckoucke, Paul Foucher, toujours dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec jVjme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une petite pièce dont Fimpertinence fit scandale : A une Muse ou Une Valseuse clans le cénacle romantique, six strophes signées « Vidocq ». Le comédien Régnier en avait reçu Tautographe de Musset lui-même. Voir la Gazelle anecdotique des 15 septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée :
' UuandM'^'^W... àP... F. .. s'accroche, Montrant le tartre de ses dents, Et dans la valse en feu comme Tliuître à la roche S'incruste à ses muscles ardents...
— Mélanie Waldor (1796-1871), poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'Antony. (Cf. Ch. Glinel, le Livre du 10 oct. 1886.)
des Romantiques, dans un nfionde dont plus tard son talent lui eût permis Taccès. liélaitde cette éternelle caste des plébéiens parvenus dans les lettres : leurs débuts pénibles étalent un orgueil dévoré de rancunes.
Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, M'^^* Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de Musset semblait préférer Tune et l'autre. Il les revit plusieurs hivers dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. « Il s'avisa de dire un soir que, du coin ovi il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On en chuchota aussi tôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et, comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la source du méchant propos. Planche, essaya de nier ; mais, au pied du mur, il fut obligé d'avouer qu'il Tavait tenu. L'indignation du père se tourna contre lui. A la sortie du bal,
ce père irrité guetta le calomniateur et lai donna de sa canne sur le dos ^ »
L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche excita les quolibets. M""® Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs de son enfance, — elle était de beaucoup plus jeune que ses frères, — me rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris : « Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus : ce Donnez-moi du bois », mais : « Donnez-moi des bûches. » Ajoutons que c'est à M'^^ Hermine Dubois qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes : A Pépa^ un des plus fins joyaux de son œuvre.
L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser. L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et le critique est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre Diogène^ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour
\. Paul de Musset, Biographie cV Alfred de Musset, p. 8j. Petit in- 12, Paris, Lemerre.
UiNE HISTOIRE D'AMOUR
cela avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire Lélia q\i\m mois après Musset, huit jours après l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de l'auteur: a A Gustave Planche^ son véritable ami George Sand, 15 août 1833 ^ «Mais cette sympathie ne lui suffi sait pas. Un dépit violent couvait dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par une action d'éclat.
Les attaques commençaient à pleuvoir sur Lélia. UEiu'ope littéraire se signala particulièrement dans ce sens. Ce tout récent périodique publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où George Sand était violemment prise à partie \ « Je suis très insultée, comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente; mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre part que vous
1. C'est le catalogue de Fimportante bibliothèque romantique de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.
2. L'Europe littéraire, numéros du 9 août (la Vie littéraire : autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Etude critique sur Lélia). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à YEurope littéraire au moment de sa fondation par Victor Bohain, en
vouliez répondre à V Europe littéraire dans la Revue des Deux Mondes et dans le National. Faites-le donc, puisque votre cœur vous le conseille \ » La même lettre est totite consacrée à ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-à-vis de Planche. Elle a pris le parti de Téloigner, non sans lui promettre une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère pas de reconquérir un cœur dont le désir l'obsède, — fort de l'amitié qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse « à la critique entêtée », dans la Revue des Deux Mondes du 15 août ; il réplique à la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un certain agacement. Le petit clan de la Revue des Deux Mondes en fut tout remué. Planche avait pris pour témoins Buloz et M. E. Regnault ; Capo de Feuillide, MM. Lefèvreet Latour-Mézeray. On se battit au pistolet ; mais la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à
1. Lettre du 23 août 1833. Tievue de Paris, numéro du 15 novembre 1896, p. 288. — L'article de Sainte-Beuve ne parut au National que le 29 septembre 1833.
George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour s'étonner des droits qu(* croyait avoir Gustave Planche à la défense de l'auteur attaqué \ Une Complainte badine, assez spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et qui circula parmi les lettrés, nous restitue sa portée médiocre ^ Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de cemois d'août 1833, nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commen-
1. Dans une revue littéraire, le Petit Poucet, du l^i septembre 1833, se trouve une amusante impression de l'événement, dont nous détachons ces lignes : « Le combat avait lieu... à cause de Lélia, — roman de M'^'^ Sand selon les uns, de M. Sand selon les autres, — dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or, si Lélia est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est constitué le bravo, le majo de cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter en lisant Lélia, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie. »
2. Complainte historique et véritable sur le fameux duel quia eu lieu entre plusieurs hommes de plume ^ très inconnus dans Paris, à l'occasion dhin livre dont il a été beaucoup parlé de différentes manières^ etc. Publiée dans Cosmopolis du l^»" mai 1896, par M. le V^° de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note : « Après l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main. »
GEOIIGE SAND ET MUSSET
(aires et polémiques laissaient l'auteur de Lélia^ alors dans la sérénité de son amour :
Telle de V Angélus^ la cloche matinale
Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
Tel ton luth chaste et pur, trempé dans Teau lustrale,
0 George, a fait pousser de hideux aboiements.
Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle.
Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants ;
Tu savais que Phœbé, Tétoile virginale
Qui soulève les mers, fait baver les serpents.
Tu n'as pas répondu, même par un sourire,
A. ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus
Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.
Gomme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre.
Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté,
Et tes grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté* !
Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur. George Sand n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 23 août :
... Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred deMusset. Geci n'estplusun caprice ; c'est un altacliement senti... 11 ne m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous la fasse
1. A George Sand, sonnet trouvé dans les cartons de Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la Revue moderne de juin 1865.
paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans^, une autre fois pendant trois ^, et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon cœur n'a pas été aussi usé que je m'en effrayais : je le dis maintenant parce que je le sens.
Je l'ai senti quand j'ai aimé P (rosper) M (érimée). Il m'a repoussée, j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour déjeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.
Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures de tristesse et de vague souffrance : cela est en moi et vient de moi. . . Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de consolation. Ne m'en dissuadez pas ^.
(( Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler, » a écrit Musset, évoquant, dans la Confession d'un Enfant du Siècle^
1. Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830 : affection toute platonique, comme en témoigne, parait-il, une sorte de conte confessionnel de G. Sand, resté inédit.