Portraits contemporains, p
2. Publiée par M. de Lovenjoul, Cosmopolis, numéro de juin 1896.
nant connue de tous. Installé à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement dans sa vie : il ne faisait plus chez elle que de rares apparitions ^ Mais elle acceptait cehi, en mère indulgente et faible, qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans ; son père était mort depuis dix-huit mois ; sa jeune renommée autorisait cette indépendance.
Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent à Franchard oii ils passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable, d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours de cette union, a écrit Tauteur d'Elle et Lui, Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il. avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant rêvé... )) Paul de Musset insiste également
1. M'»« de Musset occupait avec ses enfants — Paul, l'aîné, Alfred et leur sœur Hermine, — 59, rue de Grenelle, une habitation entre cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de Bouchardon.
dans Lui et Elle sur la prospérité de celte lune de miel. George Sand était alors, pour son amantj incomparable de charme jeune et de tendresse. Le souvenir de ces journées légères hanta souvent, plus tard, les heures tristes de Musset : qu'était devenue (c la femme de Fran- (3hard ?... »
Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la foret, assombrit tout à coup le tableau par l'exposé de querelles futiles qui devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit son double^ mais vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre profond du poète, le rendant incapable (( de goûter la vie douce et réglée qu'elle voulait lui donner ». Musset racontait luimême cette vision singulière^ ; mais rien n'autorise à croire que leurs joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue de dos, et à droite la croupe du cheval de son
\ . Peut-être y fait-il allusion dans la Nuit de Bécembre.
georgiî: sand et musset
ami de qui le chapeau s'envole, — avec cette légende : « Admirable sang-froid du cheval nommé Gerdès, à la vue d'un danger imprévu. — Scène des montagnes oîi Ton voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon. » Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens ((( Don Stentor » ou « Hercule >), dans Lui et Elle^)^ ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un que Tautre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant toujours.
Les dessins de Musset, nous Tavons dit, outre qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire
1. Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure Laurens, de Carpentras (1801-1890), je suppose, qui rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des Souvenirs cVun voyage cVart. On n'a rien écrit des relations de George Sand avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le dévoué camarade, « le terre-neuve » de l'étudiante [Lui et Elle, p. 19).
précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834), contenant portraits et charges des habitués de la « mansarde » de George Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole^ :
« Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres de G. Sand, prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées ; on pénètre, en les parcourant, dans l'existence même des deux amants ; il semble qu'on les aperçoive et qu'on les entende : Musset, gamin, rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre pittoresque et que je transcris exactement :
Le public est prié de ne pas se méprendre
CECI EST l'album DE GEORGlî] SAND
le réceptacle informe de ses aberrations mentales et autres.
Je soussigné, Mussaillon P^, déclare que mon album n'est pas si cochoné (sic) que ça. Celui qui a inscrit mon nom sur ce stupide album nest quun vil facétieux. Il est vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand,
Mussaillon Ie^
1. Promenades et visites : le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, dans le Temps du 4 novembre 1896. — Faisons re-
GEOBGE SAND ET MUSSET
« Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'œil impérieux^ Musset se divertit aussi à croquer les amis absents : la moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende : Carvajal renfonçant une expansion; la face chagrine et chafouine de Sainte- Beuve, et au-dessous : Le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle infortunée. W se met lui-même en scèncj les cheveux au vent, la redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde, et il inscrit dans un coin : Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son idéale (sic) et enfoncer Byron. Voici plus loin une sorte de rébus : un œil, une bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par Musset : Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide. Enfin, voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion du Chandelier et le futur baron (ïOn ne badine pas avec V amour,.. ^ Je copie : « Le chevalier Colombat du
marquer à M. Brisson que Talbum décrit n'est pas V « album de Venise », lequel appartient à M^^c Lardin de Musset.
1. Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à 1 eniimération des suivants que va donner M. Brisson, — caricatures pour la plupart datées de 1834, — ceux d'Alexandre Dumas, u Antony-Louverture charpentant un viol » ; de Charles Didier, « Vadius enfonçant Lucrèce », et trois charges de Paul Foucher.
2. Ces derniers dessins,— àlaplume, très soignés, serrés comme ■des illustrations du xvnio siècle — sont encore de l'automne 1833.
Roseau Vert et l'abbé Potiron de Vent du soir devisent en humant une prise de tabac ; le baron Prétextât de Clair de lune rêve en songeant à sa belle ; le marquis Gérondif de Pimprenelle-erre dans ses jardins. Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère que sa compagne ; elle le traitait en enfant gâté et le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de prendre trop au sérieux... »
Mais bientôt cette vie leur sembla monotone ; le ihonde jasait trop ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.
Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa mère. Un matin, — nous venions de déjeuner en famille, — il paraissait préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. « Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma permission. »
GEORGE SAND ET iMUSSET
Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait se faire ; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses projets. — (( Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi. »
11 sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma ; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, etil fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.
Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais augure ^
Ces circonstances de mauvais augure^ Paul de Musset les raconte dans Lui et Elle : ce n'était rien moins que le fait du treizième rang occupé dans la cour du départ par la malleposte de Lyon qui emmenait George et Alfred,