‹ Une histoire d'amour, les amants de Venise- George Sand et Musset, avec des documents inèditsChapitre 36 sur 67 · Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées · texte numérisé non relu

Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées

Musset parlit le 29 mars, accompagné quelques heures par son amie. Avant de quitter Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage qui s'ouvrait sur cette dédicace: A son bon camarade, frère et ami^ sa maîtresse ^ George. — Que n'invoquait-elle aussi sa maternité, la meilleure corde de sa lyre !...

par M. Emile Aucante). Kevue de Varis da 1" novembre 1896, p. l-i8.

Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le cœur bien malade. George Sand Ta confié à un serviteur italien, Antonio, perruquier de son état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même raccompagne quelques heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite excursion dans les Alpes en remontant la Brenta. « J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran\ le précepteur de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon physiquement et moralement. » Dans la même lettre, elle reconnaît aussi que Musset « était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup-

1. Lettre du 6 avril 1834. Correspondance, t. I, p. 265. — Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset « à Vicence » ?

portera; mais il lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de Faccélérer. Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la ménagerait ; mais je ne suis pas bien tranquille. » Et elle rentre à Venise, (( ayant sept centimes dans *sa poche », pour installer sa vie nouvelle avec le docteur Pagello.

C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son intention d'établir son (( quartier général » à Venise, où elle peut travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être jusqu'à Gonstantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant, puis retourner à ses lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis ; mais tout Paris ne tardait pas à en être informé.

Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité qu'elle mettait

GEOflGE SAND ET MUSSET

à concilier son labeur et ses passions, elle associait sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance, si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins.

Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où elle se cloîtrait trois mois sur six, et Paris où elle vivait selon sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un et l'autre sont en pension à Paris.

— La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M. Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus tard : « Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait écrit sur un ton de bonne amitié et de sa-

tisfaclion parfaite, me donnant des nouvelles des enfants et m'engageant môme à voyager pour mon instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant (( des douleurs que son client avait <c dévorées dans la solitude^ ».

M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour toute l'Europe synonyme de singularité et de génie.

— En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses premiers romans, demichefs-d'œuvre, ignore encore la gloire; mais, menant de front indomptablement sa tâche d'écrivain et sa vie passionnée, déjà elle semble assurée de l'acquérir.

Voici sur cette époque de sa vie, — cinq mois dont on ne savait à peu près rien, — la suite du journal intime de Pagello :

Alfred de Musset, guéri, partait en prenant sèchement congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal et venait habiter un petit appartement à San Fantin^.

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