‹ Une histoire d'amour, les amants de Venise- George Sand et Musset, avec des documents inèditsChapitre 37 sur 67 · Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablis · texte numérisé non relu

Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablis

Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.

Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel- Franco une longue lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues ; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février^ à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession ; elle écrivait son roman de Jacques, dont elle me fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.

J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux Lettres d'un voyageur^ où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux

semant de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la leltre. (Voir plus haut. p. 115.)

1. Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le 29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.

féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs' et à des vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je reviens à mon histoire.

Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son mari. En même temps, elle me marqua un grand désir de me voir l'accompagner, pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle ; mais je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.

J'arrangeai pour le mieux mes affaires, afin de recueillir un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je raccompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter- de mon séjour dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire bénéficier ma profession, A l'accent un peu triste.

mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit : (( Mon ami, tu feras ce qui te plaira le mieux. » Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux...

Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées dans ses trois premières Lettres d'un voyageur. Elles sont dédiées à Alfred de Musset, (( A un poète », et toutes mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la Revue des Deux Mondes du 13 juillet 1834, elle se met en scène [Beppa) sous tous ses attraits d'énigme vivante, avec Pagello (sous le double masque de Pietro et du Docteur) et plusieurs de leurs familiers.

C'est une merveilleuse évocation du charme de Venise. Suivant un dire de Féminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes.

Pagello lui-même était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie dans une charmante Serenata en dialecte vénitien. Elle a été publiée en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde àe^ Lettres d'un voyageur.

Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son talent de poète. — Traduisons quatre strophes de la Serenata :

(( Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi, montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.

(( ... Oh ! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout est silence et que la lune brille au ciel !

«... Abaisse ce voile, cache-toi ; elle commence à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.

«... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur ! Voici venir le temps des larmes ; ris aujourd'hui et fais Tamour. )>

Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits de Venise, dans la Lettre de George Sand, tout imprégnée de cette poésie.

Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, « à coucher sur un matelas par terre, faute de lit ». Les souvenirs de Pagello, que m'a transmis une lettre de sa fille M™' Antonini, protestent contre cette

excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute ; mais on y vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, « est dehors toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le dîner, avec sa pipetta dans l'œil comme la llCite de Deburau ».

De son côté Pietro a conté que M""® Sand écrivait de six à huit heures de suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s^exciter au travail.

Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la Gasa Mezzani, en face le Ponte dei Pignoli. Avec lui vivait son frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle humeur, et avec eux, paraît-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset :

Ah ! qu'est-ce que Giulia P . . . ? Certainement, M. Dumas dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une sœur clandestine, une fille non avouée de leur père. Elle a quelque

fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de cœur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons donc fait ce plan du pot-aufeu qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi- Anglaise, demi-Italienne, avec de grand-s cheveux noirs, de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira des romans^

On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents !...

Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello luimême, le pacifique Pagello, se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand : (( C'est un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur les brc^s. » Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse délaissée, VArpalice, qui a fait chez Pagello une irruption inattendue, <( lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant

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