‹ Une histoire d'amour, les amants de Venise- George Sand et Musset, avec des documents inèditsChapitre 42 sur 67 · Paul de Musset, Biographie, p · texte numérisé non relu

Paul de Musset, Biographie, p

GEORGE

cette tentative d'oubli ; ce n'était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la môme lettre, il lui dit avoir été chez elle^ quai Malaquais, et n'avoir pu y rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas : « dès que l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent )).

... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre ; mais ce ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies. — Non, ne me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me- sens seul, seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier se retourne en l'entendant.

Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde...

Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans Paris, et il lui envoie cette dernière tendresse :

Adieu, ma sœur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à

Constanlinople ; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour où tu te retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu, mon amie, ma seule maîtresse. Ecris-moi surtout, écris-moi.

Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le cœur de « son enfant ». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse éperdue de la précédente : il n'est plus question que d'amitié. Comme c'est féminin^ comme c'est humain...

...Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse pour moi. Oh ! quelle que soit la disposition de ton esprit, je trouverai toujours ton cœur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu elle m'ait émue douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui mé fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh ! je t'en prie à genoux, pas encore de vin, pas encore de filles ! C'est trop tôt. Songe à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à Tennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon

inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que tu devais me préférer.

Musset ne songe plus qu'au passé. Toute fierté lui est devenue impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas à lui-même. 11 aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée^ rinfidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d'attendre le courrier de Venise...

Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié ; il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement de reprendre son ancienne vie :

... Maintenant, c'est fini pour toujours : j'ai renoncé non pas à mes amis^ mais à la vie que j'ai menée avec eux. Gela m'est impossible de recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé ! Sois fière, mon grand et brave George : tu as fait un homme d'un •enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois' bénie, reposetoi. Pardonne-moi ; qu'étais-je donc sans toi, mon

amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule ; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton passage dans ma vie...

Que n'était-clle pas ari ivee à persuader à son amant ! . . .

Il la supplie de lui écrire souvent : « Songe à cela, je n'ai que toi. J'ai tant nié, tant blasphémé, je doute de tout hormis de toi... Néglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes bras?... »

... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? 0 mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge^ voilà ce que j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes^ peut-être le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et orgueilleuse.

Il sent quelque chose en lui, maintenant, d'inconnu, de meilleur : il le lui doit, pour avoir été son amant... S'il a d'autres maîtresses,

elles ne pourront être que jeunes : « Je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne plus vouloir chercher. »

Pauvre victime de l'amourj il étale sa plaie inguérissable, avec le sentiment profond de sa détresse. Il est retourné quai Malaquais : il en est revenu « comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot à personne », ayant volé sur la toilette de sôn amie un petit peigne à moitié cassé qu'il traîne partout dans sa p)che... Elle lui a parlé de Pagello : il lui sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut écrire leur roman, pour guérir son cœur, pour faire taire ceux qui diraient du mal d'elle. Car il la défie bien de Tempècher de l'aimer. (( Je t'ai si mal aimée ! Il faut que je dise ce que j'ai sur le cœur. » Puis il revient à Pagello :

Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce sentiment-là ? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme tu voudras. 11 est cause que j'ai perdu toute la richesse de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh ! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai.

Tout son cœur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre

tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie !

Maintenant George se sent forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle lui répond (12 mai) que ses lettres « ne sont pas le dernier serrement de mains d'une. amante qui le quitte^ mais l'embrassement du frère qui lui reste ».

Elle rengage à aimer une femme jeune, belle^ qui n'ait pas encore souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. « Ce brave Pagello qui n'a pas lu Lélia et qui n'y comprendrait goutte » n'a pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants^ pour s^inquiéter d'Elle quand elle fait « sa figure d'oiseau malade ». — (( Je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête : pour la première fois j'aime sans passion. »

Ses conseils à Alfred sont sages ; elle paraît moins apaisée que triste. Sa lettre est longue comme un ((journal». Elle laisse couler son bavardage maternel : elle charge l'absent de maintes emplettes à lui expédier ; elle lui raconte qu'elle écrit son roman de Jacques, et que Pagello veut traduire en italien leurs œuvres à tous deux...

Cependant Musset, à qui n'était pas encore parvenue cette lettre de raison, sentait se creu-

GEOIiGE SAND ET MUSSET

ser, chaque jour plus profond, le vide de son âme :

0 la meilleure, la plus aimée des femmes ! que de larmes j'ai versées ! Quelle journée ! je suis perdu, vois-tu ! que veux-tu que je fasse ? Tu verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et le plus céleste qui coule de ton cœur. Et tout tombe comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je t'écris ; je me raisonne, je m'efforce ; mais quand je prends la plume, et que je vois ce petit papier qui va faire, pour t'aller trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être ! Et qui, d'ailleurs, en serait digne? Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai un trésor dans le cœur : je ne puis l'ouvrir à personne. Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite chambre, tant de jours solitaire ? Et dès que je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu me plaindras, lu ne te dégoûteras pas de moi. Figure toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée. Et moi, où penses-tu que j'en sois ? En vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des fohes qui me font frémir, je prends mon chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière quelconque. [Lettre du 10 mai.)

Aucune distraction ne réussit h le soulager. 11 voudrait partir ; il ira sans doute à Aix-les- Bains, en juillet, pour l'attendre à son retour de Venise... « Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai à Naples et de là à Gonstantinople, si je suis assez riche... »

. . .Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras dans le vide, et rien ! En vérité, je jette sur les femmes de bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et un cœur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui accepteraient ; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible qui ne veut pas que je m'arrête ? Il faut que je parle. Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le cœur, pour nourrir mon cœur. Il me faut un corps dans ces bras vides ; il faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir : lu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines ; tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans tes bras ; que sais-tu de moi^ toi que j'ai possédée? C'est toi qui as parlé : c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes ; c'est toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi^ je suis resté muet... J'ai cessé avec toi d'être un

libertin sans cœur; mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là.

Ne me dis pas de raisonner ; plus je vois de choses crouler sous mes pieds, plus je sens uue force cachée qui s'élève^ s'élève et se tend comme la corde d'un arc.

... Ah1 il y a six mois, les chaleurs du printemps me faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir de la table,, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis en train ds chanter des chansons de cabaret ; un cigare et un canapé, tout était dit ; et si je pleurais une heure dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je l'étranglerais en hurlante

... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime^ ? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, d'aussi divin ; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton cœur. C'est à moi, c'est de moi que tu parles ainsi? Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein ! Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son dernier baiser. Elle est ma sœur et mon amie : elle le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir ! Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre nous un abîme éternel !

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