‹ Une histoire d'amour, les amants de Venise- George Sand et Musset, avec des documents inèditsChapitre 43 sur 67 · La 2* des Lettres d'un voyageur · texte numérisé non relu

La 2* des Lettres d'un voyageur

Eh bien^ puisque cela élait réglé ainsi, que cette Providence si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le cœur, le ciel n'a voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti.

Il dévore Werther et la Nouvelle Héloise, ces folies sublimes dont il s'est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant toujours des affaires de son amie, — et toujours il pense à lui parler de Pagello :

Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire ; mais je ne puis pas ; je l'aime sincèrement et de tout mon cœur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi. {Lettre du iO mai.)

Paul de Musset, dans la Biographie, expose longuement ce triste élat de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le berçait dans une amèrc volupté. Certain concerto de Hummel que lui jouait sa jeune sœur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise, Farrachait par un

enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments d'un ouvrage inachevé de son frère, le Poète déchu^ où cinq ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve ^ :

(( Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur, de mon abandon. Je m'éloignai fièrement ; mais à peine eusje regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches^ tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre ; j'y passai quatre mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute distraction qu'une parties d'échecs que je jouais machinalement tous les soirs.

(( La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par cœur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient : je n'y retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.

Page 1