Id., p
3. Remarque de H» de Lovenjoul (article cité de Cosmopolis, p. 440). — Cette cinquième Lettre a paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1835 sous le titre de Lettres d'un oncle.
time que nous citions plus haut va nous la préciser davantage.
Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et puis il y a consenti, mais sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilité de femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. « ... Tu ne peux pas ôter de devant tes yeux Tinjure qui t'a été faite par moi, mais tu ne peux pas ôter de ton cœur la compassion et l'amitié. Pauvre Alfred ! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais! ))
Musset a peur de se laisser reprendre à son amour, mais il en meurt d'envie. Il feint d'être jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé à George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le renvoyer : « si elle avait pu aimer M. Liszt, elle Taurait aimé de colère ». Mais c'est chose impossible à son cœur. — Ah ! mon cher bon, s'écrie-t-elle, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir je renverrais tous ces gens-là ! » Hélas ! elle n'ambitionne pas encore l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à Buloz; c'est son idée fixe : elle sera résignée et patiente; elle se régénérera. Pour se réhabiliter à ses yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera encore et il prendra une maîtresse ; mais la vérité triomphera. Et cet invincible amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, comme pour effacer le souvenir des fautes et de la fierté de jadis.
... Quand j'aurai mené ceUe vie honnête et sage, assez longtemps pour prouver que je peux la mener, j'irai, ô mon amour, te demander une poignée de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de persécutions inutiles ; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter Tamour que j'ai dans le cœur, et pour empêcher qu'il ne me tue. Oh! si je l'avais aujourd'hui. Hélas ! que je suis pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de bien ! Si j'avais quelques lignes de toi, de temps en temps ! Un mot, la permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous, achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un joujou ! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui ; pour me figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries ! — Oh ! ce n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde ; sacré Dieu, ce n'est pas cela ! Je dis mon histoire à tout le monde; on la sait, on en parle, on rit de moi ; cela m'est à peu près égal.
Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se délivrer de cette passion éternellement menaçante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui a vanté sa maîtresse du moment. Elle a compris
GEORGE SAND Eï MUSSET
toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant à souhaiter que cette femme l'apaise et le console : « Qu'elle lui apprenne à croire. Hélas ! moi je ne lui ai appris qu'à nier ! »
Ce mois de décembre 1834 fut lamentable à George Sand. La pauvre Lélia connut le désespoir. La fin de son journal intime nous dévoile les affres d'agonie par où passa son cœur. Le fantôme du suicide hanta réellement cette âme désemparée qui vivait les douleurs de ses fictions romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en détourna, et aussi la brûlante hantise de cet autre enfant qui tenait décidément tant de place dans son être amoureux.
Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec résignation sur celte couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes ? Ange de mort, amour funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat! Oh ! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront pousser des fleurs qui te réjouiront.
Quel est ce feu qui dévore mes entrailles ? Il semble qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. 0 Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant !
UNE HISTOIRE D'AMOUU
... 0 mes yeux bleus, vous rie me regardez plus ! Belle tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur l'enfant mort^ pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: (( Petite fille, lève-toi. » Adieu mes cheveux blonds ! Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide !
Le merveilleux instinct de poétisation I... Quelle femme profondément femme était cet écrivain de génie.
Cette confession des premiers jours de décembre 1834, si franchement belle, où la pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée et ce qui lui reste d'orgueil, mérite d'être connue tout entière. Elle absout George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de scrupule à en détacher, indiscrètement, quelques couplets. — Elle se demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce châtiment, « cet amour de lionne ». — « Pourquoi mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus fougueux que ceux des
GEOHGE SAND ET MUSSET
hommes?... Tu veux donc que je me lue; tu me dis que tu me le défends, et cependant que deyiendrai-je loin de toi, si cette flamme continue à me ronger ! » — Et pourquoi ne se tuerait-elle pas? — Ses enfants?... Le déchirement qu'elle éprouve à l'idée de les abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe alors au chagrin qu'aurait son Maurice^ et cette affreuse vision détourne d'elle la tentation maudite. — « Oh ! mon fils ! Je veux que tu lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aimé. »
Le lendemain, elle confie à son journal ses impressions d'une rencontre inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc ce que devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, en bonne amitié. Sandeau s'est disculpé d'avoir trempé dans les potins de Planche, de Pyat et des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'éviter désormais... C'est comme un apaisement qu'elle éprouve de cette rencontre.
Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement. Alfred ne l'aime plus. Elle était bien malade quand il l'a quittée hier soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. (( Je t'ai espéré et attendu, minute par minute, depuis onze heures du matin jusqu'à
minuit. Quelle journée ! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai jamais aimé personne et je ne t'ai jamais aimé de la sorte. Mais je t'aime aussi avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même d'amitié pour moi. » — D'ailleurs, il désire qu'elle parte. — « Pardonne-moi de l'avoir fait souffrir et sois bien vengé. » — Elle partira.
Musset s'était montré plus fort que ses amis ne l'avaient espéré. Sans doute aussi son amour cédait-il à Texcès des souffrances, laissant entrer l'orgueil à son tour.
Il éprouva d'abord un grand soulagement du départ de George Sand. Celle-ci (qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant) rentrait' à Nohant pour la troisième fois depuis son retour de Venise. — A peine installée, elle écrit à son cher confident Sainte-Beuve et lui expose l'état de son cœur. 11 lui a fallu quelques jours pour se reprendre ; mais le réveil a été assez doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. Alfred lui a écrit affectueusement, « se repentant beaucoup de ses violences. Son cœur est si bon dans tout cela !» — a Je ne désire plus le revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la force pour lui refuser
des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est toujours tendre et repentant après la colère... et je me retrouverai tout à coup Taimant et ayant travaillé en vain à me détacher. » Et elle promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la force de fuir\
Vaines paroles ! Un mois s'écoule à peine, George Sand est de retour à Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle, et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous, — son ennemi pour avoir été trop Tami du repos de Musset, — elle lui écrit le 14 janvier 1835 : (( Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort bien faites et qui font honneur àw l'habileté du chirurgien, mais qui n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, Alfred est redevenu mon amant. » Et sans rancune, elle l'invite à dîner chez eux ^
Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard, craignant d'être compromise au sujet des tableaux que Pagello avait apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle