‹ Une histoire d'amour, les amants de Venise- George Sand et Musset, avec des documents inèditsChapitre 58 sur 67 · Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, p · texte numérisé non relu

Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, p

A peine rentrée à Nohant, George Sancl écrit à Sainte-Beuve (13 mars 1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces tristes semaines : sans doute l'ennuyai telle, ou du moins se jugeait-il impuissant à la consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur. Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler, pour renaître.

Dans une lettre de la même date, elle gronde son fidèle Boucoiran, de lui mal parler de de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans son cœur. « Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. C'est tout ce que je désirais savair... Tout mon

UNE HISTOIRE D'AiMOUR

désir était de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi. Dieu soit loué! »

Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifférence.

Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son cœur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère de sa vie, en fut la plus féconde.

La passion qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse dissipée, l'avait transformé en le faisant souffrir. Il était grave : le Musset (( d'avant l'Italie » avait fait place au Musset (( d'après George Sand )>. Un poète nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant la tourmente, son cœur en s'épurant avait instruit le recueillement de son génie. La mélancolie et la résignation permettaient un plus libre essor à sa voix.

J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire Si je l'essayais sur ma lyre La briserait comme un roseau.

La Muse a invité le poète à chanter : la plainte

lasse et impuissante d'un cœur brisé répond à

1. Lettre du 15 mars, fragment publié par M-^^ Arvède Barine.

son appel. C'est la Nuit de Mai, L'inspiration Ta dictée presque d'une haleine. Voici Taube da nouveau génie de Musset. Le poète vient de se ressaisir.il élève pieusement à ses tristes amours le monument promis, la Confession d'un Enfant du siècle. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son cœur lui revient, une nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude.

...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.

C'était par une triste nuit.

L'aile des vents battait à ma fenêtre.

J'étais seul, courbé sur mon lit.

J'y regardais une place chérie,

Tiède encor d'un baiser brûlant ; Et je songeais comme la femme oublie.

Et je sentais un lambeau de ma vie

Qui se déchirait lentement.

Je rassemblais des lettres de la veille,

Des cheveux, des débris d'amour.

Tout ce passé me criait à l'oreille

Ses éternels serments d'un jour.

Je contemplais ces reliques sacrées,

Qui me faisaient trembler la main ; Larmes du cœur par le cœur dévorées, Et que les yeux qui les avaient pleurées

Ne reconnaîtront plus demain !

J'enveloppais dans un morceau de bure

Ces ruines des jours heureux.

Je me disais qu'ici-bas ce qui dure.

C'est une mèche de cheveux.

Comme un plongeur dans une mer profonde

Je me perdais dans tant d'oubli.

De tous côtés j'y retournais la sonde, Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde Mon pauvre amour enseveli.

J'allais poser le sceau de cire noire

Sur ce fragile et cher trésor, J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,

En pleurant j'en doutais encor.

Ah ! faible femme, orgueilleuse insensée,

Malgré toi, tu t'en souviendras !

Pourquoi, grand Dieu ! mentir à sa pensée ? Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,

Ces sanglots^ si tu n'aimais pas?

Oui, tu languis, tu souffres, et ta pleures ;

Mais ta chimère est entre nous.

Eh bien, adieu! Vous compterez les heures

Qui me sépareront de vous.

Parlez, partez, et dans ce cœur de glace

Emportez l'orgueil satisfait.

Je sens encor le mien jeune et vivace. Et bien des maux pourront y trouver place

Sur le mal que vous m'avez fait.

Parlez, partez! la Nature immortelle

N'a pas tout voulu vous donner.

Ah ! pauvre enfant, qui voulez être belle.

Et ne savez pas pardonner !

Allez, allez, suivez la destinée ;

Qui vous perd n'a pas tout perdu.

Jetez au vent notre amour consumée ; — Éternel Dieu ! toi que j'ai tant aimée,

Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?

GEORGE

Page 1