Revue de Paris du 15 décembre 1894, p
cL line amante pessimiste, en cela semblable à Chateaubriand son maître^ Un éternel conflit entre son imagination et son expérience, l'empêchant de s'abîmer dans une passion, lui a gardé son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrière à Tâme du poète, si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posséda moins cependant que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle trouvait les dominateurs nécessaires à son orgueil. Chopin comme Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser.
Mais George Sand, dans son obsession même de la virilité, et son perpétuel besoin de se convaincre d'un lempérament qu'elle n'avait pas, était surtout trop aventureuse, — « curieuse excessive », la qualifiait Duma's fils^
1. La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un peu celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. Ne pourrait-on pas appliquer à tous deux cette observation de M. Albalat .dans une pénétrante étude sur Chateaubriand et ses amoureuses : « Ses amours ne furent ni spontanées ni involontaires ; il répondit presque toujours aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer. » (Ant. Albalat, le Mal d'écrire^ p. 269.)
2. Lettre Citée par M. Emile Berr, « Petite chronique des Lettres », au Figaro du 16 décembre 1896 :
« M^^c Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse
— pour rester insensible au charme, sous les farmes de la faiblesse, de la tendresse et de la poésie. Aussi les douleurs de Musset, qu'elle savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, et à ses propres yeux, la légende même de son âme à Elle.
. Cet amour, qui devait retentir dans la sensibilité et rimagination de tant d'âmes, ne pouvait s'abolir tout entier dans le cœur du poète, du grand poète qu'était Musset. Il avait retrouvé le calme, mais ses derniers chants n'accordaient qu'un demi-pardon à sa fatale amie. Dans l'automne de 1840, se rendant chez Berryer et traversant la forêt de Fontainebleau, les fantômes d'un heureux passé l'assaillirent douloureusement. L'hiver venu, il rencontra George Sand au théâtre, et l'impérieux besoin de consacrer par un chant suprême l'apaisement mélancolique de son cœur, lui dicta, d'une inspiration, le Souvenir (15 février 1841) :
Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre. Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents, Sur un roc en poussière.
excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas ; sa nature physique s'y refuse... »
Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à lout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière Décore incessamment.*'
...Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile. Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Être immobile Qui regarde mourir.
...Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.
Je me dis seulement : A celte heure, en ce lieu. Un jour je fus aimé, j'aimais, elle était belle. J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, Et je l'emporte â Dieu!
L'illusion, le rêve, un souvenir d'amour valent mieux que la réalilé... La sincérité de ses souffrances fut sa dernière consolation d'avoir tant aimé George Sand :
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré...
Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La réclamation réciproque de leurs lettres, où ils sentaient (( avoir laissé une bonne part d'eux-mêmes »,
perpétua enlre eux' le malaise des souvenirs, jusqu'à la mort de Musset (1857). Dix-huit mois après, George Sand jugea bon de peindre à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce douloureux roman d'amour. Paul de Musset lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la légende était créée ^
Les légendes ne se trompent guère. Ce livre vient de préciser ce qu'on avait pu pressentir des héros de cette aventure. Mère admirable et dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelée « la Grande femme)), Renan « la Harpe éolienne de notre temps )), fut en effet mieux qu'une femme, la femme elle-même, dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, trop faible aussi, pour la dompter ou se défendre d'elle, le poète de l'amour et de la jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or son génie était son cœur, et tous les cœurs ont pleuré sa souffrance. — « Paix et pardon, voilà
1. Outre Elle et Lui, Lui et Elle, Lui de M"^c Louise Colet, et les articles documentaires que nous avons signalés, le roman de George Sbnd et de Musset a encore suscité deux volumes, oubliés depuis la polémique de 1860 : Eua.\ drame contemporain, par Moi (M. Alexis Doinet), et Eux et Elles, histoire dUin scandale, par M. de Lescure. Ajoutons qu'il a été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste Marin : Un amour de Musset, un acte en vers, 1879.
toute la conclusion, écrivait George Sand à Sainte-Beuve ; mais, dans Tavenir, un rayon de vérité sur cette histoire. » — Il n'est d'autre vérité en amour que Tamour même. Musset avail pardonne lui aussi, pardonné en silence : il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier jour.
APPENDICE A