‹ Une histoire d'amour, les amants de Venise- George Sand et Musset, avec des documents inèditsChapitre 61 sur 67 · UN PROCÈS POUR CE LIVRE · texte numérisé non relu

UN PROCÈS POUR CE LIVRE

Au lendemain de la publication, par M. Paul Mariéton, de la première édition de son livre Une histoire (Vamoiir^ Maurice Sand, légataire universelle de son mari, et M. Calmann-Lévy, éditeur et cessionnaire de la propriété des œuvres de Sand, ont assigné devant le tribunal civil de la Seine M. Paul Mariéton et M. Havard fils, son éditeur, en 10.000 francs de dommages-intérêts, pour avoir reproduit une partie delà correspondance de Sand, et en suppression des passages de cette correspondance.

Par son jugement en date du 11 mars 1897, la première chambre du tribunal a déclaré M"'^ Maurice Sand et M. Calmann-Lévy mal fondés en leur demande et les a condamnés aux dépens pour les motifs suivants:

(( Attendu qu'Une histoire d'amour constitue une œuvre personnelle de critique ; que Mariéton s'étant donné pour tache d'étudier et d'analyser les rela-

u>E nisToiun: d'amouu

lions qui ont existé entre George Sand et Alfred de Musset, de juin 1833 à mars 1835, a, sans doute, emprunté diverses citations aux lettres de George Sand ; mais que ces extraits, destinés à préciser les sentiments intimes des deux amants, lui étaient en quelque sorte imposés par la nature même de son œuvre, dont l'intérêt principal consiste, d'ailleurs, bien plutôt dans le rapprochement de ces passages avec de très nombreuses lettres inédites d'Alfred de Musset et avec le journal de Pagello, jusqu'ici inconnu en France, que dans la reproduction de ces fragments, eux-mêmes déjà pour la plupart publiés avec l'assentiment des demandeurs;

(( Attendu que les citations empruntées par Mariéton aux lettres de George Sand ne dépassent pas la mesure qui doit être observée en pareil cas; que sur 259 pages dont se compose Une Histoire d'amour elles ne comprennent que 41 pages de petits caractères; que 24 pages seulement donnent soit des lettres entières, soit des fragments importants ; que les autres ne comportent que des passages de quelques lignes à la fois ; qu'il suffit de lire l'œuvre incriminée pour se convaincre que toutes ces insertions sont normalement amenées par le récit de Fauteur et que celui-ci s'est rigoureusement renfermé dans le cadre de l'histoire qu'il avait à raconter ; qu'il a de même rigoureusement indiqué toutes ses sources ;

((Qu'on ne saurait, d'autre part, soutenir sérieuse- .ment que les emprunts, ainsi faits, aient été dommageables pour Calmann-Lévy et Lina Sand; qu'ils ont bien plutôt contribué, ainsi que l'ouvrage dans lequel

APPENDICE

ils ont trouvé place, à surexciter la curiosité publique sur un incident dont il eût été peut-être plus digne et plus prudent de ne pas réveiller le souvenir, mais que la publication récemment faite par Aucante, en exécution des volontés mêmes de George Sand, venait de livrer à nouveau aux controverses les plus ardentes ;

(( Qu'il est plus vraisemblable que la vente des œuvres de George Sand a profité de cette publicité qui a rappelé l'attention sur Elle et Lui, sur les Lettres d\tn voyageur, sur Jean de La Roche, et qu'il n'est pas douteux que la publication que se propose de faire Galmann-Lévy n'aura pas à souffrir de la reproduction réservée qu'a faite Marié- Ion. »

— Nous reproduisons la plaidoirie prononcée dans cette affaire par W Paul Beurdeley, avocat de MM. Mariéton et Havard fils :

Messieurs,

11 y aurait un moyen bien simple de plaider ce procès : ce serait de vous lire en son entier le livre incriminé, le livre de M. Mariéton, qui a pour titre Une histoire d'a^nour. Vous seriez bientôt édifiés : vous verriez qif il ne peut être ici question ni de contrefaçon, ni de plagiat. Mais ce mode de défense n'est pas réalisable. C'est à loisir et dans le silence du cabinet que vous vous livrerez à cette lecture ; faisant trêve à de plus graves préoccupations, vous vous plongerez un instant dans le flot des passions de l'époque romantique et vous trouverez dans le récit des amours de Musset et de Sand, avec une

véritable jouissance littéraire, l'accent de sincérité qui se dégage de l'œuvre de tout critique impartial.

Je me contenterai à cette audience de vous dire ce qu'est l'ouvrage de M. Mariéton et d'établir son droit d'avoir écrit ce qu'il a écrit. Mais je ne puis le faire sans remonter dans le passé et sans reproduire ù grands traits le roman des Amants de Venise. Je le ferai sans oublier qu'il s'agit devant vous d'une qitestion de propriété littéraire et non d'une querelle d'amants dont les torts peuvent avoir été réciproques sans éti^ égaux, mais que nous n'avons pas à juger ici. Il me suffira de vous montrer comment, la querelle ayant été réveillée et les accusations renouvelées, M. Mariéton a pensé que le moment était venu de faire sur cette question toujours renaissante, une étude définitive en empruntant tous les matériaux qui étaient, sinon dans le domaine public, au moins dans le domaine delà discussion.

Quelle est donc cette légende dont M. Mariéton a entrepris de dégager la vérité historique ?

Au cours de Tannée 1833, alors que Musset avait vingt-trois ans et George Sand vingt-sept ans, ils se sont rencontrés' et se sont aimés. A cette époque, Alfred de Musset écrivait Rolla. Il n'était pas encore le grand poète qui s'est révélé plus tard, il était simplement l'auteur des Premières poésies^ c'est-à-dire des Contes d'Espagne et d'Italie et àw Spectacle dans lin fauteuil^ esprit paradoxal et charmant (c traînant tous les cœurs après soi )>, élégamment viveur et aristocratiquement débauché ; George Sand venait de publier Lélia et sa curiosité littéraire l'avait déjà entraînée à des expériences sentimentales multi-

APPENDICE

pliées. C'était en quelque sorte Talliance du talon rouge et du bas-bleu de génie.

Après un court séjour à Fontainebleau, où se place un incident dramatique mémorable, les deux amoureux se rendent à Venise. Là, leur passion s'exalte encore. Sand tombe malade, elle est soignée par Musset. Puis, Musset est atteint par les fièvres et Sand veille à son chevet. C'est à ce chevet qu'elle rencontre le jeune et beau docteur Pagello. Celui ci ne tarde pas à trahir le poète qui était devenu son ami, et dont les yeux à demi fermés ne pouvaient qu'entrevoir son malheur.

Alfred de Musset quitte Venise, mal guéri, emportant au cœur une blessure qui ne guérira pas ; il revient à Paris oii l'éloignement et l'amour qui persiste le rendent indulgent. Sa faiblesse est telle qu'il pardonne à la fois l'infidélité de la maîtresse et la trahison de l'ami. George Sand ne tarde pas à' le rejoindre, traînant après elle Pagello fort embarrassé de son rôle. Après plusieurs retours de passion, et plusieurs reprises d'amour entrecoupées de scènes de jalousie et de reproches, Alfred de Musset finit par être las, excédé par un amour aussi impérieux qu'inconstant, et bien qu'épuisé lui-même par les excès, il résiste aux dernières objurgations de sa maîtresse et trouve un reste de force pour se séparer d'elle à jamais. Ils se quittent, lui, pour s'éteindre tristement, cherchant l'oubli de ses maux dans la ruine de sa conscience; elle, pour continuer à aimer et à écrire.

Voilà le fait dégagé de toute littérature. Voyons maintenant la littérature qui en est sortie.

UNE lIlSTOir.E D'AMOUR

Il faut distinguer trois phases : la première est celle où l'on écrit de purs chefs-d'œuvre. George Sand envoie à la Revue des Deux Mondes ces adnairables Lettres d'un voyageur où nous retrouvons Venise avec sa vie libre, ses aspects pittoresques et son ciel lumineux. Musset écrit les Nuits, la Lettre à Lamartine^ le Souvenir, auxquels il faut ajouter cet autre poème en prose, la Confession d\tn enfant du siècle, chants immortels qui ne sont « que des larmes » et « de purs sanglots », qui ont apporté à notre jeunesse comme une émotion nouvelle que ni Virgile ni Racine ne nous avaient fait pressentir.

A travers ces œuvres on sentait des souffrances cachées, on entrevoyait les blessures mal fermées, mais tout cela était enveloppé dans une. forme artistique, dans un sentiment général, impersonnel et d'autant plus humain. C'est le propre des artistes et des poètes de se consoler de leurs maux en nous les contant; ils en diminuent le poids en nous le faisant partager. La confidence était discrète, et par là nous touchait davantage.

Les choses restèrent ainsi jusqu'à la mort du poète. Quelques mois plus tard, George Sand publiait : Elle et Lui, œuvre de rancune qui réveille le passé dans ce qu'il a de plus irritant et ouvre l'ère des polémiques.

Ici commence la seconde période littéraire, celle des romans à clef : aux noms réels on substitue des noms d'emprunt. Les lieux sont changés et la scène se passera à Naples et non plus à Venise; le poète se transforme en musicien, mais les faits, les sentiments , les personnages et les documents sont faciles à reconnaître.

APPElNDlCt:

Aux abominables accusations portées par George Sand contre la mémoire d'Alfred de Musset, son frère Paul qui veille, qui a reçu ses confidences et ses ordres, répond par un autre roman : Lui et Elle. Sans ménagement, il rend coup pour coup et se montre à son tour implacable.

Pour fixer la situation à cette époque et mettre les choses au point, il me suffira de vous lire la dernière page du livre de Paul de Musset.

Falconey, c'est-à-dire Alfred de Musset, est à son lit de mort, il remet sa correspondance et ses papiers confidentiels à son frère et lui dit :

(( Un mot encore ! Je ne ressemble pas à cette femme. Je ne veux pas renier ce que j'ai aimé, sans en avoir un grave sujet; n'oublie pas qu'il s'agit seulement de me défendre. Peut être aura-t elle les mêmes scrupules, la même religion que moi.

— Espérons-le, répondit Pierre.

— Ne te sers donc de tout cela que s'il le faut.

— Absolument et à la dernière extrémité.

— A la dernière extrémité, répéta Pierre.

— Mais, sielle avaitTaudacedementiraDieuet aux hommes jusqu'à dire que j'ai été un ingrat, un fou et un méchant, quand c'est elle qui m'a trahi, enlevé la raison et empoisonné le cœur, arrive alors, comme la statue du Commandeur au souper de don Juan.

— J'arriverai.

— Marche sur le mensonge et écrase-le.

— Je marcherai sur lui et l'écraserai.

— Le mandat que je te donne est facile, pour le remplir il suffit de m'aimer et d'être honnête homme.

UiNE HISTOIRE D^AMOUH

Pierre étendit son bras sur le lit du malade et répondit : « Je le remplirai ; je te le jure ! ))

J'ai entendu dire que Pierre avait tenu parole.

Cette réplique avait été foudroyante, et tant que vécut Paul de Musset, George Sand se garda de rompre le silence ; mais elle ne renonçait pas à parler et attendait le moment propice. Elle réservait la publication de ce qu'elle appelle « les pièces justificatives» pour le jour où la mémoire d'Alfred de Musset n'aurait plus de défenseur. Elle se trompa dans ses calculs. Paul n'était plus là, mais à défaut du frère, la sœur vivait, sentinelle vigilante. Ah ! si l'amour a été cruel au poète, la piété fraternelle ne lui aura pas fait défaut.

C'est la troisième période, celle dont nous avons à nous occuper spécialement. C'est la phase des pièces justificatives, correspondances, mémoires, petits papiers, documents humains de toute sorte. George Sand avait préparé sa défense de longue main . Après la rupture définitive, on s'était engagé à se rendre les lettres d'amour que l'on s'était réciproquement adressées. M'^^ Jaubert se chargea de faire à George Sand la remise de ses lettres à de Musset (après avoir pris soin toutefois d'en garder une copie que détient aujourd'hui M"'^ Lardin de Musset). Mais lorsque l'on réclama à George Sand les lettres de Musset elle déclara lés avoir brûlées la veille ^ Mon

* (( M. Papet m'a rendu les lettres et c'était juste. Et si je les ai brûlées sans vous, c'est votre faute. D'ailleurs c'était mon droit. » (I.ettre de George Sand à Paul de Musset du 18 mars 1859.)

APPENDICE

honorable adversaire vient de nous apprendre à cette barre qu'il n'en était rien et que la famille Sand possède actuellement et les originaux des lettres de George Sand qui ont été restituées et les originaux des lettres de Musset qui n'ont jamais été ni brûlées ni restituées.

George Sand voulait donc réaliser cette double publication, elle l'avait annoncée dans la préface de son roman Jean de la Roche et avait pris à cet effet les précautions les plus minutieuses.

A la fm de Tan dernier le moment parut propice aux héritiers de George Sand pour révéler au public la correspondance des deux amants.

Déjà un amateur belge, esprit distingué, M. le vicomte Spoëlberch de Lovenjoul, avait publié dans la revue Cosmopolis, aux mois de mai et juin 1876, (( La véritable histoire de Elle et Lui où il reproduisait un certain nombre de lettres de Sand à Musset et les commentait avec une partialité visible pour George Sand. Collectionneur acharné, M. Spoëlberch de Lovenjoul a subi la loi commune : le goût exagéré des autographes a fini par déterminer ses préférences littéraires ; on peut le classer parmi les amants posthumes de George Sand. Il ressemble à ce brave bourgeois qui ayant découvert chez un brocanteur un portrait soi-disant authentique deMarat, était devenu depuis ce moment un fougueux révolutionnaire.

D'autre part, un écrivain de mérite, M. Maurice Clouard, avait publié dans la Revue de Paris du 15 août 4896, une étude très documentée : a Alfred de Musset et George Sand ».

U.^E HISTOIRE D'AMOUR

Le D'' Cabanes publiait vers la même époque deux articles pleins de révélations piquantes dans la Revue hebdomadaire. Il avait eu l'idée d'aller interviewer au fond de l'Italie son confrère le vieux D"" Pagello. Le pauvre octogénaire, qui avait été le plus heureux et longtemps le plus discret des trois, lui livra d'abord une lettre de George Sand, puis deux, puis son journal intime. Il ne sut résister à cette suprême et triste satisfaction de voir le soleil de ses jeunes amours redorer ses cheveux blancs.

La plus fâcheuse de ces publications fut certainement les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, lettres publiées, avec l'autorisation de la famille de George Sand, dans la Revue de Paris du 15 novembre 1896. Etrange publication, autorisation plus étrange encore, peu honorable pour la mémoire de l'auteur de Lélia, moins honorable encore pour le critique attitré de la Revue des Deux Mondes qui nous apparaît comme un confident trop dévoué et un intermédiaire trop complaisant, tel d'ailleurs que nous l'avait montré son ancien secrétaire Pons, dans son livre : Sainte-Beuve et ses inconnues. IN'osant prétendre pour son compte à la main gauche de George Sand, c'est lui qui découvre et présente les candidats ; officier de l'état civil des unions éphémères et prêtre de l'adultère, nous le voyons enregistrer, bénir et dénouer enfin les nœuds extralégaux qu'il a formés.

Notons ce détail singulier que la Revue de Paris, dans laquelle paraissent presque toutes ces correspondances, appartient pour la plus grande part à M. Galmann-Lévy, l'un de nos adversaires, de même

APPENDICE

que la Nouvelle Revue où était récemment autorisée la publication des lettres de George Sand à l'abbé Rochet, revue dirigée avec un patriotisme éclairé pâr Adam, appartient à M. Havard fils, l'un de mes clients.

C'est au milieu de ces publications que M. Calmann- Lévy nous donne dans la Revue de Paris du P'' novembre 1896 les lettres de George Sand à Alfred de Musset. Il avait demandé à M"'^ Lardin de Musset l'autorisation de publier en même temps les lettres de son frère à George Sand. Cette autorisation lui avait été refusée.

Lardin de Musset adressa au directeur du Temps la déclaration suivante :

Alfred de Musset a été très épris de George Sand ; il avait vingt-trois ans, il était charmant, et d'un naturel passionné; il n'a trouvé en elle qu'un cœur froid et un immense orgueil; elle ne l'aimait point et ne s'était passé qu'une fantaisie à laquelle a succédé une autre fantaisie pour le docteur Pagello, puis une autre encore pour Liszt, qui a quitté la place en lançant ce mot terrible : « La connaissance de George Sand n'est plus à rechercher depuis que sa maison est devenue un omnibus ».

Alfred, dont le cœur était pris, était jaloux (les jaloux ne sont pas toujours aimables, mais ils sont fort mal heureux). Il a écrit quelque part : « Les lois de notre pays ont du bon; si le divorce existait en France, je me serais marié à vingt-trois ans avec une femme que j'aimais (George Sand) et six mois après je me serais brûlé la cervelle ».

N'étant que l'amant, il ne s'est pas tué, mais il a contracté une maladie de cœur dont il est mort jeune. Que veut-on donc de plus?

Se méfiant de cette femme perfide, il a toujours réclamé ses lettres, ayant rendu à George Sand celles qu'il avait

UNE IIISTOlllE D'AMOUR

reçues d'elle. A son lit de mort, Alfred a recommandé à son frère de les réclamer de nouveau et de les brûler. M^"° Sand a répondu à Paul de Musset que les lettres étaient brûlées.

Et à présent que Paul n'est plus là pour répondre, on veut publier des lettres arrangées, très incomplètes, dénaturées, transformées pour les besoins de la cause, et l'on o.s'^ appeler cela « la véritable histoire de George Sand et d'Alfred de Musset ». En vérité, c'est tropd'aplomb !

La vie de M'"*^ Sand est assez connue de tout le monde pour qu'il soit inutile d'en parler, et il serait plus avantageux pour sa mémoire de faire le silence sur ce passé malheureux.

H. Lardin de Musset.

En publiant cette protestation énergique M°^^ Lardin de Musset a obéi à un double sentiment. Elle a toujours pensé, d'une part, que ces confidences faites au public étaient inutiles et fâcheuses, que le respect de la vie privée ne permettait pas un tel abus. Elle estimait aussi que les vrais artistes, les grands poètes n'ont rien à gagner à la publication de lettres intimes, que c'est dans leurs œuvres qu'ils ont mis le meilleur d'eux mêmes et que des cendres, fussentelles encore brûlantes, ne nous rendront pas la flamme de leur génie.

La Revue de Paris dut en conséquence se contenter de publier les lettres de George Sand ;. on y retrouve, avec la beauté et l'abondance du style, cette affectation de protection et d'amour maternel qui s'allie si mal avec l'expression d'un amour de nature toute différente ; on y trouve en même temps bien des accusations injustes. En un mot, le but de toute la. campagne était atteint : xVlfred en sortait diminué e;t. George glorifiée.

APPENDICE

M"^^ Lardiii de Musset ne pouvait rester indifférente. Sollicitée par M. Mariéton, elle lui montre une confiance dont il était digne et lui livre la correspondance de son frère.

Ce revirement s'explique de lui-même ; il s'explique aussi par les lettres suivantes dont il convient de vous donner lecture.

La première m'est adressée comme avocat de MM. Mariéton et Havard fils, la seconde à M"''' Maurice Sand dont nous donnons également la réponse :

A M. Paul Beurdeley, avocat à la Cour de Paris. Monsieur,

Je suis informée, par M. Mariéton, que vousêtes chargé de sa défense dans son procès à propos de son livre : U7îe histoire d'amour.

Je suis heureuse que cette cause, qui me touche de si près, à raison des souvenirs intimes de mon frère Alfred qui y sont mêlés, soit remise entre vos mains. Vous pouvez dire au Tribunal qu'à la suite de publications de lettres de G. Sand, lettres triées sur le volet, j'ai cru devoir consentir à la publication des . lettres de mon frère, ce à quoi je m'étais énergiquement refusée jusquelà.

11 fallait en finir et ne pas lais&er supposer qu'Alfred avait eu, dans ces tristes circonstances, le rôle que lui prêtait la correspondance de G. Sand.

M. Mariéton a fait une œuvre dlionnête homme, une œuvre de justice nécessaire, il a cherché la vérité sans passion; il s'est exprimé avec une modération dont il faut lui savoir gré.

Malgré tout, j'aurais préféré le silence sur ces événements^ passés; je l'avais proposé à M'^^ Maurice Sand. Je vous envoie copie de la lettre que je lui avais écrite kœ sujet, ainsi que sa réponse, et je vous prie, Monsiew,

UrsE HISTOIRE D'AMOUR

d'agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués.

H. Lardin de Musset.

Lettre adressée à M"^^ Maurice Sand.

Madame,

Permettez-moi de venir vous parler de cette émouvante question de la correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset.

Le respect des morts est une chose sacrée : permettrons-nous qu'on entre dans la vie privée de ces deux grands poètes avec l'espoir d'y trouver un scandale ? Mon frère ne pourrait rien perdre à cette publication; ses lettres sont celles d'un jeune homme passionnément amoureux, elles ne peuvent exciter que la sympathie; mais j'éprouve la plus vive répugnance à mettre sous les yeux du public indifférent, quelquefois même malveillant, ces lettres toutes de tendresse passionnée, ayant tant de fois entendu mon pauvre frère s'élever contre une pareille profanation.

Si vous vouliez joindre votre veto au mien, Madame, personne n'aurait le droit de passer outre, et cela serait beaucoup plus digne de deux familles qui se respectent, que tout ce bruit que Ton veut faire autour de ces deux génies.

Tout le bien que j'entends dire de vous de tous les côtés me donne l'espoir que mon appel sera compris de votre cœur et que votre réponse sera conforme à mes désirs.

H. LardindeMusset.

Voici enfin la réponse de M"'^ Maurice Sand :

Certainement, Madame, j'ai regretté vivement l'acharnement qu'on a mis à fouiller dans la vie de morts illustres, et pour ma part je n'eusse jamais provoqué une

APPENDICE

polémique ni une enquête. Mais cette polémique a commencé avant ma naissance et elle a été alimentée par d'affreuses calomnies.

A l'heure actuelle, je ne puis me ranger à votre désir; je crois qu'il faut, pour les deux génies que nous pleurons, que la lumière soit faite. Je le désire surtout pour George Sand, et respectueuse de la volonté de ma bellemère, je répète ce qu'elle a si bien dit dans la préface de Jean de la Roche :

(( Ceci ne sera ni un roman, ni un pamphlet, ni une délation. Ce sera un monument écrit des propres mains du poète et consacré à sa mémoire par des mains toujours amies . »

J'appelle donc de tous mes vœux ce monument qui doit faire justice des calomniateurs de l'un et de l'autre. Du reste M""^ Sand en confiant la garde de ces lettres à tout autre qu'à un membre de sa famille, a voulu éviter l'éventualité d'une destruction de notre part ou même d'une hésitation.

Avec tous mes regrets, recevez, Madame, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

Ll\a Sand.

Nohant, 13 septembre 1896.

Ainsi €'est pour se conformer à la volonté de sa belle-mère que M"^" Lina Sand a permis qu'on livrât au public le secret de ces aventures amoureuses ; soit. C'est en tout cas pour sauvegarder la mémoire de son frère et par respect de ses dernières volontés que M""^ Lardin de Musset a autorisé une réponse nécessaire.

M. Mariéton publie alors son Histoire d'amour. Dans ce livre, il fait usage des lettres d'Alfred de Musset qui lui avaient été confiées , et publie également certains passages des lettres de George Sand

sans s'arrêter à la défense qui avait été signifiée à M. Havard par Calmann-Lévy, et cela parce qu'il estimait qu'en faisant ces citations il exerçait un droit et remplissait un devoir.

Tel est l'historique des faits qui précèdent le procès. Cette revue du passé était nécessaire, vous l'avez compris, Messieurs, avant d'aborder l'examen des questions que vous avez à juger.

M. Calmann-Lévy et M°^* Maurice Sand se plaignent d'une atteinte portée à leur propriété littéraire par MM. Paul Mariéton et Havard fils, son éditeur. Ils prétendent que le livre Une Histoire d'amour n'a été comf^osé que pour faire usage des lettres de George Sand qui y ont été reproduites, que ces lettres tiennent dans le volume une place considérable et en font tout l'intérêt. Ils réclament la suppression des passages empruntés à George Sand et en outre 10.000 fr. de dommages-intérêts.

Nous répondrons : M. Mariéton n'est pas un plagiaire, au contraire il a fait une œuvre éminemment personnelle et n'a fait usage de la correspondance de George Sand que dans la mesure où elle lui était nécessaire.

Occupons-nous d'abord de l'auteur, nous nous occuperons ensuite du livre.

M. Mariéton, que Ton a affecté de tenir en médiocre estime de Tautre côté de la barre, est peutêtre inconnu de mon adversaire. Ce n'est pourtant pas un écrivain à dédaigner. Jeune encore, étant né à Lyon en 1862, il occupe un rang distingué dans la légion des littérateurs méridionaux. Depuis quatorze

APPENDICE

ans, il dirige la' Remie félibréenne. Il a publié plusieurs volumes en vers et en prose et notamment La Terre provençale^ un ouvrage de science et d'art qui est devenu classique. J'ai dans mon dossier des extraits de ses ouvrages publiés avec sa biographie dans les livraisons à 10 centimes de la Bibliothèque populaire. Ne souriez pas, Messieurs, un bon juge, M. Thiers, avait coutume de dire que Ton n'est certain d'être un grand homme que lorsque l'on a vu son portrait en pain d'épice. La bibliothèque à deux sous est peut-être la forme la moins douteuse de la popularité littéraire et le meilleur passe-port pour la postérité.

Mariéton était d'ailleurs très documenté sur Musset ; épris d'art et de poésie, il s'était mis depuis longtemps à la recherche de tous les documents concernant le poète des Niiils et avait traduit le journal de Pagello.

Voyons maintenant le livre : c'est une œuvre de critique, c'est l'explication de l'œuvre de Musset par sa vie, une œuvre d'études, de recherches et de comparaisons.

Gomment ce livre se présente-t-il au public? Quel en est le titre?

George Sand et A. de Musset, Documents inédits., lettres de Musset.

Voilà le véritable attrait de l'ouvrage : des lettres inédi-tes de Musset, quel régal pour les amateurs ! Il n'est même pas question dans le titre des lettres de George Sand. Et cela s'explique : non seulement les

emprunts faits à la correspondance de Musset sont beaucoup plus considérables que ceux faits à George Sand, mais il faut bien le dire, il est impossible de mettre en balance leur valeur littéraire. Et puis M. Calmann-Lévy nous adéjà gratifiés de six volumes de la correspondance de George Sand, sans compter la nouvelle série qu'il nous annonce, et nous avons à peine quelques lettres de Musset publiées dans l'édition dite des Amis de Vaitteur,

Quel est l'accueil qu'ont fait à ce livre la critique et le public ? Y a-t-on vu une œuvre de scandale ou une œuvre de justice et d'impartialité ? Je ne ferai appel qu'à deux témoignages. Voici comment s'exprime M. Gustave Larroumet, dans le Figaro :

Enfm V Histoire d'amour^ où le félibre lyonnais Paul Mariéton, d'ordinaire enthousiaste comme un orphéon et torrentueux comme le Rhône, s'est calmé pour remplir en toute conscience un rôle de critique impartial.

Voici maintenant comment s'exprime notre grand romancier, notre poète aimé, Alphonse Daudet :

Mon cher Paul Marié ton,

Je suis enchanté de ton livre. Il est fougueusement éloquent et vrai, et tous les poètes seront avec toi pour la glorification de l'Enfant du siècle, si longtemps calomnié et méconnu.

Certes, j'ai aimé et admiré George Sand. A sa mort, je me rappelle avoir écrit h V Officiel quelques pages que le brave père Calmann m'avait demandées pour le tombeau littéraire de sa glorieuse authoress.

Mais nimporte. La vérité est au-dessus de tout, et

APPENDICE

quand c'est un poète comme toi qui le proclame, rien ne prévaut contre elle ni contre lui.

Uno brassado, moini pichot.

Alphonse Daudet.

Mais M. Calmann-Lévy etM""^ Sand se fâchent ; ils crient au plagiat, à la contrefaçon !

Ecartons d'abord du débat M"'® Maurice Sand. Elle n'a qu'y faire, ayant cédé moyennant finances tous ses droits à son éditeur. Ah! j'aurais compris riatervention de M"'^ Maurice Sand, mais avec une attitude toute différente. Elle serait venue vous dire : il est vrai que j'ai cédé tous mes droits, mais j'ai réservé mon veto. Or, ce que vous publiez est outrageant pour la mémoire de celle dont je porte le nom et je vous demande de ne pas permettre une pareille publication. Mais il y a longtemps que M"'^ Sand a autorisé des publications de lettres, et celles-là vraiment outrageantes pour la mémoire de sa belle mère. Au surplus, l'assignation ne parle que d'atteinte portée à la propriété littéraire ; c'est donc une pure question commerciale, une question de boutique qui vous est soumise.

Dès lors M. Calmann-Lévy seul a qualité pour agir, puisqu'il exerce, après les avoir achetés, les droits légués par George Sand à ses héritiers.

Quels sont ces droits? Le codicille de George Sand nous le dit. Ce codicille, en date du 28 août 1867, est ainsi conçu :

J'ai en ma possession, dit la testatrice, des lettres intimes et autres qui m'ont été écrites par des personnes placées dans différentes conditions, des copies de lettres

282 UNE HISTOIRE D'AMOUll

écrites par moi, et des lettres qui m'ont été rendues pai' les personnes auxquelles je les avais adressées.

J'ai aussi en ma possession des fragments inédits que j'ai abandonnés, ou que je n'ai pas cru devoir livrera la publicité.

Dans un but de moralité facile à comprendre, ne voulant compromettre personne, désirant empêcher que le secret des correspondants puisse être impunément violé par des publications abusives ou irréfléchies, contraires à mes intentions et à celles des personnes de qui émanent ces écrits, j'ai jugé à propos de prendre à cet égard les mesures suivantes :

Je veux que tous les papiers de la nature de ceux dont je viens de parler qui se trouveront dans mon domicile ou dans mes résidences au jour de mon décès soient remis entre les mains et en la possession de Maurice Dudevant, mon fils, auquel je confie le droit absolu d'en faire Fusage qu'il jugera convenable, voulant qu'il puisse faire remise des lettres à qui de droit, supprimer celles qu'il croira devoir supprimer, et que, d'une fanon absolue aussi, il reste seul juge de faire ou de ne pas faire de publications partielles ou totales, lui léguant ici une mission toute de confiance, et le nommant, à cet égard, mon exécuteur testamentaire.

J'entends conférer le même droit et les mêmes prérogatives à Marceline Galamatta, ma belle-fille, femme de Maurice Dudevant, si elle survit à son mari, et, après la mort de l'un et de l'autre, aux enfants qui seront issus de leur mariage. Comme ce n'est pas un don que je fais ici, mais bien un témoignage de confiance que je confère, j'entends qu'au cas où il serait fait des publications de tout ou partie des écrits qui font l'objet de la présente disposition, le produit en soit partagé entre mes héritiers directs, conformément à l'émolument de chacun d'eux dans nia succession.

Pour éviter toutes difficultés, j'explique que je comprends dans les dispositions.présentes tous les papiers de même nature qui pourraient se trouver, lors de mon décès, en la possession de Maurice Dudevant, ou de sa

APPENDICE

femme, celte détention anticipée ne devant être considérée que comme la consécration des mesures de précaution que je prends ici.

Je maintiens expressément mes dispositions testamentaires antérieures à ce jour, et j'entends, parcelles-ci, n'y porter aucune atteinte, ne faisant qu'y ajouter ce qui précède.

Fait à Nohant, le 28 août 18G7.

Aurore-Lucile-Armandine Dupl\, femme Dudevant, dite George Sand.

Le Tribunal sait que la maison Michel Lévy frères, devenue maison Calmann-Lévy, à la mort de son fondateur, en 1875, a été l'éditeur des œuvres de George Sand depuis Tannée 1848 et que George Sand est décédée le 7 juin 1876.

En 1880, ses héritiers Maurice Sand et M"^^ Solange Sand cédèrent, suivant conventions verbales, à M. Calmann-Lévy, la propriété pleine et entière de toutes ses œuvres. Ils se réservaient tous droits sur les pièces de théâtre faites par leur mère. En outre, ils cédaient moyennant un prix convenu, la propriété pleine et entière de la correspondance de George Sand.

Six volumes de correspondance ont paru dans ces dernières années.

Ainsi il est incontestable que Calmann-Lévy a tous les droits des héritiers de George Sand et qu'il ne peut avoir plus de droits que n'en avaient ses cédants.

Or, nous soutenons que les lettres adressées à Musset sont dans le domaine public, et en tout cas sont en dehors de la propriété littéraire léguée à

Maurice Sand et transmise àCalmann. En effet, avant de rédiger ce codicille où elle léguait à son fils les correspondances qui se trouvaient dans divers domiciles et résidences, George Sand avait eu soin de distraire sa correspondance avec Musset et d'en confier la publication à Aucante. Le codicille est du 28 août 1867 et la lettre à Aucante du 10 mars 1864. Elle investit celui-ci du droit de publier, elle prescrit ensuite le dépôt des lettres autographes à la bibliothèque impériale et le charge enfin de verser les revenus provenant d^s droits d'auteur dans la caisse d'un bureau de bienfaisance. Voilà qui est clair. George Sand a disposé des autographes en faveur de la bibliothèque impériale, et des droits d'auteur en faveur des pauvres. J'estime qull y a dans la pensée de la testatrice, l'intention manifeste de mettre cette correspondance dans le domaine public. Tout au moins, Aucante seul pourrait-il réclamer au nom des pauvres les droits d'auteur, mais en ce qui concerne cette partie de la correspondance. Maurice Sand est exclu, il est exhérédé.

Voici la lettre que George Sand écrivait à Emile Aucante à la date du 10 mars 1864 :

Mon cher Emile ,

Vous connaissez toutes les lettres qui m'ont été écrites par Alfred de Musset, et toutes celles qu'il a reçues de moi. Vous savez que cette correspondance est la meilleure réfutation des calomnies dont j'ai été l'objet. Parmi toutes ces calomnies, il en est quelques-unes qui m'ont blessée profondément, quelque habituée que je sois à tout supporter en ce genre; et voici celles que je tiens à réduire à néant : l'accusation de jalousie litté-

AP PENDICE

raire ! celle d'avoir été la cause d une grave maladie, en suscitant à Alfred de Musset des chagrins antérieurs à cette maladie; celle de l'avoir mal soigné, négligé, abandonné durant cette maladie; de l'avoir affligé, menacé, chassé durant sa convalescence; celle enfm de Favoir rappelé et ramené à moi pour l'affliger et le menacer encore. Tout cela est odieux et stupide, et si étranger à mon caractère, si contraire à mes instincts, que je n'éprouve aucun besoin de m'en justifier durant ma vie. Il me semble que la plupart de mes contemporains se lèveraient pour me dire que c'est inutile, que l'œuvre de toute ma vie proteste contre la haine de quelques-uns, et que je n'ai rien à prouver devant la conscience publique. Mes contemporains ont su que si, à cause de lui, j'avais été mal jugée, à cause de moi, lui aussi avait été accusé, parfois condamné. J'ai donc jugé à propos, pour lui comme pour moi, non de raconter notre histoire, mais de présenter, sous le voile de la fiction, une certaine situation, où d'autres que nous ont pu se trouver, et qu'il est facile d'expliquer avec logique, avec droiture, avec le sentiment de l'équité surtout.

Ce tableau d'une lutte morale, c'est Elle et Lui, un roman dont le sujet n'a rien de réel, mais dont le fond est profondément vrai et porte avec soin son enseignement utile pour tous : l'historique de certains états de l'âme, au siècle oii j'ai vécu.

Mais l'appréciation de tout ceci peut devenir confuse pour ceux qui nous survivront. Quand notre présent sera leur passé, il en sortira un peu de légende, et la légende, qui n'est qu'un ensemble de versions diverses, s'emparera du fait actuel et n'y laissera peut-être rien de vrai. Voilà pourquoi je tiens, dans l'intérêt d-e la vérité, à ce que la correspondance que je vous confie puisse être publiée un jour.

C'est votre avis, c'esl celui de tous les amis sérieux que j* ai consultés.

Avant toute autre mesure, il s'agissait de mettre les autographes en sûreté. Nous y avons pourvu ensemble. Quant à la publication, vous avez bien voulu vous en

charger. Pleine de confiance en votre amitié dévouée, je vous donne ce mandat avec reconnaissance.

Mais vous me demandez des instructions écrites, et vous désirez qu'elles soient nettes et précises, autant du moins qu'il est possible de les formuler en pareil cas sans vous enlever toute liberté d'action.

Il ne faut pas, en effet, qu'on puisse jamais vous accuser d'avoir trahi mes véritables intentions.

Voici donc ce qui est, de ma part, l'expression d'une volonté réfléchie et arrêtée :

1^ La correspondance ne pourrait être publiée de mon vivant qu'autant que je viendrais à y consentir. Je tiens, vous le savez, à ce qu'elle soit publiée le plus lard possible. Il ne s'agit pas pour moi de réduire mes ennemis actuels au silence. Je ne m'occupepas d'eux : il s'agit de rétablir, au moyen de preuves irrécusables, le fait des choses accomplies.

2^ Après ma mort, vous serez seul juge delà question de mode et d'opportunité de la publication. S'il vous paraît suffisant de ne faire paraître d'abord qu'une partie de la correspondance, sauf à la publier tout entière plus tard, vous serez libre de le faire. Vous conserverez aux lettres leurs véritables signatures, ou vous emploierez des noms fictifs, ou vous les publierez anonymes.

Au besoin, vous consulterez ma famille et mes autres amis; mais vous resterez le maître de faire prévaloir votre propre appréciation.

3^ Il ne devra être rien changé aux lettres, ni un mot, ni une virgule. Vous respecterez les suppressions, d'ailleurs peu nombreuses, que j'ai cru devoir faire de certains passages relatifs à des tiers^ bien que vous me blâmiez énejgiquement de ce que vous appelez, à ce propos, mon excès de mansuétude.

La publication faite, les lettres autographes devront être déposées, pour y rester à tout jamais, soit à la Bibliothèque impériale, soit dans telles autres archives publiques qu'il vous plaira de choisir, afin que toute personne puisse vérifier l'exactitude de la publication.

5° Les sommes formant le produit net de la pubhcation,

APPENDICE

ou représentant les droits crauteur, seront versées par vous dans la caisse d'un bureau de bienfaisance ou employées à de bonnes œuvres quelconques.

6*^ En prévision du cas où vous viendriez à mourir avant d'avoir publié ces lettres, j'ai choisi M. Alexandre Dumas fils pour vous remplacer, et, par respect de la vérité autant que par attachement pour moi, il s'est empressé, comme vous, de m'engager sa parole.

Mais une autre éventualité est à prévoir : vous pouvez nous survivre à tous les deux, et cependant mourir vousmême avant d'avoir rempli la mission que je vous confie. Personne n'aurait plus alors aucun pouvoir pour publier.

Donc, je vous autorise, s'il arrivait que, de nous trois, vous fussiez le survivant, à déléguer à M. Louis Maillard, ou, à son défaut, à une personne de votre choix, après vous être assuré de son acquiescement, le mandat que contient cette lettre, afin que cette personne puisse au besoin, après vous, exécuter toutes mes instructions.

Si c'est, au contraire, M. Alexandre Dumas qui nous survit, ce sera lui qui prendra les mêmes précautions.

Tout ceci réglé, je me repose sur vous, mon cher Emile, du soin d'accomplir avec une loyale affection pour moi, et un grand respect pour la mémoire (ï Alfred, les volontés que je viens d'exprimer.

Signé : Aurore Dupin George Sand. •

Paris, 10 mars 1864.

Par un sentiment de pudeur dont il faut lui tenir compte, George Sand n'a pas cru qu'il fût possible de confier au fils légitime de son mariage avec le baron Dudevant, la publication qu'elle croyait nécessaire de sa correspondance avec Musset. Elle n'a pas imaginé qu'il pût y avoir là une source de profit quelconque pour quelqu'un de ses descendants.

Tout le monde comprendra, et cette fois tout le monde approuvera.

Ainsi les demandeurs ne sont pas fondés à se plaindre des emprunts que nous avons pu faire aux lettres adressées par George Sand à Alfred de Musset.

C'est alors qu'ils disent : mais vous n'avez pas publié seulement des lettres adressées à A. de Musset, mais encore à d'autres personnes, à Sainte- Beuve, à Pagello. Or, ces lettres qui sont entre les mains de tiers à titre d'autographes, nous en avons la propriété littéraire comme cessionnaires des droits des héritiers de George Sand. Nous avons pu en autoriser la publication dans certaines revues et par certaines personnes, mais vous ne pouvez les reproduire sans notre permission. C'est notre jardin, nous permettons à qui il nous plaît de s'y promener, nous le refusons à qui nous voulons.

La théorie de M. Calmann-Lévy sera difficilement admise par le Tribunal. Ces lettres ont été publiées par des revues ; tous les journaux s'en sont emparés ; on les a jetées aux quatre vents de la publicité ; elles ont fait l'objet de nombreuses polémiques, et au seul Mariéton il serait interdit d'en faire usage et de les reproduire pour les besoins de la cause qu'il défend ! C'est inadmissible. La divulgation faite par vos soins n'a peut-être pas mis ces lettres dans le domaine public, mais elle les a mises dans le domaine de la discussion. Je revendique le droit du critique qui peut faire des emprunts utiles à son œuvre et des citations nécessaires à sa thèse. Je revendique en la circonstance un droit supérieur au droit de critique, c'est le droit de défense. La mé-

API ENDICE

moire de Musset a été attaquée violemment, injustement. La critique n'est qu'un droit, la défense est parfois un devoir, et vous avez, Messieurs, bien compris que Mariéton s'est fait ici, de l'aveu de M""'^ Lardin de Musset, le champion du poète outragé, vis-à-vis duquel on avait renouvelé des accusations perfides et des calomnies qui pouvaient s'imposer à la postérité si la réfutation en règle ne s'était produite.

Tous les emprunts faits à la correspondance de George Sand se justifient par la nécessité de l'œuvre critique que s'est proposée Mariéton. Nous allons le prouver en passant en revue chacun des passages relevés dans l'assignation.

L'assignation divise les emprunts qu'elle nous reproche en deux catégories : les phrases isolées ou les passages très courts disséminés dans le volume et des fragments de lettres ou lettres entières qui sont au nombre de dix.

C'est à ces dix citations que nous nous attacherons; les autres ne pouvant être examinées, puisque l'on n'a même pas pris la peine de les désigner exactement.

Ici 3P Beurdeley donne lecture des passages empruntés par M. Mariéton à la correspo7idance de George Sand. Il montre combien ces emprunts sont légitimes.

Le Tribunal ne saurait, reprend-il, mutiler un ouvrage et contraindre un critique à n'exposer au public qu'une face d'une question controversée, à supprimer les documents les plus importants pour un procès où la littérature et l'histoire, les auteurs et la critique sont également intéressés.

Api'ès avoir examiné la théorie de la propriété des lettres missives et la jurisprudence en ce qui touche la propriété littéraire, 3P Beurdeley conclut de la façon suivante :

Le Tribunal se refusera à mutiler le livre de M. Mariéton, il n'accordera pas davantage à M. Calmann-Lévy les dommages-intérêts qu'il réclame. Pour que la reproduction soit blâmable, il faut qu'elle ait empêché d'acheter l'ouvrage. Il faut que non seulement les emprunts soient nombreux, importants, mais qu'ils nuisent à l'œuvre du plaignant.

Or, je ne vois pas le préjudice. Quel tort lui avons-nous donc causé à M. Calmann-Lévy ? Est ce que la publication de Une histoire d'amour a empêché de vendre un seul numéro de la Revue de Paris ? Bien au contraire le public a certainement désiré avoir non des extraits, mais l'ensemble des lettres de George Sand, et s'est procuré les diverses revues où elles ont été publiées.

Il y a plus: M. Calmann-Lévy a profité, comme éditeur des œuvres et de la correspondance générale de George Sand, de tout le bruit qui s'est fait autour du livre de M. Mariéton. Il nous doit certainement la vente de nombreux exemplaires de Elle et Lui, de Jean de la Boche, des Lettres d'un voyageur et de la Correspondance générale; s'il le nie, qu'il apporte ses livres, je l'y invite formellement, et nous vérifierons.

Enfin M. Calmann-Lévy veut bien nous déclarer qu'il destine aux pauvres de Paris ou de Nohant les dommages-intérêts qu'il espère obtenir du Tribunal. Nous lui répondrons : assurément la charité est une

APPENDICE

belle chose, mais elle n'est rien sans le sacrifice. Vous prétendez faire vos libéralités non pas avec votre bourse, mais avec la nôtre ; cela est en vérité trop commode et vous y auriez trop peu de mérite.

En résumé, il n'y a ni faute commise, ni dommage causé, c'est pourquoi vous débouterez M. Galmann-Lévy et M"'^ Sand de leur demande.

En lisant bien le livre de M. Mariéton, vous constaterez à la fois son impartialité et sa modération ; vous trouverez qu'il a été, somme toute, indulgent pour George Sand, et que s'il a vengé Musset, il ne lui a pas non plus épargné les critiques qu'il méritait. Grâce à lui, on saura désormais la vérité sur celte liaison qui, il faut le reconnaître, a eu sur la fortune littéraire de Musset une heureuse influence.

Oui, disons-le, il fallait à Alfred de Musset cette douloureuse crise sentimentale pour s'évader du Romantisme qui le tint trop longtemps prisonnier et pour lequel il n'était pas fait. Musset a beaucoup souffert par George Sand, mais il n'a pas conservé d'amertume pour l'auteur de ces maux, et il a voulu proclamer que c'est par elle qu'il était devenu meilleur.

Dans la correspondance de Musset que m'a confiée M^'^ Lardin de Musset, j'ai trouvé ce passage bien significatif qui n'a pas été reproduit par M. Mariéton et qui est absolument inédit :

Je crois en toi et te défendrai contre le monde entier... maintenant qui voudra peut me tromper, me maltraiter, et me déchirer. Je puis souffrir, je sais que tu existes. Il y a quelque chose de bon en moi; si je fais jamais quelque chose de grand, de mes mains ou de ma plume,

dis-moi que tu sais d'où cela vient. Oui, George, il y a quelque chose en moi qui vaut mieux que je ne pensais.

Alfred de Musset nous montre ici le fond de son âme.

La trahison de sa maîtresse et sa douleur l'ont révélé à lui-même. Il ne croit pas pouvoir «détester un mal qui Ta rendu meilleur ». Le poète est resté reconnaissant envers la belle infidèle qui fit jadis couler les larmes de ses yeux et qui l'avait tant fait souffrir.

Il a pardonné :

L'instant suprême où je t'oublie, Doit être celui du pardon

La postérité pardonnera aussi ; elle n'oubliera ni Sand ni Musset. Leur vie et leurs œuvres ont été trop intimement mêlées et confondues pour que Ton puisse tenter de les séparer aujourd'hui. Il importe aux lettres françaises de garder intacte cette double image, celle du grand romancier mûrie par l'expérience, apaisée par l âge, qui se montra, dans sa vieillesse, généreuse et bienveillante, la simple et bonne dame de Nohant, conteuse de fables admirables, et celle du poète le plus sincère qui fut jamais, qui a voulu penser tout haut, souffrir au grand jour, nous montrant son âme à nu et son cœur déchiré, dont la sensibilité exaltée et épurée par la souffrance s'est traduite dans des chants qui ont immortalisé son nom et son amour.

APPENDICE B

Page 1