‹ Une histoire d'amour, les amants de Venise- George Sand et Musset, avec des documents inèditsChapitre 65 sur 67 · AUX CRITIQUES DU (( CHATTERTON · texte numérisé non relu

AUX CRITIQUES DU (( CHATTERTON

d'aLFRED de VIGiNY

0 critique du jour, chère mouche bovine, Que te voilà pédante au troisième degré ! Quel plaisir ce doit être, à ce que j'imagine, D'aiguiser sur un livre un museau de fouine,

sions qui accompagnèrent Fagonie de ses amours. C'est une brochure de quelques pages, imprimée à La Châtre, et intitulée : Complainte sur la mort de François Luneau. Elle porte la date du 20 novembre 1834. (Note de M. de Spoëlberch.)

APPENDICE

Et de ronger à Tombre un squelette ignoré ! J'aime à te voir surtout, en style de cuisine, Te comparer sans honte au poète inspiré Et gonfler ta grenouille aux pieds du bœuf sacré !

De quel robuste orgueil Tautre jourje t'ai vue Te faire un beau pavois au fond d'une revue ! Oh ! que je t'aime ainsi dépeçant tout d'abord

Quiconque autour de toi donne signe de vie. Et puis d'un laurier rose, amer comme l'envie, Couronnant un chacal sur le ventre d'un mort !

Quand vous aurez trouvé, messieurs du journalisme, Que Chatterton eut tort de mourir ignoré, Qu'au Théâtre-Français on l'a défiguré ; Quand vous aurez crié sept fois à l'athéisme,

Sept fois au contresens et sept fois au sophisme. Vous n'aurez pas prouvé que je n'ai pas pleuré. Et si mes pleurs ont tort devant le pédantisme^ Savez-vous, moucherons, ce que je vous dirai?

Je vous dirai : « Sachez que les larmes humaines Ressemblent dans nos yeux aux eaux de l'Océan, Qu'on n'en fait rien de bon en les analysant ;

« Et quand vous en auriez deux tonnes toutes pleines,

En les laissant sécher vous n'en auriez demain

Qu'un méchant grain de sel dans le creux de la main. »

Le fait, pour Musset, d'avoir signé ce sonnet du nom de son amie, au plus fort des orages de leur séparation, devait être signalé à l'acquit de sa persistante tendresse. Une autre liaison célèbre éprouva des convulsions tragiques, autour de ce Chatterton, celle de Vigny lui-même avec sa géniale

interprète Marie Dorval. Au lendemain d'un succès théâtral qui avait rapproché leurs deux noms pour la foule, la tragédienne infligeait à son poète une blessure dont il ne se guérit jamais, celle qui devait crier immortellement la perfidie de la Femme, dans la Colère de Samson.

Un autre document inconnu sur la convalescence du poète nous est fourni par M. Octave Uzanne, humaniste et spirituel entre lesérudits de ce temps, dans la Revue encyclopédique Larousse (Alfred de Musset inédit, n^ du 14 juillet 1900). Cédons-lui la parole :

Ce n'est plus le rêveur, 1 amoureux, le poète de Lucie et de L i Nuit de mai qui parle ici ; c'est le railleurdandy, le « libertin », comme on disait autrefois, le poète de Rolla et de Namouna. Le morceau est adressé à Ulric Gutlingaer, à qui Musset dédia plusieurs de ses poésies. Guttinguer, qui avait professé, à l'égard de la religion, des opinions très libres et très indépendantes, s'était converti à la suite d'une grave maladie. Il était très lié d'amitié avec Musset et avec Alfred Tattet. En août 1838, Tattet transmit à Guttinguer le sonnet qu'il venait de recevoir de Musset et commem^ant par ces mots :

Qu'il est doux d'être au monde et quel bien que la vie!

Or, Guttinguer était, à ce moment, en pleine crise de mysticisme; il répondit aux deux jeunes gens par une longue épître, pleine de conseils vertueux et moraux qui se terminait ainsi :

Vous chanterez la terre en respirant le ciel !

C'est après l'avoir lue que Musset écrivit, au courant

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de la plume (ce qui ne lui arrivait guère, car il n'avait certes pas le travail facile), les vers suivants :

A ULRIG GUTTINGUER

Oui, cher Ulric, nous le voyions, Ce ciel dont l'aspect vous amuse, Et même nous le respirions, Si ce mot plaît à votre muse.

Nous le voyions assurément :

Entre nous, j'en conviendrai même.

Nous avions le bonheur suprême De le voir double en ce moment.

Pour un chrétien, quel agrément !

Jugez combien l'ivresse est sainte^ Puisque avec deux verres d'absinthe On peut doubler le firmament.

Ne riez pas, l'absinthe est bonne, L'Écriture en parle beaucoup.

Et quelque part, Dieu me pardonne î Notre Seigneur en but un coup.

C'était, je crois, sur la montagne Qu'on appelle Gethsémani ; Nous la vénérons fort ici.

Mais nous préférons le Champagne.

Puisque vous venez nous vanter Ce pendu qu'on adore àPiome, Commencez donc par l'imiter :

Souvenez-vous qu'il s'est fait homme.

— Oui, cher Ulric, et nous courons Au soleil sur l'herbe fleurie.

Par les coteaux et les vallons, E*^ nous menons gaîment la vie ;

Et nous rions, et nous trinquons Au fond des bois sur la bruyère ; Souvent même, ingrat, nous choquons, A votre santé, notre verre.

Près de nous, quand il vous plaira, Vous vous étendrez sur la mousse ; Nous croyons que la vie est douce Et que Dieu nous excusera.

C'est un grand tort que la jeunesse.

Nous le savons. — Que voulez-vous?

Puisque chaque âge a sa faiblesse, Dites quelques ave pour nous.

Cette profession de foi épicurienne qui devait scandaliser fort Guttinguer, a été communiquée à la Revue rétrospective par M. Alexandre Tattet, frère d'Alfred ïattet. Elle est accompagnée d'une lettre de Musset à Prosper Mérimée, publiée aussi pour la première fois où Musset demande à Mérimée l'autorisation de ci ter son nom dans la préface de la Coupe et les Lèvres.

Page 97 : Pietro Pagello.

Depuis que s'est précisée l'aventure, jusque-là légendaire, des Amants de Venise, avec elle le nom de Pietro Pagello est entré dans l'histoire. Encore plein de vie à l'apparition de mon livre, il put, malgré son grand âge, suivre la polémique universelle qui l'escorta. Et, contrairement à ce que d'aucuns ont pu penser, rien ne m'est parvenu ni de lui, ni des siens, qui ait infirmé en quoi que ce soit mon

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enquête psychologique et ma documentation. M'"^^ Antonini-Pagello, de qui je tenais l'importante et décisive lettre de George Sand à Pietro Pagello, m'a fait part, très sympathiquement, de la mort de son père en 1897, et des publications consacrées, depuis, à sa vie et à son œuvre. Car on s'est aperçu alors qu'il y avait, dans les écrits du vieux docteur de Bellune, matière à constituer sinon un homme de lettres proprement dit, du moins la silhouette d'un tempérament de poète et d honnéte homme au sens ancien.

Il faut convenir, tout d'abord, du peu d'importance que Pagello nonagénaire, son fils et tous les siens, n'ont cessé d'attacher à cette affection de jeunesse, pour une jeune femme que lui fit rencontrer à Venise un hasard de sa profession, et qu'après une brève idylle, il dut reconduire à Paris avec des égards qu'il aurait eus pour toute autre : aventure qui eut pourtant de par le monde, grâce aux œuvres géniales qu'elle suscita, un retentissement sur tant d'âmes ^ 11 vaut de signaler néanmoins que cette évocation inattendue d'un épisode presque oublié de sa jeunesse, attendrit quelque peu le Pagello vénérable

(') « J'étais adolescent lorsque les journaux firent connaître la mort de la Sand. Je me souviens très bien c[ue mon père accomplit comme à son ordinaire les devoirs de sa profession et qu'il accueillit la nouvelle avec la plus complète indifférence. 11 parla en famille de cette femme comme s'il l'eût à peine connue : un demi-siècle s'étaitécoulé sans une lettre, sans un salut; ce fut l'assurance de la mort d'une bohémienne (sîc) que mon père au sein de sa famille recordait (c'est-à-dire dont mon père évoquait le souvenir)... Le passé était bien mort, bien avant la mort de la Sand. ;) (Extrait de Vinterviev) du D' Gaido Pagello. par M. le D' Cabanès.)

sur le poète et le galanluomo charmant qu'il avait été.

Nous avons raconté que dans la visite qu'il avait reçue à Bellune du docteur Cabanes, en 1896, Pietro Pagello, en double signe de sympathie et de confraternité médicale, lui avait permis de copier la Déclaration c/'amoi^?' de George Sand. «EuMorée», un des premiers documents exhumés pour la reconstilulion du roman de Venise. Or, cette belle page romantique avait été insérée par Pagello lui-même, en juillet 1834, dans Talbum de Antonietla Segato, encore

vivante, veuve d'un des plus intimes amis du docteur, et non sa sœur comme il a été dit. Le fait de se séparer, au lendemain même de son idylle mélancolique, du document qui lui en évoquait les débuis, ne précise-t-il pas singulièrement le médiocre et léger souvenir qu'il en gardait?... Nous apprenions encore récemment que cette Déclaration avait été publiée dans un journal littéraire de Venise, bien avant sa révélation au grand public, en 1896, dans la Revue hebdomadaire^.

L'aveu poétique et détourné de George Sand avait révélé en Pietro Pagello un poète. Il n'en était pas à son premier essai. Mais la Serenata également vague et romantique qu'il composa, pour y répondre, en l'honneur de la jeune femme, est une œuvre de réelle valeur et qui a mérité de rester populaire à Venise. Nous l'avions omise pour ne pas ralentir

(') Cf. Le recueil de documents « les Amants de Venise », de M. Albert Lumbroso (in-folio, hors commerce, Nuptiis Paraut- Peyre, Venise, mai 1902). Extrait d'un ouvrage en préparation : Notes historiques sur Venise et la mer Adriatique.

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notre récit du roman de Thotel Danieli. Il convient pourtant de lui faire place dans ce livre, tant pour compléter la physionomie de Pagello, que pour donner un échantillon délicat du dialecte vénitien. La voici :

Texte original :

Gon pensieri maliconici

No te star a tormentar ; Yien co mi, monterao in gondola, .

Andaremo in mezzo al mar.

Passaremo i porti e l'isole Che contorna la cita ; El sol more senza nuvole E la luna spuntarà.

Oh! che visla, oh! che spectacolo!

Che présenta sta laguna, Quando tulo xe silenzio, Quando sluse in ciel la luna ;

Co spandendo el lume palido Sora l'acqua inarzentada,

La se spechia, la se cocola Corne dona inamorada !

Tira zo quel velo, scondete...

La scomenza a comparir...

Se la ariva mai de vedarte

La pol forse ingelosir.

In conchiglia i Greci, Venere Se sognava un altro di ; ...

Farse visto i aveva in gondola Una zoQ'm come ti.

ïi xe bela, ti xe zovene, Ti xe fresca corne une fior!

Vieil el tempo de le lagrime,

Ridi adesso e fa Tamor!

Go i pensieri maliconici

No te star a tormentar, Vieil 00 mi, moiitemo in gondola*

Andaremo in mezzo al mar!

Des pensers mélancoliques — ne te tourmente plus ;

— viens avec moi, montons en gondole, — nous irons en pleine mer.

Nous dépasserons les ports et les îles — qui entourent la cité ; — le soleil meurt sans nuages — et la lune va poindre.

Oh! quelle vue, oh! quel spectacle! — présente cette lagune, — quand tout est silence, — quand la lune luit au ciel ;

Que répandant sa pâle lumière — sur Teau argentée,

— elle se mire, elle s'infléchit — comme une femme amoureuse !

Abaisse ce voile, cache-toi... — Elle commence à apparaître... — S'il lui arrive de -te voir — elle peut devenir jalouse.

Dans une coquille les Grecs, jadis, — se représentaient Vénus... — Peut-être avaient-ils vu dans une gondole — un joyau comme toi.

Tu es belle, tu es jeune, — tu es fraîche comme une fleur! — Le temps des larmes s'avance, — ris maintenant et fais l'amour!

Des pensers mélancoliques — ne te tourmente plus,

— viens avec moi, montons en gondole, — nous irons en pleine mer.

La renommée lointaine et durable de cette Serenata de sa jeunesse, maintenue d'ailleurs par son

(') Corrigé avec les variantes de M. Fontana.

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insertion dans Tanthologie vénitienne de M. Raffaello Barbiera, semble avoir souri doucement au vieux cœur de Pagello. Dans une lettre du 22 juillet 1894, à M'^^ L. Godemo, il souhaite de reposer dans le cimetière de Bellune, le plus simplement du monde, « in piena terra e in platea senza marmoree iscrizioni bugiarde », comme y repose son ami Lamberti, le poète de la romance célèbre, Biondina in gondoletta.

Page 123 : La nuit de Venise.

Je ne peux m'empêcher de trouver singulière l'obstination de M. de Spoëlberch à considérer le fait en question comme « un des points obscurs de cette tragédie intime », à « ne pas croire à l'exactitude de l'accusation formulée, d'après les souvenirs d'un malade en proie au plus violent délire », — après notre publication de la lettre décisive de George Sandà Pagello (voir plus haut, p. 108-112). Il invoque {Véritable histoire..., p. 29) l'opinion qu'en avait M. Glouard, enl896!...

. . . Pas une ligne de Musset ne fait allusion à ce fait : il reproche bien des choses à sa maîtresse, mais jamais cela. Il ne nous parait guère possible que George Sand, épuisée par les veilles, malade elle-même, se soit donnée à un autre homme sous les yeux de celui qu'elle soignait avec un dévoùment sans bornes. Toute sa vie elle a protesté là contre ; elle s'est défendue, non pas d'avoir été la maîtresse de Pagello, mais de l'avoir été dans les circonstances que voilà.

Ainsi s'exprimait M. Glouard dans la Revice de Paris du l^^'aoùt 1896. Le mussettiste fervent qu'il

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était s'émut de notre production intégrale du récit de la fameuse nuit de Venise, « dictée à son frère par Alfred de Musset ». Sans vouloir ajouter foi à la valeur documentaire de cette pièce, il se croit pourtant obligé de grossir, cinq ans plus tard, ses Documents inédits sur Alfred de Musset (tirage restreint : in-8'', Rouquette 1900), de cette observation qui constitue bel et bien une accusation d'égale portée :

D'autre part, M"^° Tattet, lorsqu'elle me fit Tbonneur de me recevoir, m'a déclaré que son mari lui avait toujours dit que c'était lui, Alfred Tattet, qui s'était aperçu de l'intimité existant entre G. Sand et le docteur, ce dont il avait averti Alfred de Musset, déjà convalescent. Musset, qui n'avait jamais eu la moindre Vision au sens où l'entend son frère, entra dans une rage folle à cette nouvelle ; il voulut se lever pour tuer G. Sand etPagello ; Tattet parvint à le calmer, et il se contenta de provoquer l^agello en duel. C'est à cela que G. Sand fait évidemment allusion dans la lettre qu'elle adressa le 2ir août 1838 à Alfred Tattet : « ...Je trouvais légitime que vous me préférassiez votre ami ; et, après tout, vous me rendiez un plus grand service que de me garder le secret, car vous l'empêchiez de se battre et je n'eusse pas voulu payer votre silence au prix de la moindre goutte de son sang... » Enfin G. Sand parvint cT illusionner Alfred de Musset et à lui persuader que Tattet avait mal vu. Gela ne vous semble-t-il pas plus vraisemblable que le récit alambiqué de Paul de Musset?

Page 147 : Musset a quitté Venise.

Voici une lettre inédite de Musset à George Sand, datée du lendemain de leur séparation, publiée par M. Clouard dans ses Documents. Elle précise son

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état d'âme mieux que le court billet du 2 avril 1834, que nous avons donné (p. 147) :

Monsieur Pagello ^ docteur- médecin, pharmacie Ancilla, C. S'^ Luca, pour remettre à Madame Sa7id,

Venise,

Genève, vendredi 4 avril (1834j.

« Mon George chéri, je suis à Genève. Je suis parti de Milan sans avoir trouvé de lettre de toi à la poste. Peutêtre m'avais-tu écrit; mais j'avais retenu mes places tout de suite en arrivant, et le hasarda voulu que le courrier de Venise, qui arrive toujours deux heures avant le départ de la diligence de Genève, s'est trouvé en retard cette fois. Je t'en prie, si tu m'as écrit à Milan, écris au directeur de la poste de me faire passer ta lettre à Paris. Je la veux, n'eùt-elle que deux lignes. Ecris-moi à Paris... Quand tu passeras le Simplon, pense à moi, George. C'est la première fois que les spectacles éternels des Alpes se levaient devant moi dans leur force et dans leur calme. J'étais seul dans le cabriolet; je ne sais comment rendre ce que j'ai éprouvé : il me semblait que ces géants me parlaient de toutes les grandeurs sorties de la main de Dieu : « Je ne suis qu'un enfant, me suis-je écrié, mais j'ai deux grands amis, et ils sont heureux!... )>

Page 164 : Le retour de Musset à Paris.

Dans son « Introduction » aux Lettres de George S and à Alfred de Musset et à Sainte-Betcve (in-iH, Calmann-Lévy, 1897), M. Rocheblave, professeur de l'Université, semble m'adresser, plus courtoisement d'ailleurs que la généralité de mes adversaires, maints reproches quant aux extraits arbitraires que j'aurais faits des textes inédits, —ce à quoi je ne tiens à répondre que par des citations. En admettant

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même que j'eusse songé à prendre formellement en mains une thèse^ dans mon appréciation de l'aventure de Venise, j'étais forcé à restreindre les citations, pour ne pas entraver mon récit. Entrer dans toutes les alternatives de la psychologie agitée de mes divers héros devenait fastidieux pour le lecteur... j'avais dû, notamment, ne donner que deux courts extraits de la longue lettre de Musset à George Sand (30 avril 1834), où l'état moral du pauvre poète apparaît si navrant. Je la reprends donc où s'arrêtait ma citation (p. 164).

Voilà pourquoi je crois en toi, et je te défendrai contre le monde entier, jusqu'à ce que je crève. Maintenant, qui voudra peut me tromper, me maltraiter et me déchirer. Je puis souffrir. Je sais que tu existes. S'il y a quelque chose de bon en moi, si jamais je fais quelque chose de grand, de mes mains oa de ma plume, dis-toi que tu sais d'où cela vient. Oui, George, il y a quelque chose en moi qui vaut mieux que je ne pensais Lorsque j'ai vu ce brave P. j'y ai reconnu la bonne partie de moi-même, mais pure, exemptée des souillures irréparables qui Font empoisonnée en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir. Ne regrette pas, ma sœur bien- aimée, d'avoir été ma maîtresse ; il le fallait pour que je te connusse. Mais ne reviens jamais sur un mot sans raison que je t'ai dit, et que tu me rappelles dans ta dernière lettre. Les plaisirs que j'ai trouvés dans tes bras étaient plus chastes, c'est vrai ; mais ne dis pas qu'ils étaient moins grands qu'ailleurs. 11 faut me connaître comme je me connais moi-même, pour savoir ce qui en est.

Rappelle-toi une strophe de Namouna. — Il y avait dans tes bras, un moment dont le souvenir m'a empêché jusqu'aujourd'hui, et m'empêchera longtemps encore d'approcher d'une autre femme.

J'aurai cependant d'autres maîtresses. Maintenant les

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arbres se couvrent de verdure, et l'odeur des lilas entre ici par bouffées. Tout renaît, et le coeur me bondit malgré moi. Je suis encore jeune, la première femme que j'aurai sera jeune aussi. Je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite. De ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne plus vouloir chercher.

Je t'ai écrit tristement, la dernière fois, peut-être lâchement; je ne m'en souviens pas. Je venais du quai Malaquais et j'avoue que c'est la seule chose que je ne puisse supporter encore. Je n'y ai été que trois fois, et toujours je suis rentré comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot à personne. J'ai retrouvé des cigarettes que tu avais faites, avant notre départ, et qui étaient restées dans la soucoupe. Je les ai fumées avec une tristesse et un bonheur étranges. J'ai de plus volé un petit peigne à moitié cassé, dans la toilette, et je m'en vais partout avec cela dans ma poche. Tu vois que je te dis toutes mes bêtises ; mais pourquoi me ferais-je plus héroïque que je ne suis ? Tu aideras ton camarade à consoler ton amant.

Sais-tu une chose qui m'a charmé dans ta lettre ? C'est que tu me parles de P., de ses soins pour toi, de ton affection pour lui, de la franchise avec laquelle tu me laisses lire dans ton cœur. Traite-moi toujours ainsi. Gela me rend fier. Mon amie, la femme qui parle ainsi de son nouvel amant à celui qu'elle quitte, et qui l'aime encore, lui donne la preuve d'estime la plus grande qu'un homme puisse recevoir d'une femme.

Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire n^tre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os ; mais j'attendrai ta permission formelle.

Je te dirai qu'on parle beaucoup de mon retour. Une chose incompréhensible, c'est que quinze jours après mon arrivée, tout le monde sayait déjà que nous étions séparés. On disait t'avoir vue à Paris, de ton côté, t'avoir parlé même, au bal de l'hôtel de ville. Peut-être as-tu, dans un mauvais jour, écrit à B. quelque chose de cette triste séparation. Quoi qu'il en soit, j'ai peur qu'on croie

que je n'ai voulu que me défendre du ridicule, tout en te défendant du blâme. Je voudrais cependant écrire. Le public n'y comprendrait rien ; mais ceux qui devineraient sauraient qu'au milieu de tant de calomnies stupides, il y a une voix pour toi, et que c'est celle d'un homme qui t'a connue pendant un an, précisément peut-être d'un homme que tu as quitté. Il m'est très indifférent qu'on se moque de moi ; mais il m'est odieux qu'on t'accuse avec toute cette histoire de maladie.

J'ai reçu ta lettre de Trévise. Quel bon, quel excellent cœur tu as, mon enfant! Oui, nous nous reverrons. Gomme je m'ennuie à périr ici, je vais aller aux eaux d'Aix, au mois de juillet. Si tu reviens à Paris aux vacances, tu m'écriras. Fussé-je à tous les diables, il faudra que je revienne. Je ne sais trop pourquoi j'ai dans la tête que je mourrai sans t'avoir revue. Voilà encore une bêtise, au fait. Je serai ici avant toi. Je reviendrai à la fm d'août.

Ton histoire de sansonnet me charme. C'est de lui que je suis jaloux ; il danse sur tes genoux, le coquin ! Saistu ce que je ferai? J'en achèterai un aussi, et, parbleu, il aura la bonté de manger de l'encre aussi, qu'il l'aime ou non, et il criera : « George! George! » toute la journée. Mais il ne dansera point sur mes genoux, par respect pour mes pantalons ^

...Je n'ai pas besoin de te dire que tes commissions sont faites. Je n'ai pas encore pu me décider à aller voir M. Il aune paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je l'avoue.

Mon enfant, j'ai encore une permission à te demander : c'est de faire quelquefois des rapsodies de sonnets, comme si tu étais encore ma maîtresse. Et ne l'es-tu donc plus, mon amour chéri ? Tu le seras toujours, quand tu serais au bout du monde. Je te défie de m'empêcher de t'aimer. Franchement, il faut que je fasse un roman. Quel imbécile suis-je de m'inquiéter des sots et de te parler d'eux? Il faut que je le fasse ou que j'étouffe.

- (^) Ici le passage déjà cité p. 165. f

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Vois-tu, George, la veine est ouverte ; il faut que le sang coule. Je t'ai si mal aimée ! Il faut que je te dise ce que j'ai sur le cœur.

Adieu, mon frère, mon ange, mon oiseau, ma mignonne adorée. Adieu tout ce que j'ai aimé dans ce triste ciel, tout ce que j'ai trouvé sur cette pauvre terre. Chantes-tu encore quelquefois nos romances espagnoles ? Et pensestu quelquefois à Roméo mourant? Adieu, ma Juliette ! 'Rammenta il noslro amor!

Sainte-Beuve me dit de te serrer la main pour lui.

Des vers étaient joints à la lettre, écrits avec la même plume, sur le même papier, et portant le timbre de la poste. On les a lus plus haut (p. 46) :

Adresse : M"^^ Sand, San Fantin, Casa Mezzani, Cor le Minelli, Venise, Royaume Lomhardo -Vénitien.

Page 240 : Après la Rupture. — « Elle et Lui. »

Plusieurs des défenseurs de M°™^ Sand s'ingénient à accuser Musset de manque de tact, pour sa hâte à publier les Nuils de Mai et de Décembre (1833) et surtout sa Confession d'un enfant du siècle (1837), alors, [disent-ils, que Lélia a attendu lamort du poète pour écrire Elle et Lui, Et ils citent une lettre d'EUe à Lui, dalée du 12 mai 1834, oii une fois de plus elle s'attribue le rôle de noblesse : « Il m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition , d'esprit oii je suis ; pour toi, fais ce que tu voudras : roman, sonnet ou poème; parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi les yeux bandés ».

On croit rêver, à lire ces lignes... Si jamais écrivain tira de la copie de ses aventures intimes, c'est bien la bonne George Sand — dont toute l'œuvre n'est qu'une transposition de sa vie. Pour rester en ce qui concerne ses évocations des souvenirs de Musset, Jacques^ Les Lettres d'un voyageur, Leone Leoni, contemporains du séjour à Venise, sont antérieurs à toute allusion littéraire du poète à leur amour. Mais pour Musset « poésie était délivrance », selon le mot de Gœthe, d'oii la plainte de son désespoir. Et encore n'en désignait-il pas clairement l'inspiratrice...

George Sand écrivait pour écrire, avec un incontestable génie. Mais il est permis de supposer que cette facilité au travail, cette abondante éloquence de professionnelle du roman romanesque, a plus d'une fois agacé le fantaisiste Musset qui, lui, n'écrivait guère que poussé par la douleur ou... pressé par le besoin d'argent. La femme de lettres essentielle qu'elle était, mieux encore que la grande romancière obstinément idéaliste et monotone, a trouvé de plus violents ennemis qu'en aucun de ses contemporains, chez plusieurs écrivains de récente renommée, un Baudelaire d'abord (voir ses Papiers intimes, édit. Crépet) et un Nietzsche (au cours de ses merveilleux Aphorismes), — dont, en ce cas particulier, les jugements témoignent d'une partialité plus excessive que spirituelle.

Mais l'agacement de Musset, qui a persisté après la rupture, pour la travailleuse obstinée de Venise, ne devait pas tarder à se traduire. En 1841, le poète insérait dans Les Animaux peints par eux-mêmes^

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certaine « Histoire d'un merle blanc » où le ménage d'écrivains qu'ils faisaient à Thotel Danieli, avant les orages, est assez clairement croqué, — sauf que Musset exagère à la fois son ardeur et sa facilité au travail... Voici le morceau :

J'ignorais d'abord que ma bien-aimée fût une femme de plume. Elle me l'avoua au bout de quelque temps et alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scàrron, je laisse à penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non seulement je me voyais possesseur d'une beauté incomparable, mais j'acquérais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès cet instant nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des fdouteries, ayant toujours soin en passant d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur ; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se mettre à l'œuvre. C'était le type de la merlette lettrée.

La première allusion directe de M"^^ Sand à sa rupture avec Musset est de 1854. Dans une réponse au folliculaire Mirecpurt qui (longtemps après d'incendiaires déclarations d'amour à Lélia, restées sans réponse) avait tartiné sa rancune dans une biographie de George Sand qui n'était qu'un pamphlet, celle-ci lui écrit notamment :

... Je n'ai jamais confié à personne ce que vous croyez savoir de sa conduite (de Musset) à mon égard. Par conséquent vous avez été induit en erreur par quelqu'un qui a inventé ces faits. Vous dites qu'après le voyage d'Italie je n'ai jamais revu M. de Musset. Vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu, et je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main. Je tiens à cette satisfaction de pouvoir affirmer que je n'ai gardé d'amertume contre personne, de même que je n'en ai jamais laissé de durable et de fondée à qui que ce soit, pas même à M. Dudevant, mon mari.

Au printemps de 1858, Musset étant mort depuis quelques mois, George Sand se souvint de la Confession d'un enfant du siècle, et voulant donner son interprétation de cet épisode de leur jeunesse, elle écrivit pour la Revue des Deux-Mondes, en un mois, son autobiographique roman à'Elle et Lui, Rien de plus intéressant que les lettres adressées par Buloz à l'auteur, après l'achèvement de ce livre fameux. Remercions M. de Spoëlberch de l'importante contribution qu'il a donnée à la psychologie de Lélia, en publiant l'essentiel de cette correspondance. Nous y voyons Buloz, le grincheux et l'incorruptible, — qui avait été l'affectueux ami de Musset, et qui, après une brouille de dix-sept ans avec George Sand, lui ouvrait de nouveau les portes de sa Revue et de son cœur, — conseiller celle-ci sur les retouches qu'il croyait nécessaires à son œuvre avant sa publication. Il déclare d'abord (lettre du 44 août 1858) à «son cher George », qu'il (fia trouve dans la vérité et la modération » ; il lui demande plus loin de ne pas toucher aux questions pécuniaires, — de représenter l'héroïne « moins parfaite », de ce tout peser et mo-

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dérer comme si Alfred pouvait répondre ». Il ajoute finalement, non peut-être sans quelque ironie : (( Certes, vous n'avez pas tué le poète, comme on l'a dit. Vous lui avez plutôt fourni ses inspirations qui n'ont pas toujours été très ménagées, mais que le public ne pouvait pas saisir, tandis qu'il saisira facilement les applications de votre roman... »

Dans une autre lettre (19 août 1858), nous lisons ceci : (( ... Je croirais très heureux pour vous et pour le roman que vous puissiez adoucir, jeter un peu plus dans l'ombre, les endroits où Thérèse passe si facilement des bras de Laurent à ceux de Pabner. Celui où elle se donne à Palmer qui veut l'épouser, pour éprouver s'il persistera ensuite dans ses idées de mariage, fera quelque peu crier. » — On sait que l'héroïne à' Elle et Lui ^ Thérèse, n'est pas devenue, dans le roman définitif, la maîtresse de Palmer. Mais ceci, nous l'avons vu, de par l'insistance de Buloz. George Sand, à cette date, ne répugnait pas, comme plus tard les défenseurs de sa mémoire, à ce que toute la vérité fût connue. C'est toujours elle qui a réclamé la publication de tous les documents de cette histoire d'amour : sa lettre du 10 mars 1864 à son ami Emile Aucante fait foi de ces dispositions.

Nous n'ajouterons rien à ce qui a été dit au cours de ce livre de la réponse faite à Elle et Lui par Paul de Musset, dans le non moins fameux Lui et Elle. Nous sommes de ceux qui estiment le caractère du frère d'Alfred de Musset, trop fier et trop consciencieux pour avoir rien dénaturé dans la production des docifments, dans l'interprétation même du roman

de Venise. Les morceaux a dictés par Alfred à Paul » relatifs aux épisodes fameux, restent pour nous d'une authenticité indubitable.

Pages 114 et 249 : L' (( Industrie » de George Sand.

D'une suite d'articles infiniment subtils sur la psychologie romantique des Amants de Venise, publiés par M. Charles Maurras, dans la Gazette de France (22 et 26 septembre, 3, 6 et 13 octobre 1901;, détachons une explication rare de la psychothérapie de Musset entreprise par la grande sophiste d'amour qu'était George Sand. Sans toutefois souscrire absolument à la conviction que manifeste l'auteur, irréductible ennemi du Romantisme, de la réalité d'un aussi parfait aveuglement chez le poète, nous donnons in extenso cette page : elle éclaircira pour nos lecteurs maintes situations de ce roman d'amour, par nous seulement indiquées.

Entre deux accès violents de fièvre chaude, dans un intervalle de cruelle lucidité, Alfred de Musset s'était vu, ce qui s'appelle va, trahi par celle qu'il appelait encore sa maîtresse et par celui qu'il bénissait comme son autre « ange» et son autre (( sauveur». Mais l'industrie de George avait triomphé des difficultés de la situation, et, après bien des scènes, quand il fut revenu d'une rechute affreuse, le poète terrorisé, endoctriné, chambré, s'était résolu à admettre qu'il avait été le jouet d'une hallucination. Il rendit à George et au médecin Pierre Pagello tous les titres qu'il leur avait un moment retirés. Ils redevinrent, à ses pauvres yeux, deux héros.

Comme il arrive à toutes les natures débiles, le doute l'avait profondément torturé. Dès finstant qu'il ne douta plus, avec cette ardeur naturelle qui le faisait courir aux

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extrémités, le poète se demanda ingénûment comment il avait pu douter. Quoi, douter de Pagello, modèle des amis! Quoi, de George, modèle des amantes et des mères! Le souvenir de ce soupçon le remplit de honte. Il s'en voulut comme au profanateur des plus belles choses de râme. Il en conçut beaucoup de tristesse, d'humilité, de colère contre son cœur. Gela lui fît connaître la saveur du dégoût de soi.

L'horrible image dont il sentait amèrement la fausseté, le ridicule, l'impossibilité, se représentait, sans cesse dans sa pensée. Gomment l'ai-je crue, disait-il? Ge fut son premier grand retour.

Il se rassurait en songeant que. Dieu merci, il n'y croyait plus. Mais le souci revint quand il songea que cette foi à rebours, cette défiance malsaine, ce double crime envers l'amitié et l'amour pouvaient pourtant lui revenir. Gela était possible, puisque cela avait été. Hélas! d'où lui venait cette faculté d'adhérer à de si infâmes mensonges !

Alfred crut toucher là le fond même de la douleur. On le fit descendre plus bas.

— Ges mensonges d'où venaient-ils? Ges images infâmes et dont l'invraisemblance égale à peine l'infamie, qui donc les avait façonnées? Les éléments de cette hallucination dégradante qui donc les avait formés et groupés? Qui donc, pauvre ami, sinon toi? Qu'importe que cela se soit passé dans une heure de foHe et d'inconscience ? Qu'importe que ta volonté ait été étrangère? Ta volonté n'est rien, et l'important, c'est ta nature. Les casuistes savent que nous ne sommes pas absolument irresponsables des fantômes qui se sont mêlés à nos songes. Gar ils viennent de nous. Ainsi cette image, de toi ! Elle accuse l'état des bas-fonds secrets de ton âme. Elle sort comme un miasme qui s'élève des eaux que corrompt un charnier. Si tout demeurait pur en toi, rien n'en sortirait que de pur. Regarde bien, observe si rien n'y est gâté, si tu n'y trouves pas une corruption sans remède...

Qui parlait de la sorte? La scrupuleuse conscience du jeune poète lyrique? J'ose dire qu'elle n'était pas seule

à parler ainsi, car on démêle le timbre d'une autre voix. Dans tout le cours nouveau que prirent ainsi les rêveries du poète, on sent la main sûre et légère de l'adroite dialecticienne qui le guidait. Le procédé de George était audacieux. On ne sait qu'admirer le plus de sa manœuvre ou de la simplicité avec laquelle le poète y fut trompé. Il se sentit, tout aussitôt, profondément coupable de deux crimes, expliqués mais non excusés par le délire de la fièvre, le premier ayant consisté à se représenter sa parfaite amie comme une perfide et le second à croire sans hésitation celte abominable pensée. Ce double grief contre son âme lui fut si bien enfoncé que jamais il ne put s'en défaire complètement.

— Et pourtant, se disait-il parfois à lui-même, je ne suis pas un méchant garçon. On dit que j'ai le cœur gâté, c'est bien possible, mais il est impossible que je sois né ainsi.

Il se donna donc un grand mal pour expliquer comment le sort tirait de lui un criminel. Du reste, en lui rappelant ses iniquités, George n'oubliait pas de lui suggérer une explication de nature à le contenter. Il faut relire la première des Leltres cVun voyageur. Sand y convie son poète à examiner avec elle pour quelle faute la main du Seigneur lui était posée sur le front. Et l'habile sophiste prend bien soin de faire les demandes et les réponses :

« ïu te sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire qu'un. Tu te fatiguais à jouir de tout, vite et sans réflexion. Tu méconnaissais ta grandeur, et tu laissais aller ta vie au gré des passions qui devaient l'user et l'éteindre, comme les autres hommes ont le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-même, et tu oublias que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton compte, et suicider ta gloire par mépris de toutes les choses humaines. Tu jetas pêle-mêle dans l'abîme toutes les pierres précieuses de la couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beauté, le génie, et jusqu'à l'innocence de ton âge que tu voulus fouler aux pieds, enfant superbe !»

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La pièce a de Tallure, mais il y a de tout dans cette homélie, même des débris de RoUa :

Ce n'était pas RoUa qui gouvernait sa vie, C'était ses passions, il les laissait aller...

L'enfant superbe ainsi repris sur la paresse et la nonchalance, entend blâmer également son ironie, sa fantaisie et enfin tous les points par lesquels il différait de M"^° Sand. Le contexte, oii Ton se déchaîne contre « les réalités » de la vie et contre « les folles jouissances d'icibas » prouve que nous avons affaire à l'un de ces sermons dont la grande prédicante était peu avare, dans les premiers temps de leur liaison à Paris. Le poète se rappela, en effet, qu'il lui était arrivé de se griser, de souper et même de jouer les cyniques et les blasés. On aida sa mémoire par quelques textes bien choisis tirés de ses propres ouvrages, telle l'imprécation du brave chasseur tyrolien :

Ail! malheur à celui qui laisse la débauche...

Le poète pensa aisément que ces vers contenaient une prophétie de son propre malheur.

— J'ai trouvé, pensa-t-il et lui fit-on penser. C'est la débauche qui m'aura flétri prématurément. J'ai été un si terrible mauvais sujet que j'ai brûlé en moi la fleur innocente de l'âme. Facilité de croire au bien, légèreté du cœur, ignorance du mal, céleste candeur, où êtesvous ? Un libertin ne peut rien imaginer qui soit pur. Sa réflexion a suivi le même chemin que sa vie, toutes deux ayant plongé dans tous les bas-fonds, il ne cesse d'y redescendre. Il a l'obsession infâme du mal, parce qu'il en a satisfait la curiosité ; il en a le désir, la passion, la manie et le besoin même.

Généralisation brillante, et non sans portée philosophique. Une erreur sur lui-même avait mis le poète sur la voie d'une vérité humaine assez forte. Il ne faut pas trop regretter la subtile industrie de M"^^ Sand, puisque le poète y trouva l'occasion de développer cette thèse.

UNE HISTOIRE D'ARIOUR

belle sans doute d'éloquence, plus belle encore de candeur, dans la Confession d\in enfant du siècle. Tout autre que George eût admiré un tel langage : le repentir du faux cynique l'eût attendrie. Elle préféra s'appliquer à tirer d'autres avantages du premier et, répondant : c'est vraiy se contenta de déplorer avec lui qu'il eût abjuré le « culte de la vertu » pour lequel elle lui jurait qu'ils avaient été formés tous les deux. J'ai déjà exposé comment cette pupille de Rousseau savait unir à l'ivresse de la nature un magnifique enthousiasme pour la vertu.

Les biographes ont rétabli la vérité. Ce garçon de vingt-quatre ans n'avait point abusé de la vie autant que George le disait et le faisait dire. C'était beaucoup de bruit pour quelques soupers sans façon. La débauche des romantiques était volontiers en figure. Qu'est cet élégiaque petit viveur d'Octave ou même que Desgenais auprès du Valmont de Laclos? Mais quand les suggestions de sa maîtresse, aidées de ses réflexions personnelles, l'eurent ancré dans cette idée que la débauche le tenait pour l'éternité, son remords fut si vif et si acre qu'il ne se sentit plus de force à en supporter tout le poids . Il appela son mal le mal du siècle. Il l'éLendit à sa génération tout entière et, comme son Rolla était en partie déchargé de ses sottises par la méchanceté de Voltaire, il évoqua pour le héros de sa confession les guerres de l'Empire, la paix de la Restauration et les fautes du « parti prêtre ». Par une chaîne de raisons assez imprévues, il se démontrait à lui-même que la Congrégation, en l'écartant (à dix-neuf ans !) des affaires publiques, l'avait jeté dans la débauche et que à son tour la débauche lui fournissant une expérience précoce des honteux secrets de la vie, l'obligea à lui faire appeler les deux meilleurs amis de son âme, l'un, Pagello, un trompeur, et l'autre, George, une infidèle !

Vraisemblablement, les chapitres de la Confession, avant d'être écrits à Paris furent déclamés à Venise entre deux scènes dans l'hôtel DanielK ou sur le sable de « l'affreux Lido ». Agréables développem(ents qui

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ornaient cette existence à trois, du reste préservée de la monotonie.

Personne ne contrariait le poète sur la philosophie du siècle ou même sur la théorie psychologique de la débauche, et bien loin de là ! Mais on s'efîorrait de Tacheminer à des vues pratiques.

Page 242 : La lettre du Rêve.

M. Rocheblave cite, à la fin de son Introduction, une phrase de la lettre du Rêve romantique, — lettre de Musset de l'hiver 1833 (voir plus haut, p. 242) — c( lettre suprême, dit-il, où il semble défier les profanateurs d'outre-tombe ». — « On a pu la lire tout entière, ajoute-t-il, dans l'ouvrage de M. Mariéton, aux pages 240 et 242 des premières éditions. »

Je l'avais en effet supprimée, sur les clichés du volume, pour les dernières éditions (chiffrées 30-32), la remplaçant par deux pages d'égale dimension, et plus documentaires, où je faisais justice, notamment, d'une prétendue liaison de George Sand avec Liszt. Puisqu'on attribue à cette page de Musset, navrante de faiblesse comme tant d'autres, une particulière importance psychologique, je la rétablis dans cette édition définitive.

Toi qui disais toujours : « Voilà toute ma vie revenue, il faut me traiter en convalescente ; je vais renaître ». Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi, je me disais : « Voilà ce que je ferai : je la prendrai avec moi pour aller dans la prairie ; je lui montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe tout Thorizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume ; elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, toutes ces rivières avec les har-

monies du monde. Elle reconnaUra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous pressera sur son cœur ; elle deviendra blanche comme un lys, et elle prendra racine dans la sève du monde tout-puissant. » Je t'ai donc prise et emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon cœur, et que je me disais toujours : « Je m'en servirai en temps et lieu». Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon cœur ne pouvait plus se desserrer sans soufi'rir, tant il avait souffert pour se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tune m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis à pleurer" sur ta tombe, et alors je me suis senti la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient la vallée en disant : « Yoilà comme elle était ; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par là. » Alors il est venu des hommes qui m'ont dit : « La voilà donc ! Nous l'avons tuée ! » Mais je me suis éloigné avec horreur en disant : « Je ne l'ai pas tuée ; si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais qui vous êtes. Le jour oii elle sortira de cette tombe, son visage portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura une pour moi. » ^

Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point sur le visage un rire convulsif ; tu m'as aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré^ et moi si peu ! Tu meurs muette sur

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mon cœur, mais je ne retournerai point à la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de la tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et sans savoir pourquoi elles meurent.

— La réponse serait facile à un accusateur quand même de George Sand, qui opposerait simplement à ces pages exaltées, d'aussi passionnés fragments du (( journal » de son désespoir. On en connait déjà, par nous et par d'autres, un grand nombre. Voici, rétablie en son entier, et nécessaire k notre explication, une page nouvelle, dont quelques lignes seules étaient connues : elle nous semble, mieux que tout autre fragment de cet éloquent mémorial d'une âme désolée, préciserl'état troublé de George Sand devant sa conscience, au souvenir des douleurs de Venise.

Cet amour pourrait me conduire au bout du monde. Mais personne n'en veut, et la flamme s'éteindra comme un holocauste inutile. — Personne n'en veut!... Ah! Mais on ne peut pas aimer deux hommes à la fois. Gela m'est arrivé ! Quelque chose qui m'est arrivé ne m'arrivera plus. Ah! Insensé! Quand tu dis: Elle le fera demain parce qu'elle l'a fait hier ! — C'est le contraire qu'il faudrait dire. Est-ce que je suis stupide ou insensible? Est-ce que je ne souffre pas des folies ou des fautes que je fais ? Est-ce que les leçons ne profitent pas aux femmes comme moi ? Est-ce que je n'ai pas trente ans, est-ce que je ne suis pas dans toute ma force ? Oui, Dieu du ciel, je le sens bien ! Je peux encore faire la joie et l'orgueil d'un homme, si cet homme veut franchement m'aider! J'ai besoin d'un bras solide pour me soutenir, d'un cœur sans vanité pour m'accueillir et me conserver. Si j'avais trouvé cet homme-là, je ne serais pas où

j'en suis. Mais ces Iiommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse. Et toi, Poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée ; elle m'a enivrée, elle m'a empoisonnée, et, dans un jour de colère, j'ai cherché un contre-poison qui m'a achevée. Tu étais trop suave et trop subti], mon cher parfum, pour ne pas t'évaporer chaque fois que mes lèvres t'aspiraient. Les beaux arbrisseaux de rinde et de la Chine plient sur une faible tige et se recourbent au moindre vent. Ce n'est pas d'eux qu'on tirera des poutres pour bâtir des maisons. On s'abreuve de leur nectar, on s'entête de leur odeur, on s'endort et on meurt ^

Ensuite, ces hommes forts qui mentent ! Et qui frappent grossièrement et lâchement dans leur colère î Ces vantards qui bâtissent tout un système de vertu sur un crime! — Mais le crime, quand on le commet, on ne sait pas ce que c'est. C'est le lendemain, c'est le hasard, qui en fait une sainte chose ou une action détestable. J'ai vu une malheureuse fille qui se mit à genoux, après avoir tué son enfant, et qui s'écria : « Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir donné le courage de tuer cette misérable petite créature destinée à souffrir, si elle eût vécu ! » Elle monta à l'échafaud avec les sentiments d'une martyre. Dites donc des grands mots et faites des phrases ! Fais-en toi-même, malheureuse femme, qui écris sans savoir quoi, et qui ne sais rien, non, sinon que tu aimes à en mourir .

Et qu'est-ce que prouve encore tout cela ? Sinon que, dans la querelle de deux amants passionnés, nul, en réalité, ne saurait prétendre avoir raison, nul avoir tort. Toi, poète de vingt-cinq ans, enfant

(^) Les dix dernières lignes qu'on vient de lire ont été publiées par M. Rocheblave dans son Introduction des Lettres de G. Sand à Musset.

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gâté de la gloire et des séductions de la jeunesse, qui irritais ta compagne par tes prétentions de mondain de race, de dandy à bonnes fortunes, en temontrant tyranniquement exclusif de ses affections et de ses pensées, et en te réservant le droit de mener ta fantaisie et ton âme à leur guise. Toi, femme de génie, qui, ne voulant pas prendre tournai de femme en patience, ne te résignant pas à ta faiblesse, exaspérais ton compagnon, malgré tout ton génie, malgré ta bonté même, — ■ bonté trop maternelle pour être appréciée d'amour, — l'exaspérais par ta poursuite de la liberté quand même, tes réclamations éloquentes de ces prétendus droits éternels de la femme à l'égalité avec l'homme...

Mais qu'importe! si, tous deux ayant réellement aimé, vous avez laissé de cet amour un témoignage illustre. Car d'innombrables cœurs auront battu à la légende de vos peines, et non seulement aux récits que vous-mêmes en avez donné, mais à ceux encore qui surgissent des cendres de vos écrits et de vos souvenirs. Aux échos qui me sont revenus de tous les coins du monde de la sympathie accordée à l'histoire sincère que j'ai, entoute conscience, édifiée sur la légende ancienne, je me suis assuré que vos mémoires hantent encore des milliers d'âmes, après que trois générations du siècle qui n'est plus, ont parlé, ont pleuré d'amour avec les mots, avec les cris de vos cœurs et de vos poèmes.

Mai 1902.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction

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