Une histoire de famille
Il y a une foule d'histoires bourgeoises qui ne sont pas écrites, et qui pourtant renferment plus de leçons essentielles à la vie commune que les histoires des Grecs et des Romains. On ne retire aucun profit de la lecture des guerres puniques, des guerres du Péloponèse, des guerres sociales et de toutes les batailles qui sont l'histoire sanglante de notre cimetière universel. Bien au contraire : on veut encore se battre parce qu'on s'est toujours battu. Voilà le profit. Les catastrophes domestiques et instructives, accomplies sans retentissement, restent trop souvent ensevelies sous une toiture d'ardoises, entre quatre murs : un certain nombre arrive à l'éclat par un hasard de publicité. La justice s'en empare, et la leçon est donnée parles débats des tribunaux.
Mais le crime a surtout sa zone nébuleuse, sa voie lactée ; ce que le crime commet dans certaines circonstances exceptionnelles n'est pas toujours découvert et puni. L'œil de
l'homme justicier ne perce pas toutes les portes et tous les murs. Si les dépositaires de secrets écrivaient les confidences liorribles qu'ils ont reçues, les livres d'histoires domestiques abonderaient et seraient pleins de salutaires leçons. On a quelquefois la ressource de déguiser les histoires en romans : ce procédé diminue, par malheur, leur importance, mais du moins elles ne sont pas perdues , il en reste toujours un certain profit. On dénature alors les noms des personnages, et on raconte les faits, comme dans ce qui est offert au lecteur en ce moment.
A Paris, il y a des printemps qui continuent l'hiver jusqu'au mois de juin : les arbres sont verts, les jours loiigs, les fraises mûres, mais la pluie tombe, le ciel est gris, le pavé noir. Aux embouchures des passages du boulevard , stationnent des provinciaux mélancoliques qui attendent un fiacre ou un rayon de soleil , invisibles tous deux. Sur la porte des restaurants et des cafés, les maîtres contemplent l'absence du promeneur avec des yeux funèbres, et répètent sur tous les tons celte phrase : — A-t-on jamais vu un printemps comme celui-là! Les amis s'abordent sous le parapluie , en échangeant cette nouveauté : — Comprend-on un mois de mai comme celui-ci ! — C'est la lune rousse. Or cette lune, fille des tristes Hyades, a souvent douze quartiers; elle se lève tous les ans à la même époque, et tous les ans elle tourmente les parapluies, les passants, les chevaux, les saltimbanques, les péripatéticiens, les candidats des académies, les ténors ambulants, les organistes barbares ; enfin , toute cette intéressante classe de piétons qui, sur la foi de l'almanach, comptent sur un pavé sec, un trottoir habitable, un ciel propice, un printemps fidèle à ses engagements officiels.
Un beau matin, vers les calendes de juin, la lune rousse se fait blanche, alba serenat, comme dit le proverbe latin, c'est la rcsurreclion d'une ville. L'air est tiède, le ciel bleu, le trottoir poli, le pavé blanc. La vie est dans l'air, la joie est aux balcons, les fleurs aux terrasses, les femmes' aux fenêtres, le soleil partout. Il n'y a plus de passants, il y a des promeneurs; les tentes, les marquises, les lambrequins abritent le seuil des boutiques ; les lettres d'or rayonnent sur les enseignes comme des illuminations du jour; les statues des Tuileries semblent sourire h un peuple vivant ; la rivière roule des eaux vertes ; le boulevard roule des visages gais; toutes les femmes sont belles, et on les aime toutes ; elles passent d'un pied parisien sur l'asphalte avec des sourires de printemps, des robes de printemps, des grâces de printemps; mères ou jeunes filles, toutes du même âge, la joie au front, les perles aux lèvres, les lilas aux mains. Non , rien au monde de si charmant que ce premier beau jour de Paris; il faudrait payer vingt francs l'ardoise sur la terrasse de l'Opéra pour le voir passer.
C'était donc un de ces jours-là. Paris se promenait beaucoup , pour payer un arriéré de sept mois à l'asphalte du boulevard, depuis ia Madeleine jusqu'à la Bastille absente. Le cadran directeur du Café de Paris marquait six heures et demie; les vitres des restaurateurs encadraient des visages frais, penchés sur des assiettes, et contractés par le mécanisme comique de la trituration. Devant Tortoni, les gastronomes réguliers se donnaient un supplément d'appétit avec les libations préliminaires de l'absinthe. Des groupes de jeunes gens, irréprochables de mise, se balançaient sur des chaises, en attendant sept heures; d'autres allaient et venaient en donnant des signes d'im-
patience à leurs montres consultées, et en maugréant contre l'infidélité d'un rendez-vous. Puis, tout à coup, si une jolie femme, en robe d'été, gracieusement suspendue au bras d'un mari quelconque , passait sur ce degré du boulevard, les chaises suspendaient leur balancement, les causeurs se taisaient, les yeux ne consultaient plus les montres, et les buveurs d'absinthe arrêtaient sur leurs lèvres la coupe teinte de vert. Tout ce monde disait en chœur, sur le même ton : — Voilà une bien jolie femme I Simple tribut que le passant croit devoir payer h la beauté.
Une calèche s'arrêta, un homme d'un certain âge descendit lestement, et otîrit la main à une jeune fille dont la beauté parut faire une vive sensation dans les groupes des causeurs assis. Les promeneurs s'arrêtèrent involontairement, et un long murmure mélodieux courut sur toute la la ligne. Les visages des vitres devinrent immobiles comme les fourchettes que tenaient les mains.
En mettant le pied sur le boulevard, la jeune fille avait un sourire d'ange ; elle lança rapidement un regard circulaire pour tout voir à la fois dans le charmant tableau qui l'environnait ; elle témoignait la joie enfantine de la pensionnaire rendue au monde et à la libçrîé.
— Six heures et demie ! dit l'homme qui l'accompagnait ; nous sommes trop exacts ; asseyons-nous et attendons.
— Ah! on peut s'asseoir ici? dit la jeune fille en fermant son ombrelle.
— ■ Oui, Blanche, c'est comme à la promenade des Tilleuls, chez nous.
— Mon Dieu ! que Paris est beau 1 reprit la jeune fille. . . Cher père, nous somm.es au boulevard Italien, n'est-ce pas?
— Oui, ma fille... Voilà le Café de Paris, le fameux Café
de Paris; voilà Tortoni, dont on parle tant. Cette grande maison que tu vois là-bas, c'est l'Opéra-Comique; l'Opéra est dans celle rue à gauche. Voilà la Maison-d'Or.
Blanche éprouvait des frissons de joie en écoutant ces noms si parisiens, et ses belles joues prenaient le double incarnat de l'enthousiasme et du bonheur.
— Voilà un quartier que je voudrais bien habiter, ditelle, toutes les maisons ressemblent à des palais.
— Eh bien! ma fille, 'nous l'habiterons probablement quelque jour... Le comte San-Nereo, ton futur mari, est propriétaire d'une jolie miaison rue du Helder, là tout près... Mais il se fait bien attendre, ton charmant futur!... Il est vrai que ce bon San-Nereo s'occupe probablement de toi en ce moment; il fait des emplettes chez Delille.
— Ah! Delille! oui, je connais ce nom, dit Blanche comme en à parte... Et vous croyez, ajouta-l-elle d'un ton discret, que M. San-Nereo est aux emplettes chez Delille?
— Là, ou ailleurs, dit le père en souriant; il s'occupe de toi, voilà ce qui est positif. Seulement, le comte San-Nereo est dans son tort; il devrait savoir que nous arriverions, nous, à Paris, avec l'exactitude ponctuelle du chemin de fer, et il aurait dû prendre toutes ses précautions pour nous recevoir au rendez-vous qu'il avait indiqué lui-même, ici, sur le boulevard.
— Au reste, dit Blanche en riant, il est fort excusable, s'il est chez Dehlle, comme vous le pensez.
— C'est que, reprit le père, le comte San-Nereo se pique ac^iactitude; il est esclave d'un plan, lorsque c'est lui qui l'a conçu. Or, voici son plan tel que nous l'avons reçu à Évreux.
Le père de Blanche tira de sa poche une lettre et lut :
ç UNE HISTOIRE
« A six heures et demie, le 7 juin, sur le boulevard, devant le Café de Paris ; nous dînerons dans le voisinage. A huit heures, je vous accompagnerai jusqu'à voire cottage de Saint-Mandé, où tout est prêt pour vous recevoir ; c'est votre fidèle Léonie, la vieille gouvernante de mademoiselle Blanche, que j'ai installée là, hier, d'après vos ordres, etc., etc. »
— Je crois, dit Blanche, que nous arriverons fort tarda Saint-Mandé... Mais, comprenez-vous, mon bon père, l'idée du comte San-Nereo, qui nous exile à la canq3agne le jour de notre arrivée, et nous permet à peine de traverser Paris?
— Oui, dit le père, il a encore ajouté cela à son plan. San-Nereo est un excellent jeune homme ; c'est le fils de mon vieux compagnon d'armes de la division italienne, ainsi je l'aime beaucoup; mais je reconnais qu'il a des i)izarreries assez étranges dans le caractère, et je le crois jaloux, mais jaloux comme on ne l'est plus aujourd'hui... Redoutes-tu ce défaut, ma petite Blanche?
— Moi! dit la jeune fille en haussant les épaules, je n'ai jamais réfléchi sur la jalousie, mais il me semble que ce n'est pas un défaut ;^c'est un luxe d'affection. J'aime le luxe en tout... Mais, dites-moi, bon père, à quel propos me parlez-vous de ce défaut ou do cette qualité de mon futur mari?
— A propos de son plan de mariage ; il t'a promis de te montrer Paris, il tient parole; voilà le boulevard des Italiens, c'est Paris, la plus petite ville du monde : elle commence aux Bains Chinois et finit au théâtre des Variétés. Tout le reste n'est que du remplissage. Puis, l'exhibition de ce Paris faite, il t'ouvre l'ermita'ic de Saint-
Mandé; vous vous mariez dans liait jours, et le lendemain des noces vous partez pour faire un voyage de trois ans. Le comte San-Nereo craint Paris.
— Son plan a été accepté, dit Blanche avec résolution; quant à moi, je n'ai aucune objection à faire: il est vrai qu'après notre voyage je compte bien décider le comte San-Nereo à me faire voir le remplissage de Paris.
— C'est possible, dit le père ; après trois ans de mariage un mari ne ressemble plus au futur.
Le comte Gaétan de Sullauze, père de Blanche, était un colonel de la vieille roche, habitué à penser très-haut, et à parler plus haut encore, comme un homme qui, pendant une bataille de vingt ans, avait toujours causé avec l'artillerie. Assis au boulevard, en ce moment, il laissait à sa voix de conversation le diapason du foyer domestique de province : ceux qui étaient assis à côté de lui n'existaient pas ; son égoïsme paternel n'avait des yeux et des oreilles que pour sa fille; Paris était peuplé par lui et par la belle Blanche, et on attendait le troisième habitant.
Il arriva enfin, le jeune comte San-Nereo, et dans son égoïsme d'amoureux, il traita aussi le boulevard Italien comme un absent ; une main dans la main de Blanche, et l'autre dans la main du beau-père, il s'excusa de son retard, raconta ses courses, cita vingt noms de marchands, accabla Paris de malédictions, et, sa montre à la main, il s'écria :
— Maintenant, allons dîner.
Et en offrant le bras à mademoiselle Blanche, il lui dit :
— Vous arriverez fort tard à Saint-Mandé; mais tout est prêt pour vous recevoir.
■— Le temps tourne à i'oragè, dit Blanche en se levant,
et en montrant l'horizon, je suis charmée de passer la nuit à la campagne ; il y aura de la fraîcheur sous les arbres, et j'en profilerai. J'aime mieux la promenade que le sommeil, quand l'air est étouffant.
Ces trois personnes qui venaient de raconter ainsi leurs affaires en public causèrent encore une certaine agitation après leur départ ; tous les yeux suivirent, jusqu'à la porte du restaurant, cette jeune fille si belle, qui traversait Paris pour éblouir et disparaître, comme un météore de grâce et d'amour.
Lorsque le bonheur prend un corps, se matérialise et s'étale en public, on aperçoit d'étranges contractions sur certains visages. Le comte San-Nereo ne se doutait pas qu'il venait de se susciter à lui-même des ennemis, dans ce monde d'inconnus qu'il avait traversé. On disait ça et là, sur la hgne des chaises : — il n'est pas beau, le marié. — Sa tête ressemble à une taclie d'encre sur une cravate blanche. — - C'est un Brésilien déguisé. — C'est un exnoir. — Il est mis au dernier goût du Sénégal. — J'ai pris son gilet pour une redingote de dessous. — Et cette belle fille qui est condamnée à quarante ans de cet homme ! — Et innocente! — Et elle n'a point de cour d'appel ! — Ni de cassation ! — Ce doit être un mari californien ! — Elle l'épouse comme un lingot. — Au moins, si elle pouvait le mettre au mont-de-piélé ! — Ou le fondre à l'hôtel des ]\îonnaies. — C'est affreux de penser qu'avec de l'or on peut acheter en mariage une belle fille comme celle-là. — Et il y a des pères qui se prêtent à ces marchés! — Ce père a même un air très-joyeux. — Il ressemble à un actionnaire rainé, cheveux gris, moustache blanche, lunettes d'or, ruban rouge ; ce père est receveur particulier dans
son endroit, je parie dix louis.— C'est égal, la fille est superbe, je n'ai jamais rien vu de plus beau ; elle a illuminé le boulevard. — Voyez comme tout s'est fait sombre, quand elle a disparu ! — Oui, il semble que le soleil s'est couché à sept heures, au mois de jum.
Un jeune homme qui était assis sur quatre chaises, se leva paresseusement, rajusta son gilet sur la ceinture, fit tourner son stick entre ses doigts, et dit d'un ton sec ces deux mots :
— Viens-tu?
Le viens-tu? s'adressait à un gros garçon de vingt-cinq ans , doué de cette obésité précoce qui est le signe d'une indolence constitutionnelle reçue au berceau et guérie par la tombe. Celui-ci se leva et se suspendit au bras de son ami, dont le torse herculéen le remorqua sans peine jusqu'à l'angle de l'asphalte du boulevard.
Là, le colosse remorqueur poussa un monosyllabe guttural qui réveilla en sursaut un groom endormi sur le siège d'un tilbury.
— Va nous attendre, lui dit-il, devant le second passage de l'Opéra, et ne dors plus.
Et laissant tomber son bras de soutènement pour rendre à son ami la liberté de marcher seul, il lui dit à voix basse :
— Cours chez moi ; prends ce que tu sais ; ne perds pas une minute ; je t'attends ici, dans les trente pas du trottoir.
— C'est donc bien décidé? demanda tristement l'autre.
— Comment donc! tout ce qu'il y a de plus décidé.
— Cette maudite femme qui est venue s'asseoir à côté de nous ! dit l'autre, en déchirant un gant; il nous arrivera malheur !
— Voyons l reprit le colosse d'un ton sévère, veux-tu
m'aider, oui ou non ? Tes échéances de fin courant les payera qui voudra.
A cet argument, l'ami baissa la tête et dit :
— Tant pis ! on ne voit l'enfer qu'une fois !
Et il courut pour faire la commission dont il était ch?irgé.
Ce jeune homme, qui paraissait avoir à ses ordres un esclave blanc, ne quitta pas la ligne du boulevard, et ses regards , jamais distraits , se concentrèrent sur un seul point; dans cette foule joyeuse qui fume, parle, fredonne, crie après dîner, personne ne remarqua son agitation fébrile et les éclats fauves de ses yeux. Cette foule du boulevard est une absence d'hommes. Tout le monde sort de table ; la vapeur des vins et des hqueurs Hotte sur toutes les paupières; chacun suit de l'œil la fumée de son cigare; on ne remarque rien ; les plus proches voisins sont trèséloignés.
Le jour s'éteignait dans le crépuscule , lorsque le messager arriva, chargé de munitions secrètes. — C'est bien ! dit l'autre; avant tout, fais-moi passer ma légitime défense; c'est le meuble essentiel.
Et tout à coup, saisi comme d'un accès nerveux, il entraîna vivement son ami vers le passage de l'Opéra, et dit à son groom :
— Rentre, je n'ai plus besoin de toi.
Les deux jeunes gens montèrent en tilbury, et le cheval, conduit par une main habile, monta lentement la petite côte qui commence à la hauteur de la rue Richelieu. Il fallait se laisser conduire par une calèche qui allait prendre les devants, jusqu'à l'ermitage de Saint-Mandé.
Ce premier dîner parisien avait exalté la tête de mademoiselle Blanche, et ses lèvres, qui venaient d'eflleurer le
Champagne, lui empruntaient un babil charmant, écouté par le futur mari avec une extase mêlée d'effroi. Le comte de Sullauze , qui connaissait à fond le caractère de son futur gendre, saisissait toutes les occasions pour s'emparer de l'entretien et arrêter la verve folle de sa fille ; mais Blanche se révoltait contre les interruptions paternelles, et continuait à s'épanouir dans cette gaieté délirante, excitée encore à chaque pas par le spectacle de ces boulevards superbes , où les édifices , les théâtres , la foule , les équipages resplendissent aux rayons du gaz et s'illuminent de toutes les étoiles tombées du firmament.
— Comte San-Nereo, disait-elle à son futur mari, votre haine contre Paris n'est pas juste; que vous a fait Paris? Je suis sûre que Paris est innocent. Une grande ville comme celle-là ne se mêle pas des affaires d'un jeune homme. Vous détestez Paris comme je déteste le rouge ponceau; demandez-moi pourquoi, je n'en sais rien. Mais vous changerez de goût, n'est-ce pas? vous aimerez ce que j'adore. Il n'y a que Paris d'habitable au monde. La province est le cimelière des vivants. Nous avons bien assez de la tombe après notre mort, ne nous ensevelissons pas dans notre vie. Vous voulez voyager après notre mariage? j'accepte; voyageons dans Paris ; visitons ce monde inconnu. Changeons d'hôtellerie tous les soirs ; courons les boulevards en chaise de poste; prenons un passe-port pour le département de là Seine; respirons l'air de tous les faubourgs; levons-nous, chaque matin, dans une ville nouvelle, sans changer de ville ; laissons le reste du monde où il est, plaignons-le de n'être pas à Paris, et n'aUons pas chercher des regi'ets ailleurs, puisque nous ne regrettons rien ici.
L'excitation était, comme on le voit, arrivée à son com-
i% UNE HISTOIRE
Lie dans la tête de la jeune fille, et les deux auditeurs de la calèche ne trouvaient d'autre réponse à ce plaidoyer que des éclats de rire intermittents et sérieux; on arriva devant la grille de l'ermitage, elle était ouverte; la bonne Léonie attendait.
— Léonie est là, je suis chez moi, dit Blanche en sautant par-dessus le marchepied, sans le secours d'aucune main.
— Elle est vraiment très-exaltée ce soir, dit le comte San-Nereo d'une voix basse et soucieuse à l'oreille du père.
— Oh! ce n'est rien , dit le comte de SuUauze embarrassé; c'est un verre de Champagne de trop. La ffâîcheur de la nuit calmera toute cette excitation.
San-Nereo parut se contenter de celte raison, qui semblait bonne ; il fit ses adieux à son futur beau-père et à la jeune fille; on échangea trois à demain, et la calèche reprit la route de Paris, emportant le jeune comte trèssoucieux et plus amoureux que jamais.
La petite maison de campagne obtint au premier coup d'œil toutes les sympathies de Blanche ; les arbres, les pelouses, les fleurs, les labyrinthes, les charmilles formaient un ensemble délicieux, même dans l'obscurité d'une nuit sans étoiles. L'air était rempli d'une fraîcheur parfumée qui ressemblait à un bienfait du ciel dans les ardeurs d'un orage suspendu sur l'horizon. Aussi Blanche se promit bien de savourer pendant une bonne partie de la nuit ces exhalaisons suaves, qui passent comme un baume divin sur la flamme du front.
Le comte de Sullauze n'avait rien à redouter pour sa fille dans une habitation située aux portes de Paris, entourée de voisins, et sur la limite d'un chemin qui Cdt une
grande rue. Il se retira dans sa chambre avec toute sécurité, sans faire la moindre recommandation de prudence à sa fille. Léonie vint offrir ses services à Blanche , qui la congédia en l'embrassant.
Restée seule, la jeune fille descendit du perron dans une toilette de nuit , et traversant une pelouse de gazon et de fleurs , elle trouva une allée de grands arbres , où l'air et la fraîcheur circulaient comme dans la nef d'une église interdite au soleil. La symétrie des allées vertes invite aux longues promenades. Blanche trouva cet endroit délicieux, et en marchant avec lenteur sur les herbes, elle sentit avec délices que le calme revenait dans sa têî«, trop excitée par les émotions de ce jour.
Tout à coup, comme elle passait devant un arbre, elle vit une main énorme tomber sur sa bouche... Un cri d'effroi violemment refoulé dans la poitrine étouffa la pauvre fille; elle perdit connaissance et tomba sur le gazon.
A l'aube du lendemain , le comte de Sullauze, levé de bonne heure, selon ses habitudes de vieux soldat, descendit dans le jardin, et entendit des plaintes sourdes du côté de l'allée ; il courut dans la direction, et la main qu'il incrusta sur son front en retomba lourdement
C'était sa fille! c'était le crime sans criminel. Le malheureux père rappela son énergie ; il souleva Blanche dans ses bras, la porta dans la maison, la déposa sur un lit, et lui prodigua, en pleurant, les premiers soins qui rendent ù la vie et au désespoir.
Lia Recherche*
A dix heures du matin, le comte de Sullauze s'était composé un visage calme, et il disait à Léonie :
— Ne vous affligez pas ainsi, ce ne sera rien ; un médecin n'est pas nécessaire. Blanche, après une journée très-chaude, a été surprise par l'humidité de la nuit. Elle dort maintenant, et le sommeil la remettra tout à fait. N'allez pas ê-tre trop triste devant le comte San-Nereo; vous savez combien il est soupçonneux : il se livrerait à des folies. Évitons un esclandre. Léonie, au nom du ciel, suivez bien tous mes conseils.
La bonne vieille essuya furtivement quelques larmes, et promit d'obéir. ,
Un observateur aurait lu dans les yeux du comte de Sullauze que le cœur du père et du soldat avait pris une énergique et violente résolution.
Un instant après, la sonnette de la grille se fit entendre.
— C'est lui ! dit le comte ; et, se retournant vers Léonie, il ajouta : Restez, je vais ouvrir.
M. de Sullauze se roidit sur ses pieds, essaya sa voix, passa vivement la main sur son visage pour colorer sa pâleur, et marcha vers la grille d'un pas résolu. • La grille ouverte, San-Nereo entra joyeusement, comme un amoureux, à l'expiration du futur, et serra la main de M. de Sullauze avec une affectation déjà liliale.
— Nous n'allons pas trop bien ce mutin, dit le beau-
père en entraînant San-Nereo vers l'allée cpii ne conduisait pas à la maison.
— Qui ne va pas trop bien ? demanda le jeune homme en ouvrant ses grands yeux noirs.
— Ma filîe, reprit de Siillauze d'un ton calme.
— Mademoiselle Blanche est malade?...
— Oh! ce n'est rien, j'espère, poursuivit de Sullauze; la journée d'hier lui a fait du mal. Elle a passé une nuit fort agitée. Vous avez remarqué hier son exaltation à propos de Paris ; cela n'était pas naturel ; il y avait déjà un principe de fièvre.
— Avez-vous appelé un médecin? demanda vivement San-Nereo.
— Un médecin l dit le père avec l'embarras d'un homme qui ne s'attend pas à une question dangereuse, un médecin ! Oh ! il n'y en a pas. . . et ici, d'ailleurs, à Saint-Mandé. . . Je n'ai point de confiance en des médecins de village...
— Ma calèche est là, tout attelée encore, dit le jeune homme en se retournant vers la grille ; en trois quarts d'heure je vous ramène un médecin de Paris.
— Non, dit le père en arrêtant San-Nereo par le bras, c'est peu de chose, je vous dis ; cela ne vaut pas une visite de médecin...
— Alors, je puis la voir, interrompit le jeune homme en prenant la direction de la maison.
— Elle dort, elle dort, dit de Sullauze en arrêtant une seconde fois San-Nereo ; le sommeil est le meilleur des médecins pour les fièvres de cerveau.
— Alors, reprit le jeune homme, j'attends son réveil, et je verrai s'il y a du mieux ou s'il faut courir à Paris.
De Sullauze ne répondit rien.
Après quelques instants de silence, San-Nereo ajouta ;
— Eh bien ! comte Gaétan, vous ne décidez rien? Tout cela me paraît bien étrange, je ne vous comprends pas.
— Mon «;her San-Nereo, dit de Sullauze avec mélancolie, vous ne pouvez pas voir ma fille aujourd'hui...
— Mais votre fdle est ma femme I interrompit le jeune homme.
— Pas encore... reprit le père d'une voix tremblante.
. — Pas encore î répéta San-Nereo, que dites-vous? on publie nos bans demain.
— Demain, demain... dit le père en secouant la tête d'un air alarmant.
— - Oh! ceci est trop fort! s'écria San-Nereo; il y a un mystère que vous m'expliquerez ; je l'exige, c'est mon droit.
La dissimulalion ne peut longtemps se soutenir sur des lèvres habituées à la franchise; le comte de Sullauze, poussé à bout, éclata :
— Comte San-Nereo, dit-il d'un ton ferme, point de bruit, point de scandale. Ma fille peut nous entendre, et ceci est une affaire de vous à moi. Oui, il y a un mystère, et je vous prie de le respecter, puisque je ne veux pas le dévoiler en ce moment. Les bans ne seront pas publiés demain ; votre mariage est suspendu et non rompu. Voilà ce que j'ai décidé dans ma volonté de fer. Ne m'interrogez plus, je n'ai rien à vous répondre. Brisons là.
Un accès de rage agita San-Nereo de la tête aux pieds; il croisa les bras sur sa poitrine, et dit avec un sourire afîreux :
— Je comprends, je comprends...
— Eh bieni que comprenez-vous? demanda sèchement de Sullauze.
— On est revenu à un premier amour, poursuivit le jeune homme.
— Vous ne, comprenez rien du toul, interrompit brusquement le père. Écoutez, mon cher San-Nereo, vous n'êtes pas heureux dans vos soupçons ; ils n'ont pas l'ombre du sens commun. Si, en ce moment, je disais la vérité à un homme de votre caractère, ma vérité serait traitée de mensonge; je ne la dirai pas, foi de colonel, comte Gaétan !... Mais attendez, mon cher fils, attendez, vous dis-je, ne vous désespérez pas ainsi; ne pleurez pas comme une femme; vous me brisez le cœur... Il y a eu une fatalité... ne m'interrogez pas. . . Oui, j'ai été heureux quarante ans. . . c'est trop pour un homme... le malheur m'a frappé !
Les larmes étouffèrent la voix du comte Gaétan; il saisit la main du jeune homme et la serra; puis, dominant cet accès de douleur, il poursuivit ainsi :
— Mon enfant, j'ai là, dans la tête, une idée fixe, et rien au monde ne peut l'en arracher. Je ne vous accorderai rien, je ne vous répondrai rien; je ne vous céderai pas. C'est pour notre bonheur à tous que je dois agir. Retournez à Paris, ne vous montrez pas en public ; vivez seul ; ne confiez à personne vos douleurs, et attendez ; vous recevrez une lettre de moi... Quand?... je l'ignore; je ne fixe aucune date... trois jours, trois mois, trois ans... Vous êtes jeune, vous avez du temps à perdre ; sachez le faire courageusement. Et surtout point de conjectures ; les conjectures sont des erreurs; vous ne devineriez rien. Vivez sans penser. Ayez foi dans la parole de l'ami de votre pèie et de votre ami. Je vous promets de vous écrire, je vous écrirai. Le désespoir est la ressource des faibles. Soyez fort, mon enfant; prenez exemple sur moi. Vous me voyez debout,
eh bien ! pas un de ces nuages qui sont sur nos têtes ne renferme un coup de foudre plus terrible que celui qui m'a frappé aujourd'hui.
San-Nereo , anéanti par ces paroles, s'appuyait contre un arbre, et ne répondait que par les pleurs du désespoir.
— Mon cher fils, poursuivit le comte Gaëtân , je vous crois assez fort pour supporter un malheur, ne me désabusez pas. Nous avons, vous et moi, une rude épreuve à traverser ; associons nos courages , et Dieu nous aidera I Croyez-moi, croyez un ami, un père; partez! laissez votre destinée en mes mains ; vous ne pouvez rien faire pour moi; résignez-vous, et sachez attendre...
— Et ne rien savoir! ne rien savoir I interrompit le jeune homme, en frappant son front,.
— Vous saurez! quand le jour sera venu de savoir, ajouta le père; nous avons déjà trop prolongé cet entretien. Venez; embrassez-moi, mon enfant, et arrivez quand je vous appellerai.
Le jeune homme se roidit sur ses pieds, essuya ses larmes, embrassa le comte Gaétan, et convaincu que tous ses efforts étaient inutiles pour obtenir le moindre éclaircissement, il regagna la grille d'un pas rapide et disparut.
Le comte Gaétan, resté seul, prêta l'oreille aux bruits du dehors, et lorsqu'il entendit rouler la voiture de San- Nereo sur la route de Paris, il sortit du jardin pour voir si le crime n'avait pas laissé quelques indices h l'extérieur. En longeant le mur de clôture, il vit, sur le sable et les herbes, deux traces de roues, qui, d'abord assez éloignées, se rapprochaient sur un point contre le mur, et indiquaient visiblement qu'une voiture avait servi à l'escalade
(lu criminel. Les vestiges des pieds d'un cheval et du fer des roues annonçaient un tilbury élégant, et conséquemment un criminel de bonne maison. Sur ce même point, le sommet du mur, hérissé de petites plantes pariétaires, gardait les traces d'une dévastation récente, et en examinant avec attention , on découvrait là deux légères excavations parallèles qui paraissaient avoir servi à accrocher une échelle de corde, pour faciliter la sortie du criminel. De l'autre côté du mur, dans le jardin, d'autres vestiges donnaient raison à cette conjecture ; des pointes de pieds avaient crevassé le ciment, par intervalles, et à des distances d'échelons. Le comte Gaétan, qui voulait instruire cette affaire criminelle, pour son propre compte, prit minutieusement la mesure des moindres traces que le criminel avait laissées des deux côtés du m^ur.
Porter une plainte publique en justice, lancer la police sur la trace du criminel, convoquer la curiosité de l'Europe à des assises solennelles, livrer une jeune fille aux dangers des plaidoiries, et lui faire raconter en public, à elle-même, les incidents d'une nuit épouvantable, voilà ce qu'aurait pu faire le comte Gaétan s'il eût suivi la marche ordinaire des procès criminels ; mais voilà ce qu'il ne fit pas. Au reste, il aurait trouvé dans le caractère de sa tiile un obstacle invincible , s'il eût voulu ébruiter le crime. Blanche se serait brisé le front contre la grille de fer du jardin, s'il eût fallu la franchir pour se rendre en justice. Le père et la fille %q trouvaient ainsi parfaitement d'accord sur ce point.
Le comte Gaétan loua une petite maison dans le voisinage du Luxembourg et y conduisit sa fille le lendemain même ; il eut recours à des mensonges obligés pour lui
développer un nouveau plan au sujet de son mariage avec San-Nereo, et comme il se disposait à faire chaque jour de longues absences , il prit l'excuse fort naturelle qu'il avait de grands devoirs de convenance à remplir auprès du jeune comte, et qu'il s'était engagé à le voir tous les jours. Il lui fallut encore donner quelques raisons plus ou moins spécieuses pour expliquer la transformalion qui allait s'opérer dans sa personne. Le comte Gaétan rasa sa moustache blanche, fit teindre en noir ses cheveux gris, remplaça les lunettes d'or par un lorgnon mobile, serra sa taille svelte dans un frac à la mode nouvelle, se rajeunit ainsi de quinze ans, et il parut un soir, comme pour la première fois de sa vie, sur le boulevard Italien, en murmurant tout bas cette phrase, qui exprimait sa première pensée, la pensée d'inspiration, la pensée qui vient du ciel : — Le coup pari d'ici !
Le comte Gaétan, parmi ses facultés naturelles ou acquises dans une longue période de voyages, avait cette perception délicate qui sait hre les pensées à travers la transparence des physionomies; faculté qui n'est pas toujours infaillible, au premier coup d'œil, mais qui trompe bien rarement, si elle s'exerce à la longue sur le même sujet d'observation. Plein de confiance en lui, le comte se donna les airs d'un habitué du boulevard, et affectant des regards distraits, il se mit à examiner tous les jeunes gens, assis, ou en promenade, dans ce coin si animé de Paris. Soii raisonnement était juste. « Il est impossible, pensait-il, qu'un homme chai'gé d'un crime si récent, ne laisse pas percer, par intervalles, sur sa figure, le sombre reflet d'une pensée inquiète, voilà ce qu'il faut saisir au vol. » Au reste, ce travail d'inspection se trouva simpUfié
tout de suite, et réduit à des proportions fort simples. Le seul indice que Blanche avait pu fournir à l'interrogatoire de son père, était suffisant; celte main large et vigoureuse qu'elle avait sentie tomber sur sa bouche comme un bâillon d'airain, était comme l'échantillon de la conslitulion physique du criminel. Dans celte foule d'hommes concentrés sur le boulevard, bien peu restèrent donc soumis à leur insu à une observation minutieuse, et ceux-ci ne donnèrent aucun résultat satisfaisant; ils avaient les apparences qui autorisaient les premiers soupçons , mais leurs figures étaient si gaies, leurs conversations si bruyantes, leurs allures si étourdies, leurs yeux si honnêtes d'expression, qu'il fallait renoncer à découvrir un bandit nocturne chez eux. Le comte Gaétan ne s'attendait pas à réussir le premier soir, mais il restait inébranlable dans sa conviction : le coupable était naturel de cette zone; il pouvait s'en écarter quelquefois pour les distractions des théâtres, des soirées, des courses champêtres; mais la force de l'habitude devait le ramener tôt ou tard sur son terrain de prédilection, et il serait d'autant plus aisément reconnu qu'il apporterait un visage tout nouveau à ce tourbillon de visages déjà observés, connus et absous.
Le comte Gaétan apportait aussi à ce travail la vertu qui arrive à tout, la patience ; la patience qui ne compromet jamais la réussite par une précipitation élourdje, qui ne s'irrite jamais des obstacles, qui sait renvoyer au lendemain l'œuvre inachevée la veille; aussi, après plusieurs jours perdus, il recommençait ses études avec le calme du début, ayant toujours la même confiance dans la valeur de son idée, et s'étonnant parfois de la quantité d'honnêtes gens qui circulent en public, dans notre siècle
de corruption, puisqu'il lui était impossible de surprendre un remords, un souvenir criminel, une pensée perverse sur tant de visages soumis à sa pénétrante observation.
Un soir, au coup de sept heures et demie, le comte Gaétan vit un tilbury s'arrêter sur la ligne du trottoir. Deux jeunes gens descendirent et vinrent se mêler aux promeneurs. L'un des deux était d'une haute taille, et labourait la foule avec des coudes métalliques ; les éclats de rire qu'il poussait en écoutant son compagnon avaient une gaieté fausse , et ils s'éteignaient subitement, sans transition, dans une contraction farouche du visage. Il tenait dans sa main gauche des gants froissés, et la droite nue faisait manœuvrer un cigare avec une précipitation qui multipliait les bouffées de fumée, contrairement à l'usage méthodique des fumeurs épicuriens et réguliers.
Déjà mis en éveil de soupçon par le tilbury, le comte Gaétan examina ce jeune homme par un coup d'œil qui embrassa l'ensemble et les détails, et une voix sembla dire à son oreille : — C'est lui ! Aussitôt il fit taire énergiquement son émotion, et ménageant ses pas avec adresse, il suivit le sillon des deux amis, se rapprocha d'eux, les serra de près dans la foule, puis les dépassa, en essayant, dans toutes ces évolutions, de recueillir quelques paroles. Une seule phrase se détacha claire delà bouche de l'autre :
— Je te parie, disait-il, que nous la verrons ce soir au Ranelagh.
Dans toutes les entreprises, on a beau organiser un plan primitit, un incident non prévu arrive, le plan est renversé; un nouveau et bien meilleur surgit dans le front illuminé soudainement; c'est celui-là qu'il faut suivre, on le suit.
Le comte Gaétan se jette dans un coupé de remise, court chez lui, pour annoncer à sa fille qu'une affaire trèsgrave le retiendra en ville fort tard. Au retour, en traversant la rue Vivienne, il achète quelques bijoux de prix, avec l'espoir vague d'en tirer un profit pour son affaire, et à neuf heures il était sur la route du Ranelagh.
Quand il arriva, la foule n'était pas grande, et le comte Gaétan s'aperçut du premier coup d'œil que le jeune homme attendu manquait encore à la réunion. Les préludes de la première contredanse résonnaient dans l'orchestre, et ces joyeux sons, répandus par la brise de la nuit dans les allées du bois, attiraient les retardataires et doublaient l'élan des équipages sur les limites de Passy. Favorisé par l'éclat des lumières et les mensonges de la nuit, le comte Gaétan ne paraissait pas trop éloigné de l'âge heureux où la danse est permise ; il engagea donc la première beauté, laide ou non , au hasard, celle qui lui tomba sous la main ; et cette préférence excita bien des jalousies dans le voisinage, car le comte avait composé habilement son extérieur, et totit, dans sa toilette, sa démarche et la distinction de ses bijoux, annonçait l'homme opulent, l'homme adoré des femmes, même avant d'être connu.
Au milieu de la contredanse, le comte Gaétan eut la satisfaction de voir arriver les deux amis dans le cercle des spectateurs du bal j bien sûr d'être distingué au milieu des autres danseurs vulgaires, il s'applaudit du hasard qui permettait de prendre au début une si belle position de partie. Le criminel présumé entrait au Ranelagh; il se posait d'abord en spectateur, passait à l'inspection le personnel dansant des deux sexes, et distinguait,— chose aisée
24 ÏÏNE HISTOIRE
entre vingt cavaliers d'origine équivoque, un homme aux belles manières , aux poses naturelles et charmantes , un danseur d'élite qui semblait s'être échappé d'un salon aristocratique pour savourer furtivement, et avec délices, le fruit défendu d'un bal du Ranelagh. Qui aurait pu supposer que tout était faux, excepté les bijoux, dans cet homme si naturellement absorbé par le bonheur du momicnt?
La contredanse finie, le comte Gaétan salua gracieusement sa danseuse d'occasion, et, le lorgnon à l'œil, il examina les nouvelles femmes du bal, comme un danseur acharné qui fait sa liste pour toute sa nuit; mais ses yeux ne regardaient jamais dans leur direction apparente ; un homme seul peuplait ce bal ; le comte Gaétan ne le perdait pas de vue dans le tourbillon de la foule, et il prit encore un intérêt plus vif h ses mouvements, lorsqu'il le vit s'approcher d'une femme jeune et belle que son ami lui présentait avec une parodie de cérémonial. Peu après, l'orchestre exécuta un prélude de valse.
Et le jeune homme lit groupe avec cette femme, et se mit à décrire des ellipses immenses en emportant sa valseuse, sous la pression d'une main énorme, que recouvrait un gant fait sur mesure , car aucun gant n'avait pu prévoir cette main. A l'expression des yeux et au perpétuel mouvement des lèvres du valseur, comme aux minauderies de la femme, le comte Gaétan comprit qu'il s'agissait, non pas d'une rencontre fortuite, mais d'un de ces caprices qui sont les passions des bals publics et se prolongent quelquefois jusqu'à la fin de l'élé. C'était, à coup sûr, la femme annoncée par l'ami du boulevard. La chose admise, le comte Gaétan sortit de la grande salle et s'enfonça dans les ténèbres les moins illuminées du jardin,
DE FAMILLE t5
pour donner un peu de fraîcheur à son front, faire des corrections à son plan, dans le calme de la pensée, et ne rien compromettre par la précipitation, cette ennemie du succès.
Après la valse, le coupable présumé prit le bras de son compagnon et l'entraîna au jardin ; il avait des confidences à lui faire sur la scène de la valse. Gaétan suivit une allée détournée, rentra au bal, et se présentant à la même femme avec cette politesse qui honore, il l'engagea pour la première contredanse; mais il arrivait trop tard : trois numéros prédécesseurs figuraient déjà sur V agenda du bal.
— Je vais toujours attendre mon bonheur, dit le comte en s'inclinant avec respect, comme il eût fait devant une duchesse. La jeune femme, éblouie et charmée, accorda le numéro quatre avec un enthousiasme de bon augure, et lança au comte un regard tout lumineux d'avenir.
Cependant, le comte Gaétan ne commit pas la faute de se reposer pour attendre son tour de contredanse ; il trouva aisément sur les banquettes du bal des comparses négligées et des Ariadnes disponibles qui ne donnaient pas de numéros et se levaient d'un bond pour répondre au premier appel.
Quand l'heure du numéro quatre sonna, le comte Gaétan se mit en ligne avec sa danseuse. Pendant les préliminaires et les évolutions des chercheurs de vis-à-vis, il la regarda très-minutieusement et sans maladroite affectation : c'était une belle et fraîche blonde de vingt -quatre ans au plus, avec une toilette d'été fort simple et surtout remarquable par l'absence de bijoux, ce qui annonçait un noviciat sans exigences ; le regard qui tombaii de ses grands yeux velours d'iris exprimait une vivacité char-
mante, une intelligence naturelle et beaucoup de douceur. Par intervalles, un nuage de tristesse voilait son visage ; mais l'éclair, du sourire luisait tout de suite, et chassait une de ces pensées sombres qui s'élèvent trop souvent dans le cœur des femmes déshéritées de tout avenir. Elle se nommait, d'après sa carte de visite, Isaure Saint- Martin.
— Vous paraissez aimer beaucoup la danse? dit-elle d'un ton leste au comte Gaétan, avant le premier coup d'archet.
— Oh! passionnément, dit le comte; si j'habitais Paris, je ne manquerais pas un bal.
— Ah! monsieur habite la province?
— Hélas I il le faut bien, madame, toutes mes propriétés sont dans la Brie ; mais si la Chambre nous accorde l'embranchement du chemin de fer, mon château se trouvera à deux pas de la station, et, pour ainsi dire, aux portes de Paris.
Isaure prit alors la pose grave d'une femme qui a l'honneur de danser avec un riche propriétaire et un châtelain.
— Et vous viendrez alors plus souvent à Paris? dit-elle en maniant à l'espagnole son éventail.
— Oh ! mon plan est arrêté, madame ; je viendrai à Paris trois fois par semaine... Surtout, ajouta-t-il d'un ton adroitement mystérieux, surtout si je suis attiré dans la capitale par des motifs d'agréments.
— Ah l mon Dieu 1 dit Isaure avec un soupir, qu'on est heureux d'être riche !
— Oui, reprit nonchalamment le comte ; la richesse donne de grandes joies, parce qu'elle donne cent occasions de faire du bien. Mais l'homme riche qui garde son or et ne vient en aide à personne est un être malheureux.
Ce dialogiie était brisé, repris, interrompu, selon les exigences des figures qui déplaçaient les deux interlocuteurs ; mais la jeune femme n'avait rien perdu des paroles de son riche danseur, et elle cherchait , dans îe recueillement d'un solo de contredanse, un expédient honnête pour éprouver le naturel généreux de ce noble inconnu.
— Venez-vous souvent aux bals du Ranelagh? reprit le comte.
— Oh! je n'en manque pas im, monsieur; que voulezvous que fasse une veuve? On s'amuse, au moins, ici, et chez soi, on s'ennuie à la mort; mais je ne fréquente que le Ranelagh, parce que c'est le bal comme il faut. Les femmes qui se respectent peuvent y venir... seulement, cela coûte fort cher. Je paye toujours quatre heures de nuit de mon coupé de remise, et une course hors barrière pour venu'. C'est ruineux, comme vous voyez.
— Abonnez-vous chez Spiégler...
— Eh bien! quand je m'abonnerais, il faut toujours payer l'abonnement.
— Non, madame.
— Comment, non! chez Spiégîer, on s'abonne gratis?
— Pas précisément ; mais un autre peut payer.
— Un autre ! Ah ! monsieur, on voit bien que vous habitez la province I Les hommes sont tous d'une avarice ! les plus riches vont en omnibus. Comment voulez-vous qu'ils payent les abonnements chez Spiégler!
— Vous ne m'avez pas laissé achever, madame; Spiégler est le fils de mon vieux jardinier, j'ai fait les frais de son étabhssement, je l'ai commandité. Ainsi, tous les soirs de Ranelagh, dès neuf heures, vous aurez un coupé à votre porte, et vous le garderez toute la nuit. Cela ne vous coù-
fera rien ni à moi non plus... Aurez-vous la bonté, madame, de me donner voire adresse?
— Mais, monsieur, dit la jeune femme en mettant un saut de joie sur le compte d'une contredanse, mais c'est charmant, ce que vous m'offrez là!
— Une bagatelle, madame ; seulement, je vous prie de n'en parler à personne; on m'accablerait de demandes d'abonnements gratuits . . .
— Oh ! monsieur, il me sera facile d'être discrète, je vous en réponds.
— Madame, vous avez oubhé de me donner votre adresse.
— Ah! c'est ju'ste!... Madame Isaure Saint-Martin, 67, rue de Provence.
— Madame, après-demain, à neuf heures, le coupé commencera ses stations à votre porte.
Isaure serra énergiquement la main que le comte lui présentait dans un chassé-huit.
La contredanse terminée, le comte offrit son bras à Isaure, en lui proposant, pour cause de chaleur excessive, un tour dans le jardin : ce qui fut accepté.
Une Soirée rue de Provence.
Le comte Gaétan s'avançait dans le jardin , et paraissait contempler avec bonheur cette hilarité lugubre qui règne dans les bals publics , lorsque les tristesses des femmes et les ennuis des hommes se traduisent en éclats de rire sans motifs.
— Vous aimez donc beaucoup ces espèces de bals? demanda Isaure, pour renouer l'entretien.
— Je les aime comme à dix-huit ans... Savez-vous, madame, ce que je regrette aujourd'hui?
— Ah! aujourd'hui, vous regrettez quelque chose ! re« marqua Isaure, avec un ton léger de coquetterie... Voyons, monsieur, que regrettez- vous?
— Le quadrille danois; vous êtes trop jeune, madame, vous n'avez pas entendu ce quadrille. C'est le chef-d'œuvre deMusard, l'inventeur de la contredanse. Un quadrille merveilleux, qui vous piquait aux pieds comme une tarentule. Il fallait l'entendre à Tivoli! un jardin public superbe... Vous n'avez pas connu TivoU?
— Non, monsieur; était-ce mieux que le Ranelagh?
— Cent fois mieux!... C'était en mil... mil... huit cent... trente-six ou sept... Il y avait un orchestre en plein air... trente musiciens de choix... Musard conduisait... Oh 1 le beau temps ! . . . Vingt mille personnes dans le jardin ; une rotonde comme un décor d'opéra ; on y prenait des glaces... Un thécâtre, un tir, un jeu de bagues... Quand les premières notes du quadrille danois éclataient dans le cornet à piston de Dufresne, c'était un délire général, une vraie bacchanale ; les têtes n'étaient plus maîtresses des pieds ; on dansait partout, et ceux qui étaient assis étaient obligés de se lever ; on prenait leurs chaises, et on les brisait en mesure sur un air noté, il ne restait plus une chaise debout dans le jardin. C'était superbe!
—Vraiment ! dit Isaure, vous parlez de cela avec un feu qui me ferait aimer ce quadrille danois. Nous ne voyons rien d'aussi gai à présent. Aussi, voyez comme ce jardin est triste. Il faudrait casser bien des chaises pour m'égayer un peu.
— Allons donc ! que dites-vous, madame? Comment, h votre âge, vous auriez besoin du quadrille danois pour vous égayer?
En disant ces mots, le comte lança un regard vif et pénétrant sur la jeune femme.
— Ah! mon Dieu, oui! dit ïsaure avec un soupir.
— Mais pourtant, madame, vous paraissez fort gaie, même en l'absence de tout quadrille !
— On parait toujours ce qu'on n'est pas, monsieur.
— Vous avez des raisons sans doute...
— Des raisons ! interrompit ïsaure ; je voudrais bien avoir des raisons pour" être triste. On se débarrasse de ces raisons, et la gaieté revient.
— Ah! je comprends, dit le comte d'un ton d'intérêt mal déguisé... je devine ce que vous désirez...
— Peu de chose, monsieur : le bonheur.
Il y eut un moment de silence entre nos deux interlocuteurs du jardin du Ranelagh.
— Au reste, continua ïsaure, je suis folie de vous dire ces choses-là; je me porte tort à vos yeux ; mais c'est plus fort que moi. Après deux contredanses, je deviens si triste, que ma mauvaise humeur s'échappe et trahit ma pensée. Tant pis I on ne peut pas toujours porter un masque sur son visage, cela étouffe. Laissez-moi respirer un peu, et ensuite j'aurai encore l'air de rire de bon cœur. Ah ! monsieur, ce n'est pas gai de savoir qu'une femme comme moi n'est rien, ne compte pour rien, n'existe pasï... Mais je suis stupide, rentrons au bal, et excusez-moi, monsieur.
— Mais, dit le comte avec une émotion déguisée, rien ne vous oblige à quitter sitôt le jardin... à moins que...
— A moins que . répéta Isaurc en souriant et sur un ton interrogatif.
— Pardon, madame, ajouta le comte d'un ton insouciant, j'ai vu tout à riieure deux jeunes gens qui paraissent vous connaître... et...
— Ah! oui, interrompit Isaure, je connais un de ces jeunes gens... c'est-à-dire je le connais pour avoir dansé deux fois avec lui... Je ne sais pas son nom; il m'a présenté l'autre, son ami, un grand diable qui n'en finit pas. Je leur ai promis deux contredanses. Le petit a l'air trèsbête, mais bon enfant ; le grand ressemble à un tambourmajor déguisé en monsieur i Tiens ! voilà ma gaieté qui me revient !
— Je vous demanderai la permission , dit le comte , de fumer, sous ces arbres, une cigarette ! c'est une habitude que j'ai prise en Espagne...
— Comment donc! dit Isaure; je fume aussi ; toutes les femmes du grand monde fument. C'est du meilleur ton.
Le comte s'approcha d'un lampion , ôta son gant de la main droite , et tout en confectionnant avec lenteur deux cigarettes, il fit étinceler, aux yeux d'Isaure, deux bagues de pierreries sur ses doigts. Cela fut fait avec un naturel qui excluait toute idée d'ostentation.
Les yeux de la jeune femme ne regardaient pas les cigarettes.
Ces pierreries étaient irritantes, et Isaure ne put retenir cette exclamation :
— - Monsieur, vous avez là deux bijoux qui ressemblent au bonheur comme deux gouttes d'eau.
— Ahl ceci? dit le comte d'un ton dédaigneux. Oh î je n'ai aucun mérite à porter des bijoux. Mon père a fait sa
fortune dans le commerce des diamants ; il avait une maison à Hyder-Abab... Dans les balayures de l'héritage, nous avons trouvé une assez grande quantité de ces joujoux d'enfant. . .
— Joujoux d'enfant î dit Isaure ; on trouverait beaucoup de grandes personnes qui auraient le goût de ces enfantillages.
— Voyons si vous êtes de mon avis, dit le comte ; laquelle de ces deux bagues préférez-vous?
— Je les préfère toutes les deux, dit lestement la jeune femme, dont les grands yeux bleus, animés par le feu de la convoitise, semblaient refléter l'éclat des diamants.
-— Mais s'il s'agissait de choisir? ajouta le comte.
— Je choisirais les yeux fermés, reprit Isaure.
— Eh bien ! fermez les yeux, dit Gaëtan.
Une mélodie joyeuse courut sur les lèvres d'Isaure ; elle ne se fit pas répéter l'ordre, étendit la main, et choisit sans voir.
— Le comte Gaëtan ôta de son doigt la bague touchée, et la présenta gracieusement à Isaure, qui n'osait avancer là main pour la recevoir.
— Je vous remercie de la bague que vous me laissez, dit-il ; j'y tiens beaucoup. Le hasard m'a favorisé.
Elle est incalculable, la somme de joie qui entre au cœur d'une femme, quand le premier diamant étincelle sur son doigt. Isaure ne se possédait plus; elle aurait voulu montrer son trésor à tout le bal ; mais le comte lui ayant fait la même recommandation que pour le coupé , elle remit son gant, et ensevelit la bague pour ne pas déplaire à un homme dont la générosité ne devait pas probablement s'arrêter en si beau chemin.
L'orchestre exécuta une nouvelle gamme de rappel ; le comte Gaétan tira sa montre , et fit un mouvement brusque, comme un jeune homme en tutelle attardé par les distractions enivrantes du bal.
— Diable ! dit-il en riant, le portier de mon hôtel va se scandaliser; me voilà perdu de réputation. Je me sauve. Veuillez bien excuser un provincial qui est esclave de minuit.
11 salua pour prendre congé.
-— Vous ne me donnez donc pas le temps de vous remercier? dit Isaure.
— Vous me remercierez après-demain, dit le comte en serrant la main offerte; j'espère bien que la complaisance de mon portier me donnera une permission de minuit.
Le comte traversa le jardin, fendit la foule, chercha son coupé dans la ligne de l'avenue, et reprit la route de Paris.
Chemin faisant, il pensait à tous les incidents de cette soirée, et s'applaudissait de sa conduite ; surtout il se féUcitait d'avoir imposé l'inaction à sa juste fureur, en présence de ce jeune homme qui était évidemment le criminel de l'ermitage de Saint-Mandé.
Après tout, pensait-il, je dois marcher à mon but sans m'écarter de ma ligne de sagesse. Dans la marche ordinaire de la justice humaine, un juge d'instruction, un ministère public quelconque interrogent un prévenu, et s'ils le reconnaissent innocent, ils le rendent à la circulation. Ces deux magistrats n'y perdent rien ; cela leur est bien égal. Mais moi, si je fais un esclandre, si j'attaque à faux, si je tombe en public sur un innocent, je donne l'éveil au vrai coupable, qui prend désormais ses mesures de précaution contre moi, et toute satisfaction possible m'est
interdite à jamais. Le crime triomphe et m'insulte après m'avoir iîétri.
Et en récapitulant son plan de conduite, il maintint, après chaque article, ces trois mots :
— Point de précipitation I
A la seconde soirée du Ranelagh, le comte Gaétan avait fait encore quelques progrés vers la réussite. Se souvenant d'une phrase qu'Isaure avait laissée tomber dans leur premier entretien, il lui avait dit adroitement :
— Vous ^ous ennuyez, dites-vous, dans vos soirées, lorsque vous ne les passez pas au Ranelagh; eh bien! pourquoi ne faites-vous pas comme tout le monde? Pourquoi n'invitez- vous pas , deux fois par semaine , vos connaissances à un thé? On ferait une petite partie, un lansquenet modéré, ou tout autre jeu, jusqu'à minuit ; ce serait autant de gagné sur les jours sans bal. Il y a même beaucoup de femmes très -honorables qui retirent un joli bénéfice de ces soirées ; elles y gagnent le thé, les cartes et les bougies, et même davantage. Essayez.
Isaure avait écouté cette proposition avec des yeux ravis, et elle réfléchit quelque tenips pour se détailler à ellemême tous les obstacles qu'elle trouvait et qu'il fallait détruire.
— Oui , dit-elle ensuite avec un soupir ; votre idée est excellente; mais... oh! si vous saviez tout ce qui me manque pour donner un thé?
— Et que vous manquc-t-il? demanda le comte.
— Ce n'est pas le thé, reprit Isaure en riant, c'est tout le reste.
— Voyons 1 insista le comte.
— D'abord, il me manque une femme de chambre. J'ai
une paysanne picarde qui parle comme dans les vaudevilles et qui est coiffée comme un chien fou. Elle prétend que c'est la mode dans son pays.
— Vous louerez une femme de chambre parisienne, à l'agence Moisson, passage du Caire.
— Au prix du coupé ? demanda îsaure en riant.
— Au même prix, madanie, je verrai Moisson.
— Bien, reprit Isaure, j'aurai une femme de chambre de remise, à l'heure; cela me rappelle aussi qu'il me manque une pendule... une pendule sérieuse. J'en ai une en porcelaine, mais elle n'a pas de cadran... puis-je louer aussi une pendule à l'heure?
— Non, vous trouverez demain sur votre cheminée une pendule sérieuse qui m'embarrasse chez moi et qui perd son temps dans un salon abandonné ; elle ne demande pas mieux que de sonner; vous m'obligerez en l'acceptant.
— Oh ! monsieur ! dit Isaure toute joyeuse ; vous êtes adorable ! vous n'êtes pas un homme !
— Surtout, encore une fois, reprit le comte, je vous recomiliande le secret.
— Soyez tranquille, monsieur, on dit que les femmes ne savent pas garder un secret; ce sont les hommes qui ont fait courir ce bruit ; ils mettent ainsi toutes leurs indiscrétions sur notre compte.
— Et après ? interrompit le comte.
— Après, reprit Isaure; il me manque encore tout le reste.
-—Dites, madame, faites un inventaire en bloc; au reste, ce luxe de pauvreté vous honore ; ne me cachez rien.
— Voici, monsieur : deux fauteuils habillés, deux chenets à tête de lion, deux candélabres, un cabaret de por-
celaine, un lapis à fleurs, une boîte à jeu, une table ronde, douze cuillers en vermeil, une paire de rideaux brodés ; voilà tout, je crois.
— J'ai pris bonne note de toutes ces bagatelles ; il ne vous manquera rien.
— Ahî vous croyez, monsieur, qu'il ne manquera rien! reprit Isaure. Hélas! vous êtes dans l'erreur.
Le comte avait déjà deviné la pensée d'Isaure ; c'était ce qu'il y avait de plus essentiel au fond de cet enr/etien, qui paraissait n'avoir pour objet qu'un achat d'accessoires de salon.
— Il me semble, dit-il en regardant le plafond , il me semble que nous avons épuisé l'inventaire, comme deux commissaires priseurs.
— Voyons, monsieur, reprit îsaure en riant, que faut-il mettre autour d'un thé; vous ne devinez pas?
— Non, madame, dit le comte ingénument.
— n faut mettre ceux qui prennent le thé ! Ah ! vous comprenez, maintenant... On ne loue pas des invités de remise; on n'achète pas des amis au bazar Bonne-Nouvelle.
— C'est juste, remarqua le comte; vous êtes charmante...
— Je n'ai pas même des amis d'occasion, reprit Isaure. Quant aux femmes, ne m'en parlez pas. J'ai vu deux soirées de lansquenet dans ma vie ; il y avait six femmes et douze hommes : ces pauvres diables ont voulu être galants, avec des bancos; ils sont tombés en pleine forêt de Bondy. On leur a fait une souscription pour les ramener chez eux, tous les six, dans une citadine à trois places, après une perte de vingt-deux mille francs. C'était une
ûuit affreuse de décembre, il pleuvait, des rasoirs glacés. «- Cependant, dil le comte, on a toujours quelques connaissances... quelques relations... quelques voisins...
— Ah ! oui, dit Isaure, j'ai deux personnes... oui, celles-là viendront sans se faire prier...
— En voilà déjà deux, reprit machinalement le comte. Vous les nommez?
— Madame Sarlieux et madame Charremont, deux vieilles femmes, très-vieilles, qui n'ont pas le temps de mourir, parce qu'elles ont toujours les cartes à la main.
— Eh bieni dit le comte un peu désappointé, voilà deux bonnes pierres d'attente, deux éléments de thé.. Cela ne suffit pas...
— Je puis encore inviter, reprit Isaure, trois jeunes gens, trois frères qui logent dans la maison. Figurez- vousque ces messieurs sont si polis qu'ils ne se séparent jamais lorsqu'ils me font une visite : ils entrent trois, ils restent trois, ils sortent trois. Est-ce délicat! dites?
— Ils méritent d'être invités, madame... Et maintenant, si vous avez encore deux ou trois personnes... je pense que...
— Ce serait suffisant, interrompit Isaure; oui, avec mon trio délicat... Ah! au fait... je puis encore inviter ces deux danseurs... le grand et le petit... Nous devons daaser justement ce soir ensemble... Je ne les aime pas trof .:.. le grand surtout... Il a un œil de lune rousse qui m'agace les nerfs... Mais enfin, c'est un bon diable... Il joue l'amoureux... Je vous dirai même confidentiellement qu'il m'a écrit deux letlres sentimentales... Pensez-vous que je puisse l'inviter?... Vous avez plus d'expérience que moi... je suivrai votre avis.
Le comte eut l'air de réfléchir .quelcpies instants; il secoua plusieurs fois la tête en sens contraire, comme s'il balançait entre le oui et le non, puis il parut se fixer et dit avec négligence :
— Je ne vois pas d'inconvénient à inviter ce jeune homme; cela ne lui donne aucune espèce de droit sur vous... Seulement, je crois que ses lettres ne s'arrêteront pas à deux.
— Cela m'est bien égal^ je ne crains pas les lettres quand elles sont affranchies =. Voilà donc deux invités de plus... cela suffit...
— Vous verrez, madame, si vous trouvez encore quelques personnes, dit le comte; mais, à tout prendre, cela me paraît suffisant comme à vous.
Cet entretien, frivole en apparence, et si intéressant pour le comte de Sullouze, fut ainsi terminé. La première soirée de thé devait avoir lieu le lendemain.
Nous sommes donc à ce lendemain, dans un petit salon de la rue de Provence, où sont déjà réunies sept personnes, y compris la maîtresse de la maison. Les deux vieilles femmes invitées pour faire nombre et jouer la petite pièce, comme lever de rideau, ont déjà commencé, en tête à tête, un modeste duo de lansquenet. Les hommes causent avec îsaure du bal de la veille. La femme de chambre en location va et vient, s'agite, arrange les fauteuils avec symétrie, entrelient le feu, dispose les bougies, supprime les courants d'air, et se donne enfin toute l'importance possiblepour mériter les largesses des joueurs, qui paraissent tous des hommes opulents.
— Ma belle dame, dit le grand jeune homme que nous connaissons, avez-vous invité ce petit monsieur qui danso de si bon cœur?
— Oui, dit Isaure avec nonchalance, c'est le meilleur enfant du monde ; je lui ai offert une tasse de thé, hier, au Ranelagh ; il a accepté tout de suite, et il m'a promis de Tenir ce soir.
— Comment s'appelle-t-il? demanda l'ami.
— M. de Verri^es, répondit Isaure. C'est un propriétaire de la Brie : il s'ennuie à mort dans son château, m'at-il dit, et il vient passer l'été à Paris pour danser au Ranelagh et partout. Je n'ai jamais vu de femme qui aime le bal comme ce monsieur.
— S'il aime le jeu comri"!e la danse, dit \p grand jeune homme, il jouera avec ces deux dames jusqu'à demain.
L'une des deux vieilles joueuses, piquée de la réflexion, suspendit l'étalage des caries , et regardant le jeune homme par-dessus ses lunettes, elle lui dit sentencieusement :
— Monsieur, vous n'aurez pas le bonheur de rester toujours jeune, et quand vous aurez mon âge, vous aurez des nuits bien longues, si vous n'épousez pas la dame de eeeor.
— Très-bien, madame, dit le jeune homme ; je vous feis banco ; combien avez-vous au jeu ?
— Deux francs, monsieur, et je passe la main.
— Je la prends, reprit-il; nous jouons un jeu d'enfer... Voyons, il y a deux francs?
La femme de chambre ouvrit la porte, et annonça M. de derrières.
Tout le monde se leva, et couvert de son nom d'emprunt, le comte Gaétan de Sullauze entra, présenta ses respectueux hommages à madame Isaure Saint-Martin, et s'assit devant la table sur le fauteuil désit?né.
40 CNE HISTOIRE
— Ah ! monsieur de Verrières, dit Isaure, vous arrivez à propos : nous commençons, et M. Saint-Servais vient de prendre une main. Nous jouons un jeu fou.
— Ce n'est pas mon jeu, dit le comte ; je joue un jeu raisonnable, moi.
— Voyons, madame, dit Saint-Servais, faites-vous mon ba7ico ?
— Qu'y a-t-il au jeu? demanda le comte en ôtant son gant de la main droite.
— Oli ! une somme fabuleuse, dit Saint-Servais ; deux francs !
— J'en fais la moitié, dit le comte.
— Ces messieurs, remarqua Isaure en désignant les autres invités, dédaignent votre jeu; ils attendent, pour se lancer, qu'on joue plus sérieusement.
— A vous dire vrai, reprit le comte Gaétan, moi je redoute ce jeu; il vous entraîne, vous domine, et vous fait aller plus loin qu'on ne voudrait. J'aimerais mieux faire un TNliist à vingt- cinq centimes ]a fiche.
Les deux vieilles femmes murmurèrent, les hommes gardèrent le silence.
— Nous taisons le franc qui reste, dit la plus jeune des vieilles.
Saint-Servais déroula les cartes, gagna le coup, et dit avec une solennité ironique :
— Messieurs, il y a quatre francs.
— Cela s'échauffa, remarqua le comte en fouillant tous les coins de son porte-monnaie.
Isaure hasarda le banco et gagna.
Dès ce moment, la partie fit des progrès rapides. Les invités arrivaient aux pièces d'or. Gaétan secouait la tête,
laissait tomber, en à parie, des monosyliabes plaintifs, et affectait avec beaucoup de naturel la prudence d'un homn>e qui se méfie de son ardeur et sait se contenir. Les deux \'ieilles joueuses, imperturbables dans leur système, déposaient toujours cinquante centimes sur le tapis, quand venait leur tour de prendre les cartes, et le comte attaquait alors résolument ce modeste enjeu que personne ne lui disputait.
— Croiriez-vous, dit-il, qu'au petit jeu que je joue, je perds déjà vingt-cinq francs ?
— Isaure regardait fixement le comte Gaétan pour deviner si sa mauvaise humeur était vraie ou fausse, mais elle n'osait hasarder aucune observation.
Saint-Servais prit les cartes et dit :
— Messieurs, il y a vingt-cinq francs !
— Tout juste ! dit Isaure; monsieur de Verrières, vous pouvez vous rattraper du coup.
— Votre idée est-elle bonne? demanda le comte à la jeune femme.
— Je le crois, répondit Isaure.
— Allons ! répondit le comte d'une voix émue, hanco! Il perdit et se donna un mouvement nerveux bien réussi;
puis, tirant de son portefeuille un billet de cinq cents francs, il le jeta brusquement sur le tapis en disant :
— Je vous dois vingt-cinq francs.
— Le jeu est trop fort, dit l'une des vieilles femmes en secouant la tête.
— Mais c'est toujours ainsi au lansquenet! remarqua le comte en froissant le billet; on commence par dix sous, on arrive au billet de mille ! L'an dernier, chez M. Pelabon, rue Saint-Louis, au Marais... un riche ir.arihand de la
42 rSE HISTOIRE
rue Saint-Denis, retiré des affdires... en famille, nous avons commencé par cinq sous.., devinez ce que j'ai perdu?... trois mille deux cents francs 1... Aucun de ces messieurs ne connaît le whist?... le whist à trois?... le mort ?
— Il y a cinquante francs, dit Saint-Servais.
— Je ne fais pas un sou, murmura le ccmte entre ses lèvres.
Un spectatem' qui eût été dans le secret aurait admiré cette stratégie du comte Gaétan, qui ne faisait jamais une note fausse, qui avait toujours le naturel exigé par la situation, et se gardait bien de compromettre la réussite par un de ces écarts qui peuvent amener un funeste soupçon chez un adversaire méfiant et rusé.
Les autres joueurs élevèrent le banco h la somme de dix louis. Saint-Servais tenait toujours les cartes, et personne ne répondait à sa provocation. On trouvait l'enjeu trop fort ; on craignait une série. Ce refrain irritant : Il y a dix louiSy prononcé sur un ton de psalmodie, parut tout à coup agiter les nerfs du comte Gaétan ; il se leva et dit d'une Toix sourde :
— Je les fais.
Les yeux du comte suivaient avec une anxiété fébrile la cascade de cartes ; sa main frappa le tapis ; il avait perdu le coup. Cette fois, il se fit ressembler au joueur qui a perdu la tête ; il fit banco sur banco, vida bourse, et ayant demandé timidement s'il pouvait jouer un coup de quarante louis sur parole, il le joua et le perdit.
— Je vous dois quarante louis, dit-il en s'asseyant brusquement.
— Monsieur de Verrières, dit Saint-Servais, je ne vous
engage pas à continuer, mais j'accepte toujours votre jeu sur parole.
Le comte Gaétan réfléchit, roula son porte-monnaie entre ses doigts, regarda le plafond, et affectant de prendre tout à coup une détermination énergique, il dit :
— Non, en voilà assez !
Isaure retira les cartes des mains de Saint-Servais, et commanda le thé.
Ij'allée de FObservatoire.
Les teintes de la maiiyaise humeur subirent une dégradation rapide sur le visage du comte Gaétan ; il hasarda un léger sourire, qui semblait demander excuse à la société pour ses emportements de mauvais joueur, et il dit d'un ton radouci :
— Je ne devrais jamais jouer ! Ce n'est pas la perte de l'argent que je redoute, c'est la perte de ma bonne humeur.
On servit le thé. La conversation devint générale ; on parla théâtres et artistes, selon l'usage. Les nouveautés dramatiques furent passées en revue ; chacun fit son feuilleton. Le comte Gaétan se déclara partisan des saines doctrines, et, d'un ton convaincu, il s'échauffa contre les tendances du mauvais goût contemporain. Il cita la Harpe, le Batteux, Doaiairon, et démontra qu'en dehors de ces maîtres il n'y avait que décadence et confusion. Les deux vieiUes femmes dormaient en attendant le jour. Isaure ne voyait pas très-clair dans la conduite qu'avait tenue, toute
la nuit, le comte Gaëlan. Son instinct de femme lui conseillait d'ouvrir la bouche pour lui demander des explications, son intérêt lui ordonnait de se taire. L'intérêt remporta sur l'instinct.
Au point du jour, le comte Gaétan se leva, et tous les invités se levèrent aussi.
— Veuillez bien me donner votre adresse? dit le comte à Saint-Servais ; les dettes de jeu se payent le lendemain.
— Comment! dit Saint-Servais ; à notre première rencontre vous me donnerez cela...
— Oh! non. Permettez-moi d'insister, reprit le comte en riant; quand j'aurai payé ma dette, je ne penserai plus à mon équipée. Laissez-moi me délivrer au plus tôt de ce souci.
Saint-Servais s'inclina, et remit une carte à son débiteur.
Le comte prit congé de la maîtresse de la maison, salua et descendit l'escaUer en fredonnant un air joyeux : c'était une dernière excuse qu'il envoyait pour faire oublier sa mauvaise humeur.
Après la sortie du comte de Sullauze, Isaure témoigna un vif mécontentement, et prononça cette féminine excuse de "migraine, qui est d'ordinaire un congé poli donné à des visiteurs.
Les deux vieilles femmes se levèrent et demandèrent aux jeunes gens si aucun d'eux ne demeurait dans le quartier Rochcchouart, toujours dangereux pour les femmes, à une heure avancée de la nuit.
C'était solliciter indirectement le bras officieux d'un cavalier accompagnateur.
Les jeunes gens répondirent unanimement qu'ils demeuraient tous dans la rue de Rivoli. Les deux joueuses
septuagénaires firent éclater un soupir, qui était la satire inarticulée, mais terrible, de la jeunesse du jour.
Isaure appuyait ses coudes sur la table, et son front sur ses deux mains, pour soutenir le poids de sa migraine, et se dispenser ainsi de prononcer cette foule de phrases banales qui accompagnent la fin d'un thé.
Il ne resta bientôt plus que Saint-Servais dans le salon, et, pour se donner une contenance, il dessinait sur le tapis des arabesques avec des fiches et des etons.
— Ah ! je vous croyais parti avec les autres I dit îsaure en paraissant se réveiller.
— Parti ! eh non! dit Saint-Servais d'un ton railleur; je veux savoir à quoi m'en tenir sur ce personnage, qui me doit quarante louis.
— Ce personnage, puisque vous l'appelez ainsi, reprit sèchement Isaure, vous payera, n'ayez pas peur.
— Oh! cela m'est bien égal, madame!
— Eh bien ; alors, monsieur, je ne vous comprends pas.
— Votre migraine, madame, nuit à votre intelligence en ce moment; je vais donc m'expUquer avec clarté. A quel titre M. de Verrières est-il reçu chez vous?
— Monsieur, dit Isaure piquée au vif, vous n'avez aucun droit de m' adresser une pareille demande; vous n'êtes ni mou mari ni mon tuteur.
— Alors tout est compris, remarqua le jeune homme malicieusement.
— Alors rien n'est compris, répéta Isaure sur le môme ton.
— Madame, reprit Saint-Servais, je soupçonne M. de Verrières d'être au moins votre tuteur.
— Monsieur, dit Isaure en regardant sa pendule, vous
choisissez mal vos moments pour jouer une scène de comédie. Les spectacles sont fermés partout. Le public est couché.
— Vraiment, madame, tous êtes ce soir d'une humeur singulière ; J'avais cru devoir espérer mieux après nos premiers entretiens...
— Espérez toujours, monsieur.
— Oh ! c'est que je sais m'obstiner, madame !
— Obstinez-vous, monsieur.
— Je n'aime que les conquêtes difficiles, et je m'estime heureux de m'êîre trompé. Vous êtes le phénomène du Ranelagh. J'ai cherché une \ille ouverte, et je trouve une place forte, tant mieux!
— Au nom du ciel, monsieur Saint- Servais, dit Isaure en marchant vers la porte, comme pour montrer au jeune homme son chemin, au nom du ciel, renvoyez vos amabilités à demain; le monde ne finira pas cette nuit. Si je vous réponds, ce n'est pas mon intelligence qui vous parle, c'est ma migraine ; ainsi nous perdons tous deux nos paroles, ce qiii est peu, et une heure de sommeil, ce qui est beaucoup.
— Allons, dit Saint-Servais en se levant, j'attendrai le retour de l'intelligence; mais vous médirez adieu d'un air plus amical, pluï riant, n'est-ce pas?
— Oui, oui, reprit Isaure d'un ton de fem^me qui veut se débarrasser à tout prix d'une obsession intolérable, oui, je vous dirai l'adieu que vous voudrez.
— Oh! je ne vous demande, belle Isaure, qu'un simple sourire.
— Voilà le sourire ; partez.
— Et vous me permettez de vous dire à demain?
— Ouvrez cette porte, reprit Isaure; placez-vous sur la première marche de l'escalier, et je vous permets tout.
Saint-Servais poussa un soupir, et obéit.
— A demain, dit-il.
Isaure répondit par un miouvement de tête, referma sa porte, et laissa le jeune homme dans les ténèbres de l'escalier.
Cette petite scène donnera une idée juste de la position morale que Samt-Servais occupait dans la maison d'Isaure. Il fallait bien éclaircir ce point, pour la suite de cette histoire...
Le comte de Sullauze regagna sa petite maison du Luxembourg à pied et lentement. Il réfléchissait. Sa sortie et sa rentrée avaient été ménagées, si bien que personne ne les remarqua ; sa fiUe, son domestique et Léonie dormaient encore. Ainsi rentré furtivement comme un jeune coureur d'aventures, il se revêtit du costume négligé du lever, et sortit dans son jardin, pour réfléchir avec calme sur les détails d'une visite, préparée depuis plusieurs jours dans son ensemble.
A force de tourner dans le même cercle d'idées, le comte Gaétan éprouvait quelquefois cette sorte de délire que le vertige donne au cerveau. En ce moment surtout, après une nuit sans sommeil, la fièvre du front semblait s'accroître, et tout ce qui, la veille, lui paraissait si clair, si évident, se voilait d'une brume épaisse, et changeait la consolation en désespoir. Ce Saint-Servais, que la Providence semblait avoir jeté sur le chem.in où passe la vengeance, apparaissait alors à l'imagination du comte Gaétan comme un jeune homme injustement soupçonné d'un crime abominable; en l'examinant de près, en l'étudiant
toute une nuit, le comte Gaétan lui reconnaissait des manières aimables, une tenue modeste, une douceur de caractère, manifestée par la douceur de la voix, enCii toutes les qualités apparentes qui annoncent la bonté du cœur. Sa figure même, observée avec soin, avait cette fraîcheur •limpide, cet incarnat reposé qui annoncent le bon enfant, pour nous servir d'une expression vulgaire, mais sans équivalent connu. Cette nouvelle appréciation du caractère de Saint-Servais paraissait encore plus juste au comte Oaëtan à l'approche de l'heure décisive. Si le sillon tombait à faux, sur quel autre sillon de recherches fallait-il se lancer? Toute trace du vrai coupable semblait effacée. Paris se déroulait dans son immensité désespérante, gouffre ténébreux, profond Océan, où les yeux doivent découvrir l'atome désigné.
En proie à cet horrible souci, le comte Gaétan n'avait pas entendu un bruit de pas dans le jardin. Blanche, sa fille, sortait de la maison, et marchait lentement vers son père en tenant à la main un journal. Blanche était toujours aussi belle, mais l'éclat éblouissant de ses yeux et de son teint avait disparu sous une sombre couche de tristesse. Elle embrassa son père, et lui désignant du doigt an passage du journal, elle le lui donna, en lui faisant signe de le lire. Le comte réprima un mouvement de terreur, et prit la feuille. Il s'agissait d'un procès criminel dans lequel une femme était en cause, en qualité de plaignante. Un jeune avocat de la partie adverse, usant des droits illimités de la défense, s'exprimait ainsi :
(( A Dieu ne plaise que je veuille ici faire des allusions outrageantes pour qui que ce soit, mais l'intérêt de mon client doit me faire sortir du cercle des considérations vul-
gaires.Yous l'avez entendu, messieurs, et tous les témoins se sont plu à le reconnaître : mon client est un jeune homme studieux, moral, réglé dans sa conduite, esclave de ses devoirs, et ne donnant ainsi aucune prise au soupçon, dans une accusation si grave. Madame **% au contraire, a des antécédents légers ; elle est femme du monde, dans toute l'expression du mot ; elle aime avec fureur les bals, les spectacles, les réunions bruyantes ; j'ai là , dans mon dossier, des lettres que je pourrais lire, et qui attesteraient au besoin que la pruderie d'aujourd'hui n'a pas toujours été la sauvage vertu d'autrefois... »
Le comte Gaétan froissa le journal et s'arrêta. Sa fille le regardait avec une expression qui fut aussitôt comprise.
— Ma chère Blanche, lui dit-il, ne crains rien ; j'ai deviné ta pensée. Oui, il est inutile de te le cacher; puisque mes longues absences t'éclairent, oui, je fais d'activés démarches pour découvrir l'auteur du crime, mais je te jure que le secret le plus profond enveloppera toujours cette affaire ; je te jure qu'elle n'aura aucun retentissement public devant un tribunal. Dieu jugera.
— Alors, dit Blanche d'une voix tremblante, vous comptez exposer vos jours, et...
— Je n'exposerai rien, interrompit le père ; le colonel Gaétan de Sullauze n'est pas un de ces hommes qu'on tue d'un coup d'épée... Écoute, ma fille... tu descends d'une vieille race militaire, et tu dois avoir le courage de ton sang. Les femmes de notre famille ont toujours vu, sans pleurer, partir leurs frères, leurs pères, leurs maris pour les guerres ou les duels. Ne sois pas la première à faillir, en ce moment ; une de tes larmes me brûlerait le cœur ; elle me prouverait que nous avons dégénéré dans notre fa-
mille. Chère Blanche, laisse-moi toute ma force, toute ma présence d'esprit; j'en ai besoin, non pas pour tenir une épée, mais pour affermir ma parole. Ce qui commence va peut-être me dire un grand secret...
Blanche tressailht; elle saisit vivement la main de son père, et son silence expressif sollicitait une plus longue explication.
— Ma chère enfant, reprit le comte, j'en ai trop dit, c'est une faute ; ta douleur a égaré la mienne ; mais, que veux-tu, je suis désolé de passer devant toi avec une bouche muette et de ne jamais répondre à ton silence ; j'ai voulu m'épancher un moment et faire briller à les yeux un rayon d'espoir... Oui, ma fille, l'espoir n'est pas perdu; je devine aussi ce que tu n'oses me dire, et je vais. te satisfaire autant que cela est possible. Ton mariage avec le comte San-Nereo n'est pas rompu. Si Dieu m'aide, j'espère bien que ce bon jeune homme sera ton mari; mais nous avons encore quelques obstacles... Tu veux tout savoir, ma fille; eh bien 1 plains-moi de ne pouvoir pas tout te dire. Il y a des choses qu'il m'est impossible de l'expliquer... D'ailleurs, tu ne les comprendrais pas... Qu'il te suffise de savoir ceci... Maintenant, ce mariage est impossible; je connais le caractère de San-Nereo... tu serais malheureuse toute ta vie... Ton regard me demande un éclaircissement, je ne puis te le donner... Va, j'entre bien dans le fond de ta pensée ; je devine tout ce que lu n'oses me dire, dans ta délicatesse de jeune fille, el mon cœur se serre sous le poids de la réponse qu'il garde... Donnemoi ta confiance, ma chère enfant, je te rendrai le bonheur : il faut anéantir le passé pour avoir le calme dans l'avenu'.
Blanche inclina la tête en signe d'obéissance et de résignation.
Le comte Gaétan s'éloigna lentement de sa fille , pour ne pas lui montrer un visage désolé par le désespoir, au moment où il prononçait le mot confiance, et s'elforçait de la rassurer.
Blanche se retira dans un coin solitaire du jardin, pour réfléchir sur les paroles mystérieuses de son père et en deviner le sens. La pamTe fille avait perdu sa gaieté charmante et toutes ses joies naïves. Elle s'était éteinte sur ses lèvres, cette mélodie de paroles qui ravissait ceux qui l'écoutaient. On ne pouvait maintenant la regarder qu'avec tristesse, comme on regarde, dans une volière, ces brillants oiseaux indiens aux ailes d'émeraude, de topaze, de saphir et d'écarlate, qui, un jour de neige, ne font plus entendre leurs gammes de notes d'or et gardent l'immobihté de l'agonie, en attendant le retour du soleil!
Le comte Gaétan tira de son portefeuille la carte de Saint-Servais, et relut l'adresse. Il est permis de se présenter à toute heure chez son créancier pour lui porter l'argent dii; cependant, même dans ces rares occasions, il y a de certaines convenances h garder, et un débiteur, trop acharné à la poursuite de son créancier, peut paraître suspect. Ces mœurs phénoménales de solvabilité trop précoce sont de nature à provoquer des soupçons. Le comte, après avoir réOécbi, fixa la visite des quarante louis à midi. Mais conmient employer les quatre heures séculaires que l'horloge du Luxembourg gardait dans ses rouages éternels, jusqu'aux douze coups du milieu du jour? Quatre heures qui nous séparent d'un moment solennel semblent ne pas devoir finir, surtout si l'œil s'acharne ù
52 UNE HlSTôiRE
regarder l'aiguille d'un cadran, cette image mobile de l'immobilité.
Le voisinage du jardin du Luxembourg inspira au comte Gaëlan de Sullauze l'idée d'entreprendre une dec€s promenades qui abrègent les heures en vous obligeant à parcourir une allée jusqu'au bout, et à revenir sur vos pas pour recommencer. Ce jardin a été inventé pour les promenades de la rêverie et de la tristesse ; il y a surtout une allée toute sablée de m.élancolie, une allée qui est l'antipode du boulevard des Italiens , celle qui aboutit à l'Observatoire, monument bâti pour la nuit, et toujours sombre le jour. Aussi le comte Gaëlan, qui cherchait une nature en harmonie avec ses douleurs, traversa d'un pas rapide le côté joyeux du jardin, et gagna l'allée de l'Observatoire , où déjà erraient, comme des ombres élyséennes, quelques étudiants insolvables et quelques rentiers taciturnes , tous locataires de la rue d'Enfer.
La grâce d'une matinée d'été ne projetait aucun rayon sur cette zone du Luxembourg ; le comte Gaétan s'y trouvait à son aise, et prenait même quelque plaisir à regarder les figures mélancoliques ou somnolentes qui défilaient entre ces éternelles rangées d'arbres , alignés tristement comme un funèbre convoi du monde végétal.
A vingt pas devant lui, marchait un jeune homme qui paraissait dépaysé dans cette zone, car ses deux mains, croisées derrière le dos, retenaient un sticJi de prix, dans une paire de gants paille, sans plis, ce qui, à huit heures du matin, annonçait un promeneur de haute distinction, ou un pair de France endormi la veille profondément par une oraison de la séance du Luxembourg, et oublié sur un fauteuil, par le concierge, dans sa visite de la nuit.
Le comte accéléra le pas dans un sentiment de curiosité oisive, pour examiner de près ce phénomène, et une boucle de cheveux de fais, collée sur une tempe d'un brun créole, produisit sur le père de Blanche l'effet d'une signature lue avant la lettre. Il allait battre en retraite, lorsque, par un de ces mystères magnétiques que le rapprochement fait fonctionner entre deux êtres associés par la sympathie, le promeneur se retourna et tressaillit en étouffant une exclamation.
C'était le jeune San-Nereo... Le vulgaire appelle ces rencontres un jeu de hasard : il serait temps que la Providence détrônât ce faux dieu.
Le comte de Sullauze se précipita sur San-Nereo, le saisit par le bras, et lui fit le signe qui signifie : venez.
Transformé, comme il l'était, dans sa coiffure, sa toilette et son allure, le comte ne fut pas tout de suite reconnu par San-Nereo ; mais lorsqu'il eut fait un salut familier de la main, le comte s'approcha en regardant avec stupéfaction le comte Gaétan rajeuni.
— C'est Dieu qui vous envoie pour me sauver! dit San- Nereo.
— C'est vous , répondit le comte d'un ton sévère , c'est vous qui marchez à votre perte en oubliant la promesse que vous m'avez faite...
— - Quelle promesse? interrompit le jeune homme.
— J'avais exigé de vous, San-Nereo , que vous ne vous montreriez pas en public.
San-Nereo fit une pantomime si expressivement italienne, qu'elle arracha au comte un sourire , qui se serait élevé jusqu'à l'éclat dans une moins triste occasion.
Cotte pantomime, accompagnée du regard, signiHuit :
— Vous appelez cela se montrer en public! l'allée de l'Observatoire !
— Oui, reprit le comte avec douceur, je vous comprends... Mais enûn, vous m'avez rencontré, moi; vâus pouviez en rencontrer un autre...
— Impossible ! cher comte ; on ne rencontre jamais personne ici. Ce n'est pas un lieu public. Je puis dire même que je ne vous ai pas rencontré ; car vous ne ressemblez plus au comte Gaétan ; vous êtes un autre homme, et si vous êtes ici, c'est que vous avez, comme moi, une raison qui vous oblige à ne pas paraître en public.
— San-Nereo, dit le comte Gaétan, tout cela n'est que spécieux; vous avez fait une grande faute; vous n'avez aucune expérience des choses de ce monde ; vous ne savez pas qu'il faut arriver jusqu'au ridicule des précautions, quand on veut réussir ! Quand ie malheur nous en veut, U nous fait ghsser sur un atome. Tenez ! ajouta le comte Gaétan en regardant autour de lui avec une sorte d'effroi, mon cœur bat et mes pieds tremblent... J'en fais courageusement l'aveu, j'ai peur!
— Et que craignez-vous ici? demanda naïvement San- Nereo.
— Vous ôles un enfant, mon ami, reprit le comte ; ne causons pas plus longtemps ensemble.,. Gagnez la campagne par la plus proche barrière, et rentrez chez vous en Sacre, ce soir, après deux heures de nuit.
— Voulez-vous descendre dans le jardin botanique, dit Snn-Nereo; nous causerons plus à notre aise?
— Mais je n'ai rien à vous dire, mon cherNereo.
— Rien, absolument rien? demanda le jeune homme d'une voix notcc par un désespoir aigu.
Et prenant le comte Gaétan par le bras , il le conduisit à l'escalier du jardin botanique, et l'entraîna dans cet autre désert, vierge de botanistes.
— Tiens î dit le comte Gaétan en descendant l'escalier, je ne connaissais pas cet endroit.
— Nous avons encore, reprit San-Nereo, de l'autre côté, l'ancien clos de la Chartreuse.
— Mais, dit le comte Gaétan, qui prenait pitié de l'état désespéré de ce jeune homme, mais je vois que vous connaissez à merveille tous les coins et recoins de cette solitude...
— Parbleu ! je n'en bouge pas ; j'y fais élection de domicile. Voilà ma vie, mon cher comte Gaétan, et vous allez juger s'il est temps que cela finisse. Pour obéir à votre consigne, je sors tous les matins à l'aube de chez moi; je traverse Paris. A cette heure il n'y a que des balayeurs qui arrivent et des chiffonniers qui partent. Certes, je ne crains pas d'être reconnu par cette population. J'arri^^ au Luxembourg en suivant toutes sortes de chemins de traverse, et je passe ma journée dans l'allée de l'Observatoire. A onze heures et à six, je fais deux simulacres de repas, rue Madame, dans un cabinet particulier. Vous dire ce que je souffre dans cette ailée du purgatoire, est chose impossible ! J'ai épuisé mille conjectures sur les combinaisons probables qui peuvent faire rompre un mariage au pied de l'autel, et dans toutes ces conjectures, je n'ai rien trouvé de satisfaisant. Maintenant, je ne pense plus, je d« veux plus penser; je vagabonde comme une bête fauve, dans ma prison, sans trouver une issue. Un espoir qui décroît chaque jour me soutient encore un peu dans cette fiévreuse promenade de seize heures ; je compte trouver une
de VOS lettres, le soir, en rentrant chez moi. La lettre promise, la lettre attendue n'arrive jamais. Comte Gaétan, cette vie est intolérable ; c'est l'agonie perpétuelle sans la mort. Au nom du ciel, que notre rencontre d'aujourd'hui ne soit pas stérile ; venez à mon secours par une bonne parole ou tuez-moi par la révélation de votre secret.
Le comte Gaétan regarda le ciel et prit afîeclueusement la main du jeune homme.
— Croyez bien, lui dit-il, que le plus infortuné de nous deux, c'est moi. J'ai mon désespoir aussi dans le fond de mon àme, et je le garde. Mon Dieu ! mon Dieu 1 ajouta-t-il en versant quelques larmes, ne me demandez rien.
— Eh bien! dit le jeune homme d'un ton résolu, eh bien ! ma résolution est prise.
— Que ferez-vous? demanda le comte avec effroi.
— Ce que fait le désespoir épuisé.
Il y eut un moment de silence ; le comte Gaétan regardait la terre et paraissait méditer profondément ; puis relevant fièrement la tête :
— Comte San-Nereo, dit-il, vous voulez porter sur vous des mains violentes ; la pensée d'un suicide est là dans votre front.
Le jeune homme ne répondit rien.
— Eh bien ! sachez encore attendre huit jours. Ce dernier délai expiré , si je ne puis vous appeler mon gendre, je me rends chez vous et je vous dis : Comte San-Nereo, je vous jure sur l'honneur que le fils de mon ancien ami ne mourra pas seul. Nous mourrons deux.
San-Nereo croisa les mains, les éleva sur sa tête et s'écria :
— Mais quel est donc cet horrible secret qui vous conseille la mort violente, à vous aussi?
— Acceptez-vous? demanda le comte Gaétan d'mie voix ferme.
— J'accepte le sursis de huit jours que vous me donnez, dit le jeune homme en serrant la main du père de Blanche.
— Pas un mot de plus, reprit Gaétan. Séparons-nous, et à huit jours!
Il monta lentement l'escalier du petit jardin, et partit pour payer sa dette à Saint-Servais.
La Bibliothèque du dix-hniticme siècle.
Saint-Servais demeurait en pleins Champs-Elysées, dans une maison mystérieuse à cause de son isolement. Avant de porter la main au cuivre de la sonnette, le comte Gaétan examina celte petite maison avec une attention méticuleuse sur les quatre faces de ses murs. Il y avait une grande porte d'entrée, une porte de remise et une sorte de poterne voilée par des arbres. Quand on est intéressé à trouver des choses suspectes, on en trouve partout ; telle fut la sage réflexion du comte Gaétan , après qu'il eut fait son examen.
II sonna; un domestique ouvrit.
— Monsieur Saint-Servais? demanda-t-il d'un ton léger.
— Monsieur n'est pas encore levé , répondit le domestique.
Le comte tira sa montre, et se dit à lui-même : Midi!
— J'attendrai le lever de monsieur, reprit-il en s'avançant danr, le jardin ; j'ai de l'argent à lui remettre.
S8 CNE HISTOIRE
A ce mot argent j le domestique, qui peut-être redoutait le contraire, prit une figure avenante, et dit en prêtant l'oreille :
— Je crois entendre remuer chez monsieur; qui dois-je annoncer?
— M. de Verrières, dit le comte Gaëtan.
Le domestique monta , et reparut bientôt après , en faisant signe respectueusement que M. Saint-Servais pouvait recevoir.
Le comte suivit son introducteur, et entra dans la chanv bre à coucher, au moment où Saint-Servais nouait les cordons de sa robe de chambre.
— Comment donc ! s'écria-t-il en tendant affectueusement la main vers son débiteur, comment donc! vous avez pris la peine de venir si loin î mais vous m'auriez diOnné cela à la première occasion !
— Non, non, dit le comte Gaëtan en alignant quarante louis sur un guéridon, vous ne sauriez dire jusqu'à quel point je pousse le scrupule de ces sortes de dettes... Au reste, monsieur, je vous devais cette visite pour vous remercier de la confiance que vous avez eue en moi en m' accordant un si fort coup sur parole.
— Mais, je vous en prie, monsieur de Verrières, ne restez pas debout... reposez-vous un instant...
Le comte eut l'air d'hésiter et dit :
— C'est que j'ai une autre visite à rendre là, dans le voismage, rue Jean-Goujon... Vous habitez une maison délicieuse, monsieur Saint-Servais.
— Oui, elle n'a que le tort d'être petite, dit le jeune homme.
— Mais, ma foi ! reprit le comte, c'est suffisant pour un
garçon. Si, un jour, je puis quitter mes herbages, et si je me fixe à Paris , je voudrais avoir un logement sur le modèle du vôtre. Je déteste les portiers et les voisins. —Ce sont presque toujours des espions, dit Saint-Servais.
— Ayez la plus petite intrigue au milieu de Paris, ajouta le comte, cela ricoche de porte en porte, et en moins de teois jours tout le quartier en est instruit.
— Ici, dit Saint-Servais avec un léger éclat de rire,' on ne redoute pas cet inconvénient.
— J'ai toujours adoré la vie de Paris, reprit le comte en se renversant sur son fauteuil ; la vie n'est qu'à Paris. On végète ailleiu^s, comme dit Casimir Delavigne, je crois, et il a bien raison. Paris est le paradis des jeunes gens. Moi, j'ai perdu mes plus belles années en province.,. Vous avez là une pendule du meilleur goût,..
Il se leva pour examiner la pendule, et continua :
— C'est un groupe d'Amour et Psyché... J'ai une Da- Eaë, moi, sur ma cheminée de charnière. Il faut vous dire que j'abhorre, comme modèles de pendules, les Charles- Quint qui donnent leui' démission, les Annibal qui passent les Alpes, les Archimèdes qui font des chiffres, les Mazeppa poursuivis par des loups; il me faut des sujets gracieux et reposés... les figures tourmentées ont quelque chose d'irritant pour les yeux... voire pen':lule est charmante.
— J'ai là un album qui. sera, peut-être aussi de votre goût, dit Saint-Servais : ce sont tous des dessins de maître.
Le comt€ prit l'album qu'on lui offrait et le parcourut, en poussant devant chaque feuille une exclamation de surprise,
— Vous ave^ là, dit-il, un vrai musé^. d'amour ; tous ces types de femmes sont délicieux.
— D'après le Corrége, remarqua Saint-Servais.
— Oh I Corrége 1 le divin Corrége ! le peintre des Grâces et des Amours ! . . . Tout cela est d'après Corrége ! c'est merveilleux! Malheureusement, on ne peut pas montrer cet album à tout le monde.
— A Paris, c'est reçu, dit Saint-Servais en riant.
— Vraiment! c'est reçu! ajouta le comte en se mettant à l'unisson du rire de Saint-Servais.
Et revenant au sérieux :
— En effet, dit-il, j'ai remarqué, à ce dernier voyage, un grand relâchement dans les mœurs parisiennes. L'autre jour, j'étais à l'Opéra; on jouait Robert le Diable; excusez un malheureux provincial : je ne connaissais pas Robert.., il y a une scène d'une immoralité révoltante ; eh hien ! le public la subit très-courageusement.
— Quelle scène? demanda Saint-Servais ; celle du viol du quatrième acte : Grâce^ grâce, grâce I
— Non, interrompit le comte; je n'ai pas remarqué celle-là... Il s'agit d'une scène du premier acte... Robert prend une jeune vassale, et dit à quarante chevaliers français : Chevaliers y je tous r abandonne ! Alors les chevaliers se précipitent sur la jeune fille avec une galanterie peu française, et préludent apparemment à des actes inouïs; car la jeune fille, menacée par toute la croisade, se débat et implore leur pitié. Tout à coup , Robert change d'avis, et arrache la victime aux bras luxurieux qui l'enchaînaient. Celte intervention irrite les chevaliers français, qui, furieux de se voir enlever leur proie, crient à Robert : Tenez totre promesse; point de pitié pour ses larmes! La bonne renommée de courtoisie des chevaliers français est furieusement compromise par cet acte de brutalité sau-
vage ; mais je n'ai remarqué d'abord, moi, que son étrange immoralité. Je vous prie de croire que je n'en suis pas du tout scandalisé pour ma part. Je constate un fait, voilà tout. Le théâtre est le thermomètre des mœurs. Si Paris tolère sur une grande scène lyrique, subventionnée par l'État, une bande de croisés n* ayant pas de pitié pour les larmes d'une jeune fille, qu'un chevalier leur abandonne en toute propriété, c'est que Paris, comme Jean-Jacques Rousseau, a vu les mœurs de son siècle, et lui donne ce qui lui convient. Ainsi, je ne m'étonne plus si vous mettez cet album dans toutes les mains, sans regarder le sexe. Il faut être de son siècle avant tout.
— C'est évident! dit Saint-Servais... Tenez, monsieur de Verrières, voulez-vous jeter un coup d'œil sur ma bibliothèque privée... puisque vous êtes amateur?
— Comme tout campagnard sédentaire, je suis un peu bibliophile, dit le comte en examinant les rayons de la bibhothèque ; mais, c'est encore comme pour les pendules, je déteste les livres sérieux... Diable! vous avez là une collection d'élite...
— Oui, dit nonchalamment Saint-Servais, j'ai quelques éditions rares... Voilà un de Sade complet, avec les gravures faites d'après les dessins de l'auteur, édition de Londres. Je ne donnerais pas cela pour mille francs.
— Je crois bien 1 dit le comte en feuilletant courageusement ce monstrueux ouvrage, comme s'il eût caressé un tison, par devoir, l'auteur de ce livre est, dans son genre, un homme de génie.
— De génie, c'est le mot, dit Saint-Servais.
— Il a outré, il a exagéré ses peintures, mais il y a, malheureusement pour l'humanité, un fond vrai... Ahl vous
avez là un livre que je regarde comme un chef-d'œuvre...
— Lequel, monsieur de Verrières?
— Celui-ci... les Liaisons dangereuses,.. On ne fait plus rien de celte force aujourd'hui. . .
— Je l'ai lu plus de vingt fois, dit Saint-Servais.
— Et moi, donc ! j'en faisais mes délices à l'âge de vingt ans. Il ne me quittait pas... comme théorie de séduction, comme œmTe de didactique... C'est vraiment un vade-mecwn pour un jeune homme. Les femmes n'ont pas besoin de livres pour nous tromper ; elles ont une bibhothèque de ruses dans la poche de leur tablier ; mais nous, c'est différent, nous avons besoin d'éducation.
Saint-Servais accompagna celle phrase d'uu éclat de rire stupide.
— Vous avez là un superbe Faublas! poursuivit le comte Gaétan; je raffole de Faublas! Dans mon beau temps, je ne cherchais que des marquises de B***, des comtesses do LignoUe, des Sophie. . . Ouvrage admirablement écrit, d'ailleurs! et que d'esprit! que d'esprit! « G Vénus! Vénus! lu voulus pour la gloire de mon sexe... » Cette invocation de Faublas à Vénus est un diamant... On ne fait plus rien fl€ cette force aujourd'hui.
Saint-Servais Ht tomber par la fenêtre un geste méprisant sur la génération contemporaine, qui ne fait plus de Faublas. Ce devoir rempli, il offrit un cigare au comte Gaétan, qui l'accepta de la bouche, car ses deux mains étaient encombrées de livTes ouverts. Toute l'àme du fa^ix de Verrières semblait s'être abîmée dans la revue d'une bibliothèque.
— On voit que vous êtes là dans votre élément, dit Saint- Servais.
— Je ne m'en cache pas; j'aime mieux ces livres qu'un recueil de sermons... j'en ai bien ma bonne part chez moi... mais de mauvaises éditions d'Avignon, des gravures façon d'Épinal; par-ci par-là, quelques livres erotiques de choix... le Biblion, de Mirabeau; les Daiixes romaines, le Musée de Naples,,. Eh bienl mon cher monsieur Saint- Servais, lorsqu'on est attaché à ces livres, ils vous rendent un vrai service...
— Voyons le service? demanda Saint-Servais.
— Vous ne devinez pas?
— Non, monsieur de Verrières.
— Ils vous empêchent de faire une grande sottise ; ils vous empêchent de vous marier; ils vous imposent le célibat.
— C'est vrai ! c'est vrai ! dit le jeune homme avec un éclat de rire écarlate.
— Que diable! poursuivit le comte, vous seriez bien forcé de vendre ou de brûler toutes ces collections précieuses, si vous preniez femme légitime. La première bellenlfere venue vous les incendierait après la signature du contrat.
— Parfaitement raisonné ! monsieur de Verrières.
— Votre bibUothèque^ Saint-Servais, est une assurance contre le mariage.
Le jeune homme se laissa tomber dans un fauteuil et prolongea sur tous les tons une bruyante gamme de gaieté,
— Saint-Servais, poursuivit le comte, j'ose dire que mon caractère ne m'a jamais attiré que des amis.
— Je le crois, je le crois, interrompit sérieusement le jeune homme.
— (pendant, pour un mur mitoyen, reprit le comte, je
€'f UNE HISTOIRE
me fis un ennemi qui m'accabla de procès. Quand j'eus perdu le dernier, nous fîmes le semblant de nous réconcilier, pour vivre en bons voisins ; nous déposâmes un voile transparent sur le passé, nous badigeonnâmes nos haines, et nous fîmes le boston avec le receveur et le curé de mon endroit. Ma rancune vivait toujours dans mon cœur; une rancune de dix-sept mille trois cent quatorze francs vingtsept centimes. Je n'oublierai jamais le chiffre de ma condamnation. Notre vanité de propriétaire ne saurait s'accommoder de pareils oublis !
— Eh bien ! que fltes-vous?
— Un jour, ce voisin vint me demander un conseil sur un mariage qu'il méditait timidement. Je lui conseillai de se marier, avec tant de bonnes raisons à l'appui, qu'il se maria dans quinze jours. Trois ans se sont écoulés depuis; c'est un homme perdu. Je le plains même quelquefois; son mariage m'a trop vengé.
Saint-Servais, toujours enfoui dans son fauteuil, agitait son torse colossal sous l'oppression d'une hilarité furibonde.
— Tiens I s'écria le comte, qui parlait toujours en furetant, vous avez là un petit roman bien rare î
— Lequel, monsieur de Verrières?
— V Échelle de soie... On l'attribue à Crébillon fils... Ce roman a failli me coûter une jambe, une au moins...
— Ah! contez-moi cela! dit le jeune homme en renouvelant l'air de ses vastes poumons pour se préparer à de nouveaux éclats de gaieté folle.
— Tenez, justement, je tombe sur le passage qui a compromis mes jambes... a La belle Pépita me dit, dans la foule, en sortant de l'église : Je serai à mon balcon, à minuit. Moi, peu initié aux usages de Madrid, j'arrivai au
renJez-vous; le balcon était fort élevé; nous causâmes deux aeures, moi en français, elle en espagnol, séparés par une colonne d'air de quinze pieds : c'était pénible. En fermant sa croisée, Pépita me lança un mot espagnol que je ne compris pas, comme tout le reste ; mais je le fis expliquer le lendemain par un interprète. Ce mot signifiait nettement : Vous êtes un imbécile !
y> Cela me fit réfléchir profondément. Né dans le pays des troubadours, je me sentis humilié plus qu'un simple voyageur par celte qualificalion, et je résolus d'en mériter une autre par excès d'audace, avec la chance de réussir. J'achetai chez Mailiano, rue de Compostelle, une échelle de soie, et le lendemain, à minuit, j'escaladais hardiment le balcon de PepKa... etc., etc., etc. » Nous savons le reste.
— Oui, dit Saint-Servais; mais l'histoire de vos jambes, je ne la sais pas.
— C'est juste î reprit le comte avec ce ton naturel qui donnait tant de force à ses pièges si légitimes, en lisant, j'avais oubhé pourquoi je lisais... Me trouvant à Madrid en mil huit cent trente-deux, ou trente-trois... oui, trentedeux, je disais bien! le hasard me donna une bonne forlune. Je tombai dans les bonnes grâces d'une fille majeure, très-majeure. Pour un voyageur, il n'y a pas d'âge. Voulant se rajeunir de quelques années à mes yeux, elle se plaignit d'être gardée à vue par une mère intraitable qui ne permettait que la sérénade et la mandoline. Une nuit> comme je chantais sous le balcon :
Je suis Lindor, ma naissance est commune,
mon Espagnole me fit signe de monter : Per hablar un poiiuito, pour parler un peu. Je répondis par le signe qui
66 CNE HISTOIRE
veut dire : Je n'ai point d'éclielle de soie ! Cela l'étonna au dernier point. A Madrid, un Lindor est toujours censé avoir ce meuble d'escalade dans sa poche. Alors, je me rappelai le livre galant attribué à Crébillon fds; j'achetai unç échelle, et, la nuit suivante, je pris mes mesures pour Vassaut. J'ai pour principe qu'en pays étranger, il faut se donner tous les agréments et tous les désagréments du pays. A Londres, on doit hasarder un quart d'heure de boxe et un demi-bol de turtle-sonp ; en Russie, on doit se faire poursuivre par des loups et se frotter le nez avec de la neige; en Italie, on doit manger des ravioli et tout saupoudrer avec du parmesan ; en Allemagne, on doit assaisonner le rôti avec de la confiture et jouer du trombone; en Espagne, il faut goûter Voila podrida et escalader un balcon. Esclave de mon principe et mon échelle de soie posée, je commençai mon ascension. Ma main se cramponnait déjà au fer du balcon assiégé, lorsqu'un échelon de soie se brisa sous mes pieds; je n'eus pas assez de vigueur de bras pour me retenir; je tombai lourdement dans la rue. Par bonheur, il n'y avait point de pavé : l'Espagne, à cette époque, n'était pas assez riche pour paver ses rues. Cette économie municipale me sauva. Je tombai sur un amas de doux gazon, mais je me promis bien de ne plus me servir d'échelle dans mes opérations de nuit. Au resile, je n'ai jamais cru aux échelles de soie. On en porte, en Espagne, pour ne pas s'en servir.
— Ahi ici je vous arrête, dit Saint-Servais en se levant et en marchant vers une armoire ; je pourrais vous gagner un pari à coup sûr. C'est mon mélier de gagner des paris
Ubc sueur froide courut sur l'é pidcrmc du comte Gaétan.
Ce moment qu'il avait amené par tant de rases, lui sembla décisif. Toutes les forces de l'âme et du corps étaient nécessaires au père de Blanche, pour soutenir avec calme la révélation délalrice qui se préparait.
Saint-ServaJs déroula une échelle de soie aux yeux du comte et lui dit :
— Mon cher monsieur de Verrières, si celle-ci était assez loncjue, je me ferais fort de descendre des tours de Noire-Dame.
Le comte baissa la tête comme pour examiner de plus près l'échelle ; il craignait de se trahir par sa pâleur. Ainsi les natures les plus vigoureusement trempées ont toujours leurs heures de frisson. La bravoure du champ de bataille n'accompagne pas le héros dans tous les accidents de sa vie bourgeoise. Le cœur qui ne bat pas sur la brèche d'une citadelle , s'émeut devant une péripétie de salon. Il n'y a point de brave dans le sens absolu du mot.
Le comte avait la ressource d'examiner minutieusement l'échelle de soie, en attendant le retour du calme et de la parole libre. D'ailleurs, Saint-Servais le mettait à son aise eu continuant ainsi :
— Si vous aviez eu cette échelle à Madrid, vous arriviez au balcon sans risque ; re.gardez-la bien , c'est un chefd'œuvre ; chaque échelon, si fluet qu'il vous paraisse, est composé de douze torsades, chaque torsade de neuf tresses; chaque tresse de trois tressines; le tout passé à l'eau de goudron...
— Peste I interrompit le comte, qui avait repris son sang-froid, il paraît, mon cher Saint-Servais, que vous avez étudié la question ! vous en parlez ex professa ! Eh bien! sans nier vos connaissances dans celte partie, je
68 UNE IIL^TOIÎIE
n'aurais pas plus de conQance dans votre échelle que <^Mis la mienne de Madrid.
Saint-Servais éclata de rire, et prenant l'échelle des mains du comte, il l'accrocha au balcon de la fenêtre, et il se disposait à faire sa démonstration de descente, lorsque le comte, jouant l'effroi à merveille, poussa un cri, et, l'arrêtant par le bras :
— Je vous crois sur parole, dit-il ; n'allez pas plus loin ! je me rétracte ; j'ai pleine confiance en ses torsades, ses tresses, ses Ircssines; c'est une échelle de bronze. Rien n'est solide comme la soie; mais au nom du ciel, n'enjambez pas votre balcon. Je tiens le fait pour démontré.
En se rappelant, par approximation, les mesures prises sur le mur du jardin de Saint-Mandé , le comte Gaétan crut sans hésiter que l'échelle qu'il avait tenue dans ses mains était bien celle du crime. Ce pas immense fait dans l'instruction, le comte allait se retirer; mais, atant son départ, il voulut faire naître un de ces incidents qu'un homme adroit emploie toujours pour préparer naturellement une autre rencontre et renouer l'entretien. C'était surtout une confidence que le comte Gaétan attendait et provoquait avec adresse; mais Saint-Servais nepanissait pas appartenir à ces natures expansives et loquaces qui racontent leurs bonnes fortunes vraies ou fausses au premier venu. Il avait, au contraire, tous les types extérieurs du jeune homme égoïste et déjà gangrené par l'avarice morale, celle qui vit pour elle seule, prend aux autres tout ce qu'elle peut leur prendre, et ne leur donne jamais rien, pas même une confidence; car elle leur donnerait un plaisir, et donner un plaisir, c'est ':.iminuer le sien.
Avec CCS caractères exceptionnels, on ne peut réussir
DE FAMIIXE C9
que par surprise, et dans d'autres circonstances plus favorables que des entretiens du matin.
A la recherche de son nouvel incident , le comte renoua l'entretien avec la ressource inépuisable de la bibhothèque.
— x\h! dit-il, voici qui vaut mieux que votre échelle de bronze... La Pucelle, de Voltaire, avec des gravures da Lejay...
— Un livre estimé soixante louis, dit Saint-Servais.
— Banco ! cria le comte ; prenez des cartes.
— Je n'en ai jamais chez moi , reprit le jeune homme en riant.
— Quel magnifique ouvrage , poursuivit le comte ; on ne fait plus rien comme cela aujourd'hui!... Vous mènet-il lestement cette coureuse de Jeanne d'Arc, ce diable de Voltaire ! Quelle victoire contre les superstitions du moyen âge 1 et quand on pense que Voltaire n'a mis que douze ans pour élever ce monument à la gloire de la France !
— J'ai entendu dire quinze, remarqua timidement Saint-Servais.
— Mettons quinze, si vous voulez, reprit le comte ; cela m'est bien égal.
— Tenez, monsieur de Verrières, vous venez de toucher un autre chef-d'œuvre... cette belle reliure deThévenin... Là... près du FauUas..,
— Oui, dit le comte; j'y suis... les œuvres complètes du chevaher de Parny. Mon hvre de prédilection!...
Quels vers.. . Et dire qu'ils faisaient tous des choses dans ce genre, au dix-huitième siècle !... Nous sommes des enfants, de vrais petits enfants aujourd'hui ! A peine un poëte hardi ose-t-il s'élancer un peu dans le goût du dix-huitième siècle I on l'arrête... Tenez, lorsque nous avons vu
•r« UNE HISTOIRE
jouer le vaudeville de la Chanoinesse , nous a^ons cru un instant que tout allait recommencer; pas du tout. On a forcé l'auteur à reculer. Le public ne demande pas mieux. L'autre soir, dans la Dame Blanche, lorsqu'un officier, choisi pour parrain, dit à la mère de son filleul :
Mais en voyant tant fi'attraits, je rcijrclte De ne pouvoir être que son parrain
toute la salle a éclaté de rire, ce qui prouve que le public n'est pas encore perverti au point de siffler ces choses erotiques qui ont fait les délices de nos pères. L'auteur de Robert le Diable, de la Chanoinesse et de la Dame Blanche, est un élève de Parny, mais il se contient : son drame de Dix ans de la vie d'une femme ouvrait, après 1830, une ère nouvelle aux mœurs théâtrales; malheureusement, la réaction a éclaté après l'affaire du Cloître-Saint-Merry! Sans cela, nous allions bien loin ; nous dépassions peutêtre Sylvain Maréchal.
— C'est incontestable ! remarqua Saint-Servais.
^ — Mais, j'oublie qu'on m'attend rue Jean-Goujon, reprit le comte; adieu, Saint-Servais, au revoir, et à trèsbientôt... Laissez-moi vous remettre en ordre ces livres... J'ai tout bouleversé... Voilà encore im livre de ma connaissance...
— Lequel ?
-*- Le petit in-18... Galerie des Dames... anonyme.
— Oui, dit Saint-Servais, mais on connaît l'auteur.
— On ne le connaît pas. Le catalogue des erotiques 1( classe dans les anonymes.
— Le catalogue se trompe : la Galerie des Da}nes a été publiée par M. de Jouy, à i'àgc de vii]gt ans.
— Ne croyez pas cela, Saint-Servais.
— Mais j'en suis sûr, de Verrières , je vous fais le pari que vous voudrez.
— Je veux bien... je vous parie... voyons... quelque chose de léger, car vous me paraissez trop sur de votre fait... je vous parie une loge d'Opéra.
— Tenu. Je me fais fort de vous apporter demain... Allez-vous au thé de la rue de Proven.ce?
— Oui.
— Eh bien ! je vous apporterai un certiricat signé par ileux bibliophiles connus de vous, sans doute, Silvestre et Blanchard.
— Si vous n'apportez rien, vous avez perdu, Saint- Servais?
— J'ai perdul... pariez-vous dixlouis en sus?
— Non, une loge d'Opéra quand on jouera Robert; je veux le voir deux ibis avant mon départ pour la campagne,
Saint-Servais et Gaétan échangèrent de vives poignées ÛJd main, comme auraient fait deux hommes unis par vingt ans d'amitié..
Bu côté de Saint-Servai5.> cette expansion amicale était sincère ; le caractère du faux de Yerrières lui plaisait beaucoup, et quand il fut parti, il se promit bien de ne jamais laisser échapper une occasion de fumer quelques ijons cigares avec lui, bien qu'il le soupçoimât d'être amoureux de la blonde Isaure. Saint-Seirviiis vivait dans un monde étrange, où la jalousie attend l'amour, pour exister, et elle attendra éternellement.
n UNE HISTOIRE
l<e Sonper de la llaison-d'Or*
On jouait Robert le Diable. Ce chef-d'œuvre avait, comme d'habitude, peuplé l'immense salle de l'Opéra. Le comte Gaétan n'ayant trouvé, disait-il, à la location, qu'une loge obscure au rez-de-chaussée, n'avait pas conseillé à Isaure de s'ensevelir dans une de ces tombes, qui, en été, sont des baignoires de feu. Il était donc seul avec le jeune homme.
Saint-Servais était radieux de joie; il avait retrouvé une occasion de passer une soirée avec le faux de Verrières; quant à l'opéra de Robert, il se promettait bien de ne pas en écouler une note, pour rendre son bonheur complet.
Le comte, pour se conformer à l'habitude générale de parler quand on chante à l'Opéra ou aux Italiens, avait déjà raconté deux intrigues amoureuses de sa première jeunesse, quand le rideau tomba sur la fin du troisième acte. Ces confiilences venaient de réjouir Sainl-Servais au dernier peint.
— Vous voyez, dit le comte, que je raconte sans gazer. Pourquoi gazerais-je? Nous sommes ici, en ce moment, en plein esprit du dix-huitième siècle ; on a mis votre bibliothèque en action, calembour à part. Vous venez de voir tout un couvent de religieuses, la supérieure en télé, se trémousser sans gaze, dans le cloître de Sainte-Rosalie. Avec les jambes de ces religieuses, on fait recelte; cela explique tout, et au moins nos yeux sont réjouis, comme
devant les gravures de votre bibliothèque. Et avec quelleadresse celaestarrangépourprévenirlesclameurs des réactionnaires! Ces religieuses ne sont pas des religieuses ; ce sont des nonnes. Vous savez que c'est le terme de raillerie dont se servait le dix-huitième siècle pour désigner les jeunes filles des couvents.
Mais feu de nonne est un feu qui dévore... Rien n'assouvit les appétits des nonnes.
La Fontaine, dans son conte si naïf des Lunettes^ emploie le mot nonne à chaque phrase, et Gresset le prodigue dans Vert-Vert. Jamais on ne s'est servi de ce mot dans le sérieux. C'est donc un progrès énorme que nous devons à l'auteur de la Chanoinesse. Bertram lui-même, vous venez de l'entendre, les apostrophe gravement ainsi : Nonnes, qui reposez! Il les appelle nonnes; c'est comme si dans sa tragédie, Andromaque appelait son enfant mon moutard. Eh bien! grâce à cette hardiesse, nonnes est maintenant passé dans nos mœurs. Chez les poètes du dix-huitième siècle, on les appelait aussi nonnains ; nous arriverons là quelque jour, si l'auteur de la Chanoinesse ne se convertit pas, comme Gresset.
Longtemps petit badin
Sanctifié par ses palinodies;
Il avait fait jadis des comédies
Dont à la vierge il demandait pardon.
Ces vers de Voltaire contre la conversion de Gresset sont écrasants.
Le comte se tut; on commençait le quatrième acte. Pendantradmirab]eduodeRobertetd'Isabelle,etjusqu'à la dernière note de l'air magnifique de Grâce, jusqu'à la sublime explosion de l'orchestre, le comte Gaétan ma-
74 DNE HISTOIRE
nœuvra si habilement du lorgnon, qu'il ne perdit pas de vue un seul instant la figure de Saint-Servais. La scène de ■violence parut intéresser le jeune homme ; il suivit avec des yeux sombres tous les mouvements de Robert, criant à Isabelle :
Crains ma fureur, ne me résiste pas.
Par intervalles, son regard tombait sur le bord de la loge, il semblait alors se recueillir et assister, par le souvenir, à quelque scène analogue, toujours vivante dans le passé. Telles étaient du moins les conjectures que formait le comte Gaétan .
Au commencement de l'entr'acte, le comte fit danser les pointes de ses doigts sur le velours d'appui de la loge, et prenant un ton l^gte :
— Ce Robert, dit-il, est un être assez stupide. Il tient à la main un rameau vert, un rameau vénéré, qui endort cinquante chevahers comme un seul homme, et il ne se sert pas de son tafisman pour endormir une femme qui lui résiste. Mais si j'avais un rameau vert comme celui-là, j'endormirais toutes les jolies femmes...
— Et moi aussi, dit Saint-Servais, avec son rire ordinaire.
— Et vous aussi, reprit le comte, et bien d'autres aussi. Notez bien que ce n'est pas par moralité qu'il s'abstient ; c'est un scélérat qui abandonne une pauvre jeune fille au libertinage de quarante chevahers, qui menace de tuer toute la croisade d'un coup de tabouret ; qui se promène à minuit sur le sommet d'une montagne, pour chanter : Fatal moment! cruel mystère! qui ne se gône pas pour faire un pacte avec le diable, malgré sa croix de cheva-
DE FAiMILLE 75
lier; qui oublie son amour pour Isabelle, et se laisse séduire par des nonnes, habillées en femmes nues ; ce n'est donc pas un scrupule qui le retient, lorsqu'il n'endort pas Isabelle avec son rameau vert et vénéré ! Pourquoi donc ne l'endort-il pas?
Saint-Servais accompagnait d'un rire cadencé la boutade du faux de Verrières, mais il ne disait rien ; aucune confidence ne paraissait poindre sur ses lèvres : c'élait désespérant !
Il y avait bien une question à poser, une question directe, souvent débattue, et qui remonte à Lucrèce, la femme de Collatin ; mais il était difficile d'attaquer un point si délicat sans exciter une ombre de soupçon et tout perdre, au moment où il y avait tant d'espoir de réussir.
Il fallut donc attendre et se résigner.
Minuit sonnait à la mairie du deuxième arrondissement lorsque nos deux hommes, sortant de l'Op'ra, vinrent respirer la fraîcheur sur le boulevard. Le comte s'extasia sur la beauté de la nuit, et, feignant de prendre congé de Saint-Servais, il lui dit :
— Malgré la beauté de la nuit, il faut songer à regagner, moi, mon faubourg, vous, vos Champs-Elysées.
Saint-Servais n'accepta pas cet adieu trop précoce.
— Ah ! dit-il en retenant le comte avec la plus vigoureuse des mains, c'est trop provincial de quitter le boulevard à minuit, en été. Il y a des jeunes gens qui se lèvent et qui arrivent pour déjeuner.
— Eh bien! je reste, dit le comte, si vous ne me refusez pas ce que je vais vous proposer ?
— Accepté d'avance, mon cher de Verrièii^s.
— Un petit souper à la Maison-d'Or'?
— Parbleu! je soupe tous les soirs, moi!
— Et moi aussi ; vieille habitude du medianoche de Madrid. Ordinairement, je soupe chez moi.
— On ne doit souper qu'au boulevard, mon cher de Verrières.
— Mon cher Saint-Servais, dit le comte en affectant une pose comique de dandy, si je passe encore quinze jours avec toi, tu me naturaUses Parisien... Allons à la Maison-d'Or.
— Et je paye le souper, moi, dit Saint-Servais.
— Non ! mais non ; c'est moi qui paye.
— Vous avez payé la loge.
— Je l'avais perdue dans un pari. Les bibliophiles Sylvestre et Blanchard m'ont condamné. . . Il y a dans ce livre, le livre de la Galerie des dames, un chapitre très-curieux.
— Tous les chapitres sont curieux, interrompit Saint- Servais.
— Oui, mais il y en a toujours un plus curieux que les autres...
Ils montaient l'escaUer de la Maison-d'Or, en parlant ainsi ; le comte poursuivit :
— Ici, tous les cabinets particuliers sont commodes?
— Oui, monsieur, dit un garçon.
— Donnez-nous le plus commode.
— Numéro sept, monsieur.
— J'aime ce numéro... D'abord, garçon, donnez-nous du Champagne frappé et du chamberlin sérieux, pour arroser un buisson d'écrevisses... ensuite, tout ce que vous voudrez. Servez vite; et quand nous serons servis, nous ne voulons êtie entourés que d'absents.
-^ Et ce chapitre de la Galerie des daines, demanda
Saint-Servais, qui ne voulait jamais rien perdre dans une conversation avec le faux de Verrières, ce chapitre, quel est-il?
— Donc, puisque vous voulez que je parle de ce chapitre, c'est celui où les femmes du château de... j'ai oublié le nom; c'est un château... les femmes se réunissent dans un pavillon de verdure, et se plaignent des hommes ; l'une après l'autre, elles font toutes leur confession, et la plus vieille raconte une scène qui a rapport avec celle de Robert...
— Oui, oui, je me rappelle, interrompit Saint-Servais; on lui a donné un breuvage, et on l'a endormie...
— Sans rameau vert? reprit le comte...
— Avec un narcotique dont le livre donne la recette, poursuivit Saint-Servais ; on le compose avec de la jusquiame, du pavot et du nénuphar.
— Peste I comme vous retenez les recettes de narcotique! dit le comte.
~ Eh bien 1 je n'en ai jamais fait usage, parole d'honneur I
— Parce que l'occasion vous a manqué, reprit le comte en baissant la voix. Ces murs ont-ils des oreilles, vous qui les connaissez?
— Oh I on ne peut rien entendre, dit Saint-Servais ; les murs ont une épaisseur énorme, et il n'y a point de communication.
— Me voilà rassuré, Saint-Servais; eh bien! moi, j'ai cultivé le narcotique.
— Vraiment! remarqua le jeune homme ravi.
— Oui, dans mon premier voyage à Vienne, où j'allais pour faire une opération sur les métalliques,.. D faut vous
dire, mon cher Saint-Servais... Servez* vous du Champagne...
— Ce chambertin est parfait, de Verrières
— Qu'il ne vous fasse pas négliger le Champagne ; regardez-moi, je bois des deux mains... Il faut vous dire, mon cher Saint-Servais, qu'à Vienne il y a des alchimistes qui travaillent le narcotique dans la perfection. Voire recette les ferait rire comme si vous leur chantiez de la musique itahenne sérieuse... J'avais vingt-quatre ans, j'étais assez épris de moi-même, je portais haut ma fierté française chez l'étranger, et avec ces simples titres je devins amoureux d'une baronne qui avait un blason chargé de seize quartiers. Cependant, elle daigna me regarder du haut de son arbre généalogique, et elle consentit à m'aimer. C'était une femme dans le genre de la présidente de Tourvel, des Liaisons dangereuses; un embonpoint aristocratique, des cheveux d'un blond vénitien, un visage de séraphin efféminé, une carnation d'ivoire rose; trentequatre ans sur l'extrait de naissance, vingt-huit dans la conversation. Elle m'invitait souvent à passer deux jours à son château de Diestrich-Froff, situé sur le Danube, à deux pipes de Vienne.
— Au fait, de Verrières, au fait !
— Nous lisions des romans d'Auguste la Fontaine, sous les arbres du parc; elle pleurait sur les infortunes des amants, et me tenait toujours à une distance respectueuse de sa noblesse autrichienne, et tout était dit. Le soir, lorsqu'elle se retirait dans sa chambre, elle me présentait le bout de son gant, et permettait à mes lèvres de l'effleurer avec respect. La doctrine amoureuse de Platon ne fut janiais de mon goût. A vingt-quatre ans, je n'aimais l'amour
que pour la dernière scène. Une pareille intrigue devait donc me pousser à des folies, car ma passion devenait chaque jour plus vive dans l'atmosphère de ce château. Poussé à bout, j'osai enfin, mais timidement me plaindre de ce gant ironique qui m'était présenté, chaque soir, comme la suprême faveur de l'amour. La baronne me lança un regard sévère, et m'écrasa du poids de ses aïeux; elle me dit qu'elle descendait de la maison de Souabe, fondée en 1137; qu'elle avait pour premier ancêtre un cousin de Conrad III, et qu'elle portait une guivre dans ses armes, parce que son second ancêtre avait été tué, à la prise de Milan, par Frédéric Barberousse, en 1152. Cependant, elle ajouta que son affection m'était acquise, qu'elle me voyait avec le plus grand plaisir, mais qu'elle ne consentirait jamais à conduire jusqu'à la fin, avec moi, une intrigue mondaine; ses aïeux s'y opposaient formellement.
Le comte versait du chambertin à Saint-Servais, par intervalles très-courts; ici, il s'arrêta, et dit :
— Nous buvons à cette excellente baronne, n'est-ce pas?
— Je veux bien, dit Saint-Servais; mais continuez votre récit, cher de Verrières.
— Ce n'est pas un récit que je vous fais, reprit le comte, c'est mieux que cela; on fait des récits aux étrangers, on fait des confidences aux amis.
Saint-Servais trouva cela charmant et s'inclina.
— Un jour, en arrivant au château, poursuivit le comte Gaëtan, je trouvai un invité que je ne connaissais pas, mais qui me parut être bien avant dans les bonnes grâces de la baronne. J'interrogeai une fille de service qui était à mes gages, et j'appris que cet inconnu était l'amant de la baronne depuis cinq ans. Il descendait aussi de la maison de
80 DNE HISTOIRE
Souabe, et comptait même quelques aïeux de plus que la maîtresse du château. Cette découverte me rendit fou. Je résolus de me venger à tout prix.
— Voyons la vengeance.
— Je connaissais un alchimiste auquel je soumettais quelquefois des pièces d'or suspectes, et je lui demandai un narcotique innocent, mais sûr, en échange d'une somme quelconque, exigée par sa discrétion. Le marché fut onéreux pour moi, mais j'obtins le narcotique. Le noble amant de la baronne avait un grade supérieur dans l'armée ; il partit bientôt pour une tournée d'inspection, sans daigner m'honorer de sa jalousie; à ses yeux, je n'existais pas. Autre sujet de vengeance. Humiliation des deux côtés. Un soir, on servit le thé, selon l'usage, et quand la tasse de la baronne fut remplie, je m'extasiai sur la beauté d'un clair de lune qui nous laissait voir un admirable paysage, par la grande porte ouverte sur le perron. La baronne, qui adorait les clairs de lune, se leva pour jeter un coup d'œil sur la campagne, et je déposai, en très-petite dose, le narcotique dans le thé.
Ici, le comte fit une pause et sembla se recueillir; puis il sonna et commanda du johannisberg, en souvenir de la baronne allemande. Saint- Servais ouvrit la fenêtre pour donner de l'air; le mélange des vins agissait dans son cerveau; il était deux heures du matin, mais le boulevard avait l'animation de midi. On entendait les voix pompeuses des garçons de Tortoni, les éclats de rire des jeunes gens, le bruit des plateaux sur les guéridons, et les psalmodies aigi^es des vendeurs de journaux du soir. Le comte versa du johannisberg à plein verre à son auditeur, et, d'un ton plein de mélancohe :
— Jeune homme, poursuivit-il, vous n'avez jamais ressenti et vous ne ressentirez jamais ce qu'on éprouve lorsqu'une paséion inexorable vous emporte et vous fait commettre une de ces actions appelées coupables par un législateur froid et sans sexe; il y a dans les préparatifs de ces sortes de crimes qui se commettent en dehors de l'amour vulgaire, de l'amour bourgeois, il y a un bonheur fiévreux, une expectative irritante, qui ferment les oreilles au cri de la justice et de la raison. Verrait-on le glaive du châtiment suspendu au ciel d'une alcôve, on ne s'arrêterait pas, on franchirait le seuil interdit. La passion vraie, la passion faite d'amour, de haine, de vengeance, de luxure, est un ouragan qui vous emporte dans un monde inconnu, dans un désert peuplé de deux habitants, le sacrificateur et la victime! Que vous dirai-je?... lorsque, grâce à la trahison d'une servante qui m'était dévouée, je^ sentis la porte de la chambre céder sous ma main ; lorsque la nuit, la solitude et le sommeil me permirent de tout oser, j'éprouvai une défaillance qui semblait donner raison à l'opinion des hommes; mais je me révoltai contre cet instant de faiblesse ; je me rappelai violemment tous mes griefs, plus impérieux encore que mon amour : l'amant qui m'avait insulté par le silence de sa jalousie, la baronne qui m'avait humilié avec sa maison de Souabe, et l'honneur de ma jeunesse compromis par le ridicule en pays étranger. C'était irrésistible. Je franchis le seuil d'un pied résolu, et, quand le jour vint, j'étais sur la route de France, poursuivi par la malédiction de Conrad III... Un toast à la maison de Souabe, mon cher Saint-Servais, et avec du johannisberg! Voilà ce que nous faisions dans notre jeune temps; avouez que la jeunesse a bien dégénéré.
Saint-Servais secoua la tête, et faisant courir sa large main sur son front chargé de vapeurs champenoises, bourguignonnes et rhénanes, il frappa la table, et dit :
— Eh bien ! vous êtes un enfant!
Le comte tressaillit involontairement à cette apostrophe qui paraissait promettre une révélation si attendue ; mais, par bonheur, ce mouvement fut interprété par l'imprudence de Saint-Servais dans le sens le plus naturel.
— Ahl cela vous étonne ! poursuivit-il avec un éclat de rire à moitié noté par l'ivresse, ah î cela vous étonne !... Votre histoire de la baronne m'a diverti... Vous êtes charmant... tu es charmant, mon bon Verrières... mais tu n'es pas fort sur les femmes... Tiens! moi, je ne parle pas... c'est bête de parler de ses bonnes fortunes... et puis, je ne parle pas assez bien en société... il me manque des mots... Si je m'exprimais comme toi, je raconterais ma vie. . . Verse-moi du johannisbcrg. . .
— Ah ! je suis un enfant ! dit le comîe en remplissant le verre présenté.
— Oui, mon ami... un enfant, avec tes narcotiques... tes alchimistes... tes baronnes de trente-quatre ans... Je n'aime que les vieilles bouteilles, moi... Entends-tu ce bon mot?... Si j'avais ton esprit, je ne voudrais jamais dire une bêtise... Touche-moi la main, Verrières...
— Ah ! je suis un enfant I . . .
— B. n ! tu ne l'as pas laissé tomber par terre, celui-là I . . . Voyons, n'allons pas nous brouiller... lu es nécessaire à ma vie... je m'ennuie quand tu n'es pas là... D'abord, je t'avertis, si tu te brouilles, moi je ne me brouille pas... Je no sais plus ce que je voulais te dire...
— D'abord, il faudrait le prouver , que je suis un
enfant, dit le comte avec un sourire provocateur. — ^ Le prouver! Bah! ce n'est pas difficile!... Moi... Écoute ceci, Verrières... je n'aime pas les vieilles baronnes.... j'aime les femmes jeunes... au-dessous de dixhuit ans, et même moins... je n'aime pas les narcotiques, moi; c'est compromettant... Voilà mon narcotique, ma main droite. As-tu vu une main comme celle-là? Je tiens vingt-quatre dominos alignés là; tu ne veux pas le croire?
— Oui, oui, je le crois.
— Sonne le garçon et demande des dominos.
— C'est inutile, Saint-Servais ; je le crois.
— Vois-tu, Verrières... c'était une fille belle comme Sophie de Faublas... une taille comme tu n'en as jamais vu... Elle allait se marier avec un imbécile... du Brésil ou du Sénégal. . . . Était-ce juste, voyons ?
— Non, dit le comte.
— Il me vint une idée... Bon, me dis-je, si ce Brésilien l'épouse, il ne l'épousera qu'après moi... Tu vois bien, Verrières, que tu n'es qu'un enfant...
— Allons... continuez... dit le comte frissonnant de îa tête aux pieds.
— Tu ne devines donc pas le reste, reprit Saint-Servais d'une voix qui s'éteignait graduellement. Eh bien! la petite, sans le savoir, m'avait mis au fait de tout... et au milieu de la nuit... vois-tu... Verrières... le meilleur des narcotiques est un évanouissement...
— C'est possible, dit le comte d'une voix sourde.
— Un narcotique compromet, poursuivit Saint-Servais avec le bégayemant de l'ivresse ; il compromet, un narcotique... On est obligé de Tacheter chez un chimiste., un pharmacien... et puis... il y a un procureur du roi... j'ai
peur des procureurs du roi... ils n'entendent rien à Taniour... ils vous confrontent avec le chimiste... Est- ce vrai, Verrières?
— Très-vrai... murmura le comte.
— Et puis on fait venir M. Orlila... Un narcotique, voistu, Verrières... c'est du poison... est-ce vrai?
— Continue... continue... Saint-Servais...
— Je continue... Verrières... ce vin du Rhin me travaille la tête... comme un narcotique... Un évanouissement ne compromet pas... j'ai appris cela dans une pièce du boulevard... Il y a une jeune fille... qui s'évanouit dans un pavillon... eh bien! toute l'intrigue est bâtie là-dessus... As-tu vu cette pièce. Verrières?
— Non.
— Je te conseille de la voir... ça t'amusera... Elle s'appelle... le... la... j'ai oublié le titre... c'est égal, va la voir... tu m'en diras des nouvelles.... Cette pièce a achevé mon éducation... On voit... cette pauvre jeune fdle... au troisième acte... c'est une femme... Il y a un officier russe, en 1814, ou un Cosaque... je m'embrouille... La Chanoinesse... non, c'est une autre... Attends... La scène se passe... à Saint-Mandé... Non... Je te... Verrières... bonne nuit... mon ami... mon...
Saint-Servais s'appuya sur le velours qui borde le divan du cabinet et s'endormit.
Le comte Gaétan se leva et regarda le ciel, pour remercier Dieu , puis, ayant réfléchi quelque temps, il sonna, régla le souper et dit au garçon :
— Fciites avancer mon coupé, il est devant la maison ; demandez fe cocher Paul. Vous m'aiderez ensuite a mettre mon ami en voiture ; il a craint le johannisberg.
Quand tout fut prêt pour le départ, le comte Gaëlan secoua \ivement le dormeur, qui ouvrit les yeux à demi.
— Venez donc, il faut partir, dit le comte ; la voilure est avancée ; je vais vous conduire chez vous.
Saint-Servais se leva péniblement et marcha comme un somnambule dans le corridor; il descendit l'escalier avec lenteur, en s'appuyant sur deux bras auxiliaires, et sa haute taille eut toutes les peines du monde à se loger dans le coupé.
Le comte dit quelques mots à l'oreille du cocher, et on partit.
A peine installé, Saint-Servais avait repris son sommeil un instant interrompu et ne se doutait pas du chemin que la voiture parcourait. Le cocher n'avait reçu des indications que pour les trois quarts de la route; quand il se trouva sur le chemin de Vincennes, il mit son cheval au pas et se laissa diriger par la voix du comte Gaétan.
On s'arrêta devant la grille de l'ermitage de Saint-Mandé. Le comte réveilla une seconde fois le dormeur ivre, qui reprit son pas de somnambule, et entra dans le jardin, remorqué, pour ainsi dire, par le comte. La voiture était repartie pour Paris.
Le Rendez-Toas de la Tourelle.
L'aurore nuançait de ses teintes la cime des arbres, mais la nuit noircissait encore les allées du jardin. Le comte referma la grille et conduisit Saint-Servais sur la place
même où Blanche avait été trouvée, après la plus horrible des nuits. Le jeune homme, qui, dans son ivresse de plus en plus lourde, obéissait machinalement à la main et à la volonté d'un autre, chancela sur ses genoux, s'assit sur le gazon, et prit enfin la pose la plus favorable au sommeil.
La fraîcheur de l'aurore qui descendait aux pieds des arbres, et s'y maintenait encore après le lever du soleil, dissipa seule les vapeurs du vin sur le front de Saint- Servais. Bientôt son sommeil devint léger, comme celui des heures matinales, et, ne retrouvant pas sur la route de Vincennes la tranquillité cimmérienne des Champs-Elysées, le réveil ne se fit pas attendre. Saint-Servais releva brusquement son torse au milieu d'un fracas de roues, de chevaux, de cris, de jurements, qui éclata à son oreille, comme s'il se fût endormi dans une ornière de la grande route.
Il ouvrit de grands yeux slupides, se regarda pour se convaincre de l'identité, prononça quelques phrases décousues pour s'écouter parler, se recueillit pour chercher des souvenirs, et ne trouvant que confusion autour de lui et dans sa tête, il se leva tout frissonnant de terreur, et marcha d'un pas rapide pour s'assurer s'il dormait dans un rêve, ou s'il vivait dans la réalité.
Dans la nuit du crime, Saint-Servais n'avait pas vu ce jardin ; il s'y trouvait donc comme pour la première fois; tout y était nouveau pour lui. Le hasard de ses pas le conduisit à la grille; elle était solidement fermée. A travers les barreau.x, on apercevait une longue ligne d'arbres, comme sur tous les boulevards extérieurs de Paris; aucun signe de reconnaissance n'annonçait la route de Vincennes et le voisinage de Saint-Mandé. Il revint sur ses pas, dans
l'espoir de découvrir autre chose, et aperçut une maison dont la porte était ouverte à deux battants. Le silence du désert régnait autour. C'était effrayant, quoique illuminé par le soleil. Il s'avança, plein de confiance dans sa force herculéenne, monta le perron, et prononça d'une voix forte quelques mots comme pour s'annoncer aux gens de l'intérieur. Silence profond. Il franchit le seuil, traversa le vestibule, et, trouvant la porte du salon ouverte, il entra. Un grand désordre régnait dans cette pièce, et Li poussière couvrait tous les meubles, ce qui annonçait une maison abandonnée. Deux grands portraits suspendus au mur, et resiiectés par la poussière, frappèrent le jeune homme; il les regarda, d'abord d'un œil indifférent, puis avec une sorte d'effroi. L'un représentait une jeune fille, assise un livre à la main, et si merveilleusement belle de corps et de visage, qu'il fallait la reconnaître quand on l'avait vue une stule fois. L'autre portrait produisit encore plus d'impression sur Saint-Servais ; il ressemblait à M. de Verrières, avec cette différence qu'il était peint en uniforme de colonel...
— Mon Dieu ! s'écria le jeune homme, en enfonçant ses mains dans ses cheveux, mon Dieu! que signifie tout ceci?
Et comme il se retournait du côté de la porte, il aperçut un homme debout, immobile, silencieux, et dont la figure pâle et le regard foudroyant conservaient encore la ressemblance du portrait.
— C'est vous, Verrières ! s'écria-t-il, comme dans un rêve de fièvre.
— Ce n'est plus Verrières, dit le comte ; c'est le colonel Gaétan de Sullauze qui pourrait égorger ici un scélérat, et qui consent à se battre avec lui, à armes égales. Tu ne
8t UNE HISTOIRE
reconnais donc pas ce jardin de ton crime l Tu n'as donc pas va la muraille de l'escalade ; tu n'as donc fait aucun rêve de remords sur l'herbe où tu as dormi?
— C'est maintenant que je rêvel s'écria Saint-Servais, en mordant ses poings comme un damné. De Verrières, c'est bien vous!... Comment, vous mon ami, hier... Je me souviens de tout maintenant. ..Ah !... le traître I il m'a arraché mon secret du fond des entrailles!... Oui... oui, je me battrai... Oui, je boirai ton sang!... Comment, tout cela était un jeu de l'enfer qu'il jouait avec moi!... Il a pris tous les masques, tous les tons, toutes les ruses pour me faire tomber dans un piège à loups!... Comme c'est honorable 1 comme c'est loyal 1 Vantez-vous-en, colonel!...
— Il ose se plaindre ! s'écria le comte d'une voix stridente. Il ose se plaindre ici, devant le portrait de ma fille I devant moi 1 dans le jardin où il est entré par le chemin des bandits, où il a joué avec le crime, où il a détruit l'honneur et le repos d'une famille ! Voilà une audace de démon! Le coupable, c'est moi! l'innocent, c'est luil Voilà la logique de ces cerveaux stupides, de ces géants de chair, de ces pygmées d'intelUgence ! Il est de bonne foi dans sa plainte, ce gigantesque étourneaul... N'approche pas! n'approche pas! Si tu fais un pas de plus, je n'attends pas le duel, je renonce au jugement de Dieu; je te tue avec ces deux pistolets, et je t'enterre dans l'allée où tu as dormi!... Ne m'irrite pas! car je ne répondrais plus de ma tête et de ma loyauté... finissons...
— Oui, finissons, répéta le jeune homme épouvanté.
— Nous nous battrons ce soir à sept heures. Le rendezvous est à la Tourelle. Ce sera un duel à mort. Tu n'iimè- Deras qu'un témoin, et ce témoin ignorera tout... Tu diras
que nous nous sommes insultés à l'Opéra hier soir. Il faut que l'horrible secret de ton crime soit emporté dans la tombe. Ce n'est pas trop exiger de toi. Maintenant, suis-moi, je vais t'ouvrir la porte, et tu seras libre jusqu'à ce soir. Tu m'appartiens ce soir, et je t'ai assez insulté, je t'ai assez souffleté sur tes deux joues pour espérer que tu ne te feras plus attendre au rendez-vous. Tes armes seront les miennes ; j'accepte tout.
Le comte Gaëlan descendit iestement le perron pour éviter une attaque de surprise, et marcha d'un pas précipité vers la grille. Saint-Servais le suivait à certaine distance, la tête basse et le regard pensif. En sortant, il dit d'une voix sourde :
— A ce soir.
— Et maintenant, dit le comte à lui-même, tu ne m'échapperas plusl
Il attendit encore un quart d'heure, ferma la grille, courut à la station de la barrière du Trône et se jeta dans une voiture, en donnant au cocherTadresse de San-Nereo. C'était le huitième jour ! le jour fixé pour un double suicide ; mais le comte Gaëtan avait oublié cette échéance de mort dans les incidents orageux de la semaine écoulée. San-Nereo, lui, ne pouvait pas oublier ce huitième jour.
A l'entrée du comte Gaëtan, San-Nereo prononça énergiqueraenl ces paroles :
— Comte Gaëtan de Sullauze, je vous attendais ; je suis prêt.
Le comte, harassé de fatigue, se laissa tomber sur un fauteuil, et essuya la sueur de son front.
— J'ai passé toute ma nuit à écrire des lettres, poursuivit le jeune homme. Les voilà.
— San-Nereo, dit le comte, permettez-moi do prendre haleine; tout se brouille dans mon esprit, je ne pense pas clair... Un instant, mon ami.
— Je vois bien, reprit San-Nereo, que nous ne pouvons pas exécuter noire projet ici?
— Non, dit au hasard le comte toujours abattu,
— Mon cher monsieur de Sullauze, dit le jeune homme d'un ton affectueux, tenez-vous à la vie?
— Oui, oui, j'y tiens aujourd'hui plus que jamais! répondit Gaétan, les larmes aux yeux.
— Eh bien ! vivez I je mourrai seul... veuillez bien vous charger de ces lettres...
Le comte regarda San-Nereo d'un air stupéfait.
— Que parlez-vous de mourir seul? dit-il. Est-ce qu'il est question de celai Je vous apporte de l'inattendu.
— Comment! vous avez oublié nos conventions du Luxembourg? C'est aujourd'hui, pour nous deux, une échéance de mort...
— Ah ! fit le comte en se frappant le front, c'est juste; nous devions nou£ tuer aujourd'hui; mais nous vivrons... laissez-moi cepenltint vous serrer la main ; vous êtes un digne jeune homme; vous étiez prêt pour la mort. Il y a un cœur de héros chez vous... Riche, jeune, sain de corps et d'esprit, il n'a pas reculé devant le suicide, ce noble San-Nereo! Eh bien! si Dieu juge dans sa justice, vous épouserez Blanche, je vous en donne ma parole d'honneur.
San-Nereo sauta au cou du comte, et l'embrassa dans toute l'ardeur d'un amour filial.
Le comte repoussa doucement le jeune homme, et fit le signe irisie qui jette un crêpe noir sur les illusions.
— 11 faut que DiGa juge selon sa justice, reprit-ii... Ce
soir, je me bats, et je vous ai choisi pour mon témoin. Je viens de voir que vous méritez celte marque de confiance; vous vous êtes révélé à moi dans ce moment comme le fils du brave San-Nereo ; vous avez le cœur de votre père, et je m'en réjouis , car si je suis tué dans ce duel à mort , vous ramasserez mon arme, et mon témoin deviendra mon second.
San-Nereo serra énergiquement les mains du comte ; sa bouche resta muette ; la flamme de ses yeux parla seule et promit tout.
— Cher et jeune ami , reprit le comte avec un ton de tendresse paternelle, toute cette semaine j'ai pensé à vous, à chaque minute du jour, et quand la fatigue me donnait quelques heures de sommeil, je vous revoyais encore dans un rêve, et voire père était auprès de vous, et il me rappelait la vie aventureuse que nous avons passée dans nos guerres de montagnes, toujours l'un à l'autre unis devant les mêmes dangers.
— Oui, oui, dit San-Nereo attendri, mon père m'a raconté bien des fois ces terribles guerres.
— Je leur dois beaucoup à ces guerres étrangères, moi, reprit le comte Gaétan avec une intention marquée, et voilà pourquoi j'ai pensé à votre père et à vous si souvent ces jours derniers...
San-Nereo regarda de Sullauze comme pour lui demander une explication.
— J'en ai peut-être trop dit, reprit de Sullauze avec un certain embarras dans la parole et le maintien ; mais... un jour... qui est bien près, sans doute... il faudra bien tout dire...
— Oh! de grâce! s'écria le jeune homme en preuarl
vwciTienl les mains de son second père, rapprochez encore ce jour! prenez pitié de ma raison qui meurt avant mon corps! parlez...
— Soyez patient encore un peu , mon fils , dit le comte Gaétan avec une autorité douce ; tout ce que je puis dire à présent , je vous le dirai , rien de plus. Dans la vie bourgeoise que j'ai menée après la vie des camps, j'avais oublié mon métier de jeune guérilla ; tout à coup il a fallu le reprendre, et je me suis retrouvé tel que j'étais à vingt ans. On redevient aisément ce qu'on a été autrefois; l'âge est un mensonge en chiffres, la volonté seule est une vérité toujours. Nous avons appris de très-bonne heure , votre père et moi, l'art d'éviter ou de tendre des pièges à un ennemi; nous avons pris un sixième sens dans nos guerres de montagnes; c'est l'odorat subtil des races félines. Nous avons fait la chasse à l'homme ; nous avons accompli des expéditions nocturnes où nous étions en même temps chasseur et gibier ; l'oreille toujours tendue aux échos, le doigt toujours arrondi sur la détente de nos carabines, et nous faisions des indices des moindres accidents de terrain que nous rencontrions sur la piste de l'ennemi : un brin d'herbe courbé, une feuille tombée à hauteur d'homme, une branche d'arbre rompue, une pelouse flétrie, un caillou trouvé hors du sillon, une fleur sauvage brisée sur sa tige dans une nuit calme ; tout nous servait, nous éclairait, nous guidait. Notre instinct et notre raison fonctionnaient ensemble , et cette association de deux facultés précieuses nous rendait supérieurs aux bêtes fauves les plus intelligentes, qui n'ont reçu ue la nature que l'instinct. Aussi, lorsque j'ai voulu apphquer ce système de guerre à la vie bourgeoise, je me »uis trouvé supérieur à beaucoup d'hommes aui n'ont ru
rinstinct ni la raison. Voilà, mon cher San-Nereo, tout ce que je puis vous confier aujourd'hui ; cette confidence vient d'un souvenir de votre père, et, plus tard, elle vous éclairera. Rien de plus maintenant. Je vous trouverai ce soir à la barrière du Trône, sur la route de Saint-Mandé.
San-Nereo regardait toujours le comte Gaétan avec des yeux stupéfaits , mais il n'osa pas hasarder une demande qui flottait sur ses lèvres. Un double adieu fut échangé. Encore cette fois, le comte Gaëlan triompha de lui-même, et emporta le secret de ses révélations.
Mais cette fois , du moins , le silence du comte de Sullauze ne paraissait pas devoir être de longue durée, et tous ces mystères promettaient pour le soir même à San-Nereo un dénoûment lumineux.
Le comte Gaétan et le jeune homme se quittèrent en se serrant la main, et comme s'il eût craint un oubli, le comte de Sullauze recommanda à son jeune ami de se trouver à six heures à la barrière du Trône, et de renvoyer sa voiture. Il n'ajouta pas un mot de plus.
Rentré chez lui ensuite pour prendre un peu de repos, si nécessaire après tant d'agitation, il passa plusieurs heures auprès de sa fille, et inventa de nouveaux prétextes pour justifier une nouvelle absence , qui , probablement , serait la dernière, disait-il. Les femmes intelfigentes, ou, pour mieux dire, toutes les femmes écoutent les prétextes, et ne se laissent jamais tromper par eux, quoiqu'elles aient toujours l'air d'y ajouter foi. Blanche soupçonnait bien quelque chose d'affreux dans l'étrange conduite de son père, et les réticences embarrassées de ses justifications ; mais, en fille soumise, elle respectait même ces mensonges, qui prenaient sans doute leur nécessité dans une bonne
intention, et dans les réserves les plus délicates de l'amour paternel.
Dans cette ^ie que Dieu nous donne pour la faire douce, et que les hommes font si amère , il y a des moments si difficiles à traverser, que la vertu du plus fort semble devoir succomber à l'épreuve. Le comte Gaétan se disposait à partir pour son rendez-vous, et il faisait les plus grands efforts pour ne laisser poindre sur son visage aucune des pensées terribles qui agitaient son cœur. Autour de lui régnait ce calme bourgeois, qui émeut si vivement ceux qui écoutent l'orage qui les attend au dehors. Les domestiques s'occupaient des choses du lendemain ; ils arrosaient les fleurs du parterre, ils soignaient les meubles, ils fredonnaient des airs de chanson ; le jardin était charmant à voir, dans son ombre fraîche de cinq heures ; toute la maison avait une physionomie sereine qui souriait au maître, et semblait vouloir le retenir.
Et un quart d'heure après, le maître de cette calme demeure était sur la route de la barrière du Trône ; il recelait, dans sa voiture de place, une provision d'armes qu'il avait achetées chemin faisant , et qui portaient encore le sceau virginal de la fabrique. A cette heure solennelle, le comte de Sullauze prenait toutes les précautions d'un vieux soldat.
San-Nereo s'était placé en vedette entre les deux colonnes de la barrière, et comme il avait revêtu le plus élégant des costumes de salon , on le distinguait du premier coup d'œil, dans cette zone du faubourg Saint-Antoine.
Le comte Gaétan mit pied à terre , aborda San-Nereo , prit son bras , et faisant signe au cocher de suivre , il se dirigea vers une allée latérale de la route pour parler plus
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à l'aise et loin du bruit , dans un moment où rien ne doit être perdu , le moindre mot ayant son importance et sa valeur.
— J'espère maintenant, dit San-Nereo, que vous allez m'éclairer sur ce duel; je suis, depuis ce matin, dans les plus vives angoisses ; tout me fait supposer que vous allez vous battre pour un mystère de famille. Je m'épuise en nouvelles conjectures, elles sont toutes désolantes. Le nom de votre fille est dans ce duel.
— San-Nereo, dit le comte, j'ai une réponse bien simple à vous faire. Le témoin de mon adversaire ignore tout; il arrive sur le terrain en aveugle. Les chances doivent être égales dans une rencontre d'honneur; mon témoin ignorera tout aussi.
— Je m'incline devant cette raison, reprit le jeune homme avec un soupir; mais plus que jamais je garde mon idée sur la cause de ce duel.
— Votre pensée vous appartient, mon cher fils, et mon secret est à moi. Dans un moment aussi solennel, il ne faut pas discuter, il ne faut pas se plaindre, il ne faut pas faire des conjectures, il faut faire son devoir; le mien est de me battre, le vôtre est de vous tenir debout et silencieux à mon côté.
— Je ne manquerai pas au mien, comte Gaétan, et je suis bien sûr que vous remplirez le vôtre.
— Gela suffit aujourd'hui, San-Nereo; demain est à Dieu.
— Je serai prêt encore demain, dit San-Nereo.
— Je le sais, je le sais, mon fils, reprit le comte en serrant la main du jeune homme. Si vous saviez comme votre courage me rend fort dans ce m.oment suprême... Écou-
tez... je suis un soldat, et comme je connais tous les caprices des armes, les plus forts et les plus braves ne sont pas toujours vainqueurs. C'est la main de Dieu qui conduit la pointe d'une épée ou le vol d'une balle; ce n'est pas l'adresse, comme le disent les adroits. Dans une heure, je puis être tué.
— Quelle horrible idée ! comte Gaëtan I
— Écoutez-moi jusqu'au bout, mon fils Voici un billet scellé de mes armes ; je l'ai écrit à la hâte aujourd'hui ; il est court, mais il dit tout ce qu'il faut dire. Prenez ce billet, serrez-le soigneusement et n'y pensez plus. Si je suis tué, ouvrez cette dépêche de la mort, et suivez vos inspirations; elles seront héroïques, je le jure pour vous.
San-Nereo prit le billet de la main du comte et dit d'un ton énergique :
— Comte Gaëtan, j'espère bien ne pas l'ouvrir ; mais si je suis destiné à briser le sceau de vos armes, je serai digne de vous, croyez -le bien.
En causant ainsi, ils arrivèrent à la Tourelle ; le comte fit signe au cocher de stationner sur la lisière du bois.
Après avoir examiné, sans affectation suspecte, les environs et l'intérieur du café de la Tourelle, le comte Gaëtan dit tout bas à San-Nereo :
— Ils ne sont pas encore arrivés... cela ne m'étonne point... Sept heures ne sont pas sonnées... et c'est pour sept heures... Promenons-nous dans la contre-allée de l'avenue, en les attendant.
La chaussée routière, aussi loin que l'œil pouvait la suivre, ne laissait voir aucune des voitures qui trahissent le secret d'un duel aux regards d'un observateur exercé. On distinguait seulement une longue file de maraîchers qui
remontaient à Vincennes, quelques calèches découvertes où flottaient des ombrelles, deux omnibus de même couleur se croisant sur le même point, et les petites voitures publiques de Vincennes et de Saint-Maur. Par intervalles, des piétons aux visages calmes, des jardiniers licenciés, des rentiers économes, des saltimbanques en congé, des soldats indolents, des bohémiens déguisés; tout le personnel enfin des grandes routes, dans le voisinage de la capitale, par une belle soirée d'été.
Dans ces heures-là, les minutes ont une valeur singulière. Les montres sortaient et rentraient à chaque instant, et accusaient un retard qui commençait à devenir inquiétant pour le comte et pour San-Nereo. — Sept heures et dix, — sept heures et quart, — sept heures et vingt, avaient été prononcés par des lèvres haletantes et relancés sur la grande route de Paris. Les regards ne voyaient accourir aucune de ces voitures qui veulent rattraper, par le galop forcené, un temps perdu qui compromet l'honneur.
San-Nereo croisa les bras, et, regardant le comte, il lui dit d'une voix sourde :
— Et s'il ne venait pas?
— S'il ne venait pas ! répéta tristement le comte. Oh î c'est impossible! c'est impossible!... Un jeune homme du monde!... je l'ai insulté jusqu'au vif; je l'ai souffleté sur les deux joues. . . Oh ! j'ai pris toutes mes précautions pour rendre le duel inévitable... A son âge, on ne se laisse pas flétrir ainsi par un homme d'âge mûr... C'est impossible !... il viendra... Ou a souvent des embarras de voitures dans Paris... Il demeure à deux lieues de la Tourelle... deux lieues au moins... L'extrême distance est une bonne excuse dans le retard... on ne calcule pas toujours bien...
les montres ne marchent pas d'accord... Ohl j'en sms sûr, il viendra !
On cherche souvent à se donner de bonnes raisons qu'on croit mauvaises, car on a souvent besoin de se duper soimême, pour se donner un répit nécessaire, quand on souffre trop.
Révclatidnso
L'attente fut longue.
Le soleil avait disparu; les ombres descendaient aux pieds des arbres, la forêt se faisait ténébreuse, mais le grand jour régnait encore sur la chaussée. Seulement, les maraîchers ne passaient plus, les piétons devenaient très-rares; aucune voiture de ville ne se montrait à l'horizon parisien.
— Il aura peut-être entendu huit heures, dit le comte en à parte.
— Il est plus de huit heures, remarqua impétueusement San-Nereo.
Et ils recommencèrent leur promenade de cinquante pas, du côté de la Tourelle et du côté de Paris, le va-etvient de l'attente fiévreuse. Le crépuscule imposa bientôt silence aux excuses, et la nuit les supprima tout à fait.
Le comte Gaëlan s'arrêta, et baissant la tête et appuyant son menton sur sa main droite, il réfléchit quelques instants; puis frappant la terre du pied, il dit avec rage :
— Oh ! je pouvais le tuer ce matin!... le tuer comme un bandit qu'il est !.. . Soyez homme de cœur et de loyauté
avec des êtres pareils... voilà ce qui arrive 1 ... Mais quel génie infernal donne toujours la réussite aux brigands!... On nous en montre quelques-uns punis, çà et là... Oui, fiez-vous à la statistique du greffe!... En voilà un qui échappe encore ! Il échappe au tribunal et au duel ! au jugement de l'homme et au jugement de Dieu!... Oh! non ! non! je le jure sur la tête de ma fille, j'aurai son sang et sa vie ; je le suivrai au bout du monde, s'il me fuit ! La terre n'est pas assez grande pour cacher un criminel quand des yeux acharnés le cherchent!... San- Nereo, mon fils, vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Nous serons bien forts quand nous serons deux... Ma pauvre fille!...
Le jeune homme serra énergiquement la main du père de Blanche. Cette étreinte muette voulait dire tout.
— Mais vous ne me comprenez pas, San-Nereo?... Suis-je absurde!... me voilà délié complètement!... je puis tout dire... Oui, mon cher fils, vous allez tout savoir... modérez votre joie... préparez toutes les forces de votre âme... Quand vous recevrez ce coup de foudre, soyez impassible, vous aurez des témoins qui vous regarderont... Entrez à la Tourehe, ouvrez mon billet et hsez. Je vous attends. La nuit est noire sous ces arbres; personne ne pourra voir ce qui va se passer à votre retour... quand vous aurez lu.
— Oui, j'ai raison d'être joyeux, dit San-Nereo en serrant de nouveau la main du comte. Que m'importe le coup de foudre, s'il m'éclaire 1 Ce que je ne puis plus supporter, c'est la nuit I
Il fit un bond et entra dans la Tourelle, en brisant le sceau du billet.
L'âme a, comme le corps, des appétits violents qui ne souffrent pas les lenteurs lorsque les besoins sont impérieux. San-Nereo lut, ou, pour mieux dire, il dévora ce billet comme s'il n'avait eu qu'une ligne, et un instant après il tombait dans les bras du comte, en étouffant des sanglots.
— Oui, mon fils, dit Gaëtan, vous savez tout, et maintenant vous comprenez la conduite étrange que j'ai tenue à votre égard. Ce que vous révèle ce billet était suffisant pour vous forcer à punir le criminel, si mon courage eût échoué aujourd'hui dans cette entreprise ; mais je dois vous apprendre encore tout ce que j'ai fait pour arriver à la découverte de Saint-Servais. Appuyez-vous sur mon bras, soyez homme, et écoutez.
Alors le comte Gaëtan compléta la confidence et raconta en détail toutes les scènes qu'il avait imaginées, depuis la rencontre du boulevard, et le Ranelagh, jusqu'au souper de la Maison-d'Or, et la dernière scène à l'ermitage de Saint-Mandé.
Quand le colonel eut fini, un cri fauve sortit de la poitrine du jeune homme.
— Et ce matin, dit-il, vous avez eu ce bandit en votre pouvoir ! et vous ne l'avez pas tué comme un chien !... Oui, oui, suivez les lois de l'honneur et de la loyauté avec de pareils brigands !
— Mon fils, dit le comte, tout avait trop bien réussi jusqu'à ce matin ; je devais finir par une faute... Aussi, qui ne rauraitpas commise, cette faute !... Un jeune homme de vingt-cinq ans, insulté, flétri, souffleté, qui...
— bati ! interrompit San-lNcreo, en arrachant l'écorce d'un arbre avec ses ongles, que leur importent les insultes
DE FAMILLE iOl
et les flétrissures, à ces amas de chair sans âme ! Mais vous la connaissez pourtant, cette race d'i^.ntinoiis-mandrilles, qui a besoin ae boire des larmes sur deux lèvres pour éprouver une volupté ! Autant valait-il donner un rendezvous d'honneur à une hyène, à un vampire, au bourreau !... Vraiment ceci est inconcevable! Quoi! vous épuisez le génie de l'invention pour découvrir l'infâme assassin de l'honneur de votre fille, et quand vous l'avez trouvé, vous vous contentez de le flétrir I Ah ! le voilà bien malheureux!
Le comte de Sullauze baissait la tète et ne disait rien. San-Nereo continua :
— Il est flétri! flétri dans un tête-à-tête mystérieux, sans témoins, sans retentissement ! il peut rentrer dans le monde, la tête haute, le front pur, et vivre avec l'estime des honnêtes gens, au milieu d'une société q-ui ne demande à la probité que les apparences ! Il est flétri par une voix isolée, par une main qui n'osera jamais enregistrer la flétrissure dans les archives publiques de l'honneur, et le brigand flétri raille déjà lui-même cette flétrissure à huis clos, et prépare de nouveaux pièges à la pudeur des femmes, de nouvelles insultes à la sainteté des familles I et, qui saiti un jour peut venir, et il viendra, où cet homme, flétri, lassé de mettre ses lectures en action, blasé sur le crime, saturé d'atrocités nocturnes, demandera la main d'une belle et riche héritière, pour exploiter aussi les voluptés légitimes, en jouant au jeu de la vertu! Et le monde, toujours dupé par les masques, le monde entourera cet homme de sa vénération ; la loi lui prodiguera ses droits civiques; la société lui confiera sa défense sur le siège des assises! un jour, cet homme, investi d'un sacerdoce juridique, jugera un criminel maladroit, et le fera condamner
au bagne pour attentat aux mœurs, et il rira sous son masque en donnant son verdict d'une voix grave, et ia main droite ouverte sur son cœur ! Oh I le voilà bien malheureux, il est llétri!
— San-Nereo, dit le comte d'une voix suppliante, la faute est commise... cherchons le moyen delà réparer,
— D'abord, reprit le jeune homme, il faut suivre les procédés usités en pareil cas ; je suis votre témoin ; en cette qualité, j'ai le droit d'aller chez lui à toute heure, et j'y cours...
Il avait déjà fait trois pas sur la chaussée de Paris, le comte Gaétan l'arrêta.
— Mon fils, dit-il, point de précipitation, c'est mon principe immuable... Vous n'avez pas votre sang-froid ; vous vous exciterez bien plus encore à la vue de cet homme, et...
— Non, interrompit San-Nereo, je me garderai bien de lui faire beau jeu chez lui. Je serai calme ; je garderai ma dignité de témoin; mais, au moins, par cette démarche, je connaîtrai ses intentions, et quand il vous sera bien démontré qu'il ne veut pas se battre, alors.,.
— Alors?... demanda le comte Gaétan.
San-Nereo chercha quelques minutes un expédient et ne trouva rien.
— Eh bien ! alors... reprit-il avec lenteur. Mais voyons d'abord; s'il refuse nettement... Comte Gaétan, je suis de race corse... Vous savez ce que cela veut dire!... Nous nous battons avec courage, en champ clos, devant tout le monde, à la face du soleil... Dieu m'en est témoin, j'accepte avec joie un duel à toute arme et à toute condition; mais si le bandit s'acharne dans son refus...
DE FAMILLE iO*
— Eh bien ? demanda le comte.
— Eh bien ! reprit le jeune homme avec un cri strident, je vais graver le nom de Blanche sur la lame de ce poignard, et je le tue sans miséricorde I Vous verrez !
Le comte se voila les yeux avec ses mains, et recula en étouffant un cri; puis, saisissant la main du jeune exalté :
— ■ Mon llls, dit-il, mon fils, calmez-vous; nous ne sommes pas dans les montagnes de la Corse, nous sommes à Paris...
— Je m'en aperçois bien! interrompit le Jeune homme; nous sommes des barbares, nous; ici, nous sommes en pleine civilisation ! Placez- vous sur la coupole du Panthéon à minuit ; demandez à la magie de l'enfer ou au pouvoir du ciel le don de tout embrasser d'un regard, et de voir l'œuvre secrète de Paris à travers vingt mille toits diaphanes, et vous verrez un beau travail de civilisation 1... Au reste, que Paris fasse ce qu'il voudra, cela m'est bien égal! Mon malheur me rend égoïste; il n'y a rien autour de moi, rien qu'une jeune fille, ma femme, et un bandit que je mets hors la loi. Je le tuerai, comme je déchire ce gant 1
— San-Nereo, dit le comte effrayé par l'exaltation furieuse de son jeune ami, il est impossible de raisonner avec vous dans un pareil moment. Demain, vous serez plus calme...
— Demain, interrompit San-Nereo, je serai ce que je SUIS aujourd'hui! Je serai calme, quand je verrai ce bandit tomber sous votre épée de combat ou sous ce poignard !
— Mais, dit h comte avec solennité, vous me promettez de remplir ce soir, avec un calme digne, avec le sang-froid d'un gentilhomme, votre devoir sacré de témoin?
104 IJNE aiSTOIRE
— Je tiendrai ce que j'ai promis.
— Eh bien, partons, San-Nereo ; je vous accompagne jusqu'au rond-point des Champs-Elysées, et là, je vous attendrai.
San-Nereo fit un signe de tête affirmatif.
Es montèrent en voiture tous deux, et traversèrent Paris dans toute sa longueur sans échanger une parole. Par intervalles, le jeune homme s'agitait comme sous l'obsession d'un accès nerveux, ce qui annonçait une irritation permanente. Le comte conservait une immobilité de statue, ce qui annonçait un travail continuel de froide réflexion.
La voiture s'arrêta au rond-point ; ils descendirent, et le comte faisant avancer son jeune ami dans les allées latérales, lui désigna très-clairement la maison de Saint- Servais.
San-Nereo rajusta en un tour de main le désordre de sa toilette et de ses cheveux, et dit au comte, d'une voix artificiellement calme :
— Attendez-moi là.
Puis il s'éloigna à pas lents.
Les indications étaient si bien données que San-Nereo trouva la maison tout de suite. Il longea le mur de clôture du jardin, et, arrivé à la porte, il essaya sa voix pour prendre le ton naturel, et sonna.
Aucun bruit intérieur de voix ou de pas ne se fit entendre ; aucun cordon ne fut tiré. La porte resta immobile sur ses gonds.
Le jeune homme sonna une seconde et une troisième fois, en observant la loi du crescendo. Même silence.
il laissa écouler un long intervalle, et hasarda un quatrième coup de sonnette à l'anglaise, c'est-à-dire violent et
prolongé. U n'aurait pas mieux réussi à la grille d'une tombe.
Le calme factice s'évapora, la fièvre rentra au cœur et agita les nerfs. San-Nereo fit le tour du jardin en l'explorant comme un ingénieur, et, apercevant un arbre dont la tige grêle s'appuyait sur le mur, il grimpa facilement jusqu'à la hauteur de la corniche, et s'assit pour continuer ses observations.
— Je fais comme lui, se dit-il à lui-même, j'escalade les murs des jardins... mais celui-ci est un jardin désert.
De la place qu'il occupait, San-Nereo voyait parfaitement la façade de la maison. Toutes les fenêtres étaient ouvertes pour donner de la fraîcheur aux appartements, mais pas une lumière ne brillait à l'intérieur. Il prêta une oreille attentive , et comprit qu'il n'y avait personne. Il y a un silence spécial pour les maisons désertes.
Dans l'état de surexcitation fébrile où se trouvait San- Nereo, la détermination qu'il prit paraîtra naturelle, et n'étonnera point : jeune, frêle et leste, il se fit un jeu de la descente, après l'escalade, et sans s'inquiéter du retour, il s'élança dans le jardin, en répétant :
— Je fais comme lui.
La maison n'était fermée que par une fausse porte à lames de persiennes. San-Nereo l'ouvrit et monta aux appartements. Puis, à l'aide de ces phosphores portatifs qui sont aujourd'hui dans toutes les mains, il reconnut la chambre de Saint - Servais au balcon dont lui avait parlé le comte dans son récit. Le chiffre des deux S accolées le frappa d'abord ; il semblait lui dire : C'est bien ici.
Tout à coup, il tressaillit comme de peur, en regardant la pendule; ce n'était pas le modèle indiqué dans le récit;
elle représentait, celle-ci : Léonidas aux Thermopyles^ d'après le tableau de David. Pourtant, il n'y avait pas d'erreur de maison ; c'était bien celle de Salnt-Servais. Sur le guéridon, quelques journaux avaient encore leurs bandes> et laissaient voir ce nom, avec adresse numérotée fort clairement ; il reconnut aussi la fameuse bibliothèque h sa place indiquée, et renouvela ses petites bougies pour jeter un coup d'œil sur les livres infâmes qui avaient fait la seule éducation de Saint-Servais.
Pour le coup sa stupéfaction fut encore plus grande qu'elle ne l'avait été devant la pendule de Léonidas. Il lut sur les rayons ces titres : Cours de liitérature, de La Harpe, Histoire naturelle, de Buffon; Histoire de l'Église, par Fleury; Traité des Hiéroglyphes, de Warburton; Histoire des Pays-Bas, par Metteren; Messéniennes, de Casimir Delavigne ; Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, par Barthélémy; Spectacle de la nature, par Pluche ; Histoire de France, par Anquetil; Gaule poétique, par Marchangy.
Pas le plus petit volume erotique ; une de ces bibliothèques sérieuses que les gens riches achètent lorsqu'ils se marient, et qu'ils n'ouvrent jamais. Avec ces bibliothèques, on devient conseiller municipal à cinquante ans; les électeurs disent : C'est un homme sérieux ! En attendant, le candidat, quand, par hasard, c'est un homme d'esprit, s'abonfte en cachette à un cabinet de lecture du voisinage, et ht clandestinement tout Alexandre Dumas.
San-Ncrco reconnut vaguement, dans ces subites métamorphoses, quelque chose de sinistre; toutefois, il s'applaudit de cette découverte et de son audace, et bornant là son expédition aventureuse, il descendit rapidement au jardin, le parcourut en tous sens, pour trouver une issue
DE FAMILLE lOT
de sortie, et ne trouvant partout qu'un mur, poli comme un miroir, et très élevé, il escalada les barreaux de la grille de fer, accrocha l'un des vases de géranium qui décoraient la corniche de la porte, et parvenu au sommet, il ]i'eut aucune peine à descendre : il se laissa tomber sur le velours des hauts gazons.
Le comte Gaëlan attendait avec anxiété le retour de San-Nereo et faisait les conjectures les plus étranges , justifiées par la longueur de la visite.
— Voici les fautes qui commencent! pensait-il; en voilà une encore, dont je m'accuse. Mon Dieu! mon Dieu! aurais-je dû jamais consentir à exposer ainsi ce jeune homme, seul, à dix heures du soir, dans un vrai coupegorge!...
Et pour réparer cette faute il allait en commettre une autre, et voler au secours de San-Nereo, en péril présumé, lorsque le jeune envoyé reparut. Les premières phrases qu'ils échangèrent auraient pu paraître comiques et provoquer l'hilarité des deux interlocuteurs dans une circonstance moins grave. Le bouillant jeune homme aborda ainsi le père de Blanche, sans aucun préambule :
— C'est maintenant un Léonidas qui est sur la cheminée i Comprenez-vous cela ?
— Non, dit le comte stupéfait.
— Qu'avez-vous vu sur la cheminée, vous?... Une Psyché... une femme nue, enfin?...
— Oui, dit Gaétan machinalement.
— Eh bien! comprenez-vous cela! Il y a une idée infernale là-dessous. Psyché a disparu ! à sa place un Léonidas qui vous dit : Passanty va dire à Sparte qne nom KOmmes morts ici pour obéir à ses loisl
— Mais enfin, que s'est-il passé? demanda le comte avec une vivacité qui perd patience.
— Rien... et vous ne trouveriez plus l'ombre d'un livre erotique... Avez- vous vu le Cours de littérature, de La Harpe?
— n est fou ! dit tout bas le comte en joignant les mains.
— Avez-vous vu le Voyage d'Anacharsis, de Barthélémy, poursuivit San-Nereo; l'Histoire de France y d'Anquetil ? Eh bien ! tout cela y est maintenant, avec Léonidas ! Léonidas est bibliothécaire !
— Mais que vous a-t-il dit, lui ? demanda le comte les mains jointes.
— Qui, lui?
— Saint-Servais?
— Est-ce que je l'ai vu?
— Vous ne l'avez pas vuî... Vous avez parlé h son domestique?
— Personne... maison déserte.
Le comte croisa les bras sur sa poitrine, et regardant San-Nereo :
— Vous êtes donc entré dans la maison ? demanda-t-il avec effroi.
— Eh I il y a une heure que je vous le dis.
-— Du tout... San-Nereo; vous m'avez parlé de Léonidas, de La Harpe, que sais-je, moi ! mais vous n'avez donné aucun détail... Calmez-vous, mon fils ; vos mains me brûlent comme deux lisons... calmez -vous... racontezmoi tout, par ordre d'incidents... Je vous écoute.
La voix douce du père de Blanche produisit son effet. San-Ncreo versa quel(iues-unes de ces larmes qui sont
rélixir de la douleur et qui soulagent ; puis, la première émotion passée, il fit un récit méthodique de son expédition.
— Vous avez été plus qu'étourdi, vous avez été fou, lui dit le comte avec douceur, mais nous avons gagné quelque chose à celte visite domiciliaire si imprudente. Je suis maintenant fixé sur les intentions de ce misérable ; il craint un procès criminel, il ne veut pas fuir, et il a pris toutes ses mesures de précaution.
— El il ne se battra pas, vous croyez? demanda le jeune homme.
— Au contraire, je crois maintenant qu'il se battra : dans notre législation, un duel est toujours tourmenté par la justice ; Sain t-Ser vais est prévoyant ; il a voulu moraliser sa chambre, et celte opération sanitaire lui a pris toute sa journée ; c'est évident, il n'était pas en règle pour se battre ce soir.
— Alors, vous croyez qu'il se battra demain ?
— Je le crois.
— Dieu le fasse ! Ainsi donc, j'irai lui faire ma visite... Quand?
— Vous êtes autorisé à la lui faire un peu après le lever du soleil.
— Eh bien î j'attends le soleil ici.
— Non, mon fils ; prenez un peu de repos ; la journée de demain sera rude ; on est plus fort quand on a doi-mi.
-— Est-ce que nous dormons, nous, dans des moments pareils? Mon aïeul a passé deux mois dans les gorges de Monliceli pour attendre au passage le père de Santa-Lucia, qui avait insulté mon aïeul, et avait refusé satisfaction. Deux mois ! il buvait de l'eau de source et mangeait des
poires sauvages et des cormes iaunies au soleil. Il dormait, les yeux ouverts, debout, la carabine sur l'affût de sa main gauche. Voilà les hommes de mon sang, je n'ai pas dégénéré, croyez-le bien.
Comte Gaétan, nous avons, nous, nos archives domestiques dans nos montagnes , et nous nous en entretenons aux veillées des nuits d'hiver. La civilisation a poli notre épiderme, mais nous gardons au fond du cœur les instincts reçus au berceau. Quand le pacte social nous défend une vengeance légitime, nous déchirons le pacte social. Si notre sœur, notre tille ou notre femme, tombe sous les mains violentes d'un assassin de l'honneur, nous le vouons aux dieux infernaux de nos montagnes, et nous le flétrissons avec la balle ou le poignard !
Le comte Gaétan crut devoir dissimuler la douleur et l'effroi que lui donnaient ces sauvages paroles ; il lui serra la main et dit :
— Je vois que votre résolution est inébranlable, et je veux bien la respecter ; mais dans cette visite , ne sortez pas, je vous en conjure au nom de ma fille, ne sortez pas des convenances imposées par l'honneur à la mission des témoins.
— Comte Gaétan, Blanche parle par votre bouche, dit le jeune homme en s'inclinant; j'obéirai.
— A demain donc , cher fils ; je vous attendrai à huit heures sur le pont des Invalides.
— Cher comte , dit San-Nereo d'une voix étouffée par l'émotion, je vous le demande au nom de mon père, prononcez mon nom, rien que mon nom, devant votre fille.
— Votre père me parle ; j'obéirai, dit le comte en embrassant le jeune homme.
Après ces adieux, toute parole nouvelle était superflue. Le comte Gaétan et San-Nereo se séparèrent donc sans rien ajouter : ils avaient, l'un et l'autre, à traverser une horrible nuit.
La Visite du Témoin.
En persistant dans sa résolution , San-Nereo avait un autre projet dont il s'était bien gardé de faire part au comte Gaétan; il choisit une place favorable et ténébreuse, tout près de la grille de la maison de Saint-Servais, et il attendit.
Après minuit, un silence profond régna sur toute la ligne de Longchamps, et le moindre bruit de roues, dans les allées latérales, donnait une émotion à San-Nereo. Après beaucoup de déceptions, il vit enfin un tilbury sortir d'une avenue, doubler un angle de mur, et s'arrêter devant la grille : la clarté des deux lanternes permit de voir un jeune homme de haute taille qui descendit lentement , et un domestique qui ouvrit extérieurement la porte. San- Nereo caressa le pommeau de son poignard ; mais il se souvint de sa promesse et ne bougea point.
Quant tout fut rentré, hommes et tilbury, San-Nereo sortit de son embuscade, et commença, à travers les Champs-Elysées, une promenade qui ne devait Imir qu'au le\er du soleil. Heureusement, les nuits sont courtes au mois de juillet.
L'heure convenable étant arrivée, San-Nereo sonna,
mais sans espoir de réveiller, du premier- coup, un domestique qui n'avait joui que de quatre heures de sommeil. Après le sixième appel, plus vigoureusement accentué, un grognement sourd se fit entendre , escorté de quelques jurons anglais, la porte s'ouvrit; un groom à demi vêtu se montra et descendit en bâillant vers la grille. San-Nereo prit un ton imposant et résolu, et dit à travers les barreaux :
— Il s'agit, pour M. Saint-Servais, d'une affaire de la plus haute importance et qui ne souffre aucun retard; le comte San-Nereo demande à lui parler. Voici ma carte.
Le domestique murmura quelques paroles so-urdes qui appartenaient encore à son sommeil interrompu, et, maîtrisé par le regard du jeune homme, il ouvrit, prit la carte, et s'arrêta comme pour réfléchir.
— Une affaire de la plus haute importance, répéta San- Nereo en appuyant sur les derniers mots.
Le domestique monta d'un pas irrésolu, et réfléchit encore quelques instants devant la porte de la chambre de son maître ; enfin il ouvrit, et réveilla timidement Saint- Servais en disant :
— Pour une affaire de la pms nauie importance. Saint-Servais se réveilla de mauvaise humeur, comme
tous les hommes de son espèce; il prit la carte et lut :
— San-Nereo, dit-il; je ne connais pas ce monsieur, est-il jeune ou vieux, ce comte?
— Il est jeune, répondit le groom; c'est un gentleman; mais il est laid, et pas grand du tout.
— Je comprends, se dit à lui-même Saint-Servais; je sais ce qui amène ce laid monsieur... Faites monter, dans cinq minutes.
Il se leva, et fît à la hâte une toilette de négligé qui lui
DE FAMILLE ïlS
conservait tous ses avantages physiques, d'après le certificat de son miroir.
San-Nereo, introduit par le domestique, salua Saint- Servais avec une politesse grave, et expliqua en peu de mots le sujet de sa visite.
Pendant qu'il parlait, Saint-Servais, qui, du premier coup d'œil, avait reconnu le jeune futur du boulevard Italien, prenait un cigare et allumait une bougie avec le plus grand sang-froid.
— Je vous attendais, vous, monsieur, ou un autre, dit nonchalamment Saint-Servais en se posant contre la cheminée, et ma réponse est toute prête. Je n'ai aucune satisfaction à donner à M. le comte de Sullauze... Pardon, monsieur, ne vous étonnez pas ainsi... S'il y a un offensé dans cette affaire, ce n'est pas M. le comte de Sullauze, c'est moi. On voit, monsieur, que vous ignorez tout. J'ai servi de jouet à M. le comte un peu trop longtemps. Hier encore, il m'a mis, avec préméditation, dans un état complet d'ivresse, tout en me racontant une histoire de baronne allemande, de narcotique, d'alchimistes, de maison de Souabe, de Conrad, que sais-je, moil le tout pour m'attirer dans le piège d'une confidence réciproque et m'endormir avec un mélange de vins capiteux. Je ne lui envoie aucune espèce de cartel pour cette longue et injurieuse mystification ; qu'il me laisse tranquille, et que tout soit fini là entre nous : il en est temps.
— Il me sera permis de parler à mon tour, maintenant, n'est-ce pas? dit San-Nereo en contenant une expression de colère.
Servais lança une bouffée de fumée au plafond, et fit le signe qui autorise à parler.
— Je n'ignore rien , monsieur, poursuivit San-Nereo ; rien, j'appuie sur ce mot.
— Appuyez, dit l'autre.
— Le comte Gaétan, mon noble ami, était dans son droit; il remplissait l'office d'un magistrat. Tout est permis à un père dans les circonstances cruelles où M. de Sullauze était placé. Je ne veux pas en dire plus ; cela suffit pour vous prouver que je sais tout.
— Monsieur, dit Saint-Servais, je ne reconnais à personne le droit de se nommer lui-même magistrat et ministère public. Si M. de Sullauze croit avoir des griefs contre moi, qu'il s'adresse aux tribunaux...
— Voilà précisément ce qu'il veut éviter, interrompit San-Nereo.
— Ah! il veut éviter les tribunaux î
— Que trouvez-vous là d'étonnant, monsieur?
— Moi! je trouve que M. de Sullauze a parfaitement raison. Devant un tribunal, tout doit se dire, rien ne peut se cacher... Tenez, monsieur, brisons là, nous irions trop loin.
— Ainsi, monsieur Saint-Servais, vous refusez formellement toute satisfaction à mon noble ami ?
— Formellement, et je ne lui demande rien.
— Hier, pourtant, vous aviez accepté le rendez-vous de la Tourelle?
— Tout ce que j'ai pu faire ou dire hier est frappé de nullité; je n'avais pas ma raison; on me l'avait arrachée du cerveau par fraude.
— Ainsi, vous placez M. le colonel de Sullauze dans une dure nécessité...
— Je vous comprends, interrompit Saint-Servais avec
vivacité. M. de Sullaiize, après m'avoir mystifié en parliculier, me fera un affront en public.. . Eli bien I j'ai, grâce à Dieu, tout ce qu'il faut pour payer conîptant une insulte. Si votre ami m'insulte, je le brise sur ce genou, et je prends mes témoins. Vous serez invité au convoi funèbre le lendemain.
Après un moment de silence, San-Nereo, qui se contenait par un miracle permanent, lui dit :
— Enfin, puisqu'une satisfaction est due, il faudra recourir, à grand regret, aux tribunaux.
— Aux tribunaux? dit en riant Saint-Seivais, mais vous n'avez donc pas compris mes rétiences, tout à l'heure?
— Je n'ai pas remarqué ces réticences, monsieur.
— Devant les tribunaux, je dirai tout... Ah çà! monsieur le comte San-Nereo, à qui voudrait-on faire croire qu'on a criminellement abusé d'une jeune fille le premier soir de son arrivée à Paris ? Quels sont les niais qui croiront cette fable? Nos juges sont trop éclairés pour adm^ettreune aussi stupide invraisemblance I . . .
— Pourtant, interrompit San-Nereo en fiissonnant, le fait a beau paraître invraisemblable, vous l'avez rendu vrai.
Saint-Servais éclata de rire, et son interlocuteur le regarda d'un air stupéfait.
— Je ne croyais pas, dit-il, que l'acte de Saint-Mandé fût si plaisant.
— C'est la manière dont vous l'avez arrangé, ce fait, qui est bouffonne... Je connaissais mademoiselle de Sullauze depuis six n)ois. . . Ah ! . . . voilà le grand mot lâché ! maintenant, ^ous savez tout.
A ce coup si imprévu, le visage de San-Nereo se décom-
posa ; le cri s'arrêta sur ses lèvres, et, ses pieds ne le soulenant plus, il tomba sur un fauteuil, comme s'il eût été foudroyé.
C'était maintenant le faux qui paraissait vraisemblable à l'imagination soupçonneuse de San-Nereo.
Saint-Servais continua, en se promenant avec une agitation feinte :
— Ils vous forcent à tout dire, les maladroits! On a un secret qui peut les anéantir, ils vous l'arrachent du fond de l'âme ! Eh bien ! on se le laisse arracher. Tant pis ! il faut en finir avec les obsessions acharnées î On verra au tribunal un jeune homme, doué de quelques avantages physiques, et une jeune fille charmante ; ils se connaissaient tous deux en province... Je donnerai tous les détails... La jeune fille arrive à Paris... Le même soir, le rendez-vous est donné à haute voix sur le boulevard... J'ai des témoins... Le père surprend les deux amants, comme dans la /utre; la jeune fille s'évanouit, le beau jeune homme franchit le mur... Mais, mon Dieu! c'est l'histoire universelle que je raconte là. Dans les douze premiers jurés venus, il y en a six au moins qui ont franchi un mur de jardin, ou passé par la porte, ce qui est la même chose, en droit criminel. Seulement, j'ai trouvé, moi, ce que n'ont pas trouvé les six jurés; j'ai trouvé un père qui, sous prétexte qu'il est colonel, s'est acharné à ma poursuite, comme si je lui avais volé son portefeuille. Est-ce ma faute, à moi, si sa fille adore Paris, et si elle m'a choisi pour représenter cette capitale dans un rendezvous de nuit d'été?
San-Nereo anéanti fit le signe qui demande grâce, et se levant avec effort :
— Assez, monsieur, assez, dit-il ; ma mission est remplie... Je n'ai qu'à me retirer...
Saint-Servais fit un geste calme, et prit une voix trèsnaturelle pour retenir encore un instant ce jeune homme, dont la figure expressive annonçait tous les instincts de la jalousie crédule et du soupçon.
— Un moment, dit-il; vous êtes étranger, monsieur le comte ?
— Oui... non, dit San-Nereo d'une voix sourde.
— Comment! oui et non! Je ne vous comprends pas...
— Je suis. . . Italien. . . à peu près. . . Au reste, qu'importe !
— Oui, cela est indifférent, monsieur le comte. Tous les hommes sont égaux devant l'amour... Permettez que je vous parle franchement et amicalement. Vous ne connaissez pas^ la légèreté de nos femmes... Notez bien que je ne les accuse pas... Dieu m'en garde!... Si elles commettent des fautes, les hommes seuls en sont responsables. Nous leur donnons une éducation qui les égare au lieu de les conduire...
— C'est possible, dit San-Nereo, d'un ton distrait, en regardant la porte.
— Quand les jeunes filles entrent dans le monde, poursuivit Saint-Servais d'un air doctoral, nous prenons à tâche de détruire, par une seconde éducation, la première qu'elles ont reçue au couvent.
— Monsieur, interrompit fébrilement San-Nereo, ces réflexions...
— Ces réflexions, interrompit à son tour Saint-Servais avec douceur, ©es réflexions vous donneront la clef de bien des choses obscures. Ayez foi dans un homme d'expérience, qui vous parle en ami... Après la sortie du cou-
vent, ou d'une institution de la rue de Clichy, nous conduisons nos jeunes filles au théâtre ; nous leur montrons des scènes de passion échevelée ; nous leur révélons des secrets d'intrigue dramatique; nous remplissons leurs oreilles de dcclamalions amoureuses ; nous les initions dans la diplomatie des boudoirs ; et ces jeunes têtes s'exaltent en écoutant ces artistes qui, pour elles, sont de vrais amoureux; envoyant ces coulisses de toile peinte, qui, pour elles, sont le monde réel. Est-ce vrai, cela?
— Eh bien î après ? dit San-Nereo suffoqué de douleur.
— Après, mon cher monsieur, après ! On devine aisément le reste... A Pari?, surtout, cette seconde éducation des jeunes filles est plus dangereuse qu'ailleurs...
San-Nereo fit un mouvement brusque; son interlocuteur trop intelligent venait de toucher la corde sensible. — A monteur maintenant ! pensait Saint-Servais.
Et il poursuivit ainsi :
— A Paris, vous ne trouverez pas une jeune demoiselle qui ne sache par cœur, et qui ne chante ou fredonne au piano des romances amoureuses ou des cavalines ardentes d'opéras :
Viens, ô ma bien-aimée.
Le ciel est dans tes yeux.
Ou bien :
0 mon Fcrnand. tous les biens de la terre. Pour être à toi, mon cœur eût tout donné.
Ou encore :
Ce qu'il me faut à moi.
C'est toi l
Ou même :
Vivons pour nous deux, car le monde Est un désert tout plein d'ennuis.
Je VOUS en citerais jusqu'à demain de ces maximes, cent fois plus dangereuses encore quand la musique les accompagne de ses charmes enivrants... Ensuite, ce qu'il y a de plaisant, c'est de voir un père qui, après avoir obligé sa fiHe à se mettre toutes ces passions notées dans le cerveau à dix francs le cachet ou la stalle, entre dans une colère atroce, quand la seconde éducation porte son fruit. . . Est- ce vrai cela, monsieur le comte ?
San-Nereo répondit par un murmure sourd.
— Et nous, nous, jeunes hommes, reprit Saint-Servais en croisant les bras, que faisons-nous?... Nous faisons notre métier de jeunes gens, passez-moi cette locution triviale... Nous profitons des fautes des pères. Nous exploitons la romance et la cavatine au protit de nos loisirs... Voyons, soyez sincère, monsieur le comte ; n'avez- vous jamais exploité un lendemain d'Opéra?
— Jamais î jamais 1 répondit San-Nereo, en fixant sur le parquet des regards sauvages.
— Eh bien ! monsieur le comte, poursuivit Saint-Servais en riant, vous êtes un phénomène, une exception, un phénix qui ne renaîtra pas de ses cendres, croyez-le bien. Quant à moi, je suis franc; j'ai dans mon passé quelques peccadilles, et je ne jetterai jamais la première pierre sur qui que ce soit... Dans l'intérêt de ma justiiication, je ne parlerai que de mademoiselle de Sullauze...
San-Nereo bondit comme si une balle de plomb l'eût frappé au cœur.
Saint-Servais n'eut pas l'air de remarquer ce mouvement, et il poursuivit froidement :
— Vous connaissez le caractère de cette jeune fille ; si vous ne le connaissez pas, je vais vous en donner une idée
exacte. Je n'accuse pas, je ne médis pas, je me justifie. . . Un avocat a le droit de tout dire, dans l'intérêt de sa défense. . .
— Parlez, parlez, monsieur, interrompit San-Nereo, qui éprouvait le cruel besoin d'être torturé par de nouvelles confidences.
— Mademoiselle de Sullauze, dit Saint-Servais en choisissant un nouveau cigare dans une boîte avec beaucoup d'attention, mademoiselle de Sullauze, comme toutes les jeunes filles de province qui ont reçu une éducation brillante, et qui sont nées sous le rayon d'un chemin de fer voisin, a eu de bonne heure une passion dangereuse et nouvellement inventée, la passion de Paris; c'est le huitième péché mortel. Vous voyez que je connais mademoiselle de Sullauze...
San-Nereo secoua la tête avec mélancolie et frappa du pied le parquet.
— Paris, vu de loin, poursuivit Saint-Servais, est pour une jeune fille le synonyme de paradis. Paris, c'est le théâtre avec ses merveilles ; c'est la musique avec ses extases, le monde avec ses séductions, la mode avec ses éblouissements, la foule avec sa vie joyeuse, le luxe avec son goût exquis, le salon avec ses artistes, l'univers avec ses illustrations. Le nom seul de Paris agite le sommeil d'une jeune fille, brûle ses nuits, trouble ses jours. Et maintenant prenez cette belle et naïve enfant, arrachez-la aux ennuis de sa province, faites-la descendre sur le pavé brûlant de son Paris un beau soir de juin, quand Paris est plus Paris que jamais, et sa raison ne la gouvernera plus ; elle aura cette fièvre de folie qui monte au cerveau, donne le vertige et affaiblit les pieds... A qui la faute?... à moi, par hasard?
Ce raisonnement entrait trop bien dans tontes les idées de San-Nereo ; il n'y avait aucune objection à élever.
Saint-Servais éprouvait une joie infernale en torturant ainsi San-Nereo. Il croyait en même temps punir et se venger... Il poursuivit ainsi, en jouant l'émotion :
— Souvent je me suis dit ceci avec douleur : Que ferai-je, si l'imprudence d'un père me traîne devant un tribunal ?
San-Nereo étendit brusquement la main, comme pour repousser une pareille idée. Un éclair rapide de satisfaction brilla sur le visage de Saint-Servais; il ajouta :
— Permettez, monsieur le comte ; c'est une simple supposition... Certes, si pareil malheur arrivait par la faute d'un père à mademoiselle de SuUauze, ma délicatesse ferait des efforts inouïs pour sauvegarder, autant que possible, la dignité d'une jeune fille qui m'a donné tant de preuves d'amour; mais vous connaissez les hommes de justice, ils vous serrent de près, ils vous torturent de questions, ils vous tendent des pièges noirs, et vous obligent enfin à dire ce que vous voulez taire...
— Mais c'est impossible! c'est impossible 1 interrompit San-Nereo... Point d'éclat! point de scandale! point de bruit !
Et il ajouta comme en à parte :
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu! soutenez-moi!
Saint-Servais, qui ne perdait rien de tous les mouvements de San-Nereo, fit tomber délicatement la cendre blanche de son cigare, et ajouta :
— Dans ce cas extrême, l'intérêt de ma légitime défense l'emportant sur toute autre considération , je me verrais contraint à faire, en plein tribunal, le portrait
moral de mademoiselle de Siillauze... et vous savez toutes les iniluclions fâcheuses que la justice extrait de ces sortes de peintures biographiques...
— Oh l rien de tout cela... Non ! non ! interrompit San- Nereo.
Saint-Servais leva la tête, lança un tourbillon de fumée au plafond, et poursuivit :
— J'ai trois témoins sous la main, trois témoins honorables : l'un est référendaire à la cour des comptes, l'autre est membre du conseil général de Seine-et-Oise, le troisième est un artiste célèbre; trois amis... Je puis leur donner ce nom... Eh bien!... ils viendront tous les trois déposer des faits accablants, si je les cite comme témoins... et je les citerai, si mon honneur le demande.
— Mais je vous dis, monsieur, s'écria San-Nereo, que vous prévoyez l'impossible.
— Oh! reprit Saint-Servais avec un long balancement de tête, M. de Sullauze ne partage peut-être pas votre opinion... Je parle à M. de Sullauze absent, et je me sers de vos oreilles... M. de Sullauze est un homme très-cauteleux, très-rusé; je me suis formé à son école. Il sera content de son élève de la Maison-d'Or. Dites-lui cela de ma part... Donc, je dis à mon maître M. de Sullauze, et non pas à vous, que j'ai à ma disposition trois amis dévoués. Ils étaient assis à côté de moi, au boulevard, le jour de l'arrivée du père et de la fille. Ces trois témoins ont tout entendu. Ils ont vu l'enthousiasme ou, pour mieux dire, le délire fiévreux de mademoiselle de Sullauze ; ils peuvent faire la peinture de cette> exaltation provinciale, qui ne fait rien augurer de bon pour un avenir très-prochain. Ces témoins ont entendu de quelle façon adroite un rendez-
VOUS m'a été donné, pour le soir même, à l'ermita^ie de Sainl-Mandc.
— Au nom du ciel! s'écria San-Nereo, épargnez-ujoi le reste ! Je ne veux plus rien savoir. Toutes vos paroles sont des coups de poignard...
Sainl-Servais parut s'attendra' sur les angoisses de San- Nereo, et il secoua la tête de l'air d'un homme qui se fait violence pour ne pas dire tout.
— Monsieur le comte, ajouta-t-il sur un ton de conciliation, je suis vraiment désespéré de la tournure que notre entretien a prise. Il ne faut jamais pousser à bout celui qui a trop raison. Je me défends, voilà mon excuse. Au reste, la calomnie a beau s'acharner contre moi, je suis connu, ma vie est transparente ; je ne cache rien. On sai* que j'ai des goûts simples, des mœurs bourgeoises. Quelques ennemis, et qui n'en a pas? m'ont calomnié souvent; ils ont prétendu que j'habitais une maison isolée pour y cacher le luxe d'un ameublement obscène et les traditions scéniques des héros de la dépravation. Vous le voyez, mon intérieur, vous le voyez, mon ameublement... Un lit de garçon, des fauteuils vulgaires, pas un tableau, pas une gravure équivoque ; une pendule austère, une bibliothèque, jetez un coup d'œil, s'il vous plaît, une bibliothèque sérieuse, que j'appelle ma maîtresse, et qui chaque jour me donne cinq heures de consolation. Me voiià peint en quelques mots. Maintenant, je ne veux pas me donner comme un anachorète, tant s'en faut! je suis jeune, j'ai les passions de mon âge. Tant pis pour ceux qui ne les ont pas. Si je me trouve sur le chemin d'une femme qui me distingue, le diable est plus fort que mon ange gardien, je puis commettre une faute; je ne m'en défends pas;
mais je puis la réparer aussi ; oui, monsieur, la réparer... Ne témoignez aucun étonnement... mais il ne faut pas avoir recours à la menace, aux cartels, aux scènes violentes, pour me décider à rentrer à droit chemin. Que toutes ces obsessions finissent, et je suis prêt à épouser mademoiselle de Sullauze ; tout sera réparé.
Les oreilles de San-Nereo tintèrent comme deux cloches de bronze frappées par le fer, la respiration s'arrêta siff ses lèvres; la nuit de la mort voila ses yeux, il allait s'évanouir comme une femme ; heureusement, sa généreuse nature se révolta contre cette faiblesse indigne au dernier moment décisif : une étincelle ralluma la flamme de la vie ; il se roidit sur ses pieds, reprit une contenance virile, et dit d'une voix ferme :
— Je n'ai aucune objection à vous faire. Tout ce que vous me révélez me prend au dépourvu. Je n'ose rien croire, je n'ose rien nier. Toutes les preuves dont j'ai besoin me manquent. Je n'ai rien apporté ici pour combattre l'inconnu. Toutes les apparences sont en votre faveur, je suis forcé de l'avouer dans ma loyauté. Adieu , monsieur , je sors sans pouvoir me dire votre ami ou votre ennemi.
Il salua Saint-Servais et sortit ; Saint-Servais l'accompagna jusqu'à la grille, et quand il le vit à une certaine distance, il le menaça du doigt, et dit : — J'espère que tu es content de ta visite, mon petit Brésilien... Ah! vieux colonel de Sullauze, tu as voulu jouer au plus fin, eh bien ! tu as fait mon éducation à ton insu. Ton élève n'a pas mal joué son jeu. Débrouillez-vous de là tous deux, si vous pouvez.
San-Nereo prit d'abord le chemin du pont des Invalides, mais en s' approchant du quai, il s'arrêta pour réfléchir.
Son imagination ombrageuse accusait déjà le comte de Sullauze, et dans cette disposition d'esprit, il était capable de l'insulter en l'abordant. D'ailleurs , la fièvre de sa tête excluait encore la réflexion, et il éprouvait le besoin de S3 remettre de tant de secousses violentes avant de commencer une autre scène qui promettait encore d'intolérables émotions. D'ailleurs, l'heure du rendez-vous du pont n'était pas sonnée. On pouvait réfléchir, se préparer.
Le jeune homme longeait la rivière, dont les eaux vertes roulaient, par intervalles, comme des éclairs flottants, les doux rayons du matin. L'horizon était charmant à voir dans toutes ses perspectives ; les arches des ponts s'arrondissaient gracieusement sur le fleuve, le dôme des Invalides montrait le ciel et faisait songer à Dieu. Meudon, avec ses beaux arbres, montrait la terre et faisait songer à l'amour. L'image de Blanche flottait partout, aux yeux de San-Nereo, et se mêlait à tous ces enchantements de la terre et du ciel.
Le« souffrances du cœur sont plus tolérables en été qu'en hiver : les sourires de la nature calment et consolent. Il semble que le malheur ne peut pas exister, quand la terre vous apparaît si heureuse, dans les grâces de sa verdure, l'éclat de son ciel, la fraîcheur de ses eaux, le parfum de ses fleurs. Il semble aussi que toute cette joie extérieure n'est pas un mensonge et une ironie, puisqu'elle descend du ciel, et qu'elle vous reproche une tristesse injurieuse et sacrilège, qui nuit à l'harmonie générale du tableau.
San-Nereo portait avec lui toutes les douleurs dont l'enfer seul a le secret ; un souvenir surtout était fixé dans son cerveau comme un tison ardent, et celui-là rien ne pouvait l'adoucir. Victime d'un crime ou d'une séduction,
Blanrhc n'clait plus la vierge rêvée, la fleur idéale, le lis de beauté par excellence, et pourtant l'amour survivait, et trouvait même une âpre surexcitation dans ce sentiment de jalousie rétrospective qui aurait dû l'étouffer. Le jeune homme profita donc d'un moment de sérénité , que le calme de la nature donnait à son esprit , pour aborder le comte de Sullauze avec des dispositions bien différentes, comme un homme qui cherche une excuse, un mensonge, une illusion, un rameau sauveur qui retient le désespoir sur le lord d'un abîme.
— Eh bien?
Interrogation à chaque instant répétée , dans ces courses, ces allées, ces venues, ces rendez-vous qui accompagnent la marche préhminaire des duels.
A cet eh bien? prononcé par le comte de Sullauze, San- Nereo demeura interdit, et chercha le mot du moment; il ne trouva rien.
Le comte Gaétan prit vivement les mains du jeune homme, et s'effraya d'un silence étrange, qu'aucun témoin n'a jamais gardé au retour d'une mission.
Vaincu par les supplications ardentes du comte de Sullauze, San-Nereo dit :
— Vous voulez que je parle?... je parlerai... mais ce lieu n'est pas bon... trop de regards passent devant nous, et cette rivière qui coule sous mes pieds me donne le vertige... Allons plus loin.
Le comte Gaétan était confondu de surprise, et il suivait San-Nereo, en s'efforçant de deviner le secret qu'il allait entendre. On traversa l'esplanade des Invalides, et on s'arrêta devant un talus désert du Champ de Mars.
dnc Consultation il^A vocal.
Gemme nous savons ce qui va être dit, rentrons un moment dans hi veille de ce jour, pour savoir comment Saint- Servais a c ni ployé les heures qu'il devait donner aux préparatifs de son duel, accepté à l'ermitage de Saint-Mandé.
En renlnint à Paris, après avoir reçu la provocation du comte de Sullauze, Saint-Servais se rendit rue du Harlay, chez un avocat en renom , pour lui demander un conseil.
Le salon d'attente du jurisconsulte était peuplé de consultants des deux sexes. Un profond silence régnait dans cette réunion, où chacun était absorbé par un grave souci de [)r()cédure. Les hommes conservaient encore sur leurs visages la teinte écarlate d'une colère récente; les femmes étaient toutes voilées de vert pour dissimuler l'âge où leur sexe intente des procès criminels. Par intervalles, la porte du cabinet de consultation s'ouvrait, et une manière d'huissier, en habit noir blanchissant, introduisait selon le numéro d'ordre. Ceux qui sortaient agitaient leurs lèvres et gesticulaient à leur insu, comme s'ils eussent déjà préparé leur improvisation de réponse au [irésident du tribunal.
Lorsque Saint-Servais entra dans le salon d'attente, riiuissier parut si enchanlé de recevoir un client si distingué, qu'il lui accorda un tour de faveur. Ce privilège arbitraire excita un sourd murmure dans le salon.
hitroduil par l'huissier, Saint-Servais se trouva bientôt ^ace à face avec le jurisconsulte célèbre. C'était un homme
lîS UNE HISTOIRE
de soixante ans, tout vêtu de noir, moins la cravate ; il se leva nn moment, salua Saint-Servais avec une politesse froide, et lui fit signe de s'asseoir à l'angle d'un bureau clKirgé de paperasses tmibrées, et surmonté des bustes de Démosthènes et de Cicéron.
Les honoraires ayant été largement payés d'avance, S.iint-Servais s'expliqua ainsi :
— J'ai connu, en province, mademoiselle de Sullauze, une très-jeune personne fort belle, soit dit sans me flatter. El le esi arrivée à Paris, avec son père, dans les premiers jours de juin. Nous devions nous rencontrer sur le boulevard Italien le même jour. Mademoiselle de Sullauze (vous connaissez les femmes, monsieur l'avocat) mit une adresse infinie à m'indiquer, pour le soir même, un rendez-vous dans un jardin de Saint- Mandé... Ici, permettez-moi de laisser une lacune... Le père, un vieux grognard, nous a surpris. Je me suis évadé lestement, sans laisser de vestige après moi. Qu'a fait ce père? Il m'a dressé piège sur piège ; enfin, j'ai mis le pied dans un traquenard. Il m'a invité à souper; il m'a grisé à mort, et il a surpris mon secret dans une confidence d'ivresse. Là-dessus, insulte, provocation, menaces, cartel, tout ce que font les pères colonels en pareil cas. Moi, je n'ai nullement envie de me battre, et je viens vous consulter pour savoir si je cours quelques risques, en cas de poursuite, puisque je refuse le duel.
En général, les demandeurs de consultations exposent le fait suivant le même procédé : ils laissent dans l'ombre ce qui est contre eux, et ils exhibent au soleil ce qui est en leur faveur.
Le jurisconsulte ouvrit sa tabatière, cueillit solennellement une prise avec deux doigts disposés en bec, la secoua
DE FAMILLK 129
quelque temps, l'aspira en inclirumi sa leta sur le côié droit, et dit:
— Connaissez-vous les dispositions de l'article 355 du Code i)éiial?
— Non, monsieur, dit Saint Servais.
— La demoiselle de... est-elle âgée de plus de seize ans?
— Olil certainement, monsieur; elle a dix-huilans, au moins.
— Alors nous rentrons dans la spécialité de l'article 331 ; la jeune personne a moins de vinor et un ans.
— Elle en paraît vingt-quatre, monsieur; je ne puis pas mieux la comparer qu'à la Vénus de Milo.
— Je ne la connais pas... Croyez-vous que l'article 333 puisse être invoqué contre vous?
— Ah î voilà ce que j'ignore, monsieur l'avocat.
— Et pourquoi ignorez-vous cela? pourquoi, avant la perpétration d'une chose coupahie, ne consultez-vous pas la loi pour savoir au juste ce que \ous avez à cramdre comme répression? Voyez-vous jamais un axocal sur les bancs des assises? jamais! c'est que nous connaissons la loi, nous, et que nous disons: Peste! ne jouons pas avec les femmes 1 la chose ne nicrite 'pas qu'on risque les travaux forcés à temps.
— Entin, monsieur, dit S lint-Servais, lem;d est fait. Je n'ai pas consulté la loi. Je serai mieux avisé dans une autre occasion.
— L'article 333 devrait être écrit, en lettres de bronze, sur tous les établissements [luhlics, dit l'avocat avec solennité, sur toutes les maisons d'éducaiion, sur tons les liiéàtres, à la porte des artistes, sur louies les nijuniriciures, sur toutes les écoles dedanse, chez tous les lacic^scurs de
130 DNE HISTOIRE
piano, chez les maîtres de chant, et dans tous les ateliers... Voyons, répondez-moi avec franchise, si vous voulez que je vous éclaire ; èles-vous dans la catégorie des criminels prévus par l'article 333?
— Je ne crois pas.
• — Êtes- vous un ascendant de la jeune personne? reprit l'avocat; avez-vous ri?^/ori7e sur elle? Etes-vous son professeur, son chef, son tuteur, son conseiller, son inlluence, son appui ?
— Non, monsieur l'avocat !
— Alors, reste le fait...
— Oui, le fait reste, interrompit Saint-Servais.
— Veuillez bien ne pas ii l'interrompre... A lors, reste le fait ; le fait pur, dégagé de toute circonstance aggravante... il se résume ainsi : Vous avez aimé en province une jeune personne...
— Fort belle ! interrompit Saint-Servais.
— Belle ou non, reprit l'avocat, le législateur ne se préoccupe nullement de ces détails.
— Pourtant, remarqua Saint-Servais, la grande beauté peut servir d'excuse ; c'est une provocation.
— La loi ne peut admettre cela. Vous avez airné une femme en province; elle est arrivée à Pans, et vous a donné un rendez-vous nocturne. La morale \ous disait de TOUS abstenir; vous avez é -outé la passion. Tel est le fait brutal... Maintenant, monsieur, vous vous trouvez placé en face de deux éventualités... Le père de la ieune personne vous provoque en duel. Le duel est répi()u\è pur la loi. La législation est aujourd'hui fixée sur ce point p.u- de nombreux arrêts de la cour de cassation. Tous les iicle>qui se rattachent au duel sont prévus par les articles -290, -296,
299, 301, 304, 321, 324, du Code pénal. Vous devez donc refuser le duel nettement, fermement, carrément.
— Je le refuserai, dit Saint-Servais ; cela m'arrange de refuser.
— Le duel, reprit l'avocat de l'air d'un savant qui ne veut pas perdre une rare occasion de produire de l'elïet sur un client d'élite, le duel est un legs de la barbarie. Vous devez avoir lu la lettre de Jean- Jacques contre le duel?
— - Oui, monsieur; une lettre superbe I
— L'illustre écrivain de Genève, ajouta le jurisconsulte, s'écrie avec indignation : Que veux-tu faire de ce sang ? le boire ? Les philosophes ont mis en action passive leurs théories sur le duel. Rousseau et Voltaire se sont fort injuriés; ils ne se sont jamais battus en duel.
— C'est vrai, remarqua Saint-Servais.
— Le duel, continua le jurisconsulte, est aujourd'hui à peu près extirpé de nos mœurs; c'est un progrès véritabk dont les sages s'applaudissent. La civilisation sera redevable de ce bienfait à M. Dupin. Dans les âges anciens le duel était inconnu. Thémistocle, le grand Thémistocle, ne s'est pas battu avec l'insolent Grec qui l'avait menacé du bâton. Craint-on de s'égarer sur les traces de Thémistocle?
— Très-bien I dit Saint-Servais.
— Marcus Tullius Cicéron, reprit le jurisconsulte en montrant le buste de l'orateur romain, fut insulté par un certain Rufus, en plein tribunal : « Mon ami, lui dit-il, tu t'insultes en m'insultant. » Il n'y eut pas de duel. Les anciens ne connaissaient que les combats singuliers, et en temps de guerre, d'ennemi à ennemi : bello flagrante, acie ordinala. La Bible nous transmet le duel de David et de Goliath. L'histoire romaine nous cite le duel de Cor-
vinus et du Gaulois, et le combat singulier des Horaces, immortalisé par le mâle et vigoureux génie du grand Corneille. Nous avons, en France, dans les chroniques qui se sont appliquées à nous transmettre les faits d'armes nationaux, celebrare domestica facta, nous avons le duel des tre-nle Bretons, dans lequel Beaumanoir but son sang pour se désaltérer. Tout cela est grand, tout cela est héroïque, mais le duel entre citoyens est une guerre civile en raccourci, et parlant une chose criminelle. Le législateur a donc le droit de crier aux duellistes: Quo ruitis, cives? Les armes doivent obéir à la toge, cédant arma togœ, et M. Dupin peut s'appliquer le vers du grand poëte anglais Owen : // a enfermé les guerres civiles sous une serrure éternelle.
Claudit et aeterna civica bella sera.
— Comme tout cela est profond! dit Saint-Servals.
Le jurisconsuUe s'inclina légèrement, et, raffermissant ses lunettes d'or, il ajouta :
— Maintenant, raisonnons dans l'espèce. Après le côté légal, examinons le côté moral.
Saint-Servais se rapprocha pour mieux écouter.
— Tin père vous propose de se battre en duel... Quel est ce père?... Un homme digne de votre respect à tous égards... Vous aimez sa fille, vous vous êtes introduit clandestinement dans sa maison, vous avez dérobé son bien, et vous o.-eriez porter sur lui des mains violentes ?. . , Non, non 1... Ce serait là une espèce de parricide. Vous ne le commettrez pasi
— Oh! c'est bien résolu, dit Saint-Servais, surtout après tant de bonnes raisons. Point de duel.
— Première éventualité, reprit l'avocat. Examinons la seconde, maintenant. Le père de la demoiselle peut vous actionner en justice, un père a toujours ce droit contre un suborneur de sa fille...
— Mais je ne suis pas un suborneur, interrompit le jeune homme.
— Vous l'êtes au point de vue de la loi. Nunquam puella prœsuiniinr aggrediens in causa venerea. C'est clair.
— Très-clair! dit Salnt-Servais comme un auditeur qui ne com[)rend pas.
— Ici, reprit l'avocat; ici, la défense peut se placer sur un terrain favorable, puisqu'il n'y a qu'un seul témoin, un témoin intéressé. Testis unuSy testis nullus. La défense peut tout nier formellement. Negatio sœpecausidica invicta, selon la belle expression de Filangieri. La négation est souvent un avocat invincible. Cet axiome est applicable à l'espèce. Vous niez. C'est à vous de prouver, scelus demonsirandiim. Le crime, comme la fraude, ne se présume pas, fraus non prœsumitur. Prouvez! prouvez I prouvez!
— C'est évident! dit Saint-Servais.
— Au reste, continua le jurisconsulte, la poursuite n'est nullement à redouter ; elle restera toujours à l'état de menace. Le père de la jeune personne est fort riche, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, il possède une grande fortune.
— Bien î il n'est donc pas intéressé à poursuivre par l'appât des dommages et intérêts ; il ne poursuivra pas. Le scandale! Personne, comme dit Grotius, ne fait tomber le scandale sur sa maison pour passer le temps: nemo torquet scandalum domi jocose. Le siècle est si dépravé, que l'ébruitement de ces causes n'excite que des indignations
feintes ou des railleries impitoyables. Ce doit être une leçon pour les femmes au-dessus de seize ans ; qu'elles soient les gardiennes sévères de leur honneur, et tout ira bien. Tous les procès que feront les pères ne rendront jamais à leurs filles ce qu'elles ont perdu.
— Voilà quiestbien pensé, remarquale jeune consultant.
— Maintenant, reprit le jurisconsulte, vous ne m'avez rien caché ?
— Rien.
— Vous m'avez parlé comme à un confesseur?
— Oui, monsieur, dit effrontément Sai t-Servais ravi.
— Eh bien! tout est dit, jeune homme; il ne me reste plus qu'à vous donner un dernier conseil, celui que vous ne m'avez pas demandé.
— J'écoute, dit Saint-Servais.
— Vous avez séduit une jeune fille, c'est une faute ; on ne répare cette faute ni par un duel ni par un procès : l'honneur véritable a d'autres exigences. Épousez cette jeune fille...
— L'épouser ! interrompit Saint-Servais ; elle va se marier.
— Avec vous ?
-— Avec un autre.
— Diable ! quelle étrange fille 1
— Un mari très-laid, très-petit, et Brésilien.
•— Ah! c'est différent. Circonstance atténuante... Mais puisque vous êtes sûr de ne pas l'épouser, demandez-la en mariage ; vous ferez toujours preuve de bonne volonté, sans risque aucun .
— Oui, le conseil est sage. Eh bien I si l'occasion se présente, je le suivrai.
Le jurisconsulte se leva, et, prenant un ton grave, il dit :
— Il ne me reste plus qu'un dernier devoir à remplir; écoutez-moi, jeune homme, que ceci vous serve de leçon. Le bonheur est dans la vie régulière, croyez-moi; le vent des passions, dit un ancien, brise l'homme sur des écueils. Procella libidinosa illidit va dis. Faites-vous un foyer domestique serein ; fuyez les chants des sirènes, ces femmes redoutables, dont la voix harmonieuse cause tant de malheur : quœ voce canora incoMtos miilcent. Unissez-vous à une épouse fidèle, connuhio stabili, et préparez votre jeunesse à donner de l'honneur à vos cheveux blancs.
Saint -Servais salua profondément le jurisconsulte , et descendit son escalier en répétant ces mots :
— C'est égal ! il m'en a donné pour mon argent. Rentré chez lui, Saint-Servais trouva Pascal Grevin, son
ami, son complice, son confident, jeune homme appartenant à la nature morte, espèce de végétal ambulant !
Pascal se souvenait de la promesse faite, sur le boulevard, avant le départ pour Saint-Mandé.
~ Je suis arrivé à l'extrême échéance, dit Pascal à Saint-Servais ; on m'a protesté, assigné, jugé, condamné par défaut. Il faut payer ou aller à Clichy.
— Eh bien! dit Saint-Servais en s'occupant d'autre chose, il faut payer. Chchy est malsain pour un jeune homme qui se porte bien.
— Il faut payer, il faut payer, reprit Pascal d'une voix qui se faisait menaçante, et avec quel argent dois- je payer?
— Mais avec des pièces de cent sols, ou avec de l'or, ou avec des billets de banque... Yeux-tu fumer un cigare ?..-
— Merci...
— Te manque-t-il beaucoup pour faire tes fouds?
— Il me manque la première pièce de cent sous, et je compte sur toi.
— Ah! tu comptes'sur moi; eh bienl mon ami, lu ne pouvais arriver plus mal à propos. Je suis à soc.
— Emprunte.
— Emprunter! y songes-tu? Il n'y a plus d'usuiicrs; les jeunes gens de famille les ont ruinés.
— Ah ! tu me refuses? dit Pascal d'une voix aigre, eh bien! adieu...
— Où vas-tu, Pascal?
— Je vais te dénoncer au procureur du roi...
— Allons donc! dit Saint-Servais en riant faux, ta menace est prévue, je l'attendais. Je le dirai ce ([ue disait Cicéron à Rufus en plein tribunal : Tu te perds en me perdant. Nous étions deux à Saint-Mandé, toi et moi.
— Ta menace est prévue, je l'attendais, répliqua Pascal : demain, on me traîne à Clichy; j'ai cinq ans de fèves à manger dans cet établissement, eh bien ! fèves pour fèves, j'aime mieux celles de Toulon; il y fait chaud, et on se promène en mer tout le jour. Et puis, je mels la chose au pire. Il y a des circonstances atténuantes pour moi. C'est moi qui me dénonce à la justice, c'est toi qui as commis le crime j k justice aura pitié d'un pauvre diable comme moi. Je m'en tire avec deux ans au plus. C'est trois ans de gagné sur Clichy. Je suis un imbécile, tu me l'as dit souvent, Saint-Servais; avoue que cet imbécile ne raisonne pas mal en ce moment.
Saint-Servais donna un coup de sa large main sur l'épaule de Pascal, et lui dit :
— Voyons, voyons, petit dénonciateur, quelle somme le fautril?
DE FAMILLE i37
— Huit cent soixante-quatre francs trente-sept centimes.
— Comment, tu fais des lettres de change de cette vaieur-là?
— Le capital est de trois cents francs; tout ce qui est au-dessus est en frais... Tu n'as donc jamais payé de frais, toi?
— Jamais. C'est énorme!
— Oui, dit Pascal, énorme... On vous dit : Ahl vous ne pouvez pas payer trois cents francs, eli bien! vous en payerez huit cent soixante-quatre avec dos centimes!
— • Oh ! dit Saint-Servais, s'il n'y avait que les centimes!... Pascal, je réfléchirai.
— Adieu, Saint-Servais, je vais au palais de Justice.
— Attends donc, attends, Pascal ! Ce diûble d'homme se fait tyran !. . . Voyons, causons un peu : que feras-tu quand tu auras payé cette créance?
— Je n'en sais rien ; je vis au jour le jour. On ne paye une dette que pour en faire une autre. Il faut bien vivre.
— Et toutes les fois que tu te trouveras à la porte de Ciichy, tu viendras me menacer de ta dénonciation ?
Pascal ne répondit pas. Saint-Servais se promenait, tête basse, en roulant des yeux fauves comme s'il eût médité quelque chose d'affreux pour se délivrer d'un homme qui devait être à jamais le tourment de sa vie. L'abîme appelle Vahîme, dit le livre saint, le seul livre qui ait toujours raison.
Il se secoua vivement, comme pour arraclicr de sa tête une pensée horrible, et sa figure prit une expression de douceur singulière qui étonna son ami.
— Écoute, Pascal, lui dit-il avec bonté, la vie que tu
mènes est impossible à Paris; tu ne feras jamais que des sottises. Tu pourrais vivre en honnête homme ailleurs, et te marier... Non, écoute, je parle sérieusement. Tu es jeune, tu as du physique... lu n'es pas un méchant garçon, lorsqu'un huissier n'est pas à tes trousses ; eh bien ! tu peux trouver, en pays étranger, une héritière et vivre heureux.
— Oui, dit Pascal, je ne demande pas mieux que d'épouser une riche héritière; mais il faut de l'argent pour voyager.
— Ne t'inquiète de rien. Si je te vois bien disposé à suivre mes avis, je ferai les premiers fonds de ton établissement... D'abord, je payerai ta créance... donne-moi l'adresse de ton huissier.
— Voilà sa carte... rue des Bourdonnais...
— Bien ! j'enverrai mon domestique ce soir... Ensuite, je t'engage à ne pas perdre un instant ; tu prendras ton passe-port demam...
— Pour quel pays?
— Qu'importe le paysl La Belgique, la Hollande, l'Ai* lemagne! Tous les pays se ressemblent quand ils sont étrangers. Il y a des héritières partout, et le Français est très-couru, à cause de nos vaudevilles. Moi, si je n'étais pas retenu ici par une femme qui m'aime et ne fait pas mon bonheur, je partirais avec toi. Un jour, si je parviens à briser cette passion, ou cette habitude, je ne fais qu'un bond de la rue de Provence au chemin de fer du Nord. Et adieu Paris !
— Mais cela me va, Saint-Servais, dit Pascal joyeusement; je prendrai mon passe-port. J'adore les voyages, et je suis casanier depuis le berceau...
— Tu seras content do moi, Pascal, interrompit Saint- Servais; d'abord, quand je te verrai installé dans le wagon, à la gare, je te remettrai une somme ronde, et tu recevras tous les mois un mandat par La poste... un mandat de deux cent cinquante francs... Je me saigne aux deux bras poui' assurer ton bonheur. Épouse vite, pour ménager mes mandais.
Pascal, au comble de la joie, se confondit en excuses et en actions de grâces, toutes choses que Saint-Servais reçut avec une froideur mal dissimulée, car il en connaissait trop la valeur ; mais comme il était intéressé à tenir toutes ses promesses, il n'en oublia aucune. Les deux faux amis se séparèrent, après cet entretien, comme se quittent deux ennemis fardés.
Saint-Servais, resté seul, se rencontra, pour la première fois, en présence de ses remords; cet homme l'avait épouvanté comme un juge ; ce complice ressemblait à un vengeur. En ce moment, il entrevit dans un lointain vaporeux, comme le gaze d'un rêve, tous les apprêts formidables d'un tribunal ; il entendit prononcer son nom dans une enceinte sonore, et une voix grave qui rendait une sentence et vengeait la société. Le jeune homme laissa tomber sa tête sur ses mains , et se voila les yeux pour ne pas voir l'éclat du jour qui semblait l'accuser aussi , en trahissant des remords ou des terreurs sur un visage dévasté.
Ce moment ne fut pas long ; Saint-Servais se reprocha bientôt d'avoir payé sa dette au remords; il redressa fièrement son torse et aborda un autre sillon de pensées. L'avenir se montra riant. Pascal préparait son départ, Damoclès ne voyait plus d'épée. Un duel avec de SuUauze était impossible. La justice des hommes ne saurait jamais rien. La
justice de Dieu était un préjugé vulgaire. Plus de crainte d'aucun côté.
Une seule prévision restait inquiétante. Par quelque nuit sombre, il pouvait être attaqué à l'improviste par ses deux ennemis dans un endroit désert.
— Mais , dit-il en désignant une paire de pistolets de poche, voilà deux amis qui ne me quitteront jamais.
La Jlalousic fïu Passé.
Dans l'endroit le plus désert du Champ de Mars, le comte Gaétan et San-Nereo se trouvaient face à face, et la figure du premier exprimait à la fois un étonnement et une colère au-dessus de la puissance reproductrice de la plume et du pinceau.
— Quoi! s'écria-t-il , ce misérable a osé dire une pareille infamie ! et vous, vous ! vous ne lui avez pas craché le démenti au front?
San-Nereo gardait un silence stupide.
— Vous avez donc ajouté foi à ces calomnies horribles? poursuivit le comte Gaétan ; vous avez donc cru ce qu'il disait? Il l'a cru!...
Un éclat de rire strident accompagna ces derniers mots. San-Nereo se taisait toujours.
— Il a cru que ma fille est la complice de cet homme 1 ajouta le père. Oh ! cela n'est pas possible ! San-Nereo, vous ne vous êtes pas vous-même insulté à ce point?
— Mon Dieu, que voulez-vous? dit le jeune homme au
comble de l'embarras ; quand on vous a dit ces choses-là en face, avt.o le Ion de l'assurance et de la vérité, que peut-on répondre?
— Oh I il y tient ! interrompit le comte Gaétan ; c'est sa nature ! Eh bien ! San-Nereo, je vous pardonne ce soupçon affreux , qui est le vice de votre organisation , et non de votre cœur. Venez avec moi. Je vais faire ce qu'un père n'a jamais fait. Il y a un cri de femme que votre oreille ne connaît pas; vous allez le connaître, c'est le cri de l'innocence ; aucune bouche avilie ne peut imiter ce cri ; il éclate comme un écho du ciel, et celui qui l'entend pour la première fois tombe à genoux et crie pardon!... Venez.
Le comte de Sullauze entraîna San-Nereo; ils montèrent en voiture et franchirent en peu de temps l'espace immense qui sépare l'esplanade des Invalides du jardin du Luxembourg. Aucune parole ne fut prononcée pendant le trajet.
On arriva devant la petite maison du quartier Vaugirard ; le comte entra le premier, en disant à San-Nereo :
— Ne me quittez pas , c'est essentiel ; vous verrez que je ne prépare rien.
Sous différents prétextes, le comte Gaétan congédia ses deux domestiques, et il appela sa fille Blanche, qui descendit au salon quelques minutes après.
La jeune fille croyait son père seul ; en apercevant San- Nereo, elle s'arrêta, et elle allait s'enfuir dans le jardin, lorsqu'un ordre plein d'autorité la retint.
— Blanche, dit le père, ta présence est nécessaire ici. Nous ne sommes plus dans ces heureux moments de calme où on accomplit les petits devoirs de la société selon leur étiquette rigoureuse. Il ne s'agit plus de préparation de
loiletle pour recevoir un étranger ; quand une existence domestique est bouleversée comme la nôc/e, il n'y a plus de conlrariélés, plus de soucis, plus de chagrins; il y a le malheur, tout le reste disparaît. Aussi, je n'hésite point à mettre de côté tous les ménagements ordinaires pour éprouver ta force et ton courage dans ce moment cruel.
M. de SuUauze avait prononcé ces paroles d'une voix émue et grave en même temps.
Blanche s'assit et soutint sa tête avec ses mains ; elle comprenait que son père avait à lui faire quelque révélation. San-Nereo, appuyé contre la cheminée, tenait ses regards fixés sur le parquet, et attendait, dans un désordre d'esprit inexprimable, ce qui allait se passer.
— Ma fille, reprit le père, nous ne devons plus rien te cacher. Tu as subi, avec une résignation héroïque, le silence dont je t'ai entourée jusqu'à ce jour. Aujourd'hui, un coin de ce voile ténébreux va se lever. Cet homme sans nom, cet homme du crime, nous le connaissons, il est trouvé...
Blanche fit un mouvement nerveux, mais elle garda sa pose d'accablement.
— Ce matin , le comte San-Nereo a eu ur.e entrevue avec cet homme...
— Un duel! interrompit Blanche avec effroi et en regardant San-Nereo.
Le jeune homme fit un signe négatif.
— Non, ma fille, reprit le père, rassure-toi... Nous ne ferons pas à cet homme l'honneur de mesurer nos épées avec la sienne ; nous l'obligerons à s'expatrier, en le menaçant d'une procédure criminelle.
Un éclair de satisfaction traversa le visage pâle de la jeune fille.
— Maintenant, écoute, ma fille... et ceci va te prouver que je ne veux rien te cacher... Écoute ce qu'a dit cet homme à San-Nereo. Il a affirmé que tu lui avais, toimêrne, donné un rendez-vous sur le boulevard, qu'il te connaissait en province , et que tu l'attendais dans le jardin de Saint-Mandé...
L'inimitable cri de l'innocence éclata, comme le plaidoyer de Dieu. La jeune fille se leva brusquement, la poitrine haletante, l'œil en feu, les mains crispées dans sa chevelure, et, se précipitant sur San-Nereo, elle s'écria d'une voix inouïe :
— Et vous avez cru !
— Non ! répondit le jeune homme en tombant aux pieds de Blanche.
— Très-bien! dit le père en pleurant.
— Je l'aurais porgnardé sur place , le ciel m'en est témoin, dit le jeune homme en se relevant; mais j'avais fait serment à votre père d'être calme devant cet homme.
— C'est vrai î dit le comte Gaétan ; et il m'a tenu parole.
— Vous me permettrez maintenant de me retirer, dit San-Nereo ; le but de notre visite est rempli.
Blanche regarda le jeune homme d'un air étonné; une larme même brilla dans ses yeux.
— Gomment! dit le comte Gaétan, vous nous qui liez ainsi?
— Mademoiselle Blanche a besoin de repos, après une émotion aussi forte ; mais j'espère que nous nous rêverions bientôt, puisque cette maison m'est rouverte.
— Elle ne vous a jamais été fermée, dit le comte ; et j'ai
lieu de croire maintenant que nous revenons à nos engagements anciens.
San-Nereo balbutia quelque temps avant de trouver le mot de sa réponse :
— Mon cher Gaétan , dit-il enfin , vous connaissez le plus ardent de mes vœux; rien n'a pu me changer. Je suis ce que j'étais le mois dernier.
— Je le sais, mon fils, reprit le comte en serrant la main du jeune homme j nous sommes aussi, nous, ce que nous étions.
Blanche regardait fixement San-Nereo, et, dans son instinct de femme, elle comprenait qu'il gardait enc( re quelque secret au fond de son cœur. Le comte avait cru que la sortie précipitée du jeune homme était toute naturelle; il se trouvait d'ailleurs si heureux, après tant de cruelles angoisses, qu'il ne voulait pas se servir de sa perspicacité pour chercher ce qu'il y avait d'équivoque dans ce brusque départ, non molivé par un prétexte ou par une bonne raison. Mais rien ne trompe l'œil d'une femme et d'une amante.
San-Nereo s'inclina devant Blanche pour prendre congé. Le père prit un de ses sourires des beaux jours, et lui donnant une légère impulsion d'épaules :
— Eh bien ! cher fiancé, vous n'embrassez pas?
San-Nereo prit l'attitude décontenancée de l'écolier timide, qui refuse ce qu'il croit n'avoir pas mérité. Il répondit par un sourire enfantin très-bien réussi, comme mensonge de physionomie, et se dirigea vers le corridor d'un pas résolu.
Blanche inquiète se pencha sur l'oreille de son père, et lui dit ;
— n nous cache quelque chose, c'est sûr! Suivez-le, cl tâchez de savoir.
Le comte Gaétan eut l'air d'obéir par complaisance, et d'une voix forte il dit :
— San-Nereo, un instant, je sors avec vous.
Le jeune homme parut contrarié de ce rappel ; cependant il accepta gracieusement le bras que lui offrit le comte, à l'entrée d'une des grilles du jardin du Luxembourg, et tout en marchant ils gardèrent tous deux un silence assez long, en cherchant une banalité pour le rompre. Deux embarras créent le silence toujours. Cependant le comte Gaétan hasarda cette plaisanterie en riant :
— San-Nereo, vous n'avez pas été galant, tout à l'heure chez moi.
San-Nereo feignit de ne pas comprendre.
— Vraiment, cher monsieur de Sullauze, dit-il, j'ai un rendez-vous d'affaires... d'affaires d'intérêt... dans le voisinage de la Bourse... j'ai un règlement à faire, chez mon agent de change, pour du trois pour cent qu'il m'a vendu... j'avais acheté au comptant, à soixante -huit, il y a six mois, et nous sommes à soixante-dix-sept. J'ai réalisé un bénéfice de six mille francs; mon achat de rentes était assez considérable, comme vous voyez. Au reste, moi je ne spécule qu'au comptant. Je sais attendre une forte baisse, et j'attends trois, quatre, cinq et six mois, une reprise pour vendre. C'est un jeu sûr. Quand la rente est à soixante -huit, on ne risque absolument rien d'acheter au comptant, c'est un cours anormal.
Le comte Gaétan examina son jeune compagnon avec cette inquiétude de regard qu'on donne à un homme de bon sens, soupçonné de folie subite.
-— Quelle diable de. langue parlez-vous à un vieux soldai? dil-il en riant.
— La langue universelle, repartit San-Nereo; est-ce que vous ne m'avez pas compris ?
— Non, mon fils.
— Voulez-vous que je le répète?
— Je le comprendrais moins à la seconde fois. Tenons-, nous-en là.
— Mais, cher monsieur de Sullauze, vous avez compris du moins que j'avais une grave affaire d'intérêt à régler d'urgence?
— Oui, une affaire d'argent.
— BienI cela suffit! voilà qui explique la brièveté de ma visite, et me justifie à vos yeux.
Vous comprenez bien que je ne pouvais parler trois pour cent devant mademoiselle Blanche.
Le comte Gaétan secoua tristement la tête devant celte obstination, et dit :
— Mon cher enfant, vous manquez de sincérité : ce n'est pas bien, vis-à-vis d'un ami, d'un père ; dans tout ce que vous faites et dites depuis ce matin, rien ne ressemble à vous - même ; vous contrariez évidemment votre naturel. Cela m'étonne d'autant plus, que j'avais droit de m'attendre à tout le contraire. Une vie nouvelle devait commencer ce matin pour nous trois. Nous méritons bien an peu de bonheur, après tant de souffrances aiguës ; ma fille mérite bien aussi de reprendre sa place parmi les vivants, et de sortir d'une prison où elle expie le crime d'un autre. A'ous seul, San-Nereo, vous paraissez faire obstacle à cette joie, vous qui avez donné tant de preuves d'amour à ma fille 1 Après ce qui vient de se passer dans ma mai-
son, seriez-vous revenu à vos doutes injurieux? Seriezvous encore du parti de la calomnie, et...
— Oh I monsieur de Sullauze , interrompit le jeune homme avec chaleur, soyez plus juste dans votre pensée ; que Dieu me pardonne d'avoir soupçonné un seul instant l'innocence de vo'.re lille !
— Alors, reprit le père, je ne vous comprends plus. Nous devions être à la veille d'un mariage , et je vois que nous en sommes bien loin.
Les obsessions acharnées finissent toujours par triompher des natures nerveuses ; San-Nereo poussa un soupir de détresse, et dit :
— Mais vous n'entrez donc pas au fond de ma pensée? Quoi ! vous êtes homme et vous ne comprenez pas ma position ? Est-ce que le travail sourd des passions n'est pas le même dans toutes les nobles âmes? Est-ce que j'ai besoin de vous dire qu'il fait jour en plein soleil ?
— J'avoue humblement ma stupidité, dit le comte Gaëtan ; je trouve qu'il fait nuit en plein midi.
— Eh bien 1 reprit San-Nereo d'un ton résolu, je vais de ce pas terminer cette maudite affaire d'argent dont je vous ai parlé ; il faut songer aux siens ; tout le monde n'est pas riche dans la même famille. Je ne veux pas enrichir mon millionnaire agent de change au détriment d'un parent pauvre. Toutes mes dispositions faites, et toutes les éventuahtés, même celle de la mort, étant prévues... je me mets sur les traces de ce bandit, qui prétend briser un agresseur sur son genou; je lui fais un affront sanglant, et si je ne suis tué du coup, je le tue comme nous savons tuer dans nos montagnes, et jamais poignard n'aura été mieux conduit.
— Comment! dit le comte Gaëtan d'un air consterné, comment, mon fils, vous retombez encore dans cette résolution?
— Elle ne m'a jamais quitté.
— N'avons-nous pas , reprit le corn le , épuisé toutes les exigences du devoir?
— Non.
— Réfléchissez, mon fils...
— Oh 1 tout est réflcchi , monsieur de Sullauze.
— Ce que les hommes d'honneur doivent faire, nous l'avons fait, le procès criminel excepté...
— Ohl ne parlons pas de procès public, interrompit San-Nereo.
— Excepté l'assassinat, reprit le comte.
— Et lui! s'écria San-Nereo, n'a-t-il pas assassiné votre fille? Et parce que son âme est lâche, parce que sa main, si forte quand elle est nue, est faible quand elle tient une épée, il se reposerait sur les lauriers de son crime I il s'endormirait toute sa vie, avec le souvenir de la nuit de Saint-Mandé, pour s'en faire le rêve heureux de chaque nuit! Ohl cette pensée me brûle le sang, ajouta le jeune homme avec une accentuation stridente, cela ne peut pas être, cela ne sera pas, tant qu'il y aura un poignard dans la main d'un San-Nereo !
— Mon fils 1 mon fils ! dit le comte Gaëtan abattu, prenez pitié de ma fille ; après tant de jours de désespoir, elle a vu luire un rayon ce matin. Je ne vous parle pas de moi ; j'ai la force de souffrir... Écoutez, mon fils, et regardez bien cet avenir qui commence demain. Nous partons tous les trois; nous quittons Paris; nous cherchons sur la carte du monde les plus beaux pays pour les traverser ou les ha-
biter. Ne soyons pas ingrats envers Dieu, qui nous a donné la richesse. Les pauvres ne peuvent pas changer d'air; ils vivent ut meurent sous le toit qui les voit souffrir et leur rend le souvenir de leurs douleurs à chaque instant du jour. Allons renaître ailleurs, nous; moi avec ma fille, vous avec votre femme ; nous pouvons échanger entre nous trois tous les noms que la tendresse a inventés pour faire la joie continuelle de l'âme ; pourquoi refuseriez-vous à ma fille et à moi leur bonheur, que vous tenez dans vos mains?
— Il ne me comprend pas! il ne me comprend pas! dit San-Nereo, comme en à parte. Tant que cet homme vivra, je ne demande rien, ni à Dieu, ni à vous, ni à votre lille; je ne demanderai que sa mort. Cet homme est là, toujours là, nuit et jour devant mes yeux ! chez vous, dans votre salon, ce matin, vous nous avez comptés, nous étions trois; mensonge ! nous étions quatre : il y était, lui! il y était I il y était ! Oh ! la jalousie du passé , vous ne l'avez jamais comprise 1 c'est la flamme qui suit le damné de l'enfer, et ne s'éteint pas! La jalousie du passé, voyezvous, c'est une lave qui bouillonne dans la tête, un cercle de fer qui étreint le cou, une âpre sueur qui brûle la langue, un déUre qui anéantit la raison, un ouragan qui mugit dans nos oreilles et les racines de nos cheveux 1 Voyager! partir I courir le monde ! dites-vous? Oh 1 vous n'avez jamais aimé ! vous n'avez jamais été jaloux! Non, nous ne serons pas trois; nous serons touiours quatre; r*^, bandit du jardin, ce fantôme de luxure me suivra paitout; je trouverai sans cesse sous mes lèvres la trace des siennes, et cette trace infâme, sa mort seule peut l'effacer I Pour tout dire enfin , et s'il m'est permis de me servir d'une
comparaison qui n'est pas tout à fait juste en cette circonstance, mais qui complète ma pensée, je puis aimer une femme veuve, mais jamais une femme adultère... Maintenant me comprenez-vous?
Pendant qu'il parlait ainsi, le jeune Corse s'était transfiguré et n'avait rien conservé du dandy élégant que nous connaissons.
San-Nereo ne ressemblait pas, en ce moment, à ces hommes qui s'abusent eux-mêmes en affichant des passions qu'ils croient avoir, et en promettant des vengeances qui ne s'exécuteront jamais. Une effrayante conviction éclatait dans l'organe et la physionomie du jeune homme. D'ailleurs, le comte Gaétan connaissait les San-Nereo de longue date, et il savait que, chez eux, la parole était toujours la fidèle alliée de l'exécution.
— Dans tout ce que vous venez d'exprimer, dit-il, je vois toujours avec tristesse percer le même injurieux soupçon, et...
— Encore une fois, monsieur de SuUauze, vous vous trompez, je le jure devant Dieu ; je ne doute pas de l'innocence de votre fille ; je crois à la virginité de son cœur comme je crois à l'honnêteté de ma mère ; vous me connaissez depuis mon berceau, et vous devez savoir si je puis dissimuler mes senlimeiits; mais la jalousie est l'antipode de la raison ; je ne suis pas juste, je le sens ; je ne présente point ma pensée sous un jour raisonnable, j'en conviens ; je me sers peut-être d'expressions qui ne sont ix)int classées dans les langues humaines, je vous l'accorde; mais ce que j'éprouve personne ne peut me démontrer que je ne l'éprouve pas. Le mécanisme de nos sentiments est invisiljlc pour les autres, mais celui qui le sent fonctionner en lui
doit l'admettre, et il lui obéit. La seule idée d'avoir ma femme à côté de moi, en public, au théâtre, à la promenade, et de penser que, dans la foule, un homme peut se trouver qui dise, avec des railleries, en la désignant... Oh 1 voyez ! le sang m'étouffe ! Votre pensée achèvera. . ,
— C'est que, dit le comte, il y a aussi beaucoup d'à mour-propre dans l'amour.
— Eh ! mon Dieu ! reprit San-Nereo, il y a dans l'amour tout ce qui doit s'y trouver! Que m'apprendra l'analyse qui me décomposera les éléments de cette passion? Quand j'ai la fièvre, il m'importe peu de savoir les raisons organiques qui agitent l'artère de mon bras. Je songe à me guérir, voilà tout. J'ai la pire des fièvres, comte de Sullauze, la jalousie du passé, et je me guérirai.
San-Nereo quitta le bras du comte à l'entrée de la rue de Tournon, en tournant ses regards vers le Paris lointain, comme pour faire arriver ses pensées avant ses pas.
— Et maintenant, dit le comte, où allez-vous ainsi?
— Al mio destinOy comme dit Arsace, répondit San- Nereo avec un sourire funèbre.
— Écoutez-moi, mon fils, reprit le comte Gaétan, qui venait de réfléchir, vous allez faire une chose horrible, et moi, qui vous tiens heu de père, je vous maudis si vous l'accomplissez. Cependant, j'avoue qu'il y a au fond de cette vengeance que je blâme un côté légitime; il faut donc trouver un expédient pour la justifier...
— Et quel expédient? interrompit San-Nereo.
— Ah ! reprit le comte en regardant le ciel, la bonne inspiration viendra d'en haut 1 Toute découverte exige une recherche. Ce qui n'existe pas aujourd'hui existe demain. Ce que j'appelle aujourd'hui un assassinat, je l'appelle
plus tard une punition. Que sais je 1 vous venez de m'épouvanter et de me prendre à l'improviste ; mais, après avoir réfléclii, je puis me rallier à vos opinions. Accordezmoi quinze jours, et donnez-moi votre poignard; si, ce terme expiré, je n'ai pas trouvé un expédient honorable, approuvé par vous, je vous rends votre poignard, et je vous répète alorâ les paroles que vous venez de prononcer, je vous dis : Allez à votre destin.
Il y eut un long intervalle de silence, que San-Nereo interrompit le premier, en murmurant avec tristesse ces mois :
— Quinze jours! quinze jours !... L'éternité!
— L'éternité, reprit le comte, l'éternité la voici : c'est la prison après l'assassinat. La loi, quand elle juge, n'admet pas, comme circonstance atténuante, la jalousie du passé.
— Quand on a tué, on se tue, dit le jeune homme d'une voix sombre.
— On se tue, enfant... et on tue du même coup une pauvre fille et son père, ajouta le comte Gaétan, ému aux larmes.
— Eh bien ! reprit San-Nereo avec un effort suprême, je veux vous obéir une seconde fois ; j'attendrai quinze jours, mais je (luitterai Paris.
— Oui, mon fils, votre idée est bonne, et je l'approuve. Quittez Paris, allez à Rouen C'est une ville auguste qui distrait et console avec les merveilles de sa piété religieuse...
— Et le quinzième jour ! interrompit San-Nereo.
— C'est convenu, ajouta le comte, le quinzième jour je vais vous rendre un expédient et votre poignard.
San-Nereo regarda autour de lui ; la rue était déserte ; il prit son arme héréditaire, et la donnant au comte, il lui dit ♦
— - Le voici. Je pars.
Après l'énergique serrement de main des adieux, on se sépara. Le comte Gaétan reprit le chemin de sa maison, avec cette lenteur qui annonce le travail fiévreux de la réflexion.
Ari'ivé devant sa porte, il se composa un visage calme, et entra le mensonge écrit sur le front.
Uue Promenade à Long-champs.
Blanche vint recevoir au vestibule le comte de Sullauze, et son silence réclamait éloquemment une réponse qui n'avait pas eu de demande. Le père conduisit sa fille dans le jardin et lui dit :
— Je quitte San-Nereo ; nous avons fait une assez longue promenade au Luxembourg, en causant de choses et d'autres... Tu ne te trompais pas, ma chère enfant, il avait au fond du cœur un projet dont il n'osait nous faire part.
— Ah ! vous voyez , interrompit Blanche , je le savais bien, moi ! San-Nereo ne peut rien me cacher, rien ! Lorsque j'entends tomber de ses lèvres une note qui n'est pas d'accord avec les paroles, je dis : Il y a une arrière-pensée là-dessous, et je ne me trompe pas, je ne saurais me tromper.
— Très-bien, ma fille! dit le père avec attendrissement. Je vois avec bonheur que tu rentres dans la vie , que tu
parles à ton père, que lu prends intérêt à quelque chose enfin... Chère Blanche, embrasse-moi ; il me semMe que j'assiste enfin à ta résurrection.
— Oui, mon père, la visite de ce matin m'a fait du bien, je ne le cache pas. Certainement, elle ne m'a pas rendu ma vive gaieté d'autrefois, mais quand je vous ai vu, vous aussi, mon père, si joyeux de celte visite de Sah-Nereo,
'ai conçu bon espoir. Ce que je redoutais, le voici, et je n'avais pas tout à fait tort, comme vous l'avez vu : je redoutais que le crime d'un autre ne me fût pas pardonné. Notre entrevue de ce matin a eu son moment cruel, mais il a été court et décisif pour nous trois. Ce non que le comte San-Nereo a prononcé à mes genoux, ce non rapide parlait du cœur. Ohl j'ai bien reconnu son origine. Trois lettres parties du cœur, je les aime mieux qu'un long discours parti des lèvres : le cœur ne ment pas... Et voilà, cher père, ce qui m'a fait tant de bien ce matin... Maintenant, je suis avide d'apprendre ce qui s'est passé entre vous deux.
Un noble et vieux soldat, qui se voit réduit à la dure nécessité de mentir, n'est pas à son aise, surtout devant une jeune fille dont l'oreille délicate sait découvrir une fausseté dans le désaccord de la parole et de la note. Le comte Gaétan aurait voulu que sa fille parlât toujours, pour se dédommager d'un trop long silence, mais elle venait de poser une question directe; il fallait répondre, et sans embarras trop évident.
— Eh bien ! dit-il en souriant, San-Nereo, pressé par mes questions, m'a tout avoué... Il a fait une équipée de jeune homme... Oh ! ne t' alarme point... le pauvre garçon avait besoin de distractions.. Voilà son excuse... il a voulu
se distraire... un remède comme un autre... Il a spéculé à la Bourse sur les fonds publics... et les actions industr/eïï^s... à la Bourse... Je veux t'y conduire un jour... On fait un fracas d'enfer... on crie comme trente mille hommes... C'est excellent lorsqu'on a besoin de s'étourdir... Tu ris? Oh! qu'il me tardait de voir ton visage s'épanouir ainsi devant moil
— Mais voyons, voyons le reste, interrompit Blanche, en donnant un léger coup du bout de ses doigts sur le bras de son père.
— Voici le reste... San-Nereo n'a pas eu de bonheur, c'est ce qui pouvait lui arriver de plus heureux. Le gain laisse un joueur ennuyé, la perte l'irrite et l'amuse... Il avait un associé... monsieur... le nom m'échappe... N'importe!... c'est un industriel de Rouen... Quand il a fallu liquider... comprends-tu ce mot?... Non... Quand il a fallu payer, l'associé a disparu... les associés disparaissent toujours, tu sauras... San-Nereo, ton cher futur, s'est donc trouvé dans l'obligation de payer pour deux. Surcroît de distractions ! . . . Toutefois, il a trouvé que cela devenait trop amusant... Tu sais ce que tu as dit un jour de Guillaume Tell à ton piano ?
— Oui, c'est trop beau. On y regrette quelquefois l'absence d'un air qui nous ennuie un peu... Mais, continuez, père.
— On ne perd pas cent mille francs volontiers, surtout lorsqu'on est très-riche. San-Nereo avait payé cette sommie pour l'a'nre... Tu sauras encore qu'il y a des gens à Paris qui s'associent pour le gain, mais pas pour la perte... Alors, ton cher futur est parti pour Rouen pour exercer son recours contre l'associé. Réussira-t il? ne réussira-t-il pas?
c'est ce qui doit se décider en moins de quinze jours. Il est convenu que je lui écrirai, poste restante à Rouen, pour lui donner de nos nouvelles... Voilà le secret qui le rendait si honteux ce matin ; il comptait nous écrire tout cela de Rouen, n'ayant pas le courage de nous le rappeler de vive voix.
Il y avait bien eu, çà et là, quelques fausses notes dans cette explication, mais elles se perdirent dans l'effet de l'ensemble, qui fut naturel et satisfaisant. La jeune fille n'éleva aucun doute ; elle embrassa son père, et le remercia d'avoir provoqué cette explication de San-Nereo.
On s'entretint ensuite d'une foule de projets qui se teignaient en rose dans l'azur de l'avenir.
Le comte, en quittant sa fille, réunit toutes ses pensées sur un plan nouveau, qu'il s'agissait d'improviser à l'instant, ïi fallait, à tout prix, sauver San-Nereo et sa fille, et faire même plus. Le vieux soldat, malgré de trompeuses apparences, n'avait rien pardonné, n'avait rien oublié. Le fantôme qui suivait San-Nereo le suivait aussi partout.
La position se résumait ainsi dans sa désolante et inexorable vérité.
Saint-Servais refusait au comte Gaétan une réparation par les armes. Le conte Gaétan se refusait à lui-même une réparation par les tn '}unaux.
Il fallait détourner San-Nereo d'une troisième réparation, la plus impossible, la plus affreuse de toutes les vengeances, celle d'un assassinat expié par un suicide.
Le comte Gaétan savait que San-Nereo serait implacable dans sa vengeance et immuable dans sa résolution. Avec un autre jeune homme, on aurait pu compter sur la fanfaronnade d'une menace non suivie d'exécution; avec San-
Nereo, cet espoir consolant était perdu. Les quinze jours expirés, la vendetta tenait ce qu'elle avait promis; un crime atroce punissait Saint-Servais , tuait du même coup son assassin, et déshonorait sa mémoire dans un pays de civilisation où les mœurs des montagnes insulaires sont en légitime horreur.
Arriver à l'expiration des quinze jours, demander un nouveau sursis à San-Nereo, et attendre du temps écoulé l'adoucissement de la haine et l'oubli de la vengeance, c'était encore se fier à l'absurde et à l'impossible. San- Nereo , bien connu du comte Gaétan , avait une de ces organisations qui n'oublient rien, et qui retrouvent le lendemain, à leur réveil, toutes les pensées irritantes de la veille, avec un surcroît de haine, sorte d'intérêt moral amassé, jour par jour, dans le trésor des vengeances, au fond du cœur.
Le comte Gaétan, dont l'imagination trouvait des expédients pour les réussites vulgaires , s'étonnait de ne rien trouver pour arrêter la main de San-Nereo , et il versait déjà des larmes sur une catastrophe devenue inévitable, et il pensait à sa pauvre fiile Blanche, elle aussi, frappée du même coup qui tuerait Saint-Servais et San-Nereo. Le malheureux père joignit ses mains énergiquement, et regarda le ciel comme pour lui demander une inspiration, car la terre lui refusait tout.
Une idée subite, inattendue, la seule idée secourable, tomba dans l'esprit du comte Gaétan.
Il s'enferma dans sa chambre, et écrivit ce billet :
« Belle Isaure, «Venez essayer an coupé neuf et un cheval de trait, qui
VOUS attendront ce soir, à cinq heures, au coin de la rue Saint-Georges et de la rue de Provence. La poitière s'ouvrira devant vous.
» Si, lorsque vous recevrez ce billet, il y a du monde chez vous, ne laissez rien hre sur votre figure ; ne parlez pas : vous savez combien j'adore les femmes discrètes.
» De Verrières. »
Ce billet écrit et fermé, le comte Gaétan descendit, embrassa Blanche, lui donna un prétexte de sortie et de dîner en ville, et se rendit chez un carrossier voisin pour faire emplette du cheval et du coupé. Un commissionnaire, bien muni d'instructions de prudence, porta le billet rue de Provence, 67.
Dans c^tte promenade, en apparence toute remplie d'incidents frivoles, allait se décider l'avenir du comte Gaétan et de San-Nereo.
Un peu avant cinq heures , le comte Gaétan était dans le plus élégant des coupés , au coin de la rue Saint- Georges; et, l'œil fixé à la vitre, il attendait Isaure. Elle fut exacte ; la portière s'ouvrit comme d'elle-même, une main l'introduisit, une voix dit au cocher : Allez î
— Ah ! vous me faites de ces surprises , monsieur de Verrières ! dit la jeune femme en rajustant à la fois son chapeau, sa robe, sa mantille, ses anglaises, sa collerette, mais je ne veux pas encore vous remercier... Voyons, monsieur, rendez-moi compte de votre conduite : qu'êtesvous devenu, dans ces derniers temps? Peut-on se conduire ainsi? on ne vous a plus vu. Mes petites soirées de thé ont fait relâche. Je vous ai cherché au Ranelagh. Tenez, voilà votre bague, je ne la mets pas tous les jours.
J'ai failli la laisser en gage chez mon propriétaire, au terme de juillet. Il attendra le terme d'octobre, j'en devrai deiix. El, dites-moi, ai-je mal lu? Vous me donnez ce coupé?... Oui... oh ! si les brides de mon chapeau ne me gênaient pas, je vous embrasserais ! Mais il est superbe, ce coupé 1 de la soie partout, de la ouate partout I on est assis sur le duvet, on coudoie l'édredon ! Mais pourquoi ne répondez-vous pas, quand on vous interroge, monsieur?
— Si vous parlez toujours, dit le comte en riant, je ne puis pas répondre...
— Voyons, je ne parle plus.
-— J'étais en voyage ; je faisais une visite à mes propriétés en Angleterre.
— Tiens ! vous avez des propriétés dans ce pays î J'aime les Anglais ; ils sont bons enfants et généreux comme des lords. Je n'ai pas vu le cheval; de quelle couleur est-il?.
— Alezan.
— Ah ! vous avez àevmè mon goût ! Quel homme charmant!... Oh! il faut que je fasse changer ces brides!... Voyez, elles avancent trop sur le menton... Et le cocher, il m'appartient aussi?
— Certainement; mais il faudra le payer toutes les semaines.
— C'est trop t(jt ; le samedi, je n'ai jamais le sou.
— Vous en recevrez le vendredi soir pour le lendemain.
— Oh! quel amour d'homme! Il a tout prévu!... Ces maudites brides !... Tiens! puisque nous voilà dans la rue de la Paix, faisons arrêter ma voiture devant ma faiseuse, ehe m'arrangera les brides en un clin d'œil.
— ■ Y pensez-vous , Isaure? Est-ce ainsi que vous oubliez?...
ICO UNE HISTOIRE
— Ah! interrompit la jeune femme, j'oubliais que vous êtes toujours incognito avec moi !.. . .Monsieur de Verrières, je vous soupçonne d'être la victime d'un grand malheur. .. Je parie que vous êtes marié?
— Vous perdriez, Isaure ; ne pariez pas.
— Vous êtes tout à fait garçon?
— Jusqu'à présent, oui.
— Eh bien ! vous avez toujours peur comme les gens mariés.
— Je veux que personne ne sache ce que je fais.
— Vous avez bien raison , monsieur de Verrières , comme c'est bête de vivre entouré d'espions. A Paris, on habite la rue. Nous sommes toujours logés entre l'œil d'un portier et la langue d'une fruitière. Ils savent beaucoup mieux ce que nous faisons que nous-mêmes. Moi, j'oublie quelquefois le lendemain ce que j'ai fait la veille; je le demande à mon portier, et il me le dit sans se tromper
— Croyez-vous, Isaure, que vous habiteriez avec plaisir une autre ville? Londres, par exemple?
— Londres ! mais c'est mon rêve, Londres ! une ville remplie d'Anglais, et de vrais Anglais, car les trois qiiarts des Anglais de la rue de Rivoli sont faux comme des billets de banque de cinq livres sterling. J'adore Londres; j'y ai passé une saison comme coryphée; je logeais dans Fleet-street, un peu loin de Drury-Lane ; mais, en été, à Londres, je ne crains pas de marcher la nuit. Oh ! Londres! avez-vous vu la loutre qui mange de petits poissons à Zoological'Garden?
— Non.
— Allez voir cela quand vous irez à Londres ; c'est amusant comme un tour d'Auriol. J'avais encore une raison
DE FAMILLE ÎCl
pour loger dans Fleet-street; j'étais dans le voisinage de l'église catholique de la cité. Il faut toujours, tant bien que mal , suivie sa religion , quand on en a une ; on ne sait pas ce qui peut arriver.
— C'est mal exprimé, dit le comte, mais c'est bien pensé.
— Ah ! je m'exprime comme je puis ! ne faites pas attention. Au commencement de notre connaissance, j'étais timide devant vous; je n'osais parler, je cherchais les mots comme des perles au fond d'un sac. Aujourd'hui, je me laisse dire tout ce que je veux. Tant pis !
— Isaure , vous êtes une bonne fille , dit le comte avec une voix pleine de douceur.
— Oui, monsieur de Verrières, je suis une bonne fille, répondit Isaure sur un ton modulé par un attendrissement subit. On m'a très-mal lancée dans le monde , et cela me perdra un jour. Les hommes nous accusent ! Gela me fait rire avec des larmes de sang aux yeux ! Connaissez-vous les hommes, monsieur de Verrières?
A celte brusque demande, le comte Gaétan répondit d'abord par un sourire charmant ; mais, sur l'insistance d' Isaure, il ajouta ces deux mots :
— Pas trop.
— Il n'y a que les femmes qui les connaissent. Si toutes les femmes qui savent tenir la plume écrivaient franchement leurs mémoires, tous vos maîtres de comédie prendraient des grades d'écoUers. A seize an«, j'avais un professeur de musique, qui me promettait monts et merveilles; il voulait faire de moi une grande artiste, et me faire voyager aux États-Unis sous une pluie de dollars. Quand on est si jeune, on croit tout. Je crus à mon génie, et aux averses de dollars; le professeur m'imposa une condition... Au
bout de trois mois, je me réveillai un jour sans génie, sans professeur et sans dollars... Il fallait vivre; je vécus. Mon professeur publia un livre sérieux où il flétrit les femmes pécheresses, et gagna le prix de vertu... Mais ne parlons plus de cela ; c'est trop triste : les larmes gâtent la figure, et j'ai besoin de la fraîcheur de mon teint.
— Oui, vous avez raison, Isaure, parlons de choses plus riantes ; voyons, comment passez-vous vos soirées, lorsqu'on ne danse pas au Ranelagh ?
— Oh ! je vous en veux, monsieur de Verrières, de m' avoir abandonnée ainsi I j'aime les soirées où chaque fauteuil est peuplé. Le tête-à-tête m'endort. Tous les soirs, à neuf heures, je vois entrer... vous savez bien... ce jeune homme de haute futaie, qui vous a gagné quarante louis sur parole...
— Oui, oui, dit le comte en ayant l'air de se souvenir et de chercher un nom : Monsieur... monsieur...
— Saint-Servais, reprit Isaure... Eh bieni M. Saint- Servais fait des économies de théâtre chez moi. Sa stalle ne lui coûte rien ; il m'ennuie, sous prétexte qu'il m'adore. C'est un de ces hommes qui confondent l'habitude avec l'amour. Il est avare comme un vieillard millionnaire. Si nous jouons, il triche. A V écarté, ses rois ne sont pas toujours légitimes. Si nous ne jouons pas, il me parle sans cesse de lui; il me détaille sa beauté; il prétend qu'il a posé pour l'Apollon du Belvédère ; il me raconte ses bonnes fortunes chez les duchesses ; une princesse russe l'a enlevé un soir, après l'Opéra ; madame la comtesse ***, madame la baronne ***, madame la marquise ***, et toutes les étoiles du ciel sont mortes d'amour pour lui... Tenez, je ne suis qu'une pauvre femme, eh bien! quand cei
nomme me réjouit de son absence, je sens que j'aimerais d'amour le premier poitrinaire venu qui me parlerait d'un nœud de rubans ajouté à ma robe de la veille. C'est bien peu de chose cela ; c'est tout ! c'est l'affection ; c'est la pensée de la femme; c'est l'oubli de soi.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites, remarqua le comte Gaétan, qui prenait à cette femme un intérêt jusqu'à ce moment inconnu. Ainsi donc, M. Saint... Saint- Servais vous prend toutes vos soirées?
— Toutes, monsieur, jusqu'à minuit... Mais voici le plus curieux : il croit me faire une joie extrême, avec ses visites ; il croit que je l'adore. Si je lui disais en face : « Je vous déteste, » il ne me croirait pas ; si je le chassais un soir, il me reviendrait le lendemain pour m'accorder son pardon. Celte espèce d'homme n'est pas connue ; les naturalistes y perdraient leur latin, s'ils le savaient. Oh! je vous prie de croire que je me donne un bal à moi seule, le jour où cet homme ira se faire adorer ailleurs. Je danse toute la nuit.
— Isaure, dit le comte d'un ton grave, écoutez ma vieille expérience ; ne brusquez pas violemment une rupture avec j^L Saint-Servais. D'après le portrait que vous me faites de ce jeune homme, je crois qu'il faut user de certains ménagements envers lui. Un adorateur de profession, qui se croit adoré, renonce difficilement à son illusion, et lorsqu'il acquiert la certitude contraire, une si furieuse explosion d'amour-propre éclate dans sa tête, qu'il invente mille moyens de se venger d'une femme. Pour congédier un homme sans courir la chance de s'en faire un ennemi, il faut chaque jour, insensiblement, lui faire perdre un pouce de terrain, le conduire ainsi jusqu'à la porte, et lui Qire un dernier adieu en pleurant.
u.k UNE histoire;
— Merci de votre conseil, monsieur de Verrières, j'en ferai mon profit.
— Au reste, je ne sais à quel titre il est chez vous ce jeune homme, et...
— A quel titre? interrompit Isaure; mais il n'a pas de titre. C'est un simple habitué de mon salon. Il ne connaît pas d'autre pièce. Voyez le tort qu'un pareil homme fait à une femme! Il me compromet, sans profit ni pour lui ni pour moi. Il éloigne mes amis et ceux qui voudraient l'être. Il m'empêche de m'établir. Le voilà tous les soirs, posé devant moi comme une cible d'admiration. Il attend que j'attaque sa vertu. En voilà une de tactique! C'est la faute de la tragédie hystérique de Phèdre; tous ceux qui se croient taillés en Hippolytes attendent une déclaration d'amour, pour accorder leurs faveurs aux femmes. Phèdre nous a fait beaucoup de mal. Il faut voir, au théâtre, comme les hommes sont fiers et bien gantés, lorsqu'on joue cette tragédie ! Ils s'imaginent que nous avons des accès de frénésie amoureuse quand nous voyons un paletot ! Les imbéciles ! Moi, par exemple, ce que je demande à un homme, c'est un peu d'amitié pour moi, et beaucoup d'argent pour nous deux. Les hommes nous accusent d'aimer l'argent ; ils le détestent, eux ! Ils ont fait de ce maudit argent une nécessité de toutes les minutes, et ils jettent les hauts cris quand une pauvre femme, qui n'a qu'une i'.eauté de quelques jours, prend de bonne heure ses précautions pour ne pas mourir de froid et de faim à l'hôpital!
— Calmez-vous, calmez-vous, belle Isaure, dit Le comte en souriant, il y a encore beaucoup de vrai dans tout cela.
— Comment: tout est vrai. Ce qui fait le malheur des ienimes, c'est que les hommes nous accusent toujours, et
que nous ne nous défendons jamais. En voilà un, ce M. Saint-Servais, qui fredonne un air de vaude\111e ou ternit avec son souffle la glace de tous mes miroirs, lorsque je dis tout haut que l'argent me manque pour payer mon terme. J'encadrerai le premier écu de cinq francs qui lui tombera de la main, et je l'enverrai au musée des phénomènes. L'autre jour, il est arrivé avec un commissionnaire chargé d'un ballot. Le cœur m'a battu; je croyais qu'il m'apportait un fonds de magasin, vendu aux enchères après faillite, et je formais déjà le projet d'ouvrir une boutique de nouveautés sur le boulevard, c'est mon rêve. — Cachez-moi bien ceci dans quelque coin, me dit-il d'un air mystérieux. — Et quel nom a ceci? lui demandai-je. — Oh ! me dit-il, vous allez le voir. N'en prenez qu'un après l'autre, et vous vous amuserez comme une reine. J'ouvris le ballot : c'était un amas de livres. Mais quels livres ! des horreurs !
— De vieux livres? demanda le comte finement.
— Tous trop neufs ! monsieur ; reliés comme des missels, parfumés au patchouli, dorés sur tranche. J'en ouvris deux ou trois, et je les fermai de dégotit. — Comment î lui dis~je, il y a des hommes qui ont passé leur vie à écrire ces abominations et à graver ces images ! et vous osez encore accuser les femmes! Est-ce qu'une femme a jamais songé à composer de pareilles infamies ! Les hommes les ont mises en circulation pour nous corrompre, nous perdre, nous avilir! Quel horrible métier que celui de ces écrivains et de ces graveurs! Trouvez un pareil métier dans toutes les prostitutions ! Et ces auteurs ont eu pour complices tous leurs lecteurs, c'est-à-dire presque tous les hommes ! Accusez les femmes, après cela 1
— Et que dit Saint-Servais? demanda nonchalamment le comte.
— Il riait de ce rire rouge que vous ne lui connaissez pas, mais il était fort embarrassé de son ballot. Il me dit ensuite qu'une marquise de la rue des Saint-Pères avait fait des bassesses pour avoir celte bibliothèque. Je lui niai effrontément cette marquise, et je fis descendre à la cave tous ces crimes reliés; ils empoisonneront les souris.
— Très-bien, Isaure, dit Gaëlan avec gravité. Je vous ai laissée parler dans toute la hberté de votre pensée, pour bien vous connaître à fond ; on voit que vous ne fardez rien, que vous ne dissimulez rien, et que vous méritez une vie plus heureuse.
Isaure passa de la gaieté folle à l'attendrissement, et elle essuya furtivement quelques larmes.
— Je ne veux pas qu'on me voie pleurer à Longchamps, dit-elle avec un sourire humide.
— Les promeneurs des Champs-Elysées peuvent-ils nous apercevoir, croyez-^ ous ?
— Il a toujours peur d'être vu! reprit Isaure en riant aux éclats. Je vous soupçonne de cacher votre vrai nom ; vous êtes un ministre déguisé en homme ; avouez !
— Vous n'avez peut-être pas tout à fait tort, dit le comte d'un air sérieux.
Isaure fit un mouvement convulsif, et regarda d'un œil fixe son compagnon de promenade.
— Voyons, reprit le comte, rentrez en vous-même, Isaure; examinez-vous bien, et dites-moi si une vie telle que je vais vous la dépeindre serait de votre goût.
— j'écoute cette vie.
lia Proposition iuattendae*
Quoique le comte Gaétan se fût préparé depuis la veille à cette scène, il sentit sa parole trembler au moment décisif. Effrayé d'une détermination qu'il avait embrassée avec ardeur, il se disposait à donner à l'entretien une tournure tout à fait opposée à son but, lorsque sa pensée, soudainement ramenée sur sa fille, sur San-Nereo, et une catastrophe inévitable, le replaça sur le chemin du dévouement.
Il prononça mentalement ces trois syllabes qui déterminent l'homme énergique, et ferment ses yeux sur le bord d'un précipice :
— Il le faut I
Quand il eut rendu à sa voix son assurance accoutumée, il renoua ainsi l'entretien :
— Je puis vous donner un mari très-riche, mais vieux ; un mari qui cherche une compagne et non une maîtresse ; ce mari, presque sexagénaire, vous conduirait à Londres; vous vous installeriez tous deux dans une de ces maisons à deux étages, comme on en trouve partout dans celte ville. Vous habiteriez le premier, et votre mari le second. Rien ne vous serait refusé pour votre toilette, vos fantaisies, vos distractions. On vous reconnaîtrait deux cent mille francs sur le contrat de mariage. En échange, on ne vous demanderait qu'une conduite sage, une vie régulière; peu de chose, comme vous voyez. Isaure, que pensez-vous de cette proposition ?
ÎW UNE HISTOIRE
Isaure ouvrit ses grands yeux d'azur velouté, balbutia quelques mots, et, pour la première fois, sa langue déliée chercha une phrase, et ne la trouva pas.
Le comte Gaétan insista pour provoquer une réponse, et, cette fois, la phrase attendue se déroula péniblement sur les lèvres de la belle blonde.
— Si une pareille proposition, dit-elle, était sérieuse, je l'accepterais tout de suite; en doutez-vous?
— Elle est très-sérieuse, reprit le comte; quand je vous ai promis quelque chose, m'avez-vous jamais trouvé en défaut?
— Jamais, monsieur.
— Eh bien I votre caractère me plaît, Isaure ; votre charmant babil m'amuse; je veux vous établir.
— Mais, monsieur de Verrières, sans mon professeur de musique, je serais aujourd'hui une bonne mère de famille, établie depuis dix ans dans un ménage honnête. Une première faute qui ne vient pas de moi m'a flétrie aux yeux du monde ; mais mon professeur, lui, est honoré, vénéré, décoré ; on lui a donné un prix de vertu pour son livre moral; on l'a couronné rosier. Qu'on me fournisse les moyens de vivre honnêtement, et on verra qu'i.l est très-facile d'être vertueuse quand on est riche.
~ Isaure, vous avez dit, en d'autres termes, ce vers si vrai:
Aux cœurs heureux les vertus sont facile^^
— Je ne connaissais pas ce vers...
~ C'est une pensée qui peut tomber dans la tête de tous les malheureux, reprit le comte (iaètan. Isaure, vous n'usez me demander quel est le mari que je vous propose;
VOUS l'avez un peu deviné peut-être; vous allez le connaître tout à fait... C'est moi.
— Vousl s'écria Isaure; oh! s'il y avait de la place ici, je tomberais à vos pieds!... Vous!... on fait donc des rêves quand on ne dort pasl... Mon Dieu ! j'ai peur de devenir folle ! le bonheur me monte au cerveau !. ..
— Calmez-vous, Isaure, interrompit le comte ; sachez donc être heureuse avec tranquillité. Voulez- vous me plaire ? Eh bien ! acceptez le bonheur comme une chose indifférente.
— C'est difficile, dit Isaure; mais enfin, puisque vous l'exigez...
— Maintenant, reprit le comte, vous connaissez mon caractère; depuis longtemps je vous recommande le secret le plus absolu, entendez-vous?
— Comme pour le coupé, comme pour la bague, interrompit Isaure; c'est convenu.
— Nous nous marierons sans éclat.
— Incognito, dit la jeune femme ; je connais vos goûts.
— Avez-vous encore vos parents ?
— J'ai ma mère, voilà tout, rue des Francs-Bourgeois.
— Nous nous marierons dans son arrondissement; mais vous ne quitterez pas tout de suite votre appartement de la rue de Provence. Vous attendrez mes avis.
— Je ferai tout ce que vous voudrez, monsieur de Verrières.
— Ce nom n'est pas le mien; je me nomme de Sullauze...
— J'aime mieux, interrompit Isaure, madame de Sullauze ; c'est plus comme il faut... Ce soir, par exemple, je donne congé à M. Saint- Servais.
170 UNE HTSTOTPB
— Gardez-vous-en bien, Isaure ! . . . Ne faites rien sans me consulter auparavant... Recevez M. Saint-Servais comme d'habitude. Ne changez rien dans votre manière de vivre. Demain, j'irai à la mairie, et j'abrégerai toutes les longueurs. J'écrirai à Londres, à un ami qui nous préparera une maison confortable où nous irons nous installer dans deux semaines. Il faut que tout marche avec rapidité. L'argent supprime toutes les lenteurs.
— Et que ferai-je des livres de M. Saint-Servais?
— Ils auront leur emploi, Isaure; ne vous inquiétez de rien. Je songe à tout, moi.
— Vous n'êtes pas un homme, dit Isaure; vous êtes unol fée. On ne voit ces choses qu'à l'Opéra, dans les ballets. Mon Dieu! est-ce possible? Je n'en reviens pas! Si c'était un rêve, je me serais déjà réveillée. Oh ! j'existe! je vois! j'entends!... Voilà bien les Champs-Elysées... l'Arc de Triomphe... les marchands de chevaux... Je ne dors pas.
— Isaure, je vous en conjure, point d'exaltation! La figure en conserve des traces et apprend toujours quelque chose aux curieux.
— Mais je ne vois point de curieux. Soyez tranquille, monsieur de Sullauze , du dehors on ne peut rien distinguer à travers les glaces du coupé...
— Isaure, interrompit le comte, je prends mes précautions pour ce soir... je ne veux pas que M. Saint-Servais remarque des traces d'agitation sur votre visage... A propos, vous écrit-il quelquefois, ce jeune homme?
— lous les jours il m"ecrit ! C'est encore une manie de ces hommes; ils vous accablent de lettres sur papier rose, avec des Cupidons, des flèches, des cœurs enflammés et des phrases prises un peu partout... Tenez, justement, au-
jourd'hui, en descendant, mon portier m'a remis une lettre de Saint-Servais! La voici; je ne l'ai pas encore ouverte.
— Alors, il ne viendra pas ce soir, puisqu'il vous a écrit le matin?
— Lui ! ah ! vous le connaissez ! il m'écrit tous les matins, et il vient tous les soirs... Voulez-vous connaître son style?
— Oh! je n'y tiens pas du tout, dit le comte avec insouciance.
— Je vais vous la lire..,
— Voyons, lisez, si cela vous amuse.
— Il a une écriture microscopique , un grand diable comme lui!... Voici le style : « Chère Isaure... » — Vous voyez qu'il est familier. — « Chère Isaure, je vous ai quittée à minuit pour vous écrire. Il m'a été impossible de me livrer aux douceurs de Morphée. » — H en est encore à Morphée ! — « Le dieu du sommeil a fui ma paupière, et je me suis écrié, comme Saint-Preux: Quel bonheur! f ai trouvé de l'encre et du papier! » —Vraiment, monsieur de Sullauze, il a dit cela, Saint-Freux?
— Oui, Isaure, en propres termes.
— Eh bien 1 cela ne fait pas honneur à Jean-Jacques Rousseau! reprit Isaure; je dis à chaque instant des choses de cette force, et on ne me les imprime pas !
— Mais continuez donc la lecture, dit le comte.
— Oui... c( Qu'il est heureux de pouvoir communiquer ses pensées à une si grande distance ! Béni soit l'inventeur des plumes! comme dit madame de Sévi^né... » Elle a dit cela, cette damp?
— Oui, Isaure.
— Ce n'est pas fameux encore; l'inventeur des plumes est une oie...
— Mais continuez donc, Isaure.
— Je suis folle, excusez-moi... Je coniinue : « Oui, je suis heureux de penser qu'à votre réveil vous lirez ces lignes, et que vous me donnerez votre premier souvenir ! »
— Grand fat! j'ai pensé à mon terme de juillet, à mon réveil. — « J'ai pris une détermination concernant ma bibliothèque erotique. Vous recevrez ma lettre à neuf heures du matin. » — Bien calculé! je l'ai reçue à cinq lieures du soir. — « Envoyez un commissionnaire chez Flatters , son adresse est sur cette carte ; il achète les hvres amoureux. » — Il appelle ça des livres amoureux! Il est joU, ton amour !
— Mais lisez donc, dit le comte en riant.
— Oui... « C'est sa spécialité. » — Elle est fraîche, sa spécialité ! — « Vous demanderez du tout quatre mille francs. » — Je n'en donnerais pas quatre deniers, moi. — (( Il vous en offrira deux mille. Vous marchanderez un peu, et vous accepterez. Je ne vous cache pas que j'ai besoin d'argent, mais nous mettrons de côté quelques louis pour un bon diner à Saint-Germain ou à Versailles. » — Merci. — « Ayez bien soin, avant l'arrivée de Flatters, d'effacer ou de gratter mon chiffre ou mon nom sur les couvertures des éditions de ce ballot. » — Oh! il m'ennuie! Voyez donc la commission qu'il me donne, ce blaireau.
— Vraiment ! dit le comte en prenant la lettre, voilà un autographe à conserver comme un monument de bêtise humame!... Eique comptez-vous iui dire* ce soir, quand il vous demandera des nouvelles de Flatters?
— Je lui jouerai une polka au piano.
— Écoutez, Isaure, il ne faut pas que ces livres soient vendus; mais, si vous ne les vendez pas, il les vendra, lui; il faut donc leur barrer la circulation... Vous lui direz que vous les avez vendus... Et voilà deux billets de mille que vous lui remettrez.
— C'est vraiment dommage, monsieur de Sullauze, de payer si cher ces atrocités ! Les belles boucles d'oreilles qu'on peut avoir avec ces deux morceaux de papier !
— Vous aurez les boucles, et vous garderez les livres iusqu'à nouvel ordre. Faites ce que je vous dis, mademoiselle.
— Aveuglément, monsieur de Sullauze.
— Isaure, la voiture va me conduire au faubourg Saint- Germain ; nous traversons la place de la Concorde , nous allons passer le pont : ainsi, nous n'avons plus que peu de minutes à causer ensemble. Nous allons nous séparer. Quand vous serez seule, recueillez-vous et pensez bien à suivre exactement tous les conseils que je vous ai donnés. Une indiscrétion, une faute, un oubli peut détruire votre avenir de fortune. Dans les jours qui vont suivre, laissezvous guider par moi. Vous recevrez deux lettres par jour, et vous agirez toujours aveuglément d'après mes recommandations écrites. Adieu, Isaure, adieu. .. Le cocher est à vos ordres ; il vous donnera l'adresse de sa remise. Une dernière fois, je vous recommande d'être très-polie avec Saint-Servais ; je tiens à cela, comme vous savez. Ne nous brouillons avec personne avant notre mariage. On pourrait le briser... Oui, madame, il y a des ennemis plus dangereux encore que des amis. Ce soir, vous me rendrez compte, avec quelques détails, de la visite de Saint-Servais ; j'nai chercher votre lettre, à la poste restante, demain.
f74 UNE HISTOIRE
Isaure écouta ces paroles avec une attention religieuse^ et prenant respectueusement une main du comte, elle la baisa.
Le comte descendit au coin de la rue de Bourgogne, et s^ achemina lentement à pied vers l'autre extrémité du faubourg Saint-Germain.
— Il m'a dit : a Recueillez- vous et réfléchissez, » se dit à elle-même Isaure, lorsqu'elle fut seule dans la voiture. Voilà deux mots que je ne connaissais que de réputation ; ils sont bons à mettre à profit. Oui, l'étourderie fait commettre bien des fautes : toutes les miennes viennent de l'irréflexion.
Et, obéissant au précepte du comte Gaëlan, elle voulut se préparer par le recueillement à la visite du soir ; elle médita sur la conduite qu'elle devait tenir, pour se conformer aux intentions de son bienfaiteur, et tout son rôle était arrangé parfaitement en pré\ision de la visite de Saint- Servais.
Par un de ces hasards singuliers, assez communs dans cette immense capitale, le tilbury de Saint-Servais se croisa, sur la place de la Concorde, avec le coupé d'Isaure. La jeune femme se renversa brusquement dans le fond pour ne pas être reconnue, et une curiosité fort naturelle lui conseilla de suivre Saint-Servais.
Le jeune homme n'était pas seul en tilbury ; un gros jeune homme, en costume de voyage, l'accompagnait.
Isaure eut une pensée qui la fît frémir et justifia sa curiosité. Elle donna soudainement à sa voix si douce un ton criard et dit à son cocher de suivre au galop le tilbury que le doigt désigna.
Le tilbury gagna le boulevard, le suivit jusqu'à la lue
Haateville, et, armé sur la place Saint-Vincen*-de-Paul, il prrt à droite et se dirigea vers la gare du ch'^min de fer du Nord.
Une sueur froide glaça le front d'Isaure ; elle joignit convulsivement les mains et dit :
— Mon Dieu I mon Dieu! je suis perdue!... Il parti il part! et M. de Suliauze m'accusera de désobéissance! il croira que je l'ai chassé !— Tout mon bel avenir est perdu i
Elle se donna un moment de calme factice, pour dire au cocher de s'arrêter à l'angle de la rue, et lancer un dernier coup d'œil sur le tilbury. Le doute n'était plus permis. Saint-Servais partait pour la Belgique. Isaure crut inutile d'en voir davantage, elle fît rentrer son coupé dans le faubourg, et, dans son désespoir, elle s'entretenait avec ellemême dans un monologue fiévreux :
— Oui, disait-elle, il y a dans tout ceci un mystère qui n'a pas besoin de s'éclaircir pour m'effrayer... Saint-Servaîs et de Suliauze sont deux ennemis... deux rivaux... Oh î non. . . non. . . il ne s'agit pas de moi. . . Peut-être suisje?... Quelle idée absurde!... Oui... maintenant je me rappelle bien des choses qui m'ont paru indifférentes... Saint-Servais... dernièrement encore... oui, Saint-Servais semblait se méfier de M. Suliauze... il semblait craindre de le rencontrer chez moi... Il affecte toujours d'oublier le nom de Verrières. . . cela n'est pas naturel. . . Je crois nême avoir remarqué ceci... je m'abuse peut-être... Si ce fat de Saint-Servais ne croyait pas fermement que je l'adore, il aurait interrompu ses visites à cause de M. de Suliauze. .. Ce qui semble le rassurer, c'est mon amour... est-il slupidel... Mais qu'y a-t-il de vrai au fond de tout cela?... Je m'égare peut-être sur toutes les conjectures... Ah! ce
i76 UNE HISTOIRE
qu'il y a de vrai, c'est le départ ou la fuite de Saint-Servals... Et que dirai-je?... et que puis-je écrire dans cette lettre demandée, attendue, et dans laquelle je ne puis pas même annoncer le départ de Saint-Servais.. . car on ne croit jamais au hasard des rencontres fortuites. . Il me faudra mentir... mentir à mon bienfaileurl... Mon Dieul mon Dieul qu'elle est horrible ma position!... J'étais si heureuse!.. . Il y a un mauvais génie qui me poursuit... C'est trop évident 1
Ainsi absorbée par ses réflexions désolantes, Isaure regagnait sa maison de la rue de Provence, où elle ne croyait plus recevoir la visite odieuse, mais nécessaire, de Saint-Servais.
Or, voici ce qui se passait, au même instant, à la gare du chemin de fer du Nord.
Saint-Servais accompagnait son ami, ou pour mieux dire son ennemi Pascal Grevin, jusqu'aux limites du monde parisien. Cette altenlion prenait sa source dans un sentiment qui n'avait rien de commun avec l'amitié. Saint-Servais voulait s'assurer par ses propres yeux du départ d'un homme qui inquiétait sa vie, comme un remords vivant, ou un dénonciateur muet, tout prêt à ouvrir la bouche à la première occasion.
Saint-Servais, qui avait emprunté les finesses de la petite diplomatie aux nécessités de sa position, paraissait fort désolé du départ de Pascal, et lui donnait des conseils paternels pour éclairer son inexpérience en pays étranger. Pascal écoutait avec la distraction d'un voyageur qui n'a pas reçu toute sa provision d'argent de son caissier naturel, et qui cherche un prétexte dans la conversation, pour réclamer le contingent promis.
En attendant l'heure dans la grande salle d'attente, les deux jeunes gens se promenaient au milieu de la foule des voyageurs, et leurs paroles se perdaient dans ce tumulte qui accompagne les mille adieux d'un départ de chemin de fer, dans ces voûtes immenses, pleines d'échos industriels.
— Oui, disait Saint-Servais aux derniers instants, oui, mon cher Pascal, je voudrais bien être à ta place, et mettre le bout de ma botte sur le marchepied d'un wagon ; mais je t'ai déjà donné le motif qui me retient à Paris.. .
— Ahl tu me l'as dit! interrompit Pascal, toujours distrait; il me semble que je l'ai oublié.
— Cette femme 1 cette femme !
— J'ai oublié la femme aussi.. .
— La femme de la rue de Provence... Isaure.
— Comment ! dit Pascal, tu en es encore là ! Je croyais que tu avais mis cette Isaure à la retraite depuis trois semaines au moins. Tu t'avises d'être constant avec une femme d'occasion ?
— Eh ! que veux-tu, Pascal, je suis ainsi fait, moi 1 Les soirées sont pénibles à traverser de neuf heures à minuit. Les théâtres coûtent cher à Paris. Chez Isaure, je ne paye pas ma stalle; elle me reçoit comme un abonné gratuit. Tous les soirs, je joue avec elle une comédie amusante. Sa conversation me plaît; c'est une femme qui a failli être artiste. Ensuite, quête dirai -je? Isaure me rend un vrai service, un service de tous les jours; elle me distrait de mes idées... Tu les connais mes idées, toi?
— Pas trop, dit Pascal.
— Eh bien ! te rappelles-tu le soir du boulevard, le soir de Saint-Mandé ?
— Ah ! oui, un fameux soir.
— Te rappelles-tu tout ce que tu as fait et tout ce que tu m'as dit pour me détourner de mon expédition de Saiut- Mandé?
— Je me le rappelle si bien, dit Pascal, que si je n'avais pas eu une grosse dette à payer, je te laissais accomplir Ion dessein tout seul.
— Eh bien I Pascal, dit Saint-Servais d'un ton honnête, ce que tu n'as pu faire, toi, par tes conseils, Isaure le fait par son amour et son charme ; elle me détourne d'une autre expédition...
— Comment, interrompit Pascal, la première ne t'a pas corrigé ?
— Est-ce qu'on se corrige 1 reprit Saint-Servais. Nous naissons avec nos penchants, et chaque matin nous nous levons sur le bord d'un précipice, avec un vertige au front. Si une voix aimée ne nous fait pas tourner le regard en arrière, nous tombons le lendemain comme la veille ; le vertige est plus fort que la raison. J'ai trouvé dans Isaure la voix qui domine le vertige, et m'éloigne de l'abîme au îond duquel il y a un procureur du roi. Tu vois que je prends soin de ma personne, en attendant un âge mûr. Les passions changent tous les sept ans.
— J'ai toujours la même, moi, dit Pascal
— Laquelle? Je ne t'ai jamais connu aucune passion.
— Parbleu ! si tu es sourd et aveugle lorsqu'il s'agit d'argent à donner, dit brusquement Pascal. J'ai la passion de l'argent, et je ne suis pas le seul. Avec celle-là on attend les autres.
— Tu peux faire fortune en pays étranger, dit Saint- Servais.
— Oui, mai; il me manque le premier sou, que lu me promets toujours...
— Sois tranquille, Pascal. Je ne t'oublierai pas.
— J'ai tout juste ce qu'il me faut pour mon voyage, et, arrivé à Bruxelles, je me mettrai en gage dans un hôtel.
— Attends, attends, dit Saint-Servais , en regardant l'heure au cadran de la gare.
Puis il tira son portefeuille, et le feuilleta minutieusement, d'un doigt délicat, comme s'il eût craint de blesser les billets de banque qu'il contenait.
Pascal fit un signe d'impatience, et frappa du pied le parquet. Au même instant, un grand tumute éclata dans la gare ; les portes s'ouvrirent avec fracas ; on s'embrassa sur toute la ligne; les plaintes stridentes de la locomotive résonnèrent comme les hennissements d'un cheval de fer, Saint-Servais remit avec précipitation son portefeuille dans sa poche, et, tendant la main à Pascal, il lui dit :
— Je t'enverrai cette misère à Bruxelles, poste restante. Pascal regarda fixement son intime ennemi et croisa les
bras.
— Les voyageurs ! les voyageurs ! cria une voix de stentor employé.
— Eh bien ! dit Pascal, tu ne me comprends pas?
— Tu vas manquer le convoi, dit Saint-Servais en poussant Pascal vers les wagons.
— Je me moque bien de manquer le convoi , cria Pascal.
Un employé vert toucha le coude de Pascal , et lui dit :
— Monsieur, on part.
— On part, mon ami, répéta Pascal; eh bien 1 je reste, moi.
— Je te jure sur l'honneur, dit Saint-Servais, que...
— Ton portefeuille ! dit Pascal, ou je te dénonce ici devant tout ce peuple.
— Il m'arrête en plein midi sur le grand chemin! dit Saint-Servais pâle comme un cadavre.
— Messieurs! cria Pascal, voilà un jeune homme... Saint-Servais mit une main sur la bouche de Pascal, e^
de l'autre, il lui donna son portefeuille.
— Enfoncé le fmaud ! dit Pascal.
Et saisissant le portefeuille, il courut au wagon, en laiso sant une énigme à deviner au public.
Saint-Servais, honteux comme un coupable dénoncé en pleine rue, baissa la tête, et oubliant son tilbury stationné devant le péristyle de la gare, il marcha d'un pas précipité vers le boulevard extérieur, et, à chaque instant, il croyait entendre des voix qui lui criaient, en l'achevant, la phrase délatrice commencée par le traître Pascal. Il voyait des accusateurs partout; il Usait sur les visages des passants des expressions d'horreur et d'indignation; il hsait son acte accusateur sur toutes les affiches ; il lisait sur toutes les portes le mot prison. Suffoqué, hors d'haleine, brûlant de fièvre, il se trouva dans un Ueu désert et désolé, où rien n'annonçait le voisinage de Paris. C'était la Thébaïde des carrières de Montmartre , lieu de refuge pour les criminels. Là, il s'arrêta et respira. Cette solitude remit un peu de calme dans l'esprit du coupable, mais il entendait toujours, dans cette région du silence, le tonnerre lointain qui monte éternellement des nuages terrestres de Paris, et ce fracas ressemblait encore à un immense cri d'accusation.
Saint-Servais attendit la nuit , cette sombre protectrice
DE FAMILLE ÎU
des criminels, et quand il crut pouvoir dérober aux passants son agitation, il rentra en ville, et une habitude dominante le poussa malgré lui vers la zone parisienne où demeurait ïsaure. Sa résolution était d'ailleurs bien arrêtée. Il voulait s'expatrier le lendemain. Tout dépendait de cette visite du soir, et de l'accueil qu'il recevrait à la maison de la rue de Provence. Si la belle ïsaure lui rendait un peu de cette sérénité d'esprit qu'il semblait avoir à jamais perdue à la gare du chemin de fer, il se déterminait à conserver ses chères habitudes de sybarite adoré ; au contraire, si l'écho de la voix de Pascal paraissait avoir retenti dans le salon d'Isaure, une chaise de poste devait arracher le coupable à la ville de son crime , et lui montrer un horizon inconnu, aux première heures du lendemain.
Chatte et Souris.
Rentrée dans sa maison, ïsaure ne pouvait prendre coi^ seil que d'elle-même pour se diriger dans la position embarrassante que venait de lui créer le départ présumé de Saint-Servais.
Cependant, à force de réfléchir sur ce départ qui ruinait toutes ses belles espérances, ïsaure frappa son front et se dit à elle-même :
— Et s'il n'était pas parti 1... s'il accompagnait l'autre, celui qui avait un costume de voyageur I .. . Est-il raisonnable de supposer que Saint-Servais, qui li^^nt en avare à sa bibliothèque, à la vente de ses mauvais livres et à son ar-
182 UNE lIISTOIRg
gent, soit parti sans me faire une dernière visite d'inléréî? Oui, il y a quelque espoir. Attendons.
Et, en attendant, elle se préparait à recevoir Saint-Servais, selon les instructions du comte de Sullauze. Mais, à mesure que le jour louchait à sa fin, l'espoir s'évanouissait.
A neuf heures du soir, Isaure était donc plongée dans les plus vives angoisses, lorsque le timbre de sa pendule se maria avec un coup de sonnette timide qui trahissait la main émue d'un visiteur.
Saint-Servais entra.
Elle le reçut, selon l'habitude, sans empressement et sans froideur, il n'y eut rien de changé au début. Saint-Servais se renversa sur un divan, comme un familier affranchi des convenances, et dit :
— Belle Isaure, vous avez reçu ma lettre ?
— A l'heure dite.
— Comment l'avez-vous trouvée?
— Le commencement m'a bien amusée, mais la fin m'a mise dans un cruel embarras. Vous m'avez donné du travail pour deux heures. Voyez mes mains, j'ai usé mes ongies sur les couvertures.
— M. Flatters est donc venu?
— Pas lui, son premier commis.
— Eh bien ! annoncez-mui vi te la chose : avez-vous vendu?
— Monsieur Saint-Servais, ne me donnez plus de pareilles commissions. D'abord, je ne sais pas marchander. Tenez, voilà un bonnet bien simple; je pouvais l'avoir pour cinquante francs, demandez à la première femme qui s'y connaît; eh bien! on me l'a fait soixante...
— Vous l'avez payé soixante francs?
— Non, je n'avais pas la somme sur moi; je ne l'ai pas
payé du tout, et si les fonds n'arrivent pas, j'espère bien ne jamais le payer. Au reste, ce bonnet en a fait vendre cinquante. C'est une réclame. La modiste me doit au moins soixante francs pour mes frais d'exhibition.
— Mais revenons à mes livres, belle Isaure ; sont-ils vendus?
— Oui, homme heureux, ils sont vendus, j'ai trouvé un imbécile qui m'en a donné deux mille francs ; je l'ai volé comme dans un bois. Étiez-vous effronté de demander quatre mille francs de ces abominations-là I
— Ils me coûtent six mille, parole d'honneur ! Et que vous a dit le commis de Flatters?
— Il a regardé tous vos livres, les uns après les autres, sans rire et sans parler, comme un homme habitué à ces épiceries de boudoir ; après quoi il m'a demandé mon prix. J'ai dit quatre mille francs ; alors il a ri comme une colonne torse. Je n'ai jamais vu rire comme cela qu'une seule fois, en 1843, le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille et de la prise des termes de juillet; mon terme était de deux cents francs, il me manquait dix louis pour le payer. Je ramassai tout ce que je possédais en robes disgraciées, et j'appelai un marchand d'habits.
— Que demandez- vous de cela? me dit cet industriel ambulant.
— Dix louis, répondis-je.
— Alors commença ce fameux premier éclat de rire dont je viens de vous parler. Le second date d'aujourd'hui ; il appartient au commis de M. Flatters. Jugez de ma joie, lorsque j'ai pu terminer votre affaire par moitié, selon vos intentions. Le marchand d'habits ne m'a donné que dix francs sur les dix louis demandés.
— Merci, belle Isaure, et mille pardons pour tant de peines... Voyons, choisissez votre jour et votre heure pour notre dîner de Saint-Germain.
— Oh ! laissons passer ces grandes chaleurs de l'été ! Je ne dhie qu'avec des glaces à la vanille au mois de juillet.
— Alors, belle Isaure, renvoyons celte partie de plaisir à la fête des Loges, en septembre.
— Oui, en septembre; c'est convenu.
— Touchez là, belle dame.
— Voilà mes deux mains.
— Et en septembre, belle Isaure, vous m'aimerez toujours?
— Comme aujourd'hui,monsieur.Ah! êtes -vous content?
— allais... à propos, ma belle enfant... je crois que vous avez oublié de me donner les deux mille francs du commis de Flatters?
— Je ne vous les ai pas donnés ! tiens ! c'est drôle ! alors, je dois les avoir. Ces deux billets ne se sont pas mêlés avec les miens, je vous en réponds... Ils reposent là... dans mon armoire à glace... Croiriez-vous que je n'avais jamais louché un billet de banque? Quand je sors à pied, j'en cherche toujours dans la rue; on en perd tant, disent les affiches du coin... L'autre jour, on en avait affiché six perdus, avec deux cents francs de récompense. Je ne comprends pas bien cela, expliquez -le-moi.
— C'est bien simple, Isaure; quand on a perdu six mille francs, on donne deux cents francs à celui qui trouve les billets et les rapporte.
— Tiens! queUe bêtise j'allais faire, moi, si je les eusse trouvés !.. Au fait, non, ce n'est pas une bêtise, au contraire!... Si ie trouvais les six billets de banque, j'enver-
rais au perdant deux cents francs pour le récompenser de la bonne action qu'il a faite en égarant six mille francs dans la bourse d'une pauvre femme qui n'avait rien. Il faut être très-riche pour perdre six mille francs. Ne les perd pas qui veut ! Je voudrais bien les perdre, moi. Il m'en resterait bien autant à la maison. Et je n'ai pas ceux qui me resteraient.
— Le commis de Flatters vous a donc payé en deux billets de banque ?
— Je vous l'ai dit.
— Ah ! belle Isaure! je ne l'ai pas entendu. Il aurait pu vous donner quatre billets de cinq cents.
— Savez-vous, monsieur, que ce commis de Flatters fait là un métier abominable?
— En payant en billets de banque? dit Saint-Servais, acharné à la poursuite de ses fonds.
— Allons donc! comprenez-moi mieux!... en vendant tous ces bouquins de sardanapale aux jeunes gens qui sortent des collèges avec des couronnes de laurier sur le front.
— Cette maison, dit Saint-Servais, a gagné trois millions, au moins. Oh ! à Paris les spécialités réussissent toujours...
— J'aime mieux la spécialité de la galette du Gymnase, interrompit vivement Isaure; enfin, qu'il ne soit plus question de cela... les hommes ne rougissent de rien lorsqu'il y a de l'argent au bout d'une spécialité quelconque ! Voyons, monsieur Saint-Servais, je lis votre pensée dans vos yeux. . . vous voulez faire la petite partie. . . Allons ! j'accepte... les cartes sont prêtes, comme vous voyez... At-on des complaisances pour cet Arthur!... il me fera aimer le jeu 1... Asseyez-vous là, vis-à-vis... est-il beau,
iU UNE HISTOIRE
dans celte pose!... voyons! j'intéresse énormément la partic, ce soir...
— Pourvu que nous ne jouions pas mes deux mille francs, belle dame.
— Moins que cela; nous jouons notre portrait au daguerréotype... je veux avoir votre portrait... J'ai déjà la place... Vous devez vous être daguerréotype vingt fois, au moins?
— Que dites-vous? plus de cent !... On m'en demande de tous côtés.
— Je crois bien !... les femmes s'arrachent le portrait de ce monstre!... j'aurai le cent unième, moi ! c'est égal!...
— Isaure ! Isaure ! ne soyez pas jalouse ! vous savez que je déteste ce défaut 1
— Vous l'adorez, hypocrite!.,. Allons! quel jeu jouonsnous : V impériale f ï écarté, le béz-igue?...
— Si nous faisions un cent de piquet, pour varier?
— Va pour le cent de piquet, j'aime tous les jeux, moi... C'est à moi la main... Avez-vous vu la comète?
— Pas encore... Elle se couche avant minuit.
— Tiens! les comètes se couchent... Je crains un soixante au premier coup. Avez-vous gardé les trèfles?
— Ils sont à l'écart... et mon quatorze aussi.
— Ah ! bon !... vous ne comptez rien.
— Jeu sur table... dix-sept. Cartes égales.
— Et moi, quinze... Croyez-vous que les comètes portent malheur, vous?
— Allons donc! c'est un préjugé populaire...
— Prenez-vous du thé, ce soir?
— Oui, une tasse volontiers, avec du lait... A propos, qu'est devenu ce M. de Ferrières... de Plombières. . . de...
— De Verrières, voulez-vous dire... Je n*ai pas un as, et je crains toute une couleur... Oh! voyez ce que je prends à l'écaiî ! cinq sept!...
— Vous êtes quatre-vingt-dix sur table, ma belle dame!.,. Mon point est bon... Seize et six vingt-deux, quatorze, quatre-vingt-seize.. .
— A-t-il de la chance, ce beau monsieur !
— Vous ne l'avez plus revu, Isaure?
-Qui?
— Ce M. de Verrières.
— Si j'avais gardé mes piques, mon point était bon. J'esquivais le repicl... Allons, vous avez la première manche.
— Elle est joueuse comme une carte, cette Isaure!... Mais n'entendez-vous pas ce que je vous dis?
— Parfaitement, monsieur ; vous avez une seizième, le point et quatre as ; j'ai trop entendu.
— Je vous demande des nouvelles de M. de Verrières.
— Eh bien ! il s'est éclipsé, avec une perte de cent louis.
— Que pensez- vous de cet homme?
— Vraiment ! on ne joue pas de malheur comme ça î Je crains deux quatorze.
— Je les ai tous deux. Si mon point est bon, vous êtes encore repic... J'ai six cartes.
— Qui valent?...
— Cinquante-neuf, belle dame.
Les miennes ne valent que cinquante-huit. J'ai perdu.
— Vingt-huit et six quatre-vingt-quatorze.. J'ai les deux manches...
— Et mon portrait... le voulez-vous en médaillon coiffé avec mes anglaises, robe montante, av^îc ma broche des
deux pigeons qui s'aiment d'amour tendre, en mosaïque, ou mon corsage à gilet blanc boutonné avec des dollars?
— Gomme vous voudrez, chère Isaure ; votre choix sera le mien... En attendant, voilà deux questions que vous me laissez s-^.ns réponse...
— Laissez -moi faire une réussite ^ et puis nous causeions... Ah! il me faut un jeu de cinquante-deux caries pc^'-irma réussite...
— Justement, dit Saint-Servais, vous avez là sous la main les débris de notre lansquenet... Je n'ai jamais pu donner sa revanche à M. deFerrières... Barrières... Comment l'appelez-vous?
— Silence, maintenant ! Si vous causez, je confonds les dix avec les neuf, les rois avec les valets... Ne me donnez pas de distractions... Je fais la réussite de Marie-Antoinette, c'est la plus belle... La connaissez-vous?
— Parfaitement. Avez-vous attaché une idée à votre réussite ?
— Comme il dit cela d'un air malin!... Vous êtes un scélérat charmant !... Oui, monsieur, j'ai une idée.
— Voulez -vous savoir à quel âge se marieront les demoiselles dans votre famille ?
— Ah ! monsieur Saint-Servais, ne prononcez pas devant moi ce mot mariage; ce mot me crispe les nerfs comme le vent du sud ; quand on le prononce, il me semble qu'on me lime du verre sur les dents... Oui, méchant, j'attache une idée à ma réussite, et vous la connaissez bien... Ce maudit roi de carreau, est-il pressé de sortir!. . toujours le premier!... Bon ! voilà encore le roi de trèfle I
— Hélas ! belle Isaure, la réussite est manquée !
— Attendez donc ! vous m'avez fait mettre un huit à la
case du neuf... Ah ! c'est trop fort ! Voilà le roi de cœur ! On dirait que ces trois rois se sont donné le mot pour sortir, comme à l'Epiphanie ! Voyons, il reste encore un peu d'espoir... C'est drôle, j'ai de l'émotion... je suis dans tous mes états!... Flambé ! Voilà le quatrième roi! Les as^ les deuxy les trois, les quatre sont au complet dans leur case ; tout le reste ne vaut rien ; il y a dans chaque case, des moines de tous les couvents. Réussite manquée ! Tiens, j'ai gagné la migraine à ce jeul prenons du thé.
— En attendant, ma belle Isaure, je n*ai pas pu savoir l'idée de la réussite.
— Effronté menteur, voulez-vous bien vous taire ! Oh ! quelle migraine!... C'est cet imbécile de roi de cœur qui me l'a donnée !... je tenais à ma réussite ! Que nous sommes folles, les femmes! nous nous faisons des soucis de tout, et les hommes ne nous savent gré de rien ! les femmes ne sont jamais ingrates. La preuve, c'est qu'on ne parle jamais que des ingrats; c'est un vice mascuhn... Voyons, monsieur Saint-Servais, vous me laissez parler toute seule, comme si j'avais raison; contrariez-moi donc un peu.
— Isaure, j'étais distrait en ce moment, je pensais à autre chose.
— A autre chose !.. . le monstre î... cela veut dire à une autre femme. Nous sommes des choses pour ces beaux
messieurs
— Non, Isaure, ceci est sérieux ; j'ai un projet en tête, et je tremble à l'idée de vous en faire part.
Isaure se leva vivement, et vint s'asseoir sur un canapé, à côté de Saint-Servais , avec une inquiétude réelle, mais dont le jeune homme ne pouvait soupçonner le vrai motif.
-— Ah ! dit- elle d'une voix émue, vous n'osez me faire part de voire projet?
— Oui, belle Isaure, je vais vous faire de la peine; et pourtant...
— Oh! ne me laissez pas ainsi sur les épines! parlez!...
— Je vais voyager.
— Ah ! quelle idée bête! Voyager! on est si laid quand on se réveille le matin dans une diligence! Comment, un joli garçon comme vous peut se décider à une pareille folie! Vous ne vous êtes jamais vu dans un miroir de poche, à cinq heures du matin, quand le conducteur vous fait descendre pour prendre un bouillon à quelque auberge du Grand-Cerf! Allons! vous ne voyagerez pas!
— Isaure, il le faut.
— Et pourquoi le faut-il? Quelle raison avez-vous de quitter Paris, pour voir des provinciales et des femmes qui portent mal des chapeaux du passage du Saumon?
— Je savais bien que j'allais vous briser le cœur, dit Saint-Servais en prenant la main d'Isaure.
— Mais je ne me laisse pas briser le cœur comme cela, moi! on n'a qu'un cœur. Je ne veux pas que le premier venu en ramasse les morceaux dans une gare de chemin de fer. . . Voyons, réfléchissez bien ; que feriez-vous le soir?
— Oh! j'y ai déjà songé 1
— Vous iriez dans quelque café de Mars ou des Amis, éclairé à l'huile, avec une femme peinte à la betterave, au comptoir, et un garde champêtre destitué, qui joue au domino avec un garde national, et attaque le gouvernement quand il ne passe pas le double-six! Voilà les soirées qui vous menacent; la province n'est pas un pays. Si tous
les provinciaux pouvaient se faire Parisiens, Paris serait grand comme la France. Songez que vous allez tout perdre dans un voyage; vous perdrez votre élégance, votre distinction, votre accent, votre esprit, et même votre figure. A force de regarder les provinciaux, on finit par les imiter. Vous ressemblerez à un clocher de village quand vous reviendrez, ou au secrétaire d'un sous-préfet. Ah î vous serez beau !
— ïsaure, je n'ose vous interrompre, parce que j'éprouve un charme infini à vous entendre; mais cette longue satire de la province était inutile; je vais en pays étranger...
— Oh! c'est bien pis! interrompit ïsaure; l'étranger, c'est la province de la province. J'aime mieux les carrières de Montmartre que l'étranger. . Et quel étranger choisissez-vous?
— Je compte aller à Londres...
— Bon! bien choisi! Saint-Servais ! Vous avez la main heurense aux cartes! A Londres? y pensez -vous? une ville farcie d'Anglais qui parlent avec les dents! une ville qui a inventé la pluie du charbon ; qui allume le gaz à midi pour économiser le soleil ; qui fait des potages avec d'horribles tortues; qui met ses cuisines dans les caves; qui a des maisons noires comme les filles des péchés mortels; qui a des jardins publics plantés de rhumatismes; qui a des statues avec des perruques de bronze ; qui a des processions de bâillements sur tous ses trottoirs! Vous n'irez pas à Londres, je vous le défends. Je n'enverrai pas même mon portrait à Londres; j'aurais peur qu'il ne m'enrhumât par contumace. Londres! oh! l'horreur!... il n'y a que des Anglais qui pouvaient la bâtir. J'abhorre les An-
glais!... Gtierre aux tyrans! Je regrette de n'être pas Jeanne d'Arc. Oh! je le regrette bien! J'ai même deux raisons pour cela.
— Vous êtes charmante, Isaure, et je comprends, et je devine tout ce que vous ne dites pas. On reconnaît votre âme à la chaleur de votre parole... Rassurez-vous... Je resterai.
— Ah! vous m'avez fait une belle peur, cher monsieur!... et j'ai failli croire aux rêves... moi qui ai toujours regardé les rêves comme des songes... Oui, la nuit dernière. . . Oh ! je frissonne en vous contant cela. . .
— Continuez, Isaure, dit le jeune homme presque ému.
— La nuit dernière... j'ai rêvé que vous partiez pour... un pays inconnu.. . Vous savez comme les rêves sont bêtes. . . J'étais buraUste à la gare du chemin de fer du Nord... je donnais les billets de départ, et je les timbrais... Vous vous êtes présenté au bureau... Vous n'étiez pas seul... vous étiez avec. . . une femme coiffée d'une casquette de loutre. . . une femme blonde, comme moi... qui avait une voix de contralto... Vous m'avez demandé deux billets... je vous ai refusé net... Cinq heures ont sonné... Vous vous êtes perdu dans la foule, avec votre contralto blond, et je me suis réveillée en sursaut, en disant : Il est parti !
~ Ce rêve est vraiment étrange ! dit Saint-Servais en souriant au sérieux. Oui... il y a quelque chose de vrai au fond d'un mensonge... J'ai eu cette idée... j'ai vu même de près le chemin de fer... mais je me suis arrêté... Vous êtes une femme dangereuse, belle Isaure... Il faut vous ménager... vous voyez clair dans vos rêves... Eh bien! soyez rassurée : je reste auprès de vous.
— Très-bien, monsieur Saint-Servais! vous voilà redc-
venu raisonnable... Tiens! ma migraine a disparu. Quelle chance! Où diable aviez-vous pris celte idée d'aller à Londres?
— N'en parlons plus, Isaure... Vous savez... il y a des moments...
— Des moments d'ennui, interrompit Isaure ; mais tout le monde en a, et personne ne va à Londres, cependant. Si toutes les fois que je m'ennuie j'allais à Londres, vous ne me verriez plus à Paris ; je serais toujours sur la route de Calais.
— Vous exceptez nos soirées dans ces moments d'ennui, n'est-ce pas?
— Il devine tout! dit Isaure; il est fin comme une femme! Oui, monsieur, on fait une exception en votre faveur; le soir, on ne part pas pour Londres. Là, êtesvous content?
— Vous êtes adorable, Isaure.
Isaure se mit au piano ei chanta l'air anglophobe de Germain Delavigne :
Jamais l'Anglais ne régnera 1
À cette époque, on ne chantait que cela partout pour vexer M. Guizot et Louis-Philippe. Germain Delavigne et Halévy, les plus pacifiques des hommes, avaient déclaré la guerre aux Anglais dans un opéra. On brisait beaucoup de pianos pour épouvanter lord Palmerston. A la chambre des Communes, on accusait les ministres anglais de livrer l'Angleterre à M. Guizot, et le peuple, dans les meetings^ chantait sur le même air d'Halévy :
Non, non, jamais en Angleterre, Jamais le Français ne régnerai
Rien n'est bouffon comme les préjugés politiques, lorsqu'en tournant la tête, on les regarde dans un passé de dix ans.
Saint-Servais se leva aux dernières mesures, prit le cigare du départ en regardant la pendule, et chercha sa canne et son chapeau.
— Comment? vous partez déjà ! dit Isaure , quelle heure est-il donc ?
— îlélas ! répondit Saint-Servais, il est près de minuit.
— Déjà ! dit Isaure, en croisant les mains.
— Isaure, voilà un déjà que je payerais bien cher si j'étais riche... A propos, j'oubliais... Vous avez toujours mes deux billets de mille ?
— Ils ne se sont pas envolés, je pense.. . vous allez les voir... mais les voir seulement... Les voilà... un et deux... Voyons, monsieur, que voulez-vous faire de ces deux amours de billets ?
— Il faut que je paye... Mes fournisseurs viennent aujourd'hui.
— Saint-Servais, vous n'êtes pas sincère avec moi.... prenez garde... Je vous soupçonne de vouloir faire un mauvais emploi de cet argent... Vous avez une comtesse clandestine qui aime les pierreries...
— Oh! quelle idée! interrompit le jeune homme en riant.
— Ou bien vous destiniez ces billets à ce voyage de Londres. . .
— Il est convenu entre nous que je ne pars pas, belle jalouse !
— C'est égal ! je serai plus tranquille en gardant les billets... Tout bien réfléchi, je les garde.,, c'est un dépôt
sacré... Voilà une bague qui répond des billets ; elle vaut six mille francs; estimation de ma tante... je garde la bague aussi. .. Voyez comme elle fait bien à mon doigt! Je vous jure de me servir de la bague avant de changer les t)illets, et je vous montrerai ma bague tous les soirs. Envoyez-moi vos fournisseurs, je leur montrerai les billets ; cela leur donnera de la patience. Un créancier est un ennemi qu'il faut payer à petit feu, afin de le dégoûter de son métier infâme. Il y aurait trop de créanciers si on les contentait trop vite , et alors que deviendraient les débiteurs !
— Allons ! dit Saint-Servais, je vois qu'il faut que je me résigne. Dieu me garde de vous arracher mes billets de vive force.
— Oh ! je ne crains pas la force d'un homme quand je connais sa délicatesse... Tenez, en voici la preuve... je dépose les deux billets sur cette table, devant vous... eh bien! vous ne les prendrez pas, j'en suis sûre... Vous savez que ces billets sont ma garantie contre le départ dont vous m'avez menacée. Tant qu'ils seront là, dans cette armoire, il me semble que vous ne quitterez pas la France. Si c'est une illusion, laissez-la-moi.
— Sans-doute, belle Isaure, c'est une illusion ; car si je voulais partir, ces billets ne me retiendraient pas ; mais ma parole vaut mieux que cette garantie : je reste. Vous avez raison, je ne trouverais nulle part ce que je perdrais. .. Et pourtant, croyez-le bien... dans l'intérêt de ma tranquiUité, j'aurais dû m'éloigner quelque temps de Paris.
— Y aurait-il du danger pour vous? demanda Isaure avec une émotion naturelle.
— Du danger... pas précisément... mais comme je suis un vrai sybarite, je crains plus les tracasseries que les dan
19 fi UNE HISTOIRE
gers. Ainsi, par exemple, je ne redoute pas un duel pour le duel ; je suis passé maître en fait d'armes ; mais je crains le scandale, les procès, les journaux et tout l'esclandre qui suit un duel. Mon principe est de reculer devant tout ce qui trouble ma quiétude, ma sérénité, mon sommeil. Tout ceci doit être maintenant enseveli entre nous deux. Je n'ose pas cacher longtemps un secret à une femme qui m'aime... plus tard, je vous conterai cela dans tous ses détails... C'est une vieille histoire... Il y a une jeune fille qui m'a attiré dans un piège pour se faire épouser... un vieux grognard de père, un rival américain, très-laid, qui ne mérite pas d'être regardé en face... bref, cette affaire m'a ennuyé. Je n'aime pas les jeunes filles qui réclament le mariage ; je n'aime pas les rivaux qui veulent se faire tuer pour m'empêcher de vivre tranquillement. Si tous ces gens-là, qui, notez bien ceci, ont plus d'intérêt que moi à étouffer l'affaire, se réveillent et me tracassent, je suis maintenant assuré de trouver ici, auprès de vous, un asile contre ces ennuis.
Isaure, fort embarrassée de cette demi-confidence et surtout de la conclusion, et ne pouvant faire une réponse satisfaisante, balbutia quelques mots inintelligibles que l'amour-propre de Saint-Senais expliqua en sa faveur. Le coup de minuit vint à propos, comme un tiers officieux, au secours de l'embarras d'Isaure; elle tressaillit et s'écria, d'un ton moitié comique, moitié sérieux :
— Mon Dieu ! que va dire mon portier?
Saint-Servais répondit par un à demain t et sortit avec cette précipitation qu'inspirent dans toutes les maisons le coup de minuit et la crainte du portier, cet éternel tyran de Paris.
Seule dans son salon, Isaure croisa les mains sur sa tête, puis les bras sur son sein, marcha vivement, s'arrêta, s'assit, se leva, et quoique le monologue ne soit pas, dit-on, dans la nature, elle fit celui-ci :
— Il voulait partir!... Qu*aurait pensé M. de Sullauze? Il m'aurait accusée de l'avoir chassé de chez moi... c'est sûr... Il a donc bien fallu le retenir. Que de ruses, que de mensonges il m'a fallu employer pour obéir aux intentions de mon bienfaiteur ! Enfin, il ne part pas ! je l'ai enchaîné ; nous ne nous ferons pas un ennemi de cet homme.
Après une pause, elle ajouta :
— M. de SuUauze craint un peu trop les ennemis, il me semble... Heureusement, tout va finir... Tiens! comme je suis déjà habituée à l'idée de mon mariage! On voit bien que les femmes naissent pour se marier, comme les hommes pour rester garçons... Je me marie ! Oh! je voudrais vivre à Paris pour éclabousser tous les jours, avec les quatre roues de mon équipage, mon professeur de musique et M. Sain t-Ser vais.
Elle s'assit et versa quelques larmes.
— Que je serais heureuse, dit-elle, si j'étais digne d'un mariage si beau!... Enfin, M. de Sullauze n'est pas un enfant; il sait ce qu'il fait... Il m'a prise au Ranelagh. Le mariage est le second baptême des femmes.
Puis elle se frappa le front, et dit en se levant :
— Et la lettre! ah! j'oubliais la lettre!... Voilà un travail! écrire à M. de Sullauze! un homme qui parle comme un auteur ! Et encore, si je pouvais écrire la vérité, la vérité pure!... Mais non, il faut encore mentir... mentir à celui-ci ! mentir à celui-là ! moi qui adore la vérité ! C'est une femme qui a inventé le mensonge, et c'est un homme
198 ONE HISTOIP.F
qui l'a condamnée à celte invention. Nous ne pouvons jamais avoir tort, nousl voilà notre seul tort.
Elle prit des leuilles de papier et un faisceau déplumes, et médita longtemps avant le premier mot écrit. L'aube d'été blanchissait déjà les vitres du salon, lorsque cette lettre, quatre fois transcrite avec un soin méticuleux, se déroula, sans ratures, sur quatre feuilles de vélin satiné.
« Minuit.
» J'espère que mon honoré bienfaiteur voudra bien excuser mes fautes d'orlhographe; je n'ai pas eu de professeur de bonne écriture; j'en avais assez déjà d'un professeur de musique, comme vous savez. Vous m'avez ordonné de vous écrire, je dois obéir les yeux fermés; regardez avec les mêmes yeux, et excusez toutes mes fautes.
» Je viens de passer, avec un plaisir infini, une soirée très-ennuyeuse ; j'éprouvais une grande joie secrète à suivre vos recommandations, mon devoir étant de paraître naturellement aimable devant un homme que je hais. Mon jeu ressemblait à celui d'une comédienne, et je riais de tout mon sérieux en me regardant jouer. Il est fâcheux que ces petites scènes n'aient pas de témoins. Si j'avais pu vous placer dans les coulisses, mon bonheur eût été complet.
» Cet homme est une énigme pour moi. Un jour, il m'a dit ceci : En amour, je n'aime que les conquêtes impossibles. Il paraît qu'il m'a fait l'honneur de me classer dans ce genre de conquêtes. Voici sa tactique avec moi : il me subjugue, il me fascine avec ses regards humides, ses poses plastiques et sa beauté; il dédaigne l'attaque comme chose froide et trop sûre d'un triomphe à la iiii-
DE FAMILLE IW
Rute; il veut, à force de séduction, me pousser dans mes derniers retranchements et m'obliger à tomber à ses pieds comme une bacchante à jeun. Allez, je vous le dis encore, il a beau être ennuyeux, cet homme est bien amusant 1
» Ce soir, il a été heureux au-dessus de toute expression ; cependant, je n'ai fait aucune dépense extraordinaire d'amabilité, pour obéir à vos ordres; mais que voulezvous? malgré moi, j'avais une humeur plus agréable, en songeant à l'avenir que vous me faites; malgré moi, cela perçait sur mon visage; et lui qui, d'ordinaire, me voit étouffer un bâillement de onze heures, derrière un éventail ou un mouchoir, était plus radieux que jamais, ce soir, en ne remarquant chez moi aucun signe de lassitude ou d'impatience aux approches de minuit. Vous me reprocherez peut-être cette faute, mais je vous promets de ne pas la commettre demain.
)) J'attends vos lettres et vos nouveaux ordres; commandez.
» Votre humble servante,