‹ Une histoire de familleChapitre 2 sur 3 · ISAURE · texte numérisé non relu

ISAURE

Après avoir recommandé à sa femme de chambre de porter cette lettre à la rue Jean-Jacques-Rousseau avant le lever du soleil, Isaure, accablée d'émotions et de fatigue, inclina involontairement sa tête sur le dossier velouté de son fauteuil, et s'endormit.

»0C CNE HISTOIRE

Après la quinzaine.

A cette phase de notre histoire, nous supprimerons les détails méticuleux qui sont indispensables dans le début, pour animer les personnages et donner une idée complète de leur caractère, en les faisant agir et parler dans de larges proportions. Lorsqu'on touche aux péripéties suprêmes du dénoûment, et que le sol brûle, les pieds ne s'arrêtent plus : il faut courir. Proximus ardet.

On peut donc, sans nouveau commentaire préalable, se fier à l'intelligence et aux calculs minutieux du comte Gaétan, et on ne sera pas étonné d'apprendre, sans oiseux détails, que son mariage avec Isaure a été, non pas célébré, mais enseveli à la mairie du dixième arrondissement. Le soir de son mariage, madame la comtesse de Sullauze est rentrée dans son appartement de la rue de Provence, pour y reprendre ses anciennes habitudes, en attendant le voyage d'Angleterre que son mari lui promet. Tout ce qui lui est arrivé dans ce jour de mariage lui a paru étrange, bizarre, mystérieux; elle a souvent même pensé que le grave magistrat de la mairie, debout devant le tapis vert de la salle des hymens, était un acteur de l'Odéon déguisé en maire, et lisant, avec le sérieux d'un comédien, les articles 212, 213, 214 du Code civil; mais dans l'atmosphère brumeuse de ce jour, elle avait distingué clairement et touché du bout du doigt beaucoup de choses positives et matérielles : une splendide corbeille de noces, un écrin de pierreries de la plus grande valeur, deux châles

de l'indien le plus avéré ; elle avait emporté ces trophées réels d'une rencontre fantastique dans sa maison rue de Provence, et si le songe matrimonial s'évanouissait, il y avait de quoi se consoler largement par la compensation de ces réalités palpables.

Trois jours avant l'expiration de la quinzaine décisive. Blanche, accompagnée de sa gouvernante et d'un domestique, vieux soldat éprouvé dans deux services, était partie pour Calais où elle devait attendre son père, à l'hôtel Quillac. Le comte avait fait entrevoir à sa fille que leur bonheur de tous dépendait d'un voyage en Angleterre; et Blanche, toujours aveuglément soumise, regardait déjà comme un principe de bonheur un changement d'air et d'horizon.

Blanche partie, et la petite maison du Luxembourg se trouvant déserte, le comte Gaétan y conduisit Isaure et lui fit faire un simulacre d'installation. Cependant, la nouvelle mariée allait encore passer toutes ses nuits rue de Provence.

— Il le fallait ainsi, disait le comte, répondant à des objections timides pour n'éveiller aucun soupçon, ne donner prétexte à aucun scandale, jusqu'au moment du départ pour Londres.

Isaure se promenait, en maîtresse de maison, dans le jardin tout parfumé de fleurs, se montrait tête nue et en négligé sur sa porte, comme on fait dans les villes de province, tous les soirs de la belle saison, et les voisins, trèscurieux dans ce quartier villageois, regardaient la jeune Parisienne avec une admiration mêlée d'étonnement. La nuit venue, la comtesse de Suliauze redevenait Isaure ; elle reprenait la petite mantille, confectionnée dans les bazars économiques, et, à l'ombre d'un fiacre, elle gagnait la

rive droite, pour se conformer aux intentions mystérieuses mais sacrées de son noble mari.

Dans la matinée du quinzième jour, San-Nereo arriva de Rouen, à Tlieure convenue par correspondance. Une heure après, le comte Gaétan lui serrait la main en disant : Ecco il dll Voici le jour! ce qui répondait à son : ^/ mio destina. Les deux citations italiennes étaient prises à la même source, empruntées au même auteur.

— Maintenant, dit San-Nereo, j'espère que vous allez tout m' expliquer.

— Tout s'expliquera de soi-même, mon cher fils , les événements parleront, je ne dois pas parler avant eux. Laissez-vous guider aveuglément sur cette route, où mes yeux se sont à peine fermés quelques heures, depuis quinze jours.

— Oui, cher comte Gaétan, dit le jeune homme, toute ma confiance vous est acquise; continuez votre œuvre. Il est impossible que le fruit de votre méditation soit perdu. Mon père me disait quelquefois, dans les derniers jours de sa vie : Mon ami Gaétan est un de ces hommes qui trouvent des secrets qui n'existent pas, quand ils en ont besoin.

— Enfin, reprit le comte, je fais de mon mieux pour réussir, quand le bonheur des autres est au bout de mes recherches... San-Nereo, nous touchons à une heure solennelle ; appelons à notre aide toutes nos facultés de cœur et d'esprit. Ces quinze jours d'exil et de réflexion isolée n'ont produit aucun changement dans vos résolutions, n'est-ce pas?

— Aucun, dit San-Nereo avec fermeté.

— J'ai lu cela sur votre figure, San-Nereo. Ainsi, demain, moE fils, demain, si je vous rends |i votre fiberté, vous....

— Je vais droit à Saint-Servais, interrompit vivement le jeune homme, et ce que j'ai dit sera fait. Quinze jours ou quinze ans s'écouleront, et je resterai le môme. Ce qui est juste à mes yeux aujourd'hui, le sera toujours.

J'ai passé deux semaines dans la solitude et la réflexion; je n'ai parlé à personne; je n'ai écouté d'autre voix que celle de la foule d'une ville, une voix qui ne dit rien. Rien n'a donc pu me distraire, ma pensée immuable était toujours là dans mon front ; j'ai voulu la juger chaque jour avec une sévérité impartiale , bien décidé , malgré les traditions de mon pays , à laisser vivre cet homme si un seul instant de doute s'élevait dans l'examen.

Les quinze jours expirés , je me suis trouvé le même. Cet homme exécrable est un condamné qui m'appartient. Sa vie est à moi. De tous les criminels de nos montagnes, il n'en est pas un qui ait mieux mérité celte justice, qu'on appelle vengeance chez vous. . . Et maintenant, comte Gaétan, vous allez me rendre mon poignard, n'est-ce pas?

— Non.

San-Nereo recula devant ce non inattendu. -—Vous avez donc oublié nos conditions? dit-il d'un ton respectueusement ferme.

— Je n'ai rien oublié, mon fils, reprit le comte Gaëlan avec lenteur; mais votre poignard est une arme inutile aujourd'hui. Si je vous le rendais, vous auriez le droit de me quitter sur-îe-champ et d'aller exercer votre justice... Vous voyez que je me rappelle nos conditions... Ainsi, je garde votre arme. Vous la trouverez chez moi ce soir.

— Comte Gaétan, une dernière fois, je vous dirai que ma résolution est inébranlable.

— Bien ! San-Nereo • \q suis fixé sur ce point. Nous n'y

reviendrons plus , et je complais tellement sur la fermeté inébranlable de voire résolution, que j'ai pris toutes mes mesures en conséquence... Ce soir, à dix heures, vous vous rendrez à pied, rue , près le jardin du Luxembourg; vous serez armé... simple mesure de précaution... vous verrez sous le numéro vingt-deux une petite maison, dominée par des arbres. Voici la clef qui vous en ouvrira la porte. Entrez, et visitez l'appartement du rez-de-chaussée , sans faire de bruit ; marchez aux lumières sur la pointe des pieds; lâchez de voir avant d'être vu, et, vos doigts aux détentes de vos armes, toujours prêt à faire feu, si vous êtes menacé.

— Tout sera fait ainsi, dit San-Nereo d'un ton de résolution calme.

— San-Nereo, si vous ne m'aviez pas donné, en ces derniers temps , la preuve d'une grande fermeté , je n'aurais pas compté sur vous comme sur un auxihaire, dans un de ces moments où le plus brave cœur peut fléchir.

— Comptez sur moi, reprit San-Nereo ; je ne veux rien savoir ; je ne veux pas vous interroger ; ce mystère étrange, ce péril inconnu me plaisent. Vous me donnez enfin ma part d'action dans une affaire ténébreuse ; merci, mon cher comte, quand l'heure sonnera, je serai prêt.

— Vous voyez, mon cher fils, ajouta le comte Gaétan, que je vous traita en homme qui connaît votre courage et votre sang-froid, deux quaUtés qui ne s'accordent pas toujours. Je ne vous ai pas ménagé la phrase, à mon début, et votre figure est demeurée impassible, comme si je vous eusse proposé une promenade ou une partie de plaisir. San-Nereo, je suis content de vous.

— Mais, dit le jeune homme en serrant les mains du

comte Gaëtan, quand on est prêt à tout, selon la devise des San-Nereo, ad omnia paratus, on écoute tout de sangfroid,

— ]\Ion ami, reprit Gaëtan, les nobles devises héraldiques s'altèrent en vieillissant ; la vôtre est encore pure comme la médaille qu'on vient de frapper. Maintenant, je puis entrer, avec vous, dans quelques détails, et perfectionner mon plan que je vous ai livré tout brut, du premier coup.

Le comte Guëtan s'arrêta un instant comme pour réfléchir.

— Parlez, dit San-Nereo avec calme.

— A dix pas de la maison, vous trouverez une petite rue obscure, dont un angle est obstrué par des matériaux de construction. Vous choisirez là votre poste, et vous observerez. Il faut même arriver avant dix heures.

— Je vais m'y installer, à présent, interrompit le jeune homme.

— San-Nereo, reprit le comte avec douceur, faites ce que je vous dis; le moins ou le plus seraient deux imprudences égales. Les meilleurs plans échouent au moment du succès, lorsqu'on néghge l'atome oublié sm' le chemin...

— C'est vrai, remarqua San-Nereo.

— Seulement, reprit le comte, vous pouvez faire une reconnaissance en plein jour de ce côté pour examiner votre poste de nuit. Ayez soin de passer, dans ce quartier, avec un air d'insouciance très-naturel, comme si vous alliez à la barrière Montparnasse. Vous ne regarderez rien fixement, et vous regarderez tout.

— Soyez tranquille, dit le jeune homme; fiez-vous à mon instinct de montagnard.

— A dix heures, vous verrez une ombre se glisser dans les ténèbres jusqu'à la porte du numéro vingt-deux. Vous ne reconnaîtrez pas celte ombre. Vous resterez immobile. La porte s'ouvrira et se fermera au même instant. Alors vous sortirez de votre embuscade, mais d'un pas naturel, sans affectation ; car, dans les quartiers les plus déserts, un passant peut se rencontrer par fatalité de hasard, et soupçonner une idée, dans un homme isolé qui marche avec une précaution suspecte.

— Vous prévoyez tout, dit San-Nereo en souriant.

— Il le faut bien, reprit le comte ; ayez donc l'œil sur ce passant prévu. Allez à la porte et promenez -vous en suivant toute la longueur du rez-de-chaussée jusqu'au mur du jardin. Marchez de telle sorte, que si le passant survenait alors, il croirait que vous commencez votre promenade , et vous la continueriez jusque bien au delà du mur de clôture, pour attendre d'être seul encore dans le quartier.

— Je vous comprends, dit San-Nereo.

— Votre croisière, poursuivit le comte, ne doit pas durer plus de dix minutes. Ce temps écoulé, vous ouvrirez la porte, sans faire le moindre bruit. J'ai prévu les mauvais tours que jouent les serrures, dans ces occasions. La clef fonctionnera comme dans un rayon de cire, et la porte roulera sur des gonds de velours. Quel que soit le genre de bruit que vous entendiez dans le corridor, ne bougez pas, n'avancez pas, attendez le silence, et alors, comme je vous l'ai déjà dit, marchez aux lumières, et suivez l'inspiration du moment. Il est bon de répéter au moins deux fois les choses essentielles, même à vous.

— Tout est compris, tout est retenu, tout sera fait, dit San-Nereo avec une résolution froide en apparence.

— Encore un mot, reprit le comte Gaétan : mon plan, tel qu'il est conçu, est conforme aux sentiments de justice et de loyaulé qui composent mon caractère. J'aime ma fille, ma chère Blanche ; je vous aime, vous, San-Nereo, comme mon fils ; eh bien ! croyez-moi, je sacrifierais de grand cœur ma fille et vous, s'il fallait acheter le bonheur de vous deux par un acte déloyal, commis même contre Saint-Servais. Ce que j'ai voulu concilier, c'est mon honneur et ma vengeance. Vous verrez plus tard si j'ai réussi.

— J'affirme déjà que vous avez réussi, dit San-Nereo, et je n'attends pas ce soir.

— Mon cher fils, dit Gaétan, il me reste encore beaucoup de dispositions à prendre, pour l'œuvre de ce jour ; je vous quitte. Ce que j'avais à vous dire est dit maintenant.

— Ce que j'ai à faire sera fait, reprit le jeune homme avec résolution.

Ils se séparèrent, en s'embrassant, comme s'ils n'eussent plus espéré de se revoir.

Resté seul, le comte Gaétan assura tous ses préparatifs.

La dernière lettre que reçut Isaure, dans la matinée de ce quinzième jour, était ainsi conçue :

c( Isaure, retenez bien ceci, et suivez ponctuellement toutes mes instructions, comme vous avez fait jusqu'à présent.

)) Vous êtes à la veille de votre départ pour Londres ; j'ai tout préparé pour votre voyage ; ne vous inquiétez de rien .

» Il ne faut pourtant pas perdre, au dernier jour, le bénéfice de votre longue prudence. En quittant votre maison, vous laisserez, chez votre portier, un billet à l'adresse de Saint-Servais. Ce billet, vous allez le transcrire tel que

je VOUS l'envoie. — « Cher monsieur, mon propriétaire a » disposé de mon appartement; il me regarde comme in- » solvable Je profite de ce congé pour réaliser un projet » qui a été le rêve de ma vie. Je vais, à dater de ce mo- » ment, habiter uue petite maison dans un quartier tran- » quille, à côté du jardin du Luxembourg. J'ai été prise à » l'improviste ; mais qu'importe, je ne retarde que d'une » demi-heure le plaisir de vous voir. »

» Vous signez, et vous donnez l'adresse de votre petite maison du Luxembourg. Votre portier sera votre facteur, et vous l'avez si généreusement payé qu'il sera discret, en remettant ce billet, ce soir, à son adresse.

» Autre chose importante. Vous ne devez pas laisser dans votre cave le ballot de ces livres scandaleux, c'est évident. Ainsi, votre commissionnaire de confiance recevra vos ordres, et rapportera ce soir, à dix heures, celte bibliothèque abominable au domicile de Saint- Servais. S'il n'y avait aucun domestique pour recevoir, en l'absence du maître, votre messager jettera le ballot par-dessus les murs dans le jardin.

» Expédiez vile toute- celte besogne, et venez le plus tôt possible . Je vous attends ; emmenez votre femme de chambre avec vous.

» Comte G*'*.

» P. S. N'oubliez pas les portraits. »

Isaure ne trouva rien d'extraordinaire dans ces dernières recommandations ; elles lui parurent môme fort naturelles et conformes au système de prudence suivi par le comte. Au reste, dans l'exaltation fébrile où la jeune femme se trouvait, elle n'aurait rien pu apprécier; son esprit, sa

raison, sa volonté appartenaient à un autre : le fanatisme du dévouement, cette humaine religion de presque toutes les femmes, emportait Isaure dans toutes les directions où l'appelait la voix de son bienfaiteur. Si parfois l'instinct raisonneur se réveillait en elle, il était proniptcment étouffé comme une coupable pensée de révolte. La réflexion froide est l'ennemie du dévouement, comme le bon sens est l'ennemi de l'héroïsme.

La dernière épreuve imposée à Isaure par son mari la trouva dans les mêmes dispositions d'obéissance passive.

— Avez-vous suivi point par point mes derniers avis? lui demanda le comte en la voyant arriver dans sa petite maison du Luxembourg.

Isaure fit un signe affirmatif.

Le comte Gaétan parut contrarié par ce signe.

— Ai-je mal fait d'obéir? demanda Isaure avec une timidité pleine de grâce.

— Non, non, Isaure, reprit le comte avec un embarras bien joué, on ne fait jamais mal en obéissant... Mais, c'est moi qui ai commis la faute... Enfin, le mal n'est pas grand, au fond... Il trouvera votre billet, il viendra, sonnera, et la porte ne s'ouvrant pas, il s'en retournera à pied par le même chemin ; tant pis !

— Qui? demanda Isaure en riant, lui"?

— Eh! qui donc? reprit le comte. C'est que, voyezvous, Isaure, depuis hier soir j'ai bouleversé mon plan. Il faut que je sois rendu à Londres demain ; mais nous ne pouvons faire route ensemble. Je veux donc que vous preniez les devants avec votre femme de chambre. Tous vos bagages sont déjà au chemin de fer. Voilà vos passe-ports et votre bulletin; provisoirement, descendez à Londres, à

laneifs'hotel, Leicester- square ^ que vous connaissez. Je partirai, moi, par le convoi de nuit... à moins de quelque empêchement, et alors une lellre vous mettrait au courant de tout,.. Adieu donc pour quelques heures... Adieu, onne Isaure... allez à pied jusqu'à la rueMazarine; là, vous prendrez une voiture à la station, et vous vous rendrez directement à la gare du chemin de fer.

— Si vous voulez, dit Isaure, je puis, en passant, reprendre mou billet chez mon ancien portier ; c'est mon chemin.

— Ah! oui! dit le comte d'un ton fort naturel, oui, vous avez une bonne idée ! Il ne faut pas que ce Saint-Servais fasse un voyage inutile, ce soir, dans le faubourg, il...

Le comte s'arrêta, parut réflécliir quelques instants, et se ravisant :

— Non, dit-il, non ; vous n'avez pas de temps à perdre; vous manqueriez le convoi... Bah! ne changeons rien au plan. Laissons-le venir ce soir, M. Saint-Servais. Cela lui senira de promenade. Il faut bien que je me venge un peu aussi, moi, des cent louis qu'il m'a gagnés au lansquenet.

— Tiens ! vous avez raison ! dit Isaure en riant. Et se frappant le front, elle ajouta :

— Ali! mon Dieu! j'oubliais ! j'oubliais I... Je ne lui ai pas rendu ses deux billets de mille! Que pensera-t-il de moi? Tous les soirs il me les demande.

— Soyez tranquille, dit le comte, je me charge de les lui faire remettre, en votre nom, chez lui.

— Alors, c'est absolument comme s'il les avait déjà reçus, dit Isaure; je suis contente.

— Isaure, dit le comte avec une émotion contenue, vous avez oublié les portraits?

— Oh! nonl moi, oublier une de vos recommandations! Quand une parole ou une ligne de vous arrive à mon oreille ou sous mes yeux, je la reçois comme une chose qui vien' du ciel, je la recueille soigneusement, et j'oublie tout le reste.

Isaure, à son insu, perdait insensiblement, devant son mari, ses anciennes allures, et même le ton leste de son organe ; elle s'élevait ainsi jusqu'à son rang, par gradations, pour s'efforcer d'être moins indigne d'un noble nom, devenu le sien.

— Ces portraits vont vous arriver dans une heure, ajouta-t-elle.

— Dans une heure! dit le comte avec un léger signe d'impatience; ce ne sera pas trop tard...

— Oh! vous pouvez y compter, interrompit Isaure; M. Yidal me les a promis très-sérieusement. Un grand artiste comme lui n'a que sa parole. D'ailleurs, je viens de les voir. Ils sont terminés. Ce sont deux chefs-d'œuvre de pastel.

— En avez-vous vraiment été satisfaite, Isaure?

— Oui, monsieur le comte; la ressemblance est frappante. Vous n'avez posé que trois heures, vous, et M. Vidal vous a saisi du premier coup : votre figure est vivante, vos yeux brillent comme deux éclairs. On ne ferait pas mieux avec la couleur.

— Et le vôtre, Isaure, vous ne m'en parlez pas?

— Le mien, si j'en juge par le vôtre, doit être aussi très-ressemblant... Il me semble,' pourtant, que M. Vidal m'a embellie. Les artistes sont toujours galants. M. Vidal est habitué à inventer ses jolies femmes imaginaires, et il continue devant des modèles vivants.

— Ce n'est pas un défaut, dit le comte avec un léger sourire, le modèle se prêtait à cette erreur... Ètes-vous contente du costume qu'il vous a donné?

— Très-contente! Une robe de soie feuille morte; tout ce qu'il y a de plus simple, ainsi que vous me l'avez recommandé.

— Oui, Isaure, je n'ai pas voulu distraire par le luxe du costume; j'ai voulu que tout l'intérêt se portât sur le visage.

— Maintenant, s'il est permis de vous faire celte question, ajouta timidement Isaure, laisserez-vous ces deux portraits à Paris?

— Non, certes, Isaure; vous les retrouverez à Londres. J'ai profité de nos derniers jours de France pour nous faire peindre tous les deux, dans le même cadre, par un grand artiste de Paris; car, à Londres, le portrait ne ressemble pas toujours.

— Et pourtant, reprit Isaure en riant, vous avez pris une singulière précaution.

— Quelle précaution ? demanda vivement le comte.

— Une précaution qui a beaucoup intrigué M. Vidal ; vous avez recommandé de mettre nos noms au bas des deux portraits, comme s'ils n'étaient pas ressemblants.

— Ohl ceci, dit le comte avec un léger embarras, est un usage de chez nous... un usage de famille... On inscrit les noms au bas du cadre... Il faut songer aux héritiers.

Cette explication parut satisfaire Isaure, qui ajouta :

— Pour plus de sûreté, je cours à l'avenue Frochot pour voir si M. Vidal a envoyé les portraits. Oui, l'idée est bonne.

Les adieux que fit le comte à sa femm^ furent froids.

mais affectueux. Isaure, qui commençait à prendre son mariage au sérieux, témoigna d'abord quelque étonnement de voir un mari quitter sa femme avec une tendresse si modérée; mais une simple réflexion la rassura.

— Au fait, pensa-t-elte, ce n'est qu'un adieu au revoir pour quelques heures; il ne s'agit pas ici d'un départ, ou d'un voyage , ou d'une séparation. Mon mari est l'homme des convenances exactes; il a toujours raison.

Pendant le reste de la journée, le comte, aidé par lui seul, acheva de tout disposer pour la réception du soir. Un calme parfait régnait sur toute sa personne, et, dans cette tranquillité virile, il n'y avait rien de trompeur, car la maison était déserte comme une tombe. Si quelqu'un eût surpris le comte Gaëtan au milieu de son travail domestique, il aurait cru voir un maître de maison s'occupant des préparatifs d'un bal. Un témoin, initié au secret de l'affaire, l'aurait comparé à l'habile joueur d'échecs, avançant sur les cases des pièces victorieuses, et enlevant par prévision à son adversaire toute chance de succès.

La Soirée du quiuzicuie jour.

Ce jour, qui paraissait devoir s'éterniser, arriva comme les autres à sa nuit. Devant la maison du comte, la rue, presque toujours déserte en plein midi, devint solitaire comme une zone de désert. Un silence profond tomba sur ce quartier, espèce de province parisienne; on entendait mugir la grande ville dans le lointain , comme on entend au fond d'un vallon tranquille mugir les vagues de la mer.

Une habitude rend les hommes exacts comme des chronomètres ; le comte Gaétan avait fait cette observation . Au coup de neuf heures, Saint-Servais arriva devant la maison d'Isaure, rue de Provence. Selon son usage au.^si, il passait non point en tapinois, mais avec un grand fracas de talons devant la loge, pour faire envier son bonheur par le portier, en l'absence d'un envieux plus distingué, — l'amour-propre récolte ce qu'il peut, — lorsqu'un moiV' sieur! répété trois fois par une voix souterraine, l'arrêta dans le vestibule, et lui fit retourner la tête vers l'inscription qui ordonne, à l'impératif, de parler au portier.

Une main sortait d'une porte vitrée, et s'agitait en présentant une lettre à Saint-Servais.

Le jeune homme prit la lettre, et, s'approchant d'un quinquet avare, il essaya de lire l'écriture d'Isaure, et ne pouvant la déchiffrer, il entra dans la loge, ce qui excita les murmures du portier.

La logique des portiers est inexorable; Saint-Servais n'avait jamais honoré d'un s il vous plaît ce maître du cordon, et jamais la main du jeune visiteur n'avait déposé un péage de passé-minuit sur la margelle de la loge. Ces griefs étaient suffisants pour justifier tous les ressentiments amassés dans le cœur du portier contre l'avare et l'orgueilleux Saint-Servais.

La lettre lue, le jeune homme s'adressa brusquement au seig v'ur de la loge, et lui dit :

— Madame Isaure est diménagée?

— Dame ! dit le portier en s'occupant d'autre chose, C(} n'est pas ma faute...

— Ni la mienne ! répliqua Saint-Servais.

— Ah ! c'est autre chose ! dit le portier.

DE FAMILLF "SIS

— Vous vouiez insinuer que c'est ma faute, bonhomme î

— D'abord, reprit le portier en se plrçant en face de Saint-Servais, d'abord je ne suis pas un bonhomme... Je vous prie de ménager vos expressions, parce que, voyezvous, je suis cliez moi, et...

— Allons, dit le jeune homme d'un ton conciliant, je n'ai pas voulu vous faire la moindre peine ; cette lettre m'a ému, et dans mon trouble, je me suis servi du premier mot. Vous savez mieux que personne qui je suis.. . un des amis intimes de votre belle locataire , et son brusque départ me contrarie et m'étonne au dernier point.

— S'il vous contrarie tant, il fallait l'empêcher, dit le portier d'un ton cru.

— L'empêcher! et comment? demanda Saint-Servais avec la naïveté de l'avare.

— Comment! ah! diable! c'était bien simple... Vous m'avez tout l'air d'un homme riche ; vous avez un cabriolet sans numéro, un cheval qui laisse de l'écume sur mon trottoir, un domestique qui parle le parisien comme un Anglais ; si j'avais tout cela, moi, je payerais le terme de juillet pour ma princesse... Voyons, est-ce clair?

Saint-Servais fit un mouvement d'épaules, et se mit à velire la lettre devant une chandelle.

— Le propriétaire, reprit le portier, comme s'il se fût parlé à lui-même, est un bon enfant ; c'est la crème des propriétaires... Vous pouvez parler à tout le quartier de M. Prudent- Voyseau... Tenez, il garde depuis deux ans un pauvre vieux dans une chambre au cinquième, et on peut dire gratis... cinquante francs par terme... cela fait quatre cents francs que ce vieux doit à M. Prudent-A^oj'

seau. . . j'espère que la somme en vaut la peine. . . Kh bien I Dous ne donnons pas congé à ce vieux...

— Mais, interrompit vivement Saint-Servais, vous êtes dans l'erreur, mon cher homme...

— Comment I s'écria le portier , vous me niez ce vieux!... Voulez-vous le voir? Venez, je vais dire à la fruitière de garder la loge un moment

— Attendez, vous ne m'avez pas compris, mon brave homme, dit Saint-Servais en arrêtant son interlocuteur par le bras, j'allais vous dire que madame Isaure ne m'a jamais parlé de ses embarras d'argent, à l'époque des termes...

— Elle en devait trois ! interrompit le portier en élevant \rois doigts de sa main droite sous le menton de Saint- Servais, oui, trois termes. . . C'est une digne femme, je vous le dis, moi... Nous savons tout, nous autres concierges... nous voyons passer les masques devant notre loge, et nous leur disons : Je te connais 1 J'ai la meilleure porte de Paris, moi qui vous parle... Quinze grands appartements, vingt-cinq moyens, trente-deux chambres de garçon, vingttrois mansardes; en voilà du peuple, j'espère, et de tous acabits. Chevaux de fiacre et chevaux de remise; or et chrysocale, satin et mérinos, vertu et autre chose... Eh bien! j'en sais, voyez-vous, plus que M. le préfet. Quand je vous dis donc que madame Isaure est une digne femme, je sais ce que je dis...

— Mais je me garde bien de vous contredire, interrompit Saint-Servais, tout joyeux d'entendre l'éloge d'Isaure dans la bouche d'un portier.

— Laissez-moi finir, reprit celui-ci ; j'en sais beaucoup d'autres qui ne la valent pas ni en physique ni en boime

DE FAMILLE St'i

langue, et qui ne sont jamais embarrassées le 14 pour payer le 15. Un homme n'est jamais seul, entendezous? On peut se mettre en actions, et il y en a qui ont prime le lendemain ; je m'y connais, moi ; j'ai trois Orléans.

— Vraiment, dit Saint-Servais, qui n'écoutait plus le portier. Il y a là-dessous quelque chose que je ne comprends pas.

— Dans les actions d'Orléans ? demanda le portier.

— Non... voici, reprit le jeune homme; j'ai deux mille francs en dépôt chez madame Isaure.

— Je le sais, dit le portier.

— Ahl vous le savez! elle vous a donc raconté...

— Elle m'a seulement parlé de ces deux mille francs...

— Eh bien! interrompit Saint-Servais, je ne comprends pas qu'elle ne se soit pas servie du quart de cette somme pour s'arranger avec son propriétaire.

— Et moi, je le comprends très-bien, dit le portier ; tenez, j'ai là, dans cette armoire, pas mal d'argent, confié en dépôt ; je mourrais de faim devant, plutôt que d'en toucher un centime... Voulez-vous savoir le dernier mot de madame Isaure ?

— Dites.

— Le voici, monsieur... Elle allait partir; elle me faisait ses adieux, la pauvre femme, en me donnant un louis... Hubert, m'a-t-elle dit, j'ai dans ce porte-monnaie deux billets de mille, le croiriez-vous? — Alors, lui ai-je dit, ils ne vous appartiennent pas. — C'est vrai, m'a-t-elle répondu, c'est un argent sacré ; c'est un dépôt. Il faut que je rende ces deux billets, aujourd'hui, ce soir, ou demain.

<-' Mon brave homme, dit Saint-Servais d'un ton la-

mentable; vous qui savez tout, vous qui connaisse/, toutes les positions, vous devez savoir aussi que les apparenues de la richesse trompent souvent...

— Je sais cela aussi, dit le portier d'un air mystérieux.

— Vous me croyez riche ; vous êtes dans une erreur complète... Si je vous disais que j'ai besoin de ces deux mille francs, querépondriez-vous?... On est riche aujourd'hui, on est pauvre demain.

— Vous avez joué à la Bourse? demanda le portier légèrement attendri.

— Non... un accident incroyable m'a ruiné... L'autre nuit... en rentrant chez moi... je demeure dans un quartier très-soUtaire... j'avais toute ma fortune en portefeuille.. . tous mes fonds réalisés en billets de banque... Un bandit me barre le chemin avec deux pistolets. . . un bandit qui connaissait mon portefeuille, j'en suis sûr... il m'aurait tué comme en pleine forêt de Bondy... Pour sauver ma vie, j'ai donné ma fortune... Voilà ce qui m'est arrivé ; je vous le jure sur mon honneur !

— Et vous n'avez pas porté votre plainte?

— Ma plainte ne m'a pas encore rendu mon argent, et ne me le rendra jamais... Nous étions sons les arbres; la nuit était sombre ; mon bandit avait le visage voilé, moins les yeux. Je n'ai pu donner à la police le moindre renseignement qui puisse éclairer ses démarches. Maintenant, avec nos chemins de fer, un voleur qui a fait un pareil coup arrive le lendemain en pays étranger avec une fortune; impossible de le rattraper.

Bien que tout ne fût pas vrai dans cette histoire, l'importante circonstance du vol suffisait, dans sa vérité affreuse, pour donner à la parole du narrateur un caractère

incontestable. Aussi le portier mit un peu plus de douceur dans sa voix, et dit :

— Et vous n'avez pas raconté cela à madame Isaure?

— Non, reprit Saint-Servais, elle se serait trop effrayée; elle n'aurait plus voulu me permettre de rentrer chez moi, au milieu de la nuit... Ensuite, je craignais une chose. En lui racontant ce vol, je semblais lui demander indirectement mes deux mille francs en dépôt..", et j'avoue qu'en ce mom.ent, j'ai un besoin indispensable de cette somme... elle m'est nécessaire pour.., vivre... oui, voilà le mot vrai, pour vivre... Cette somme provient de ma bibliothèque, que j'ai vendue après le vol, dans mes premières nécessités d'argent. On est bien gêné, n'est-ce pas, quand on vend sa bibliothèque?

— Oh ! certainement oui, dit le portier ; tenez, j'ai là, sur ces planchettes, une douzaine de livres de mon père, que je ne vendrais pas pour acheter au pain.

— Aussi, poussé à bout, reprit Saint-Servais, je suis bien déterminé ce soir à réclamer au moins la moitié de mon dépôt...

~ Oh ! elle vous rendra tout, dit le portier, j'en réponds.

— Et j'y vais de ce pas, dit Saint-Servais en souhaitant le bonsoir à son interlocuteur.

— C'est comme si vous les teniez, vos deux billets, dit le portier en s'inclinant avec respect.

Saint-Servais prit une voiture à la station voisine, et ordonna au cocher de le conduire à l'entrée de la rue de Vaugirard avec la plus grande rapidité. Pendant le trajet, il prépara une phrase adroite et convenable pour réclamer son dépôt, qii'il présumait étourdiment gardé par Isaure. Au reste, il ne mentait pas lorsqu'il avouait ainsi sa gêne

au portier de la maison de la rue de Provence. Son ami Pascal lui avait tout enlevé d'un seul coup, à la gare du chemin de fer; et comme un instinct vague conseillait toujours à Saint-Servais une prompte émigration, ces deux mille francs, autrefois superflus, étaient devenus nécessaires pour accomplir un projet de voyage. Ainsi, dans cette soirée, deux sentiments conduisaient ce jeune homme chez Isaure, l'hahitude et la nécessité.

La rue de Vaugirard était à peu près déserte lorsque Saint-Servais y descendit; on aurait dit que l'horloge du Luxembourg venait de sonner minuit deux heures trop tôt. Il se dirigea vers le quartier lointain où Isaure avait établi son nouveau domicile. Cette vue intérieure qui fonctionne dans notre âme, aux heures solennelles de la vie, et qui nous donne ce qu'on appelle les pressentiments, révélait à Saint-Servais quelque chose de lugubre, dans cette zone de Paris, où le couvre-feu semble sonner encore à la chute du jour, comme il sonnait pour les ouvriers du palais de Médicis.

Cependant il marchait avec précipitation, et s'arrêtait brusquement, par intervalles, pour voir les numéros des maisons, très-peu éclairés par de rares jalons de gaz. A mesure qu'il s'approchait du terme, il ressentait des émotions jusqu'à ce moment inconnues, et qu'il attribuait à la tristesse nocturne de ce quartier désolé : ses regards rapides se plongeaient dans toutes les directions, pour conjurer une attaque de surprise; mais l'ombre d'un corps humain ne se montrait nulle part ; cette absence de la vie était rassurante et effi'a vante à la fois. A travers les grilles des murs de clôture, on entendait murmurer sourdement les arbres des jardins, et les grandes allées du Luxembourg.

Saint-Servais, conduit par la série des numéros, arriva devant la maison désignée et respira un instant; puis la sonnette de la petite maison tinta timidement, et la porte s'ouvrit comme d'elle-même. Saint-Servais la referma, et traversa les ténèbres du vestibule ; il vit un corridor lumineux, qui aboutissait à un salon très-bien éclairé. Il marcha joyeusement vers les bougies, et entra dans une pièce meublée avec élégance, mais déserte. Gela ne l'étonna point, car très-souvent à la rue de Provence, Isaure se faisait attendre au salon, comme font toutes les femmes, qui ont toujours un avant-dernier coup d'œil à donner à leur miroir, pour se montrer à un adorateur dans une toilette irréprochable.

Un seul meuble déparait ce salon, mais Saint-Servais crut en deviner tout de suite la destination trop évidente, et il sourit : c'était une table étroite et démesurément longue, recouverte d'un tapis vert.

— Très-bien ! pensa-t-il ; je comprends maintenant le sens caché sous le billet d'Isaure. Ici, dans ce quartier désert, elle pourra donner de lucratives soirées de jeu, sans redouter une descente de police. Cette table enrichira sa maîtresse; elle aime tant l'argent!

Saint-Servais, toujours en examinant en détail les recoins de ce salon, aperçut un tableau voilé de noir, accroché au mur, de l'autre côté de la table ; il regarda longtemps cet objet mystérieux avec une sorte de curiosité inquiète. Puis il s'avança lentement, doubla l'un des caps de la table étroite, et, montant sur un fauteuil, il souleva le voile du tableau, et vit deux portraits dans le même cadre. D'abord, il reconnut Isaure, et après il reconnut l'autre. On lisait au bas : Le comte et la comtesse de Sullauze. Impossible de

se méprendre, les deux porlrails élaient frappants et exé €utés de main de maître au pastel. On aurait cru voir les origin-aux.

Celte épouvantable apparition de portraits lui rappela l'autre du salon de Saint-Mandé ; une sueur froide glaça son épiderme ; les racines de ses cheveux hrûlèrent son front; il se retourna comme à Saint-Mandé, et vit un homme à figure pâle, le spectre du comte de Sullauze, qui lui dit :

— C'est encore moi 1 en lui montrant les orifices de deux pistolets de combat.

Saint-Servais resta immobile, debout sur son fauteuil, <:omme paralysé par la terreur.

— Je puis, cette fois, dit le comte Gaétan, je puis te tuer sans aucun risque; tu es chez moi, Isaure est ma femme.,. Voilà mon contrat de mariage; tu peux le lire, je te le permets... Seulement, si tu hasardes un pas pour franchir cette table, je fais feu.

Le comte lança, avec un geste de dédain de l'autre côté de la table, une feuille de papier appesantie par une lame de plomb.

— Je t'ordonne de prendre ce papier et de lire; obéis. Mes doigts pressent deux détentes ; ne m'irrite pas. Je ne réponds plus de ma volonté.

Saint-Servais, revenu d'un subit accès de terreur, et s'estimant heureux de n'avoir pas été tué au premier moment, prit un de ces maintiens humbles qui adoucissent les colères des cœurs généreux, et obéit à l'ordre du comte. Il ramassa la feuille et la lut rapidement, sans perdre de vue toutefois les deux bouches à feu braquées sur lui.

La lecture terminée, il donna plus d'humilité encore à

sa contenance, et, résigné comme un gladiateur vaincu, il crut devoir hasarder ses paroles :

— Comte de Sullauze, je ne savais pas qu'Isaure fût votre femme.

Un éclat de rire nerveux sortit en notes stridentes de la poitrine du comte.

— Ah! voilà une réflexion adroite I s'écria-t-il ; il s'agit bien de ma femme, vraiment ! C'est ma fdle, ma fille, qui me crie vengeance ! et qui enfin l'obtiendra ce soir ! Ce que je viens te demander invinciblement, le voici : Ta vie est dans mes mains ; elle est là dans ces deux canons de pistolets. Tu as refusé de te battre, tu as refusé une satisfaction d'honneur, eh bien ! j'ai pris mes mesures, moil Je veux te tuer, et dire à la justice : Ce misérable était venu dans ma maison avec une pensée adultère; fouillez-le, vous trouverez sur sa poitrine le portrait d'Isaure en médaillon; voici les lettres qu'il écrivait à ma femme : lisez. J'ai usé du droit des maris; j'ai tué l'infâme au pied du lit conjugal. Aucune voix, pas même celle de la justice, ne peut appeler du nom de crime le plus juste des châtiments.

Saint-Servais baissa la tête en signe d'adhésion.

— Tu reconnais donc que je puis te tuer ici, sans autre préambule, et que ta mort n'attirera sur ma tête aucune répression ?

— Toutes les apparences sont en votre faveur, dit timidement Saint-Servais; vous avez adroitement organisé votre vengeance ; mais vous êtes homme d'honneur, vous ne m'assassinerez pas. La satisfaction que je vous ai refusée, je jure de vous l'accorder demain...

— Demain ! demain 1 interrompit le comte de Sullauze; me crois-tu fou? Moi, te laisser échapper une seconde fois

quand je te tiens! Écoute, et tu vas voir si je suis Thomme d'honneur dont tu parles. Avance un pas... Soulève le tapis qui couvre cette table, et tu trouveras deux épées ; choisis lu tienne, envoie-moi l'autre, et défends ta vie si tu peux. Oh! par exemple, si tu hésites, je cesse d'être généreux, je le tue sans combat.

Saint-Servais fit signe qu'il allait obéir ; il se baissa, souleva la frange du tapis, chercha d'une main les épées dont le fer résonna, et de l'autre tirant de sa poche un pistolet, il se releva rapidement, et fit feu, à quatre pas, sur son ennemi.

Un cri terrible retentit au même instant ; le comte riposta, et Saint-Servais, atteint de deux balles, tomba mort sur le parquet.

Le comte, blessé à l'épaule, chercha un point d'appui sur le dossier d'un fauteuil, et s'assit lourdement, les yeux fixés sur le sang qui ruisselait sous les franges de la table et arrivait à ses pieds.

Tout cela s'était accompli avec la promptitude de l'éclair.

Quelques minutes après, un bruit de porte ouverte et refermée arriva aux oreilles du comte; c'était San-Nereo qui entrait et marchait aux lumières, avec la prudence du soldat qui a flairé une embuscade, et se tient tout prêt pour donner la mort avant de la recevoir.

— San-Nereo, mon fils ! dit le comte d'une voix faible, venez, venez, tout est fini...

Alors le jeune homme précipita son pas, et poussa un cri de douleur en voyant le comte de Sullauze baigné de sang, et le visage couvert de la pâleur de l'agonie.

— Moi, blessé! lui mort ! dit le comte, et il désignait l'autre côté de la table, là où gisait le cadavre de Saint-Servais.

Un généreux sentiment étouffa la curiosité de San- Nereo : il ne donna aucun regard à l'endroit désigné ; il prodigua ses soins à l'héroïque blessé, son noble vengeur; il mêla ses larmes au sang qui coulait de la blessure, et quand il se fut bien assuré que la balle avait seulement percé les chairs, sans intéresser l'articulation de l'épaule, il joignit ses mains, et remercia Dieu dans une prière mentale ; puis, s'avançant vers la table, il vit le cadavre, et lui donna ce regard de pitié qu'un homme généreux accorde toujours à un ennemi mort.

Le comte Gaétan, qui avait prévu toutes les combinaisons probables de cette terrible soirée, dit à San-Nereo :

— Il n'y a pas un instant à perdre ; je vais chez le procureur du roi faire mon rapport, lui montrer ma blessure, et le conduire ici. J'ai tout prévu; je connais même l'adresse du magistrat auquel je dois m'adresser, à cette heure avancée de la nuit. Demain, j'irai chez le ministre de la guerre, qui est un de mes anciens amis et compagnons d'armes. Notre tranquillité domestique ne sera pas troublée un instant, et grâce à ma blessure providentielle, je n'aurai pas même besoin de me constituer prisonnier pour la forme. San-Nereo, mon fils, allez faire avancer une voiture, et vous m'accompagnerez : chemin faisant, je vous raconterai, dans tous ses détails, cette histoire, dont vous n'avez vu que la fin.

Les apparences étaient tellement favorables au comte de Sullauze, que tout réussit selon ses désirs et ses prévisions. Il fut jusqu'au bout, et d'unfi manière favorable, le justicier de son honneur.

De toutes les paroles qui furent échangées, à la fin de ce grand jour, entre le cQmte Gaétan et son gendre, il est

enrorebon, pour la complète intelligence de celte histoire, de recueillir celles-ci :

— Mon fils, dit M. de Sullauze, vous trouverez ma fille à Calais, et c'est là que je vais vous conduire, si ma blessure me permet de partir demain.

— Blanche n'est pas à Paris? dit San-Nereo avec une sorte d'effroi.

— Plus tard, mon fils, je vous expliquerai tout le plan que j'ai mis en œuvre pour arriver au résultat de cette nuit. N'ayez aucune crainte. Vous reverrez bientôt ma fille, voire femme. Ensuite, vous me rendrez un service, un grand service... mais à Londres, pour une autre femme...

— Quand vous demanderez, j'obéirai, dit San-Nereo.

XYII

Deux mois après.

Quand une histoire est arrivée à sa péripétie dernière et à son point culminant d'intérêt, elle semble ne devoir pas garder un lendemain pour le lecteur. Tout est dit quand tout est fait. Cependant l'intérêt qui s'est attaché aux personnages ne s' éteignant pas tout de suite, il est bon quelquefois, s'il y a profit pour la moralité de l'œuvre, il est bon de raconter ce lendemain et de faire luire au moins un rayon sur l'avenir d'une famille, quand l'orage est évanoui.

Notre lendemain sera de deux mois, et dans les choses du présent qu'on va lire, on apprendra des choses inconnues d'un passé de soixante jours.

Dans un salon de Joney's-hotel, à Leicester-square;

DE FAMILLE m

Isaure, comte&se de Sullauze, est assise et paraît absorbée dans la lecture de l'histoire de Hume. Un domestique entre et annonce le comte San-Nereo, Isaure ferme le livre, le dépose sur une petite table, et se lève pour recevoir le jeune visiteur.

—Enfin, madame, dit San-Nereo, en serrant deux petites mains offertes, enfin, je vous apporte une bonne nouvelle.

— Dieu soit béni ! dit la jeune femme en sautant de joie.

— Le comte de Sullauze arrive à Londres demain, reprit San-Nereo en s'asseyant à côlé d'Isaure; il est tout à fait rétabli de la blessure de son duel.

— Deux mois ! dit Isaure ; deux siècles 1 madame la comtesse San-Nereo doit être bien joyeuse?

— Elle recommence à vivre, répondit le jeune homme. Hélas ! madame, depuis le jour où je vins la rejoindre à Calais pour la conduire à Londres, elle m'a donné plus de larmes que de sourires. Nous nous sommes mariés ici pour obéir aux ordres d'un père; le comte, vous le savez, n'a pas voulu attendre son rétablissement. — Si je meurs, m'écrivait-il, je veux savoir avant ma mort que vous êtes mariés. Ce sera la consolation de mon agonie.

— Ah ! comte San-Nereo, dit Isaure avec un effroi rétrospectif, vous m'aviez donc caché l'état alarmant de mon mari 1

— J'obéissais, madame ; cette blessure qui d'abord paraissait légère, a pris ensuite un caractère effrayant de gravité.

— Mon Dieu ! dit Isaure en joignant les mains. Et moi, qui mettais ce retard sur le compte de ses affaires !

— Enfin, madame, il est hors de danger ; vous le verrez demain.

— Et madame la comtesse de San-Nereo ignore toujours le mariage de son père? demanda Isaure.

— Le comte Gaétan a voulu se réserver le plaisir d'annoncer son mariage à ma femme... répondit San-Nereo.

Il se leva sur ces mots, et, regardant la fenêtre ouverte, il ajouta :

— Nous avons une superbe journée ; ma voiture est à la porte ; voulez-vous faire quelques tours de promenade à Hyde-Park?

— Oh! je ne commencerai pas mes sorties aujourd'hui, dit Isaure avec vivacité; tant que mon mari ne sera pas arrivé à Londres, je ne bougerai pas de ce salon.

— Vous avez été prisonnière deux mois, dit San-Nereo en riant.

— Et je resterais prisonnière toute la vie, si le comte de Sullauze en personne ne m'ouvrait pas les portes de ma prison.

— Vous devez avoir eu bien des ennuis dans ces deux longs mois?

— J'ai beaucoup lu, reprit Isaure, je me suis fortifiée dans la langue anglaise ; j'ai noirci des masses de papier pour me faire une écriture lisible. Oh! je n'ai pas perdu mon temps.

— Je sais cela, je sais cela, dit San-Nereo avec une intention bien marquée ; je sais aussi que vous avez été obligée de fermer votre porte à beaucoup de visiteurs ennuyeux...

— Figurez- vous donc ce qui me serait arrivé si j'étais sortie ! dit Isaure en riant ; tous les jours, je fais une trèscourte apparition à ma fenêtre, et Dieu m'est témoin que je ne regarde d'autre homme que le Leicester de bronze.

qui est à cheval au milieu du square; en bien! cela suffit pour m'altirer, le lendemain, vingt lettres, signées lord ou sir y qui me demandent la faveur de m^ rendre une visite, à l'heure convenable du lunch.

— C'est vraiment incroyable ! remarqua San-Nereo ; lais c'est vrai, nous le savons.

— Londres prend les défauts de Paris, continua Isaure; à Paris, une jeune femme isolée, qui a le bonheur de ne pas être laide, attire à elle tous les vieux garçons, tous les jeunes gens sans amour, tous les maris infortunés.

— Elle a raison ! dit San-Nereo en riant.

— A Londres, les mêmes mœurs se naturalisent; c'est encore un des bénéfices des chemins de fer. La femme qui n'est pas protégée, comme on dit ici, n'est pas respectable. L'hôtel où je suis n'est pas respectable; ce square n'est pas respectable. J'ai déjà fait congédier trois domestiques dans cet hôtel qui n'est pas respectable. Ils entraient pendant mon sommeil et déposaient sur ma table un assortiment de lettres, de cartes, de bijoux et de bouquets. A chaque instant, après midi, ma femme de chambre m'annonce un lord, un marchand de la Cité, un gentleman très-bien mis, un Français en voyage, un député de l'opposition, un ténor italien, un colonel au service de Sa Majesté, un banquier au service de tout le monde, un administrateur de chemin de fer... que sais-je, moi! et j'ai beau ne recevoir personne, l'espoir reste sur mon escalier. Chacun se dit : « Je serai plus heureux que tous les autres, » et tous les autres raisonnent comme chacun. Enfin cela va finir! Demain, je serai une femme respectable, demain j'aurai une protection !

— Oui, dit San-Nereo, demain, à trois heures, le comte de SuUauze vous enlève à cet hôtel.

— Il y a une chose que je redoute, reprit Isaure.

— Laquelle, madame?

— Je ne veux pas avoir l'air de commettre la vertu avec prémédilaUon, et par malheur, les apparences sont contre moi. Un homme moins juste et moins intelligent que M. de Siillauze pourrait voir une adroite tactique de femme dans la façon de vivre que j'ai adoptée ici. Aussi, malgré le désir que j'éprouve de revoir M. de Sullauze, je voudrais encore prolonger mon isolement au delà d'une année, et môme plus loin, afin de lui prouver que je suis moins indigne de son affection ou de sa bienveillance. Il est si facile à une femme de garder une conduite réservée pendant deux mois, lorsqu'elle trouve son intérêt dans cette sagesse hypocrite 1 Comte San-Nereo,' me comprenez-vous bien?

— Parfaitement , madame , mais croyez bien que mon beau -père vous saura gré de ces deux mois. Une retraite d'un an n'eût pas mieux plaidé en votre faveur.

— Au reste, dit Isaure en riant, il y a toujours quelques heures amusantes dans ces ennuis de femme assiégée. J'ai là, dans cette boîte, une collection de lettres fort curieuses, dont chacune m'a bien divertie cinq minutes...

— Ah ! donnez -m'en quelques éch?.ntillons , dit San- Nereo.

— Les hommes qui n'écrivent pas de livres ont la manie d'écrire aux femmes, reprit Isaure ; ceux qui écrivent par profession aiment mieux leur parler. J'ai toujours fait cette remarque.

Elle ouvrit la boîte et prit quelques lettres au hasard.

— En voici une de lord., reprit-elle; je vous lis i.e début :

c( Je vivais dans une indifférence heureuse, lorsque vo

tre beauté divine a rayonné devant moi ; elle a ébloui mes yeux, elle a bouleversé mon âme, elle a troublé ma quitrtude si douce. Êtes- vous Myrrha, la femme des réalités? » Etcœtera... Quatre pages de ce style.

— C'est, en effet, très -amusant, remarqua San-Nereo.

— En voici une d'un marchand d'or du Cheapside... l'adresse est en tête... Voulez -vous la lire?... c'est trèscavalier.

— - Je veux bien , dit San-Nereo en prenant la lettre. Voyons.

(( Madame,

y) Hier, j'ai passé à Leicester-square, quartier anglais des belles Françaises; j'ai donné dix livres au garçon de l'hôtel pour savoir votre nom, et je vous écris avec ma franchise de banquier. Il y a un proverbe d'Irlandais qui dit : « Un marin qui part et une femme qui arrive ont » toujours besoin de cinq cents livres sterUng. » J'ai trouvé le marin; j'attends l'autre moitié du proverbe.

)) Edmond SpiEGimrxS. )j

— Est-il insolent! dit Isaure. Tenez... en voici une d'un autre genre; elle est d'un étudiant d'Oxford... Il cite Pope,

Shakspeare, Sheridan, Byron, et il m'offre de le suivre dans les montagnes du pays de Galles, où les forets ^ les torrents^ les lacs, les colombes, enseignent une science inconnue des universités. .. Vamourl Excellent jeune homme!... En voulez-vous voir d'autres, comte San-Nereo?

— Mais l'échantillon me suffit. Vous en avez deux cents, au moins?

— Au moins, comme vous dites... Eh bien! que le comte de Sullauze me laisse enfermée un an ici, dans ce

même hôlel, et je me flatte de lui montrer, après ma réclusion, le style épistolaire de toute la Grande-Bretagne masculine.

— Je le crois, dit San-Nereo.

— Notez bien, reprit Isaure, que je ne tire aucune vanité de ce déluge épistolaire. A ma place, toute autre Française, arrivée à Londres avec une robe de Paris, recevrait le même nombre de lettres, dans le même espace de temps. Et une Anglaise isolée, jeune, blonde, langoureuse, qui ferait tous les jours une apparition sur un balcon de la rue Rivoli , se verrait assiégée de même par les lorgnons et les billets de la terrasse des Feuillants.

— Cela s'est vu et se voit tous les jours, dit San-Nereo.

— Me conseillez - vous de montrer cette cûllection à M. de Sullauze? demanda Isaure en ouvrant une autre boîtp.

— Certainement ; c'est même votre devoir.

— Voici une autre collection , reprit Isaure ; tous les jours je reçois une ou deux loges d'avant-scène pour le théâtre de Sa Majesté ou pour Drury-Lane. Je garde les coupons, et je passe ma soirée à lire le Songe d'une nuit du milieu de lété ou les Joyeuses femmes de Windsor ou Roméo et Juliette ou Macbeth. . .

— Dans l'original? demanda San-Nereo.

— Mais oui, monsieur, dans l'original. Lire Shakspeare dans une traduction, c'est ouvrir une ombrelle pour se promener au clair de la lune. J'ai déjà fait trois voyages en Angleterre ; je connaissais un peu la langue du pays en y arrivant, et j'ai bien avancé mon éducation dans ces deux derniers mois de séjour. Je veux être tout à fait grande dame, je veux désormais jouer la lady au naturel.

— J'ai toujours remarqué, dit San-Nereo, la facilité avec laquelle une femme, née dans une condition ordinaire, se fait grande dame en peu de temps. La nature a refusé aux hommes ce privilège de transformation.

— Je crois que vous avez raison, comte San-Nereo; j'ai connu un homme politique qui s'était élevé dans les plus hautes régions de l'État, en traversant tous les salons de Paris. 11 parlait supérieurement, s'habillait chez le plus célèbre tailleur, se coiffait comme un jeune premier du Gymnase, se gantait sans faire un pli aux racines des doigts, se chaussait comme une Espagnole de Madrid. Eh bienl il n'avait jamais pu se faire grande dame, ou, pour mieux dire, homme comme il faut. Il ressemblait toujours à son père, un homme assez mal élevé, qui vendait de la toile écrue dans un village sans nom.

— Madame, dit San-Nereo en se levant, je suis enchanté de voir que vous répondez par instinct, et de votre propre mouvement, aux secrètes intentions du comte de Sullauze; vous lui donnerez une grande joie à son retour.

— Je suis reconnaissante, voilà tout, dit Isaure en baissant les yeux.

— C'est déjà beaucoup, madame.

— Ce n'est rien, comte San-Nereo ; la reconnaissance suit toujours le bienfait; à la longue, elle devient un fardeau, et on s'en soulage par l'ingratitude. Voilà ce que je lisais dans le moraliste Addison, l'autre soir. Tous les ingrats sont reconnaissants le lendemain du service reçu.

— C'est assez vrai, remarqua San-Nereo.

— Aussi, comme je vous l'ai dit, je voudrais être soumise à une plus longue épreuve; mais sa volonté sera la mienne. J'espère bien continuer l'épreuve toujours.

f34 UNE HISTOIRE

En parlant ainsi, la belle Isaure avait dans son maintien et son organe une distinction si remarquable, qu'elle frappa San-Nereo. Le jeune comte se rappelait tous les détails que son beau-père lui avait donnés sur la femme du Ranelagh et de la rue de Provence, et s'il reconnaissait encore un peu, çà et là, le babil vagabond et piquant de la première manière, il ne reconnaissait plus la Parisienne frivole dans la noble lady du square de Leicester. Il crut même devoir prendre une tournure adroite et polie pour lui faire part de son étonnement.

— Monsieur le comte, dit Isaure avec une gravité douce, j'ai pris mon mariage au sérieux; je savais tout ce qui me manquait pour être digne de mes fleurons de comtesse, et j'ai trouvé toutes ces choses absentes en prenant pour modèle la distinction de mon mari. Je ne suis à son égards comme dit Shakspeare, qu'une image de cire qui a reçu de lui son empreinte K Hélas! je ne suis pas une étoile, je suis un reflet.

San-Nereo joignit les mains et balbutia quelques paroles, rendues seulement intelligibles par l'émotion qui les accompagnait. Isaure croisa les bras sur son sein, inclina sa tête sur le côté droit , et l'appuyant avec une gracieuse nonchalance sur le sommet de son fauteuil, elle ajouta :

— Vous savez, comte San-Nereo, vous savez par vos lectures, ou par l'étude du monde, que l'éducation du mal se fait très-vite; il y a un proverbe que j'ai lu chez un fabuliste peu connu :

On est au fond dn précipice Quand on met le pied sur le bord.

4 As a form in wax by him iniprinted.

Shak., Midsummer night's dream.

Voilà l'éducation du mal. Une chute est toujours très-rapide. L'éducation du bien est un peu plus longue, parce qu'il s'agit de remonter du fond du précipice au bord, mais on remonte toujours quand on le veut bien. La chute dure un instant, l'ascension un jour. J'ai pris deux mois; c'est beaucoup. Ne me félicitez pas; M. de Sullauze m'avait tendu la main.

— Oh ! qu'il sera heureux en vous revoyant ! s'écria San-Nereo.

— Mon noble mari, poursuivit Isaure, ne sera nullement étonné de me revoir un peu moins indigne de lui; M. de Sullauze connaît à fond toutes les choses de ce pauvre monde, et il sait tout ce que je n'oserais lui apprendre. Comte San-Nereo, vous êtes très-jeune, vous, et peut-être puis-je être plus hardie avec vous...

— Parlez, parlez, madame 1 dit San-Nereo avec chaleur.

— Ce que je vais vous dire contrariera sans doute quelques-unes de vos idées sur les femmes, idées mises en circulation par des moralistes célibataires, et hargneux dans leurs relations d'amour ! Les hommes ont inventé les coquettes, les femmes sans cœur ; il n'y a point de coquettes, il n'y a point de femmes sans cœur. La femme qui n'aime pas n'a rien trouvé d'aimable, et l'homme, dans son amourpropre effrayant, est toujours décidé à refuser un cœur à la femme qui lui résiste. C'est une coquette. Donnez à cette coquette l'amojreux rêvé, l'homme qui sait être femme, et le cœur existera.

— Gela me paraît juste, remarqua San-Nereo.

— Prenez au hasard cent femmes, poursuivit Isaure; placez-les comme sœurs de charité dans un hospice ; toutes accepteront leur mission, toutes feront leur devoir ; pas

une ne désertera son poste, ni dans les désastres d'une guerre civile, ni dans les horreurs d'une épidémie; sur cet affreux champ de bataille des infirmeries, pas une ne demandera le fracas d'une fanfare guerrière pour exciter son courage, ou une décoration pour récompenser son dévouement. Elles mourront toutes au chevet des blessés ou des pestiférés, sans songer à retirer de leur mort le moindre bénéfice humain.

— Nous avons toujours vu cela.

— Maintenant, reprit Isaure, pour le même service, prenez cent hommes au hasard, et...

— Je vous arrête là, dit San-Nereo en étendant la main vers la bouche de la jeune femme.

— Je me laisse arrêter volontiers, reprit Isaure en souriant; on trouverait, je crois, beaucoup de coquettes dans cent hommes pris au hasard, comme frères de charité... Autre chose maintenant, et ceci rentre tout à fait dans le sens de notre entretien... Un homme sachant, non pas lire et écrire, mais sachant aimer, sachant parler, sachant vivre , prendra au hasard , dans les rangs les plus impurs de la société , une femme avec l'intention de réhabiliter cette pauvre créature de Dieu , de la rebaptiser avec le baume de la charité chrétienne, de la relever peu à peu afin de l'élever jusqu'à lui, et à moins de rencontrer l'exception d'une perversité incurable, cette femme ressuscitera d'entre les mortes vivantes, et si l'amour n'existait pas dans le monde , elle l'inventerait pour son généreux libérateur...

— Madame, dit San-Nereo ému, je vous remercie de cette leçon ; elle avancera mon expérience; je crois fermement à tout ce que vous avez dit.

Il se leva sur ces mots.

-— A demain, dit ïsaure en se levant aussi; demain est le jour heureux qui amène une lune nouvelle^ comme dit Theseus à Hippolyta *.

— A demain donc, reprit San-Nereo ; j'aurai l'honneur de vous conduire chez votre mari , c'est-à-dire chez vous.

Et le jeune homme sortit enchanté de sa dernière visite, et courut raconter cet entretien au comte de Sullauze ; car, ainsi qu'on l'a peut-être deviné, le comte habitait Londres depuis deux mois, et il soumettait ïsaure à une rude épreuve qui devait décider du sort de la jeune femme. Elle avait heureusement pour elle deux vertus de son sexe , le dévouement et la reconnaissance ; et quoiqu'elle fût libre et maîtresse de ses actions, quoiqu'elle eût en son pouvoir assez d'argent comptant pour se croire riche, assez de parures et de bijoux pour compléter sa beauté, elle resta dans son isolement irréprochable , et à force de travailler pour sa réhabilitation, elle la mérita et l'obtint du comte Gaétan, son mari.

Le lendemain, M. de Sullauze, San-Nereo, Blanche et ïsaure célébraient leur réunion, dans un repas de noces, à l'hôtellerie de Star and Garter, au délicieux village de Uichmond.

C'était le festin de la renaissance de toute une famille. Le changement d'air, de climat, de pays, semblait renvoyer dans une autre vie les événements affreux qui prenaient le caractère d'un rêve dans le souvenir de tous. Ils éprouveraient la même sensation confuse, ceux qui revivraient dans une autre planète , après avoir rendu le der-

• Happy day bring anolher moon.

Shak.

nier soupir sur la terre. Les visages des quatre convives de Richmond ne gardaient aucune trace des douleurs récentes; on sortait de la convalescence des fièvres du malheur; il n'y avait plus de larmes pour le passé ; on riait à l'avenir. Isaure de Sullauze faisait les honneurs du festin avec la grâce et la distinction d'une femme du West-end; Blanche n'avait pas tout à fait repris son teint éblouissant des jours heureux, mais des nuances vives, éparses déjà sur sa pâleur, annonçaient le retour de la gaieté , comme les douces teintes de l'aurore annoncent le jour. Le comte de Sullauze éclatait en saillies, et rajeunissait à vue d'œil, sous l'auréole de ses cheveux d'argent. San-Nereo ne voyait que Blanche, et quittait rarement sa pose d'adorateur pour se mêler à l'entretien de ses convives. On ne parlait que du présent et de l'avenir. Pas un mot ne faisait jamais allusion aux scènes d'une autre existence. On projetait beaucoup de v/)yages , et la carte du monde était déployée sur la nappe, à côté de la carte du restaurant; on parlait de gagner Liverpool, ce vestibule de l'Amérique, et de visiter ce voisinage découvert par Christophe Colomb. Le bout du monde était aux portes de l'hôtellerie de Star and Garter. Du haut du balcon de la salle des festins, on découvrait un paysage merveilleux, qui ne contribuait pas peu à faire croire à une résurrection dans une autre planète, car rien ne ressemble à la campagne de Richmond , pas même le point de vue de Meudon, ou la terrasse de Saint-Germain : deux admirables choses pourtant. Au fond, dans la vallée, la Tamise prépare ses gouttes d'eau pour les changer en rivière immense et se marier avec lOcéan, comme une pauvre fille ambitieuse qui travaille dans l'obscurité pour épouser un riche voisin. Toutes les collines sont couvertes

d'une verdure éblouissante; la plaine se déroule jusqu'à riiorizon toute peuplée d'arbres charmants, toute tapissée des fleurs agrestes de la saison; c'est un haras, un pâturage, un jardin, et dans des proportions intinies. Le soleil des derniers beaux jours animait cet immense paysage de l'Angleterre, et, environnant nos quatre convives de sa sérénité radieuse , il semblait leur dire de croire à l'avenir et de donner à l'espérance le nom de réalité.

fm D UNE HISTOiRE DE FAMILLE,

Dans l'hiver de 1835-36, le hasard m'avait placé dans ane loge d'avant-scène, aux Italiens, à côté d'un auditeur somnolent, qui dormait, les yeux ouverts, pendant que la Grisi chantait : Vieni al tempio, fedel Arturo, des Puritains» Cet homme, me dis-je, doit être un gentilhomme anglais.

Profitant du sommeil de l'auditeur, je demandai à M. le duc de Choiseul le nom de ce dormeur anglais. Ce nom me fit tressaillir et me donna le frisson ; c'était sir William Bentinck le roi de l'Inde, après le soleil. Le duc ajouta : — Sir William arrive de Calcutta pour voter, à la chambre haute, où le ministère a besoin d'une voix de plus.

Il y a une question de cabinet en jeu. — Et après ? demandai-je au duc. — Après, il retourne à Calcutta.

Ainsi le noble lord sautait un ruisseau pour déposer sa boule ; mais ce ruisseau était l'Océan.

Comme je n'aimais qu'avec une modération bien légitime la musique des Puritains^ je me mis à contempler ce météore indien qui traversait Paris. Il était bien excusable de dormir; je l'aurais même absous de sommeil devant Otello et Semiramide. — Vous me présenterez à sir William, n'est-ce pas? dis-je au duc de Choiseul. — S'il se réveille, me répondii le duc en riant. — Eh ! je vous promets qu'il se réveillera au duo de Lablache et de Tamburini, repris-je.

Ces deux basses, avec leur Suoni la tromba, feront leur

partie dans l'orchestre du jugement demiei;; l'antechrist les engagera pour réveiller les morts. En effet, sir William bondit sur son fauteuil aux premières mesures de l'étourdissant duo, si aimé du public. Le roi de l'Inde avait cru entendre rugir des tigres, dans les jungles de Calcutta.

Le duc me présenta au noble Anglais ; nous causâmes tigres et éléphants, pendant que les deux basses élevaient leur gridando libertà au diapason des ménageries de Madras. Sir William était alors un vert et beau sexagénaire, à taille svelte, mais rappelant un peu cette proceritaU curva, si bien trouvée par le grand peintre Tacite pour le portrait vivant d'un empereur romain. De tigre en éléphant, il vint à me parler d'une chasse qu'il avait faite dans l'Inde, et qui me parut assez curieuse, car j'arrivais de Marseille, et j'avais assisté à des chasses de grives absentes, sur les collines ornithophobes d'un territoire grec. — Je vous enverrai, me dit sir William, ïe numéro du Bombay-Review qui raconte cette chasse ; vous pourrez l'accommoder à la française, sans faire tort aux détails originaux.

Je remerciai le noble lord. La Grisi chantait d'une voix divine ces paroles un peu lestes, mais que personne ne comprenait. Aux Italiens, personne ne comprend l'italien, excepté Fiorentino et Zaban :

Vien, diletto ; in ciel e luna Tutto tace intorno, intorno; Fin ch'al ciel spunti il giorno, Vien li posar sul mio sen.

Sir William, bercé par cette mélodie, se rendormit. Au final du dernier acte, un gilet rouge parut, et annonça que la chaise de milord était avancée sur le boulevard. Sir Wilham se réveilla, prodigua les shake-hands à la société

de la loge, et repartit pour Calcutta, en passant parLondres, où il donna sa voix à lord Balhurst. Deux mois après, je reçus le numéro de Bombay, à l'adresse du duc de Ghoiseul.

J'ai écrit beaucoup de chasses au tigre, dans mes romans ; celle-ci appartient à l'histoire, comme le glorieux nom de sir William Bentinck.

Un jemidar était venu au palais du gouverneur, et avait annoncé aux antichambres une bonne nouvelle ; des antichambres, elle rebondit au salon, où se trouva brillante compagnie : sir \Vll)iam Bentinck, le capitaine Taylor, illustré dans la guerre des Taugs; le colonel Féneran, le major Harrisson, lady Bentinck, lady Kennet, miss Anna, Qïbce du gouverneur, et une foule d'invités.

Le jemidar avait découvert deux tigres dans les ruines de la vieille pagode de Senipoor, à deux milles de Calcutta. Tout le monde battit des mains. Depuis longtemps on n'avait flairé le tigre de si près. Le plan d'une chasse fut improvisé pour le lendemain.

Parlez-moi d'une pareille chasse 1 Un paysage splendide, un grand soleil ou une grande ombre ; des horizons couverts de lames d'or ; de larges ruisseaux d'eau vive ; des rivières ondoyantes; des plaines d'euphorbes etd'aloès; des jardins de balsamines et de pavots rouges; des bouquets de bananiers largement épanouis ; des perspectives mystérieuses ; d'immenses tapis de velours en gazon ; des ruines sans histoires ; des temples sans nom ; des nuages d'oiseaux couleur d'émeraude ; des solitudes où Dieu parle ; des forêts mornes, où l'homme se lait ; puis, au moment imprévu, un monstre superbe bondit sur les jungles ; tous les

cœurs se serrent; ia bataille commence; l'émolion enflamme l'air; les doigts tremblent à la détente des carabines ; la terre palpite sous les pieds des éléphants I

Comparez cette grande chasse indienne à nos mesquines chasses au cerf, sous un ciel de pluie, entre deux horizons de brouillard, sur un terrain détrempé dans la fange, près d'un étang gris aux eaux plates; et au bout de ces tristes accessoires, un pauvre cerf, animal inoffensif, herbivore, mélancolique, amoureux, père de famille, qui verse des larmes, meurt sous un coutelas, et sert de pâture à une meute de chiens enragés î

Les grandes espèces fauves s'écartent chaque jour un peu plus des villes anglo-indiennes, et se rapprochent des horizons déserts.

Il se fait, depuis quelque temps, un tel bruit de machines sur le Gange, d'artillerie sur les remparts, de mousqueterie dans les campagnes, que les tigres se voyant contrariés dans leurs instincts et leurs traditions de famille , et ne comprenant rien à ces bruyantes énigmes d'une création nouvelle , abandonnent , à reculons , leurs domaines légitimes, et vont chercher des asiles où n'a point encore pénétré le sacrilège fracas de l'industrie, des armes et de la vapeur. Ces animaux, doués d'un très-mauvais naturel, ont encore gagné un degré d'irritation et de rage féline dans ces déménagements domestiques. Ils se montrent aujourd'hui, avec raison, plus intraitables, plus tigres que jamais. L'usurpation anglaise les révolte ; la vue d'un habit rouge leur tiraille les nerfs, à trois milles de distance ; ils sont furieux contre les Indiens, assez lâches pour accepter paisiblement l'usurpation; ils sont furieux contre les usurpateurs, assez insolents pour leur ravir des droits ac-

quis par soixante siècles de possession, sous prétexte qu'ils ont inventé la poudre ; ils sont furieux contre les éléphants, assez infâmes pour mettre leurs forces au service de l'Angleterre, et faire un métier de cheval. Ils sont furieux contre tout, même contre le soleil, qui a toujours ses rayons de chaleur, son sourire, comme à l'âge d'or des tigres, quand le pied d'Albion n'avait pas encore souillé les bords du Gange saint.

Une exaspération inouïe, et fort naturelle, anime donc aujourd'hui toutes les peuplades de tigres, dans les retraites lointaines et inaccessibles où les exila lord Cornwalis en 1799 , et après lui sir William Bentinck. Par intervalles, quelques exilés fauves, ennuyés du repaire, rompent leur ban, et veulent voir de près les antiques domaines de la tigrerie adamique et les remparts des usurpateurs. Ce sont ordinairement des tigres célibataires ou insensés qui tentent ces périlleuses explorations ; ce sont quelquefois deux vieux amis insociôbles, ahuris par les récriminations aiguës de leurs voisins, et qui se décident à déménager, coûte que coûte, pour ne plus entendre ces aigres criailleries contre l'Angleterre et le concert de bravades stridentes, qui n'arrive jamais à l'oreille des usurpateurs. Ainsi, aujourd'hui, les tigres isolés, qui viennent fournir un prétexte de chasse, sont des curieux, des fous, des dissidents, des sectaires, des Alcestes, éclaboussure fauve et zébrée d'un volcan lointain.

Les chasseurs partirent de Calcutta, une heure avant le lever du soleil; ils étaient tous à cheval provisoirement; en tête marchaient sir William, le major Harrisson, le capitaine Taylor *, lady Kennet et miss Anna. Les invités ve-

i Auteur d'un excellent ouvrage sur la guerre des Taugs, publié à

naient ensuite ; les kansamans ou domestiques indiens fermaient la marche. On chevaucha une demi-heure , et les chasseurs arrivèrent au Baghaderi, ou villa du gouverneur, par une belle avenue de cassuarinas, arbrts charmants, dont les feuilles légères frissonnent à la moindre brise, comme des grappes de sensitives, en imitant le murmure de la mer sur le sable du Coromandel. Les mahouts (cornacs) avaient préparé les éléphants de chasse, devant le péristyle du Baghaderi; ils étaient tous là, immobiles sur leurs quatre pieds (ces nobles animaux n'ont point de pattes) comme une collection de pagodes télrastyles , élevées à la gloire d'Iravalli , l'éléphant favori d'Indra. Les cornacs ordonnèrent à ces colosses de ployer les genoux ; on appliqua des échelles sur leurs carapaces rugueuses, et les chasseurs, hommes et femmes, montèrent et s'assirent dans les howdahs, incrustés comme des cabs sans roues au dos des éléphants.

Quand tous eurent pris leurs places à l'escalade, les cornacs firent relever les colosses, en leur disant : Outh^ Hasté, Jee; doucement^ tout doucement ^ mes petits. Ensuite ils leur adressèrent la recommandation d'usage, mentionnée dans le bel ouvrage du comte Edouard de Warren, officier anglais : — Éléphants, soyez bien sages, ne jouez pas avec votre trompe, comportez- vous avec prudence, ne volez rien dans les jardins. Si nous sommes contents de vous, nous vous donnerons de bonnes herbes fraîches au retour.

Si on recommandait la même chose à des hommes, ils volerait des fruits dans les jardins, ils se comporteraient

Londres, en quatre volumes, Vt^'ar of Nizam. Quelques hauls critiques m'ont reproché d'avoir inventé la Gume du Nizam. Hélas 1 non!

mal, ils joueraient avec leur nez, ils riraient du précepteur ; mais les éléphants ne plaisantent pas avec les sages avis ; il les recueillent "avec les cavernes de leurs oreilles et les suivent religieusement. Les éléphants sont les meilleurs des hommes, et s'ils ne font jamais de sottises, c'est que Dieu leur a refusé la parole, pour les empêcher de se faire avocats. Le jemidar, chef de la chasse, consulta la brise de l'aurore, et fit ses dispositions pour ne laisser arriver aucune émanation humaine aux narines infaillibles du formidable gibier.

L'air était fortement assaisonné de toutes les senteurs des arbres à épices ; on traversait un champ semé de noyers de muscade, de girofliers et de cardamones, et ces parfums, ravivés par l'approche du soleil, neutralisaient les émanations ennemies, et rassuraient les chasseurs. Les tigres, après avoir rôdé toute la nuit, savouraient les douceurs du sommeil dans une crevasse des ruines de la pagode de Senipoor. Ils avaient fait élection de domicile au milieu de ces pierres mousseuses, d'après un raisonnement assez juste pour des cervelles de tigre : les ruines, pensaient-ils, attestent que l'homme a été violemment chassé d'un endroit, et qu'il n'ose plus les rebâtir pour y rentrer. Ce qui cause la terreur et la fuite de l'homme doit être propice aux tigres. Nous serons très-bien logés ici et en toute sécurité. Sur la foi de cette douce erreur, nos deux tigres faisaient des rêves délicieux ; ils voyaient les gazelles sortir de la porte d'Ivoire, marcher à l'abreuvoir et se réjouir de l'eau pure, et ils tombaient d'un bond iVLT cette proie, la dévoraient avec une sensualité brillatsavarine ; et ensuite, se posant en sphinx et mouillant leurs griffes d'urne salive distillée sur leurs dents, ils ca-

ressaient leurs mudcs et leurs oreilles, comme des chats heureux dans une boutique de changeur au boulevard Italien. Cruel réveil! la terre trembla sous les ruines de la pagode. Un tigre, celui qui avait le sommeil le plus léger, se réveilla en sursaut et poussa un cri rauque en voyant le soleil qui spinchait à l'horizon.

Les tigres n'aiment pas le soleil, comme les noirs habitants des déserts dont parle l'ode de Pompignan. Si nous portions une fourrure comme les tigres, nous n'aimerions pas le soleil aussi et nous vivrions la nuit. Le tigre éleva sa tête au-dessus d'un massif de figuiers sauvages, et toute la peau de son mufle se contracta et se retira des narines au front. Il venait de voir à très-peu de distance un cercle d'éléphants et d'usurpateurs! D'un coup de griffe, il réveilla son compagnon et sembla lui dire : — Voilà les Anglais ! Les deux monstres se placèrent côte à côte, et regardèrent l'ennemi en exécutant en sourdine, arcades amboy un duo félin hérissé de notes crochues, de plaintes glauques, de gammes sourdes et dont les paroles, écrites par un librettiste, pourraient être celles-ci :

0 peine cruelle 1

0 douleur mortelle!

Mortels odieux,

Dont l'àrae cruelle

Nous trouble en ces lieux !

Ces paroles ne sont pas de moi, bien entendu ! j'ai compté deux cent vingt-un en ces lieux dans un seul opéra — Que faut-il faire? demanda par un geste expressif l'un des tigres à son camarade. Il était temps de prendre une résolution après le duo. Se laisser enfumer comme d'ignobles lapins dans un terrier, ou s'élancer hardiment

sur l'ennemi, faire une brèche au cercle, et trouver le salut ou la mort Les deux tigres se regardèrent et adoptèrent ce dernier parti. Aussitôt ils bondirent sur une plateforme de ruines, et se mirent à découvert.

Ils étaient superbes ; leurs yeux éteignaient les rayons du jour; leurs oreilles frétillaient, leurs queues ondulaient comme des boas. Un frisson de joie et de terreur courut dans le cercle ; les carabines résonnèrent aux mains des vaillants ; les femmes mirent leurs mains sur leurs yeux ; le jemidar agita le flah d'Angleterre ; les éléphants élevèrent leurs trompes, et mirent les défenses du côté du péril. Le cercle se rétrécissait toujours avec une lenteur solennelle. Miss Anna, qui était assise à côté du capitaine Taylor, dans le même hoicdah, lui dit : — Comment, monsieur, vous osez rire dans un moment pareil? — Miss Anna, répondit Taylor, dans toute chasse au tigre, il est convenu qu'un gentilhomme doit toujours rire, même sans motif. Devant une femme, c'est une galanterie indienne. Le rire est plus rassurant qu'un mot. — Alors vous n'avez nulle envie de rire? reprit la jeune fille. — Nulle envie, dit Taylor en éclatant de rire. L'usage veut que je sois galant. J'obéis à Fusage. Miss Anna poussa un cri. Le capitaine Taylor ajusta sa carabine ; il ne riait plus. Les deux tigres venaient de se précipiter du haut des ruines, et leurs bonds décrivaient des arches dans les airs. Cinquante coups de feu retentirent à la fois ; aucune balle n'avait atteint les tigres au vol. Ils reparurent dans des éclaircies de fumée, et cette fois plus terribles encore ; leurs mugissements déchiraient l'épiderme des chasseurs comme une griffe invisible ; leurs bonds se multipliaient et tourbillonnaient avec une telle promptitude que les yeux, éblouis déjà par le ^-

leil, croyaient voir toute une meute de tigres dans un cercle de feu dont les murs étaient taillés en éléphants. Les balles tombaient là où volaient des ombres ; les corps avaient disparu dans un éclair. La rage des deux monstres arrivait à son paroxysme et leur donnait le courage des lions. L'un d'eux attaqua bravement l'éléphant citadelle où miss Anna, convulsive d'épouvante, savourait des émotions anglaises et se créait des souvenirs. — Courage! Kindly, cria le cornac à l'éléphant. — Courage! KindJy, dit la jeune fille d'une voix douce qui agita les oreilles du colosse.

Et le cornac piqua de la pointe de sa hallebarde d'acier la plaie vive entretenue au cou des éléphants ; c'est le coup d'éperon. Kindly, calme comme un bloc de Labiata, reçut le tigre à la pointe de ses défenses; il l'enleva comme un agneau accroché à un clou des abattoirs, le fit retomber lourdement sur l'herbe, et d'un coup de trompe il l'assomma.

L'excellente maîtresse nature a enseigné aux éléphants cet ingénieux procédé pour se délivrer d'un tigre dans une rencontre fortuite au désert. — Bravo ! Kindly, dit la jeune fille en battant des mains.

Le colosse releva sa trompe à défaut de mains, du côté de miss Anna, comme pour lui dire : J'ai fait cela dans l'intention d'obéir à une si charmante voix. L'autre tigre connaissait probablement mieux, par instinct ou expérience, le procédé trop expéditif des éléphants; blessé deux fois à l'attaque d'une tangente jugée plus faible, il se repliait toujours, comme un clown qui saute du tremplin en arrière, et revenait à la charge .pour faire sa trouée dans un vallon d'éléphants. Sir WiUiam Bentinck, debout sur

son howdah, comme un amiral sur son banc de quart, suivait tous les incidents de la chasse avec un dandysme superbe, et, dans les courts moments de répit, il lisait un article du Tiines, arrivé dans la nuit par Vlndia-Mail. Tout à coup le tigre se précipite dans la direction du noble gouverneur de ITnde, comme dans les mêlées antiques un guerrier au désespoir cherchait le général ennemi pour acheter la victoire en le tuant. Le noble lord quitta 1^ Times, prit sa carabine de Birmingham, ajusta le tigre, el le cirque retentit d'applaudissements : on vit l'animal tomber, bondir, se débattre contre la mort, se rouler dans les hautes herbes, et retomber lourdement, aveclaroideur du cadavre. Sir William avait repris son journal. Les kansamans placèrent les deux trophées sur un brancard de feuillages, et les chasseurs rentrèrent triomphalement à Calcutta.

Paris ne sera véritablement Paris qu'au vingtième siècle. On a beau démolir la vieille ville du moyen âge, percer des rues nouvelles, marier des palais avec des traits d'union, bâtir des kilomètres de boutiques, planter des promenades, inventer des rivières, creuser des étangs artificiels ; Paris, malgré ces heureuses révolutions maçonniques, restera toujours la ville pluvieuse, la ville sombre, la ville fangeuse, la ville embarrassée d'Henri IV et de Boileau.

Il faut rendre enfin Paris habitable, et surtout instituer le divorce de l'homme et du parapluie. L'homme ne naît pas pour ouvrir et fermer un parapluie jusqu'à sa mort.

La pluie est, depuis Pharamond, élu sous un pavois (parapluie), la geôhère des Parisiens. Tout Parisien est condamné en na.issant, par la pluie, à dix ans de prison. Cela dure depuis quatorze siècles.

On s'est insurgé contre toutes les tyrannies, on les a toutes renversées ; deux tyrannies seules sont encore debout : la pluie et le portier !

Cest le solf'il d'Austerlitz ! a dit Napoléon plusieurs fois. Ces quatre mots font réfléchir. Il y avait donc un soleil à Austerlilz, bataille livrée le 2 décembre, au nord.

Nous lisons aussi, dans les histoires, celte phrase : « Ce fut un beau spectacle 1 Les cuirassiers de Gaulincourt se

précipitaient sur la grande redoute, défendue par soixante pièces de canon, et au même moment le soleil, voilé depuis le matin, resplendit sur les cuirasses des cavaliers. » La scène se passe au mois de septembre, à Borodino, près de Moscou, dans un pays où le soleil n'est connu que de réputation, ce qui oblige tous les czars, depuis Pierre le Petit, à regarder toujours l'Orient, comme des Tantales glacés. Austerlitz, Borodino, Moscou, nous prouvent donc qu'il y a un procédé ingénieux pour nous donner du soleil, même en plein hiver, même en plein nord. Il s'agit de tirer force coups de canon. Le 2 décembre 1805 et le 7 septembre 1812, Austerlitz et Borodino auraient gardé leur éternelle coupole de brouillard pluvieux ; heureusement, la France passe par là, tire quelques milliers de coups de canon, et montre le soleil aux Moscovites ébahis. Le général russe Bagration, blessé sur la grande route, prononça en tombant ces mémorables paroles : « Je meurs content; j'ai vu le soleil. » Il nous devait ce bonheur.

Ces grands exemples historiques seront-ils perdus pour l'avenir atmosphérique de Paris? Non. Le remède sera il'abord accueilli comme un paradoxe ; puis il aura le sort ie tous les paradoxes : il sortira de son puits, un miroir à a main.

Les édiles futurs, exonérés des emprunts de cinquante millions, élèveront un jour douze tours cyclopéennes, une par arrondissement ; des tours de cent mètres de hauteur, ce sera déjà superbe, comme point de vue. Le sommet de chaque tour sera garni d'une batterie circulaire de cent pièces de canon, et au moindre nuage levé sur un point cardinal quelconque, feu partout ! Le nuage ira faire ses rassemblements autre part qu'aux portes Saint-Martin o»

Saint-Denis; il ira crever sur la campagne et féconder les jardins ; on n'en reverra plus trace au-dessus de Paris. C'est la guerre déclarée aux ennemis de l'air. Tant pis pour les marchands de parapluies, successeurs de Pharamond; ils changeront de métier, comme les aubergistes des diligences et les postillons. Les Parisiens diront chaque jour, en passant à pied sec devant la colonne Vendôme : Voilà le soleil d'Austerlitz ! Trois cent soixante-cinq soleils d'Austerlitz par an. Les marchands de parapluies vendront des ombrelles, s'ils ne veulent pas changer d'état.

Mais ce n'est pas le seul service que peuvent rendre les douze tours des douze arrondissements.

Sous les dernières années du règne oisif de Louis-Philippe, on a vu, sur la place du Carrousel, un phare qui ressemblait à une miniature du soleil. Simple essai, modeste germe d'une chose immense qui doit resplendir un jour, c'est-à-dire une nuit, sur les vingt mille toits de la capitale

On centuplera, dix fois s'il le faut, la puissance lumineuse du phare du Carrousel ; on fera tourner douze soleils de flamme électrique, ou de but-litey au sommet des douze tours imbrifuges, et chaque soir le jour sera rallumé, après le coucher du soleil ; on supprimera la nuit odieuse, nox atra, celte mère des crimes, celte complice des larrons et des assassins. On y verra clair en plein minuit. Plus de patrouilles grises ; plus de sentinelles enrhumées ; plus de rondes-majors ; plus d'explosions de gaz ; plus de garde nationale. Que de bienfaits!

Poursuivons cette œuvre d'avenir.

Autre paradoxe : Il n'y a pas de fontaines à Paris. La naïade qui croit que les flots sculptés par Jean Goujon lui

2o4 PARIS FUTUR

appartiennent, fltictus credidit esse suos, se trompe. Une naïade est obligée par sa profession à faire de l'eau claire, et. les porteurs d'eau ne pèchent qu'une eau trouble dans les fontaines de Paris.

Comment se fait-il que Paris, ville essentiellement académique, ville qui a imité les Romains dans les comédies, les tragédies, les arcs de triomphe, les colonnes votives, les temples, les séditions populaires, à tel point que Paris aurait vécu quatorze siècles, les bras croisés, si Rome n'avait pas inventé les co-lonnes, les tragédies, les batailles, les places Vendôme, les diambres des députés, les pleins cintres, les génies suspendus sur le pied droit, les Reuommées, les cirques, les séditions de forum, les Brutus, les Cassius, les guerres civiles, les vers alexandrins, les avocats, les arcs de triomphe, les portiers, les académiciens, les Champs de Mars, les esclaves insulteurs, les colonnes rostrales, les statues de jardin, les femmes libres, les saturnales; comment se fàit-il, dis-je, que Paris ait oublié les aqueducs d'eau de source, dans ses innombrables imitations?

Les aqueducs ! quelle lacune I

Les Romains avaient une rivière aussi, une rivière jaune, comme la Seine ; ils auraient pu faire couler des échantillons du Tibre non fihré dans des fontaines artificielles; mai-s leurs édiles avaient trop de respect pour les augustes lèvres du peuple-roi. Us construisirent, à frais énormes, des successions infinies de Ugnes monumentales, qui apportaient Veau au peuple-roi sur des arcs de triomphe, selon la belle expression de Chateaubriand.

Dès qu'on découvrait une source de qualité supérieure, une cau-Laffille, une naïade-Chamberlin, comme ïeau-

tiergey par exemple, on prenait ce trésor liquide el on le lançait aux lèvres altérées des Romains, à travers trente kilomètres d'aqueducs.

Tant pis pour les marchands de falerne frelaté, ou de massique baptisé d'eau lustrale! Le peuple, amoureux de la naïade nouvelle, s'enivrait dans une orgie hydraulique, et désertait les antres des faux Bacchus, couronnés de lierre, aux angles des carrefours.

L'imitation parisienne sera tardive, mais elle viendra. Paris aura des fontaines sérieuses, comme la Barcaccia, comme Treii, et la place Navone. Il est temps qu'on boive de l'eau dans le département de la Seine. Les faux Bacchus ont assez fait de mal aux amateurs de campêche liquéfié.

La Seine, comme le Tibre, est une pourvoyeuse de baignoires ou une école de natation ; elle ne coule pas pour abreuver des gosiers humains : si on voyait au microscope solaire les infâmes atomes qu'elle charrie, on mourrait de soif devant un verre de son eau.

Dans le midi, la bonté savoureuse des eaux de source rend les peuples sobres, et leur épargne le vice de l'ivrognerie.

Cette hideuse locution pourboire, passée dans les mœurs du nord, flétrirait l'ouvrier méridional, s'il s'en servait. On ne se fortifie pas avec du campêche alcooUsé.

A Rome, les athlètes buvaient de l'eau ; Milon de Crolone n'est jamais entré chez un marchand de vin, et il assommait un bœuf d'un coup de poing : si nous croyons à rhyperbole, mettons un veau, ce ne sera déjà pas mal.

Les collines des environs de Paris sont des réservoirs immenses qui attendent des lignes d'aqueducs, et des sociétés

256 TARIS FCTUR

par aclions, pour inonder nos fontaines de naïades viei'ges ; il en viendra du liaut Meudon, de Franconville, d'Eimont, de Saint-Leu-Taverny, de toutes ces collines ou petites montagnes, voisines de Paris, comme les hauteurs du Soracte et de Tibur sont voisines de Rome, distance égale à peu près.

La Providence n'éloigne jamais ses réservoirs de la lèvre des altérés, elle qui a dit : Donnez à boire à ceux qui ont soif.

Cet ordre ne s'adressait pas aux marchands de vin.

Cette même bonne Providence veille sur Paris avec un soin tout maternel, et sa vigilance redouble à mesure que les voies de circulation s'encombrent de roues, de chevaux et de piétons.

Autre chose promise à l'avenir.

Ce que nous voyons aujourd'hui sur nos boulevards ne peut pas durer longtemps ; c'est imposer trop de soins à la Providence, gardienne économique du pavé pul)hc et du macadam.

Choisissez sur le boulevard un [>oint d'observation ; par. exemple, l'espace qui sépare le passage JouiTroy du passage des Panoramas.

On assiste, pendant des heures entières, à un étrange spectacle.

Au milieu, roulent, marchent, volent, galopent, dans un pêle-mêie atîreux, les fiacres, les omnibus, les coupés, les citadines, les milords, les équipages, les charrettes, les camions, les diligences, les tilburys, les trains d'artillerie, toutes les machines inventées pour broyer les pavés, écraser les orteils, tuer les chevaux, étourdir les oreilles, arrêter les passants.

Dans ce tourbillon se démènent sur la pointe des pieds,

PARIS FCTU15 257

le parapluie en main, de hardis piétons, plus compromis que des Turcs dans une sortie de Silistria.

Sur le seuil des passages, hommes e^ femmes, immobiles comme les ombres du Styx, ripœ ulter loris amore, attendent le moins dangereux des moments pour traverser ce boulevard hérissé de périls, ce détroit de Magellan, où les écueils mobiles se croisent; ce long archipel où les Cyclades attelées poursuivent les voyageurs; ce gouffre sombre où deux yeux ne suffisent plus pour voir Charybde à gauche et à droite Scylla.

Et nous ne sommes encore qu'à la première époque du Paris-Aurélien ! La voie Appienne n'a pas encore planté ses deux bornes milliaires sur les deux mers.

Vienne un chemin de fer complet; vienne seulement l'année 1855, avec son concours olympique, et nous verrons des piétons trop prudents ou pusillanimes retenus des journées entières sur l'un des côtés du boulevard, sans trouver une faible éclaircie d'un moment qui leur promette un passage heureux.

Les ombi'es du Styx attendaient un siôcle quelquefois pour passer de l'autre côté, mais elles avaient cette patience que donnent l'absence des affaires et la mort.

Le jour qui verra une distraclion de la Providence sur ce passage du boulevard verra aussi éclater une proposition au sein des édiles parisiens.

Une voix municipale dira: a Puisqu'on jette des ponts sur les fleuves morts, il faut en jeter sur les fleuves vivants. »

Des actionnaires peut-être se réuniront pour bâtir ces ponts à leurs frais, et ils feront fortune, si on les autorise.

Le premier pont qui servira de modèle sera construit entre le passage Jouffroy et les Pavoramas, an confluent

de deux villes énormes, dont l'une a toujours des affaires urgentes chez l'autre.

Ce pont aura une arche colossale ; on le traversera en montant deux larges escaliers; il sera surmonté d'une galerie couverte, avec restaurants, cafés, cabinets de lecture, ayant fenêtres et balcons ouverts sur les deux horizons du boulevard. Le succès d'un premier pont déterminera d'autres actionnaires à opérer sur d'autres points.

On traversera les boulevards comme on traverse la Seine, depuis les Invalides jusqu'au jardin des Plantes; les périls de la traversée seront supprimés sur la terre et sur l'eau, et la Providence respirera.

Ces ponts jetés sur les boulevards feront créer un genre nouveau en architecture monumentale ; ils marieront leurs grandes lignes aux toitures infinies des édifices et aux majestueuses perspectives des horizons.

Mais de toutes ces améliorations promises à l'avenir, la plus importante est sans contredit celle qui purifiera l'atmosphère parisienne, rendra la pluie moins fréquente, et saura tenir à distance ce nuage intolérable qui crache éternellement au visage d'une honnête population.

Puisque Pharamond a commis l'énorme faute de fonder une ville sur un terrain toujours exposé aux débordements de l'urne des tristes Hyades, il faut songer à corriger de notre mieux la bévue topographique de ce royal industriel, marchand de pavois.

Aussi, je me plais à reparler encore de ces douze tours imbrifuges qui doivent dissiper, sans sommation , les rassemblements de nuages sur la ville de Paris.

L'artillerie, comme tous les poisons, porte en elle un remède mvstêricux

Dieu n'aurait pas permis que la pondre fut iavenlée, si elle devait servir éternellement à la destruction de l'homme.

L'avenir du monde, c'est rextinction de la guerre, c'est la paix.

Les grandes cités ont leurs maladies, comme les individus; la pluie est le plus grand des fléaux urbains ; elle détrempe les édifices, mine les murs, perce les toits, et donne l'ennui, les rhumatismes et l'humidité.

Elle réjouit cinq ou six directeurs de théâtres couverts^ voilà tout ; elle ruine tous les autres étabUssements publics.

Le jardin de TivoU a disparu après un été de cent cinquante jours pluvieux.

Il faut donc se rendre maitre de ce fléau, comme on a fait pour le tonnerre : puisque Franklin a arraché la foudre au ciel, eripuit cœlofulmen, on peut renvoyer la pluie aux nuages, c'est plus aisé.

En consultant une collection du Moniteur depuis 1792 jusqu'à nos jours, on verra cette phrase, à peu près reproduite dans le même ordre de mots : « Dès que le cortège a paru, le ciel, qui jusqu'à ce moment était pluvieux, a repris sa sérénité, et le soleil a brillé dans tout son éclat. »

Le soleil a éclairé l'entrée solennelle , à Paris , de tous les gouvernements à cheval; l'entrée des rois, des dictateurs, des républiques, des gouvernements provisoires, des monarques quasi légitimes, des présidents, des empereurs.

Est-ce que le soleil était bien aise de voir ces cérémonies, et de donner à toutes la même approbation? Pas le moins du monde. Tout cela lui est bien égal. C'est que toujours, au moment où les gouvernements équestres entrent à Paris, on tire cent et un coups de canon, et les nuages prennent la fuite comme des émeutiers. Bon gré

mal gré, le soleil est alors bien obligé de voir passer le cortège, et de le couvrir de rayons.

Maintenant, jugez de l'effet de l'arlillerie imbrifuge lorsqu'elle opérera, non plus sur les plates-bandes des Invalides, mais sur des tours de cent mètres de hauteur, tirant sur les nuages à brûle-pourpoint 1 L'Académie des sciences exceptée, le résultat paraît-il douteux à quelqu'un ?

Mettez ensuite la chose au pire, et supposons que ces douze tours ne seront jamais des parapluies ; qu'elles auront moins d'efficacité que les canons d'Austerlitz, de Moskowa, des Invalides, et qu'enfin elles resteront debout, dans leur inutilité monumentale , comme les fortifications bâties par Louis-Philippe autour de Paris.

Eh bien ! on peut leur donner d'autres destinations ; d'abord, celle de servir de candélabres cyclopéens aux soleils nocturnes de gaz électrique, et, au besoin, d'annoncer véridiquement, par la main d'un horloger artilleur, les quatre divisions des heures à ce bon peuple parisien qui passe la moitié de sa vie à demander l'heure qu'il est. Les montres invalides et les cadrans menteurs trouveraient ainsi un correctif sonore, à toutes les quinze minutes du jour.

Enfin, si, comme nous le pensons, ces douze tours répondaient à la triple destination de chasser les nuages, d'éclairer Paris, et de tirer l'heure, le bon peuple aurait là, devant lui, un amusement continuel, moins coûteux et îiussi émouvant que la loterie. Celte guerre aérienne, la seule possible dans un très-prochain avenir, aura un intérêt toujours nouveau, et jamais épuisé. Le peuple n'aura pas à consulter des bulletins et des dépêches télégraphiques; il lira chaque bataille sur la grande page du ciel. En été, le vend du sud, généralissime des nuages, con-

PARIS FUTUR 2Cl

duira son armée, par vieille habitude, sur les frontières de Paris. La tour du dixième arrondissement tirera le canon d'alarme, et on répondra sur toute la ligne avec des voix d'Austcrlitz. Ce sera toujours très-court, mais toujours très-décisif. Si la bataille se prolongeait, le peuple perdrait trop de temps sur les places publiques et sur les toits.

Pourquoi Louis-Philippe n'a-t-il pas employé à combattre cette pluie toujours présente, une partie des milhons, consacrés circulairement à combattre des ennemis qui ne se présenteront jamais?

L'avenir, qui vient toujours trop tard pour les vivants, verra ces choses, et bien d'autres encore, car le monde est né, ces jours-ci, de l'union de la vapeur et du chemin de fer.

Tout ce qui existait avant-hier n'a plus sa raison d'être; l'ordre nouveau est déjà l'antipode de l'ancien ; l'impossible va régénérer le monde ; les intérêts ne désunissent plus, ils unissent; Nelson fraternise avec d'Estaing; il n'y a plus de distance ; les roues sont des ailes, les montagnes des corridors, les navires des arches de ponts, les océans des ruisseaux. Que va-t-il donc se passer après notre génération ? Il est permis de supposer l'incroyable, de rêver le merveilleux, d'admettre linfini. Nos heureux enfants vont recommencer la Genèsii. Que ni aommes-nous nos enfants î

M. Victor Meunier ayant répondu à M. Méry, dans le journal la Presse, à ce sujet, M. Méry a publié le lendemain ce qui suit dans le même journal :

262 PAl'JS FUTL'H

A >L VICTOR ilEUXlE.I.

« Monsieur et cher confrère,

» Vous avez rendu, je crois, un grand service aiut Parisiens de l'avenir en tirant de l'ouljli un paradoxe vieux de quinze jours, et que j'ai publié dans le feuilleton de la Presse, h la môme place où je demandais, en 1847, toujours en forme de paradoxe, la déuiolition de toutes les rues insalubres de la ville de Paris, ce qui me valut l'ironie écrasante d'un journaliste grave et officiel. La polémique ressuscite les idées mortes, et les fait vivre jusqu'au jour delà réalisation.

» Le grand nom de l'illustre Ara go, se mêlant à cette polémique, lui donne encore un intérêt qui portera son fruit tôt ou tard. Je m'incline devant cette autorité sans rivale, mais je me permettrai quelques respectueuses observations.

» M. Arago, dites-vous, a remarqué que le tir de Yincennes n'avait eu aucune intluence sur l'état atmosphérique de Paris. Gela me paraît incontestable; mais j'ai appris, par expérience personnelle, que le même lii' a une grande influence sur l'état atmosphérique de Yincennes. J'ai assisté, en 1828, à toutes les écoles de tir, au pohgonede Yincennes. M. le colonel de Saint-Cyr y commandait alors un régiment d'artillerie de la garde. Tous les matins, à cinq heures, je me rendais, en amateur, à la batterJ3 qui détruisait les cibles du polygone à trois cents toises de distance. L'aurore ne se levait pas toujours avec des doigts de rose; mais après les premiers coups de canon, et surtout apiès les décharges d'obusiers et des grands mortiers à bombes , le ciel s'éclaircissait , si le soleil ne manquait

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jamais de luire dans tout son éclat. En septembre et octobre, je n'ai pas vu un seul jour de pluie à Vinccnncs, et pendant ces deux mois il pleuvait souvent à Paiis. J'ai consigné cette remarque dans une lettre adressée au journal le Courrier français; vous voyez que mon horreur pour la tyrannie de la pluie date de loin. Si je reviens aujourd'hui sur ce sujet, c'est dans l'espérance de trouver un remède contre un fléau qui se prépare encore à mouiller, à noircir, à moisir un Paris rebâti à neuf, un Paris à mettre sous cloche , comme la tour de Giotto le Florentin.

» Arago, dites-vous encore, cite plusieurs canonnades maritimes qui n'ont arrêté ni les nuages ni le tonnerre; cela se comprend et s'explique très-bien en faveur de la théorie. Ces canonnades n'arrêtaient rien, précisémeiU parce qu'elles étaient maritimes, et qu'elles laissaient, pour ainsi dire, tomber dans l'eau tout le bénéfice de cet ébranlement atmosphérique qui dissipait les nuages à Austerlitz et à Borodino.

)) Le son, comme la lumière, dit Fontenelle, ne rebondit que sur les corps solides ; il est absorbé par les grandes surfaces liquides; il ne peut donc remonter de l'océan aux nuages avec cette énergie d'action qui purifie l'air supérieur. Au reste, en admettant que le bruit du canon ait été impuissant quelquefois, on constate toujours une exception très-favorable à la règle générale, et on est obligé d'aller chercher sur l'eau un exemple que la terre ne fournit pas dans ses batailles depuis rinvention du canon.

» Prenons toujours d'ailleurs nos exemples à Paris, et non pas à Rio- Janeiro; les orages des tropiques sont exceptionnels aussi, et jamais le ciel plat et in loleat du Nord n'en

confectionna de pareils. L'histoire à la main, il est facile de démontrer que toutes les entrées solennelles des gouvernements ont ramené le soleil avec leur cent et un coups de canon, ainsi que je l'ai déjà remarqué une fois. Aujourd'hui, j'irai plus loin, dans l'intérêt de mon système, et j'affirme que toutes les journées de sédition parisienne, où le canon et la fusillade sont intervenus, n'ont jamais été mouillées par la pluie, depuis le 14 juillet 1789 et le 10 août. Le soleil de la Bastille est proverbial comme celui d'AusterUtz , et l'infortunée madame Elisabeth donna , comme on sait, un mélancolique regard au soleil du 10 août.

» Les 14, 15 et 16 juillet 1853 et 1851, nous avons subi cette pluie anniversaire toujours mise par le Parisien sur le compte de saint Médard. Le 10 août prochain, je ne panerai pas pour le soleil. En 1830, les ordonnances de M. de Pohgnac paraissent le 25 juillet, par un temps gris. Le canon et la fusillade interviennent, le ciel s'éclaircil, et jamais Paris n'a vu trois plus beaux jours. Le soleil des Trois Jours devient encore proverbial. Le 30 juillet, dans la nuit, trente-six heures après la bataille tridciine, la pluie tombe sur Paris.

» Notez bien qu'à Paris, toute journée chauffée à trente degrés centigrades se dénoue par un orage au coucher du soleil ; c'est invariable ; les cochers le savent mieux que les savants. Eh bien ! en juiUet 1830, nous avons vu trois jours, consécutifs de vingl-huil degrés Réaumur, avec un ciel d'un indigo acharné. Le longue et funèbre bataille de juin 1848 a commencé par un orage, mais la pluie a cessé bientôt, douze jours après Saint-Médard, et nous avons eu un été fort beau et exceptionnel. Je pourrais prolonger

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mes citations de preuves à l'appui, car j'ai bien des dates encore en réserve pour l'occasion.

» Parmi les nombreuses lettres qui m'ont été adressées au bureau de la Presse; dans celles que vous avez reçues, mon cher confrère; dans votre excellent feuilleton, Sciencesy et dans le volume de l'illustre Ara go, publié hier, il n'^st question, je crois, que de l'influence du canon tiré à niveau du sol ou à fleur d'océan ; ma théorie, veuillez bien le remarquer, prend les choses de plus haut.

» C'est une bonne guerre à faire aux nuages dans le voisinage de leur domaine aérien. Il s'agit de mettre les pacifiques batteries d'Austerlitz, de Borodino, de la Bastille, de 1830, du 24 juin, h cent mètres de hauteur, pour centupler leur efficacité victorieuse et amoindrir un fracas horrible qui, d'ailleurs, serait plus tolérable qu'on ne pense pour nos oreilles, habituées au tonnerre des omnibus et à l'orchestre des opéras.

» Je reviens donc à mes tours imbrifuges^ à mes forts détachés de la pluie et du beau temps. Ce sera la guerre de la paix; la question du soleil doit venir après la question d'Orient; c'est la logique du ciel.

» Un jour, — et au train dont marche la truelle, ce jour est proche, — un jour, la maçonnerie ouvrière aura terminé sa grande œuvre; il n'y aura plus rien à démohr, plus rien à bâtir. Rome de marbre a remplacé Rome de briques. Paris est vêtu de neuf de la tête aux pieds, comme un jeune marié qui va épouser la Chine disponible. La truelle et le marteau reposent en sautoir sur un écusson de macadam.

» Nous sommes au septième jour de la Genèse nouvelle ; il n'y a plus rien à faire, et nous trouvons, comme le Créa-

2Cî PAI.ÏS FUTUR

teur, que cela est bon. Quarante mille ouvriers, en relraile, les bras en croix, trouvent que cela est mauvais,

y> Faudra-t-il eacore prendre des bastilles, et faire des juillet 1830 et des juin 1848, pour chasser la pluie et ramener le soleil? Nous avons usé et abusé de ces procédés atmosphériques et ruineux.

)) Alors, nous reverrons ce que Memphis et Rome ont vu. Est-ce que le monde. n'est pas destiné à toujours revoir ce qu'il a vu? Quand la sage Egypte eut' bâti cette ville de mille cités, dont le Nil était le ruisseau ; quand elle eut haché en pièces la chaîne Libyque pour construire Tentyris, Tlîèbes^ Luxor, le Labyrinthe, Arsinoë, Hermopolis et la ville du Soleil; quand elle eut laissé tomber de sa main les obéhsques, comme une femme les aiguilles ; quand elle eut épuisé toutes ses briques, dans les quatorze pyramides de Saccarah, elle voulut se reposer aussi, et certes jamais repos ne fut mieux mérité par un peuple travailleur ; mais cent mille ouvriers qui vivaient de salaires d'oignons demandèrent à vivre; heureusement, la monnaie de solde courait les jardins, et la grame rempHssait la caisse des potagers royaux. On aurait alors volontiers bâti d'énormes édifices pour combattre la pluie, mais en Egypte il ne pleut pas; on éleva donc deux montagnes artificielles, Chéops et Scheffrem, deux pyramides de cinq cents pieds de hauteur, pour combattre une lutre pluie horizontale : l'invasion du saLlc des d-'^serts.

» Les pyramides faites, on aurait bâti probablement une nouvelle série d'inutilités monumentales, toujours sagement payées avec des oignons; mais le colosse du Midi, Cambyse, inventa une question d'Orient, et l'ÉgypIe, privée du secours de la France et de l'Angleterre, fut ravagée

par la barbarie, en pleine civilisation. — En l'î^n 80 do l'ère chrétienne, le divin Titus, ayant cent mille ouvriers oisifs sur les bras, leur fit bâtir un Golysée à quatre étages. En 270, le sage Aurélien, le \Tiincpieur de Zénobie, ne trouvant rien à faire bâtir dans cette Rome encombrée de monuments, éleva l'enceinte murale qui porte son nom, et qui avait soixante milles de circonférence. Deux cent mille ouvriers furent employés à ce travail de Romain.

» Donc, lorsque Paris n'aura plus rien à faire, comme Memphis et Rome, Paris songera nécessairement à quelque travail colossal; son enceinte aurélienne est faite ; les pyramides ne sont plus de notre goût; un Colysée ne vaut pas un théâtre où Rossini chante; que bâtir alors? Les tours imbrifuges pourront défrayer l'oisiveté dangereuse des maçons, et trouver faveur auprès de l'édilité parisienne. Ce projet, aujourd'hui à l'état fruste, trouvera sans doute des hommes vraiment spéciaux pour l'approfondir, lui ôter son côté chimérique, et le placer dans le domaine du positif.

)) En supposant même que reîîet attendu ne soit pas complet dans la réussite, et ne nous donne que la moitié du bénéfice promis, ce sera déjà énorme. Nos neveux béniront encore ces tours imbrifuges, si elles enlèvent seulement vingt jours à la propriété pluvieuse de saint Médard.

» Votre bien dévoué et assidu lecteur,

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