‹ Une histoire de familleChapitre 3 sur 3 · MÉRY · texte numérisé non relu

MÉRY

» P. S. Voici déjà un commencement d'exécution provoqué par mon feuilleton de la Presse. Un jeune ingénieur plein de talent, M. Ferdinand Bouquié, a dessiné les plans

des ponts et passerelles du boulevard ^ Si M. de Girardin, î]ui fait tout réussir, prend ce nouveau projet sous son patronage, nous verrons bientôt un premier pont sur la vallée impraticable de la porte Saint-Martin, ou devant le passage des Panoramas. »

■' Cette observation est une occasion qui se présente de mentionner ici sommairement un très-remarquable projet des halles centrales, dont l'auteur est M. Dumery, ingénieur civil, et dont tous les plans nous ont élé montrés il y a plusieurs mois. Ce projet, s'il eût été adopté^ eiàt mis les halles centrales en communication directe avec le chemin de fer de ceinture au moyen d'un embranchement ferré tra- Ycrsant le boulevard du Temple, à hauteur des toits de maisons, sur un viaduc monumental qui eût plutôt orné que déparé la grande ligne des boulevards, et qui eût débarrassé ainsi les rues de Paris de plus de la moitié des charrettes qui les obstruent.

E. DE GlBABDlN.

Lorsque Dieu peupla la terre (je vous demande pardon de remonter si loin), il voulut donner à l'homme un grand hôtel garni et ne prétendit rien exiger pour le loyer, à condition que le locataire respecterait le mobilier de l'hôtel, ne le vendrait ni en gros ni en détail, et ne le détériorerait en aucune façon.

D'après les intentions du divin propriétaire, l'homme ne devait habiter que les zones du Midi et les bords de la mer. Il y eut profusion de méditerrannées, d'océans et de rayons de soleil, afin que le bienfait de la localité fut accessible à tous, en supposant toutes les éventualités probables d'une population toujours croissante.

n est tout naturel de penser que Dieu n'a pas fait la mer, — la mer, cette grande et belle chose, — pour qu'on essayât delà voir du haut de Montmartre oudeMeudon. L'intérieur des terres ne fut inventé que pour faire contre-poids; et puis, tout le globe ne pouvait pas être de l'eau pure.

Le domaine primitif de l'homme était, comme on le voit, assez vaste, assez beau. La folie de l'espèce humaine s'est insurgée contre les plans si sages du Créateur. Il se trouva des gens qui, par fièvTc d'ennui, se prirent un jour d'une belle passion pour les pays soumis à la trinité dominante de la pluie, de la boue et du froid.

L'Asie versa les peuplades de son immense plateau sur le-s- routes brumeuses qui descendent au pôle. Le Caucase,

l'Ararat, l'Hymalaya se chargèrent de peupler la Finlande et l'Islande, que le Créateur avait réservées aux ours blancs, aux rennes, aux albatros, et non point au capitaine Parry ou au capitaine Franklin.

C'est ainsi qu'un beau jour, quelques désœuvrés errants trouvèrent une île de saules au milieu d'une petite rivière et se dirent : « Ceci n'appartient à personne, prenons-le! » Et ils coupèrent les saules et se bâtirent des masures avec de la boue gui ne leur manquait pas. Ces gens-là goûtaient les délices de la pêche et prenaient beaucoup de rhumatismes, en famille, entre deux eaux.

Cependant ils avaient des enfants. Quelque temps après vint Julien TApcstat, ce gi'and philosophe, qui dit : «Voici un beau pays fort humide, fort pluvieux et plein de marécages : bâtissons-y une salle de bains, quoique le ciel et la terre se soient chargés de baigner la population. » Julien l'Apostat construisit des Thermes et un pont. Ensuite arrivèrent Pharamond, Chlodion, Mérovée, Childéric, tous très-chevelus, à cause des rhumes du pays. Ils prirent possession de l'île des saules et de toute la boue et eau fangeuse qui l'entourait. Ils ont été soixante-six, comme ceuxlà, qui se sont obstinés à embellir la boue de race en race. 11 est vrai qu'on a inventé les parapluies et les socques articulés. Les beaux pays ont été généreusement laissés aux tigres, aux panthères , aux éléphants et aux rhinocéros.

En s'écartant ainsi des lois primordiales de la nature, il a bien fallu se constituer en état de défense permanente contre toutes sortes d'ennemis invisibles.

Alors a commencé le duel sans fin entre l'homme et la nature, duel à mort où la nature ne meurt jamais! Il a fallu demander des cuirasses à Elbeuf, à Sedan, à Loa-

vici's; des toiles à Rouen et à Mulhouse; des flanelles à Reims; des soieries à Lyon; des casques aux castors. Il a fallu nous bâtir des forteresses pour nous défendre contre les trente-deux aires du vent et l'invasion perpétuelle des giboulées, de la neige, du grésil, de la pluie, de la grêle, que la bienfaisante nature nous garde maternellement dans son inépuisable trésor.

Dès que nous découvrons une nouvelle arme défensive pour enrichir notre arsenal , nous poussons des cris de joie, nous crions au progrès, nous nous embrassons, nous nous félicitons, nous glorifions le génie de l'homme qui est le nôtre, amour-propre à part, comme si toutes ces belles découvertes n'accusaient pas la misère incurable de notre position : car les hommes les plus heureux sont ceux qui n'inventent rien; les pays les plus beaux sont ceux où le ciel se charge des inventions.

Or, toujours inventant, améliorant et surtout détériorant, nous courons, je crois, à un cataclysme universel.

Aux temps rehgieux, l'homme disait à Dieu : Renorabis faciem terrœ , tu renouvelleras la face de la terre. Aujourd'hui que l'homme ne prend plus la peine de dire quelque chose à Dieu, il s'est chargé, lui, faible m.ortel, de renouveler la face de cette ten'e , non pas au figuré , mais au propre. Dieu, dans quelques années, ne reconnaîtra plus le globe sorti de ses mains.

L'homme, encouragé par les académies des sciences, s'est imaginé qu'il pouvait impunément bouleverser son hôtel garni, meubler le grenier avec les dépouilles de la cave, planter au salon les arbres du jardin, élever le rezde-chaussée à la corniche dei toits, et que ces dévastations ne nuiraient en rien à la solidiiù de rédillcc.

Dieu avait semé des forêts, comme des grains de sénevé, sur les crêtes des continents; ces forêts avaient leur métier à faire. Quel métier? C'est un secret. Les savapts ne le savent pas.

L'homme avait froid, parce qu'il avait écouté les inspirations de Pharamond, de Guillaume le Conquérant, du czar Pierre, surnommé le Grand, je ne sais par qui, mais non à coup sur par moi. L'homme, pour réchauffer ses membres transis par Pharamond et le czar, coupe les forêts et les transporte dans les villes, sous le nom de chantiers, où on les vend à quarante francs la voie, ce qui est fort cher, n'en déplaise à Pharamond.

Nobles forêts ! nobles arbres qui vivaient en famille et qui se racontaient leurs amours avec des voix si harmonieuses I

Nobles hôtelleries ouvertes aux hyménées des oiseaux î Il y a un spéculateur qui vient avec une toise et un registre , et il en fait du bois flotté , du bois neuf, pour les pyramides de la rue Amelot et du boulevard Beaumarchais! Et vous croyez que la nature ne se vengera pas, elle qui se venge de tout!

Vous n'avez pas de jour ! il faut vous éclairer. L'huile vous manque! il vous faut du gaz; inventez du gaz! Le gaz est le soleil et l'olivier de l'Europe du Nord. Eh bieni rien n'est si aisé que d'en fournir abondamment; il y a du gaz partout. Depuis le jour qui mit le globe en fusion , la houille dort dans les entrailles des montagnes : vite, éventrons les montagnes !

Aussitôt dit, aussitôt fait. L'Europe déclare la guerre à ses montagnes. Il faut que l'Europe détruise toujours quelque chose; si la chose manque, on ravagera autre-

ment. A bas les montagnes I En voici une, entre Stafford et Warington, qui se révolte contre l'homme; elle veut garder sa houille, cette pauvre montagne I Quelle prétention ! Vite, un régiment de mineurs ! Ol sonne la charge, les clairons anglais jouent faux, selon leur usage; on chante encore plus faux le God save the King^ et la montagne disparaît de la surface du globe comme un grain de sable! Cette montagne a été brûlée vive; j'en ai allumé mon cigare un matin.

Maintenant les montagnes sont averties. Elles ont cru rester montagnes toute leur vie, jouer avec les nuages, conserver des neiges éternelles, tamiser l'eau du ciel et pourvoir aux besoins des sources et des fleuves : l'industrie en a décidé autrement.

Les montagnes doivent disparaître ; il n'en restera pas pierre sur pierre ; ce sont des aspérités qui gênent la plante de nos pieds. Nous allons les couper en deux pour donner passage aux chemins de fer; ensuite nous prendrons les deux mondes pour les faire fondre dans une coupe d'acide, comme les perles de Gléopâtre. Le globe ne doit être qu'une plaine éclairée au gaz.

Passons au bitume. Jusqu'à présent le bitume n'était guère employé qu'en poésie, ou dans le sermon de l'enfer; on ne croyait même pas au bitume : c'était comme une figure de rhétorique, qui servait dans l'occasion pour chauffer un discours. Voilà que soudainement le bitume prend un corps et une âme ; l'emblème se matérialise ; il s'habille en actionnaire; il traverse le boulevard de la rue Vivienne, et va se coter à la Bourse : heureux Satan, qui a des lacs de bitume, comme dit Bossuet! Qui ne voudrait* être Satan aujourd'hui? Si j'étais propriétah'e d'un arpent

274 LA TERKE BOULEVERSÉE

de l'enfer, je gagnerais le paradis... Allons acheter le Vésuve et l'Etna, ces succursales de l'enfer, on peut les mettre à la Bourse. 11 faut des volcans pour paver nos rues. Assez longtemps les volcans nous ont brûlés ; brûlons les volcans, foulons aux pieds les volcans, écrasons-les en pavés !

Au reste, il faudrait bien se garder de blâmer cette furie de découvertes, qui toutes nous font la vie plus tiède et moins âpre.

Mais ce n'est point là la question, et nous n'avans pas pris la peine de remonter à la création du monde, pour examiner la houille et le bitume au point de vue d'un actionnaire ; allons au but. 11 est probable que l'inventem* ne s'arrêtera pas en si beau chemin.

N'y a-t-il pas d'ailleurs une Société de découvertes ? C'est une propagande qui va enlacer le monde dans ses griffes, comme le scarabée des Égyptiens. — Qu'allez-vous découvrir , messieurs ? — Nous ne savons pas ; le monde est à nous ; le monde est plein de secrets : nous allons fouiller le monde; explorer l'océan, feuilleter les Cordillères; tourmenter l'Afrique, de Maroc à Constance ; l'Amérique, du détroit de Behring au cap de Horn... Nous découvrirons tout, nous mettrons la planète en actions, nous porterons l'affaire à la Bourse de Paris ; cette bojme planète qui tourne si lourdement autour du soleil sera cotée. Elle aura sa hausse et sa baisse. Nous lui prendrons jusqu'à son dernier intestin, jusqu'à sa dernière bosse, jusqu'à son dernier panache ; nous ne lui laisserons que la croûte, parce qu'il nous faut un plancher.

Laissons-nous faire, laissons-nous découvrir ; nous allons vous faire un globe parfait, quoique Dieu ait eu l'amour-

propre de croire que le sien était bon : Vidit quod esspA bonum.

En avant donc, messieurs les explorateurs ; vous avez déjà rendu aux éléments supérieurs, ou pour mieux dire au néant, des masses incalculables de forêts et de houiiie qui avaient leur rôle dans la pesanteur spécifique du globe ; continuez d'alléger ainsi notre planète, comme si vous aviez affaire à Saturne ; brûlez les montagnes dans vos chaudières, comme Micromégas qui en soupait.

Mais convenez que si l'impulsion donnée à de telles explorations continue, que si l'homme se croit obligé pour mieux vivre de consommer une montagne dans sa vie, pour se chauffer, s'éclairer, se faire des trottoirs; convenez qu'un demi-siècle seulement de pareilles consommations doit porter un notable préjudice à l'harmonie préétablie.

Le statuaire qui extrait un bloc de la mine, pour faire son œuvre, ne fait que déplacer la matière; mais vous autres, vous ne déplacez pas, vous anéantissez, vous limez le globe à sa surface, vous creusez dans ses entrailles, pour ne rien lui rendre en échange de ce que vous lui volez. De sorte que Dieu seul, qui a pesé la terre dans sa main avant de lui dire : « Tourne ! » sait combien il faut soustraire de ce poids primitif qui était dans la condition de la durée, de la vie, de la solidité de ce pauvre globe si follement rogné par des spéculateurs.

Déjà on se plaint que l'ordre des saisons est inten'erti, ju'il n'y a plus à compter sur le soleil, que l'hiver passe l'été dans le Nord, que les vents alizés manquent à leur rendez-vous, que les moussons oublient leur ancienne exactitude, qu'enfin rien ne marche dans la nature comme jaJis... Je le crois bien, ma foi ! Et que sera-ce après ce

siècle d'actionnaires, qui auront vendu le globe à l'encan ? Je ne serais pas étonné que le soleil oubliât de se lever en 1952! Voici pourtant quelque chose de bien grave. On a surpris, depuis quelque temps, la boussole en flagrant délit de distraction; l'aiguille aimantée divague, elle tourne le dos au nord, et elle a raison. Les savants ont fait des mémoires, pour prouver que la boussole n'aurait point dû dévier d§ ses principes. En attendant, la boussole dévie, et l'on ne sait où s'arrêtera c^tte divagation. Les savants prétendaient que l'aiguille magnétique se tournait vers le nord, parce qu'il y a beaucoup de mines de fer en Suéde : c'était une raison comme une autre. La Suède a beaucoup de mines de fer encore ; mais pas assez, probablement à cause des exportations, pour garder l'affection de la boussole.

Nous n'adoptons que faiblement ce système, bien qu'il se rattache directement au nôtre. L'aiguille aimantée, n'en déplaise aux savants, obéissait à d'autres lois qu'aux lois de la Suède; son action mystérieuse était dirigée par une puissance occulte qui tenait un rang dans les harmonies de la nature : or, ces harmonies se cacophonisant de jour en jour, grâce à nos foUes, doit-on s'étonner des variations de l'aiguille aimantée? doit-on aller en Suède pour découvrir le principe du mal?

Et encore, nous ne sommes qu'au début : regardez la quatrième page des journaux, et tremblez pour vos neveux, si vous en avez, surtout si vos neveux sont marins. L'homme a ordonné à la terre de lui donner tout ce qu'elle a de superflu, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope , depuis la perle de Ceylan jusqu'au vil charbon d'Anzin, et la terre obéira; que voulez-vous qu'elle fasse?

Pourtant, on n'insulte pas impunément une planète,

LA TEUKE BOULEVERSÉE 277

quelque pclile qu'elle soit. La boussole prend fait et cause pour le globe : « Ahl vous voulez, dites-vous, que vos navires sillonnent les mers pour le commerce de la houille, du bitume, du bois de sapin, de tout enfin; eh bieni la boussole va donner sa démission : si la boussole s'égare, avec quoi vous conduirez-vous? » C'est le sel de l'Évangile appliqué à l'aiguille : Si sal evaniœrit, quomodo salietur? Si vous n'avez plus de sel, avec quoi salerez-vous? La boussole arrivant à l'état de torpille, et l'aiguille aimantée devenant une aiguille ordinaire, la mer est interdite aux sages navigateurs : les marins qui, sur la foi d'Eulhymènes et de Pythéas, voudront se hasarder sans boussole sur l'océan, passeront leur vie à chercher une île, un cap, un port. Le commerce souffrira beaucoup dans ses rapports internationaux.

Nous avons une catastrophe en perspective, un cataclysme inévitable ; mais nous serons éclairés au gaz, et nous marcherons sur un velours de bitume ; nous irons de Paris à Calcutta par le chemin de l'Oronte et de l'Araxe en quinze jours, et nous serons heureux. Mais nos neveux auront la chance de voir le globe se couper en deux, comme une orange, à j'équateur!...

IG

L'existence d'un homme ordinaire se compose d'nne série de jours qui se ressemblent tous; c'est toujours la répétition des mêmes idées et des mêmes scènes, à quelques petites nuances près. La vie d'un homnie qui s'éloigne des routes communes semble au contraire subordonnée à un destin supérieur qui élève des obstacles, suscite des contrariétés, et fait dépendre d'une seule action les cliances de bonheur ou d'infortune.

J'allais quelquefois, dans les jours de captivité, rendre visite à d'autres détenus dont j'étais séparé par des grilles. Un d'eux m'inspira l'intérêt le plus vif; une sombre mélancolie semblait le consumer; il parlait peu, mais ses phrases courtes annonçaient un obsen^ateur ; la lecture des journaux était sa seule occupation. Je le questionnais souvent; je lui offrais des ressources contre l'ennui; je le pressais de m'accorder sa confiance, de me raconter ses malheurs. Il me répondit un jour, avec un sourire gracieux : — Monsieur, je me suis avisé d'être honnête homme, homme de parole et d'honneur; le destin m'a puni de ce crime; je me vois incarcéré pour avoir laissé protester une It-tîre de change que je n'ai pu payer. — J'entv:nds : vous avez souscrit une obligation pour rendre service à un ami. — Je n'ai point d'amis, et mon emprisonnement n'est que la conséquence nécessaire de ce crime dont je viens de vous parler. Si j'eusse manqué à ma parole en 1813, je

serais libre en 1821 ; c'est une fatalité. Mon système vous paraît ridicule, je le vois bien ; mais je suis systématique, c'est mon défaut. — J'aime tous les systèmes que je ne comprends pas ; le vôtre me sourit depuis longtemps, et comme vous je suis fataliste; parlez maintenant en toute sûreté. — Je ne parlerai pas. Mais, ajouta-t-il en riant :

, . . Si tantus amor casus cognoscere nostros,

voilà mon histoire dans ce portefeuille. Je l'ai écrite dans cette prison ; voici les pièces justificatives, la correspondance, mes certificats, mes brevets, etc. ; vous lirez tout en vos moments de loisir. Je pris le portefeuille, en promettant au prisonnier mystérieux de retourner après avoir lu ses manuscrits. Voici l'histoire de Gustave L***. Je la transmets au public telle que je l'ai lue dans l'original :

« Je me trouvais en garnison à Dresde, dans les dernières campagnes, et je logeais chez un marchand qui me traita comme un compatriote et un ami, pendant la durée démon séjour. Malheureusement pour lui, il n'était pas le seul de sa maison qui me donnât des marques d'estime et d'attachement, sa fille Clara ne partagea que trop l'amour violent que j'avais conçu pour elle, et j'étais sur le point de l'épouser lorsque l'ordre de mon départ arriva. Capitaine de hussards à vingt-six ans, jouissant d'une fortune honnête, aimé de mes inférieurs, estimé de mes chefs, la carrière la plus brillante s'ouvrait devant moi; une femme vint changer le cours des circonstances. La générale battait dans les rues de Dresde, et j'étais à peine armé ; Clara, pâle, échevelée, jurait de me suivre ou de mourir à mes yeux; je lui jurais à mon tour do revenir pour l'épouser à

la fin de la campagne; elle exigea de moi des serments terribles ; je me soumis à tout, et je partis en la laissant évanouie sur l'escalier de sa maison.

» Des combats continuels me laissèrent à peine le temps de songer à Clara; tour à tour vainqueur ou vaincu, la gloire de mon pays fut mon unique pensée. La paix de 1814 me permit de me livrer à d'autres réflexions; je sentais que j'aimais encore Clara; je me rappelais notre cruelle séparation, ses prières et mes serments, l'état déplorable dans lequel je l'avais abandonnée; un désir violent de la revoir s'empara de moi; je sollicitai une permission de quitter Paris, je l'obtins, et je partis pour Dresde, escorté d'un domestique allemand ; il fut mon précurseur dans la maison de Clara; par des ruses adroites il parvint jusqu'à elle, lui annonça mon arrivée, et je parus à l'instant même. Cette scène fut touchante; mon amie pleurait de joie, elle me nommait son libérateur et son époux. Je goûtais le plaisir d'avoir fait une bonne acîion, je m'applaudissais d'avoir cédé à une inspiration généreuse : — Oui, lai dis-je en la serrant sur mon sein, oui, je serai ton époux, et ton enfant pourra nommer son père; allons voir le tien, nous solliciterons notre pardon, nous embrasserons ses genom:. . . — Lui! me dit Clara, jamais; le barbare ne veut plus mo rtvoir; rien ne saurait l'attendrir, ni les larmes de sa fille, ni ton retour inespéré; il abhorre les Français, il a juré qu'il n'accepterait jamais pour gendre un homme de votre nation.-— Eh bien! lui dis-je, partons à son insu, retournons ensemble à Paris. — Oui, reprit vivement Clara, partons, conduis-moi où tu voudras, mais garde-loi de te montrer dans le voisinage; choisis un logement dans Dresde, et lorsque tout sera prêt pour mon évasiuii, tu seras averîi;

Clara veut te suivre partout. Cette journée, la plus belle de ma vie, a fixé le sort de mon avenir; elle a ouvert sous mes pas l'abîme des infortunes, elle a commencé une chaîne d'événements qu'il n'a jamais été en mon pouvoir de maîlriser. Ainsi, avec un cœur droit, avec des intentions pures, avec la sincère volonté de faire le bien, nous sommes souvent entraînés par des causes indépendantes de nos désirs dans des erreurs que le vulgaire juge comme des crimes, et que les sots n'ont jamais commises, parce que le destin semble les a^oir abandonnés à leur nullité.

» J'étais à Dresde depuis cinq jours, lorsque mon domestique m'avertit, un soir, que Clara m'attendait à la porte de France. Ma chaise de poste était prêle ; je partis. Mon amie avait quitté les habits de son sexe; elle prit place à mon côté, mit son enfant sur mes genoux, et notre voiture vola sur la roule de Paris.

» Arrivés dans cette capitale, mon premier soin fut d'installer Clara dans un appartement garni, à la rue Taranne ; je trouvai une femme de confiance qui s'offrit pour lui donner ses soins. Quinze jours après, nous fûmes mariés àSaint-Sulpice.

» Je me livrais aux douceurs d'une union si désirée, lorsque de nouvelles circonstances politiques me firent rentrer sous les drapeaux; la guerre était plus menaçante que jamais, l'Europe entière courait aux armes.

)) Comme je me disposais à partir, j'appris que mon père venait de mourir dans une terre près d'Ostende, où il s'était retiré depuis la mort de sa femme ; le secret de sa fortune s'était découvert ; il laissait plus de dettes que de biens. Trop insouciant pour me charger de la fiquidation des affaires patcrûcllcs, je m'en référai ab.^oliimcnt aux

J32 SUiTES DTNE BO^^:^E ACTION

soins de mon frère cadet. Celui-ci s'en chargea voîonliers et m'écrivit un mois après une lettre où je vis beaucoup de protestations d'amilié, et pas une lettre de change. J'étais alors à l'armée; la situation de Clara me causait des peines mortelles; mes ressources très-bornées m'enlevaient la faculté de lui procurer les moyens de vivre dans l'aisance ; si je perdais la vie au premier combat, quel sort funeste allait atteindre l'infortunée, au milieu de Paris ? A la vérité, j'avais recommandé spécialement à un de mes anciens camarades, nommé Leluc, de veiller sur Clara, et je comptais beaucoup sur les soins de cet homme, dont l'âge et la figure ôtaient tout prétexte à la jalousie, et dont l'amitié me paraissait sincère parce qu'il ne l'avait jamais trahie.

)) Elle arriva bientôt, cette journée de douloureuse mémoire, où nous fûmes accablés par l'Europe armée ; mes braves amis, mes nobles compagnons de gloire, avaient juré de vaincre ou de s'ensevelir sous leurs drapeaux; ils ne vainquirent pas!... Pour moi, je n'avais rien juré, car ma vie appartenait à Clara bien plus qu'à ma patrie ; je combattis sans chercher la mort et sans l'éviicr, etm'appUquant ensuite cette pensée de Virgile : Sat Trojœ Priamoqiie datum, je quittai le champ de deuil, au milieu des débris de l'armée.

» Licencié aux rives de la Loire, je pars, je vole à Paris. J'avais prévenu ma femme de mon arrivée ; j'entre dans son appartement, ivre de joie et de plaisir; je trouve Clara éplorée, serrant mon fils dans ses bras; un terrible pressentiment vient m'assaillir. — Clara, que signifient ces larmes? reconnais-moi, je suis ton époux, je vis encore pour ton bonheur, tous les braves ne sont pas morls. El'e était muelh^, ses yeux craignaieidiie renconirer les miens;

je la questionne, j'implore une réponse, mille soupçons se pressent dans mon esprit; enfin la colère, l'indignatica vont bientôt éclater; Clara rompt le silence, deux molr, m'apprirent la triste vérité.

» Le voilà donc connu, ce secret xjlein d'horreur ! m'écriai-je; le scélérat !... A qui donc se fier dans le monde, si les lois sacrées de l'amitié sont indignement proî'anées ? Console-toi, mon amie, sèche tes pleurs; les larmes ne sont permises qu'au criminel qui se repent ; la vertu n'en a pas besoin pour se justifier. J'afïectai alors une apparente tranquillité ; je concentrai les mouvements de rage qui s'élevaient dans mon cœur contre l'infâme Leluc; je hâtai de tous mes vœux l'instant où ma main devait le punir ; enfin, altéré de vengeance, je saisis mes pistolets, j'embrassai Clara, et je sortis.

» Où trouver maintenant le perfide ? où porter mes pas irrésolus? J'errais donc au hasard; hélas! le hasard me servit trop bien ; je rencontrai Leluc dans une allée solitaire du Luxembourg ; notre explication ne fut pas longue. Le monstre essaya de se justifier ! sa justification me parut plus affreuse que son crime ; deux militaires accourus sur nos pas voulurent bien nous accompagner ; nous sortîmes du jardin par la grille de l'Observatoire. J'étais en proie à la plus violente agitation ; ma rage détourna mon premier coup, je jetai loin de moi l'arme inutile à ma vengeance ; Leluc avait apporté sur le champ du combat ce hideux sang-froid qui souvent accompagne le crime; il tira... et je tombai sur la poussière, en accusant la justice célestei et je vis le monstre fuir rapidement ce sol qu'il venait de rougir du sang de son ami.

» Les deux généreux inconnus qui ne m'avaient pas

i84 SUITES D'UNE BONNE ACTION

quitté me firent transporter à l'iiôlel; je priai le plus âgé de monter à l'appartement de ma femme pour la préparer à son malheur; j'étais dans la loge du portier, j'entendis le cri terrible que poussa l'infortunée ; je fis de pénibles efforts, ma blessure se rouvrit, je perdis le sentiment de mon existence ; le ciel me la rendit pour ofîrir à mes yeux un triste tableau; plusieurs personnes prodiguaient des secours à ma femme expirante ; un jeune chirurgien mettait sur ma plaie le premier appareil, et priait les assistants de conduire Clara dans la chambre voisine; j'approuvai ce conseil par un signe de tête. Allons, me dit l'homme de l'art, ayez bon courage ; votre blessure est fort belle, quoique la balle ait traversé la cuisse ; gardez le lit, soyez calme ; je viendrai vous voir tous les jours.

» Plusieurs mois se passèrent avant mon rétabhssement. Ma femme n'avait jamais quitté le chevet de mon ht ; ses consolations, sa touchante solhcitude, contribuèrent bien plus à ma guérison que les secours de l'art. Cependant nos moyens pécuniaires et nos ressources s'épuisaient ; deux billets de banque de miUe francs que j'avais déposés, le jour du combat, dans mon secrétaire, en avaient été enlevés par une main inconnue, quoique soupçonnée ; chaque semaine nécessitait de nouvelles dépenses ; il fallut donc chercher un ami, un protecteur, pour lui exposer l'urgence de nos besoins.

» Clara, née et élevée à Paris, se souvint qu'elle avait laissé au couvent une jeune demoisdle nommée Clémence de T*"*, qui l'aimait comme une sœur. Ces amitiés de couvent s'évanouissent souvent dans le monde ; mais ma femme, présumant que celle-ci ferait exception à la règh-, recueillit plusieurs informations, et apprit que mademoi-

tUlTES D'UNE BOxNNi: ACTION 285

selle Clémence de T***, devenue madame do N**% logeait rac DuplioL ; elle se rendit chez son ancienne amie, entra dans la cour de l'Iiôtel, et demanda timidement au portier si madame était visible. — Elle est au château. — Rc- \iendra-t-elle aujourdhui? — Je n'en sais rien... et le portier ferma son vasistas. Clara était venue seule et à pied.

» Celte première tentative ne la découragea point ; elle ignorait que les valets d'une maison adoptent le caractère de leurs maîtres, et malgré mes observations, pressée par la nécessité , elle retourna le lendemain chez madame de N**% dans un cabriolet de place. — Ah! c'est vous, lui dit le portier; madame est visible ; la première porte à droite, la troisième à gauche. — Clara monte l'escalier, ouvre en tremblant une porte, traverse la pièce, et voit au fond d'un appartement superbe son amie assise sur un fauteuil et Usant une brochure. — C'est à madame de N*** c|ue j'ai l'honneur de parler. — Oui, madame. —Madame de N*** ne me reconnaît pas? — Non, madame. — Madame de N'** a oubhé Clara Huwart. — J'ai une idée de cette Clara. — C'était l'amie de Clémence de T***. — Mon amiel — Oui, madame. — Ohl j'ai tant d'amies, qu'il n'est pas étonnant... — Mais l'amie d'enfance! — C'est vous qui êtes Clara? — Oui, madame. — Eh bien, c'est singulier, je ne vous remets pas; enfin, soit, que voulez-vous? — Moi, rien, madame; je venais voir s'il étaii vrai que l'opulence et le rang fussent l'écueil de tous les sentiments de la nature. — Adieu, Clémence. — Je vous salue, madame.

» Clara revint à l'hôtel, et me raconta sans m'élonner l'isSue de son voyage au delà des ponts. Je pris le superflu de mes effets, les bijoux de Clara; je sortis appuyé sur un bàlon, et je me rendis lentement chez Bernard, rue Saint-

2SG SUITES BX:sE BONNE ACTION

Honoré. Bernard est la ressource de ceux qui n'en ont pins; il examina les hardes et les bijoux, les déprécia tout à son aise, et me remit en argent le tiers de leur valeur, en m'assiirant qu'il n'y gagnait rien.

» Plusieurs raisons me détournaient de la carrière militaire; j'avais envoyé ma démission et sollicité un emploi civil ; on accepta ma démission, et l'emploi civil n'arrivant pas , je me vis contraint à suivre la fde des solliciteurs qui assiègent les bureaux du ministère. Je traversais de vastes salles encombrées de commis; sur le point de présenter ma pétition , je voulus la saumeltre à l'examen d'un surnuméraire qui se balançait sur sa chaise; celui-ci prit mon papier, le lut en fredonnant, et me le rendit en me faisant observer que j'avais omis dans le protocole un des titres de Son Excellence.

» J'attendis vainement pendant deux mois le résultat de ma pétition, et dégoûîé du métier de soldat, j'abandonnai les antichambres et les corridors; dans l'intervalle, ma femme avait écrit deux lettres à son père; elles étaient restées sans réponse. Je fus encore contraint d'avoir recours aux expédients pour subsister; j'avais déjà vendu le superflu, j'entamai le nécessaire, et Clara supporta cette crise désolante sans se plaindre et sans m'accuser.

)) L'infâme Leluc m'avait rendu insupportable la société des hommes; je vivais dans un isolement absolu, la compagnie de ma femme et de mon jeune enfant me suffisait; je sortais pourtant seul quelquefois , et je dirigeais ma course habituellement du côté du jardin des Plantes. Un jour je rencontrai, au milieu de la grande allée de ce jardin public, un monsieur déjà tout blanchi, quoique ne paraissant pas avoir guère plus de trente ans. Il tenait ses

regards fixement attachés sur le belvédère du labyrinthe.

» — Monsieur parait bien préoccupé. — Oh ! très-préoccupé. — La politesse exige alors que je me retire. — Je Ee le souffrirai pas, monsieur; prenez place sur ce siège, je fais les honneurs de chez moi.

» L'inconnu s'assit ; la conversation roula d'abord sur des sujets indifférents; il me fit l'histoire du jardin 'des Plantes, de feu l'éléphant et de l'ours Martin ; ses récits frivoles n'étaient pas dépourvus de charme, il s'exprimaii avec facilité, et de fréquentes saillies, dites sans prétention, annonçaient que mon voisin était un homme d'esprit. La méfiance est une de mes vertus, ou un de mes délauls; je crains les hommes parce qu'ils sont à craindre. Cependant cet inconnu se présentait à moi sous des dehors si séduisants, ses manières étaient si franches, sa politesse si naturelle, que, poussé par un ascendant supérieur, je lui D)nfiai une partie de mes infortunes. — Monsieur, me dit-il, j'habite Paris depuis dix ans, je connais cette ville dans ses moindres détdls; eh bien, soyez certain que votre position actuelle vous est commune avec cinquante mille étrangers ; comment font-ils pour vivre, je l'ignore, mais ils vivent ; ne pouvant trouver des amis, ils font des dupes; ne pouvant payer leurs restaurateurs, ils font des dettes; ne pouvant payer leurs obligations, ils en contractent do nouvelles ; et c'est ainsi du moins que j'exphque le secret de leur existence problématique; quant à moi, je vous avouerai que, réduit à des rentes médiocres, je me suis trouvé quelquefois au dépourvu ; alors les usuriers m'ont offert leurs services, et, quoiqu'ils soient par trop intéressés, je les ai acceptés; car, dans un moment d'urgence, l'usure est, à défaut d'amis, la divinité que ion implore.

— Avcz-vous besoin de vingt-cinq louis? — Cetlo demande... — Vous les aurez demain ; jendez-vous à dix heures devant la rotonde du Palais-Royal ; je vous présenterai chez Riga/, rue de rÉchelle, près les Tuileries; je serai charmé d'obliger un brave militaire qui craint plus l'indigence que les Anglais.

» Un secours inespéré, quoique offert d'une manière originale, ne me parut pas à dédaigner; on doit, me disais-je en moi-même, se méfier à Paris d'un inconnu qui ciierclie à vous duper; miis un homme qui vous offre de l'argent coniplanl riicrite une contiance sans bornes. Mon nouvel ami me quitta pour traverser le pont d'Austerhtz en me répétant * — demain, à dix heures, devant la rotonde.

» Je retournai chez ma femme avec un front serein. Accoutumée à ma tristesse, elle s'étonna de ma 'gaieté ; elle en demanda la cause, et je m'eiûpressai de la mettre au fait. Le lendemain je fus exact au rendez-vous ; dix heures sonnaient à l'horloge du Palais-Royal, je pris une chaise et un journal, et je m'assis. Dans le même instant, mon officieux inconnu entra par le passage du Perron; je quittai la chaise et le journal, je m'avançai vers lui. — Je suis ponctuel, me dit-il ; allons chez Rigal. —Nous montâmes au troisième étage d'une maison, rue de l'Échelle; mon compagnon s'avançait en homme qui connaît le terrain ; il ouvrit hardiment cinq ou six portes, et je vis l'usurier assis devant un bureau. — Ah ! monsieur Thama, dit-il en se levant, à qui suis-je redevable de votre visite? — Le voici, répondit M. ThaLia : monsieur est un de mes amis, brave militaire, blessé à Waterloo, et qui se trouve momentanément dans la gêne; un petit acte de complaisance de votre

SUITES DUNE BONNE ACTION é89

part... — J'entends; monsieur a-t-il besoin d'une forte i^omme ? — Mais c'est une afîaire de vingt-cinq louis à peu près. —Diable î pour quelle époque?— Pour six mois.— Le souscrirez-vous? — Mais s'il le faut. — Oui, pour plus de sûreté. — Allons, je souscrirai. — Commandant, me dit Rigal, voici une feuille de papier timbré ; faites votre billet, s'il vous plaît.— Veuillez bien me dicter, lui dis-je; je suis très-ignorant dans cette partie. Rigal calcula, compta sur ses doigts et me dicta : Fin... prochainy nous payerons solidairement à M. Rigal, négociant , ou à son ordre, la somme de huit cent... Je l'interrompis en disant : Je n'ai demandé que six cents.. . M. Thama sourit, et Rigal continua : de huit cent cinquante-huit francs quatre-vingtcinq centimes, valeur reçue en marchandises. Paris, etc. y et vous signerez tous les deux.

» Rigal ouvrit une petite caisse, et me remit six cents francs. — Je vous traite en ami, me dit-il ; c'est presque le pair, les temps sont si mauvais î Je pris l'argent et je sortis, un peu scandalisé; en descendant l'escalier, j'invitai Thama à déjeuner chez le premier restaurateur ; il accepta.

— Vous avez dans votre bourse, me dit-i], les éléments d'une fortune. — Comment cela? — Ah ! c'est mon secret.

— Le garderes-vous toujours ? — Non, j'en fais part à mes amis, ordinairement; déjeunons d'abord, et je parlerai ensuite. Après le repas, nous entrâmes au Palais- Royal ; là, Thama me dévoila son secret. Il consistait en une martingale infaillible, avec le secours de laquelle la banque des jeux devait un jour s'écrouler ; je lui fis observer que l'auteur de celte martingale aurait dû faire fortune ; il me répondit qu'il n'avait jamais eu à sa disposition la première somme nécessaire pour commencer ; puis il

ajouta : Je viens de souscrire un billet avec vous; je vous ai donné par cette démarche une grande marque de confiance, pourquoi n'attendrais-je pas de vous la même faveur?

» J'avais le jeu en aversion ; les divei^ tripots de la capitale m'étaient absolument inconnus ; j'hésitai longtemps à suivre les conseils de Thama; enfin, pressé, sollicité, harcelé par lui , je le suivis au numéro 9. Les salles étaient encore déser les; les banquiers étalaient sur une longue table des piles d'or et d'argent et des rouleaux cachetés ; on préparait les sixains des cartes, les fauteuils des banquiers et les chaises des pontes. Insensiblement les joueurs ou les curieux arrivaient ; Thama s'assit, me fit asseoir, demanda une carte et des épingles, et parut absorbé dans les plus graves réflexions. Le banquier annonça le commencement de la taille en frappant trois coups ; les pièces d'or et d'argent tombèrent aussitôt sur la table; j'attendais les ordres de mon Mentor; hélas! tous ceux qu'il me donna lui furent inspirés par le bonheur, et dans mon inexpérience je les mis sur le compte de sa martingale infaillible 1 Nous gagnâmes cinquante louis en un quart d'heure ; Thama me dit : C'est assez pour aujourd'hui, sortons; et nous sortîmes.

)) Je brâlais de revoir ma femme, non pour lui raconter mon heureuse fredaine, mais pour confier à sa prudence une partie de l'or que je possédais ; Thama me suivit jusqu'au pont des Arts, m'indiqua son domicile, me salua, et me rappela pour m'emprunter cent francs dont il avait besoin.

)) Le même bonheur me favorisa pendant quelques jours ; j'en profitai pour retirer des mains de Rigal la lettre

de change, sans attendre l'échéance; j'obtins une petite réduction^sur les intérêts; enfin les revers commencèrent. Thama, tout en m'assurant qull ne pouvait pas perdre, perdait quelques louis à chaque séance; ma confiance en sa martingale s'affaiblissait de jour en jour ; vingt fois je fus sur le point de renoncer au jeu, pour sauver les débris de ma petite fortune ; mais Thama s'y opposa constamment.

» — La force du jeu est pour moi, me disait-il, nous avons rencontré des tailles extraordinaires; attendons.

» En attendant, je vis mon dernier écu dévoré par le fatal râteau.

» Thama n'avait pas attendu la dernière chance pour s'échpser; j'étais allé le demander à l'hôtel de Danemark, rue Sainte-Anne; il n'y logeait plus; je le cherchai inuti* lement dans ses promenades de prédilection ; je ne l'ai jamais revu, et je suis encore à mettre en problème la conduite de cet homme. Mes fréquentes absences, dont je taisais les motifs à ma femme, l'avaient indisposée contre moi ; elle attribuait ma conduite extraordinaire à quelque intrigue amoureuse ; les raisons que j'alléguais pour me justifier ne lui paraissaient pas convaincantes; sa jalousie s'en alarma vivement; elle me défendit de sortir. Je trouvai l'ordre assez tyrannique, et le jour même je le transgressai ; je revis Rigal, il comprit le but de ma visite, et se hâta de me prêter la même somme que la première fois. Le désir de réparer mes pertes précédentes occupait seul ma pensée. L'heure du jeu sonnait; je courus à la banque. Comme la fortune se joua de moi dans cette fatale journée ! combien elle me fît supporter de bizarreries ! Les heures s'écoulaient, la nuit était arrivée ; je disputais encore au croupier mes derniers louis; enfin il fallut suc-

comber; j'entendis l'oracle infernal, irrévocable, et je sortis le désespoir dans le cœur.

» Comment soutenir maintenant les regards de ma femme, de ma femme lâchement abandonnée? Irai-je me faire criminel à ses yeux, pour me justifier? ou bien, m'armant de résolution, soutiendrai-je froidement l'orage qui me menace? Livré à ces réflexions déchirantes, je traversai le pont des Arts ; une idée horrible s'empara de moi ; penché sur la balustrade du pont, je voyais l'abîme ouvert sous mes pieds, la mort était là... 3Ia raison vint à mon secours : Allons tomber aux genoux de ma femme! m'écriai-je, elle me pardonnera ! Je n'avais pas trop préjugé de sa bonté ; Clara entendit en pleurant le récit de mes fautes; je promis de les lui faire oublier; un sourire céleste me fit renaître au bonheur et à l'espérance.

» Au bonheur et à l'espérance !. . . et j'ai vu mourir dans les bras de ma femme mon jeune fils, premier gage de notre amour! et j'ai compté les derniers soupirs de Clara, et j'ai perdu dans trois mois les seuls objets qui m'attachaient à ce monde! Isolé sur la terre, je voulais quitter cette ville affreuse, tombeau de tout ce qui me fut cher; je voulais porter mes pas vers ces régions lointaines au delà de l'océan; mais, condamné par la justice des hommes à payer ce que je n'ai pas, ce que je n'aurai jamais, je languis ici, sans consolations, sans ressources, sans espérance. »

A l'ouest de Marseille, sur les bords de la mer, au milieu d'un champ sablonneux, s'élève une petite maison de campagne, protégée par une haie de tamaris contre les invasions des ondes et la fureur des autans. C'est là qu'

Un bon mari^ sa femme et deux jolis enfants. Coulent en paix leurs jours dms le simple héritage Où, paisibles comme eux^ vécurent leurs parents.

M. Bonnard, c'est le nom du bon mari, ne connaît que deux plaisirs dans le monde : la pêche et la chasse. Levé dès l'aube matinale, il poursuit sur la colline des oiseaux plus lestes que lui, et le soir, escorté de sa famille, et muni de la ligne flexible, il va offrir aux poissons un appât bien souvent dédaigné. M. Bonnard a eu dans sa jeunesse un goût très-vif pour le théâtre ; ce goût le tient encore aujourd'hui. Il chante assez faux les airs de la Belle Arsène, d'Orphée et d'Armide; il épouvante, après chaque repas, les échos voisins, en leur jetant des tirades de VHonnêtt criminel et de Béverley, et il laisse passer rarement une semaine sans raconter la catastrophe marseillaise de Zémire et Azor, où il reçut un coup de fusil, dont il montre la cicatrice à ses enfants, comme une preuve de la valeur paternelle. Madame Bonnard, épouse prévenante, lui ménage depuis vingt ans une surprise agréable, la veille de

Saint- Valentin, patron de M. Bonnard; indépendamment de la douzaine de fusées obligées, elle fait dresser dahs une chambre obscure un théâtre, dont elle confie la direction privilégiée à son neveu, M. Martineau, jeune homme fou de spectacle, qui a fait un mélodrame sifflé ^t deux vaudevilles inédits. M. Martineau s'est donc rendu, cette année, à la bastide de M. Bonnard, quinze jours avant la Saint- Valentin ; il avait amené six jeunes gens de ses amis, qu'il présenta à madame Bonnard comme d'excellents amateurs en tout genre. La première soirée fut consacrée à choisir les pièces qui devaient composer le spectacle de famille ; M. Martineau et sa troupe déployèrent une grande érudition; on parcourut tout le répertoire du Théâtre- Français sans trouver un ouvrage convenable : les comédies en cinq actes étaient trop longues ; en un acte, trop courtes ; on se serait bien décidé pour les pièces en trois actes, mais les plus saillantes avaient au moins deux rôles de femmes, et madame Bonnard n'avait qu'une seule nièce à la disposition de la société. M. Martineau voulut enfin fixer l'indécision des amateurs en faveur du Mercure galant; il se chargeait de supprimer une femme, et de remplir celte lacune par des vers de sa façon. L'assemblée agréa l'offre, d'une voix unanime. Il fallait encore une petite tragédie ; un premier rôle de dix-sept ans ne manqua pas de proposer Zaïre. — Ah ! ne me parlez pas de votre Zaïre, s'écria madame Bonnard ; vous ignorez donc la scène de l'an dernier?... Eh bien! je vais la raconter. Alors madame Bonnard apprit aux six amateurs que sa nièce avait attrapé une entorse en tombant sans précaution au cinquième acte, et que le premier commis de M. d'Alban, qui jouait Orosmane, avait failU se tuer en

se poignardant avec le couteau de chasse de son mari ; M. Bonnard, qui soufflait la pièce en pleurant, s'était élancé sur le théâtre, avait relevé sa nièce, tancé vertement Orosmane, et protesté qu'on ne jouerait plus chez lui que des tragédies où personne ne meurt. M. Martineau, qui avait joué Nérestan le jour de l'entorse, confirma l'authenticilé de l'anecdote, et dit aux amateurs de réfléchir un instant pour chercher une tragédie où le sang ne doit couler que derrière la toile du fond. On pensait depuis un quart d'heure sans rien trouver, lorsqu'une grosse voix extérieure cria : Philoctète.

Tout le conseil délibérant s'étonna de ne l'avoir pas plus tôt deviné. — J'y avais bien pensé, moi, dit un petit amateur; mais les costumes, la décoration... — Bah! bahl reprit M. Martineau, nous avons tout ce qu'il faut, Philoctèle est adopté... Tu me menaces, traître.,. Je joue Philoctète, c'est mon rôle... A la proue, à la poupe.... Vous, Alphonse, vous jouerez Pyrrhus.

Nous voici daus Lemnos, dans cette île sauvage...

Et vous qui êtes un vieux routier, Victorin, vous vous chargerez d'Ulysse.

Ou je te fais sur Ibeure enlever de ces lieux.

Ainsi, messieurs, nous ferons après-demain une répétition avec la brochure; ne manquez pas de venir à six heures, en sortant de la Bourse. Madame Bonnard les pria de tenir le secret envers son mari...— Gomment, dit M. Martineau, n'est-ce pas lui qui tantôt a crié?...— Oui, mais fl est toujours censé ignorer ce qui se passe. — Les amateurs pro-

£96 UxN THEATRE BOURGEOIS

mirent de garder le secret de la comédie, et ils sortirent en déclamant, sans prendre congé de M. Bonnard, qui était encore censé ne pas les avoir vus.

On fut exact au rendez-vous de la répétition. Mademoiselle Amélie, nièce de M. Bonnard, attendait ses camarades, la brochure à la main ; elle courut annoncer à sa tante leur arrivée, et elle prit ensuite un grand air d'indifférence. M. Victorin lui dit, en l'abordant.— C'est mademoiselle qui aura la bonté de... — Je n'en sais rien, monsieur; adressez-vous à ma tante. M. Victorin se retourna vers ses amis. — Messieurs, leur dit-il, notre jeune première n'a pas Tair fort aimable. — Laissez -moi faire, dit Martineau , je vais lui parler, moi ; vous allez voir. Il s'avança tout courbé et présentant une brochure à mademoiseUe Amélie : — Voici le Mercure galant mis en scène par moi; daignez l'accepter.

— Je n'accepte rien, monsieur; et elle se leva, poussa la porte en sortant et disparut. M. Martineau dit alors, sans s'émouvoir : — Allons, nous commencerons par la tragédie; Ulysse et Pyrrhus, commencez. — Ma foi, dit Pyrrhus, c'est fort inutile ; nous ne savons pas un mot de notre rôle ; c'était aujourd'hui courrier du Languedoc. — Il s'agit bien du Languedoc, s'écria Martineau ; Philoctète passe avant tout.

— Oh! dit Ulysse, je ne suis pas assez fin pour déclamer un rôle sans l'avoir lu; il faut ajourner la répétition. — Cela prend une mauvaise tournure, observa tristement madame Bonnard. — Du tout, reprit Martineau; c'est un retard de deux jours au plus; répétons le Mercure galant; appelez votre nièce, madame. On l'appela vingt fois, elle ne vint pas. Répélon^ sans la nièce, dit Martineau; je vais déclamer la scène du œucou. La scène du œucou déplut à madame Bonnard ; elle blâma son régisseur d'avoir adopté

cette pièce, et le pria d'en choisir une autre, par égard pour son mari. — Allons, crièrent tous les amateurs à la fois, maintenant que nous avons acheté les brochures! — Vous les revendrez, repartit aigrement madame Bonnard. —Mais croyez-vous tout de bon, dit Martineau, que votre mari se formaliserait?... — Comment, vous ne le connaissez pas; il croirait qu'on l'a fait à dessein, et que j'ai trempé dans le complot.— Tous les amateurs sortirent un à un sous différents prétextes et allèrent délibérer sur la terrasse ; Martineau les suivit, les harangua, et ne put les faire consentir à rentrer dans le salon; ils prirent le chemin de la ville. Deux jours s'écoulent, et les amateurs ne paraissent pas ; madame Bonnard tremble, sa nièce pleure ; enfin, vers la fin du troisième, la troupe dramatique arrive en carriole ; M. Martineau avait calmé les esprits ; cocher de l'équipage, il s'élance le premier par-dessus le cheval en criant : Nous apportons les costumes,— Dieu soit béni î répond madame Bonnard en l'embrassant, ils apportent les costumes!... Alors un des acteurs ouvre les caissons de la carriole, et jette sur le gazon deux coupons de drap bleu barbeau, pour Ulysse et Pyrrhus, trois casques de sapeurs-pompiers, pour le triumvirat grec ; trois paires de cothurnes, jadis bottines, et deux sabres de cavalerie.— Ces pauvres enfants, dit madame Bonnard, en faisant l'inventaire des effets tragiques, quelle peine ils doivent avoir prise, peur se procurer tout cela ! — J'ai couru tout hier, dit Martineau , j'ai manqué la Bourse !— J'ai manqué une affaire de cent mil]< rôles! dit Pyrrhus. — Vous êtes charmant, s'écria madame Bonnard; allons à la répétition!... A propos, quelle comédie jouerons-nous, monsieur Martineau 'i—Les Étourdis ou le Mort supposé ; je joue Folleville.

Des billets tant qu'on veut, point de lettres de change.

Vous me verrez...— Combien y a- t-il de femmes ?— Deux, une nièce et une hôtesse bavarde ; vous devriez vous charger de l'hôtesse. — Mais pourquoi pas? — Boni voilà qui va bien... Mes amis, nous avons l'hôtesse... et madame Bonnard fut portée en triomphe jusqu'au salon des répétitions. Là, Martineau quitta son chapeau, prit un casque, se drapa et déclama ; Ulysse et Pyrrhus Fimitèrent ; Amélie lut son rôle de JuUe à haute voix; les autres acteurs de la comédie, étendus sur le sopha, débitèrent aussi leurs rôles.

M. Bonnard, qui hsait Y Indicateur dans la pièce voisine, envoya sa servante prier la société de crier plus bas. Ulysse mit la servante à la porte sans écouter le message, et tous les acteurs crièrent vingt fois plus fort.

On fit trois répétitions dans ce genre; M. Martineau recommandait, chaque soir, à ses amis d'étudier leurs rôles ; il fut affligé d'une extinction de voix, et les rôles furent toujours néghgés jusqu'à la veille du grand jour. Le salon où le théâtre devait être élevé offrit alors l'aspect d'un atelier de menuiserie. M. Martineau, inondé de sueur, prenait tour à tour le rabot, la scie, le compas et le pinceau ; il faisait des coulisses de salon avec la draperie du lit nuptial de M. Bonnard; il peignait sur papier des portes et des fenêtres ; il restaurait les toiles délabrées, et recevait à chaque instant les félicitations de madame Bonnard, qui suivait de l'œil les progrès de l'édifice dramaiique. Enfin, le jour désiré a lui ; le théâtre est achevé, on vient de placer les bancs pour le public; toutes les figures sont radieuses. M. Bonnard, en habit marron, en culotte de salin, debout sur la terrasse, succombe sous le poids des compliments

dont l'accablent les personnes invitées ; la campagne est au pillage, tous les voisins de deux lieues à la ronde pénètrent dans les vignobles et les vergers. En vain M. Bonnard a-t-il placé à son portail un garde champêtre; la consigne de la sentinelle est violée, on franchit les murs, les halliers, les ravins, on veut voir gratis Philoctète et les Étourdis.

Cependant les acteurs sont prêts, le souffleur est à son poste ; nie de Lemnos est éclairée par six lampions ; la clarinette et le violon exécutent déjà l'ouverture du Calife; les spectateurs élus ont rempli le salon, les autres insultent M. Bonnard à la porte... Ulysse et Pyrrhus entrent en scène, et prient le public de se taire et d'écouter ; le calme renaît, et la tragédie commence. Six jeunes gens appuyés sur leur jonc et contre la muraille, amateurs zélés de tragédies, expriment leur mécontentement à chaque vers que prononce l'acteur bourgeois ; ils regardent les décors en pitié, font de mauvaises plaisanteries sur M. Martineau, et communiquent leur gaieté turbulente à toute la compagnie. Ulysse et Pyrrhus se troublent et perdent la mémoire. L'imperturbable Martineau sort de sa caverne, et frappant le plancher de son pied malade : — Je vous l'avais bien dit, s'écrie-t-il, que vous resteriez sur vos dents ; nous n'avons pas faitune bonne répétition !— Pyrrhus prend l'apostrophe en mauvaise part, se fâche et donne sa démission ; Ulysse suit son collègue, et Martineau, resté seul, salue le public, et le prie d'excuser l'impoHtesse de ces messieurs. On baisse le rideau, et les acteurs montent aux appartements pour se préparer à la comédie. Après un entr'acte d'une heure, qui a poussé à bout la patience des invités, on voit paraître les Étourdis. Martineau remplit la scène, il affermit

le courage de l'un, la mémoire de l'autre; il donne l'exemple de l'assurance et du sang-froid : — Allons, mes amis, nous avons Jjien débuté... Bravo! mademoiselle Amélie, vous jouez comme un ange... Ah! madame Bonnard, quel plaisir vous avez fait dans voire première scène!... Enfin, à force de conseils et d'encouragements, le jeune directeur voit arriver la fin de la comédie, et tombe dans les bras de M. Bonnard, qui le félicite au nom de la société. Cependant, la société désertait le salon en silence, el chacun disait en sortant, à quelques variations près : « Il valait bien la peine de faire deux lieues pour voir ces originaux, »

ALBERT DE KERBRIANT

Devant la rade de Toulon, et sur le versant occidental de cette crête de montagnes qui lie le pic de Coudon aux gorges d'Ollioules, on rencontre à chaque plateau les plus charmantes maisons de campagne qui soient en Provence; elles ont toutes le même point de vue, la mer, la rade, les vaisseaux, c'est-à-dire le tableau le plus riant et le plus varié. Dans les soirées de la belle saison, les familles se rassemblent sur les terrasses de ces petites villas, et se dédommagent de la chaleur accablante du jour par la fraîcheur qui monte de la mer aux approches de la nuit.

Les premières étoiles de la veillée de la Saint- Jean 183. .. venaient de se lever sur la crête grise et nue de Coudon , lorsque, dans le silence de la campagne, un coup de canon retentit, et s'éteignit d'échos en échos, de la colline de Lamalgue dans les profondeurs du val d'Ollioules. Un mouvement électrique de terreur courut avec les échos, et troubla les veillées de la plus longue et de la plus belle des nuits d'été.

Partout sur les terrasses où causaient les jeunes femmes et les jeunes gens, on entendait ce cri : C'est un galérien évadé I n semble alors que chaque famille isolée va voir tomber au milieu d'elle quelque tigre à face humaine échappé à la ménagerie de l'arsenal de Toulon.

302 ALBERT DE KERBRIANT

Si quelque observateur avait pu suivre au vol cette longue traînée d'effroi , qui courut de visage en visage à travers les veillées de la Saint-Jean, il aurait remarqué avec surprise la sérénité d'une seule famille, assise sous une treille, entre la rade et la montagne de Six -Fours. Cette sécurité de quelques personnes au milieu de la terreur générale était pourtant facile à expliquer. Depuis quelques jours, madame de Mellan et sa fille Anna étaient arrivées de New-York à Toulon pour terminer une importante affaire de famille, et elles avaient loué une jolie maison de campagne à peu de distance de la mer et du grand chemin. Un vieux domestique et deux femmes de chambre créoles étaient assis sur la terrasse avec les deux dames, lorsque le coup de canon retentit. Personne ne pouvant donner à ces étrangères l'explication de ce signal d'alarme, elles le regardèrent comme un accident fort naturel dans une ville de guerre, et elles n'interrompirent pas même leur conversation.

L'aveugle hasard, ou pour mieux dire l'intelligent conducteur de la fatalité poussa le galérien évadé dans la direction de la campagne habitée par madame de Mellan. C'était un homme qui a laissé un nom illustre dans le pandèmonium du crime; c'était le fameux Cardan, flétri et condamné pour bigaîuie compliquée de faux. Il avait mis deux mois à scier l'anneau de fer qui le liait à son camarade, et un jour que celui-ci dormait au soleil, dans le chantier du Mourillon, Cardan rompit le dernier fil de l'anneau et s'évada. Le camarade, après un très-court sommeil escroqué à la vigilance du garde, se vit seul et se blottit dans une caverne de poutres et de planches, pour s'évader à son tour au moment propice ; mais on le décou-

ALBERT DE KERBRIANT 303

vrit le lendemain. Ce ne fut qu'à la nuit clause que l'on s'aperçut de la fuite de Cardan.

Ce célèbre forçat était âgé de trente ans, il en avait passé quatre au bagne ; sa taille haute et bien prise, ses manières distinguées, sa figure pâle et fière, annonçaient un criminel de bonne compagnie, avant que la veste rouge qui nivelle tous les rangs eût caché l'homme comme il faut sous l'enveloppe du galérien. Celte nuit-là Cardan ne portait que le pantalon de coutil ; il avait jeté sa veste aux orties ; agile et vigoureux, ses bonds ressemblaient plutôt au vol d'un oiseau ou aux élans de la panthère qu'à la marche précipitée de l'homme. Arrivé sous les grands arbres de la maison de madame de Mellan, il jugea le terrain avec cet instinct subtil que la nature donne à l'être feuve, et grimpant comme un mandrille, le long d'un pieu renversé sur la façade de derrière, il entra dans les appartements du premier étage; et, cinq minutes écoulées, il avait tout ^ isité, tout vu dans les ténèbres, comme s'il se fût éclairé à la flamme de ses cheveux rouges ou de ses yeux.

Si cette espèce d'hommes apphquait au bien les facultés puissantes qu'elle applique au mal , le genre humain serait bientôt régénéré.

Cardan trouva quelques piles d'écus dans un secrétaire et il les serra dans les premières feuilles de papier qu'il sentit grincer sous sa main. Il se contenta de cette petiîe somme, suffisante pour les besoins urgents, et d'un bond il sauta de la croisée dans la terre labourée du jardin.

Aux premières lueurs de l'aube, il avait atteint le pic volcanique d'Évenos, qui mêle sa lave éteinte aux nuages.

Là, il acheta la défroque d'un berger et quelques mou-

304 ALBERT DE KERBRIANT

tons, et, par des sentiers de chèvre» il descendit, le bâton à la main, dans la plaine du Bausset.

Sachant qu'une grande roule mène toujours à une grande ville, Cardan suivit ce blanc et long ruban qui serpente de la chapelle Sainte-Anne à la plaine de Cuges, et, chemin faisant, il saluait les gendarmes qui conduisaient les réfractaires, les marins en congé, les soldais arrivant d'Afrique, les saltimbanques et les orgues de Barbarie, tout ce curieux personnel de piétons qui peuple la route de Toulon à Marseille.

Il entra, protégé par la nuit, à Marseille, après avoir abandonné ses moutons, et prit une chambre modeste dans la rue du Baignoir, où on loge à pied et à cheval, mais surtout à pied.

En déroulant ses écus à la lueur d'une chandelle, il découvrit que les enveloppes étaient deux lettres, et il se mit machinalement à les lire par désœuvrement. Cette lecture, commencée avec insouciance, contracta bientôt les muscles de la face de Cardan et leur donna une expression singulière II se leva, le front penché, les yeux fixes, le poing serré , comme un bandit habitué à tous les crimes , et qui découvre , par subite inspiration , le moyen d'en commettre un nouveau. Les scélérats ont aussi leurs illuminations soudaines, et dans leur cerveau toujours en activité, un plan infernal éclate tout armé de ses noirceurs et de ses pièges victorieux.

Ces deux lettres étaient fort longues, l'une était datée de l'ile Bourbon, l'autre du cap de Bonne-Espérance. Elles rempUraient ici trop d'espace ; il nous suffira de les analyser en peu de mots et de les réduire à leur plus simple expression. Ce résumé sera court.

ALBERT DE KEKbKlANT 305

Madame de Mellan, veuve depuis dix-huit mois, avait quitté New-York où elle avait perdu son mari , et rentrait en Europe après vingt ans d'absence. Le désir de revoir son pays n'était pour rien dans ce voyage. M. de Mellan , né en Bretagne, était redevable de sa grande fortune à son ami M. de Kerbriant, gentilhomme ruiné par la révolution et non indemnisé. M. de Kerbriant avait un fils unique nommé Albert; ce jeune homme, n'ayant rien à espérer dans l'héritage d'une famille pauvre, s'était voué de bonne heure à la profession de marin ; mais il n'avait pas malheureusement cette santé robuste que demande le service de la mer. M. de Mellan, à son lit de mort, fit une disposition suprême qui réglait le mariage de sa fille avec le fils de son bienfaiteur, à des conditions si généreuses qu'elles acquittaient noblement la dette de la reconnaissance. La veuve , madame de Mellan , se soumit aveuglément aux dernières volontés de son mari ; elle entama une correspondance avec Albert de Kerbriant, et ne trouva dans ce jeune homme qu'un empressement bien naturel à remplir la clause testamentaire du père d'Anna. Il fut donc convenu que les deux familles se réuniraient à Toulon vers le mois de juillet, époque à laquelle Albert de Kerbriant arriverait de Pondichéry, sur un vaisseau de l'État, et que le mariage du jeune officier et d'Anna serait célébré sans retard. Madame de Mellan et sa fille étaient arrivées les premières à ce rendez-vous donné à travers l'Océan.

Un petit billet attaché à l'une de ses lettres annonçait la mort de M. de Kerbriant. Ce billet n'était pas de la main de son fils Albert, et il portait le timbre de Nantes.

Cardan conçut alors, après une longue méditation, une de ces idées extravagantes que le seul génie du mal peut

306 ALBERT DE KERBRIANT

faire réussir à l'aide d'infernales combinaisons. D'abord, il ne quitta pas subitement son costume indigent, de peur qu'une trop prompte métamorphose ne le compromît aux yeux de l'aubergiste ; il se transforma pièce à pièce, achetant et revêtant en détail sa nouvelle toilette, puis il se logea dans une hôtellerie plus distinguée, ayant eu soin de déguiser non-seulement la couleur de ses cheveux et de son teint, mais encore sa taille, sa démarche et sa voix. Sûr de dépister les limiers de la police, il se mit en quête de trouver un ami digne de lui, dans un de ces repaires d'eau-de-vie et de tabac que les grandes villes recèlent honteusement, à l'ombre des plus hideux quartiers.

Lavater et Gall sont deux enfants auprès d'un forçat évadé de Toulon. Celui-ci est doué, pour reconnaître un de ses pairs, d'un sixième sens, qui est l'odorat du crime. Cardan remarqua, dans un antre alcoolique du vieux Marseille, un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, d'une figure pâle et nerveuse, avec des yeux d'un vert mat, ayant dans la nonchalance de son maintien tous les symptômes de l'horreur du travail, et dans son regard les reflets des mauvaises passions. Le costume de cet être annonçait, sous son délabrement, une certaine aisance, que la paresse dévasta; chaque pièce de ses vêtements avait joué un rôle aux potences d'un tailleur en renom, à une date oubliée par le Journal des Modes. Mais ce qui surtout trahissait une misère fétide et une paresse incurable, c'était une de ces cravates fondues en charpie grasse, et

Dont la ganse impuissante Dissimule si mal une chemise absente.

Pardon, si je me cite moi-môme pour compléter ce signalement.

ALBERT DE KERBRIANT 307

Cardan se lia bientôt, par la sympathie de quelques petits verres d'eau-de-mort, avec cet homme, et il ne tarda pas à reconnaître dans ce nouvel ami une de ces organisations indolentes même pour le crime, et qui ne peuvent se rendre coupables que par l'influence extérieure d'un pouvoir dominateur. Cependant, l'habile galérien employa plusieurs jours à sonder cet homme avant de l'élever à la dignité d'un complice, et lorsqu'il crut devoir arriver à la confidence, après quelques largesses d'écus de cinq francs, il lui dévoila ses plans. Dès ce moment, l'un de ces deux misérables fat, un esclave aveugle, et l'autre un maître souverain.

Pour mener l'entreprise à bien, il manquait à Cardan une somme d'argent plus forte que celle qu'il avait volée dans le secrétaire de madame de Mellan, et qui d'ailleurs était presque épuisée. Cet obstacle fut bientôt vaincu. Les changeurs de Marseille ne sont pas inexpugnables comme leurs confrères de Paris : ils étalent trop négligemment, et toujours à la portée d'une main adroite d'escamoteur, leurs doubles napoléons et leurs piastres espagnoles. Cardan, qui rendait au besoin ses doigts invisibles, en changeant deux louis chez un de ces marchands d'or, enleva deux rouleaux avec tout le talent d'un pi-estidigitateur de profession ou d'un jongleur indien. Avec ce renfort métallique, il se sentait de force à conquérir le Pérou.

Le complice créé par Cardan se nommait Valentin Proghère. Il ne conserva que son prénom en devenant le valet de chambre de Cardan, devenu lui-même M. Albert de Kerbriant. La mission que Proghère reçut était fort délicate à remplir, malgré les lumineuses instructions reçues de la bouche du maître. Il s'agissait de se rendre en pré-

308 ALBERT DE KERBRIANT

curseur à la campagne de madame de Mellan, et de sonder adroitement le terrain avant de commencer le drame sans péril pour l'auteur.

Proghère, vêtu en domestique de confiance de bonne maison, partit pour Toulon, et, arrivé dans cette ville, il s'embarqua sur un petit canot et descendit devant la campagne de madame de Mellan un peu avant le coucher du soleil. Il joua parfaitement son rôle ; il annonça aux dames que M. Albert de Kerbriant était arrivé à Nantes sur vaisseau marchand parti du cap de Bonne-Espérance; que les fatigues de la mer l'avaient forcé de donner sa démission plutôt qu'il ne l'aurait voulu, et qu'il s'en revenait des Indes simple bourgeois, indépendant du service militaire, et résolu de fixer sa résidence au choix des dames de Mellan.

Pendant l'entretien, Proghère se tenait debout sur la terrasse, tout prêt à s'élancer en trois bonds dans la campagne si le moindre éclair de méfiance paraissait sur le visage des dames. Cette précaution fut inutile. Madame de Mellan était une bonne femme qui avait passé toute sa vie dans une habitation patriarcale des savanes du nouveau monde : elle ajouta foi plénière à tout ce que lui contait le précurseur de son gendre futur, et dans l'ivresse de sa joie, elle embrassa tendrement sa fille, déjà tout émue à l'idée d'un mariage si précipité.

Le lendemain, à trois heures après midi, un grand bruit de roues et le claquement d'un fouet de postillon annoncèrent l'arrivée d'une chaise de poste dans la grande allée de la campagne.

— C'est M. de Kerbriant, mon maître, dit Proghère, je reconnais sa chaise.

Un jeune homme, vêtu de noir et de la tournure la plus

ALBERT DE KERBRIANT 309

distinguée, sauta lestement de la voiture sur la terrasse, et comme suffoqué par des sanglots de joie, il précipita ses lèvres sui les mains de madame de Mellan. Cardan était si merveilleusement déguisé, que Proghère s'alarma un instant, car il ne le reconnut pas.

Le forçat évadé s'inclina devant mademoiselle Anna, et lui dit cette phrase, préparée pendant quatorze lieues de poste :

— Je bénis la mémoire ûe votre père, de cet homme généreux qui m'a choisi pour son gendre; mais je suis heureux de vous dire, mademoiselle, qu'après mon voyage autour du monde, c'est vous que j'aurais choisie pour compagne aujourd'hui.

Ces paroles furent suivies du long silence qui arrive toujours après les émotions profondes ; mais lorsqu'on eut accordé à de tristes souvenirs une part raisonnable de douleur muette, la conversation prit insensiblement une allure vive et gaie, surtout au moment du repas. Cardan fit preuve d'un tact exquis aux yeux des dames en parlant de toute chose, excepté de son mariage. Il raconta en détail son voyage qu'il avait appris la veille sur une mappemonde, entremêlant son récit de tous les termes techniques de marine qu'il avait trouvés dans les livres spéciaux. A la fin, il prit une pose et un accent mélancoliques, et dit :

— J'ai fait cinq mille heues, j'ai visité les cinq parties du monde, j'ai vu tous les peuples, et j'ai reconnu par cette expérience de vieillard qu'un pareil voyage donne à un jeune homme, j'ai reconnu que le bonheur, s'il existe, doit se rencontrer seulement au sein des devoirs domestiques, loin du monde, et dans une famille isolée, faite de parents et d'amis.

310 ALBERT DE KERBRIANT

Madame de Mellan serra les mains de Cardan, et sa pantomime exprimait tout le bonheur qu'elle éprouvait d'entendre de si beaux sentiments dans la bouche de son gendre.

Par une transition habilement ménagée, Cardan amena sa future belle-mère à prendre une détermination fort importante pour lui. Il raconta de prétendus démêlés qu'il avait eus à Nantes avec de jeunes officiers, ses anciens camarades, qui venaient de lui reprocher ce qu'ils appelaient sa désertion en termes assez vifs pour provoquer une affaire d'honneur.

— Je ne crains pas une rencontre de ce genre, ajoutat-il, on le sait; mais il est toujours désolant de croiser l'épée avec de vieux amis qui envisagent ma démission avec tant d'injustice. J'aime mieux leur laisser le loisir de réfléchir sur leurs procédés. Lorsque mon commandant, qui me connaît, sera de retour dans un port de France, il plaidera ma cause mieux que moi. Aussi, j'ai bien résolu de ne pas me montrer à Toulon, et d'éviter des désagréments qui peuvent avoir des suites sérieuses et déplorables. Si ma belle-mère y consent, nous ferons quelque petit voyage dans l'intérieur, ou en Italie ou en Espagne, à son choix; et, quand nous rentrerons en France, ma conduite aura déjà été justifiée par mes camarades arrivés des Indes, et mes injustes amis n'auront que des excuses à m'offrir.

Tout cela fut dit d'un ton simple et naturel qui aurait trompé les plus habiles. La bonne et naïve madame de Mellan s'alarma tellement, pour sa fille surtout, à l'idée de ces querelles d'honneur, qu'elle proposa la première d'abandonner le territoire d'une ville où son gendre avait

ALBERT DE KERBRIANT 311

eu trop de relations pour ne pas trouver un ennemi et un injuste duel. La campagne même où elle s'était retirée n'était pas une garantie contre ses alarmes maternelles, puisque toutes les résidences voisines étaient peuplées de famJUes de marins qui échangeaient des visites dans les soirées de la belle saison.

Cardan ne témoigna aucun empressement de quitter sur-le-champ la campagne de Toulon; mais ce calme, fort bien joué, ne servit qu'à redoubler les craintes de madame de Mellan, qui se crut obligée de faire violence a son gendre futur pour le décider à entreprendre un voyage ; puis, tirant à part le galérien, elle lui dit en montrant Anna :

— Celte pauvre enfant est bien timide ; elle n'ose vous regarder en face ; il faut voyager quelque temps ensemble pour lui donner un peu de hardiesse. Rien ne mûrit promptement les liaisons comme un voyage; on est de vieux amis au bout d'un mois. Nous sommes indépendants de tout le monde, vous et moi, n'est-ce pas? vous pouvez épouser ma fille en Espagne, en Italie, comme en France, comme partout. Ainsi, commençons par mettre notre esprit en repos et partons.

Cardan s'inclina de l'air d'un homme qui se résigne, et il dit :

— Je ne veux pas refuser à ma belle-mère le premier service qu'elle me demande ; partons.

Dans les dispositions de départ qui furent faites entre Cardan et la bonne veuve, il fut convenu que Proghère, le prétendu valet de chambre, resterait à la campagne pour soigner les bagages et les petites affaires domestiques laissées en souffrance, et qu'on lui laisserait une certaine

815 ALBERT DE KERBRIANT

somme d'argent pour les dépenses prévues et imprévues.

Le lendemain, avant l'aube, madame de Mellan, sa fille et le galérien partirent en poste pour Marseille. Cardan se procura dans cette ville un passe-port pour l'Espagne, et, quelques jours après, il descendait, avec les deux dames ses victimes, à l'hôtel des Asturies, à Barcelone.

Les annales du crime offrent peu d'exemples d'une histoire où l'incroyable joue un plus grand rôle. Au reste, si ces événements n'étaient pas extraordinaires, ils ne seraient pas racontés.

Deux semaines environ après le départ de madame de Mellan, le jeune Albert de Kerbriant débarquait sur le quai de Toulon, devant l'hôtel de ville, et, sans se donner le temps de quitter les habits qu'il rapportait des Indes, il courait à la recherche de madame de 3Iellan. Aux bureaux de la poste, on lui indiqua la campagne, et notre marin sauta sur le premier cheval de louage et s'y rendit en trois élans de galop.

Arriver des Indes avec la riante perspective d'un mariage millionnaire improvisé, toucher la terre, voir la maison qu'habite la jeune fille inconnue et adorée, tout cela n'arrive qu'une fois dans ce monde : aussi, je crois qu'il n'y a rien de plus doux. Le jeune Albert tressaillit ù. la Yue de cette treille italienne, qui laissait apercevoir ù travers ses pampres des nuages de cheveux et de mousseline blanche : là était sa famille future, son bonheur, sa fortune, son avenir. Il se précipita de cheval à l'extrémité de l'avenue, et, arrivé sur la terrasse dans une agitation extraordinaire, il prononça le nom de madame de Mellan et le sien. Cn groupe de dames et de jeunes gens se leva silencieusement au cri d'introduction du jeune homme, et

ALBERT DE KERBRIANT 313

tous les regards stupéfaits interrogèrent ce nouveau venu que personne ne connaissait.

Un instant étourdi par cette réception étrange, Albc:: de Kerbriant pensa qu'il s'était trompé de maison, et il s'excusa en ces termes :

— Pardon, mesdames, j'ai fait fausse route; ce n'est pas étonnant, il y a tant de maisons de campagne dans cette plaine sans rues et sans numéros, que j'ai pris celle-ci pour une autre : pourtant on m'avait donné d'excellentes indications.

Une dame d'un âge mûr prit la parole et dit au marin :

— Peut-être vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, nous n'habitons cette maison de campagne que depuis la semaine dernière : c'est bien madame de Mellan qui était ici avant nous ; les fermiers nous l'ont dit, et ils vous le diront comme moi.

— Madame de Mellan est donc rentrée en ville ? demanda le jeune homme agité par un pressentiment sinistre.

— Non, monsieur; elle est partie en chaise de poste avec sa fille et son gendre.

— Son gendre ! s'écria le marin avec une voix surnaturelle.

— Son gendre, ou du moins le jeune homme qui doit épouser sa fille Anna.

Albert de Kerbriant fit un énergique appel à sa force morale, et, honteux de donner son émotion en spectacle à des étrangers, il se composa un visage, un organe et un maintien calmes, et dit :

— Excusez-moi, madame, si j'entre ici dans des détails qui peuvent vous paraître indiscrets; encore une question,

B14 ALBERT DE KERBRIANT

s'il VOUS plaît : Auriez-vous entendu prononcer le nom de ce gendre, de ce jeune homme qui doit épouser mademoiselle Anna de Mellan ?

— Oii I c'est un nom bien connu ici, dans cette maison; les femmes de chambre l'ont assez répété aux fermiers et aux fermières des environs : Mademoiselle Anna épouse M. Albert de Kerbriant.

— Je le savais!... dit le véritable Albert.

— Vous voyez donc, monsieur, que nous sommes instruits. A celte heure, le mariage doit être accompli.

— Avec M. de Kerbriant ! s'écria le jeune homme, d'une voix effrayante qui fit tressaillir les témoins de cette scène.

Toutes les têtes firent des signes affirmatifs.

— Avec M. de Kerbriant! répéta le malheureux Albert sur le même ton de désespoir ; vous voyez bien que c'est impossible î c'est moi qui suis Albert de Kerbriant et qui viens me marier avec Anna de Mellan ! Ceci est un mystère infernal ! Quelque bandit a intercepté mes lettres, a pris mon nom! Quelle révélation affreuse!

Et il s'assit lourdement sur la banquette de la treille en essuyant la sueur froide de^son front.

Une surexcitation de colère le remit bientôt fièrement sur ses pieds ; il comprit que toute sa raison, son calme de marin, son sang-froid d'homme lui étaient nécessaires pour découvrir et châtier un acte infâme, sans exemple dans la société. Il prit congé des dames de cette maison de campagne, en s'excusant d'avoir troublé leur solitude; il courut recueillir, aux environs, des renseignements de la bouche des fermiers, et quand il connut, par des rapports certains, l'heure, le jour et la voie de départ, il ne perdit pas un instant et il se jeta sur les traces du ravisseur.

ALBERT DE KERBRIANT 315

A Marseille, il courut tous les hôtels de luxe, et aux premières informations qu'il prit à l'hôtel des Empereurs, l'intelligent et l'agile Castel reconnut tout de suite les deux voyageuses et le voyageur ; il dit à Albert de Kerbriant que les trois personnes auxquelles il portait tant d'intérêt, avaient passé deux jours dans la maison, et qu'elles s'étaient embarquées pour Barcelone. Castel indiqua même le banquier où il avait conduit le faux Albert de Kerbriant, qui demandait une lettre de crédit de quinze mille francs pour sa belle-mère, dont il avait encore la procuration. Le jeune marin courut chez le notaire et le banquier désignés. Non-seulement les renseignements de Castel étaient vrais de tout point, mais Albert de Kerbriant reconnut encore chez le banquier sa propre signature, contrefaite avec un talent d'imitation qui révélait une main de galérien faussaire. Ce fut un trait de lumière pour le jeune homme. Il prit des chevaux de poste, et en moins de cinq heures il était à Toulon, chez M. le commissaire du bagne, qui lui annonça l'évasion de Cardan, bigame et faussaire ; il lui donna son signalement.

Albert, le soir même, partait pour Barcelone, muni d'autres instructions précieuses et d'une lettre pour le consul de France.

Il fallait suivre au vol cette horrible intrigue ; une minute perdue pouvait déterminer un malheur irréparable.

A peine débarqué à Barcelone, Albert de Kerbriant courut chez le consul. La nuit couvrait la ville; neuf hem'es sonnaient.

Le consul était au théâtre itaUen. Albert ne fit qu'un bond du consulat au théâtre ; on lui indiqua la loge du représentant de la France, il y entra, et, s'excusant de sa

316 ALBERT DE KERBRIANT

visite importune, il exhiba sa lettre d'introduction qui expliquait tout.

Le consul pria le jeune de Kerbriant de le suivre dans l'arrière-loge, pour causer sans témoins et sans auditeurs.

Voici l'affreuse confidence qu'Albert recueillit dans cet entretien :

— Un étranger d'un âge indéterminé, dit le consul, s'est présenté chez moi, il y a trois semaines environ, s'annonçant sous le nom d'Albert de Kerbriant. îl venait, disait-il, visiter l'Espagne avec sa future belle-mère et sa fiancée. A l'expiration très-prochaine de son deuil, il devait se marier. Les manières de cet homme m'ont paru étranges : c'était un mélange de bon ton étudié, de langage noble et d'habitudes et d'expressions vulgaires. Il avait dans ses poses un calme d'emprunt, contrarié par des élancements nerveux. Il me rendait une visite, disait-il, pour me présenter ses hommages d'abord, et ensuite pour me consulter sur les formes à suivre dans les mariages en pays étranger. Je lui ai donné toutes les explications qu'il a paru désirer. Depuis cette visite, je l'ai revu deux fois, et ce soir, si vous voulez le voir, il est en loge avec ces dames, presque en face de nous, à l'amphithéâtre. Le signalement que vous m'avez donné de cet étranger est frappant d'exactitude, avec cette différence pourtant que ses cheveux sont noirs et abondants, au lieu d'être blonds et courts ; mais c'est sans doute une supercherie de coiffure qu'il sera fort aisé de découvrir.

Albert de Kerbriant pria le consul de vouloir bien lui accorder une place dans sa loge, et un instant après il occupait son poste d'observation.

Du premier coup d'œil il Jugea la moralité de cet homme

ALBERT DE KERBRIANT £17

qui, ne se doutant pas qu'un regard scrutateur était fixé sur Iv/i', gardait une immobilité sombre, et semblait n'appartenir que de corps à ce monde enthousiaste qui applaudissait un duo italien. Cardan, vêtu de noir, avec sa figure couverte de cette pâleur cuivrée, fard du galérien, avec son œil fixe, son front déprimé, ses narines convulsives, ressemblait à un être surnaturel, dégagé de toute préoccupation frivole, et méditant quelque projet conseillé par l'enfer. A côté de lui, comme contraste, s'épanouissait, dans sa naïve joie de jeune fille, Anna de Mellan ; on aurait cru voir une colombe ignorant le péril et posée sur le même rameau à côté d'un vautour. Albert de Kerbriant se leva au premier entr'acte, et saluant le consul du geste familier qui signifie : Au revoir dans l'instant, il se dirigea vers la loge du faussaire ravisseur. Le consul suivit Albert de loin.

Il frappa trois légers coups, la porte s'ouvrit, et d'une voix calme et distincte, il nomma M. Albert de Ker^ briant.

— C'est moi, monsieur, répondit Cardan.

— J'ai deux mots à vous dire en particulier, dit Albert. Cardan se leva, non sans trahir quelque émotion, et

sortit dans le couloir.

— C'est donc à monsieur Albert de Kerbriant que je parle? dit Albert.

— Certainement, monsieur, répondit le galérien avec une voix enrouée par un trouble subit.

— Vous êtes bien sûr de cela ?

— Voilà une singulière question ! dit Cardan avec un sourire sérieux..

318 ALBERT DE KERBRIANT

Albert saisit vivement les cheveux d'emprunt de Cardan, et la tête rasée du galérien se découvrit à nu.

— Tu es un bandit du bagne de Toulon 1

Cardan poussa un rugissement sourd, et tirant un poignard, il allait se débarrasser de ce foudroyant inconnu avant que cette scène eût d'autres acteurs, lorsque Albert, qui avait prévu le coup, saisit adroitement le galérien par le bras et la cravate, et l'incrusta sur le mur voisin en appelant à l'aide. Aux cris du marin, on accourut de toutes les loges voisines. Cardan, qui n'avait pas quitté son poignard, fut arrêté par des hommes de poUce, et Albert, se cramponnant avec une vigueur surhumaine au collet de son habit et au col de sa chemise, déchira linge et drap du même coup de griffe, et mit à nu l'épaule du galérien, flétrie par deux lettres sur une peau brûlée au soleil de Toulon. Un murmure d'horreur éclata de tous côtés ; mais Albert ne perdit pas son temps à raconter son histoire, il avait un plus pressant devoir à remphr.

Madame de Mellan et sa fille prêtaient l'oreille avec inquiétude aux bruits alarmants qui venaient des corridors, et elles n'osaient se hasarder dans cette foule curieuse qui les envahissait. Tout à coup, le consul de France, suivi d'un étranger vêtu de l'uniforme de notre marine royale, entra dans la loge de ces dames, et leur dit :

— Je vous prie d'accepter mon bras , mesdames, et de me suivre chez moi, c'est-à-dire chez vous, car ma maison est celle de tous les Français.

Madame de Mellan et sa fille, trop émues pour appro^ fondir tant d'incidents mystérieux, n'hésitèrent pas à suivre leur consul.

La veuve prit le bras d'Albert, et Anna le bras du consul.

ALBERT DE KERBRIANT 319

Aux clartés des candélabres, qui versent un grand jour sur le péristyle du théâtre, on distinguait aisément, comme en plein midi, un homme pâle et chauve, les épaules nues, entraîné par la police et hué par la foule.

— Mon Dieu! s'écria madame de Mellan, c'est Albert.

— Non, madame, lui dit le consul, cet homme n'est pas Albert de Kerbriant : c'est un bandit qui a ourdi contre vous et mademoiselle une trame abominable. C'est un galérien évadé du bagne de Toulon ; il est marqué sur l'épaule des lettres T. F., ainsi que vous pourrez le voir, si la foule nous permet de nous approcher de lui.

Un vif saisissement bouleversa toutes les facultés de madame de Mellan, et la parole lui fit défaut pour répondre.

Ce fut dans la maison du consul qu'il y eut un échange d'explications et de surprises, qui devait amener cette histoire à son dénoûment naturel et légitime. Tous les droits usurpés par le faussaire furent restitués au véritable Albert de Kerbriant.

L'émotion qui suivit cette orageuse soirée ne permit pas aux deux dames d'accueillir Albert de Kerbriant comme il méritait d'être accueilli , mais le lendemain, madame de Mellan et sa fille n'eurent pas assez d'éloges à donner à leur jeune et charmant libérateur; et ce jour même, à la table du consul de France , il fut arrêté que le mariage d'Anna et d'Albert serait célébré à l'église Sainl-Louis, à Toulon, et que l'amiral serait prié de signer au contrat.

Page 1