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Une histoire intime

Comme ce bruit est monotone et agaçant I Cette pendule ne peut-elle marquer les heures sans marteler ainsi mon pauvre tympan? Je la voudrais muette et immobile ! Ma solitude me rend triste, et ce grand salon est si désert. I-Iier, il ne l’était pas. Ma sœur, ma chère Louise, était assise là dans ce coin, dans ce fauteuil bleu, maintenant vide, et me donnait ses conseils. Elle me disait si doucement :

— Tu vas me remplacer auprès de notre père , tu vas être chargée de son bonheur. Penses-tu sérieusement à cela, Alix? .

J’y pensais et je le lui dis; j 'étais courageuse et résolue. Alors il me semblait que la tâche qui me revenait était facile, et, Louise partie, je la trouve lourde. La remplacer auprès de mon père, elle, si douce, si calme, si attentive, si intelligente! Le pourrai-je?

Pourquoi son mari a-t-il accepté cette place en Algé*

rie? pourquoi a-t-il exigé que sa femme et son enfant le rejoignissent sitôt? pourquoi suis-je aujourd’hui une fille majeure apgslée à tenir la maison de son père? pourquoi mon grand-père est-il mort? La vie est remplie de pourquoi, et, depuis que j’ai quitté la petite maison de mon grand-père, j'en ai la tête pleine. Encore si ma sœur habitait Paris, je la visiterais trouvent, j’irais, dans les moments difficiles, lui demander conseil, je verrais dans cette grave maison, dont je suis à cette heure l’unique maîtresse, jouer cet enfant chéri qui ne comprenait pas non plus hier pourquoi je pleurais et pourquoi je le quittais. Il aimait, lui, cette pendule radoteuse; il l’écoutait parler, dans mes bras ; il regardait aller et venir ce balancier rond et brillant. Il y avait des moments où je le trouvais tracassier, turbulent, ce cher baby. Quand j’écrivais, il voulait écrire ; quand je cousais, il voulait coudre ; quand j’étais pensive, il voulait jouer ; quand je lisais, il me demandait de lui raconter une histoire ; et quand ce dernier désir devenait trop violent, il posait malicieusement sur ma page une main mignonne que je finissais par baiser. Ah i je voudrais bien encore entendre sa petite voix claire, son rire éclatant ; mais il a disparu, lui aussi, je ne l’entends plus trébucher sur le tapis, traîner à droite et à gauche sa petite chaise, parler à son cheval. C’est vraiment triste d’être seule. Et au lieu d’écrire à Louise, je m’aperçois que je m’écris à moi-même. Il faut que je dise à quelqu’un ou à quelque chose ce qui m’oppresse.

Arthur parle à son cheval, autrefois je parlais à ma

poupée, aujourd’hui je parle à ce cahier. Ce que je lui dis n’a peut-être pas plus d’importance que ce que je disais à ma poupée ; qu’importe !

C’est unetlistraction qui est très-permise, il me semble, à la fille d’un homme politique, qui à l'âge de vingt-deux ans se voit maîtresse d’une maison, ce qui est très-sérieux et très-ennuyeux.

Et puis ce soir j’ai sur le cœur les adieux de ma sœur, les baisers d’Arthur, et rien ne peut encore me distraire du chagrin de cette séparation. En moi et hors de moi tout est devenu morne, te bruit de la pendule me blesse l’oreille, le silence me donne froid, il me semble que ma lampe éclaire mal. Tout à l’heure je la contemplais d’uü air de reproche. Mes yeux se sont arrêtés sur le grillage doré qui laisse voir le ressort intérieur, j’ai regardé couler l’huile goutte à goutte. Pauvre petite lampe qui a l’air de pleurer, elle aussi 1 J’entends mon père, et la lettre que je devais écrire pour lui n'est pas même commencée. Une autre Cois j’aurai eoin de foire passer les autres avant moi.

Ce soir, je rouvre machinalementle cahier où j’ai jeté mes tristesses d’hier. Hélas 1 j’ai donc Commis le péché à la mode parmi les jeunes filles et les poètes, j’ai commencé un journal. J’avais souvent formé le projet d’en écrire un. Dans la petite maison de campagne où se sont passées mon enfance et mon adolescence , des Velléités ècriyassières m'avaient plus d’une fois saisie. Un jout,

j’obtins de mon grand-père un beau cahier à couverture rose sur lequel je m’amusai à griffonner tous les jours quelques notes. J’étais pleine d’ardeur; mais les événements manquaient, et se donner la peine d’écrire qu’on s’est levée de grand matin pour aller ramasser les châtaignes mûrès jetées à terre par la tempête de la nuit précédente, qu’on a trouvé dans un buisson d’aubépine un nid de roitelet, qu’on a soigné un agneau malade et arrosé un oignon de tulipe, à quoi bon ! Le travail surpassa bientôt la jouissance, et ne trouvant heureusement rien de bien intéressant à me raconter à moi-même, je laissai sécher ma plume, et mon journal enfantin expira faute d’événements. Pourquoi le recommencé-je aujourd’hui ? Mon Dieu 1 tout simplement parce que Louise est partie, que je n’ai plus de confidente et que nous avons vraiment en nous un besoin d’épanchement qui, comme la source, cherche toujours sa pente. A qui confierais-je maintenant mes pensées intimes, mes impressions sur ce monde dans lequel j’entre presque seule! Mon père est absorbé par les travaux de la politique. Que seraient pour lui ces choses infiniment petites près des choses importantes dont son esprit est occupé! Mes amies! où sont-elles! Ma meilleure amie, c’était Louise, dont l’affection pour moi s’est toujours nuancée de je ne sais quel sentiment maternel. Les autres jeunes filles dont les circonstances m’ont rapprochée me ‘ sont restées indifférentes. Irai-je causer intimement avec Lucile qui raconte à tout venant ce qu’elle sait, en ajoutant ce qu’elle croit savoir! Son imagination mal réglée m’ef-

fraye, et aussi son peu de véracité. Sera-ce avec Aurélie! Aurélie est une connaissance de vieille date, elle a certaines qualités, mais son esprit n’a pas de portée, il ne dépasse jamais les frivolités de la toilette ou les petits , bruits courants du jour, c'est une femme d’une nullité complète qui s’ennuie et qui ennuie parfaitement les autres. Sera-ce avec Laure! J’aime beaucoup Laure, mais par malheur son père se trouve être l’adversaire du mien. Sans cessé ils se disent ou s’écrivent des duretés. Puis-je en toute sécurité m’abandonner aux douceurs d’une liaison que la première tempête politique peut dénouer pour jamais ?

J’ai eu d’amers regrets. Laure a du cœur, de l’esprit, elle possède ces qualités attachantes qu’on rêve dans une amie, elle m’est complètement sympathique; mais son père, son terrible père ! Ce sera donc toi, discret papier, qui seras mon confident, faute de mieux. Et d’ici longtemps tu n’as pas de rivale à craindre. Louise est partie, et voir Laure ne me sera guère possible. L’article du journal que mon père lisait avec un si terrible froncement de sourcils, ce matin, portait le nom de son père. Je voudrais que la presse fût abolie, que les partis fussent anéantis, que la guerre sous quelque forme qu’elle se montre, guerre à coups de sabre ou guerre à coups de plume, fût morte et enterrée. Mais je dis là des folies, et mes rêves de paix universelle feraient bien rire mon père. Il me sera toujours bien permis de regretter qu’il soit député. J’aurais vivement désiré un intérieur calme, un père oisif ou

à peu près, qui aurait été tout à moi. Mon père ne m'appartient pas, il s’en faut hien ; je le vois à peine. Je puis le dire, il remplit consciencieusement sa tâche. C’est un véritable combattant, et il est toujours sur la brèche. Ma grande solitude s’ouvre avec la session et finit avec elle. Alors il redevient complaisant, paternel ; mais cela dure peu et le travail et les soucis recommencent. Et cependant je ne voudrais pas qu'il fût autre. Je ne voudrais pas qu’il ressemblât à notre ami, M. Balmont, ce brave député qui ne va à la Chambre que quand il y est forcé, qui y fait de Bon propre aveu de si bons sommes et qui n’en sait guère plus long que moi sur les questions brûlantes qui sont à l'ordre du jour. Un mannequin surmonté d’une girouette, c'est ainsi que l’a défini devant moi M. Déblin.

Il a vraiment beaucoup d’esprit, M. Jules Déblin, et je suis bien aise que mon père l’aide de son influence, Lueile, l’autre jour, faisait la remarque qu'il assistait régulièrement aux lundis de sa mère depuis que j’y allais. En disant cela elle prenait un air extrêmement moqueur et un peu jaloux. « Voilà ce que c’est que d’être la fille d’un député, a-t-elle ajouté, tous les jeunes gens te font la cour par politique. »

Les autres peut-être, mais M. Jules Déblin I

La phase mondaine de ma vie a commencé hier. Hier j’ai assisté à une soirée dansante, et demain se présente une nouvelle fête. Je ne me croyais pas frivole, et cependant,

mon Dieu ! quel temps n’ai-je pas donné sansrçmqrds aux préparatifs de ma toilette; comme toute pensée sérieuse s’est exilée de mon esprit; çpmme je me suis abandonnée à cette activité fiévreuse qui me dévorait ! Mon père s’est aperçu de mon agitation et ne l’a pas comprise. Cela m’a ' fait un peu rentrer en moi-même, je me suis subitement calmée. Mais Je soir même l’éblouissement est revenu, Il me semblait que cette toilette de bal que je n’avais jamais portée me changeait, que je n’étais plus moi, Et puis ce salon brillant, cette foule élégante, cette musique produisaient sur moi une impression presque vertigineuse, que je dissimulais de mon mieux. Une fois, en levant les yeux, j’ai rencontré dans la glace une femme m ise absolument comme moi et j’ai eu de la peine à me persuader que c’était bien la représentation fidèle de ma personne. Avant-hier l’impression a été moins vive. On s’habitue à tout, dit-on.

De cours de mes plaisirs a été subitement interrompu, grâce à l’incident le plus vulgaire, En sortant, il y a huit jours, j’qi glissé sur le tmttojr et je me suis foulé le pied droit. Adieu les courses projetées, les réunions dansantes! Me voici clouée dans ma chambre et bien seule. Lucile et Aurélie, devenues mes compagnes très-assidues depuis quelque temps, m’ont fait de fréquentes visites ; mais leur conversation m’ennuyait, et je les reçois moins souvent. Triste et souffrante ainsi que je l’étais, je ne pouvais plus m’intéresser aussi vivement à l'arrangement d’une

berthe, aux détails d’une coiffure, fit quand je voulais

parler de choses plus sérieuses ou plus intéressantes, elles ne me comprenaient plus. Ces amies-là sont bonnes au milieu du tourbillon d’une fête ou dans un magasin de nouveautés ; mais dans une chambre solitaire elles ne représentent vraiment personne. Les quelques heures que Laure a pu me donner m’ont autrement distraite. Elle est venue le matin, dans sa simple toilette ; elle a commencé par redresser le coussin sous mon pied endolori, puis elle m’a passé mon ouvrage, a pris le sien, et nous avons causé longuement, intimement, de choses graves et de choses futiles ; nous avons été tour à tour gaies et attendries. Pour m’amuser elle a laissé courir son esprit à toute bride. Quand elle parle ainsi, avec ses béaux yeux bleus rayonnants, son ravissant sourire, elle devient extrêmement séduisante et jolie.

Après sa première visite, j’ai suivi le conseil qu’elle me donnait de triompher de l’ennui de maposition en m’occupant de mon arriéré comme maîtresse de maison. Je lui avais avoué que mes mondanités m’avaient un peu fait sortir de mon exactitude habituelle. J’ai donc mis à profit ces heures de repos forcé; j’ai revu mes livres île compte, repassé mon budget, examiné en détail le ménage et ses mille exigences. Maintenant l’ordre règne partout, l’ordre parfait tel que l’aime mon père. Ce matin il a jeté autour de lui un coup d’œil satisfait. Les rideaux étaient blancs, le parquet bien ciré ; autour de lui, ni poussière ni objets hors de place, ce qu’il déteste.

. — Nous voilà revenus au temps de Louise, m’a-t-il dit en souriant.

Sous cette simple parole se cachaient bien des choses.

Ma sœur a certaines vertus domestiques poussées jusqu’à la perfection. Elle fait elle-même ce que les gens de service font ordinairement mal ; elle donne à tout, d’un tour de main, une grâce d'arrangement dont elle seule ale secret. ‘ Je n’ai pas son activité, sa vigilance, son coup d’œil, et mon père s’en est aperçu. Il ne me l’avait pourtant jamais dit. Il me fait aujourd’hui cette petite révélation parce qu’il peut l’emmailloter dans une louange. Quelle délicate bonté ! et combien mon affection pour lui s’en accroît 1 Si seulement il n’était pas député I

Je ne puis pas dire que je me sente de très-bonne humeur aujourd’hui. Ce soir, ma tante, qui habite Passy, donne un bal, et j’espérais bien être guérie pour ce moment. Notre gros docteur m’a condamnée au repos. « Marchez, a-t-il dit, mais ne dansez pas. «Comme je l’ai trouvé déplaisant quand il prononçait ces paroles ! L’autre jour Lucile riait de sa laideur, et je lui ai presque prouvé qu’il était beau. Aujourd’hui on ne me reprendrait pas à vanter le charme de sa physionomie et la finesse de son sourire. Je voudrais être sûre qu’en choses plus importantes nos opinions ne varient pas ainsi suivant nos caprices. Après le départ de ce tyran à perruque et à lunettes, je me suis replongée dans mes regrets. Laure sera à cette fête, et ce sera la première fois que je la rencontrerai dans le monde, peut-être la dernière, car, vu les opinions paternelles, nous

ne hantons pas tout & fait les mêmes cercles. Si j’allais au bal qu§nd même, en invalide! Chez ma tante, cela s’excuserait, et j'ai entendu les tapisseries dira qu’observer est bien intéressant I J'ai grande envie de devenir une tapisserie pour un soir ! Si mon père a l’idée de me proposer d’aller à Passy, j'irai.

J'ai joué mon rôle de tapisserie. Il n’est pas positivement amusant, mais il est instructif. Mon père, qui est par-: fois très-clairvoyant quand il se donne la peine de regarder au-dessous de lui, n'a pas manqué de deviner que j’étais fort tentée d’assister sans danser à la fête d§ ma tante. Il a bien voulu me presser d’y aller, à condition que je ne figurerais pas comme danseuse, et nous sommes partis. La maison de ma tante est un peu isolée, npus nous sommes crus en pleine campagne pendant vingt-cinq minutes. Je regardais le ciel noir où brillait la lune à son premier quartier. Malgré ce pâle croissant, la nuit était très-sombre., et presque sans transition nous avons passé de ces profondes ténèbres dans les salons lumineux. La foule était si compacte, que j'ai pu gagner sans être remarquée un coin d’où je pouvais inspecter les deux salons. Comme le monde est brillant sous cet aspect, et comme les femmes y tiennent de place I Gn n’entend que frôlements soyeux ; sur le parquet brillant traînent de longues robes lourdes pu légères. Que tout cela pst joli pour un moment! Et dans les toilettes, quels détails pbarmantel J'ai vu s'épanouir çpntre l’orgille délipate d^upe femme brune, une rose de Bengale qu’il était presque impossible de croire

factice; sans la durée de son éclat on aurait pensé qu’elle venait d’être coupée sur un rosier vrai. S’il y a un progrès sûr, éclatant, un progrès dont personne ne songe à s’alarmer, c’est le progrès qui s’accomplit dans l’art des fleuristes ; la nature n’est pas dépassée, mais elle est matériellement imitée. Vis-à-vis de la rose du Bengale dansait une jeune femme blonde dont la robe de moire grise attirait fort l’attention. On aurait dit de l’argent tissé. Cette étoffe à la fois douce et brillante à l’œil me ramenait aux contes de fées. Je me rappelais dans Peau-d'Ane cette reine déraisonnable qui ne demande rien moins qu’une robe taillée dans un rayon. Il me semblait voir cette robe impossible; la moire gris d’argent pouvait bien passer pour avoir été dérobée à un rayon de lune.

Si les femmes sont l’enchantement du regard par leurs toilettes et leur grâce, on n’en peut dire tout à fait autant des hommes. De mon côté je les contemple, et, sur le nombre, cinq ou six seulement remplissent avec une grâce et unedignité suffisantes le rôle difficile de danseur. Les autres sont extrêmement drôles. En voici qui s’avancent graves comme des ânes qu’on étrille, ils tendent la main pour la poule par un geste plein d’une majestueuse indifférence ; en voici d’autres à l’air folâtre, à la bouche en cœur, au corps agité de mouvements convulsifs. Ce petit jeune homme danse l'œil baissé, la bouche sévère ; il a adopté l’air sérieux ; sur le visage de cet autre quelle angoisse se peint I Aller en avant l’exaspère ; quand il revient à sa place, il jette des regards qui ont quelque chose de farou-

che. Que va-t-il dire à sa danseuse? il l’ignore encore.

Et cet homme si laid qui marche avec tant de prétention ! Celui-là déroge certainement en se laissant aller à danser, il se sacrifie. Il éloigne de temps en temps de son front jaune, par un geste qu’il croit élégant, une mèche .'longue et graisseuse de cheveux noirs qui retombent toujours fatalement sur ce front présomptueux. Il a la bouche pincée, les bras tendus, et il regarde furtivement dans la haute glace qui pourtant, mon Dieu ! lui renvoie une affreuse image.

Je n’ai pas trouvé les hommes brillants ; mais combien j : ai trouvé les femmes peu charitables! Que de regards lancés en dessous sur la toilette de la voisine ne peut-on pas surprendre et analyser ! Si cette toilette est riche ou de très-bon goût, le regard devient triste, quelque peu jaloux; si elle n’est ni l’un ni l’autre, il brille, et une imperceptible ironie s’y peint. Ce frivole examen est révélateur, mais personne n’y songe. L’intérêt est trop vif, il entraîne. J’ai vu des femmes tomber en arrêt devant une toilette sans réfléchir à ce que pouvaient penser ceux qui les observaient.

Peu à peu je me suis attristée dans mon coin. Ce que j’entendais des conversations particulières n’avait rien d’agréable. La même langue flattait et déchirait ; la bouche qui avait gracieusement souri à une personne se plissait d un air moqueur pour lancer sur cette même personne une flèche acérée. J’avais devant moi deux femmes. L’une, qui me servait de paravent par son énorme corpulence, dé-

migrait brutalement; l’autre, plus jeune, supputait les revenus des uns, cherchait à abaisser les autres.

Tout ce qui sortait de l’ordinaire, les charmantes femmes, les beaux jeunes gens, les mères radieuses, était ardemment critiqué. Le hasard amena Laure devant nous. Elle était vraiment belle en toilette de bal, et son maintien était parfait. Tous les regards se tournaient complaisamment vers elle, les hommes la trouvaient gracieuse, distinguée, charmante. La grosse dame parla avec amertume des opinions politiques de son père et trouva qu’elle avait comme lui quelque chose de hautain dans la physionomie; la jeune remarqua qu’elle n’avait pas un bijou et que sa toilette était mesquine.

Et, en disant cela, elle regardait sa propre toilette qui était vraiment magnifique.

En ce moment, elle se détourna et m’aperçut. Je l’avais parfois rencontrée dans lemonde, et elle m’avait prodigué ses gracieusetés. En m’apercevant, elle se dérangea en feignant un grand empressement, et vint m’assaillir de questions sur le motif qui me retenait dans ce coin obscur. Je lui répondis très-laconiquement et elle me quitta bientôt. Je la suivis d’un œil où ne se lisait aucun regret.

— Qu’elle s’éloigne, pensais-je, traînant comme un paon orgueilleux sa longue queue ; mon cœur ne la suivra pas.

Son épaisse voisine opéra au même instant une petite manœuvre, et je me trouvai à découvert. Laure m’aperçut alors, et, le quadrille fini, elle me rejoignit.

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Nouscausâmes quelque temps et je la renvoyai. L’ennui arrivait ; mais je ne voulais pas manquer à la promesse que j’avais faite. Le reste de la soirée je demeurai pensive et intérieurement attristée. Le bal ravive bien des jalousies, aiguise bien des dépits, et je pe iq’pp étais jamais aussi bien aperçue.

Aujourd’hui les pensées mondaines s’envolent à tired’ailes. J’ai assisté à une cérémonie qui m’a singulièrement impressionnée. Laure m’a emmenée à un couvent des carmélites. Une de ses amies prenait le voile. La chapelle est très-simple, presque pauvre. Au-dessus de l’autel est représentée la grande scène du Calvaire. Le Dieu crucifié est là après le consummaium est. La sainte Vierge et saint Jean sont debout; Madeleine, prosternée, embrasse le pied de la Croix. Je ne sais pas si ce groupe de statues a une valeur artistique, mais il est d’un effet saisissant.

A travers la grille nous arrivait par intervalles le chant monotone des carmélites, et puis un silence complet lui succédait.

Vraiment on était très-bien là pour prier.

Je vois Laure très-souvent ces temps-ci, grâce à l’arrivée d’uqp de ses parentes qui a beaucoup connu manière. M me Degalle a trouyé grâce auprès de mon père, et je la visite souvent. C’est une femme vraiment bonne, une de

cps créatures d’élite vers lesquelles vont naturellement tous les cœurs. Comme sa physionomie est sereine, son sourire attachant, son regard doux et franc! On l ! aime ins tinctivement, on se sent meilleur auprès d’elle, on prend quelque chose de son inépuisable indulgence qui, sans nuire à la justesse de son esprit, prête à sa personne un charme tout particulier. Les qualités les plus brillantes, la beauté la plus radieuse, l’intelligence la plus éblouissante, ne donnent pas cet attrait né de cette vertu composée de . charité, de délicatesse, de douceur et d’indulgence qui s’appelle la bonté. Laure ressemblera plus tard à sa tante; la jeunesse a de petites imperfections qui lui sont propres ; ce sont des ombres que le temps et surtout la volonté ef-

Ce matin, j’ai accompagné M mr Degalle e| £aure phez pnp damp fqrt pçcupée des œuvres pies à l’étranger, pn tirait ppp Jpterie dont le produit était destiné aux Missions pquvrps. L’enfqnt qui prenait dqps le sac les numéros gagnants attirait beaucoup l’attention. C’est une petite Syrjpnqe pjiracqleuseipept échappée aux massacres de Saïda. ' jfe B?e rapppjais |e frémissement d’hopreup qui avait parcouru l'Europe quand les Prusps firent cette épouvantable hécatombe dp chrétiens. Cette petite fille qu’pp avait trouyép jefée sipr les cadavres des membres de sa famille, avait été retirée de despQU§ ÎP9 pieds des pJmvaps par une religieuse. Son pauvre petit corps était couvert de blessures, mais elle respirait encore. Transportée en France, elle

avait été adoptée par cette femme charitable et riche. Elle a grandi près d’elle, elle a maintenant cinq ans. C’est une mignonne créature, dont le teint est olivâtre, épais, les cheveux brillants, crêpés. On disait autour de moi qu’elle deviendrait fort belle. Cela peut très-bien se supposer d’après le dessin de ses traits ; mais le temps détruirait et leur finesse et leur harmonie, ses yeux lui resteront, deux grands yeux de feu et de velours qui révèlent sa race étrangère. Dans notre France on ne rencontre pas de pareils yeux. Le blanc en est presque bleu et le regard glisse entre deux longues franges de cils d’un noir âpre, d’une épaisseur peu commune. Quand le sourire s’éteint sur sa bouche gracieuse et qu’elle courbe la tête en levant ces grands yeux sombres dans lesquels se peint hâtivement je ne sais quelle expression ravissante de mélancolie, elle inspire un sentiment tout particulier de sympathie.

On l’a questionnée devant moi. Elle a peu ou point de souvenirs. Elle a cependant parlé d’un petit frère, de chevaux blancs, de grands couteaux, de sang qui coulait, de sa mère qui était belle et dont le soleil faisait briller les cheveux jaunes.

t Les dames présentes la choyaient beaucoup, on la ca- ] ressait, on vantait sa beauté. Laure et moi avons échangé un triste regard. Pauvre enfant ! nous la plaignions ! Cet engouement passé, que lui restera-t-il ? une affection sans racine qu’un caprice peut détruire. Sans famille, sans patrie, sans fortune, quelle sera sa destinée!

J’ai passé hier une soirée charmante. Il semblait que chacun prit à tâche de détruire la défiance que ma soirée tapissière m’avait inspirée contre le monde en général. La maîtresse de maison m’a témoigné la plus flatteuse attention, les plus élégants cavaliers m’ont engagée, toutes les mères me souriaient, je me sentais entourée d’une atmosphère de bienveillance et de sympathie. Le succès m’a un peu grisée, j’ai été aimable et, selon quelques-uns, trèsspirituelle. M. Jules Déblin a dansé deux fois avec moi. C’est dans le monde qu’il paraît bien. Sa distinction physique, l’aisance de ses manières, le font beaucoup remarquer. Je mé sens très-flattée de l’attention qu’il m’accorde.

Je suis un peu confuse de mes transports d’hier à propos de mes succès dans le monde. Il paraît que ce n’était pas précisément à moi que s’adressaient ces hommages. C’est à M œe Degalle que je dois cet éclaircissement. Elle a souri doucement en m’entendant raconter à Laure combien, d’une soirée à l’autre, mes impressions avaient différé. Je lui ai demandé de m’expliquer son sourire, et elle m’a annoncé qu’il y avait eu un changement de ministère, et que le ministre actuel était une connaissance intime de mon père. Ce redoublement de politesse que j’avais pris pour un hommage rendu à ma personne avait donc probablement sa source dans cet événement politique. Me voilà redevenue plus défiante que jamais.

Ma disposition antimondaine continue. Depuis quoique temps, d’ ailleurs, il me semble que je regarde de préférence le mauvais côté de la nature des personnes que je rencontre. Aujourd’hui j’ai fait visite ù une femme frès -aimable qui me plaisait beaucoup. Il est survenu une autre visiteuse, et je me suis trouvée en face de la maîtresse de la maisçai. Je la regardais pendant qu’elle écoutait la nouvelle arrivée qui médisait violemment et qui attaquait des gens que je croyais les amis de la maîtresse de céans. En ce moment, cette très-gracieuse personne se transfigura pour moi- Je vûis encore d’ici cette physionomie méchamment joyeuse, ce profil ironique, ces yeus à demi-fermés, d’où la curiosité, la malignité, l’envie semblent jaillir, ce sourire doucereux et cruellement satisfait. Tout en souriant, elle passait de temps en temps sa langue sur ses lèvres. Cette langue pointue ressemblait à un dard, et sortait de ce visage méchant comme un trait envenimé. Je détournai les yêux ; il y avait de la couleuvre dans ce visage de femme. Je l’ai quittée froidement et j’ai couru chez Laure pour me soulager le cœur. Je ne lui ai rien appris de nouveau. Elle avait ainsi jugé celle dont je lui ai souvent vanté la bonne grâce. M. Jules Déblin la voit beaucoup, c’est sa parente; j'en suis très-fâchée pour lui.

Je viens d’écrire une longue lettre â Louise, dont je regrette tous les jours l'absence. Il y a des moments où le sentiment de ma faiblesse, de mon inexpérience et de mon

ignorance du monde me saisit tellement que je suis tout étonnée moi-même de pouvoir marcher ainsi sans appui. J’ai d’ailleurs un fond de timidité que je surmonta souvent, mais que je ne pourrai jamais vaincre entièrement, je crois. Aujourd’hui, j’ai été presque ridicule. Il ne s’agissait pourtant que d’une simple visite que mon père m’a priée de faire sans lui. Je suis vaillamment entrée dans ee salon, pù je comptais trouver deux personnes. Il y en avait huit, tout un cercla La ban et l’arrière-ban de la famille aem- ' blaiepf s’être donné rendez-yous. Il y a des personnes qui PS Subissent pas l’impression de la surprise, je ne suis pas de ces personnes-là. J’ai salué avec embarras et je me suis trouvée assise au coin d’un grand feu et plongée jusqu’aux épaules dans un vaste fauteuil. Un siège bas dans une réunion est un supplice. Qn se sent gêné dans ses mouvements, enseveli ; on est habitué à regarder les gens de niveau, il faut lever les yeux sur ceux qui vous parlent, ce qui est vraiment déplaisant. Ma conversation s’est terriblement ressentie de mon malaise. En débutant, j’ai dit une sottise. On parlait littérature, la maîtresse de maison m’a demandé si j’avais entendu parler de quelque œuvre nouvelle, J’ai répondu affirmativement. On m’a demandé le titra. C'était tout simple. J’ai cité un ouvrage nouveau pour moi peut-être, mais très-ancien déjà dans le monde littéraire. En sortant de ce salon, j’ai bien ri intérieurement, Il est bon quelquefois de pouvoir rire de soi-même cela rend indulgent pour les gaucheries, des autres. Qu’avait-il fallu pour me faire perdre contenance devant des

personnes qui ne possèdent aucune de ces supériorités qui « imposent ? Me trouver assise sur un siège mou et bas, rougir outre mesure sous l’action d’un air trop chaud, au lieu de deux personnes en trouver huit.

Il fait froid; les cochers de fiacre se frappent violemment la poitrine du bras qu’ils ont libre. Quand à travers ses vitres on les voit s’administrer flegmatiquement ces énergiques meâ culpâ, on peut supposer que la température n’est pas douce au dehors. Alors une pensée me tourmente, la pensée des misérables et des pauvres à Paris. Quand je vois passer ces pauvres femmes grelottantes, ces enfants chétifs au teint violet, je me rappelle les pauvres de la province, ceux que j’ai vus dans les campagnes et que je trouvais si malheureux. Combien ils sont moins à plaindre ! Les larges foyers des fermes leur sont ouverts quand ils cherchent l’aumône. Quand ils rentrent dans leurs chaumières, les enfants et les femmes ont ramassé dans les bois voisins de quoi faire une joyeuse flambée. Ce chauffage-là ne coûte rien, et il n’est pas d’âtro qui n’ait son feu de tourbe ou d’ajoncs. A Paris, la mansarde glacée n’a pas ces ressources ; ici tout s’achète, tout se pèse. Que Dieu ait pitié des misérables et inspire de généreuses pensées aux riches ! Je voudrais être riche

Paris a les pieds dans la neige. Cette belle neige qui devient bientôt une affreuse boue dans les rues, produit ici ou là de charmants effets. J’ai fait avec mon père une longue promenade; Louise, dans sa dernière lettre, me

recommandait de lui faire faire de l’exercice ; mais il aime ses travaux absorbants de cabinet, et il me regarde trop comme une petite fille pour avoir l’idée de suivre les conseils que je pourrais lui donner. Quand je veux qu’il sorte, j’invente un désir. Aujourd’hui je lui ai dit : Je voudrais voir Paris dans sa robe de neige. Nous sommes partis, et nous avons erré un peu au hasard. Les statues du Luxembourg avaient l’air de se draper dans un manteau de peau de cygne. A celle-ci la neige formait une blanche chlamyde, à cette autre un turban ou une couronne. Cette coiffure moelleuse allait bien à ces beaux visages de marbre. La neige faisait très-bien aussi sur les vieux palais, sur les sombres et antiques édifices. Elle se posait fraîcha et légère sur les têtes de bronze des guerriers, sur les épaules des légistes, sur le front rêveur des poètes. J’ai forcé mon père à s’arrêter devant les deux bustes placés de chaque côté de la porte de l’École des beaux-arts : Pierre Puget, le grand sculpteur ; Nicolas Poussin, le grand peintre. Ces deux têtes sévères portaient des calottes de neige, et de légers flocons couvraient la moustache épaisse de Poussin. Cela adoucissait singulièrement leur physionomie, sérieuse comme il convient à des hommes de génie. Mes folles remarques, à propos de l’effet de la neige sur ces illustres personnages, ont beaucoup fait rire mon père ; mais, en rentrant, il a consulté sa montre et il m’a dit assez brusquement:

— Tu es une agréable compagne de promenade, ma fille, mais tu m’as fait perdre trois heures et manquer ma

réunion d’aujourd’hui. Une autre fois, je l’espère, tu n’abusera pas de ma complaisance.

J’ai pris l’air contrit, mais intérieurement j’étais triom* pliante. Lui faire manquer cette réunion était mon véritable but. B trouve là des amis, mais aussi des adversaires ; il s’anime, il s’échauffe, et il en revient toujours très-fatigué. Je m’applaudis de lui avoir fait prendre un jour de congé, et je vais m’empresser d’écrire ùela à Louise.

Ma journée, commencée le plus futilement du monde, a singulièrement fini. Lucile avait jugé à propos de venir me chercher à neuf heures du matin pour faire une promenade. Le père de Lucile s’enrichit. Le banquier fait des uffaires d’or, le train de maison augmente, le luxe se déploie, la vanité de ces dames suit la même marche ascendante, et Lucile regarde vers certaines régions encore inabordables pour se choisir des amies, Je me sens donc de plus en plus distancée. Il est honorable d’être liée avec la fille d’un député, mais être liée avec la fille d’un sénateur serait déjà mieux. Et puis rien ne m’éblouit suffisamment. Je n’ai pas d’enthousiasme pour une parure, pour un attelage, pour un volant de dentelle. Une amie qui va à pied et qui n’admire pas avec élan sa richesse n’est pas ce qu’il faut à Lucile. Cependant, comme elle s’aperçoit que je suis très-bien accueillie partout, aussi bien qu’elle, malgré ses dorures, elle cultive ma connaissance en attendant mieux. Cette visite matinale, sans façon et sans attirail de

toilette, m’a plu. Je l’ai très-amicalement remerciée et j’ai tout de suite accepté sa proposition.

Nous sommes montées en voiture. A peine assise, Lücile a pris un air contrarié. Jè me préparais à lui demander la raison de ce changement subit de physionomie quand je me suis aperçue que ses cheveux un peu fauves se détachaient sur du bleu. Je n’avais jamais remarqué cël effet de nuances, et je m’aperçus enfin que je voyageais dans une calèche toute neuve, beaucoup plus élégante, beaucoup plus brillante que la dernière. C’était clair; cette visite qui m’avait touchée était une petite manœuvre de vanité. Lucile avait hâte de me montrer cette voiture nouvelle. Je trouvais cela pitoyable; mais je n’ai pas cru devoir lui cacher ma découverte.

— Voilà des cordelières très-gracieusement nouées, ai-je dit d’un air indifférent ; il me semble que les portiède ton ancienne calèche n’avaient pas cette élégante garniture.

— Oh ! non, a-t-elle répondu vivement ; cette calèche coûte très-cher ; c’est ce qui se fait de plus nouveau en carrosserie.

La grande nouvelle était apprise ; je parlai d’auts chose.

Nous avons trouvé Mme Brillion dans les magasins du Louvre, et nous avons passé une bonne heure à admirer les plus élégants chiffons de Paris. De là, nous sommes revenues rue Royale. Sur le seuil du magasin de porcelaines où M“ 0 Brillion allait faire une longue halte,

je me suis arrêtée et j’ai jeté un coup d’œil d’envie vers le jardin des Tuileries, dont les grands arbres étaient tout ensoleillés.

— Si nous allions nous promener un moment, m’a dit Lucile qui a bien traduit l’expression de mon regard.

Je ne demandais pas mieux, ni Mme Brillion non plus.

Nous nous y sommes rendues, respectueusement suivies par un grand laquais. Nous avons traversé le jardin sans nous presser, et puis nous sommes revenues sur nos pas. En chemin j'ai aperçu Mme Degalle et je l'ai saluée. Elle a répondu à mon salut avec sa grâce ordinaire ; mais sa physionomie était pensive, si triste même, que j’ai fait presser le pas à Lucile ; nous avons atteint Mme Degalle et je l’ai arrêtée pour lui demander de ses nouvelles. Elle m’a répondu qu’elle était bien ; mais elle m’a dit cela si gravement, si mélancoliquement, que, sans réfléchir que je commettais une grosse indiscrétion, je lui ai demandé pourquoi elle paraissait si triste.

— Vous ne savez donc pas à quel jour nous sommes! m’a-t-elle dit.

> Je n’en savais rien, ni Lucile non plus.

— C’est aujourd’hui le 21 janvier, a-t-elle repris.

J’ai tressailli et je me suis machinalement tournée ver3 la place de la Concorde. Le soleil tapissait de rayons splendides le sol qui a bu le sang de Louis XVI; la foule s’y croisait affairée, et cependant, à pareil jour, quel horrible drame s’était terminé là !

Mme Degalle a deviné ma pensée.

— Voilà la vie, mon enfant ! m’a-t-elle dit. Pour le présent, le passé est couvert d’une ombre qui devient d'année en année plus épaisse et que peu de regards aimenl à percer. Tout ce que nous devons peut-être désirer, c’est que le voile se fasse impénétrable, quand il s’agit de dérober aux yeux des générations nouvelles un aussi hideux passé. Mais, si l’on pardonne aux bourreaux, on ne doit pas oublier la victime.

< Sur cette place, cependant, combien de gens passent oublieux et ignorants ! Combien peu se rappellent qu’un échafaud s’est élevé là, qu’un roi juste et bon y est monté et que sa tête est tombée devant une multitude consternée, mais dominée par la terreur, esclave de la peur ! Ah ! s’il y en a qui oublient, il y en a qui se souviennent. Aujourd’hui a lieu un véritable pèlerinage à la chapelle expiatoire de la rue d’Anjou.

— J’ai bien envie de vous accompagner, madame, lui ai-je dit.

— Venez, m’a-t-elle répondu ; donnez ce but à votre promenade, ce matin.

— Il y a donc beaucoup de monde, madame, a demandé Lucile.

— Oui, la chapelle est beaucoup trop étroite les joui comme ceux-ci ; elle ne désemplit pas.

— Je veux y aller aussi, a dit Lucile.

Nous nous sommes dirigées toutes les trois vers le magasin de porcelaines. En apercevant Mme Degalle , Mme Brillion a pris son plus grand air. Ce grand air eon-

siste à s'enfler la gorge et à dresser la tête comme un pigeon qui s’apprête à roucouler. Malgré ce beau mouvement, malgré !ê velours et les fourrures dans lesquels se drapait sa maigre personne, combien elle paraissait peu distinguée auprès de M*e Degalle, si simplement vêtue de noif, mais dont la physionomie est si riche en expression!

Lucile «dressa sa requête. Mm* Brillion fit une large révérence à Mme Degalle, mais répondit assez sèchement que cette démanche ne conviendrait probablement pas à M. Brillion. Mme Degalle fit doucement observer qu’il y a désormais peu d’hommes qui craignent de témoigner leur horreur pour les excès de 03 ; et sur cette observation elle salua et sortit du magasin. Mon parti était pris. Je m’excusai à la hâte près de ccs dames de leur fouçger compagnie et je la suivis.

— Je n’ai jamais compris que M. Brillion se soit imaginé d’épouser cette femme commune et vaniteuee, dis-je à M mc Degalle en la rejoignant.

— La jeunesse a un charme qui couvre bien des imperfections, me répondit-elle. Mme Brillion a toujours eu l’air un peu arrogant, elle confond cet air avec l’air distingué. Je crois qu’elle ne m’aime guère. Il y a une dizaine d’années, j’étais encore presque une jeune femme, je la rencontrai dans le monde. Elle daigna me tendre sa main dorée en me faisant entendre que je devais me trouver Irès-llattée de son amitié. Peut-être en eussé-je retiré beaucoup d’honneur, mais à coup sûr peu d’agrément, car «die avait peu d’esprit, peu de bonté et laissait toujours percer un insupportable amour-propre. En outre,

cil© c’avait ni mes goûts, ni mes idées, ni mes sentiments, Je restai donc indifférente, et je m’aperçois qu’elle ne m’a pas encore pardonné- Jfe le regrette, mais à mon âge on fait bon marché des petites rancunes de gens qu’on jamais aimés. Aimez-vous sa fille ?

Je lui répondis que le hasard seul nous avait mises en relation, et qu’elle n’était guère pour moi qu’une simph connaissance.

— * Alors vous avez tort de la fréquenter autant, me dit-elle. Vous lui êtes beaucoup supérieure comme es-

prit, et vous ne l’aimez pas d’affection. Il n’y a donc ni intimité ni confiance entre vous. Et vous vous approchez ainsi inutilement de femmes frivoles et orgueilleuses qui ne vous aiment pas. A votre âge, le luxe, l'élégance raffinée, ont bien de l’attrait, et j’ai connu des femmes qui faisaient de ces choses un élément de bonheur.

Elle disait vrai. Mon silence lui a paru une approbation suffisante; elle a repris sa physionomie pensive et s’est tue. Mes idées prenaient la même pente que les siennes. Je rappelai mes souvenirs historiques, hélas ! et je m’abîf mais dans ie sombre passé évoqué par le triste anniversaire. Enfin nous arrivâmes au petit temple expiatoire bâti sür l'emplacement Je l’ancien cimetière do la Madeleine, où‘ avaient été jetés les restes mortels de Louis XVI eide Marie- Antoinette. Une foule, que j’aurais voulue plus profondérffeht rècüèillie peut-être, s’écoulait pareille à un flot, silenciëux, Une messe venait définir, on se hâtait de céder la place aux nombreux arrivants. En entrant dans la pe-

tite chapelle, j’éprouvai une émotion poignante. Les deux groupesen marbre qui remplissent pour ainsi dire le sanctuaire y produisent un effet saisissant. Le roi, la reine et M 1 »® Elisabeth sont là : le roi à droite, la reine à gauche, M me Elisabeth à gauche. Marie-Antoinette est à demiprosternée, suspendue en quelque sorte au cou de M®> e Elisabeth ; sa belle tête se renverse en arrière, ses cheveux sont épars et ruissellent sur un manteau royal fleurdelisé et doublé d’hermine ; sur un pan de ce manteau repose cette fatale couronne, qui a été pour elle une sanglante couronne d’épines. Mm® Elisabeth, droite et calme, est appuyée sur une croix. Elle l’a portée courageusement, saintement.

Louis XVI est à genoux, revêtu de ses ornements royaux ; un ange lui montre le ciel. Sur le socle du monument du roi martyr se lit ce magnifique testament, dernier cri de l’innocence sacrifiée, protestation sublime dans laquelle la victime pardonne à ses bourreaux, et qui a pris sa place d’honneur dans les archives de l’histoire. Sur le socle du monument de la reine est écrite sa lettre d’adieu à ses enfants, ce chef- d’œuvre de force et de sentiment, où se révèlent pleinement la tendresse maternelle du cœur de la femme, la fière énergie et la magnanimité du caractère de la reine.

Que ces souvenirs sont déchirants! je voudrais que toutes les larmes qui ont été versées, toutes celles qui se verseront sur les royales victimes, pussent effacer cette tache de sang qui déshonore les pages de notre histoire.

Vain désir ! Elles ont coulé à flots, et rien n’est effacé; la tache est là, indélébile. Ces forfaits, œuvre de quelques monstres, sont des faits accomplis ; il faut les accepter. On les accepte en les pardonnant, mais en les détestant.

En sortant, je me suis heurtée à une jeune fille simplement vêtue et dont un voile épais couvrait la figure. Sa tournure m’a frappée. Comme je mettais le pied dans la rue, elle a levé son voile et a marché vers nous. C’était Laure. Ma surprise a été grande. Son père a des opinions qui ne s’accordent pas précisément avec cette démarche. C’est cependant un pèlerinage qu’elle fait tous les ans avec l’assentiment de son père, sans se cacher, mais sans affecter de se montrer. Un instant de réflexion me prouva que cette conduite n’avait rien que de très-simple. Le père de Laure est un honnête homme qui a des idées libérales ; ce portrait n’est pas celui d’un terroriste.

’ Nous menons, mon père et moi, une vie bien dissipée, J’ai fait ce que j’ai pu pour l’engager à rester à la maison et à laisser au moins le soir ses travaux d’écrivain et de politique. J’ai complètement échoué. La session est ouverte, il n’y a plus ni paix ni trêve pour lui. Quand il n’assiste pas à des soirées politiques, il travaille enfermé dans son cabinet, et pour ne pas rester à me morfondre seule dans ma chambre j’accepte les invitations qui me sont faites. Je vais très-peu dans le monde, mon père ne se décidant que très-rarement à revêtir son habit noir; mais nous avons des soirées chez nos amis intimes et je me laisse entraîner.

— Vous quittez trop votre maison, mon enfant, m’a dit l’autre jour M me Degalle qui était venue avec Laure pour passer la soirée avec moi ; la vie intérieure finira par vous paraître monotone et ennuyeuse.

1 M“ e Degalle est peut-être dans le vrai, mais à mon âge est-on parfaitement raisonnable f La matinée d’bier m’a vivement intéressée. M me Brillion, qui est très- vaniteuse, mais assez bonne femme au fond, recevait des étrangers, et Lucile m’avait arraché une promesse. Depuis qu’elh s’est brouillée avec Aurélie à propos de je ne sais quel faux renseignement donné sur une toilette, je lui suis devenue très-nécessaire.

Parmi ses invités se trouvaient deux créoles, une jeune femme et son mari . On a fait de la musique, d’excellente musique, et, après a’être un peu fait prier, l’Américaine s’est aussi mise au piano et, sur la demande de Lucile, elle nous a joué l’air avec lequel on fait danser les nègres dans l’habitation de son père. C'était vif, mais sauvage et peu harmonieux. Le premier moment d’étonnement passé, l’attention générale s’est trouvée distraite. La mienne étaitdoublement excitée. Le visage des deux étrangers était devenu pour moi un miroir sur lequel se réflétaient les impressions intérieu-

res les plus reverses. Cet air du pays natal les arrachait pour un instant, on le devinait, à leur situation présente. Ils avaient quitté notre froide Europe, ils se retrouvaient sous leurs palmiers, ils revoyaient leur beau ciel, ils aspiraient ’es senteurs pénétrantes de cette terre féconde, éblouissante de soleil. La jeune femme s’animait, elle jouait fiévreuse-

ment, elle 9’enivrait de cette musique barbare qui mvissaitses nègres. Un demi-sourire entr’ ouvrait ses lèvres et sut les lèr vres de son mari se dessinait le même sourire. Et puis un air plus doux succéda à celui-là. Son sourire s’effaça, su tète se pencha, ses paupières se baissèrent, et elle se mit à chanter une romance espagnole d’une voix tendre et profondément émue. Il l’écoutait immobile et violemment impressionné aussi. Son regard vague se perdait dans le vide, un monde de souvenirs s’éveillait en lui, il n’y avait plus que son corps dans ce salon, son esprit et son cœur étaient ailleurs. A quoi pensaient-ils l’un et l’autre! Il n’eût pas été facile de le deviner, mais dans le chant dp l’un et dans l’attitude de l’autre quelque chose se faisait sentir : le regret de la patrie, l’amour du pays natal. Çette romance semblait contenir un soupir dans chacune de ses notes, et, quand elle finit, mon oreille attentive perçut parmi les bruits du salon deux soupirs se faisant écho, et je vis entre les cils bruns de la jeune femme briller une lanpe que son mouphoir brodé a discrètement étanchée, Des autres u’eptendirent et ne virent rien, on lq remercia avec fracas, on lui prodigua des louanges banales et peu sincères, et «n s’occupa d’autre chose. Dans le monde les aveugles et les soqrd? ne sopt pas rares.

Je viens de faire une folie et je ne sais cpmment me l’expliquer à moi-même. J’ai obtenu de mon père ui) changement d’appartement, j’ai mis pn ayant bien d 68 pf£textes. Monter trois étages le fatigue, il est trop loin du

Palais-Bourbon, le concierge ne tient pas l’escalier propre, il y a des gens bruyants au-dessus et en dessous de nous, ce qui doit beaucoup le gêner pour son travail. Avec moimême je n’en ai qu’un, et il est détestable. Lucile m’a dit qu’on nous trouvait misérablement logés. Misérablement f C'est M. Jules Déblin qui l’a dit. Mon amour-propre a été froissé, et sur mes inslances un nouvel appartement beaucoup plus cher a été loué. Voilà pourquoi, ce soir, dans cette petite chambre que je vais quitter, j’ai des regrets et je ne puis trouver que j’ai sagement agi.

J’ai reçu tantôt la visite de M m8 Degalle et de Laure. Je leur ai montré en détail notre nouvel appartement avec une satisfaction entachée de vanité peut-être. Laure a trouvé tout charmant, M me Degalle a gracieusement vanté le bon goût qui, disait-elle, avait présidé à l’arrangement des meubles, mais elle avait cependant l’air contraint. Il m’a semblé voir passer un nuage sur sa figure bienveillante, quand elle est entrée dans le salon meublé à neuf. Je n’ai pas encore osé la questionner, mais je me creuse la tête pour deviner la cause de cette désapprobation tacite qui ne m’a pas échappé.

Je ne suis plus seule. Ma cousine Zoé s’est décidée à venir passer l’hiver chez nous. Ma cousine a l’âge et la respectabilité d’une tante, elle est à peu près de l’âge de mon père, qu’elle tutoie. J’ai beaucoup engagé mon père à lui

faire cette proposition qu’elle avait l’air de solliciter dans toutes ses lettres ; j’espère ne pas avoir à m’en repentir. Je reste maîtresse de maison et me voilà nantied’un chaperon. J’irai plus souvent dans le monde, et nous recevrons à notre tour. Il est très-agréable de recevoir. Chez les autres, on n’est pas toujours sûr de rencontrer les gens qui vous plaisent. Ici je serai consultée par mon père qui n’a plus rien à me refuser.

La présence de ma cousine n’a point, comme je l’espérais, ajouté à mon bonheur. Ce n’est pas là le mentor que j’avais rêvé, cet idéal de la femme âgée que j’ai rencontré dans M me Degalle. Ma cousine Zoé me paraît fort occupée d’elle-même et très-difficile à contenter. Elle soigne trop un reste de beauté dont personne ne se soucie. Le faux abonde sur sa personne et lui ôte complètement le charme sérieux des vieillesses dignement portées. Je ne connais rien de plus triste qu’une vieille femme frivole, et j’admire la bonté de mon père qui ferme si complaisamment les yeux sur les ridicules de sa parente.

— Je la croyais devenue plus raisonnable, m’a-t-il dit l'autre jour en la voyant ‘paraître le front orné d’une natte blonde et les joues enluminées d’une fraîcheur équivoque.

La raison, je le crois, est un fruit qui doit se trouver en germedans la fleur de la jeunesse, autrement il ne se forme, ni ne mûrit.

Ma cousine Zoé n’a donc, moralement parlant, aucune

valeur pour moi ; mais elle a conservé un goût très-vif pour le monde et y représenterait bien si ses toilettes subissaient une modification. Et puis elle n’est pas jalouse de la jeunesse. J’ai rencontré plus d’une femme sans prétentions apparentes dont toute jeunesse et tonte beauté semblaient offusquer le regard. Ma cousine Zoé n’a pas ce travers, elle entasse le fard sur ses joues, les faux cheveux, les fleurs et les plumes sur sa tête, les bagues sur ses doigs; mais elle n’est pas dénigrante et elle ne jalouse ni les teints vrais, ni les chevelures naturelles, ni les grâces de l’âge qu’elle n’a plus.

Il y a cependant des moments où je la voudrais encore à Rouen. Ce n’est pas une compagne pour moi, mais bien un souci de tous les instants. Un rien la gêne et elle est trop oisive pour ne pas s’ennuyer souvent.

Heureusement elle adore le whist et elle a bien vite organisé une partie pour elle. Jeunes et vieux sont engagés; mais M. Déblin est le seul jeune homme qui se soit rendu à l’appel. Il est devenu un des habitués de la partie. Aussi ia cousine le déclare-t-elle charmant. Sa jeune figure prouit vraiment un agréable effet entre les vieux visages qui entourent. Je travaille pendant qu’ils jouent, et je reste -olontiers à la maison ce soir-là. Lucile me fait là-dessus .me petite guerre à sa façon ; mais il est positif que, maintenant que je possède ma cousine, je ne puis sortir le soir sans elle.

Ce soir j'ai un poids sur le cœur, un poids d’autant nlus

lourd que je ne puis l’alléger par une confidence. Je maudis et je bénis ma clairvoyance. Hélas! toute vérité n’est pas bonne à savoir non plus qu’à dire. Cette pauvre M m<! De galle était loin de supposer qu’elle avait laissé paraître une ombre de désapprobation à sa première visite dans notre nouvel appartement; mais, comme elle est la sincérité même, elle n’a pu se défendre de m’avouer qu’elle avait été vivement peinée de me voir me départir des habitudes d’économie et d’ordre qui distinguaient Louise et que j’avais tout d’abord adoptées, lui avait dit Laure. Elle trouve notre appartement trop luxueux pour notre fortune qu’elle connaît mieux que moi. Mon père est son ami d’cnfance, die rend justice à ses grandes qualités ; mais elle sait qu’il s’occupe avec beaucoup plus de zèle des affaires de l’Etat que de ses propres affaires, elle sait qu’il a été trompé, qu’il a fait des spéculations qui n’ont pas réussi et qu’il dépense ordinairement sans compter. Or, ma mère avait une fortune insignifiante, et notre position actuelle m’est apparue sous son vraie jour. Notre train de vie doit être très-modeste, un député n’est pas inamovible et le caractère de mon père est trop indépendant pour que j’espère le voir vivre et mourir membre d’une assemblée politique. J’ai donc eu tort de le pousser à de3 changements qui peuvent convenir à sa position sociale, mais qui ne sont pas en rapport avec sa fortune. Mon père, qui regarderait comme un crime de grever inutilement d’un centime le budget de la France, livre au pillage son propre budget, et, pour me faire jouir du présent, ferme les yeux sur l’aven if.

M mo Degalle me disait cela gravement, affectueusement, tendrement, avec des délicatesses infinies et avec la seule pensée de m’arrêter sur une pente dangereuse où je courais en aveugle. Certes, elle a pris soin de me dorer la pilule, mais la pilule ne m’en a pas paru moins bien amère.

Je ne suis pas économe de ma nature, mes dépenses vont leur train. Heureux les riches I

Cher confident, faut-il donc qu’en vous lisant le rouge me monte au visage? Et cependant vous êtes pour moi un miroir dans lequel se reflète fidèlement ma propre image, le réservoir secret où s’épanche discrètement le trop plein de mes idées. Donc vous êtes vrai et je ne puis rien effacer de ce que ma main a tracé sur vos pages. Hier, j’étais possédée par un désir immense de richesse, par une soif ardente de bien-être et j’ai jeté cette égoïste et honteuse exclamation: Heureux les riches! Aujourd’hui j’ai vu pleurer amèrement une femme qui jette l’or à pleines mains autour d’elle, une femme quelavieentourede ses douceurs, la richesse de ses enivrements et de ses prestiges, et j’ai compris le néant de la richesse.

i Cette pauvre mère n’a pu racheter la vie de son enfant, il est mort dans son berceau de satin armorié ; son joli visage est retombé sans vie sur l’oreiller de dentelle, et des yeux de sa mère coulent des larmes que rien ne peut tarir. Laure va voir cette pauvre femme tous les jours. Elle l’a connue en pension et elle revient toujours de chez elle affreuse-

nient triste. La richesse que je désirais tant, cette malheureuse mère la dédaigne, elle se reproche de n’en avoir pas fait un meilleur usage, elle voit dans ce malheur une punition de Dieu ; elle ignorait la charité, elle n’a jamais pensé qu’à satisfaire ses caprices, elle a volontairement oublié qu’il y avait des pauvres. Ce qu’elle leur abandonnait n’était qu’une partie infiniment petite de sa fortune. '

Beaucoup ont, dans un moment de déraison, formulé dans leur cœur ce souhait que j’ai osé écrire. Qui donc pense à cette chose : la responsabilité de la richesse! \

Mon père et le père de Laure se rapprochent un peu, me dit-on. Dans la dernière session ils ont eu sur la même question des opinions moins opposées. J’ai profité de cette trêve pour emmener ma cousine Zoé chez Mme Degalle. La maison qu’elle habite est pour Laure et pour moi un terrain neutre où, par la permission paternelle, nous pouvons nous rencontrer. Zoé a trouvé Laure charmante, pleine d’affabilité et d’esprit, et, comme elle a connu sa mère, elle se promet de lui faire une visite. Elle le fera comme elle le

ir K

dit. Ma cousine Zoé aime le blanc de céruse, le fard rouge, et les rubans bleus, mais elle ne connaît pas bien les r nuances politiques. Elles’entretientsoigneusementdansune ; ignorance parfaite de tout ce qui doit se passer, afin de ne s pas se troubler l’esprit. Aucune considération parlementaire ne l’empêcherait donc d’aller où il lui plaît.

HISTOIRE IiSTIME

Un démocrate qui jouerait bien le whist aurait toutes ses sympathies, elle aime les légitimistes parce que dans ce parti, dit- elle, sont les derniers causeurs. Les conversations des hommes lui semblent maintenant parfaitement ennuyeuses et tout à fait dépourvues d’intérêt. Je ne suis pas toujours de son avis et nous discutons souvent làdessus. Le jeune homme le plus parfait selon elle est M. Jules Déblin, précisément parce qu’il ne parle jamais de choses sérieuses devant les femmes. Je n’ai garde de la contredire en ceci ; je le trouve élégant, spirituel, mais sa conversation légère paraît monotone et vide à beaucoup de gens. Il dit les riens d’une manière ravissante, il raconte les anecdotes comme pas un, mais je ne serais pas fâchée parfois de l’entendre s’élever au-dessus de sa petite chronique hebdomadaire. Je ne désire pas qu’il devienne pédant ; mais, si j’étais sa sœur ou sa femme, je le gronderais de rester muet quand un incident fait monter la conversation jusqu’à une hauteur inusitée et d’effectuer sa retraite avec le plus moqueur de ses sourires. Je le défends souvent devant mon père, qui l’accuse d’être superficiel. Peut-on l’être quand on a tant d’esprit t t

On parle beaucoup du mariage de Laure. Elle ne m'a encore fait aucune confidence, mais j’ai des yeux et j’ai deviné que le fils adoptif de Mme Degalle a des projets. Une dame parente de Laure donne des soirées fort recherchées. Les salons sont grands et au besoin ils ge transforment en salle de spectacle.

La comédie de société est en grande vogue. Sur les instances réitérées de sa tante, Laure a accepté un rôle dans la dernière pièce. Il paraît qu’elle se tire à merveille de ces choses, et qu’obligée de montrer son esprit et sa grâce, elle est éblouissante. Je voudrais être à mardi pour l’applaudir.

Je l'ai applaudie des deux mains et le neveu de Mme Degalle aussi. Un peu avant la représentation elle m’a fait chercher pour me consulter sur un détail de sa toilette. Je l’ai trouvée en marquise, poudrée à blanc, le col et les bras nus, et la jupe courte par devant faisant queue par derrière ; elle était charmante. Elle paraissait peu émue, et cependant l’heure était arrivée ; heure palpitante, car, si le succès est là, prêt à orner un front comme une couronne, l’insuccès est tout prêt aussi. Le public d’un salqp est plus indulgent que le public d’un théâtre, mais il conserve des droits inaliénables. Si vous lui plaisez, tant mieux ; si vous lui déplaisez, il vous le laissera voir très -poliment.

Elle a paru. Ses yeux brillants avaient un regard qu’on ne lui connaissait pas; la jeunesse, la beauté rayonnait en elle, sa voix avait des intonations parfaitement justes. Tous les regards disaient : EU© es* charmante et elle joue à ravir. Après celte première scène, des bravos frénétiques ont éclaté, j’ai passé dans la coulisse pour la complimenter. Elle était très-sérieuse.

— Quoi 1 vous n’êtes pas plus enivré? que cela, lui ai-je

dit.

— Je suis triste, m’a-t-elle répondu ; il me semble que j’ai fait de ma personne une exhibition vaniteuse. J’ai réussi, je le sais; cet attirail Louis XV me va très-bien, je le devine ; mais qu’est-ce que la vanité satisfaite? Pour moi, je le sens, je n’en pourrais tirer un atome de bonheur.

Sa raison m’écrase. Je l’aime et je ne l’envie pas; mais j’avoue que ma tête eût un peu tourné si j’avais aspiré la dixième partie de l’encens qu’elle a pu respirer ce soir-là.

Il paraît que mon père jouit en ce moment d’une grande influence. C’est une allée et une venue continuelles de solliciteurs. Ce matin j’ai rencontré dans l’antichambre une pauvre femme qui attendait son tour d’audience. Malgré la pauvreté de ses vêtements elle avait l’air distingué. Que cela est navrant, mon Dieu I d’en être réduite à mendier des faveurs qui ne |pnt bien souvent que la récompense justement méritée de services rendus à l’Etat I Je l’ai saluée, et, remarquant qu’elle frissonnait, je l’ai priée de passer dans la salle à manger où il y avait du feu. Elle m’a remerciée simplement, mais en des termes révélant la femme comme il faut. Lucile, que je reconduisais, était impatientée et a jeté à la visiteuse un regard qu’elle croyait méprisant et qui n’était que grossier. Le regard qui lui a répondu contenait un dédain de meilleur aloi, et Lucile l’a senti, car elle a rougi de dépit et elle m’a quittée brusquement. Je voudrais que mon père fit obtenir à cette pauvre femme ce qu’elle demande. -,

J’ai appris avec plaisir que les démarches faites par mon père pour ma protégée ont eu le meilleur résultat. Il me l’a dit et il m’a en même temps remerciée des attentions

i que j’avais eues pour cette dame tombée d’une position ai- | sée dans la plus affreuse misère.

Ma cousine Zoé se mêle décidément de politique, et cela, grâce à M. Déblin. Elle sait quel mouvement aura lieu dans les ministères, elle est au courant de tout ce qui s’y trame. M. Déblin désire avec ardeur une place qui va devenir vacante, mais qu’il ne peut obtenir qu’au détriment d’un homme qui a plus de droits que lui. Mon père refuse de faire des démarches, il prétend que sa nomination serait«me injustice. Us viennent encore de discuter là-dessus. Ma cousine Zoé fait bon marché des motifs fondés sur la conscience et s’agite pour obtenir de mon père sa recommandation près du ministre. Il s’est encore excusé. Elle s’est levée et est allée lui parler à l'oreille*

Mon père m’a lancé un regard étrange.

— Quand même cela serait, je ne le ferais pas, a-t-il répondu.

Ce regard, ce quand même, m’ont émue malgré moi. J’ai beau crier à mon imagination et à mon cœur : Silence ! ils me jettent dans un trouble extrême.

Le candidat opposé à M. Déblin s’est retiré, mon père a

consenti à faire la démarche qu’il trouve maintenant justifiée. Il n’est question que de cette nomination qui fraye à M. Déblin le chemin vers les plus hautes positions administratives. Ma cousine Zoé est tellement occupée de son protégé qu’elle s’en coiffe de travers. Laure m’a dit qu’on parlait déjà de mon mariage avec M. Déblin, qui devra à mon père cet avancement tout à fait inespéré.

Il est nommé. Ma cousine Zoé est triomphante, il vient lavoir presque tous les jours et il nous a annoncé l’arrivée prochaine de sa mère. En disant cela, il m’a regardée. Que de choses j’ai cru lire dans ce regard ! Mais chut ! je ne dois pas prétendre à un aussi brillant parti. Ma cousine Zoé m’a confié que M. Déblin serait riche. Que m’importe! Bonheur et richesse ne sont pas synonymes, assure-t-on.

Depuis quelques jours je me sens nerveuse, impatiente, et j’ai très-souvent recours à l’obligeance de Mme Degalle, qui me promène beaucoup, mais pas encore assez à mon gré. Elle va retourner dans sa province et elle visite Paris en détail. Ma oousine Zoé ne visite jamais avec intérêt que les magasins de nouveautés et ne comprend la promenade que sur les boulevards ou sous les arcades du Palais- Royal. Mme Degalle trace autrement son itinéraire, et de chaque sortie avec elle me reste un agréable ou utile souvenir.

— Il y a en vous l’étoffe d’une femme sérieuse, disait-

elle l’autre jour; mais V03 plus intimes connaissances vous tirent en sens contraires, vos lectures sont insignifiantes, et vous n’accordez pas assez de temps à la réflexion.

Je sens qu’elle a raison et je me promets toujours de tenter une réforme dans ma propre vie, de rompre avec l’irrégularité, le va et vient. Aujourd’hui nous avons visité ensemble Saint-Etienne-du-Mont et le Panthéon. A Saint- Etienne-du -Mont on accorde d’abord son attention au magnifique jubé qui donne à cette église un aspect tout particulier. En le regardant, les vers suivants me revinrent en mémoire et je les récitai à demi-voix à Laure :

Dans le vieux tcmplo, nn soir, j’entrai le cœur bien las,

Et no pouvant prier, je soupirais. .. hélas !

Je disais. Tout à coup l'ombre devient plug noire ; Dans mes cheveux émus passa ce vent glacé Qui sur le front do Job autrefois a passé :

I.o vent d’hiver pleura sur lo parvis sonore Et, pensif, je sentis que je gardais encore Dans un pli do mon cœur, de moi-même ignoré,

Un peu do vieille foi... partum évaporé.

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