I.o repentir me prit et j’y trouvai des charmes
Et du marbro sacré la poudre but mes larmes.
Quand je me relevai, plus léger do remords,
Comme au dedans de moi, c’était fête au dehors ;
La vitro occidentale, allumant sa rosace,
D’uno langue de feu m’illumina la face.
Le couple séraphique, en exlaso courbé,
Avec plus de ferveur pria sur le jubé...
C’est Hégésippe Moreau qui a écrit cela, un pauvre poëte devenu impie. L’année même où il écrivait ces vers intitulés Un Quart-d'Heure de dévotion , il est mort chrétien.
Laure a trouvé les vers touchants, mais elle a regretté de ne pas voir d’anges sur le jubé.
Le Panthéon est un temple dont l’aspect profane ne plaît pas à Mme Degalle. Elle a cependant beaucoup admiré les beautés qu’il renferme. La coupole est superbe et les quatre grandes peintures de la partie inférieure sont splendides. Naturellement tout le monde critique l’entrevue polie de Napoléon I er et delà Gloire. C’est peut-être bien imaginé, mais c’est bien mal placé. J’aime mieux la Mort qui se trouve à gauche. Je vois encore cette femme au teint livide, à l’œil ardent, aux cheveux noirs épars sous sa couronne de fer, avec ses ailes sombres de chauve-souris, la draperie flottante et diaphane qui l’enveloppe comme un suaire. Elle est, là penchée, dévorante, la main appuyée sur la poitrine d’un homme expirant, la droite levée et menaçant le monde. Un vieillard et une jeune femme se prosternent devant sa face inflexible ! C’est une page saisissante.
Nos courses nous ont conduites dans une petite église qu’on se prépare à orner de peintures. Des échafaudages s’élevaient jusqu’aux voûtes, une grande toile grise voi-
lait la partie qu’on allait peindre et était tirée comme un rideau entre l’artiste et les curieux. J’ai pensé qu’il devait faire bon dans cet atelier aérien, dans ce sanctuaire de l’art, quand on se sentait vraiment artiste et que du cerveau fécond jaillissait l’idée que la main a la puissance et l’habileté de reproduire par la ligne et la couleur. Je me suis représenté les grands maîtres s’isolant devant les murailles qu’ils vont couvrir de chefs-d’œuvre. Comme ce silence auguste des temples, comme cet atelier entre ciel et terre devait merveilleusement favoriser l’inspiration! En regardant ce voile tendu entre le peintre et les visiteurs indiscrets, j’aurais presque envié l’artiste. J’aurais presque désiré m’abîmer comme lui dans cette recherche du beau, dans cette lutte de l’art, passer des jours, des mois, des années dans ce travail béni, oublier là lemonde, ses petitesses, ses exigences, ses joies factices, ses douleurs inconsolées.
Je pense tout haut devant Mu» Degalle et Laure, et ma fantaisie les a fait sourire.
— Elle a parfois des goûts d’ermite, a dit Laure à M me Degalle.
— Ce n’est cependant pas le moment d’en avoir, a-t-elle répondu avec un bon sourire. Dans tous les cas, ne pas craindre la solitude, la rechercher même parfois n’est pas un mal.
Voilà des maximes que ne tolérerait pas ma cousine Zoé.
Mon mariage est décidé. Que de choses se sont passées pendant ces trois dernières semaines I J’avais le cœur trop
plein pour continuer mon journal. Soir et matin, quand je nie trouve seule dan3 ma chambre, je ne fais plus qu’une chose : me mettre à genoux pour prier. Et pourtant je suis heureuge.
Mes amies ont accueilli bien différemment la grave nou- t velle. Aurélie m’a dit qu’il était grand temps que je fusse mariée ; Lucile a pleuré et m’a déclaré que j’étais trop heureuse, elle a toujours beaucoup admiré M. Jules ; Laure m’a embrassée tendrement et m’a souhaité tous les bonheurs.
— Je me réjouis et je m’attriste, a-t-elle ajouté ; M. Dêblin n’aime que Paris et sa position l’y fixe ; mes parents forment pour moi un projet d’avenir qui nous fera habiter tout près de chez ma tante Degalle. Nous voilà donc à tout jamais séparées.
Des larmes roulaient dans ses yeux.
Le bonheur est égoïste de sa nature, mes yeux sont restés secs et je l’ai consolée au lieu de m’affliger avec elle.
Je suis dans une de ce3 phases délicieuses de l’existence humaine où le cœur rempli par un sentiment se replie sur lui-même et devient inaccessible à toute autre impression.
, Je voudrais tout le monde heureux ; mais la corde de l’affliction ne vibre plus autant en moi pour les douleurs d’autrui.
Quelle ennuyeuse chose que la politique ! Je croyais en
avoir fini avec elle, et elle vient justement troubler ma par-
faite quiétude. Un changement imprévu de ministère a eu
AO
lieu. Mon père est indigné, car c’est son ami qui tombe; M. Jules paraît inquiet, Mmo Déblin soucieuse. La conversation ce soir a été politique. Pour une fiancée c'était amusant ! Ma cousine Zoé bâillait presque malgré elle, et j’avais bien envie de l’imiter.
Mon père est très-souffrant. Mon mariage qui avait été fixé au 10 du mois prochain, est retardé.
Enfin il est hors de danger. Pendant quinze jours nous avons presque désespéré de lui. Quelle terrible chose que la maladie. Dieu merci ! elle a été vaincue. Je suis fatiguée, épuisée, qu’importe? mon père est sauvé !
La convalescence marche, mais lentement. Mon père la retarde en se tourmentant outre mesure. Les collèges électoraux vont se réunir, et il aurait voulu pouvoir se rendre dans son arrondissement. Le nouveau ministre ne lui est pas favorable, il a reçu l’avis qu’on va lui susciter un adversaire très-redoutable. Il ne s’en inquiète pas. Il a rempli son mandat courageusement, consciencieusement, il est sûr de la victoire ; mais il a peur que son absence ne soit mal interprétée ; il se figure que les malintentionnés supposeront que la crainte de ne pas être réélu le retient seule à Paris. M. Déblin s’occupe activement de nos affaires, il s’est nommé le secrétaire particulier de mon père et il me
délaisse un peu ces temps-ci. Je trouve cela tout simple, et cependant j’aimerais mieux qu’il se laissât moins absorber par son zèle.
M. Jules est parti. Le moment solennel approche, et sa qualité de futur gendre lui donne bien un peu le droitde se mêler des affaires de son beau-père. Il s’est offert lui-même et, après quelques difficultés, mon père a consenti à ce qu’il allât voir s’il est vrai qu’il se trame quelque chose contre lui là-bas. Ni l’un ni l’autre ne paraît redouter sérieusement cette candidature improvisée; il y a plusieurs années que mon père représente son arrondissement, et chacun rend justice à sa haute capacité, à son obligeance et à sa loyauté. Mais M. Jules est trop prévoyant et trop rompu aux petites perfidies administratives pour ne pas désirer éclaircir la question. Il m’a très-éloquemment expliqué ses raisons, et, malgré le chagrin que je ressentais de son départ, je ne m’y suis pas opposée.
Mon père aencore les yeux faibles et je lis sa correspondance. Les lettres de M. Jules se succèdent et j’éprouve un vif plaisir à les lire. D’abord il y a tout un coin où il s’occupe exclusivement de moi, et puis les qualités de son style révèlent sa valeur intellectuelle que mon père autrefois mettait un peu en doute. Quelle activité il déploie ! Il est partout, il voit tout, il entend tout. Je pourrai, et à bon droit, être fière de mon mari.
Les nouvelles deviennent alarmantes. Il y a des défections même parmi ceux qui se montraient tout d’abord dévoués à mon père. L’homme qu’on lui oppose est enfin connu. Il jouit d’une popularité d’assez mauvais aloi, mais il s’est fait le courtisan du peuple, et le nouveau ministre le soutient. M. Jules s’inquiète. Les lettres sont courtes, fié vreuses. Ma part à moi est aussi bien diminuée. J’aurai plus tard à le gronder pour cela. Qu’ai-je de communavec la politique, et devrait-il me négliger pour ces ennuyeuse? affaires!
M. Déblin s’est excusé le plus spirituellement du monde. Je ne dois pas croire, dit-il, qu’il puisse entrer de la négligence dans son laconisme ; mais il fait en ce moment la cour à l’opinion publique, une femme quinteuse, changeante, capricieuse et despotique. Et il ajoute que si j’étais un électeur influent, il m’écrirait dix pages, s’il le fallait. Ce badinage m’a remise en belle humeur.
i L’orage grossit ; mon père, sans l’avouer, devientinquiet lui-même; ma cousine Zoé éprouve des craintes qu’elle me communique sarts se douter de la tristesse où elle me plonge. Les paroles de M me Degaîle me reviennent. Ce sont les émoluments de cette place de député qui nous font vivre dans l’aisance. Du même coup mon père perdrait tout : influence, aisance, sécurité. Ah! si, comme le disait Lucile, M. Jules n’avait désiré épouser que la fille du dé-
puté influent, comme je tremblerais à cette heure, comme je souffrirais! Mais non, il m’a choisie malgré mon peu de fortune. Je ne puis concevoir le plus léger soupçon, je le juge d’après moi-même. J’aurais demain des millions que cela ne changerait rien à mes sentiments pour lui.
Mme Degalleest venue me faire ses adieux. Elle emmène Laure et sa mère. Le mariage projeté va sans doute s’arranger définitivement chez elle. Je regrette bien vivement de les voir quitter Paris en ce moment. Me voilà seule avec mes inquiétudes, mes ennuis, mes tourments. Encore huit jours d’attente, huit siècles I
Mon père est furieux. M. Jules a écrit que ses adversaires prodiguaient l’argent et les promesses. Il demande quelques milliers de francs et une nouvelle profession de foi avec des engagements analogues à ceux qui se lisent sur le programme du concurrent. Mon père lui répond qu’il n’a jamais trompé personne et qu’il ne promettra jamais des choses impossibles à tenir, qu’il trouve indigne de lui de jeter ces promesses folles comme un leurre à ceux qui l’ont si souvent honoré de leur confiance. Il ne veut pas non plus qu’on entretienne des accointances avec les cabarets, qu’on voiture les électeurs ; ce mode d’élection à l’anglaise lui répugne souverainement. J’ai adouci ses expressions, atténué son mécontentement. Si le zèle de
IÎISTOTRE INTIME
M. Jules l’entraîne un peu loin, faut-il lui en vouloir h ce point!
Une dépêche télégraphique arrive, mon père est vaincu. Ce télégramme m’a frappée en plein cœur. Des larmes ont jailli de mes yeux. Le calme stoïque de mon père n’a pas reçu le moindre choc. Fort de sa conscience, il se retranche dans le sentiment de sa dignité offensée. Ma cousine Zoé est consternée. Mon cœur est comme pris dans un étau que je ne puis desserrer, un vague pressentiment me fait regarder cet échec comme un présage de malheur. J’attends M. Jules avec une impatience fiévreuse. J’ai besoin de le voir, de l’entendre. Qu’importe après tout cet événement ! Mon bonheur reste assuré ; il repose sur la parole d’un homme d’honneur. Je me le repète, je le crois, et malgré cela je souffre, je souffre horriblement.
Je ne l’ai point vu, et cependant il est à Paris. Que si- ( gnifie ce peu d’empressement!
J Je reconnais la voix de Mm» Déblin. Elle s’enferme avec , mon père. Si mon cœur ne battait pas si fort, j’entendrais : presque ce qu’ils disent.
Je sors de chez mon père, je suis toute tremblante. Pauvre uère. il tremblait lui-même en m’annonçant aue
Mme Déblin était venue s’enquérir des modifications apportées dans le chiffre -de ma dot par ce changement de position.
Mon père a dû répondre qu’il ne me donnerait plus que le quart de ce qu’il avait promis et il s’est hâté d'ajouter que, si M. Déblin regrettait cette diminution dans ma dot, il était prêt à lui rendre sa parole.
— Me suis-je trop avancé, ma fille î m’a-t-il dit avec un son de voix si triste et si compatissant, que dominant mon émotion, j’ai répondu : Non, d’une voix ferme.
Mme Déblin a pris l’air embarrassé ; elle a dit que son fils aurait à se décider lui-même et elle a quitté mon père*
Ce matin ma cousine Zoé a rencontré Mmo Déblin. Celleci lui a balbutié je ne sais quels regrets hypocrites. Son fils, certainement, m’aime beaucoup ; mais l’appui qu'il avait cru trouver en mon père lui manque. La position étant changée, il n’ose plus remplir ses engagements, il n’a pas assez de fortune, pour deux surtout, puisqu’il ne doit plus aspirer à la position sur laquelle il comptait et vers laquelle les relations de mon père, comme ami du ministre et comme député, pouvaient seules lui frayer un chemin.
J’ai ôté de mon doigt la bague qu’il m’avait offerte le jour où mon père avait agréé sa demande. Encore quelques heures d’attente, et je la lui renverrai.
Mon faible cœur se raccroche à tout. Sa mère a dit qu’il restait jusqu’à demain à Versailles , j’attendrai jusqu’à demain.
i II n’est pas venu. Mon père vient de lui renvoyer ses lettres et sa bague. Je porte le plus triste des deuils, le deuil d’un homme vivant qui a trompé la confiance que j’avais mise en son honneur et en son affection. Cette ingratitude, cette déloyauté, cette indélicatesse, me transpercent comme un triple glaive. O mon Dieu ! souffrir, c’est expier; mais souffrir parce que l’on a cru à une parole solennellement donnée, à une affection dont le serment allait être échangé devant Dieu, trouver dans celui au dévouement duquel on avait le droit d’avoir foi, le cynisme brutal de l’égoïsme, c’est doublement souffrir.
Ma cousine Zoé nous a quittés. Elle nous plaint de toute son âme ; mais, si elle s’attristait plus longtemps avec nous, elle en tomberait bientôt malade, dit-elle.
— Allons, oublie donc ce petit fat, m’a-t-elle dit en me quittant, cela n’a pas le sens commun de le regretter ainsi. Tu as les yeux continuellement rouges maintenant; pleurer enlaidit, mon enfant.
Elle ne comprend pas ce que je souffre.
La noire mélancolie dont mon père est atteint me force à dissimuler mon propre chagrin. Je remplis en automate
tous mes devoirs ; je vais, je viens, insensible en apparence, mais il mo semble que je marche un couteau planté lans mon cœur.
J’allais écrire, je n’ai pu que pleurer.
Je prie et je me sens consolée, apaisée; je voudrais que mon père priât. Quand la tristesse est trop pesante, quel bien cela fait de se mettre à genoux 1
Dieu m’a enfin rendu la santé, mes forces reviennent et mon énergie morale renaît. J’ai fait bonne contenance pendant un mois, j’ai pu endurer les sottes doléances de Lucile et lui faire admirer mon courage factice. Et puis je suis tombée. Ma dignité était sauve. J’ai été line malade patiente et résignée. Ces souffrances du corps m’ont fait beaucoup de bien. Je sui3 maintenant affaiblie physiquement, mais très-mortifiée moralement. Laure, qui est revenue, soigne ma convalescence et ne me quitte presque plus. Mon père n’est plus l’ennemi du sien. Ils conservent l’un et l’autre leurs opinions différentes, mais ils sont tous les deux hors de combat ; restés parmi les morts sur le champ de bataille électoral, ils se donnent la main.
Nous voilà en très -bonne santé mon père et moi ; chacun
de nous porte dans sa poitrine une blessure douloureuse dont il cache avec soin les élancements. Mon père a vieilli de dix ans et le travail n’a plus d’attraits pour lui. Son journal reste fermé sur sa table. La défection de ceux dont il avait si ardemment défendu les intérêts l'accable. Il ne se relèvera pas de ce coup. Il éprouve le chagrin viril d’un homme qui se sent encore la force de servir utilement son pays et auquel on a violemment arraché l’arme des mains. Et puis d’autres soucis obscurcissent l’horizon. Je ne veux pa 3 avancer l’heure fatale où il faudra compter avec les exigences matérielles de la vie ; mais elle ne peut tarder à sonner.
Dans un temps ordinaire l’incertitude où je vis m’aurait été insupportable ; maintenant je la subis sans plainte et sans murmure. Où serai-je dans six moisî sous quel ciel vivrai-je 1 Je n’en sais absolument rien. Tout ce que je sais, c’est que je suis entre les mains de Dieu,
Mon père a parlé. Il hésitait, il souffrait. « Comment te proposerai-je cela, » m’a-t-il dit enfin!
Ce qu’il me propose, c’est d’aller habiter la petite maison de campagne où j’ai été élevée. Sa fortune ne lui permet pas d’habiter Paris et il a le monde en horreur. Je lui ai donné sur-le-champ un acquiescement formulé dans les termes les plus propres à le rassurer. Et cependant je modérais l’expression do ma satisfaction. Si elle paraît trop vive, pensais-je, il devinera ce
que je lui cache, les regrets, les déceptions qui me font si vivement désirer la solitude et le silence. Je le sais, il est triste d’aller à vingt-quatre ans s’enterrer dans une maison isolée, c’est une destinée sévère que de quitter une société animée, choisie, pour la solitude complète, d’abandonner Paris pour se reléguer dans une ferme située au fond d’une province reculée. Eh bien, cela me va. J’irai oublier là mes déceptions, je suivrai plus facilement là le plan que j’ai formé. Le bonheur intime que je croyais toucher du doigt a fui au premier souffle de la mauvaise fortune ; la solitude me rendra la paix.
Tous mes souvenirs d’enfance reviennent en foule. Je revois cette humble maison habitée par mon grand-père, je l’arrange en imagination. Beaucoup d’argent n’est pas nécessaire pour s’organiser un intérieur agréable à la campagne. J’ai été la première à engager mon père à vendre nos meubles de luxe. Il a conservé une grande simplicité de goûts, et, malgré mes velléités de grande dame, je lui ressemble en cela. Laure est enchantée de me voir me rapprocher de sa tante Degalle chez laquelle elle passe au moins un mois tous les ans. Mme Degalle habite la petite ville voisine de la Maraudière. Quel voisinage précieux ce sera pour moi !
Nous avons fait quelques visites de départ. J’ai vu se vérifier la parole de l’écrivain qui a dit : Il n’y a rien de
plus facile que de ne pas inspirer le moindre intérêt à ceux
qui se disent nos amis. » J’allais vers ces personnes le 'cœur gros, une parole de regret sur les lèvres. Je les ai trouvées agitées, occupées ou franchement indifférentes. Lucile et sa mère m’ont quittée pour entrer dans un magasin de modes. Lucile m’a embrassée et je m’éloignais involontairement émue. Elle m’a rappelée. J’ai pensé que je n’entendrais plus sa voix et je suis revenue sur mes pas. Elle voulait me montrer une aigrette posée d’une façon étrange et nouvelle sur un chapeau. Et voilà l’adieu qu’elle m’a laissé !
Je suis entourée de malles fermées, de caisses clouées, je suis bien accablée et bien triste. J’entends le pas de Laure, elle vient passer avec moi cette dernière soirée, elle a deviné ce que seraient pour moi ces quelques heures précédant mon départ. J’aime mieux causer avec elle qu’avec moi-même. Viens donc prendre ta place de voyage, mon cher confident. Cette nuit nous serons l’un et l’autre loin
de Paris.
Aujourd’hui je puis m’adresser le joli monologué qui commence une des plus charmantes fables de Florian :
C’en est lait je quitte le inonde,
Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux Des crimes, des horreurs dont sont blessés mes yeux,
Dans une retraite profonde,
" '• Loin des vices, loin des abus...
Ainsi se lamentait certaine sauterelle Hypocondro et n’estimant quelle...
Ici s’arrête la comparaison, je ne suis pas atteinte d’hypocondrie comme la sauterelle et je ne suis pas non plus aveuglée par une vaniteuse estime de moi-même. Mais il me semble que je suisau bout du monde et qu’il s’est élevé entre lui et moi une insurmontable barrière. J’ai retrouvé la Maraudière telle que je l’avais laissée ou à peu près. L’humidité a produit ses ravages, les tapisseries ont vu pâlir leurs couleurs sous l’action du temps, et quelquesunes sont marbrées d’une mousse blanchâtre qui les dévoi e en les recouvrant. Mais l’air et le feu on déjà fait sentir leur bienfaisante influence.
Nous avons tout juste de quoi nous loger ; la maison est mal distribuée , il y a de grands corridors inutiles et des espèces d’antichambres sans cheminée et sans jour. L’installation a été difficile. Mon père voulait me faire habiter la chambre au-dessus du salon parce qu’elle est vaste. J’ai nettement refusé et je me suis logee dans un grand cabinet qui a un balcon de pierre. Sur ce balcon je soignerai des fleurs, et la vue est très-jolie de là. C’est une vue étroite resserrée, il n’y a pas d’horizon, mais les détails sont charmants. Les versants du coteau voisin forment des murailles verdoyantes qui, sans cacher entièrement le ciel, bornent complètement le regard. Dans le fond de la petite vallée, il y a un grand ruisseau qui forme une écluse dont j’entends l’harmonieuse voix. Des prairies et des espaces
vagues qu’on prendrait pour de jolies pelouses naturelles le bordent de chaque côté. On ne voit pas un chemin tracé, pas une habitation autre qu’un petit moulin qui 6e cache sous de hauts pommiers. Un peu à gauche apparaissent les seuls beaux arbres que nous possédons, une double rangée de chênes qui paraissent des géants dans l’étroite vallée. Lu première fois que j’ai mis le pied sur mon balcon, h vue de cet horizon si borné m'a saisie. Autrefois, avec me. yeux d’enfant, tout me paraissait grand à la Maraudière : la maison, les jardins, l’horizon. Aujourd’hui tout s’est ré* duit à de plus justes proportions, et je suis surtout frappée de me trouver si prjs des murailles verdoyantes qui arrêtent le regard. N’y a-t-il pas une analogie frappante entre la position de cette maison que j'habito et la vie qui ra’eet faite? Socialement parlant, je n’ai plus d’horizon, ma vie est murée, la vaste panorama qui s’étendait devant moi a soudain disparu; entre le monde et moi, la pauvreté et l’obscurité tirent un voile épais . Je ne suis pas fâchée qu’il existe une ressemblance aussi frappante entre mon monde physique et mon monde moral. C’est avec un sentiment de repos que je me blottis au fond de ma vallée profonde et contre mes coteaux abrupts. Que m’importe ce qui se passe au delà ! C’est la Providence qui a circonscrit ma vie, je ne ferai point un pas pour élargir ma sphère.
Les deux premiers mois sont passés et je me livre à de profonds calculs pour essayer de trouver que nos revenus
dépasseront nos dépenses. Je crains que le contraire n'ait
lieu. Malgré mon profond détachement des élégances de la vie, je médite quelques réparations, voire quelques embellissements. Mon père passe ses journées dehors, et la nature se charge de l’entourer de mille choses agréables et variées ; mais l’hiver viendra, il ne pourra plus sortir aussi souvent. Je désire ces améliorations pour moi-même, mon devoir m’attache à la maison et je la voudrais plus riante d’aspect à l’intérieur. Les tapisseries sont moisies et attristent l’œil, les plafonds sont enfumés et sales. Ces réparations seraient peu de chose, mais notre revenu estsi mince !
J’ai désiré connaître à fond nos ressources, j’ai osé adresser une demande catégorique. Cette e^lication était nécessaire. Quand une fortune est modeste c’est à la femme qu’il appartient d’en tirer adroitement parti, de retrancher sur le superflu et même sur l’agréable. Les hommes, en général, n’entrent pas dans ces détails, et mon père en particulier n’en a pas la compréhension. Je lui demanderais demain d’acheter une voiture pour aller en ville qu’il le ferait sans hésiter. H trouverait convenable que nous en eussions une et il ne réfléchirait pas que l’indispensable souffrirait nécessairement de ce sacrifice aux convenances. Après quelques jours de réflexion, il m’a apporté ses registres et m’a dit d’un air sérieux, presque sévère :
— Vois et compte.
Je l’ai beaucoup remercié de sa confiance et je me suis mise à l’étude avec la gravité d’un économiste. Je ne me presserai pas pour débrouiller ce chaos, mais la clarté se fera.
La lumière s’est faite. Je viens de finir ce travail fastidieux. J’ai tout revu, tout compté, tout balancé. Si nous eussions dépensé ce que mon père me laissait dépenser, nous n’eussions pas pu nouer les deux bouts. Que de terribles choses dans cette expression vulgaire! Je vois cette année à la fin de laquelle, hélas ! nous ne pourrions nouer les deux bouts. Un spectre se dresse devant elle, le spectre de la dette. Non, il n’en sera pas ainsi, j’ai horreur des dettes. J’aime mieux regarder maintenant ce gouffre en face que de risquer d’y tomber les yeux fermés.
Comme Louise me dépassait en raison ! De son temps les dépenses de la maison étaient moindres, elle faisait des économies. Petfïant mon gouvernement tout est allé de mal en pis. Mais je n’étais qu’un ministre et je n’avais pas de responsabilité. Mon père me donnai! sans c^Pte 1, davantage. La somme que j’ai dépensée a changer d’appartement suffirait pour toutes les réparations que je médite. Ici nous commençons une nouvelle vie ; je suis, par ma volonté, responsable de tout. Je voudrais ni me montrer trop généreuse par amour-propre ni tomber dans l’économie sordide. Pour donner il faut avoir ; mais, quand on a, il faut savoir donner.
La vie agissante est saine. Je ne sens presque plus de douleur ; ce qui prend en moi de la force quand je reviens ' 9ur le passé, c’est le mépris.
Louise s’annonce, elle a pris la part la plus vive à nos déceptions et elle veut nous voir pour nous oonsoler sans doute. C'est chose à moitié faite, et je le lui répète dans mes lettres ; mais elle craint que je ne parle ainsi que pour la tranquilliser.
J’ai appris le mariage de Laure ce matin. Au moment d’entrer dans l’église le facteur m’a remis sa lettre. Je l ai lue dans le cimetière, assise sur une tombe. Elle épouse le neveu de Mme Dcgalle, son fils d’adoption, elle vient d’habiter Randergast, c’est-à-dire à deux lieues de moi. Pendant la messe j’ai beaucoup remercié Dieu de cette grâce. Au moment où j’allais peut-être craindre un trop parfait éloignement de tout ce qui fai# le charme de la vie, mon amie la plus chère se rapproche de moi pour toujours.
Je suis lasse, j’ai fait une très-longue promenade avec mon père. Il était presque causeur aujourd’hui, et il m’a dit qu’il songeait à s’abonner à son Journal de Paris... si je le lui permettais, a-t-il ajouté en souriant. J’ai pris immédiatement note de son désir. Au fond du cœur je regrettais peut-être un peu qu’il se retournât vers la politique qu’il était censé avoir abandonnée pour toujours ; mais l’effort était surhumain. Il a été trop mêlé à ses luttes ardentes pour ne pas vouloir continuer d’assister, de sa retraite, au combat. Sous la forme de ce journal le monde va rentrer
dans notre ermitage : le monde, ses bruit», ses changements, son tracas.
H y est aussi rentré par l’amitié. Hier matin, je recueillais moi-même dans une jatte le beurre encore teint de lait quand, en levant les yeux, j’ai aperçu Mme Degalle qui me regardait faire. J’ai éprouvé une grande joie. Nous avons passé la journée ensemble. Elle m’a bien amicalement grondée d’avoir passé sans m’y arrêter la ville qu’elle habite, elle m’a grondée de l’abandonner aussi complètement. Je lui ai très-fermement répondu que ma résolution était prise, que mon sacrifice avait été entier et que, me sentant en veine de sauvagerie, je ne ferais point un pas pour jeter quelque diversité dans la monotonie de mon existence.
Elle a paru étonnée, je suis entrée dans des développements nécessaires, et elle a bien compris ma pensée; elle n’a pu blâmer ma manière d’agir, elle l’a même hautement approuvée. Pour qu’une vie comme celle que je mène paraisse supportable, il faut s’attacher par habitude à chacune de ses plus obscures occupations, ne regarder ni derrière, ni devant, ni autour de soi. Après son départ j’ai éprouvé un vif sentiment de tristesse. Sa voix est plus agréable à entendre que celle de ma grosse Jeannette; il y a entre nos âmes et nos goûts une affinité qui donne à nos conversations un attrait tout particulier.
Quand, en rentrant, Jeannette est venue me raconter je
ne sais quelle histoire du poulailler, je l’ai à peine écoutée, elle m’ennuyait.
J’ai enfin vu notre curé ailleurs qu’à l'autel et au confessionnal; je l’ai rencontré chez un malade. Il est vieux, savant, légèrement original. On ne le voit qu’à l’église. Chez lui il travaille et il ne va jamais chez les autres ; sa difficulté à marcher lui sert de prétexte. Nous sommes sortis ensemble et nous avons causé quelque temps. Il m’a demandé si nous comptions passer l’hiver dans sa paroisse. Je lui ai répondu que nous y étions venus pour y vivre et, sans doute, pour y mourir. Il m’a demandé de lui expliquer ce que j’entendais par là. Je lui ai parlé franchement, simplement de notre position actuelle. U m’écoutait avec attention, la tête penchée à gauche comme c’est son habitude.
— Allons, c’est bien, m’a-t-il dit, je vois que vous ne serez pas des oiseaux de passage et j’en suis content. Je tiendrai à tous les droits que me donne mon titre de pasteur. De plus, quand vous désirerez un bon livre ou une bonne recette pour les emplâtres, venez au presbytère. C’est moi qui donne les livres et ma sœur Michelle qui confectionne les emplâtres. Nous avons aussi quelques fleurs. J’ai toujours envié les solitaires de la Thébaïde, et, l’âge venant, j’ai essayé de faire de mon presbytère une petite Thébaïde à mon usage ; mais la porte n’en est fermée qu’aux curieux, aux bavards et aux bruyants. Amenez-moi donc votre père, il sera le bienvenu. C’est un blessé du monde et des
HISTOIBE INTIME
trahisons. Je le connais bien, je l’ai vu à la Chambre, c’est un homme intelligent, sérieux, et c’est de plus un honnête homme.
Le curé, après m’avoir ainsi parlé, m’a saluée de la tête en me disant :
— Adieu, petite philosophe!
J’ai rapporté ces paroles à mon père. H n’a pas paru . disposé à profiter de l’invitation qui lui était faite ; mais je l’attends au premier journal. Si la politique extérieure ou intérieure mérite ses anathèmes, il prendra de luimême le chemin du presbytère, sachant qu’il y a là un homme instruit, intelligent, capable de le comprendre. 11 me parle de tout, excepté de la politique, et peu importe au vieux Claude, qui nous sert de jardinier, que le Mexique se donne à un prince autrichien ou que le libre échange soit proclamé. Il veut, avec tous les paysans, le pape à Rome ; voilà toute sa politique.
Mon père est au presbytère. C’est sa seconde visite. Le curé et lui s’entendent à merveille. Ce vieux prêtre, de sa cellule de cénobite, sait la marche des affaires publiques et semble connaître à l’avance la portée du plus insignifiant événement politique.
Laure est mariée et arrivée à Randergast. Mon cœur bondit vers elle; mais, si j’allais la voir maintenant, je serais tourmentée pour assister aux fêtes qui se préparent, et il n’y a plus de fêtes pour moi.
• Je suis toute fière. M“ Degalle admire, c’est son expression, ma fermeté dans mes résolutions. Elle dit fermeté, ce serait peut-être faiblesse qu’il faudrait dire. Si je ne consens pas à sortir de ma solitude c’est que je redoute tout ce qui peut diminuer ce qu’elle a de charme à mes yeux. La dissipation me nuit. A Paris je n’ai vécu que d’intentions. Jo souris quand je pense à ce courage si admirable dont on me gratifie. C’est de la lâcheté toute pure. Je ne me sens pas la force de passer indifférente parmi les enivrements du monde; la citadelle intérieure n’est pas encore assez haute. Pourvu qu’elle soit solidement construite !...
Laure est ici. Elle est venue sans son mari afin d’être toute à moi. Quel cœur tendre et dévoué ! Et j’ai dans ce cœur une place, une large place. Puis-je me plaindre ?
J’ai laissé son lit dans ma chambre, il me semble qu’elle va venir l'occuper. Elle me l’a presque promis. Son mari passe la moitié du mois en inspection et elle a une surveillante naturelle de son ménage dans sa tanta avec laquelle elle demeure. Elle viendra me voir souvent l’été. Comme me l'a dit notre curé, les solitaires se visitaient entre eux.
M. Déblin épouse Lucile. J’ai voulu te faire part de ce brillant mariage, mon pauvre petit confident.
Je ne sens ni amertume -ni colère. Le sentiment que j’ai
éprouvé pour M. Déblin est mort il y a longtemps. Il . s’est bien moqué de la pauvre Lucile, et je ne sais si elle sera très-heureuse. Elle est riche, il est élégant; mais elle n’a pas d’esprit et il n’a pas de cœur. Qui voudrait se mettre en tiers dans ce ménage si dépourvu de tout ce qui fait le bonheur et l’agrément dé la vie! Personne assurément.
Il y a des richesses dans la bibliothèque de notre curé, et il a la bonté de choisir ce qui me convient. Aux estomacs délicats il faut une nourriture délicate, m’a-t-il dit. Je trouve cette nourriture d’esprit des plus fortifiantes ; cependant j’osais à peine ouvrir ces volumes signés de grands noms. Je les ai ouverts, et l’intérêt est venu bien vite. Quelle ressource pour mes soirées d’hiver ! Je sentais qu’il me manquait quelque chose. Être la fille d’un homme intelligentet sérieux oblige. Je suis la seule compagne de mon père, je dois tâcher de fortifier mon esprit, d’élever mes idées vers les régions qu’habitent habituellement et naturellement les siennes.
Laure, qui est très-sérieuse, approuve mon plan de vie et s’engage à me fournir les livres de pure distraction qu’elle lit avec son mari. Ce sont les chefs-d’œuvre de la littérature anglaise et de la littérature américaine, beaucoup plus pures que la nôtre, J’achetais autrefois bien des inutilités, j’aimais à grossir mon petit trésor de bijoux et de jolis riens. Pour la fermière de la Maraudiôre quelques
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« bons livres vaudraient mieux. Mon père est un érudit, sa bibliothèque est assez vaste; mais je n’y trouve pas un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau à mon usage. Presque tous ces ouvrages dépassent ce que j’ai d’intelligence et surtout d’instruction.
Jeannette remarque que je l’aide moins dans les soins du ménage et que je deviens moins causante. Elle commence à regarder de travers les livres qu’elle me voit dans la main.
Louise prépare son grand voyage. Il y a dans ses lettres, depuis quelque temps, des réticences, des ombres qui me donnent beaucoup à penser. Je n’ose pas la questionner, car je crains que le sujet de celte peine secrète qui transpire dans sa correspondance ne soit d’une nature bien délicate. Je croyais ma sœur parfaitement heureuse ; la pensée du contraire me cause une peine bien vive.
■ Je suis accablée, souffrante. Le ciel est gris et chargé, et je voudrais me persuader que ce vilain ciel est la cause de ma disposition d’esprit. Mais non, et je suis bien de l’avis de notre grand penseur Pascal et je dirais volontiers avec lui ; « Mon humeur ne dépend guère du temps, j’ai mesbrouillards et mon beau temps en dedans de moi. » Cependant les objets riants nous portent véritablement à la joie; l’azur, le pur azur du ciel fait du bien aux yeux et par les
yeux à l’âme. Pour étouffermes papillons noirs je suis allée à la grand’messe. Les chantres chantaient cruellement faux, l’église était sombre, mon cœur aussi. Dieu seul est resté le même. J'ai prié amicalement sans consolation et j’ai rapporté mon poids de tristesse accru par une grande fatigue. Les chemins sont boueux, glissants, nous sommes en plein automne.
En revenant j’ai trouvé dans la cour un pâtour qui m’attendait. Il était nu-tête malgré la pluie, il est venu à moi timidement, tenant des deux mains les bords de son chapeau de feutre qui étaient pressés l’un contre l’autre. Il m’a dit bravement :
— Mademoiselle, achetez-moi ce petit lièvre.
Mes yeux ont plongé au fond du chapeau et ont rencontré le captif. Il agitait sa jolie tête grise et couchait ses longues oreilles. Je l’ai pris et j’ai demandé :
— Combien î
— Trois sous, a répondu l’enfant.
J’ai payé et j'ai déposé sur l’herbe mon petit prisonnier, qui faisait d’énergiques efforts pour se sauver. Se sentant libre, il a pris sa course, et je me suis amusée à le regarder fuir, ivre de la liberté. Pauvre animal ! s’il grandit, ce ne sera qu’une proie de plus ménagée aux chasseurs; mais enfin il aura, grâce à moi, joui plus longtemps de la vie. Pour ces êtres dévoués au néant, c’est tout.
Tantôt sur la cime dépouillée des acacias le ciel a blan-
chi ; j’aime à regarder les nuages se disperser, 80 déchirer, se dissoudre en quelque sorte sous l’action du vent.
J’apprends que Laure vient cette après-midi. Depuis que je l’ai sü, mon esprit et mes doigts ne peuvent s’attacher à rien. On domine la crainte, le trouble, la surprise, la douleur, la curiosité; on subit l’impatience de l’attente. Pour que je reste ici devant cette petite table, pour que je ne jette pas loin de moi cette plume, ce frêle outil, il faut que je prenne beaucoup sur moi. Aller, venir, ouvrir ma fenêtre, regarder le ciel, le chemin, essayer de tout sans m’occuper à rien, laisser les heures dévorer la matinée en comptant chaque bouchée et les trouvant lentes, vivre le corps agité, l’âme dehors, voilà ce que je ferais si la pensée d’user ainsi cinq grandes heures ne m’était souverainement déplaisante.
J’ai quitté ma grotte, mon ermitage, je me suis laissé tenter. Laure venait me chercher. Je n'ai pu résister à ses instances, et me voici écrivant dans la chambre qui porte mon nom dans la maison, pendant qu’elle fait ses comptes de ménage. Ces quelques mois de solitude absolue m’ont un peu dépaysée, je trébuchais sur les pavés ; en passant devant les vitres claires des magasins je me trouvais la tournure rustique. Laure riait beaucoup des réflexions que je faisais.
Je m'échappe du salon, il y a du monde, la conversation m'ennuyait ; je sentais la somnolence venir. Et il y a quelques mois ces entretiens étaient ma distraction suprême ! Je commence à croire que mes amies n’ont pas tort de se figurer qu’il s’est opéréun grand changement moral en moi. Je n’étais, il paraît, frivole, légère, inconsidérée, irréfléchie, qu’à la surface. Une amère déception m’a obligée de me tourner vers la vie sérieuse ; un changement de position m’a jetée dans la vie réelle, agissante et simple. J’ai fait ma compagnie ordinaire de deux hommes d’ûn caractère grave, d’une intelligence supérieure, et par la lecture j’ai entretenu des relations avec d’illustres morts dont les œuvres seront toujours vivantes, puisqu'elles portent le sceau du génie, c’estr à-dire de l’immortalité. Je m’en aper çois donc, mon père et mon curé, Pascal, Corneille, Racine, Boileau, Molière, la Fontaine, Bossuet, laBruyère, M" ie de Sévigné, Chateaubriand, m’ont rendue difficile. Je ne puis plus aimer à entendre parler pour ne rien dire ; il n’y a rien pour l’âme, rien pour lç cœur dans ces phrases creuses et banales, dans ces paroles qui, au lieu d’être vivifiées par la pensée, ne sont qu’un vain bruit de mots bien cousus ensemble. Vraiment, quand le monde fatigue, cette fa tigue a un caractère de pesanteur tout particulier H y t beaucoup de gens qui veulent se fatiguer ainsi toujours, e! qui se plaisent à ce glas d’une conversation vide et sonore Pour moi, j’aime mieux entendre Noël, mon pâtour, m-, raconter les habitudes des oiseaux parmi lesquels il vit, que d’entendre jaser ce monde auquel il faut répondre et
sourire . On peut supporter cela une heure, pas davantage. Je ne me crois pas pour cela atteinte d’hypocondrie, mais je pense ceci avec M 1 »*» Swetohine :
— Un à un plusieurs des individus que je viens de quitter me feraient agréable compagnie ; réunis, j’en retire de la lassitude, du vide.
J’appelle à mon secours toutes mes résolutions de fuir le monde et de ne pas quitter la Maraudière, qui est mon fromage de Hollande. Mais personne ne pressait le rat de sortir de cette résidence choisie, et j’en suis horriblement tentée. On joue Esiher chez la grand’mère de Laure ; elle remplit le rôle d’Elise, et chacun me donne de droit celui d’Esther. Mon refus, assure-t-on, fera manquer la pièce, et comme au fond cette soirée sera une réunion de charité, et qu’on y quêtera pour une famille incendiée, on me taxe d’égoïsme.
Je cherche mon courage. Où est-il 1 S’il répondait à l’appel, je partirais immédiatement pour la Maraudière, mais il a disparu comme une ombre, me laissant désarmée devant l’ennemi. La proposition est séduisante. Le public sera peu nombreux et bien choisi ; j’éprouverais un vif plaisir à dire ces beaux vers de Racine que j’ai appris pour le seul plaisir de me les réciter à moi-même; je sais que je causerais une grande joie à Laure, qui se voit menacée d’une Esther qui n’a pas plus de mémoire que dégoût. Je n’ai plus l'esprit occupé que de cela. Qu’il faut peu de chose pour troubler, pour agiter ! Je me sens préoccupée
émue. Adieu, mon calme des jours passés, ma tranquillité qui, je m’en aperçois, n’a pas encore de bien profondes racines. Tout est remis en jeu par cette chose si insignifiante en apparence. Laure part de mon refus pour combattre énergiquement mon éloignement systématique du monde. Tu crois avoir jeté l'ancre, me dit-elle, tu crois avoir définitivement choisi ton port de refuge, cela n’est pas. A trente ans, à la bonne heure, et encore c’est selon les circonstances.
Elle a peut-être raison ; un malheur peut me replonger dans le monde, car j’espère survivre à mon père, qui serait si abandonné si je lui manquais. Mariée ou non, je ne puis songer à me livrer à l’isolement parfait, à traiter le monde en ennemi. Laure, que j’aime de tout mon cœur, fait partie de ce monde, M me Degalle aussi; elles ne divorcent point avec lui.
Toutes ces belles réflexions m’ont conduite à ne pas laisser échapper l’occasion de faire plaisir à mes amis. Mon père, qui est enchanté de me voir prendre un peu de distraction, est arrivé aujourd’hui pour assister à la représentation. Jeannette seule est très-mécontente. # Mademoiselle a-t-elle perdu la tête de rester si longtemps à Randergast? a-t-elle dit à mon père. Elle avait dit trois jours, c’était déjà bien honnête ; en voilà huit, c’estbeaucoup trop. » 1 Jeannette a cinquanteans ; elle est affiliée à toutes les congrégations de la paroisse, elle a servi dans un presbytère ; à tous ces titres, auxquels se joignent un grand respect
pour mon père et une affection très-vive pour moi, elle se permet de petites remontrances. Notre bon curé m’a aussi envoyé sa mercuriale ; je me permets de jouer la comédie et de laisser un dimanche passer sans paraître aux offices , nous aurons maille à partir ensemble. Tout cela me prouve que je ne puis déjà m’absenter de mon petit univers sans qu’on s’aperçoive de mon absence et sans qu’on la regrette.
Me voici retenue à ma solitude et à mes humbles occupations. Esther a déposé sa couronne et épluche paisible ment des pommes de reinette pour les convertir en confitures. La soirée a été brillante. Pour des amateurs, nous avons bien joué. Mon père, qui est difficile, m’a dit qu’il n’avait porté la main à son oreille pour se la bouché*, qu’une fois. Les autres ont chaleureusement applaudi, el l’émotion que je ressentais a été communicative. Mais j’ai distingué des applaudissements qui m’ont causé une satisfaction que je n’oserais pas trop analyser. Un oncle de Lucile Déblin était là. C’est un rimeur, je n’ose pas dire un poêle ; mais, si l’art de faire des vers lui a été refusé, il a du goût et il aime passionément Racine. Je voyais ses yeux gris étinceler sous ses sourcils blancs, j’entendais sa voix ^ crier bravo, je le voyais battre frénétiquement des mains.
Il m’a prodigué des louanges certainement exagérées, et cependant sincères. Avant de quitter le salon, il est venu me demander mes commissions pour Paris. 11 va voir sa nièce avec laquelle il sait par Laure que i’ai été liée. Je lui
ai dit d’offrir mon souvenir à Lucile ; et, bien que tous ces noms me causassent une impression des plus pénibles, je lui ai parlé quelques minutes le plus gaiement du monde. J’aime à penser qu’il va déverser un peu de ce chaud enthousiasme dans le ménage Déblin. Je voudrais penser autrement, mais je pense ainsi. Lucile, qui me croit à moitié morte de douleur, M. Déblin, qui se figure que je porte le deuil de son infidélité, seront ainsi détrompés par un témoin qui ne peut leur être suspect. Le bon oncle ignore parfaitement ce qui s’est passé et ne leur fera pas grâce de ce qu’il croit rencontrer de qualités et de charmes dans ma modeste personne. Cette vengeance me paraît innocente, et cependant je voudrais me sentir assez vertueuse pour n’en pas savourer la douceur. Il faut avouer que ce jourlà j’ai fait une lourde chute sur le chemin de la perfection chrétienne. J’en suis toute meurtrie, et je fais de vains efforts pour me relever.
Je me suis relevée. Lucile m’a écrit la lettre la plus étrange, la plus embrouillée. Elle ne fait qu'e penser à moi depuis que son oncle lui a tant parlé de moi.
Elle est souffrante, elle s’ennuie, son mari la délaisse, ses amies l’abandonnent, sa mère a eu la fantaisie de se
faire bâtir un cottage à Auteuil et d’y demeurer. J’ai immédiatement répondu à cette lettre ou plutôt à cette plainte, et j’ai répondu avec douceur, avec indulgence,
avec charité.
Nous voilà ensevelis jusqu’au cou dans Ja neige. Les communications sont interrompues, le silence plane audessus de la campagne ; c’est très-solennel. Mon père et moi prenons la chose sous son côté poétique, mais dans la cuisine il y a guerre. Jeannette croit que la réclusion ne va pas à la santé des vaches, ce qui la rend d’assez méchante humeur, car la tendresse qu’elle porte à ses vaches est grande ; Claude ne pouvant plus travailler, s’ennuie et n’est pas aussi doux que d’habitude. Pour faire passer le temps, ils se disputent; si la neige dure huit jours ils seront complètement ennemis.
Quel temps pour les pauvres et pour les oiseaux ! Les uns et les autres continuent cependant leur vie errante. Pour les pauvres, nous avons toujours une soupe chaude au foyer ; pour les oiseaux des graines sut le balcon, d’où la neige est soigneusement balayée.
Nous sommés heureux d’avoir des livres ; sans eux l’ennui visiterait peut-être notre maison de neige. Laure a trouvé moyen de nous faire passer un ballot de journaux et de revues. Dans sa ville, dont les rues sont un passage qu’on entretient toujours libres, elle a pensé à notre emprisonnement forcé, et son amitié a trouvé le moyen de l’adoucir.
Dans une des revues dont nous avons commencé la leo-
ture, nous avons lu avec une indignation bien sentie un article contre Châteaubriand. Il y a des ingratitudes qui ( attristent. Admirer pendant la vie, dénigrer après la mort, , quelle lâcheté ‘ Heureusement Châteaubriand est de taille i à défier toutes ces attaques d’outre-tombe. Le piédestal sur lequel il est assis est en granit breton. On pourra y frotter et y user ses ongles et ses dents, on ne l’ébranlera pas.
Peu à peu nous nous remettons, mon père et moi, à nou3 occuper de ce qui se passe dans le monde littéraire et politique. Comme occupation, nous sommes un peu dans l’extrême. Le matin, mon père sème de l’oignon et je pétris un gâteau ; le soir, nous débattons les grandes questions à l’ordre du jour, et nous voyageons par la pensée aux Etats- Unis, en Allemagne, en Danemark, en Italie, en Pologne. Nous n'avons plus à nous occuper de choses intermédiaires ; notre silence ou les grands bruits de l’univers, il n’y a pas de milieu.
La sainte image de la Scala Santa va, dit-on, être transportée de Saint-Jean deLatran à Sainte-Marie-Majeure, à Rome. Ce changement s’est fait dans toutes les grandes crises européennes ou pendant les périodes qui ont vu sévir les grands fléaux. Pie IX implore par là tout spécialement les miséricordes divines pour la malheureuse Pologne. Le Saint-Père prodigue ses prières et intercède pour ce que les hommes peuvent anéantir. Il est lui-même en butte à
leurs injustices, à leurs colères; mais il sait que sa puissance ne peut être renversée, et dépouillé, menacé, il élève la voix en faveur des nations malheureuses et opprimées. Cela rend bien fort d’être croyant. En ce temps de bouleversements, j’ai senti, comme beaucoup d’autres, je nesais quelle tristesse indicible et quelle vague terreur. Les horizons assombris effrayaient mes regards; je rêvais d’horribles choses, de peuples sacrifiés, de violences, de sang. La marche des idées révolutionnaires me faisait peur. Je n’ai pas eu la pensée de craindre pour l’Eglise catholique ni pour son auguste chef. Laissons le temps passer et passer Ips hommes.
Je viens d’apprendre une nouvelle assez déplaisante. Dans notre petite paroisse, il y a des maisons de campagne qui ont l’été des habitants. C’est notre curé qui m’a annoncé cela hier. J’ai fait la grimace, ce qui l’a beaucoup amusé. Mais c’est en vain que j’ai multiplié les questions pour connaître à l’avance ces futurs voisins, il s’est retranché dans un mutisme complet.
— Vous les jugerez vous-même, mon petit philosophe, m’a-t-il répondu en hochant sa tête grise.
A quelque chose malheur est bon. Les loisirs dont je jouis forcément dans mon ermitage me font cultiver ce que j’ai d’esprit, et je me sens grandir intellectuellement. Mon père et mon pasteur, voyant que je puis aborder les lectu-
res sérieuses, ne m’en font pas jeûner. Je crois que les femmes ont grand tort de ne se croire destinées qu’à lire des livres dangereux, inutiles ou tout au moins frivoles. Et combien d’hommes sont femmes sur ce point! Le dégoût des lectures fortes ne prouve pas en notre faveur. Quelle différence entre les arbres, mais aussi quelle différence entre les fruits ! Après le roman, tel qu’on l’écrit maintenant, l’âme est vide, ennuyée, affadie ; après la. lecture d’un bon ouvrage elle est vigoureuse et comme pleine d’idées. Le roman met sur le front le vague dangereux du rêve ou y laisse la morne indifférence ; la lecture sérieuse y pose la réflexion, la sérénité. Les quelques minutes de méditation auxquelles on se laisse forcément aller ne sont jamais sans fruit, et ainsi par une série graduée d’impressions, on arrive sans secousse à désirer acquérir une solidité de jugement et de caractère bien désirable chez notre sexe.
Nous avons eu dans notre pauvre église une cérémonie qui m'a remuée, et dont mon père lui-même a été impressionné. Une grand’messe solennelle terminait les exercices d’une retraite . On travaille peu dans les champs ; les hommes de la paroisse étaient au complet et il y avait beaucoup de voisins. Après l’Evangile, ce peuple a chanté le Credo avec beaucoup d’ensemble et beaucoup de force. On aurait dit une seule grande voix s’élevant sous ces voûtes et affirmant sa foi. Un souffle d’impiété se fait sentir autour de
noire ; on imprime des blasphèmes, Dieu tombe dans le do-
HISTÛIKE IXTiME
maine du roman. Il est d’autant plus beau d’entendre toute une population s’écrier : « Je crois!» L’impression religieuse que j’ai ressentie ra’a donné une journée trèsdouce.
Un ministre est mort. C’était le champion du gouvernement pour les sessions du Corps législatif, un grand lutteur. Il fourbissait ses armes pour batailler, à la première session. O néant I
Je suis très-occupée d’une petite fleur d’hiver qui fleurit sur notre cheminée. Elle languit, et comme je sais qu’elle réjouit les yeux de mon père, je cherche d’autant plus à lui rendre la santé. Les riens occupent beaucoup parfois. J’accorde une importance extrême à la vie de ma fleur, mais les Parisiens en ce moment sont-ils occupés d’autre chose que des ascensions de Nadar? Je parle de ceux qui restent complètement étrangers à la question scientifique et pour lesquels le mot aviation n’a pas de sens. A Paris, Nadar et son ballon le Géant occupent tout le monde. On assigne à ce ballon une singulière destinée : il doit être le dernier des ballons. Il a été construit uniquement • pour subvenir aux frais du nouveau système de locomotion aérienne. Ce qu’il y a de curieux, c’est que c’est un joujou d’enfant, le spirifère, qui a donné l’idée du nouveau système.
Mon père m’a lu un article sur ce rêve moderne qu’un savant qualifie d’impossible. Les raisons qu’il donne nous
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paraissent concluantes, mais, comme il me l’a dit, en notre temps d’inventions on se sent disposé à ne douter de rien. Que sera dans l’avenir l'hélicoptère! rien sans doute} beaucoup peut-être.
Mon père et moi faisons un compromis pour nos lectures. J’écoute le soir, en poussant mon aiguille, les discours politiques prononcés à la chambre, les mémoriaux diplomatiques, les bulletins financiers ; mais il doit aussi me donner lecture des articles que je lui désigne. Hier soir il m’a lu des fragments d’un de ces écrits éloquents qui jaillissent comme des éclairs de l’intelligence de Mgr Dupanloup.
Quel athlète que cet évêque ! Sa parole, aidée de la grâce, ferait des martyrs. En le lisant se réveille dans toute sa . force le sentiment religieux que nous portons tous au fond de notre être, sentiment que les souffrances, les ennuis, les bonheurs de la terre, peuvent étouffer, mais non éteindre.
Mon journal a ce soir les honneurs du petit salon. Mon père lit silencieusement ; et il me croit toujours occupée de ma correspondance. La lueur vive de notre lampe éclaire bien sa figure mâle et calme. Il y a des rides sur son front ; ses cheveux sont devenus blancs, mais l’ensemble de sa physionomie s’est adouci depuis qu’il a quitté sa vie dévorante. Je l’aime mieux ainsi, vieilli, mais paisible,
presque heureux. Si nous étions trois dans ce petit salon, j’écrirais hardiment heureux. Je ne suis pas malheureuse non plus. J’ai accepté une vie modeste et sans joies vives, et je ne désire plus voir mon horizon s’agrandir. Cependant ce soir je me sens plus triste. L’année 1863 agonise ; elle a été pour moi pleine de catastrophes, de déceptions, de tourments, et cependant quand la première jeunesse avec son auréole d’illusions est [passée, on met toujours, dans la tombe qui s’ouvre pour l’année écoulée, d’involontaires regrets, et lo regard s’attache anxieux sur l’année qui s’avance, L’inconnu a quelque chose de terrible, car l’avenir, c’est toujours l’inconnu.
Au fond, que m’importe! Je n’attends rien de cette année qui vient. Elle se déroulera sous l’œil de Dieu, et aussi bien pour les années que pour les jours Je chrétien dit à Dieu, avec Madame Élisabeth ;
« Mon Dieu! que m’arrivera-t-il aujourd’hui! je n’en sais rien; mai s je sais que rien ne m’arrivera qu’avec votre permission. •
Louise va quitter l’Algérie. En recevant sa lettre, nous avons éprouvé une joie vive, mais courte. Son mari, par un caprice inexplicable, a désiré qu’elle allât d’abord visiter sa famille u lui. Elle lui obéit, mais comme on sent que c’est à regret ! Cette exigence déraisonnable et la soumission passive de ma sœur ont renouvelé mes craintes secrètes et ont enfin éveillé les soupçons de mon père. Cette nouvelle, qui ne fait que retarder notre bonheur
d’un mois, l’a beaucoup attristé. Il est patient, il sait attendre ; ce n’est donc pas seulement cet ennuyeux délai qui le préoccupe.
J’ai passé deux jours chez M me Degalle. Laure m’a quittée le moins possible. Nous avons causé beaucoup de nous et un peu des autres, et une correspondance va s’établir entTe nous.
— Que vous soyez à deux lieues ou à dix lieues de moi, qu importe, m’a dit Laure.si je ne vous vois pas ! Or pourquoi s’écrit-on, si ce n’est pour remédier, autant que cela est possible, au désagrément de ne pas se voir!
Elle disait vrai, et les semaines pendant lesquelles nous ne pourrons nous visiter, nous nous donnerons de nos nouvelles par la poste. Je n’aurais jamais consenti à prendre cet arrangement avec une autre. Qu’ai-je à dire d’intéressant! Rien. Mais l’intimité se passe des nouvelles qui jettent tant d’intérêt dans la correspondance ! C’est mon cœur et mon esprit que j’ouvre à Laure. Il y a toujours quelque chose à en tirer pour une amie aussi intelligente
qu’aimée. j
La neige a fondu, les pluies lourdes, monotones, sont passées ; le vent émeut l’air autour de moi. Ces raffales brusques animent le silence, peuplent la solitude. J’aime cette musique capricieuse et sauvage. Le soir, je l’écoute avec ravissement.
IIISTOIlîE INTIME
Louise est tombée malade. Nous sommes inquiets et bien mécontents. La faire passer de l’Afrique dans le nord de la France en cette saison n’était pas du tout prudent. Ici elle eût moins souffert du froid, nous n’avons qu'un luxe, c’est le bois, et notre foyer est toujours bien garni. Et puis l’air qu’elle eût respiré ici, c’est l’air natal, toujours sain aux poumons. Elle nous écrit qu’elle est entourée des soins les plus affectueux, mais que le médecin a déclaré qu’elle ne pourrait se remettre en route avant six semaines. Sa belle-sœur soigne le petit Arthur, qui s’est tout de suite acclimaté.
La neige est revenue, mais le soleil prend de la force; elle paraîtle matin, elle n’est plus lesoir. J’ai recommencé mes promenades. J’ai vu hier un fossé sur lequel était jeté un charmant tapis de velours du plus beau vert. Sur ce fossé, ni herbes, ni ronces, ni épines, rien que de la mousse humide et gonflée. La saison des pluies passée, ce fossé perdra sa parure éphémère ; aussi tous les jours je passe
! par ce chemin et je regarde en passant cette tenture veloutée si unie, si fraîche, qui semble être déployée là pour , le plaisir de mes yeux.
Enfin, le triste hiver nous a lancé ses dernières giboulées. L’air s’adoucit, le ciel s’éclaire, l’horizon semble s'étendre. Ce matin, il y avait je ne sais quelles harmonies voilées dans l’air. Ce n’était pas encore le gai printemps
avec ses chants éclatants, ses bouquets de verdure, ses fleurs naissantes, ses émouvants murmures; c’était son ombre, et comme derrière cette ombre transparente on devinait sa présence, comme on apercevait pour ainsi dire derrière ce voile gris, qui se déchire un peu tous les jours, son visage riant, on éprouvait une sensation de bien-être indéfinissable.
L'Église est en deuil. La semaine sainte rappelle ses funèbres souvenirs. A travers les siècles retentit je ne sais quel écho des plaintes divines. Tout cœur chrétien s’émeut et sent passer sur lui comme un flot ces larmes qu’ont fait couler les scènes saintes de la Passion du Sauveur. L’esprit lui-même se recueille. Malgré l’entraînement de la vie, malgré le soleil radieux et le ciel pur, à tous les instants du jour apparaît à l’imagination cette figure adorable couverte de sueur, de larmes et de sang. Dans les heures méditatives de la journée, on éprouve le besoin de suivre Jésus dans sa voie rigoureuse, de monter avec lui jusqu’au Calvaire. Là, au pied de cette croix à laquelle est suspendu le Rédempteur du monde, on laisse tomber son propre fardeau, on demande à Dieu le courage de boire courageusement ce que notre propre calice contient d’amertume. A l’époque des grands déchirements, des grandes souffrances, quand il n’y a rien à dire, quand la parole hu maine la plus éloquente est impuissante à consoler, je comprends qu’on se contente de montrer à celui qui souffre la tête divine ployée sous le poids d’incompréhensibles
douleurs. La parole que répèteut les écbos du jardin des Oliviers monte alors du cœur aux lèvres.
Enfin, voici ma chère Louise arrivée d’hier soir avecson enfant et son mari.
Mes chers hôtes dorment encore. Le voyage a été long, fatigant, et personne n’a eu le droit ce matin de se lever de bonne heure à la Maraudière.Cet ordre que j’avais solennellement donné ne me concernait pas. Une maîiresse de maison a tant à faire! Me voici donc debout, habillée, ayant délivré à Jeannette une instruction pour le déjeuner, et regardant dormir un joli enfant dans lequel je retrouve de plus en plus le petit Arthur d’autrefois. Hier, quand il m’est apparu en veste et en pantalon, sa petite casquette crânement posée sur ses cheveux bouclés, en petit homme enfin, je cherchai en vain à reconnaître mon gros poupon aux jambes courtes. Arthur a bientôt six ans, âge charmant, l’innocence dans toute sa grâce avec une pointe d’intelligence qui rend l’enfant causeur, questionneur, doublement intéressant. Ma joie est grande, mais elle n’est pas sans mélange. Ma sœur est affreusement changée, et sa physionomie n’a rien d’heureux. Même au milieu des épanchements de l’arrivée, il y avait je ne sais quoi de triste au fond de ces grands yeux bleus. Quelle est donc cette souffrance mystérieuse qu’elle nous cache? Nous sommes encore tout entières au bonheur de nous retrouver; mais dans quelques jours il faudra bien qu’elle parle. Mon beau-frère est aussi très-vieilli. Le climat de l’Afrique n’a
guère convenu à ce ménage-là. Joseph est très-maigre, jaune comme un coing mûr, il a les yeüx noyés et les mains agitées par une sorte de tremblement nerveux.
Mon père a été froid pour lui et le regarde fixement parfois d’une manière étrange.
Quelle place tient un enfant! Arthur remplit la Maraudière de sa présence. 11 connaît déjà tout, il est déjà au fait de tout ; Jeannette, qui en raffole, l’initie aux mystères du dedans; Claude, qui l’adore, lui montre le dehors en détail. Il voyage partout sans guide maintenant. Mon père et lui se rencontrent souvent, et j’aime à les voir se rejoindre. Arthur lui prend machinalement la main ou s’accroche à un pan de sa redingote, et ils marchent se parlant, s’écoutant.
Arthur lève souvent sa figure mutine vers mon père, comme pour l’interroger ; mon père courbe sa haute taille pour lui répondre. Ils sont charmants à regarder ainsi. Dans la maison c’est bien autre chose : il remplit de bruits et de rires la vieille maison muette, C’est très-doux à entendre, le rire, le rire argentin de l’enfant surtout. Sa présence m’est toujours révélée, même quand je n’ai pas devant moi ce ravissant visage aux traits délicats, aux contours gracieux, qui me ferait presque faire des péchés d’amour-, mour-propre. Sa voix, sa claire voix, son rire frais, éclatant, résonnent à mes oreilles; j’entends son pas rapide, léger, si différent des autres pas ; il est ici. là, partout. Le spir jq
l’aime encore davantage, il est fatigué, il aime à s’asseoir sur les genoux, il est moins vif, moins spirituel, plus poupon. Il m’a prise en vive affection, et c’est à moi que reviennent de droit les petites fatigues qu’il occasionne encore. Je le déshabille, je lui fais dire sa prière. Il prie, ses beaux yeux limpides fixés sur les miens, je crois voir le ciel s’ouvrir, puis il m’embrasse, me murmure un tendre bonsoir, se couche, appuie sa jolie tête sur l’oreiller, le voilà endormi.
Et le matin, donc l Quand il relève ses grands cils et qu’il me dit bonjour en bégayant un peu, ce n’est pas encore le petit tapageur, le lutin, c’est l’eufantelet dont le cœur s’éveille avant la pensée.
Les jours heureux passent vite, je ne sens plus le temps. Laure et M me Degalle sont venues voir Louise, qui est trop fatiguée encore pour se remettre en voiture. Nous avons passé une journée charmante. Il est bien doux de vivre avec d’autres femmes quand on les aime sincèrement et qu’on en est sincèrement aimée. Trouver une amie dans une sœur est, je crois, un des grands bonheurs de la vie. Quel charmant caractère a Louise, quelle dignité douce dans son maintien, quelle tendresse dans son regard, quel charme dans sa conversation ! Elle parle de tout, elle parle sur tout. Le matin nous causons ménage, économie domestique ; le soir nous abordons d’autres sujets après la lecture que mon père a pn&i’habitude défaire à voix haute.
Dans l’après-midi nous travaillons dans le salon, en nous racontant le passé. Il n’a encore été question que de moi dans ces causeries intimes. Louise a voulu tout savoir dans les plus minces détails : ma vie à Paris après son départ, l’échec subi par mon père, mon mariage manqué, notre résolution de vivre à la campagne, mes échappées à Randergast, mes tentatives pour devenir une femme sérieuse pouvant se suffire à elle-même, mes relations de plus en plus intimes avec Laure. Les femmes ont vraiment le goût des confidences poussé très-loin, et je me sens très-femme sur ce sujet ces jours-ci. Je laisse s’écouler avec bonheur tout ce que j’ai amassé de souvenirs, d’impressions, d’idées. Louise m’écoute avec intérêt, elle provoque les explications, les descriptions, elle me cite les points obscurs de mes lettres afin que je les éclaircisse, enfin elle prête l’oreille la plus complaisante à tout ce que je dis, et je parle, je parle. Il me semble qu’un bâillon est tombé de mes lèvres. Jeannette, qui m’a toujours connue silencieuse, s’arrête d’étonnement à la porte quand elle entend ma voix : — > « Puisque M“ e Légerval vous a rendu la parole, m’at-elle dit l’autre jour, j’espère que vous serez plus devisante désormais. » Nous voyons peu mon beau-frère, il accompagne mon père dans ses promenades, ou se promène seul en fumant. « Il fume toujours, il a pris cette mauvaise habitude en Afrique, » m’a dit Louise hier, quand je plaisantais son mari sur cette longue pipe qui ne quitte pas sa bouche. Comme elle disait cela, nos yeux se sont par hasard rencontrés. Elle a tout de suite baissé les siens et je
l’ai entendue soupirer. Autrefois elle n’avait pas de secrets pour moi....
J’écris en mai. Quel mot charmant! Le prononcer, c’est évoquer les plus gracieuses images, s’enivrer de par-t fums, de chants ; c’est ouvrir son âme aux pensées riantes, ses yeux aux frais tableaux. Il y a des mots qui ont quelque chose de magique ; mai compte parmi ces motslà. Pour les cœurs catholiques il possède un charme tout parculier ; mois de mai et mois de Marie sont devenus synonymes. On a bien fait de lier ainsi la terre parée, embaumée, éblouissante au ciel radieux. Pendant ce doux mois les âmes pieuses ou souffrantes éprouvent d’ineffables tendresses pour la Vierge immaculée. On dirait que Marie est redevenue une habitante de la terre. Du moins elle la couvre de son souvenir comme d’une égide. Elle est partout et toujours présente à nos pensées, son nom sacré est plus souvent sur nos lèvres. En levant les yeux on s’imaginerait volontiers entrevoir sous l’azur transparent ou sous les blancs nuages cette figure céleste et suave dont chaque âme se fait un portrait idéal mille fois plus beau que tout ce que la main des hommes a pu créer. C’est en son honneur que tant de fleurs éclosent, que l’atmosphère semble se purifier. Quelle que soit la situation de leur esprit, les heureux et les malheureux, les consolés et les inconsolés, aiment à murmurer ces invocations touchantes :
« Refuge des pécheurs, priez pour nous ; Consolatrice
des affligés, priez pour nous ; Cause de notre joie, priez pour nous ; Porte du ciel, priez pour nous. »
Les marronniers superbes sont en fleurs. Nous en possédons trois, c’est assez. Nous avons aussi des arbres verts dont la sombre livrée s’égaye en ce moment de pousses nouvelles. Chaque branche de sapin se pare à son extrémité d’un petit évantail souple, d’un vert tendre, qui rend tout à fait noir le feuillage de l’an passé.
On ne saurait être longtemps satisfait. Je crois que mon beau-frère qui n’aime pas la campagne, en France du moins, s’ennuie à la Maraudière. Il ne le dit pas, il fait pis, il le montre. C’est fâcheux, mais je dois en convenir, il n’est pas facile à amuser. Rien ne paraît l’intéresser. Il bâille quand on lit, il s’assoupit quand on cause. Je m’étais fait de son caractère et de son intelligence une bien plus haute idée pendant les deux ans que nous avons vécu ensemble. A l’âge où les autres grandissent intellectuellement, il semble diminuer. Il parle quelquefois d’aller en ville ; mais ce projet paraît déplaire souverainement à Louise, elle y met toujours obstacle d’une façon ou d’une autre.
Nous allons avoir des voisins. Notre curé vient de m’an noncer qu’il a déjà reçu leur visite. Ce sont des gens du
pays, je crois. Rien ne pouvait m’être plus désagréable. Adieu mes longues promenades sans but arrêté, mes courses à travers notre petite paroisse, adieu ma liberté ! Je ne serai plus la seule dame dans notre petite église, des yeux experts se porteront sur ma toilette dont personne ne s’occupait. Je me croyais au bout du monde, et mon désert va se peupler d’étrangers, d’inconnus.
Joseph est depuis ce matin à Randergast. Louise s’est en vain opposée à ce qu’il y allât seul. Il a prétexéune commission et aussi le désir de flâner un peu, d’apprendre quelques nouvelles, et il est parti à cheval. Louise « été agitée toute la journée, elle est allée dix fois au-devant de son mari, elle y était encore. Devant mon père, elle essaye de dissimuler son inquiétude. — « Le caractère de mon père a un peu changé, m’a-t-elle dit avant de sortir ; je le trouve plus silencieux, plus grave encore qu’autrefois. Il a parfois une sévérité de physionomie qui me trouble à cause de Joseph. » Que craint-elle donc ?
Je connais le malheur de ma sœur et j’en suis navrée ; son mari à la passion des liqueurs fortes, c’est un buveur d’absinthe ! Voilà donc le secret du changement que je trouvais en lui. Il était causeur, aimable, gai ; il est absorbé, taciturne, c’est un homme éteint.
C’est hier soir que j’ai fait ma triste découverte. Joseph ne revenait pas de la ville et Louise paraissait en proie à une anxiété mortelle. En déshabillant son fils pour le coucher, des larmes roulaient sur ses joues. Je n’avais pas le courage de la questionner ; en ce moment, une question m’eût paru une cruauté. Joseph est arrivé pendant notre souper. Ses habits étaient souillés, il était tombé de cheval sans se faire le moindre mal. Il nous a raconté en riant ce petit accident, il était rouge, animé, ses yeux ordinairement ternes brillaient d’un éclat singulier. Ses plaisanteries m’ont d’abord beaucoup amusée ; mais en jetant les yeux sur ma sœur, je l’ai vue pâle, attérrée, j’ai vu les sourcils de mon père se rapprocher, j’ai examiné plus attentivement Joseph, et la vérité, la triste vérité, s’est fait jour dans mon esprit. Le repas s’est continué au milieu d’un malaise général, que Joseph était le seul à ne pas ressentir. Louise lui adressait vainement de muettes prières, il n’y prenait pas garde et sa bruyante gaieté allait son train. Le souper fini, mon père s’est levé. Il a arrêté sur Joseph un regard dont je n’oublierai jamais la douloureuse et méprisante expression, il a embrassé Louise et il est remonté dans sa chambre,ce qu’il ne fait jamais le soir. Peu de temps ‘ après, Louise a aussi disparu, me laissant seule avec son mari. Je lui ai tenu quelque temps compagnie. Il m’en a ' chaleureusement remerciée, il avait une tendresse d’expression tout à fait inusitée. Peu à peu son excitation a diminué, sa gaieté factice a disparu, il s’est assoupi presque en me parlant. Je l’ai bien vite quitté et je suis allée à
la recherche de ma sœur. Je l’ai trouvée en larmes auprès du lit de son fils. 11 n’y avait plus à dissimuler Je me suis jetée à son cou. C’est donc là ce que tu me cachais ? lui ai-je dit. Ses sanglots m’ont répondu.
Je l’ai laissée un instant et je suis descendue à la cuisine. Jeannette balayait les cendres du foyer autour des derniers charbons. Je lui ai dit de rallumer le feu, car je désirais faire un peu de tilleul pour Louise qui n’était pas très-bien. Elle m’a obéi et a cherché tout ce qu’il fallait pour cela avec un empressement qui n’est pas toujours dans ses habitudes. « C’est bien, lui ai-je dit, allez maintenant vous coucher, je vais faire cela moi-même. » Elle m’a regardée, m’a dit bonsoir et est sortie ; et puis, revenant tout à coup sur ses pas. « Est- ce que M. Légerval est souvent gris comme cela, » m’a-t-elle demandé ! Elle s’était parfaitement aperçue de l’état de mon beaufrère. J’ai atténué la chose autant que possible et je lui ai recommandé de ne pas faire connaître sa découverte à Louise. Elle m’a quittée sur cette recommandation et je suis allée chercher ma sœur. Les soirées sont encore fraîches, je l’ai trouvée toute frissonnante. Nous sommes descendues dans la cuisine où il y avait bon feu, je lui ai servi une tasse de tilleul, ce qui a servi à calmer ses nerfs et nous avons longtemps causé à voix basse. Elle m’a confié ses tristesses. Ce qui la fait surtout souffrir, c’est la pensée qu’il n’y a pas de remède au mal. La passion de l’absinthe ne s’éteint pas. C’est pendant son premier voyage en Afrique que mon beau-frère avait contracté cette terrible habitude.
En rentrant en France il avait voulu s’en corriger et y avait à peu près réussi, surtout grâce à son mariage. Rien n’avait reparu pendant les premiers mois de son séjour en Algérie ; mais il avait été malheureusement envoyé dans une résidence éloignée. Il y avait passé six semaines seul avec un détachement dont les officiers étaient tous des buveurs d’absinthe. De retour à Alger, il avait continué d’abord en cachette, et puis un jour tout avait été découvert à Louise. Elle avait essayé tous les moyens de guérison, elle avait toujours échoué. Ni sa santé délabrée, ni son avancement compromis, ni la douleur de sa femme, n’avaient pu l’amener au sacrifice. Le sacrifice n’était pas possible à un homme d’une faiblesse de caractère aussi grande, il aimait l’absinthe, il fallait qu’il en bût. En quelques mots Louise me fît comprendre l 'étendue de son malheur. L’absinthe abrutit ; elle voyait donc sous ses yeux s’abrutir celui qu’elle aimait, elle voyait son intelligence s’atrophier, ses sentiments s’éteindre. Si le présent était douloureux, l’avenir se présentait plus sombre encore. Au moment où son fils aurait besoin des conseils et surtout des exemples paternels, il se trouverait en présence d’un homme livré à une passion honteuse.
Elle lutte encore, elle luttera toujours, mais elle lutte sans espoir et ne peut se défendre parfois d’un amer découragement. J’ai pleuré avec elle, je l’ai consolée de mon mieux, et je lui ai promis de joindre mes efforts aux siens pour empêcher Joseph d’aller en ville. Elle voudrait qu’il ne laissât pas paraître complètement sa dégradation
devant mon père, et que leur séjour à la Maraudière ne fût pas attristé par des scènes qui ne changeraient rien à l’état des choses.
Notre conversation a été interrompue par Joseph luimême. Louise lui a parlé avec sa douceur habituelle afin de l’engager à regagner sans bruit sa chambre. Nous sommes remontés en silence. Je ne me sentais pas le courage d’adresser la parole au coupable, et cependant je n’aurais pas voulu devant Louise lui témoigner mon ressentiment. Sur le palier il m’a souhaité le bonsoir et s’est avancé pour m’embrasser ainsi qu’il a l’habitude de le faire. J’ai reculé vivement, mais Louise nous regardait, je n’ai pas voulu ajouter à son humiliation. Il m’a embrassée et j’ai regagné ma chambre.
Que cette journée a été pénible ! Nous avions devant nous la figure sévère de mon père, le visage boursoufflé, à la fois chagrin et arrogant de Joseph. Il sent la gravité de la faute qu’il a commise, mais l’habitude l’emporte. D’après ce qu’il a dit, j’ai bien vu qu’il n’hésiterait pas à quitter la Maraudière si mon père, directement ou indirectement, porte atteinte à ce qu’il appelle son indépendance.
Je suis allée consulter notre curé ; la position se tendait tellement, que je craignais une scène. Joseph va fréquemment en ville comme pour braver le mécontentement de son père. Il ne revient pas ivre, mais je sais qu’il passe
son temps au café. Le curé m’a demandé si on servait de l’absinthe sur notre table, et sur ma réponse négative il m’a dit : « Il faut lui en donner, lui en servir à petites doses et ainsi vous n’allumerez pas par la privation totale ce désir dont il va chercher la satisfaction ailleurs. Dans 1 les pays chauds on boit beaucoup de liqueurs fortes. Quant à espérer une guérison radicale, je n’ose y compter. Dans ce ménage, la vertu et ses énergies sont toutes du côté de la femme. Là où votre sœur a échoué il est presque inutile de combattre, car sa force est revêtue de douceur et d’affection. Espérons que ses prières lui obtiendront la conversion de son mari ; vaincre une passion a toujours dépassé les forces humaines, il faut que Dieu et ses grâces s’en mêlent quoi qu’en disent certaines gens. »
Le conseil m’a paru bon, et je l’ai suivi. Laure est censée m’avoir envoyé de la crème d’absinthe et de l’absinthe ; je vais tenter cet essai, lui servir ce poison à très-petites doses, de manière à calmer sa soif, tout en l’empêchant d’arriver jusqu’à l’excès. J’ai agi assez adroitement. On ne se doute de rien.
Mon expédient a réussi. Tous les jours je prépare moimême à mon beau-frère un verre d'absinthe et il s’en tient là. Voilà huit jours qu’il n’a pas parlé d’aller à Randergast. Mon père s’est enfin décidé à questionner indirectement ma sœur.
— Cela lui arrive-t-il souvent, Louise, lui a-t-il demandé tout à coup, au moment où ils se trouvaient seuls!
— Très-rarement, a-t-elle répondu tremblante. En Afrique les hommes, en général, boivent habituellement de l’absinthe.
Cette parole a rassuré mon père, et, ne voyant pas son gendre abuser de cette liqueur dangereuse, il s’est figuré qu’il avait été surpris. Ses manières sont devenues plus cordiales et la paix règne de nouveau à la Maraudière. J’en suis bien heureuse, car ce séjour à la campagne fait beaucoup de bien à Louise. Elle est aussi beaucoup mieux depuis qu’elle n’est plus obligée de craindre sans cesse une découverte tellement affligeante. Ce secret qu’elle gardait au plus profond de son cœur la dévorait. Elle pleure encore quelquefois avec moi, mais ces larmes la soulagent. Les larmes qu’on verse devant une personne aimée sont un poids de moins sur le cœur.
Le bonheur durable n’est pas de ce monde et sur les destinées les plus prospères se lève tout à coup le vent desséchant de l’adversité. Pendant deux ans ma sœur a été la plus heureuse des femmes. Son mari avait du cœur, de l’esprit, des dehors séduisants, une position brillante. Sur ce bonheur un verre d’absinthe a été répandu, et ce bonheur s’est dissous. La nature par ses tableaux changeants nous montre la même inconstance. Entre hier et aujourd’hui quelle différence dans le temps 1 Sur l’azur et les légers nuages blancs s’est tendu une sorte de voile d’un gris sale et terne, le vent agite violemment le feuillage
encore délient des arbres, le marronnier épais et odorant planté comme un gigantesque bouquet devant mon balcon entr’ouvre, sous les radiales, ses flancs fleuris. Ce vent brutal sème déjà dans l’air les pétales arrachées aux fleurs nouvellement écloses. Les oiseaux ne chantent plus, ils poussent des cris plaintifs. Le petit monde ailé et bour donnant qui peuplait l’atmosphère a complètement disparu. Les prairies seules offrent encore au regard le plus charmant coup d’œil. Dans les herbes déjà hautes et encore tendres le vent produit des effets ravissants. Il les fait frémir et se coucher sous son souffle, la surface verte et mobile se couvre de vagues moirées qui ondulent capricieusement. J’aime à contempler toutes ces petites choses de mon balcon.
Nos châteaux sont habités. Malgré ce nom pompeux de châteaux que nos paysans leur donnent, ce sont de simples maisons de campagne à peine plus importantes que la Maraudière et qui n’étaient jamais habitées autrefois. Il n’y a guère que quatre ans que les propriétaires ont jugé à propos d’y paraître l’été. L’une de ces maisons est une vieille gentilhommière à pigeonnier, bien cachée dans ses grands bois ; l’autre une espèce de ferme à un étage, une grande maison bâtie sans goût, mais entourée de splendides jardins. C’est le manoir, devant lequel passe la petite rivière que j’aime tant à regarder.
Les Landiers sont habités l’été par une honorable famille
de ce nom, qui passe l’hiver Su chef-lieu. La grande mai-
son s’appelle la Villeormond et appartient à M. Brillion, l’oncle de Lucile Déblin. Il y conduit sa femme quand le temps est venu de récolter les fruits du jardin, et il y vient faire sa provision de rimes. Nous avons reçu hier la fanille des Landiers. J’ai vu apparaître une grande femme au teint florissant suivie de trois belles filles non moins flo- ( issantes. Au bout de dix minutes, nous étions les meilleu-
es amies du monde. Notre curé avait fait les honneurs de
ma personne et on se promettait de me voir souvent. J’étais un peu étourdie de cet entrain, de cette gaieté. Mes voisines jouissent de la campagne en campagnardes ; elles pêchent, elles courent, elles montent à cheval, elles tuent les merles qui s’avisent d’aller becqueter leurs cerises, ce sont de véritables amazones enfin ! Elles raffolent de leur vieux manoir et elles ont fait abandonner pour lui une jolie maison beaucoup moins isolée. Je ne les distingue pas trop encore entre elles. Elles ont la même taille, le même teint rose, les mêmes cheveux blonds, elles sont charmantes. « Le bon père Brillion fait ratisser ses allées, m’a dit l’une d’elles, on croit qu’il attend des parents à la Villeormond. — On parle même d’une nièce, une Parisienne pur sang, a ajouté une autre. — Est-ce qu’on parle à Saint- Clément t ai- je dit en souriant. — Autant et plus qu’à Randergast, a répondu Mme des Landiers. Nous savions, à peine arrivées, que vous aviez Madame votre sœur, que ce joli enfant que nous avons aperçu l’accompagnait. — Nous savons qu’il s’appelle Arthur, a repris une des jeunes filles, qu’il a des cheveux bouclés de la même couleur que
les vôtres ; nous savons que vous visitez seuls les pauvres des environs, que vous aimez les livres et les fleurs ; nous savons. . . — Assez, ai-je dit en riant, je vois que vous savez tout. K
Elles sont parties en me donnant force poignées de main ?t en m’avertissant qu’elles attendaient une armée de cousines et de cousins.
— La Parisienne de la Villeormond n’aura qu’à se bien tenir, a dit la plus jeune ; si elle nous regarde de trop haut, nous la laisserons à M. Brillion.
Le reste du jour j’ai beaucoup pensé à nos voisines et aussi à cette étrangère dont nous sommes menacés. Pourvu que ce ne soit pas Lucile elle-même 1...
C’est Lucile. M. Brillion sort d’ici enchanté de la bonne nouvelle qu’il m’apportait. Sa nièce se plaignant toujours de sa santé et témoignant le plus vif désir de me revoir, il l'a engagée à venir à Randergast ou à la Villeormond afin d’être plus près de moi. Ce voisinage me contrarie, il m’est déplaisant de me retrouver face à face avecM. Déblin. C’est ■ à peine si je me souviens d’avoir été sa fiancée, son nom ne m’émeut plus; sa vue, je le crois, me laissera parfaitement indifférente, mais je ne vois pas quel plaisir nous aurons mutuellement à nous revoir.
Je désire vivement que Lucile et son mari arrivent avant le départ de ma sœur, fixé au 15. Je ne voudrais pas qu’ils me surprissent des larmes dans les yeux, la pâleur sur le front, et le vide sera si grand que je ne pourrai facilement prendre une physionomie heureuse les jours qui suivront nne séparation dont la pensée m’attriste tant déjà. Combien ma solitude me paraîtra sévère ! Mon cœur se 6erre à la pensée de ne plus retrouver partout cette amie devant laquelle mes pensées suivaient leur libre cours et dont ma conversation souvent enjouée endormaitles peines. La causerie intime est un véritable baume pour le cœur. Le cœur après vingt ans, c’est un vase hermétiquement fermé où s’amasse ce que lesjoies, les peines, les inquiétudes, les découragements de la vie, ont de plus doux ou de plus amer. On ne le découvre entièrement que devant Dieu ; mais il est doux de pouvoir l’entr’ouvrir devant une créature qui soutTre et sent comme nous. Ce qui s’en échappe ne monte pas aussi directement vers le ciel sans doute, mais c’est autant d’évaporé. Ainsi raisonnent les imparfaits. Sous ce rapport je suis grandement imparfaite ; sous mon courage apparent se cachent d’étonnantes faiblesses. En ce moment, j’écris auprès du petit lit d’Arthur, et à la seule pensée que dans huit jours il ne sera plus là, je sens une sorte de mélancolie noire m’envahir le cerveau et le cœur. Je ne le verrai donc plus s’endormir. Quel doux spectacle cependant ! Ce soir sa fatigue était moins accablante, il voulait jouer, même dans son lit. J'y ai un peu consenti, nous avons joué au médecin, à pigeon-voie, j’ai
' raconté une histoire. Ses yeux devenaient déplus en plus vifs, il riait, il se trémoussait, il disait : « Encore I » le mot des enfants et bien souvent, hélas ! des grandes personnes. J’avais beau lui répéter sur tous les tons : «Allons, dors ! » il ne dormait pas. Alors j’ai feint de me sentir très-fatiguée, je me suis renversée sur ma chaise, j’ai fermé les yeux. Pour me tirer de ce sommeil qu’il soupçonnait devoir être un peu factice, il a fait mille drôleries, il a dit des choses si étonnamment spirituelles, que je ne savais trop comment je persisterais à ne pas sourire.
J’ai tenu bon, il a commencé à croire que j’étais vraiment endormie et il s’est décidé à renoncer au jeu au moins pour un instant. Il voulait me tromper aussi. Il a pris son oreiller entre ses bras et il est demeuré quelque temps tantôt fermant les yeux, tantôt les ouvrant pour me surprendre. Evidemmentil luttait contre le sommeil qui arvait grand train. Peu à peu ses yeux se sont vitrés, ses longues paupières frangées ont battu comme les ailes fatiguées d’un oiseau, enfin il a croisé les bras comme quand il dit sa prière, il a penché la tête, et rien n’a plus bougé dans le petit lit auprès duquel il me semblait voir l’Innocence priant et veillant. Dans huit jours, il n’y aura plus pour moi de ces petits bonheurs intimes. Tout me manquera à la fois: les doux entretiens de la mère, les joies S&lles du fils. Que ne puis-je les retenir, les fixer auprès de moi, voir grandir sous mes yeux cet enfant que j’aime avec une tendresse presque maternelle 1 Vains désirs I
HISTOIHE INTIME
Louise, Arthur et Joseph sont partis; ma solitude me pèse, m’effraye, me rend singulièrement pensive. Tout à l’heure, par habitude, j’ai ouvert la porte de la chambre de Louise. Je l’ai refermée en frissonnant. Ces jalousies fermées, cette chambre vide, nue, m’ont saisi le cœur. Je suis allée pleurer sur mon balcon. Mon père, qui errait comme une âme en peine au dehors, m’appelait de toutes ses forces. M’apercevant là, il m’a demandé ce que je faisais; je lui ai répondu que j’arrosais mes fleurs : il s’est éloigné sans rien dire, et j’ai pu laisser couler mes larmes, cette pluie du cœur.
Je quitte mon père. Devant lui je ne veux pas être trop abattue, il a assez de ses propres regrets. Je ne puis rien faire, j’ai les yeux obscurcis, les doigts tremblants. J’écris. Ecrire, c’est parler, c’est se plaindre sans honte et sans réserve. Si je savais ma sœur heureuse, je souffrirais moins de son absence ; mais nous étions en quelque sorte nécessaires l’une à l’autre. Je l’obligeais à sortir de sa tristesse, elle me tenait fidèle et agréable compagnie. Et l’enfant donc!
Me voici maintenant seule dans ma chambre, tressaillant au moindre bruit, sentant qu’on m’a enlevé quelque chose, que quelque chose me manque ; Arthur n’est pas parti tout entier. Voilà contre le mur l’image de la sainte Vierge qu’il a voulu clouer lui-même en cet endroit; voici une toupie . muette qui, ayant roulé dans un coin, a été oubliée ; sur une table à écrire, j’aperçois une maison de cartes en construc-
HISTOJBE INTIME
tion. Comme cela me le rappelle vivement! Cette maison ne sera donc jamais finie, cette toupie ne chantera plus sa monotone chanson, il ne fera donc plus sa prière devant cette petite image.
Quelle place il tenait déjà dans ma vie ! Depuis son départ je me tourmente. Pourquoi? Le sais-je? J’ai la tête pleine de voitures qui versent, de trains qui déraillent. S’il allait se jeter étourdiment devant les chevaux, s’il allai! faire un faux pas en montant en wagon. Il est leste, mais ses jambes sont encore si petites. Je suis un peu absurde de m’inquiéter ainsi, mais je ne puis penser qu’à cela. Le convoi qui les emporte passe ce soir à une lieue d’ici. Si j’allais le voir passer 1
Je reviens de mon voyage nocturne. Claude m’accompagnait. A mi-chemin une pluie torrentielle nous a surpris. Il eûtété sage de retourner sur mes pas, la nuit allait venir, tout présageait un temps effroyable. J’ai continué, j’avais besoin de me mouvoir, de me fatiguer. Nous sommes arrivés au passage à niveau. Je me suis accoudée sur h barrière, il faisait nuit et rien n’apparaissait sur le chemin, Enfin une double lueur rouge s’est montrée, la locomotive accourait entourée de jets de vapeur; d’une certaine distance elle faisait l’effet d’un monstre à l’baleine épaisse, aux yeux sanglants. Mes yeux essayaient de percer à l’avance les wagons éclairés; le train a passé, rapide; j’ai entrevu contre les vitres une petite figure chérie, étincelante de
gaieté. Ah ! les chagrins d’enfants ! Cette vue m’a apaisée, et j’ai repris vaillamment ma route. Quelles ténèbres nous enveloppaient! Ni ciel, ni terre, le chaos. Claude, ne distinguant même plus son chemin, avait allumé la lanterne dont il s’était muni. Cette lueur vacillante éclairait mal un chemin plein d’eau et de broussailles ruisselantes. Nous sommes arrivés trempés jusqu’aux os.
Me voici près d’un bon feu ; cette fatigue extrême m’a fait du bien au moral et au physique. J'éprouve une vive sensation de bien-être auprès de ce foyer devenu solitaire
Pendant mon absence, Lucile, son mari et son oncle sont venus, mon père ne les a pas reçus. Je ne suis pas fâchée d’avoir manqué leur visite. Aujourd’hui ils m’auraient trouvée abattue, mortellement triste. Qu’auraient-ils pensé?
I.aure a un cœur qui veille toujours. Le lendemain du départ de Louise, M. Belmont, venait me chercher. Elle me savait triste , et, ne pouvant venir elle-même, elle m’envoyait son mari. Il avait aussi l’intention d’emmener mon père.
Nous avons longtemps bataillé. M. Belmont mettait en avant je ne sais quelle réunion scientifique et littéraire à laquelle, disait-il, mon père ne pouvait sejléfendre d’assister. Ce dernier ne s’est rendu que quand j’ai déclaré nettement que je n’irais pas seule. Au fond, je crois que quelques jours passés hors de la Maraudière ne nous feront
pas de mal. Nous avons l’air de deux exilés depuis le départ de nos hôtes. Je ne veux pas, aussi bien pour mon père que pour moi, prendre l’habitude d’être triste, ce qui viendrait bien vite si je ne combattais pas énergiquement la tendance qui me porte à la mélancolie.
J’ai revu M. et Mme Déblin, et le hasard m’a été singulièrement favorable en cette circonstance redoutée.
J’avais retrouvé à Randergast les demoiselles des Landiers. Nous nous sommes traitées en vieilles connaissances et elles m'ont dit en me quittant : « Nous irons sans tarder vous relancer dans votre Maraudière. » Elles sont venues hier toutes les trois à pied. On aurait dit qu’une nichée de pinsons s’était abattue sous nos maronniers.
Leur gaieté est vraiment communicative, j’ai refoulé le triste.
— Allons, riez donc, m’a dit Anne, la plus jeune, en me frottant les joues, sans doute pour les rendre moins pâles, et regardez-moi avec des yeux bleus moins rêveurs.
Elles ont visité notre petite maison, elles se sont penchées sur mon balcon de pierre.
— Regardez donc Hermine, m’a dit Marie en me prenant le bras, sur ce vieux balcon elle me fait l’effet de la dame de Malborough apostrophant son page.
— Ou d’ une damoiselle du moyen âge attendant son
fiancé, a répondu mon père, qui admire beaucoup la beauté d’Hermine.
Hermine est la plus belle de cette belle famille ; c’est une grande femme blonde, aux traits purs, à la peau blanche, aux mains fines; elle produisait vraiment un charmant effet sur mon vieux balcon. ,
Nous sommes descendues en causant et en riant, et nous sommes entrées en tourbillon dans le salon où nous ne croyions trouver personne. M. et M®° Déblin y étaient. Lucile m’a embrassée avec une certaine contrainte et son mari, après m’avoir fait subir une sorte d’examen d’une délicatesse douteuse, m’a saluée avec un respect plein d’aisance. Mes voisines sont parties en me disant :
*• A bientôt! »
— Comme tu as bonne mine ! m’a dit Lucile avec un étonnement quelque peu naïf, je ne t’ai jamais vue plus fraîche.
J’avais pensé juste : ces époux-là me croyaient minée par le chagrin, et ma vue les surprenait. Mes joues étaient encore rouges des cordiales embrassades de mes nouvelles amies, leur gaieté m’avait animée, je me sentais les yeux brillants.
— L’air de la campagne m’est très-salutaire, ai-je ré- ‘ pondu en riant.
Nous avons causé quelque temps, et ils sont partis. Lucile est un peu enlaidie et toujours prétentieuse, M. Déblin a beaucoup vieilli, il a des cheveux gris. Il me paraît peu attentif pour sa femme, et, quand elle parle, il prend
malgré lui un air agacé. Dieu merci, le premier pas est fait, ce voisinage que je redoutais tant me devient parfaitement indifférent.
Les soirées sont devenues charmantes. Nous les passons dehors sur un banc rustique placé contre un bouquet d’aulnes.
Nous ne lisons pas et nous causons peu. C’est notre moment de repos, de far niente. Quand le jour tombe et que mes doigts ne sont plus occupés, le silence complet se fait.
Mon père est très-sensible aux beautés de la nature ; mais il communique rarement ses impressions, de quelque nature qu’elles soient.
Les haies d’aubépine en fleurs ont tout leur parfum, parfum suave, pénétrant, qui embaume notre petite vallée. Dans le verger le trèfle est en pleine floraison. Les extrémités des aigrettes rouges et largement épanouies se colorent même déjà, par une très-régulière gradation, des plus charmantes nuances de rose.
J’ai passé la journée aux Landiers. Les cousins et les cousines sont arrivés. Un certain cousin du nom de Georges me paraît fort touché des grâces de la belle Hermine. Il a une sœur, appelée Marthe, qui est en brun la dou-
blure de ses cousines. Sa grande jeunesse la rend d’une timidité excessive. Anne essaye de lui communiquer un peu de son entrain, mais la belle enfant ne me connaît pas encore assez pour oser s’émanciper autant devant moi.
—Eh bien, m’a ditnotre curé ce matin, comment trouvez vous mes nouvelles ouailles?
Je lui ai fait l’éloge de la famille des Landiers. Il souriait en m’écoutant.
— Allons, tout est pour le mieux, m’a-t-il dit, j’ai bien fait de vous laisser juger par vous-même du mérite de vos voisins. Vous étiez en veine de sauvagerie, et, si vous y eussiez trop souvent pensé, vous vous fussiez peut-être tenue sur vos gardes. Mme des Landiers est une vraie chrétienne, ses filles ont un cœur d’or. Et les autres, que dites- vous des autres?
Je lui ai répondu que je les connaissais de longué date et que c’était à moi à lui demander ce qu’il en pensait. J
— Hum, m'a-t-il dit, je devrais peut-être me taire pa: charité. Cette jeune femme m’a fait l’effet d’avoir la tête un peu à l’éveht. Quant à son mari...
Il s’est tu un moment et a repris en hochant la tête :
— C’est un enfant du siècle.
Il m’a saluée sur ses paroles et ma quittée.
Comme je suis la seule compagne de mon père, je ne puis le quitter souvent, et cette raison sert d’excuse à la rareté de mes visites à la Villeormond. Je la donne aussi à mes voisines des Landiers ; mais elles n’ont pas la susceptibilité de Lucile, et, quand je ne vais pas aux Landiers, elles accourent à la Maraudière. Elles ne sont pas non plus aussi délicates qu’elle. Lucile ne trouve guère jamais le temps à la convenance de son teint, et la fatigue sous une forme ou sous une autre l’arrête presque toujours.
Mes blondes voisines arrivent à pied, quelquefois en voiture. Un jour elles me sont apparues juchées sur une charrette pleine de trèfle en fleur ; une nichée d’enfants blonds se trouvaient aussi dans la masse fleurie, le tableau était d’un pittoresque achevé.
En ce moment M. Déblin pose pour moi. Il s’ennuie de tout son cœur à la Villeormond, ce qui n’est pas très-flatteur pour sa femme, et il ose maintenant nous faire de fréquentes visites. Or bien souvent il se rencontre avec notre curé qui est très-instruit. Entre ce vieux prêtre et mon père il fait une assez triste figure. Hier il est arrivé au moment d’une discussion. J'apprenais un point de broderie à Marie des Landiers de façon qu’il s’est vu obligé de prendre part à la conversation de ces messieurs. J’écoutais attentivement ses paroles sans en avoir l’air. Ce qu’il disait était bien vide et bien superficiel. Le sujet était haut, et son esprit léger fiiisait en vain dés bonds pour y attein-
dre. Les deux interlocuteurs, d’un mot, réduisaient se3 ( pauvres arguments à néant.
— M. Déblin a raison d’être amoureux de son pied, m’a , dit tout à coup Marie à voix basse, c’est bien ce quil a de mieux dans sa personne; ce qu’il dit n'a pas le sens commun, je le croyais plus fort.
J’ai souri sans répondre. Où est le temps où je lui accordais bien gratuitement tant d’intelligence! Mon père me l’avait dit une fois : « Tu te fais illusion, c’est un homme médiocre, et le temps usera vite la mince couche d’esprit qui recouvre sa nullité. » Elle commence déjà à percer malgré toutes les précautions qu’il prend pour donner le change. Il y a quelque chose de très-fin dans sa dose d’esprit, il fait un usage extrêmement adroit de sa mémoire, il ne manque jamais d’à-propos ; mais une fois réduit à ses propres forces, une fois mis au pied du mur, forcé de juger, de traduire, de comparer, d’affirmer par lui-même, il reste presque au-dessous du médiocre, car le caractère manque. Ses opinions souvent erronnées n’ont pas mêmepour excuse cette énergie passionnée qui oppose au moins à la vérité l’entêtement d’une erreur loyale.
, Ce matin nous avons été les auditeurs involontaires d’une conversation très-animée, très-passionnée même entre ces messieurs. M. Georges avait accompagné ses cousines à la Maraudière ; le mari de Laure était aussi chez nous, et malgré leur âge ils se rangeaient dans le camp des
vieux. On parlait littérature. M. Déblin restait seul de son avis ; il essayait de lutter, mais il pataugeait.
. — En vérité le spectacle devient intéressant, ' m’a dit
• Marie des Landiers, regardez donc ce que l’enthousiasme : produit sur ces vénérables figures, et admirez l’air pitoyablement ironique de M. Déblin. Ne vous semble-t-il pas voir Pascal, Bossuet, Racine, en présence du Petit Journal.
C’était bien trouvé, et, comme M. Déblin aime ce genre de littérature qu’il qualifie de moderne, entre nous nous ne l’appelons plus que le Petit Journal.
Vivre à la campagne, c’est se trouver en face de soimême, c’est être forcément dépouillé de tout ce que l’on emprunte au monde. Or, on lui emprunte beaucoup.
Cette réflexion m’est inspirée par le profond ennui que cause à tous ici la compagnie de Lucile. Les bruits du jour, les modes nouvelles, les cancans de quartier, les rfprésentations de théâtre lui faisant défaut, elle ne sait absolument que dire. Dans dix ans ce sera une femme insupportable, car elle n’a pas les vertus domestiques qui, à un certain âge, sont une source d’occupation et qui donnent une véritable valeur à la femme. M m * des Landiers n’a pas l’esprit brillant, elle n’est pas sortie de sa province, ce qui n’empêcbe pas qu’elle ne soit excellente mère de famille et maîtresse de maison parfaite. Son esprit pratique lui fait comprendre ses devoirs, et sa conversation a toujours un certain intérêt?
En parlant des choses qu’elle connaît elle ne déprécie pas les choses qu’elle ne connaît pas. Et si elle ne vise pas à l’esprit elle cause souvent d’une manière spirituelle. Hermine lui ressemble un peu, elle n’a pas les goûts artistiques et littéraires de Marie, elle est peu curieuse de ce qui se passe dans le monde des idées ; mais elle vous suit obligeamment dans les excursions qu’il vous est agréable d’y faire et vous laisse en chemin sans dépit, sans jalousie.
Lucile, qui s’ennuie, ne sait s’intéresser & rien de sérieux et ne comprend pas du tout le chez soi comme il doit être compris. Elle va, elle vient, se mêlant à tout, imposant ses sujets favoris de conversation, critiquant cequ’elle ne peut comprendre. Elle n’aime pas Marie des Landiers dont elle envie la supériorité.
Au milieu des bois l’article Modes a peu d'attrait. Nous parlons toilette pour nous divertir aux dépens des excentricités qui se produisent dans le royaume de la mode ; mais ce sujet de conversation ne peut plus avoir un intérêt vif pour des personnes qui se regardent comme délivrés de son joug. Nous ne médisons jamais non plus les unes des autres, nous nous regardons même comme un peu affranchies de cette politesse de trahison qui ferme bien souvent la bouche de celles qui n’ont pas acquis le droit de défendre publiquement ceux qu’on attaque, de sorte qu’il faut agir comme nous ou s’ennuyer dans notre société. La pauvre Lucile n’est pas sur son terrain. Elle a beau changer de toilette tous les huit jours, produire, au
grand effarouchement de nos paysans, les modes les plus tapageuses, son luxe excite à peine parmi nous un mouvez ment de curiosité. Mieux vaudrait pour elle essayer de se rendre sympathique ou plus aimable. Sa conversation insignifiante m’assoupit, je ne sais comment l’intéresser, et bien souvent il m’arrive de suivre intérieurement le fil de mes pensées en sa présence. Je dois à ma solitude ordinaire ce genre de distraction qu’elle a plus qu’aucune autre le pouvoir de provoquer. Par goût et par raison, je ne m’occupe pas du luxe et de ses fantaisies plus ou moins ruineuses, je ne puis donc m’intéresser très-vivevement à ces choses qui hantent en maîtresses le cerveau de Lucile. Je la vois moins souvent depuis quelque temps. Elle me boude, cela me donne le temps de respirer et de visiter librement mon petit domaine dans sa coquette parure d’été.
La grand’mère de Laure est malade. J’ai eu plusieurs , fois l’occcasion de voir cette femme respectable dont la vieillesse est entourée d’affections. Malgré son grand âge, elle tient encore une grand place dans la famille et dans le cercle des amis sincères. On ne peut se faire une idée de la voir disparaître de ce fauteuil d’où, depuis tant d’années, elle assiste à la vie active des siens. Tout un monde gravite autour de ce trône modeste et sûr : la famille d’abord, puis les générions d’amis. Les vieux ont montré le chemin aux plus jeunes, et tous viennent tour à tour écouter cette voix qui est comme un écho du passé. On repro-
che aux vieillards d’être égoïstes, ce n’est pas M me Degalle mère qui mérite ce reproche. Elle sait encore s’oublier. Elle ne revient sur sa longue vie que quand il s’agit de satisfaire la curiosité de ceux qui la visitent, elle s’intéresse au présent, elle s’occupe même de l’avenir qu’elle ne verra pas. Je lui ferai une visite sans tarder.
Anne des Landiers éprouve une joie qui tient du délire. La sœur de sa mère part pour Paris et les eaux, et elle la demande à M me des Landiers, qui la laisse partir. Elle est littéralement folle de joie.
Je viens de lire une bien intéressante étude sur lord Byron. Ces vies-là font peur : la paix, le contentement de de l’âme, n’y ont pas de place. On pense involontairement à l’orage avec son accompagnement d’éclairs sinistres et de coups de foudre. L’orage gronde toujours sur ces existences étranges. Rien de calme, de lumineux, de serein. Un cœur inassouvi, une âme dévastée, un corps tôt usé! Le génie ne vaut pas la foi.
J’écris maintenant sur mon balcon quand le soleil n’y donne pas. Je n’aime rien autant que cela. Aujourd’hui donc, mon père m’ayant quittée pour aller voir charrier son foin, je me suis installée parmi mes fleurs. J’allais peindre pour moi le tableau charmant que je contemplais, la rivière étincelante, les contrastes de lumière et d’ombre, et le reste, quand un bruit de grelots m’a annoncé qu’une
charrette passait dans le chemin. Maintenant ce bruit attire mon attention, j’aime à voir passer ces tas de foin embaumé dont les haies peignent les flancs mobiles. Je me suis donc penchée pour regarder venir celle-là, et j’ai vu le plus inattendu et le plus charmant des spectacles. Une charrette apparaissait traînée par quatre beaux chevaux aux brides ornées d’épais glands rouges. Sur les trois premiers s’essayaient trois femmes, trois amazones. Leurs robes légères, couvraient à demi la large croupe de leurs rustitiques haquenées. Trois visages roses et riants, entourés de cheveux brillants et ébouriffés, se sont levés vers moi. C’étaient mes amies des Landiers qui voyageaient sur le dos des chevaux de leur fermier. Elles étaient belles à peindre ainsi, avec leur petit chapeau Montpensier, leur voile bleu, leurs yeux riants et les cheveux à moitié dénoués par le vent et les secousses.
Avant que je me fusse dérangée, elles avaient sauté lestement à terre, après m’avoir crié : « Nous vousrejoignons, ne bougez pas.» Si, par une coïncidence ennuyeuse, Lucile ne vient pas aujourd’hui, je vais passer une bonne aprèsmidi.
C’est la Fête-Dieu dans huit jours. Nous allons élire domicile au presbytère. Nous voulons faire un beau reposoir. Le curé nous a dit: « Mes enfants, je n'ai pas d’argent à vous donner, les malades et les pauvres absorbent tout, arrangez-vous comme vous voulez. » Qn’avons-nous besoin d’argent ! N’avons-nous pas de la mousse, de la verdure
et des fleurs! n’avons-nous pas des doigts? Mm® des Landiers a fait conduire dans le jardin du presbytère, qui devient notre atelier, des branches vertes coupées à ses sapins et à ses mélèzes, elle a fait prendre de la mousse dans ses bois. Au dernier moment , la Maraudière , les Landiers, seront dépouillés de leurs fleurs, le sacrifice est jiécidé. A la Villeormond on se montre avare, Luoile aime ' à se faire présenter des bouquets.
Notre reposoir était une merveille de fraîcheur. Avec la vieille charpente nous avons fait quelque chose de ravissant. Vendredi et samedi ces messieurs ont été mis en réquisition, Mon père et Georges de Balmy se sont improvisés charpentiers. Lucile a voulu d’abord se mêler à nous. L’odeur du buis l’a bien vite incommodée, elle trouvait la mousse humide et sale, elle est venue deux heures. M. Déblin, au contraire, a jugé que notre société valait bien la peine de se donner un peu de mal, il nous a proposé ses services et il a rempli conciencieusement sa tâche. Il est adroit, leste, il a du goût, il nous a été très-utile pour attacher nos guirlandes. On soupait au presbytère, et on revenait de compagnie, la semaine a passé comme un éclair. Le dimanche nous étions très-fîères de notre œuvre et il y avait de quoi. Nous avons tous suivi la procession, moins Lucile qui craignait les coups de soleil et M. Déblin qui n’afflrme pas ainsi ses croyances, assez tièdes d’ailleurs.
Mon père et M. Georges ont fait comme nous. Ils savaient que nous avions résolu de faire cet acte de foi public devant tous nos paysans, malgré un soleil brûlant, parce que dans la paroisse je ne sais quel demi-savant a parlé récemment du livre impie et menteur qui sera une flétrissure pour cette année.
Je me suis rencontrée avec les demoiselles des Landiers à la Villeormond. Lucile nous a donné la comédie. Il fai-
sait une chaleur étouffante, chacune de nous éloignait précipitamment ce qui l’empêchait de respirer à l’aise. Lucile, que nous avions rencontrée dans le jardin, n’a pas ôté son chapeau et a gardé appliqué sur sa figure un voile-loup devenu un masque ardent. Nous la regardions presque avec compassion et nous nous demandions pourquoi elle endurait ce supplice. On a parlé tabac. Lucile a fait des mouvements d’horreur, son oncle pour plaisanter lui a passé sa grande tabatière ouverte sous le nez. Un vigoureux éternument lui a échappé ; cet éternument dans le voile de tulle, c'était un coup de canon dans une tapisserie. Il s’est déchiré du haut en bas, et Lucile, toute honteuse, a dû produire sa figure. Parce qu’elle avait les paupières un peu rouges et un bouton sur le nez, elle s’était condamnée par cette chaleur au supplice du voileloup.
Les lettres de Louise, qui étaient beaucoup moins tris-
tes, reprennent leur note plaintive. Il y a toujours dans chaque enveloppe un billet sur lequel le mot : Intime , sé lit, et depuis quelque temps je sens que des larmes tombent sur ce papier. Joseph a repris toutes ses anciennes habitudes, la guérison paraît de moins en moins possible. J’écris souvent à ma pauvre sœur dont le malheur m’attriste profondément
Je me plonge avec ravissement dans les douceurs de l’été. Sortir est pour moi une fête, un plaisir, un repos. L’air tiède, parfumé, dilate la poitrine. Le triste, le mauvais, le soucieux, s’évaporent dans cette pure et douce atmosphère.
M. Brillion vient de me causer une assez vive émotion sans le savoir. Il est arrivé ce matin seul. Je travaillais dehors. Je lui ai demandé pourquoi Lucile ne l’avait pas accompagné.
— Lucile est la plus fantasque et la moins raisonnable des femmes, m’a-t-il répondu assez brusquement. Rien ne l’amuse et ne la distrait longtemps. Ma foi 1 je plains J son mari.
— Heureusement que M. Déblin ne voit pas les choses du même œil que vous, lui ai-je répondu en riant.
Il a hoché la tête et a dit :
— C’est-à-dire qu’il a beaucoup moins d'indulgence que moi pour les défauts de sa -femme.
— J'en suis bien fâchée, ai-je répliqué avec sincérité. Lucile a ses petits travers, mais elle n’est pas méchante.
— Non, et je l’ai même connue assez bonne enfant. Mais elle arrive à l’âge où les niaiseries semblent fades et elle est exigeante et un peu jalouse. Ce n’était pas du tout la femme qu’il fallait à Jules. Il ne se gêne pas pour le dire, et, pas plus tard que ce matin, il y a eu entre eux une discussion à propos d’un mariage qu’il a manqué et il parlait durement, très-durement. Il paraît qu’il a rencontré dernièrement celle qu’il a failli épouser. Lucile lui disait un peu de mal de cette jeune fille, par jalousie peut-être. Il lui a dit sèchement : «Vous êtes incapable de la comprendre, elle vous est trop supérieure, j’ai été un fou, un triple fou, ma lâcheté a été punie. » Alors elle a pleuré, elle a eu une crise, j’ai pris mon chapeau et je suis parti. Parlez-moi bien raisonnablement pour me faire oublier ces sottises-là.
J’ai causé avec lui de choses et d’autres jusqu’à l’arrivée démon père. La confidence qu’il m’avait faite m’avait singulièrement impressionnée. Je ne suis vraiment pas trèsfâchée de me savoir regrettée, mais je voudrais que Lucile ne se donnât pas la peine d’être jalouse de moi. Je ne suis pour rien dans ses déboires de ménage. Ce qui arrive devait arriver. Après ce qui s’est passé entre M. Déblin et nous, elle aurait dû prévoir ce que lui ménageait un caractère de cette trempe. Elle l’a accepté avec empressement quand il a daigné courtiser son million, elle n’aurait pas bonne grâce à se plaindre. Et lui, moins encore peut-être I
Le temps est au beau fixe, c’est ce que j’aime. Il, y a des gens qui se lassent vite de tout. Ce ciel pour eux serait trop uniformément bleu, cette nature trop calme, ces teintes de blés mûrs et d’arbres verts trop monotones. Ce qui me fait paraître les soirs si délicieux maintenant, c’est que je puis m’oublier à regarder le ciel pur, si pur que je suis à peu près certaine de le retrouver ainsi le lendemain. Pouvoir compter sur le lendemain est une jouissance si rarement éprouvée en ce monde 1
M. et M mB Déblin sont partis. Ils laissent peu de regrets. Lucile est trop parfaitement ennuyeuse, et le caractère égoïste de son mari finit toujours par percer. Ils ont répandu un peu d’or autour d’eux, et les pauvres n’ont pas l’air de leur en savoir gré. Les pauvres, auxquels ils ne se heurtent jamais dans leur vie brillante, leur paraissent des êtres repoussants, et leur aumône donnée avec indifférence était reçue avec indifférence. M. et Mme Brillion euxmêmes témoignent presque ouvertement un certain soulagement qui n’est rien moins que flatteur pour leurs hôtes. La présence de ces derniers à la Villeormond ne les empêchait cependant pas de se livrer à leurs occupations ordinaires: M me Brillion donnait à son poulailler et à son pigeonnier les mêmes soins, M. Brillion courait seul à la recherche de ses rimes le long des frais sentiers de ses bois ; mais il n’était pas agréable de se rencontrer le soir avec la figure ennuyée de Lucile, de voir errer dédaigneusement
par les allées du parc un homme élégamment mis qui ne s’intéressait à rien. M. et Mme Brillion prétendent n’avoir pas perdu entièrement le bénéfice de leur dévouement à leur nièce. « Qu’elle ne se plaigne plus, m’a dit le bonhomme assez sèchement, car je ne lui offrirai plus la Villeormond comme hôpital. Ses maladies d’ailleurs sont parfaitement imaginaires maintenant. Bon gré, mal gré, elle s’est fortifiée. Malgré son système absurde d’alimentation, son effroyable paresse, elle a subi l’influence d’un air pur et d’une vie paisible ; à son insu elle s’est guérie. Elle était obligée de s’y prendre à plusieurs fois pour se donner une crise de nerfs, tandis qu’au commencement une contrariété, uneminede Jules, un, deux, trois c’était fait. Ma pauvre femme avait l’emploi de la remettre dans son assiette, car pour lui il s’en allait en levant les épaules, » J’écoutais sans rien dire et je plaignais au fond de mon cœur ces deux êtres auxquels rien ne semble manquer pour être enviés et qui seront cependant toujours à plaindre.
< Laure éprouve une joie profonde. Elle sera bientôt mère, et je me suis empressée d’aller lui dire la part que je prends à son bonheur. La grand’mère est heureuse. Mme Degallc est heureuse, Laure et son mari sont heureux. J’ai passé tous ces jours dans une atmosphère de félicité. M. Belmont a été élevé par M»» Degalle, c’est tout dire. Il possède toutes les qualités essentielles et il est doué de tous les avantages extérieurs. Ce ménage-là réconcilie avec la na-
ture humaine; la vue de cette entente, de ce bonheur calme, sérieux, solide, fait du bien.
Madame Degalle mère demande à vivre jusqu’à la naissance de l’enfant de Laure, pas davantage. Je crains que ce bonheur lui soit refusé. Hier je l’ai vue et je l’ai trouvée sensiblement changée. La décrépitude vient ; on dirait que son corps va se dissoudre. Son visage semble s’amollir, ses yeux se décolorent, ses lèvres pendent. Un parchemin fin, luisant,, plissé, recouvre ses mains sur lesquelles saillissent des nerfs rigides et des veines roidies dans lesquelles rien ne semble couler. Veines et nerfs ressemblent • à des fils de fer tendus sur une main momifiée. Dans co cadavre vivant, l’âme est restée intacte. L’enveloppe se rapetisse, s’amoindrit, sans causer aucun dommage à sou habitante immortelle. Eile sent qu’une séparation est pioche et le sourire n’abandonne pas ses lèvres pâles.
— Je voudrais encore bénir le petit être qui appci itéra i tant de bonheurà ceux qui me soatchers, dit-elle, je voudrais le voir vivant et baptisé. Et puis je m’en irais ooumise et résignée, laissant devant ma tombe ce beieeau comme consolation.
J’écris très-souvent àLouise. Sa vieesttoujourslamëme, triste, remplie de soucis et de tracasseries. Joseph voit passer avant lui dans son administration, des liomiiiM beaucoup moins anciens que lui. Il a d’effrayantes coleiea
et puis tout se noie dans l’absinthe. Arthur grandit et devient savant. Il m’écrit de petites lettres dont je baise l’écriture irrégulière et informe. Il aime follement sa mère et ii lui témoigne déjà sa tendresse de la façon la plus touchante. Malheureusement il commence à s’apercevoir du malheureux défaut de son père. A un dîner d’enfants on lui a proposé de la crème d’absinthe. Il l’a dit à sa mère, le soir, en ajoutant fièrement : « Je n’en ai pas bu. * Et se jetant tout à coup dans ses bras : « Sois tranquille, maman, je ne boirai jamais d’absinthe, » s’est-il écrié en pleurant. Ma sœur paraissait tout émue en me racontant cela dans sa dernière lettre.
Je viens d’embrasser l’enfant de Laure, j’ai encore le cœur plein de toutes les émotions bénies de la famille. On a eu des angoisses et puis un bonheur suprême. Il m’a été impossible de quitter ces heureux-là aussi vite que j’en avais formé le projet. J’ai même pu assister au baptême.
Ce n’était pas le premier baptême auquel j’eusse assisté, mais il y a des choses qu’on oublie. Ici la cérémonie a été simple, courte et bien touchante. L’acte par lui-même est si solennel. Après le baptême, l’orgue s’est fait entendre, les cloches ont appris à la ville la régénération du nouveau chrétien. Il était là frêle, impuissant, mais délivré de la souillure originelle. Puisse-t-il pour son bonheur et celui des siens être toujours fidèle aux engagements qui ont été pris en son nom ! puisse-t-il porter vaillamment ce lourd fardeau qui pèse sur les épaules de l’humanité ! La tache
est enlevée, mais les suites de la faute première restent. Il a un beau nom, il s’appelle Emmanuel.
Ma liaison avec la famille des Landiers ne sera pas éphémère. Entre Marie et moi il y a maintenant mieux qu’une amitié banale, nous nous comprenons, nous nous aimons ; nous nous le sommes dit. Nous entr’ouvrons peu à peu l’une devant l’autre ce livre intime de l’âme qu’il n’est jamais donné à une main indifférente de feuilleter, et nous trouvons de grands contrastes, mais aussi de grandes ressemblances entre nos deux personnes. Dans la famille on s’aperçoit très-bien de ce degré d’intimité, et personne ne s’en montre jaloux. Hermine est froide et Anne me regarde comme à demi respectable et comme trop occupée de choses sérieuses. Son voyage lui a un peu enlevé de sa folle gaieté cependant « Anne est presque raisonnable, maintenant, » dit madame de Landiers. Elle se trompe , ce n’est pas encore la raison qui a germé dans ce cœur-là.
Mon père et le curé deviennent intimes. A leurs entretiens philosophiques succèdent des conversations sur le jardinage. Ils échangent des graines, ils préparent des essais. Le curé utilise la science qu’il a acquise. Il voudrait qu’à l’école des garçons on fit un cours d’agriculture et un cours d'horticulture. Il raisonne parfaitement sur cette instruction primaire donnée à tous. Il en voit clairement les avantages et aussi les inconvénients. « Faisons de cette
instruction un outil utile et non point une arme inutile et dangereuse, » dit-il. Mon père pense exactement comme lui là-dessus.
M. Brillion m’a dédié des vers. Ce cher et vénérable poète | «Fai vraiment une grande amitié pour lui. Il est resté fidèle à tous les cultes de sa jeunesse, il n’a même pas abandonné les Muses, ces pauvres délaissées de notre siècle positif. Notre curé, qui l’aime beaucoup, ne laisse pas passer une occasion de le plaisanter sur ses goûts poétiques. « Ce bon vieux rêveur, dit-il, ira au ciel sur un nuage qui aura passé sur les cimes du mont Parnasse. »
La grand’mère de Laure a rendu son âme à Dieu. Le berceau a été à peine rempli qu’il a fallu songer à creuser la tombe. Elle ne demandait plus que cette grâce à Dieu, elle l'a obtenue et elle s’est éteinte. On la pleure. C’est le plus bel hommage qu’on puisse rendre à cette mémoire . L’ingratitude est souvent, hélas! trop naturelle à l'homme. Une génération oublie vite la génération qui l’a précé- ‘ dée. Des devoirs nouveaux, pressants, absorbent. L’affec- , tion descend plus vite qu'elle ne remonte. Aussi que de i vieillards, dont les rejetons sont nombreux, achèvent tristement leur vie dans la solitude ! Ceux-là n’ont pas su se faire aimer, ils n’ont pas su faire à temps les petits sacrifices commandés par les circonstances, ils n’ont pas su se dépouiller assez parfaitement de l’égoïsme, ce défaut auquel parfois s'abandonnent si naïvement les jeunes. Alors
le vide s’est tait autour d’eux, un froid respect a pu survivre chez les petits-enfants, et le cœur glacé de l’aïeule n’a reçu que cela. Ici le respect semblait être un fruit de l’affection . Mais quelle exquise bonté avait cette aïeule ! comme elle se montrait reconnaissante de ce qu’on lui donnait ! comme elle savait se rendre encore nécessaire ! Sitôt qu’un membre de la famille souffrait, il accourait auprès de ce fauteuil, et une parole ferme, affectueuse, consolante, répondait toujours à son cri de douleur. Rien ne pouvait rester longtemps en souffrance avec elle. Elle avait conservésur les siens une autorité qui ne se montrait pas tous les jours, mais qui était bien réelle. Elle tenait à cette autorité, non point par amour du commandement, mais parce qu’elle lui donnait le pouvoir d’arranger les différends de famille, de concilier les caractères, d’obtenir les sacrifices dont son excellent jugement lui révélait la nécessité. Aussi les larmes coulent-elles à flots sur son cercueil. Les pères et les mères regrettent leur appui et leur conseil, les jeunes gens leur plus intime confidente, les enfants une seconde mère devant laquelle il ne fallait rien faire de mal, mais qui ne voulait ni gronder ni punir. Toute la ville assistait à ses funérailles. Un soleil magnifique rayonnait sur le long cortège en deuil, et, sur le parcours, les enfants, qui vivent en plein air, se pressaient pour le regarder passer et souriaient, tant cet appareil funèbre leur paraissait beau. C’était la vie placée sur la route de la mort. Beaucoup continuaient leurs jeux. Sur le chemin avaient été jetées des tiges gonflées et jaunies de l’oi-
gnon monté en graine, les plus grands en faisaient des trompettes retentissantes. Un de ces enfants, un petit garçon de six ans à peine, a suivi le convoi en soufflant doucement dans sa flûte improvisée. Il marchait un peu devant moi et il est allé se placer contre la fosse béante. Il est resté là, le blond innocent, regardant gravement tout ce qui se faisait, sa flûte d’oignon dans la main. Mes yeux ne pouvaient se détacher de cette petite figure insouciante et pourtant étonnée et naïvement curieuse. C’était la première fois sans doute qu’il osait marcher seul jusqu’au cimetière, et, tout étant nouveau pour lui, il restait à son poste d’observation, foulant très-indifféremment de son petit pied nu, les ossements humains mêlés à la terre fraîchement remuée.
Le feuillage découpé de la vigne s’entoure d’un cordon jaune clair. C’est le premier coup de pinceau de l’automne et l’un des plus délicats. Si l’automne n’annonçait pas l’hiver, combien je l’aimerais ! C’est une charmante et magnifique saison. A elle appartiennent surtout les teintes splendides, les admirables couchers de soleil, le ciel éclatant, capricieux, mouvementé. Notre petite vallée a des aspects ravissants dont mon père jouit sans arrière-pensée. Je ne jouis plus de rien qu’incomplétement. Mes voisines voni prendre leur vol vers la ville où elles prennent leurs quartiers d’hiver, et je vais retomber dans ma solitude absolue. Cette pensée m’attriste siprofondément, que j’ensuis venue à me demander s’il n’aurait pas mieux valu pour mon re-
pds, passer mon été sans la moindre société. J’ai remplacé le vide par les regrets. Maladroit échange I
Mon pauvre cœur saigne, tout lui manque. Les pluies sont torrentielles et rendent impossible toute visite à Laure et à M m ° Degalle, et les Landiers sont déserts. Malgré la pluie, j’y suis allée ce matin. J’aurais presquepleuré devant cette maison close et morne dont l’humidité noircissait sur la façade les larges cordons de pierre. Elle portait bien le deuil de ses maîtres. La fenêtre où apparaissait la figure calme de M mc des Landiers, close; celle de la chambre de Marie d’où je la voyais souvent interroger le chemin par où je devais venir, close; celle de la salle à manger où passaient et repassaient des silhouettes élégantes, close. Il me semblait entendre le bruit de toutes ces voix, distinguer celle qui m’était la plus chère. Je me repaissais ainsi de souvenirs quand a paru la gardienne portant une lourde baratte pleine de légumes bien hachés.
— Àh ! m’a-t-elle dit en laissant tomber sa baratte sur le pavé de la cour, vous m’avez fait croire à une vision ; j’ai cru qu’une de nos demoiselles rentrait chez elle.
Elle à’est essuyé les yeux et a repris :
— J’ai la mort dans l’âme depuis qu’elles sont parties, et si je n’avais pas la chèvre de Mlle Anne à soigner, je n’aurais guère le cœur à l’ouvrage.
Et moi aussi j’ai la mort dans l’âme. En reprenant le chemin de la Maraudière j’ai beaucoup médité sur celte pa-
rôle d’un écrivain célèbre: « Toutes les sources de joie sont de3 sources de douleur. »
Notre bon curé s'est aperçu de mon abattement, que je dissimule de mon mieux devant mon père quand je suis seule avec lui. Mais, quand je les vois bien ancrés dans leur conversation, je ne veille plus sur ma physionomie que je voudrais un peu moins expressive parfois. La première fois que j’ai rencontré ce saint prêtre il m’a doucement grondée. • Ne lâchez pas trop les rênes à ce petit cœur fort et pourtant passionné qui s’accroche un peu à tout, m’a-t-il dit: les affections sont douces, mais vous savez ce que dit Pascal : « On mourra seul ! » Allons ! que la fermière de la Maraudière reparaisse, qu’elle apprénne à se suffire â elle-même et qu’elle accepte bravement sa vie un peu isolée. Quand les hommes manquent, et ils manquent toujours tôt ou tard, qu’importe ! Dieu nous reste. » Il a raison. Je vais reprendre mes occupations rustiques, ressaisir mon autorité de maîtresse de maison sur laquelle Jeannette a tout doucement usurpé pendant cette saison ' d’été qui me laisse de si agréables souvenirs et de si vifs regrets.
Le remède agit, je me sens plus forte. Je m’occupe de remplir mes devoirs dans le présent, laissant à Dieu le soin d’arranger l’avenir comme bon lui semblera. J’aurai
toujours la ressource d’aller habiter Randergast l’hiver si
je dois vieillir seule. Pour une vieille fille, la campagne toute l'année serait-elle agréable? j'en doute. Maintenant j’ai le pied leste, la vigueur de mon tempérament et celle de mon âge semblent doublées par la vie saine et active que je mène, mais alors!
Alors? est-ce que je rêve de tant penser à un avenir si incertain? A chaque jour suffit sa peine.
Je suis allée moi-même porter au presbytère un flacon de conserves. La table du presbytère est d’une frugalité passée en proverbe. Tout ce qui se fabrique chez le curé en surplus de l’alimentation ordinaire doit, le cas échéant, pouvoir servir aux pauvres. Mon flacon de tomates sera donc forcément réservé pour la table du maître. Quand je l’ai placé sur la table, M. le curé a regardé sa sœur du coin de l’œil et a souri en voyant son air de parfait contentement.
— Vous croyez-peut-être que cela vaut un remerciaient, m’a-t-il dit d’un air bourru, quand elle a quitté l’appartement emportant mon flacon.
— Je n’y ai vraiment pas compté, monsieur le curé, lui ai-je répondu.
— Tant mieux, car vous auriez compté sans votre hôte. Savez-vous que vous introduisez ici avec toutes ces superfluités, la gourmandise, un des péchés les plus laids? Un bon pot de confitures , passe encore ! cela peut se transformer en tisane rafraîchissante. Est-ce vous par hasard qui avez fait cela?
— Moi-même.
— De vos propres mains î
— Jeannette n’y a pas touché, je vous assure.
— Oh ! alors, c’est différent, je retrouve enfin ma petite ménagère de la Maraudière. Merci mille fois, mon enfant, que Dieu vous le rende.
— Pas en nature du moins, monsieur le curé, ai-je dit en riant.
— Fi donc ! ce ne sont pas des tomates que produisent les jardins du ciel, mais il descend de ces régions sereines certaine rosée qui désaltère abondamment ici-bas les cœurs trop altérés de bonheur.
J’ai un peu rougi, je pense, et je suis montée dans la chambre de sa sœur pour admirer les fruits rangés dans la grande armoire transformée en fruitier. Pendant qu’elle rangeottait encore, je me suis approchée de la fenêtre. Les enfants de l’école étaient en récréation et jouaient sur la place. J’aime tous les enfants, même ceux-là. Ils sont bien sales, bien déguenillés, bien tapageurs, et déjà brutaux,, mais ce sontdes enfants, et ils me font penser à mon cher petit Arthur. Pendant que je m’amusais à les regarder jouer, une pauvre idiote a passé. Ils ont fait ce que n’aurait jamais fait Arthur, ils ont pris des pierres et se sont mis à la lapider. Cela m’a attristée et aussi indignée. L’idiote s’était accroupie, ce n’était plus pour mes yeux qu’un tas de haillons, mais de ces haillons sortaient des gémissements et des cris. Je suis descendue en courant, j’ai marché vers elle, je lui ai parlé avec douceur et je lui ai donné un peu
de monnaie, ce qui l’a consolée tout de suite. Les enfants, en m’apercevant, avait cesséleur jeu cruel, et ils me regardaient de loin.
Je les ai grondés. Les plus grands paraissaient honteux, et il n’y avait de méchanceté sur aucune figure. Est-ce donc instinctivement que les forts accablent les faibles? et la Fontaine aurait-il eu raison de dire en parlant des enfants : « Cet âge est sans pitié? «
Louise m’écrit que sa santé est toute chancelante depuis quelque temps. Arthur est aussi atteint d’une petite fièvre qui ne cède pas aux remèdes. Un mois à la Maraudière les remettrait l’un et l’autre ; mais Joseph est désormais une sorte d’enfant qu’il est impossible de laisser seul sous peine de le voir s’abandonner à sa funeste passion, et la question d’argent doit aussi être mise en ligne de compte. Personne ne s’entend mieux que Louise au gouvernement du ménage; elle a un talent tout particulier pour établir un parfait équilibre entre ses revenus et ses dépenses, mais Joseph met le plus souvent le désordre dans ce budget. Il est possédé de ce que j’appelle une manie de géné- ' rosité qui a plutôt sa source dans l’amour-propre que dans Injustice. Au lieu de se montrer si généreux, il ferait mieux d’alléger le plus possible le fardeau écrasant des obligations domestiques que sa femme porte si vaillamment. Louise se plaint doucement, sans aigreur, sans amertume, et elle ne se décourage pas, car elle pense à son fils
auquel son père ne laissera probablement pas de quoi être généreux, plie paye tant qu’elle peut de sa personne ; mais les économies qu’elle réalise par ses travaux d’intérieur s’épanchent le plus souvent dans une bourse à laquelle comme au fameux tonneau des Danaïdes, il manque un fond.
Laure a passé plusieurs jours & la Maraudière. En été un jardin ne vaut pas la campagne. M mo Degalle l’accompagnait, et elle m’a appris que le désaccord s’aggravait dans le ménage Déblin et prenait même des proportions alarmantes. Mm® Brillion a beau faire des scènes publiques ■ à son gendre, celui-ci ne change pas sa conduite d’une ligne et continue à manger princièrement la dot de sa femme. Mon fidèle confident, je m’accuse devant vous d’avoir eu un moment de maligne joie, en voyant l’intérieur de ce triste ménage. C’est mal. Je veux désormais prier pour eux en remerciant Dieu de m’avoir préservée d’un tel mari.
M. Brillion m’a fait à peu près les mêmes confidences. Son frère est furieux d’avoir donné sa fille à un homme pauvre qui ne la rend pas heureuse. Si M. Déblin eût été riche, le beau-père eût fermé les yeux, mais voir gaspiller son propre argent par un homme qui croit vous faire beaucoup d’honneur en prenant votre fille, c’est plus difficile à supporter.
Le beau temps passe avec une inconcevable rapidité, je
commence à frissonner en regardant devant moi, j’aperçois l’hiver, l’hiver, ce visiteur inévitable à la figure maussade et glacée. Cependant il faudra bien lui ouvrir cette porte à laquelle il frappe à coups redoublés. Aujourd’hui on di- • rait que le vent chante sa chanson d’adieu à l’été. Mon oreille, faite au calme de l’air pendant les mois précédents, écoute avec plaisir le frémissement continu des feuilles, et
je ne sais quel bruit vague, tantôt fort, tantôt doux, qui est comme l’haleine puissante de l'automne. Que ce vent qui berce et qui chante si mélodieusement soit le bienvenu î J’aime le vent. Comme le feu et l’eau, il tient compagnie. Depuis hier je sens à peine ma solitude et je me passe trèsbien de société. Mon père, qui malgré sa haute capacité politique pense parfois en poète, écoute aussi avec plaisir ce concert dans lequel la tempête jette de loin en loin ses notes graves.
Les jours qui pleurent sont arrivés. Je ne sais en vérité pourquoi j’ai le cœur si triste. Si j’étais superstitieuse, je dirais que c’est un pressentiment et j’interrogerais toute tremblante l’avenir. J’ai beaucoup pensé à ma pauvre Louise, j’ai pleuré en songeant qu’elle souffrait et que je n’étais pas auprès d’elle.
La maladie de ma sœur s’aggrave. Les nouvelles sont mauvaises. Nous ne vivons plus que dans l’attente du
facteur. Joseph écrit des lettres désespérées; les lettres naïves d’Arthur sont navrantes dans leur simplicité.
Il y a du mieux, nous commençons à respirer plus librement et à faire des projets pour notre chère malade. Il faut qu’elle vienne à la Maraudière avec son fils. Nous ferons tous les sacrifices pour cela. J’entame à ce sujet une correspondance très-active avec mon beau-frère. Les lettres où revit toute son ancienne tendresse pour Louise m’ont désarmée.
H y a une ombre de rechute, nous voilà pour quinze jours en tristesse.
Arthur seul a écrit. Les nouvelles qu’il nous donne sans , nous rassurer complètement ont diminué nos craintes. Son orthographe est horrible, mais quel cœur et déjà quel style! Il y a pour lui une chose impossible, c’est que sa mère lui manque. Je sais bien, dit-il, que maman ne peut pas mourir, mais j’ai bien du chagrin de lavoir toujours dans son lit.
• Ne peut pas mourir 1... hélas !
Je suis allée dans les derniers jours du mois de décembre souhaiter une bonne année à Laure et à sa famille. J’ai passé une agréable journée, car le matin même nous avions reçu une lettre très-rassurante de Joseph.
* Il n’y a plus, dit-il, l’ombre d’un danger. •>
«J’ai pillé un peu dans toutes les bibliothèques de Randergast et j’ai rapporté à la Maraudière un ballot de livres et de revues pour nos soirées à venir.
Me voici encore à la fin de ce livre qui compte trois cent soixante-cinq pages. Quand je tournerai la page demain, mes yeux verront un chiffre nouveau. Je regarde venir cette nouvelle année avec un calme profond. Mes années désormais se ressembleront parfaitement ; sans doute, il y aura bien dans les régions intimes du cœur et de l’âme ce mouvement qui est inhérent à la vie, mais au dehors je ne vois rien qui puisse rompre cette monotonie d'existence que j 'accepte. Mon imagination, qui a toujours aimé les pérégrinations un peu lointaines, a parfois certaines velléités de frapper à la porte mystérieuse de l’avenir pour contempler la destinée idéale qu’elle y élaborerait bien volontiers. Mais la raison lève ses respectables épaules, prend par les oreilles cette mutine incorrigible et la reconduit prestement à la Maraudière où les saisons ramènent les mêmes occupations : je devrais peut-être dire les mêmes plaisirs. Je me le dis souvent, mon père est très-heureux, aussi heureux qu’il peut l’être dans ce monde de mensonge, cela doit suffire à mon propre bonheur. Il y a bien, de temps à autre, des voix qui chuchottent d’une manière assez importune à mon oreille. Elles parlent de fleurs qui se fanent, de jeunesse qui s’envole, de destinée inachevée
etincomplète. Je les laisse dire, il le faut bien ; mais, quand elles parlent trop haut, je les fais taire.
Tackeray est mort. Il n’avait que cinquante-deux ans. Cette perte sera vivement sentie par tous ceux qui, comme moi, n’ont que la lecture pour distraction suprême. Que de livres charmants eût pu produire encore cette intelligence féconde 1 Son livre des Snobs est une mine d’éclats de rire; sa Foire aux vanités fait oublier la marche du temps. L’inépuisable gaieté dont quelques romanciers anglais ont le secret rend leur talent sympathique doublement aimable. Car leur sensibilité est profonde et vraie , et chez eux se confondent les sourires et les larmes. Leur récit a un naturel qui charme, qui séduit. Ils sont aussi vrais qu’ingénieux, et le plus mince de leurs personnages, peint de main de maître, ne peut passer inaperçu. Et quelle puissance d’analyse ! quel génie descriptif!]
Le jour est triste et je lui ressemble. Travailler, lire, écrire me fatigue. Ce ciel plombé, traversé par des clartés froides, a quelque chose de sinistre. L’hiver, on dirait que nous habitons un autre globe. Où est le ciel d’été si haut, si bleu, si profond! Nos arbres gémissent sous le vent. Je vois d’ici un peuplier qui s’incline comme si une main puissante le forçait à se courber ; à un chêne pend, comme un membre cassé, une grosse branche que le vent a détachée
du tronc. Comme dans toutes les tempêtes ce sont les hauts qui souffrent.
Après la tempête, le calme. Le calme de l’hiver est morne et triste, j’aime encore mieux les raffales et les lugubres sifflements du vent. La vue de ces grands arbres immobiles et noirs donne le frisson. La mort et son immobilité ont pris possession du dehors. Tout y est lourd, étrange, tout pèse. Ainsi doivent être les âmes dévastées par les chagrins et les deuils. La vue seule du ciel me rend sérieuse et ma pensée monte tout naturellement vers Dieu. Mon Dieu, vous êtes toujours là, derrière ce ciel de plomb, et notre cri d’adoration saura bien le traverser.
Oh! mes pressentiments du jour des Morts! Un grand malheur nous menace. Louise se meurt et se meurt loin de nous. Ce soir, j’ai pris ce cahier et cette plume. Pourquoi ? Pour ne plus voir le visage morne et altéré de mon pauvre père , pour avoir l'air de m’occuper de quelque chose quand je suis incapable de m’arrêter à rien. Qu’écrire, hélas ! quand la plume trempe dans des larmes? J’attends demain. Demain ! quel taot pour nous ! Que se passet-il à cette heure dans la maison où elle agonise? Mon Dieu, j’ai peu d’affections, ne me les ôtez pas encore
On dirait que Louise a toujours vécu à la Maraudière, tant, depuis sa mort, la Maraudière nous semble vide!
Mon père et moi, errons au hasard au dehors, le jour. Nous revenons le soir fatigués, et nous nous asseyons l'un devant l'autre pour parler d’elle et pour la pleurer.
Il y a déjà un mois que nous l’avons perdue, et il me semble que c’est hier que mon père a brisé d’une main tremblante le cachet de cette fatale lettre, et que je l’ai vu tomber à genoux, en se voilant la figure de ses deux mains. O mon pauvre cœur, souffres- tu!
Je viens d’écrire à Arthur. La pensée de ce qu’il a souffert, de ce qu’il souffre, m’est infiniment douloureuse. Mes lettres le lui disent, je lui écris sans cesse, mais combien j’aurais voulu pouvoir à cette heure déchirante le tenir pressé contre ma poitrine ! Il aurait senti que dans cette poitrine battait le cœur d’une seconde mère, et à son chagrin ne se serait pas jointe l’amère pensée de son isolement.
Cette douleur d’enfant me poursuit nuit et jour.
Arthur a une nature aimante, profondément aimante.
Il avait parfois une façon de regarder sa mère qui donnait la mesure de sa tendresse pour elle. Mon Dieu ! qu’il est triste d’être séparé de ceux qu’on aime ! Nous avons écrit hier une lettre suppliante à Joseph. Nous lui demandons notre enfant. Consentira-t-il à se séparer de son fils? J’ose à peine l’espérer.
La réponse, que j’attendais avec une impatience fié-
vreuse, est arrivée. C’est un refus catégorique, sans appel. Il ne nous reste qu’à dévorer nos regret3.
Une nouvelle lettre de Joseph vient augmenter notre • w \ affliction. Arthur est malade, malade de chagrin sans
doute. Son père est inquiet, mais il ne se résoudra jamais à se séparer de lui. Il a retourné contre nous la demande que nous lui faisions. Pourquoi ne viendriez-vous pas à - j Alger* nous dit-il ; aucun intérêt ne vous retient là-bas, * tandis que je ne puis, moi, abandonner la place qui me
fait vivre.
Mon père et moi avons échangé un regard à ce passage de sa lettre. Evidemment, le même désir nous est venu. Nous n’avons pas osé l’exprimer.
> Les jours passent, et la même incertitude nous agite. Il y a un secret entre nous, chacun de nous voile à l'autre ses pensées intimes. Je trouve que c’est à mon père à prendre l’initiative de cette mesure qui changerait complètement notre vie. Je ne puis lui conseiller de quitter sa patrie, sa maison, cette maison où il espérait mourir. A son âge un pareil sacrifice paraît au-dessus des forces humaines. Je le sens, je l’accomplirais sans hésiter. J’éprouverais une joie austère à remplir ce dernier vœu de ma sœur, et, si je n’étais indispensable à mon père, je serais déjà partie. Ce que je sais du caractère de Joseph ne me donne aucune sécu-
rite. Je prévois pour son fils, tôt ou tard, un abandon complet. Qui saura veiller sur luit Qui, surtout, l’aimera comme l’aimait sa mère î Comme mon cœur s’élance vers toi, pauvre petit inconsolé 1
Nous partons pour Alger. C’est hier que mon père a pris cette résolution héroïque. Hier, il est entré dans ma chambre à une heure inusitée. J’étais assise dans mon balcon et je regardais, non point le paÿsage, mais la photographie d’Arthur qui m’était arrivée dans la dernière lettre de ma soeur. Il paraît que des larmes roulaient sur mes joues. Depuis quelque temps je pleure si souvent, que je pleure sans m’en apercevoir. Mon père a vu ces larmes, il s’est approché sans bruit et il a regardé par-dessus mon épaule. Sa résolution, encore chancelante, s’est affermie. J’ai levé la tête, nos yeux se sont rencontrés, nous noué commes compris.
— Nous n’abandonnerons pas cet enfant, a-t-il dit.
Et il a repris d’une voix forte :
— En conscience, nous ne pouvons pas l’abandonner ; li, puisqu’il ne peut venir vers nous, nous irons vers lui.
J’ai gardé le silence, l’émotion me coupait la voix.
— Cela te coûtera-t-il donc tant de t’expatrier? a-t-il demandé vivement.
J’ai forcé ma gorge à parler, et nous avons commencé de mutuelles confidences. J’hésitais à cause de lui, il hésitait à cause de moi.
— Faudra-t-il vendre la Maraudièrcl lui ai-je demandé au moment où il me quittait.
Il a répondu : Oui, en soupirant profondément.
Il n’y a pas moyen d'échapper à une vente. Louer la Maraudière est une impossibilité. Qui donc voudrait habiter cette maison solitaire, perdue dansle3 bois! L’isolement va bien aux châteaux ; mais il faut qu’une modestr maison de campagne soit très rapprochée d’une ville pou. trouver des locataires. L’argent, cet esclave, devient, hélas 1 bien souvent une sorte de maître, il faut lui sacrifier jusqu’à ses plus chers souvenirs. Mon père a beaucoup souffert en donnant les ordres nécessaires pour le prix , l’affichage, tous ces préliminaires d’une vente. Il aime ce coin de terre où il est né et qui appartient à sa famille depuis un temps immémorial. Je l’aime aussi, et ma promenade d’aujourd’hui, ma dernière promenade, m’a navrée.
Vraiment notre pauvre cœur s’accroche à tout, il regrette tout.
Le moment fixé pour le départ approche. Notre maison est nue, et l’herbe croît déjà dans les allées négligées du jardin. Je vais et je viens le cœur serré par une angoiss< involontaire, prodiguant avec des larmes dans la voix de consolations à Jeannette, qui s’arrête dans tous les coin, pour sangloter.
Ce pauvre nid, comme il m’était devenu cher !
Et puis enfin, il ne s’agit pas d’un voyage quelque long qu’il soit, nous nous exilons, et ce doit être bien douloureux, l’exil. Quel mot amer i Je ne croyais pas aimer aussi profondément ma terre natale, mon pays.
Le navire qui doit nous emmener hors de France part demain ; encore un quart-d’heure et nous aurons dit notre dernier adieu à la Maraudière. L’affreuse affiche jaune qui est là devant mes yeux va être collée sur la porte fermée de notre chère maison, si riante encore sous son feuillage jaunissant. Un silence de plomb m’environne; tous les êtres qui donnaient de- la vie autour de nous ont disparu, et, comme il y a de l’orage dans l’air, les oiseaux mêmes se sont tus. Je vais donc quitter pour toujours cette terre de France dont mon cœur, en ce moment, semble pétri ! Adieu ma vie rêveuse et libre de la campagne ! adieu mes doux loisirs ! Je serai désormais une maîtresse de maison, une mère, et ma tâche de fille s’alourdit. Mon père aura doublement besoin de moi dans cette ville étrangère, et quand je quitterai le vieillard, ce sera pour m’occuper de de l’enfant. Je ferme donc pour ne plus le rouvrir ce cahier, écho fidèle de la phase solitaire de ma jeunesse ; je le ferme avant de franchir le seuil de cette demeure aimée. Ce n’est pas sans regret, mais mon temps ne m’appartient plus, et ce journal est inutile aux autres. Mon cœur a tressailli, c’est bien un bruit de roues, il faut partir et laisser tomber ce mot, le dernier que j’écrirai sur ces pages : Adieu !