‹ Une histoire intimeChapitre 3 sur 3 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L’homme propose et Dieu dispose. Je ne trouve pas une autre parole à murmurer à l’oreille de mon discret confident le jour où je rouvre ses feuillets qui n’ont pas eu le temps de jaunir. Je croyais bien les avoir ferméesà jamais, ces pages sur lesquelles se sont inscrites instinctivement en quelque sorte mes impressions intimes pendant mes heures de solitude. Accablée à l’avance par les peines amères de l’exil, je croyais aussi dire un dernier adieu à la Maraudière; et cependant ce n’est point un rêve, c’est bien dans le petit salon tapissé de bleu que j’écris ce matin. Tous les vieux meubles, qu’aucune main étrangère n’a touchés, sont là comme de vieux amis, la rivière coule sous ma fenêtre en chantonnant, lèvent agite le feuillage magnifiquement jauni de nos trois maronniers, qui ont vraiment l’air de causer joyeusement entre eux du retour inespéré de leurs propriétaires. En regardant dans le jardin, je vois Claude qui marche en boitant dans les allées en-

vahies par l'herbe»» je prête l’oreille dans la direction de la cuisine, j’entends la voix légèrement grondeuse de Jeannette qui s’élève pour gourmander notre vieux chien qui, seul, n'a jamais pu se décider à abandonner, ne fut-ce qu’un jour, le seuil de la Maraudière. Donc je ne rêve pas, et ce qui a été un rêve, c’estnotre projet d’exil. Nous avions proposé de nous expatrier, d’aller vivre et peut-être mourir sous un ciel étranger ; Dieu en a disposé autrement. Comme j’aimerai plus tard à me rappeler fidèlement les incidents qui sont venus rompre d’une manière si inattendue la monotonie de notre vie, je les écrirai. Je tâcherai de me rappeler heure par heure, émotion par émotion, ce temps si court et si rempli. Mais j’ai promis à mon père de me reposer, et j’ai besoin vraiment de repos. A demain les souvenirs.

Il me semble que c’était hier. Une voiture et une lourde charrette chargée de caisses se trouvaient dans la cour. Nous les avons suivies à pied afin de pouvoir regarder plus longtemps derrière nous. A la dernière barrière, nous nous sommes détournés pour donner encore un regar4 à cette chère maison sur laquelle un vent capricieux jetait de longues feuilles qu’on aurait prises de loin pour des larmes peintes sur le toit. Je n’ai pu retenir un sanglot auquel un soupir profond de mon père a répondu. Puis mornes, désolés, nous sommes montés en voiture et nous avons couru vers Randergast où des adieux mille fois plus déchirants nous attendaient. Tous nos amis s’étaient donné

HI8T0IBE INTIME

rendez-vous à cette dernière étape, ils étaient tous là dans une maison ou dans une autre, mais la tristesse sur le front, les larmes dans les yeux. Les amitiés sérieuses, formées loin de la dissipation et du mouvement purement mondain, sont puissantes et enfoncent leurs racines au plus profond de l’âme. Notre cœur a été bien contristé, bien déchiré ; il me semblait avoir perdu la moitié du mien quand je suis arrivée à Paris. Mon père m’a demandé §i j’avais le désir de faire quelques visites. Je me suis hâtée de lui répondre négativement. Mes çonnaissancessont éparses dan? l’immense villç, et combien en est-il qui se souviennent encore de la fermière de la Maraudière? Aveç un peu d’çf-r forts je me serais procuré l’adresse de Lucile ; mais quel bien me ferait Lucile en ce moment pénible dq sacrifice? Elle ne comprendrait pas que je me dévouasse ainsi pour un enfant ; femme et mère, elle ignore la vie sérieuse ennoblie par le dévouement et l’immolation de soi-même. Sa compagnie m’eût apporté une sorte de dissipation que suit toujours un profond ennui. J’ai donc laissé mon père vaquer seul à ses affaires, et je ne suis sortie de ma chambre d’hôtel que pour me rendre à l’église. J’allais là épancher le trop plein de ma tristesse, demander le courage, la patience, la confiance. Malade de cœur et d’âme, je recourais à ce remède doux et puissant, la prière. En sortant de la chapelle de Notre-Dame-des-Victoires, j’ai aperçu mon père un enfant à la main, un enfant aux cheveux bouclés, au teint mat. aux longs yeux bruns: Arthur! Mes deux bras l’ont enveloppé, et nous avons repris le chemin de

l’hôtel pressés l‘un contre l’autre. Mon père me racontait comment il avait rencontré Joseph au Palais-Royal dans la galerie vitrée, Arthur me regardait un peu en dessous avec des yeux pleins d’une timide mais profonde tendresse, et je marchais comme machinalement entre eux, suffoquée par l’émotion intérieure et serrant d’une main tremblante la petite main emboîtée dans la mienne.

A l'hôtel, j’ai attendu avec une sorte d’impatience douloureuse l’arrivée de Joseph. Depuis la mort de Louise, se3 lettres véritablement désespérées m’avaient portée à oublier un peu ses torts; mais, au moment de le revoir, je me le rappelais vivement, et je ne savais moi-même comment je l’accueillerais. La question s’est résolue d’ellemême quand il est entré. Devant cet homme aux cheveux blanchis, à la ligure navrée, la compassion a envahi mon cœur. Il ne m’a pas embrassée, il est resté debout devant moi, suffoqué par les larmes. Je lui ai tendu la première une main qu’il a serrée en silence; puis il s’est assis, et nous avons causé de notre pauvre Louise. En vérité, notre chagrin, si grand qu’il soit, n’est rien auprès de celui de son mari, car le remords est venu, remords cuisant qui, m’a-t-il dit, ne lui laisse ni paix ni trêve.

II ne se pardonnera jamais d’avoir abreuvé d’amertume les dernières années de la femme excellente qu’il a perdue; il ne cache ni sa faute ni son repentir, et sa parole est si sincère, sa douleur si touchante, que mon père et moi nous lui avons pardonné. A ce doux et triste sujet succédèrent les affaires. Joseph, après nous avoir refusé nettement son

fils, a été touché de notre abnégation et n’a pas voulu se laisser vaincre en générosité. Il a demandé un congé, est parti immédiatement pour Pari3 solliciter son changement, et, connaissant le jour de notre arrivée à Paris, il a pu venir avec Arthur au-devant de nous pour nous avertir qu’il nous le donnerait si, l’année révolue, il n’avait pas l’espoir de quitter Alger. Nous avons combattu quelque temps, mais il l’a emporté. La Maraudière n’était pas vendue, il ne nous restait qu’à revenir sur nos pas. Ainsi, sur cette promesse solennelle, nous avons pris la résolution de faire volte-face et de retourner planter nos choux. Nous en avons éprouvé, mon père et moi, une vive impression de bonheur que je ressens encore.

Le reste du temps s’est passé en projets. Notre vie n’estelle pas un tissu de projets? Vers le soir nous sommes sortis ensemble, et j’ai remarqué que Joseph ne perdait pas Arthur de vue, qu’il avait pour lui mille attentions, mille * sollicitudes. L’enfant avait en plein air une physionomie joyeuse, animée ; chaque fois que je le voyais courir et tourner vers nous un visage rose et riant qui contrastait péniblement avec ses vêtements de deuil, je me sentai tressaillir douloureusement. Je pensais à sa mère, si ai-f mée, j’accusais presque le pauvre enfant d’ingratitude. Et cependant je n’osais parler de Louise devant lui. Quelque chose m’avertissait que sa sensibilité n’était pas aussi émoussée qu’elle me paraissait l’être, que la première explosion de sa douleur ne l’avait point toute épuisée. Je ne tardai pas en avoir la preuve. Avant de souper, je me

suis trouvée seule à l’hôtel. Joseph venait d’y faire porter ses bagages et ceux de son fils afin que nous y passassions le plus de temps possible ensemble. Je me Buis -rendue „ dans leurs appartements pour préparer le coucher d’Arthur. Je voulais moi-même arranger la couverture de son lit, placer sur l’oreiller le petit bonnet enfantin sous lequel j'aime tant à voir sa figure espiègle. Il y avait une valise à son adresse, son nom écrit de sa main malhabile encore se lisait sur le cuir. J’ai voulu l’ouvrir. La servante qui allait et venait par la chambre s’est tournée vers moi et m’a dit : « Allez-y doucement, mademoiselle, car je crois qu’il y a du fragile là-dedans, le petit monsieur l’a tant recommandée au garçon, il a même voulu la porter luimême, mais il n’était pas de force. » J’ai suivi l’avis et j’ai usé de précaution. J’ai tiré un à un des objets bien différents. Vêtements et jouets faisaient là bon ménage, les plis du drap recélaient des billes, une toupie dormait entre des mouchoirs de poche dépliés. Ma main a enfin rencontré un lacet, et j’ai tiré le petit bonnet connu, mais il tenait à quelque chose, des crochets se sont trouvés sous mes doigs ; j’ai tiré ce quelque chose à moi, et je me suis mis mise à pleurer devant cette valise ouverte. J’avais devant moi une robe de soie noire sous laquelle je croyais voir Louise.

Et comme le dit Anaïs Ségalas dans une de ses plus touchantes poésies,

Çt ces robes sont là comme des coquillages

Verts, bleus, bruns, gris ou blancs ramassés sur les plages,

Diqttized by Googb

Qui n’ont plus l’habitent qui les faisait mouvoir.

Dans leur forme et leurs plis, hélas! je croyais voir S’agiter leur maîtresse

C’était donc là le trésor que contenait la valise d’Arthur, la chose précieuse sur laquelle il veillait avec tant de solli-* citude. C’était lui, et lui seul sans doute qui avait dérobé cette relique dans la garde-robe maternelle, qui l’avait placée sous ses jouets et ses vêtements. Je repliai la robe et la remis soigneusement dans le fond de la valise. Comme je l’embrassai quand il rentra avec sa petite figure ro3e de la course qu’il venait de faire ! Pendant le souper je demandai à Joseph s’il avait défait ses malles; il me répondit qu’il avait jugé la chose inutile, il avait son sac de nuit et Arthur une petite valise qu’il avait voulu faire luimême avec les habitudes d’ordre que sa mère lui a données, a-t-il ajouté en soupirant.

A l’issue du souper je me suis levée avec l’intention d’aller présider au coucher d’Arthur. Il est venu m’embrasser et m’a dit tristement : « Tante, je me déshabille seul maintenant. " J’ai insisté, il a répété qu’il se couchait seul, nous a embrassés etest passé dans lachambre voisine. Mon père et Joseph sont restés causer auprès de la cheminée, j’ai regagné ma chambre; une de ses portes donnait dans la chambre d’Arthur, je l’ai entr’ouverte doucement ; je l’ai vu agenouillé devant la valise, dont les courroies étaient pendantes. Bientôt un bruit de sanglots m’esb parvenu ; le pauvre enfant avaient pris la robe de soie noire entre ses bras, il la baisait et il pleurait le plus doucement

possible. Deux minutes plus tard sa robe et lui étaient sur mes genoux ; une fois là il a repris ses manières enfantines et tendres, il a appuyé sa tête sur ma poitrine pour pleurer plus à l’aise, et nous avons passé une heure ainsi confon- • dant nos regrets et parlant d’elle que nous aimions tant. Je ne l'ai quitté que quand il a été endormi. Il y avait encore des larmes sur ses joues, mais son petit visage était parfaitement calme. J’ai raconté cette scène à mon père et à Joseph; ils ont été profondément attendris.

Le surlendemain nous nous quittions pour ne nous revoir que dans un an. Ma dernière conversation avec mon beau-frère m’a rassurée, consolée, et m’a donnée la mesure de l’ébranlement moral qu’a causé la mort de Louise. Du mal le plus irréparable en apparence, Dieu ainsi sait tirer un grand bien. Nous étions sortis seuls et nous revenions par la rue de Sèvres. Il s’est mis à me parler d’elle, de lui, d’Arthur; quand il parle d’elle, c’est toujours avec des larmes dans la voix; quand il parle de lui, c’est toujours en des termes qui annoncent l’intention bien arrêtée de se guérir de sa malheureuse passion ou d’en mourir.

— J’ai consulté à Paris, me disait-il ; je puis guérir encore, mais quelle énergie de volonté il faut!

Et il a ajouté avec une angoisse profonde :

— Oh ! cette énergie persistante, où la trouverai-jet Quand il s’agit de vaincre une passion d’habitude, l’homme le plus fort a d’inconcevables faiblesses.

Comme il disait cela, nous passions auprès de la chapelle dé Jésus.

Je la lui ai montrée d’un geste, et j’ai presque machinalement répondu :

— Là.

Il s’est arrêté et a murmuré :

— Elle aussi le disait.

U faisait presque nuit en ce moment; nous ne nous voyions qu’à la pure mais faible clarté des étoiles; il y avait peu de passants ; le silence solennel du soir, si favorable aux réveils de l’âme nous enveloppait. Il me semblait sentir la présence de ma soeur, et j’ai osé parler, conseiller, me faire l’écho de ces grandes voix qui tonnent dans les chaires chrétiennes, de ces apôtres qui peuvent poser les doigs sur les blessures morales pour les sonder et les guérir.

Joseph m’écoutait avec une docilité intelligente qui m’encourageait. Peu à peu ses yeux éteints se sont animés et se sont levés vers le ciel.

Il est demeuré silencieux, mais il était profondément ému. Chacune de mes paroles remuait quelque chose en lui. Au nom de Louise, qui tombait sans cesse de mes lèvres, une larme coulait sur sa joue amaigrie. H ne m’a pas répondu un mot. Quand je me suis tue, il m’a offert le bras, et nous avons regagné l’hôtel en silence. i Louise, j’en ai la ferme conviction, obtiendra son changement de vie. Sa mort a été un de ces coups de foudre qui semblent parfois de véritables avertissements du ciel.

Le lendemain nous nous sommes séparés en nous di-’

sant : « Au revoir. » Son air triste , souffrant, me faisait mal. Je lui ai longuement recommandé notre petit Arthur et je lui ai laissé comme souvenir de notre sérieux entretien d’hier une Imitation de Jésus-Christ qui a appartenu à Louise. Ce livre admirable n’est-il pas le trésor où les âmes tristes ou malades trouvent un baume divin, une consolation puissante? L’intelligence est frappée de la prodigieuse connaissance du cœur humain qui s’y révèle, et le cœur surtout se laisse toucher par ces conseils, ces exhortations à la patience, qui sont la force des faibles.

Je suis très-heureuse de penser que mon heau-frère a maintenant entre les mains cette arme spirituelle, trop inconnue aux gens du monde, et je me sens pleine d’espoir. Il me semble que de loin j’assiste aux luttes qu’il aura à livrer, et je prie tous les jours pour qu’il parvienne à vaincre sa malheureuse passion.

Notre retour a la Maraudière a été bien attristé par la pensée que nous laissions encore derrière nous notre enfant. Quelque bon que soit un homme, il est un âge où les soins d’une femme sont presque indispensables. Arthur n’a pas quitté l’enfance. Le soir où je l’ai surpris dans la naïve expansion de sa douleur, il paraissait si heureux de pouvoir sangloter dans mes hras : « Tante, je suis bien ici pour pleurer, » murmurait-il à mon oreille. Et le lendemain, chaque fois que la pensée de sa mère lui revenait, il sautait sur mes genoux, m’embrassait et me disait : « Je pense à maman ! » Et cela le soulageait.

La joie que j’ai éprouvée en me retrouvant dans mon pays a été empoisonnée par le souvenir des absents, et ce- \ pendant quel doux accueil m’y attendait.' Un des plus grands bonheurs de ce monde est de constater la sincérité des amitiés humaines, dont notre faible cœur est parfois si avide, et sur lesquelles il aime à s’appuyer dans ses moments de défaillance. J’étais pour ces cœurs fidèles une sorte de ressuscitée à laquelle on laissait voir toute sa joie. Laure, M ma Degalle, nos voisins, sont accourus à la Maraudière. Notre vieux recteur lui-même s’est laissé aller à une sorte d’attendrissement qui n’est pas habituel à sa forte nature. Nos serviteurs se sont hâtés de venir se replacer sous un joug qui ne leur paraît pas trop dur, et la Maraudière est redevenue ce qu’elle était. Un nuage noir et lourd a passé sur notre ciel, voilà tout. Il s’est dissipé, tout est redevenu azur.

J’ai passé quelques jours à Randergast. Laure voulait fêter mon retour. Nous avons beaucoup parlé ensemble de Louise, de Joseph, d’Arthur. Avec elle, je n’ai rien à cacher, rien à taire. Mme Degalle venait me voir très-souvent. Elle m’a appris que le désaccord du ménage Déblin prenait des proportions alarmantes. Brillion fait des scènes à son gendre ; Lucile, dont la santé devient mauvaise, prend de plus en plus sur les nerfs de son mari, qui s’éloigne d’elle tout à fait. C’est un ménage parisien dans la plus triste acception donnée à ce mot. M. Déblin vit ici,

sa femme vit là. Monsieur s’amuse de ce côté, madame s’ennuie de cet autre. Ils mènent tous deux grand train, et la dot de Lucile se fond entre leurs doigts. Que je les plains !

Me voici de retour à la Maraudière, attendant ce visiteur à la figure revêche et glacée, l’hiver. Il faudra bien lui ouvrir cette porte à laquelle il frappe à coups redoublés.

Notre bon voisin m’a consacré toute une après-midi. Sa femme dispose ses fruits dans des mannequins pour les faire transporter à la ville, et le vieil amant des Muses fuit ces grandes opérations de ménage. Il était un peu soucieux ; mais après une demi-heure de conversation, il est redevenu lui-même, et il m’a récité avec beaucoup de feu ses deux derniers sonnets. Ils n’étaient pas sans défaut, mais je les préférais quand même à un long poème. Naturellement il m’a parlé de sa nièce en me confirmant tout ce que m’avait dit M®<> Degalle.

Aujourd’hui, on dirait que le vent chante à l’été sa chanson d’adieu. Mon oreille, faite au calme de l’air pendant les mois précédents, écoute avec plaisir le frémissement continu des feuilles jaunies, et ce je ne sais quel bruit vague, tantôt fort, tantôt doux, qui est comme l’haleine puissante de l’automne. Que ce vent léger qui berce et qui

murmure si mélodieusement soit le bienvenu ! Depuis hier, je sens à peine ma solitude et je me passe très-volontiers de société.

N’ai-je pas maintenant à écouter ces voix aériennes et confuses, dont l’harmonie me plaît singulièrement! Mon père qui, malgré ses aptitudes politiques, pense parfois en poëte, écoute aussi avec plaisir ce concert dans lequel la tempête semble de temps en temps vouloir jeter des sons plus graves.

Les jours qui semblent pleurer sont venus. Ciel sombre et cœur triste vont bien ensemble. O morts, grâce à l’Eglise, la pensée des vivants est aujourd’hui invinciblement attirée vers vous ; il y a foule dans les allées silencieuses de vos demeures, ordinairement si désertes ; de tièdes larmes tombent sur vos froids tombeaux. O morts, tenez-vous compte de nos prières, de notre souvenir! Ayez pitié de nous, de nous qui possédons encore ce flambeau de la vie, dont la flamme, sans cesse vacillante, peut s’éteindre au premier souffle, et qui pourtant, hélas I vivons souvent comme si elle devait brûler toujours. Le souvenir de Louise a rempli ce jour où mon père a voulu assister à l’office des Morts. Depuis que nous vivons solitairement, à la Maraudière, il y a chez lui comme une expansion des sentiments religieux que renferme son cœur. Il a toujours accompli strictement certains devoirs, mais l’homme politique était plus occupé du Forum que du Temple. Ici, il a en quelque sorte suivi le courant. A la campagne, on pré-

(end que, le peuple n’est pas suffisamment éclairé, mais sur les grandes questions je le trouve beaucoup plus sensé que certaines gens. L’homme n’a pas moins de souci de son âme que la femme, et l’étrange séparation, qui se fait en yille trop souvent, n’existe pas aux champs. Entre? le dimanche dans une église de campagne, elle est remplie de femmes et d’hommes. Si la mère, la sœur, la fijle sont présentes, le père, le fils, le frère sont présents aussi. A la ville le spectacle change. Les femmes sont partout et on aperçoit çà et là quelques hommes, et encore ont-ils presque tous dépassé la jeunesse. Où sont les oisifs, les, heureux, les jeunes, les forts î Ailleurs, et plus que d’autres ils auraient besoin d’être là. Nous avons donc passé une grande partie de la journée à l'église, nous nous sommes agenouillés ensemble sur le tombeau de famille, et nous avons sanglotté là en priant pour notre Louise.

Nous avons à la suite passé une soirée recueillie, silencieuse ; mais ces tristesses volontaires sont une dette que le cœur doit payer. Ceux qui s’en débarrassent sont ceux qui ne savent pas aimer au-delà du temps.

Lu journée est bien mauvaise pour ce feuillage si délicatement, si richement nuancé, qui fait un, peu l’effet d’un voile magnifique, tendu entre l’opulent automne et le sombre hiver. Le vent arrache brutalement à nos pauvres arbres leurs feuilles jaunies. La cour sablée en est maintenant jonchée. Voilà les feuilles rousses, larges, hardiment découpées des platanes et des sycomores, la feuille petite,

ronde et encore verte des tilleuls ; voici les feuilles, de, ha? sard de toutes formes, de toutes nuances. Quand souffle, la raffale, elles courent les unes après les autres, comme d’informes papillons au vol irrégulier et court; quelquefois elles tourbillonnent et s’envolent au loin comme si des ailes leur étaient soudain poussées- Et du grand arbre humain que de feuilles tombent aussi maintenant !, L’au? tomne n’est-il pas un des pourvoyeurs de la mort! Les unes se détachent sans effort de la branche contre laquelle elles se sont desséchées, mais combien d’autres tombent flétries avant le temps ! D’après la dernière lettre de Marie des Landiers, je commence à craindre que Marthe ne soit une de ces fleurs destinées à garder leur parfum et lçm éclat pour le ciel. C’est une triste pensée, et je la chasse en regardant le portrait photographique qu’elle m’a laissé. Je ne puis voir une poitrinaire dans cette belle jeune femme, si riche en santé et en fraîcheur.

Je suis encore occupée de çes feuilles mortes, A travers les vitres de la fenêtre près de laquelle je suis assise, je ne vois plus qu’elles, et elles me donnent aujourd’hui le spectacle le plus drôle et le plus gai. Les petites folles ont séché leur robe jaune si alourdie l’autre jour par la pluie, et elles jouent maintenant dans la cour qui est pleine de soleil. Notre grand platane y allonge toujours son ombre mais c’est une ombre d’hiver, quelque chose de diaphane!, de maigre ; cette ombre est à. son ombçe d’été ce que l’es-

quisse est au dessin. Le tronc dessine une ligne droite et ronde qui grossit graduellement ; on dirait le grand mât d’un navire chargé de cordages emmêlés. Les feuilles dansent là-dessus et sur la surface sablée, elles se livrent aux évolutions commandées par un vent capricieux. Les voici qui arrivent en tourbillon, on dirait un escadron au galop dont les officiers généraux sortent du sycomore voisin. Mais bah I l’armée est bientôt mise en déroute elles soldats se mettent à danser. Ici on organise un ballet, là une ronde légère. Quelles danseuses bondissantes et gracieuses! Le vent change, adieu la danse, une nuée de phalènes se poursuivent comme hier, mais en essayant à voler plus haut.

Nos voisins de la Villeormond nous sont venus aujourd’hui. Ils subissent en ce moment une petite épreuve; leur fortune va considérablement diminuer par la faute du père de Lucile, qui a compromis leurs capitaux dans une fausse * spéculation. La Villeormond va sans doute être vendue. « Nous n’avons plus le moyen de conserver une maison de campagne pour l’habiter seulement deux mois de l’année, m’a dit M. Briliion, et à notre âge, nous ne pouvons penser à nous établir toute l’année à Villeormond. Philémon et Baucis habitaient une cabane solitaire, mais ils n’avaient habité que cela. »

Mon père, tout en exprimant les regrets qu’il éprouve de voir la Villeormond changer de propriétaire, a approuvé leur résolution. Les bois-taillis et les étangs qui dépen-

déntdelaVilleormond en font une résidence très-agréable pour un chasseur, et il ne doute pas qu’ils ne vendent très-avantageusement cette terre. A la fin de la visite, ils étaient tout à fait gais. . »

— Tu achèteras tes fruits au marché au lieu de les cueillir toi-même, ce qui te donnait beaucoup de peine, a dit M. Brillion à sa femme.

— Et comme nous agrandirons notre jardin de ville, on pourra y laisser pousser des arbres au lieu de légumes, ce qui te conviendra beaucoup mieux, a reparti l’excellente femme.

— N’amoindrissez pas inutilement le produit de votre jardin, madame, a dit mon père en souriant ; ce cher poète n’aura-t-il pas tous les arbres de la Maraudière à sa disposition?

— Avec notre jolie fontaine dans le roc, ai-je ajouté. C’est alors qu’elle méritera vraiment le nom d’Hippocrène, dont M. Brillion l’a parée, et dont jusqu’ici elle s’est montrée tout à fait indigne.

Ils sont partis en nous disant : « A demain. >• Pendant les derniers jours qu’ils passent à Villeormond , ils nou? feront de fréquentes visites.

La pluie ravage tout autour de nous, elle fait tomber les dernières feuilles et rend mou le sol de notre cour. Les traces de pas se voient maintenant dans la terre détrempée, des sentiers s’y tracent, les roues du petit cabriolet de no-

tre voisin creusent des ornières. Dans quelques semaines, elles seraient profondes, s’il venait plus longtemps. Mon père a chargé Claude d’arranger cela, et en le voyant racler la boue, broyer des pierres, je pense à la nécessité permanente de ce qui s’appelle l’entretien. Vraiment cette nécessité poursuit l’homme et lui commande un travail sans relâche. La feuille qui tombe, le nuage qui crève, le brin d’herbe qui pousse, le caillou qui roule, la poussière qui vole, sont les ennemis invisibles, mais naturels et puissants qui concourent à détruire l’ordre qu’il établit. Dans une région plus haute et plus immatérielle, n’en est-il pas ainsi? Sur le sol de notre âme, la paresse ne laisse-t-elle pas s’accumuler les cailloux, les mauvaises herbes, l’ivraie, cet ennemi de l’épi, la poussière. La paresse est un ennemi qu’on ne craint pas assez ; heureux les vigilants!

M. et Mme Brillion ont pris définitivement congé de Saint-Clément. Ils vont s’établir à Randergast pour y vivre ety mourir. La Villeormonda été achetée par le petitfils de l’ancien propriétaire. Il a profité de l’occasion pour ressaisir cette terre patrimoniale dont il porte le nom. Ce jeune homme, d’une trentaine d’années, remplace donc :.os vieux voisins. Il habitera la Vilîeormond tôülè l'année ; mais son âge l’éloignera de nous et aussi ses occupatiôné, je pense. Î1 chasse, il pèche, il fait de î’agricuUure ; « c‘est un véritable gentleman-fermier, * m’a dit notre

curé, qui a connu autrefois sa tante, qui tiendra te ménage à la Villeormond.

Les soirs deviennent tristes, et cependant aujourd’hui le jour, en finissant, avait la splendeur d’un soir d’aütomne. Le ciel était clair, les nuages avaient de magnifiques tein*tes vertes et orangées. En revenant du bourg ce matin, j’ai voulu passer sous nos chênes complètement dépouillés désormais. Je les ai trouvés très-beaux ainsi, plus beaux qu’il y a quelques mois, quand les feuilles cachaient leur ramure puissante. C’est l’histoire de toute vraie beauté, la richesse des vêtements qui la recouvrent importe peu. Rien de laid comme le squelette des arbres médiocres, rien de beau comme nos grands chênes dans leur sévère nudité.

Ce matin, une longtie lettre de Joseph, une longue lettre d’Arthur. Nous n’aimons rien tant que de recevoir des nouvelles de nos exilés. La lettre de Joseph m’était adressée, et sa lecture m’a vivement touchée, sa santé physique est toujours mauvaise. La privation complète de cette liqueur qui le tuait à petit feu bouleverse son organisation ; mais la santé morale est meilleure, et il commence à connaître la patience. Arthur ne pense qu’au moment de la réunion, il me parle beaucoup de son père, qui est trèschangé, mais moins accablé. Je leur ai répondu longuement aussi. Ma lettre à Joseph peut se résumer en ce mot : « Courage ! » Mon père est moins facile à persuader. 11

croit la guérison presque impossible. Mon père, qui a l’es prit élevé, ne l’a pas encore assez haut parfois. Certes, si aucun motif humain ne peut déterminer un homme à lutter contre une passion et à la vaincre, on n’en peut dire autant des résolutions de ce genre qui enfoncent leurs racines dans un sentiment religieux. Ce travail deconversion, succédant dans l’âme de Joseph à l’ébranlement causé par la mort de sa femme, peut le sauver.

Quel dur hiver nous avons ! Le sol est devenu de pierre. Tout semble pétrifié sur la surface de la terre. On s’enveloppe frileusement dans ses vêtements les plus épais, on ne quitte plus qu’à regret le coin de son foyer. On s’y trouve si bien quand le feu flambe joyeusement en répandant autour de nous une chaleur égale et douce! Malheureusement, une vision lugubre passedevant les yeux del’esprit: La maison froide, la chambre nue et glacée dupauvre, le vieillard misérablement vêtu, la femmequi grelotte, l’enfant qui pleure. La pensée de ce que doit souffrir le pauvre en hiver est trop amère pour qu’on puisse jouir pleinement et sans arrière-pensée de son propre bien-être.

1 Marie des Landiers m’écrit pour m’exprimer les regrets qu’elle éprouve de me savoir solitaire au coin de mon feu. Sa lettre m’a donné à penser qu’il me serait en effet bien agréable de jouir de sa société pendant ces heures reposées du soir si favorables à la causerie intime.

Tout se couvre de neige. Les poètes ont peut-être abusé du blanc linceul, mais nulle autre image ne saurait remplacer celle-là. C’est un véritable linceul qui enveloppe la nature autour de moi. Elle est morte, bien morte ; ni chants, ni parfums, ni feuillages, ni murmures. La neige tombe toujours plus épaisse et s'enroule comme un large suaire autour de cette puissante trépassée, dont le jour de résurrection est proche.

Les lettres de Joseph et celles d’Arthur sont arrivées toutes parfumées des senteurs de leur beau climat. L’un me parle des fleurs qu’il cultive, l’autre des oranges qu’il cueille aux orangers en pleine terre. Je frissonnais en lisant ces pages le soir auprès de la fenêtre et mon père souriait en pensant au contraste qui existe en ce moment même entre les deux pays si différents que nous habitons.

La glace a tué le blé dans la terre, du moins on le craint Les sillons sont à peine verts. Si cela continue, le bits montera, le pain deviendra cher. Et les pauvres, que deviendront-ils î

Madame la duchesse de Parme est morte I Cette mort est un deuil pour tous ceux qui honorent le malheur rehaussé par un grand caractère, et l’infortune portée aussi dignement qu’une couronne. Quelle triste destinée fut celle de

cette princesse. L’assassinat et la révolte se dressèrent à sès côtés, comme deux spectres hideux, au seuil même de sa vie, et lui formèrent une sorte de sanglante escorte jusqu’à sa dernière heure. Ils ne l’épouvantèrent pas. C’était une âme forte, un coeur vraiment bon et grand. Sa couronne a été d’épines. Tant mieux pour elle maintenant ! Dans les balances étemelles, ces couronnes sanglantes pèsent plus que les brillants diadèmes, plus légers au front.

La neige continue à tomber à flots. La Maraudière est devenue une forteresse inaccessible. Pour aller à la messe ce matin, j’ai subi des fatigues inouïes. J’en ai été récompensée par la satisfaction intérieure que j’ai ressentie en revenant, celle du devoir accompli, malgré les obstacles matériels qui s’opposaient à son accomplissement. Le souvenir de ce solitaire dont un ange comptait les pas m’est revenu, car je marchais, la sueur au front, dans la neige. Il est bien consolant de penser que chaque sacrifice, chaque souffrance, peut se transformer en mérite.

La guerre vient de commencer sur les bords de i’Ëisier, entre les Allemands et les Danois qui se disputent la ■ possession du Schlesivig. De notre temps, il faut donc que leSangcoule comme il coulait dans le passé. Ëst-cedoncun ! eflgrais nécessaire à cette terre de désolation ? Mais elle en êêt abreuvée I L’histoire enregistre une bataille à chacune dé ses pages, et maintenant, quand tant de gens déclarent

que le monde a vu luire l’aurore d’une paix universelle, le doigt peut, en se posant ici ou là sur une carte géographique, se tacher au contact du sang. Qn se bat au Mexique, en Coclxinchine, dans l’Inde, dans la Nouvelle-Zélande. On assassine la Pologne, les Américains s’entre-tuent, le pape s’est vu arracher ses provinces. La révolution est ici, la révolte gronde sourdement là. O vous qui rêvez la paix universelle, dites donc où elle se trouve. Le cœur est saisi d’une tristesse indicible en songeant aux résultats de ces collisions sanglantes, à tout le sang qui coule de ces membres d’hommes, à toutes les larmes que répandent les yeux des femmes.

Mon père et moi lisons beaucoup. Nos soirées perdent ainsi de leur monotonie et de leur longueur. Nous lisons alternativement. J’ai peur qu’il ne se fatigue la vue, et. il éprouve Ja même crainte pour moi, Nous ne lisons pas plus d’une heure, et nous causons après sur ce que nous avons lu. Il déploie en ma faveur la richesse de ses vastes connaissances, et nous sommes souvent l’un vis-à-vis de l’autre comme un professeur et un élève. Il m’est très-agréable de m’instruire ainsi sans fatigue, presque sans travail. Plus tard, si je suis assez heureuse pour voir se rapprocher de moi l’enfant que j’aime tendrement et qui me rattache à l’avenir, je le ferai jouir à son tour de çe que j’aurai acquis, je veux qu’il m’aime et aussi qu’il ne me regarde pas trop du haut de sa grandeur d’homme. En définitive, cet

enfant deviendra un jeune homme, et je voudrais lui ins-

pirer de bonne heure une grande confiance en moi. Pendant que mon père lit, je file au fuseau. Mes travaux de couture, mes lectures fréquentes, m'ont un peu fatigué les yeux, et j’ai fait comme la reine Bertbe, je me suis mise à filer. C’est une gracieuse occupation qui plaît extraordinairement à mon père. Il sourit parfois en me regardant tourner mon fuseau, et, chose bien rare, je l’entends parfois fredonner le « Tournez, tournez encore, » de la Dame Blanche. Quand je vois sur son grave visage ce sourire de contentement, il me semble que rien ne manque à mon bonheur.

J’ai trouvé, dans ce que j’appelle mon garde-manger intellectuel, un livre ou plutôt une série de livres composant une sorte de galerie des hommes de la Révolution. Mon père a flairé du médiocre et a écarté cet ouvrage de nos lectures du soir. Aujourd’hui, je gardais la maison, c’est-àdire que je soignais le pot-au-feu pendant que nos domestiques assistaient à la grand’messe, et j’ai pris ce livre, dans lequel il y a des gravures. Les faces ignobles ne manquent pas dans cette galerie, mais un intérêt très- vif s’attache encore à tous ces personnages trop connus. Après avoir regardé les gravures, j’ai entamé les biographies. Est-il possible de juger ainsi les hommes et les choses ! Peut-on écrire le mot d’éclectisme quand il s’agit de forfaits pareils! Ose-t-on prononcer des paroles louangeuses même pour ces conventionnels farouches qui nous font, à nous, l’effet de véritables bêtes fauves! N’est-ce pas une

dérision de les entendre parler de la liberté les pieds dans le sang, exalter hypocritement une patrie à laquelle ils arracheront ce qu’elle a de beau, de bon, de grand, entonner des hymnes à la fraternité, quand on lesvoitse dévorer entre eux plutôt que de rester sans haines î Quand la pensée se pose sur ce pèle -mêle de3 plus affreuses passions brutalement déchaînées, un frisson de terreur court dans les veines. Le hideux 93 peut cacher ses grands hommes, ils nous font peur. Nous ne saurions trouver en eux que d’épouvantables énergumènes étalant au grand jour, sans vergogne, tout ce que le vice a de plus terrifiant. En les regardant de près on découvre que ces buveurs de sang sont de plus des voleurs, des concussionnaires. Il leur faut les jouissances matérielles qu’on se procure avec de l'or. « Il ne leur fallait que cela, » dit naïvement l’auteur. Je trouve que ces portraits reçoivent la dernière touche par ce joli coup de pinceau. Pour contribuer au bonheur de ces aimables asssassins, c’était bien la peine d’infliger à la France ce baptême de sang qui devait la régénérer. Dieu nous garde de pareils réformateurs I Autant vaudrait désirer voir la peste et la fièvre jaune faire invasion ; dans notre patrie. Mon père m’a souvent dit, et je le crois, qu’il n’y a pas d’homme absolument mauvais. Il faudrait peut-être excepter de cette règle les hommes dont je viens de lire la vie. On a beau les regarder attentivement, ils sont toujours effroyables. Il y en a même qui, à la cruauté, la plus froide, joignent l’hypocrisie la plus raffinée. Je yeux naturellement parler du doux Robespierre. En lisant

HISTOIBE INTIME

le discours sur la peine de mort, prononcé le 30 mai 1791, je me demandais si c’est bien lui, le bourreau infatigable, l’hyène révolutionnaire, qui a écrit cela. Il y a des choses qui confondent, celle-là est du nombre. Si ce nom exécré de Robespierre ne faisait de lui-même mourir le sourire sur les lèvres, j’aurais franchement ri devant la gravure qui le représente. Debout entre des trépieds où fument des parfums, la taille ceinte de son écharpe flottante, un chapeau empanaché à la main, il dépose sur l’autel enguirlandé élevé à l’Eté un bouquet de fleurs fraîchement cueillies. Le joli sujet d’idylle, n’est-ce pas? Ce serait à faire éclater de rire, si, parmi ces pastorales, on n’entendait pas des cris de désespoir, si derrière cet autel à l’Eté on ne voyait pas se profiler la hideuse guillotine, si ce beau Némorin ne portait pas ce nom terrible : Robespierre I Vraiment, quand les hommes ont voulu vous ôter Dieu et usurper sa place, on est épouvanté de la profondeur de la perversité humaine. Pendant cette période lugubre, pour quelques êtres vertueux, pour quelques âmes droites et vraiment patriotiques, que de monstres !

J’écris pour épancher mon indignation, et le silence se fait dans la cheminée ; plus de bois pétillant, plus d’eau en ébullition. Si Jeannette arrivait!

Jeannette a trouvé le potage mauvais. « Ce n’est pas là une soupe à servir à monsieur, qui se fait vieux, » a-t-elle marmotté entre ses dents. Elle a jeté un regard investiga-

teur autour d’elle. Tout était en ordre et brillant de propreté. Tout d’un coup sa figure s’est rembrunie, elle est allée poser un doigtvengeur sur une tached’encre que son œil de lynx avait aperçue sur la table. Son exaspération, que je devinais, avait un côté si comique que je me suis enfuie en éclatant de rire. Je n’ai pas eu de peine à faire partager ma gaieté à mon père, qui se trouvait dans la salle à manger. Il a voulu s’amuser un peu lui-même du courroux ordinaire de Jeannette, Il a fait la grimace en portant à sa bouche la première cuillerée de potage. Jeannette, qui rôdait par la salle à manger uniquement pour surveiller ses impressions, a poussé un gros soupir.

— Votre potage ne vaut pas le diable aujourd’hui. Jeannette, a dit mon père, qui s’occupe très-peu du ménage et qui ignore le plus souvent quelles mains ont aocommodé les mets qu’il mange.

J’ai regardé Jeannette.

Ses joues ridées étaient devenues écarlates, ce reproche la frappait en plein cœur. Mais elle m’aime, et il y a pour elle quelque chose de si déshonorant dans un plat manqué qu’elle reculait devant une accusation directe.

Je n’ai pas voulu prolonger son supplice, et j’ai rappelé à mon père que nous étions au second dimanche du mois, et que son reproche me revenait de droit.

Jeannette soulagée a voulu généreusement prendre ma défense. Elle a été jusqu’à s’accuser elle-même. Les légumes qu’elle avait préparés n’étaient pas en quantité suffi-

santn, et autres menues raisons qui tendaient à diminuer le poids de ma faute.

Elle plaidait les circonstances atténuantes pour sa coupable maîtresse.

Nous avons discuté quelque temps là-dessus. Je voyais que notre discussion amusait mon père et je la nourissais de mon mieux.

— C’est bon, je le veux bien, c’est de votre faute, s’est écriée Jeannette à bouts d’arguments, mais je dirai ceci : Si monsieur voulait mettre l’encre et les livres sous clef, le dimanche, cela n’arriverait pas. Quand les choses imprimées et les plumes ne se promènent pas par ma cuisine, le dimanche, votre soupe est meilleure que la mienne.

Heureusement que cette énormité ne sortait pas de la bouche d’une autre : elle lui eût paru inacceptable.

Aujourd’hui le ciel fond en eau, hier il faisait un froid intolérable. L’hiver, la plainte germe sur toutes les lèvres.

Laure a failli perdre son fils, et je suis à Randergast chez Mm® Degalle. Je n’ai pu rester à la Maraudière, sachant ma pauvre amie en proie à de telles angoisses, et mon père est venu me conduire à Randergast.

Mme Degalle n’a pas voulu que je m’en retournasse avec lui, et je me suis laissée persuader.

Quel chagrin fait éprouver la vue des souffrances d’un petit enfant t Comme j’aurais fui de cette chambre dans les

moments de crise, si je ne m’étais aperçue que ma présence ranimait le courage de Laure.

La crise passée, le cher petit caressait sa mère, il lui souriait, et la pauvre femme dévorait ses larmes pour lui sourire aussi. Du jour au lendemain il est devenu bien. Depuis ce matin il est hors de danger. Bien des actions de grâces sont montées vers le ciel et se sont adressées à la sainte Vierge qu’on avait spécialement invoquée. Jusqu’à sept ans Emmanuel portera ses couleurs. Il a fallu lui mettre immédiatement les jolies bottines bleues que Laure, dans son empressement, avait fait acheter, et il m’a reçue ce matin tout chaussé, dans son petit lit, et heureux comme un roi.

Tout le monde est venu admirer les petites bottines. Depuis qu’on a craint que cet ange s’envolât, il semble qu’on l’aime doublement.

J’ai entendu les vêpres* hier dans une paroisse voisine de Saint-Clément. Mon père avait besoin de parler à un ouvrier qui habite ce bourg, et nous étions partis après \ dîner. Il y a un orgue dans cette petite église, et conséquemment un organiste. Instrument et musicien ne valent pas grand’chose, mais ils ont joué de vieux airs, de ces airs dont l’oreille a été frappée dans un temps plus ou moins éloigné. Je me sentais émue, je m’abîmais dans le passé; j’étais à cette époque bénie où, encore ignorante de la vie, je priais avec ma ferveur d’enfant. La plus belle musique n’aurait pas eu le pouvoir de m’émouvoir ainsi.

Au sortir de l’église j’ai rencontré l’organiste, un Tieux boiteux, qui de profane vîolonneux est devenu musicien d’église, et je l’ai bien vivem^t remercié.

Il a paru enchanté.

— Si je vous avais vue là, j’aurais joué des airs plus nouveaux, mademoiselle, a-t-il dit en se redressant, t Je l’ai engagé à ne pas craindre de donner la préférence à ses vieux airs, et je l’ai quitté enchantée de n’avoir pas été aperçue par lui avant l’office. Toute chose prétentieuse déplaît, mais la mauvaise musique, qui ne fait vibrer aucune corde de souvenir, m’est horriblement déplaisante.

Il y a partout des natures mauvaises, et même ici je ne puis vivre dans la bonne opinion du genre humain en général. On voudrait ne pas croire au mal, mais on ne le sent que trop en soi, et on le voit sans cesse apparaître à ses côtés. Ce matin j’ai trouvé dans la cuisine un homme, un ouvrier, qui m’était étranger. Jeannette l’avait relégué dans un coin, et, je dois le dire, la charité n’illuminait pas en ce moment-là la figure ridée de ma vieille servante. J’entendais s’entrechoquer les grains de son rosaire, tant sa démarche avait une vivacité inusitée. Ce pauvre homme avait cependant la physionomie très-douce, l’air très-humble, et il attendait patiemment mon père qui le menaçait d’un procès, me dit-il, parce qu’il avait abattu un arbre sur un fossé qu’il croyait bien sa propriété. Je m’intéressais déjà à lui, peut-être par esprit de contradiction, et je me promettais in petto de plaider sa cause auprès de mon père.

Jeannette me regardait de côté, pendant que je lui parlais, et elle faisait des signes d’impatience auxquels je ne prenais pas garde. Mon père est entré et il l’a fait monter dans sa chambre. Jeannette a couru appeler Claude, et lui a dit avec agitation en lui mettant deux brosses dans la main : J

— Montez bien vite, Jacques Baliveau est tout seul, en haut, avec monsieur.

Et comme il paraissait ne pas comprendre parfaitement t

— Je ne peux pas vous envoyer garder monsieur, a-t-elle repris en levant les épaules, il serait furieux ; mais vous ferez semblant de frotter sur le palier, et comme cela il ne sera pas seul avec ce coquin.

Claude est monté avec ses brosses et Jeannette nous a fait l’historique de Jacques Baliveau. Cet homme à l’aspect faible, à l’air si doux, a tué à force de mauvais traitements un enfant que sa femme avait eu d’un premier mariage, il l’a rendue elle-même infirme pour toute sa Vie en lui cassant la jambe d’un coup de pied. Il est la terreur du village qu’il habile. Ses rancunes sont implacables, et beaucoup prédisent qu’il ne mourra que sur l’échafaud. Mon père m’a plus tard confirmé ces témoignages. Il m’a dit qu’il ne connaissait pas de plus rusé fripon et d’homme plus mé - 1 chant, mais qu’il le tenait en respect par la connaissance de certains faits qui le mèneraient droit au bagne si des témoins se découvraient.

— Il me regarde comme savant, il me croit homme

de loi, a-t-il ajouté, et il ne redoute rien tant que ma colère. >

Je m’en aperçois une fois de plus, il ne faut pas toujours prendre les gens à la mine.

M. de la Villeormond et sa tante nous ont fait leur visite d’arrivée. La tante est une vieille fille causeuse, curieuse, affairée ; elle sait déjà toutes les histoires de Saint-Clément, ît connaît la scélératesse de Jacques Baliveau. Le neveu Va pas l’air d’un méchant homme, mais qu’il est vulgaire 1 Son extérieur est parfaitement ordinaire; s’il avait une autre tournure, un autre maintien, un autre langage, il serait presque un joli homme. Il a vécu dans le milieu le plus distingué de la province, et ce n’est - qu’un sot mal élevé. De plus il possède une sorte de fatuité grossière réellement insupportable. Il rit à gorge déployée de ses propres plaisanteries, il parle à tort et à travers, il se trouve aimable, spirituel, beau parleur, il est positivement enchanté de lui-même et le mot moi est toujours sur ses lèvres. Un peu de vernis ne lui ferait pas de mal, la sottise ainsi miseà nu est par trop choquante. Hest parent éloigné de la famille des Landiers, et il m’en a pari T. dans quels termes, mon Dieu ! Il a cligné de l'œil, et fraj pant un coup retentissant sur son genou, ils’est écrié ave< un affreux claquement de lèvres :

— Trois beaux brins de filles, sapristi !

O mes blondes amazones, qu’en diriez-vous?

Je l’ai regardé avec une surprise qu’il a traduite à sa manière.

■*— Vous ne les trouvez pas jolies, m’a-t-il demandé ?

— Elles sont charmantes.

— C’est qu’on assure que les femmes sont toujours jalouses entre elles, a-t-il ajouté finement avec un nouveau clignement d’œil.

Je lui ai affirmé que je n’avais jamais songé à être jalouse de ses cousines, et que personne plus que moi n’aimait à reconnaître leur supériorité en toutes choses. La famille des Landiers a été notre principal sujet de conversation. Mile de la Villeormond a critiqué légèrement les goûts élégants de ces demoiselles et, partant de là, elle a fait une charge à fond contre les habitudes modernes. C’était surtout à mon père qu’elle s’adressait, ce qui a permis à son neveu de me dire à demi-voix : « Les vieilles filles laides n’aiment pas les jeunes. » Et il a ri bruyamment comme s’il disait la chose la plus spirituelle du monde. Il paraît du reste aimer ses cousines à sa manière. Il appelle Anne : la Mioche, Marie : une fine mouche. Hermine n’a pas de nom familier, elle ne lui plaît pas.

— Moi je trouve qu’Hermine a l’air d’une statue, a-t-il dit en faisant une effroyable grimace de mépris.

Il a saisi au vol cette parole qui court le petit monde où Hermine des Landiers est connue, et il répète complaisamment ce lieu commun.

Cette visite m’a beaucoup fait regretter nos vieux voisins.

Je construis une crèche pour notre église. Noël approche ; et, en visitant l’armoire où se trouvait l’ancienne, j’ai proposé à notre curé de rafraîchir un peu les vêtements

surannés des personnages. Il a accepté, et je me suis mise à l’ouvrage. Ce travail nie plaît, mais je l’entreprends seule.

Sj seulement Marie des Landiers était là !

Mlle delà Villeormond est arrivée à l’église au moment où j’installais les personnages de ma crèche. Elle a approuvé ce que j’ai fait et a demandé au curé, qu’elle a connu autrefois, de lui montrer la sacristie. Elle a ouvert toutes les armoires, a visité tous les ornements, a donné son avis sur ceci, sur cela. Elle a été surprise dans son inventaire par la religieuse qui soigne le matériel. J’ai vu un sourire malin plisser les joue3 creuses du curé. Il les a présentées l’une à l’autre avec un petit hochement de tête tout à fait plaisant pour moi, et la visite a continué. Quand Mlle de la Villeormond est partie, il a dit à sœur Marcien :

— Il n’y aura pas moyen de l’empêcher de faire un peu sa curieuse, n’y prenez pas garde, ma sœur, et continuez paisiblement vos travaux. L’autorité restera entre vos mains.

Cette phrase a déridé tout à fait le visage vénérable de sœur Marcien, qui s’était visiblement assombri à son entrée dans la sacristie. Le regard qu’olle avait jeté sur de la Villeormond s’était nuancé du ressentiment qu’éprouve tout chef d’État devant celui qui peut devenir l’usurpateur de ses droits. Cette bonne et digne sœur aurait-elle donc aussi son petit grain d’ambition î

Digilized by Googl

Notrevoisin noushonore de fréquentes visites, il nousen* voie du gibier, du poisson, il se montre extrêmement aimable, toujours à sa manière. Mon pèrecommence à le trouver supportable. Il m’a dit aujourd'hui qu’il connaissait trèsbien l’agriculture pratique, et que sur ce sujet il n’était pas ennuyeux. Comme je suis à moitié une fermière, je lui parlerai labourage, et nous nous entendrons peut-être mieux que sur les autres sujets. Hier il m’a avoué qu’il désirait se marier. J’ai trouvé l’aveu au moins étrange fait à une femme de mon âge, mais je n’cn ai rien fait paraître et jel’ai gravement engagé à donner suite à son projet.

Je ne suppose pas que ce soit une déclaration.

A Saint-Clément on parle beaucoup déjà des visites qu’il nous fait, et j’ai entendu une vieille mendiante qui disait à Jeannette d’un air malin que les chiens de la Villeormond paraissaient bien connaître le chemin de la Maraudière. Jeannette lui a vertement répondu. Le célibat est entouré de tant d’honneur en sa précieuse personne, qu’elle ne comprend plus guère le mariage chez les autres.

Le fermier des Landiers est mort, sa femme est morte, et il y a là huit enfants dont l’aîné a douze ans.

Le recteur m’a chargée d’écrire ces tristes nouvelles à notre voisine, et mon père a envoyé Claude comme surveillant de la ferme, en attendant les ordres de Mme des Landiers.

Nous avons un beau temps tout à fait inespéré, le car-

naval est proche, j’ai presque envie d’espérer une visite de nos voisines . M m ' des Landiers ne peut laisser cette terre importante sans chef, et mon père déclare que sa présence est tout à fait nécessaire.

Me voilà tout éprise de cette idée qui me donne l’espoir dj l’arrivée prochaine de mes amies.

Les Landiers ont leurs habitants, ils resteront un grand mois dans nos parages. Nous échangeonsdes visites presque quotidiennes^Marie, Hermine et Anne sont des campagnardes aguerries, et elles ont un cavalier toujours prêt en la' personne de leur cousin Georges. M. Georges et Marthe sont venus passer ce mois aux Landiers. Marthe devient inquiète, capricieuse. La ville l’ennuyait, et en cette saison, elle a désiré goûter de la campagne. Hermine et elle sont intimes, et je les vois moins fréquemment que les autres, Marthe ne pouvant sortir par la brume ou la pluie.

Une indisposition de M me Degaîle m’a rappelée à Randergast. Je suis allée lui servir de secrétaire. Il m’en coûtait de quitter la Maraudière en ce moment; mais toute affection exige tôt ou tard quelque sacrifice, et je suis partie sans hésiter.

Mme Degalle est complètement guérie et je la quitte dans quelques jours. C’est avec regret. Je l’aime sincèrement et

je retrouve mon chez moi chez elle. J’éprouve dans sa maison ce sentiment de liberté et de confiance qui naît d’une sympathie mutuelle. Plus je vois de près cettè femme de bien, plus je l’apprécie. Elle a su atteindre non , f i perfection, mais la mesure en tout. La vie qu’elle mène est à la fois très-retirée et très-mondaine. Le matin même

pour ses intimes, elle est jusqu’à une certaine heure invisible, introuvable. C’est qu’elle visite ses pauvres, qu’elle s’occupe de ses bonnes œuvres. Elle va, elle vient, elle écrit. L’après-midi elle fait des visites utiles souvent, quelquefois inutiles en apparence, et elle en reçoit. Le soir elle voit ses amies et paraît même dans le monde quand il faut chaperonner une jeune fille ou présenter un jeune homme. Elle m’a obligée à l’y accompagner. Une toilette simple, comme j’en dois désormais porter, ne coûte pas cher, ot mon père l’a fait d’ailleurs acheter à mon insu. J’ai fait venir de la Maraudière mes anciennes fleurs et quelques branches d’un lierre finement découpé, qui rampe sur le fossé du verger, et je me suis composé une coiffure que tout le monde trouve jolie et qui ne me coûte rien. Mme Degalle combat un peu mes goûts de retraite qu’elle trouve exagérés. « Il faut, dit-elle, garder une mesure à toute chose. A votre âge un peu de distraction fait du bien, et) plus tard, la sauvagerie qui pourrait résulter de votre vie trop absolument campagnarde vous paraîtrait désagréable * à vous-même. Voir le monde d’ailleurs, c’est toucher du doigt la vanité de ses plaisirs et apprécier d’autant plus la vie sérieuse. » Elle a peut-être raison. L’habitude de ne

ié8 ' HISTOIRE DJÎJME

voir personne rend sauvage, et la première fois que j’ai reparu dans le inonde je me sentais très-gaucbe et trèsdéconcertée. Peu à peu je me suis remise, et j’y suis allée de temps en temps avec Laure,

Ai-je tort?

Je n’en sais rien.

Avant, c’est avoir l’esprit occupé de futilités et parfaitement distrait; après, le corps est fatigué, l’esprit vide. Je n’y vais jamais sans fruit cependant. Approcher les hommes de près, ce n’est certainement pas travailler à sa perfection, mais c’est s’instruire par l’observation.

Me voici revenue à ma vie calme et solitaire. Ma paix intérieure s’en accroît. Maintenant, plus que jamais, je crois que je suis plutôt faite pour le repo3 que pour l’agitation, Une fois bien entrée dans cette tranquillité, que rend bien difficile à mon âge le commerce du monde, je n’en voudrais plus sortir. Et puis mes amies des Landiers sont toujours là. Les affaires s’embrouillent, et au lieu d’un mois on en restera deux.

Mon père a voulu passer la soirée au presbytère, et je suis allée au -devant de lui.

Ce soir je puis dire que ma soirée s’est écoulée au clair de lune. Le temps était beau et je me trouvais bien dehors. Les rayons de la lune ne sont pas vivifiants et cbaud3 comme ceux du soleil; mais ils revêtent le

paysage d’un charme étrange, tout particulier. On se croirait dans un autre monde, et je ne sais quelle impression souverainement religieuse saisit l’âme. Dana ce calme solennel de la nuit, elle tend à s’élever, elle monte doucement vers Dieu, et chacune de ses aspirations est un acte d’adoration.

Mes voisines des Landiers sont allées passer leur carnaval à la ville. Ces quelques jours vont me sembler longs.

M. de la Villeormond n’a plus que vingt-quatre dents. C’est de lui-même que je tiens cet intéressant détail, et encore deux sont gâtées. Il m’a raconté tout au long l’histoire de sa mâchoire. La crosse de son fusil lui a cassé une dent de devant, une chute lui en a brisé deux autres, etc. J’ai ri franchement pendant qu’il me racontait ces touchants épisodes. Il m’a trouvée aimable, très-aimable,' mais un peu moqueuse. Un moment il a cru que je n’ajoutais pas une foi entière à ses paroles. « Je ne vous fais pas une blague, m’a-t-il dit d’un air sérieux. Comptez-les plutôt vous-même. » Je me suis empressée de lui dire que je le croyais sur parole. Il part demain pour le chef-lieu et il m’a demandé une lettre pour Marie de3 Landiers. Je lui ai promis de lui envoyer toute une caisse pour oea demoiselles. Je vais sacrifier mes dernières fleurs et leur envoyer avec ma lettre trois jolis bouquets dont elles pourront se iarer un soir dans le monde,-

J’éprouve toujours un vif regret de leur absence. Si elles partageaient encore ma solitude de Saint-Clément, je n’échangerais pas la Maraudière pour un hôtel à Paris.

J’ai reçu un accusé de réception de mes bouquets, une lettre tendre mais triste de Marie des Landiers. Elle voit beaucoup de monde, mais ce beaucoup l’ennuie. Anne est très-mondaine cette année, et elle a de grands succès. Hermine est exactement la même. Marthe de Langilly prend un air de plus en plus languissant, ce qui fait revivre les inquiétudes.

Le temps passe vite. L’hiver tant redouté a fait des siennes, il nous a longtemps claquemurés, mais le printemps s’avance et va le mettre à la porte à son tour. Tout s’évanouit avec une égale rapidité, les bons comme les mauvais jours. Mes amies des Landiers, le carnaval passé, nous sont revenues. Ce beau temps semble ranimer Marthe et les craintes se dissipent. M. Georges voit déjà tout danger disparu et croit que ces quelques semaines passées à la campagne vont guérir radicalement sa sœur. L’Illusion est la sœur de l’Espérance.

Je suis revenue toute triste des Landiers. C’est la première fois depuis le jour où j’y ai mis les pieds. Mais je'ne puis plus me le dissimuler, il se passe dans cet inté-

rieur quelque chose qui, je le crains, finira mal pour le bonheur d’Hermine, Le cœur humain a d’étranges revirements.

Je ne savais trop à quoi attribuer le changement que je remarque, cette année, dans le caractère d’Anne. La cause de ce changement vient enfin de m’apparaître. Dans son beau voyage de l’été dernier le rideau qui lui a caché, pendant longtemps, la vie fastueuse, remplie par les enivrements de la vanité, a été levé pour elle. Elle a vu que la stabilité, la simplicité dont elle faisait presque des éléments de bonheur, étaient dédaignées ailleurs. Et comme dans les cercles brillants dont elle faisait momentanément partie, elle apportait de la beauté, de la jeunesse, de la naïveté, on l’a entourée, choyée, gâtée. Maintenant quelque chose lui manque. Cet après-midi, un étranger parlait devant elle des Landiers qu’il appelait poliment un château.

— Oh ! nos pauvres Landiers un château ! s’est écriée Anne; un peu moins d’emphase, s’il vous plaît, monsieur !

Et a elle ajouté en soupirant presque involontairement:

— Je ne devrais pourtant rien dire, j’ai trouvé les Lan- J tiers une résidence superbe ; mais alors je n’avais vu ni les • rais châteaux ni ces villas féeriques qui nous sont encore ; aconnues en Bretagne.

U est temps qu’elle ferme son cœur à ces dangereuses idées qu’a éveillées en elle la vue du luxe et de l’élégance

odernes. Mais fermer son cœur est bien difficile. Nous ne

103 HISTOIRE IKTIMB

l’avons pas devant nous, ce cœur, et nous no pouvons le fermer comme je ferme ce coffret dans lequel je ne veux pas que la poussière pénètre.

Reçu une lettre consolante de Joseph. Il se vaincra luimême, c’est déjà fait. Sa santé ne se remettra jamais entièrement, me dit-il, mais il accepte ses souffrances en expiation de ses fautes passées. Arthur se trouve abandonné et soupire après notre réunion. « Je vous l’ai promis, vous l’aurez, m’écrit Joseph, mais je me sens effrayé moimême de l’isolement complet qui m’attend si je dois rester à Alger sans lui. »

Cette séparation sera, en effet, un bien dur sacrifice; mais Arthur arrive à l’âge où la surveillance est indispensable, et il faut aimer pour leur bien ceux qu’on aime.

Je me demande s} je me trompe, si je m’abuse, mais non, ce n’est pas Hermine que M. Georges aime, c’est Marie, c’est certainement Marie, et cependant c’est avec Hermine que son mariage est arrangé. Sans la maladie de Marthe ce mariage serait accompli j du moins, je le pense, A quoi tiennent les destinées humaines et quelles faiblesses se logent dans notre pauvre cœur 1 Je me sens très-vivement intéressée et je suis avec une sorte d’angoisse les péripéties voilées de ce petit drame intime qui se joue sous mes yeux.

Digilized by GoogI

J’ai rencontré hier, dans les rues deRandergast, Philémon et Baucis. Ils m’ont appris une nouvelle qui m’a tristement impressionnée, Lucile a pris froid en sortant d’un bal et elle est très-mal d’une fluxion de poitrine. On attend avec impatience ce neuvième jour qui, dans ces sortes d’affections, est d’une si haute importance. J’ai fait promettre à mes vieux amis de m’en donner des nouvelles. Des liens mystérieux nous attachent à ceux que nous avons toujours connus. L'ami d’enfance, quelque peu de sympathie que nous puissions éprouver plus tard pour son caractère, a toujours sur notre cœur ce droit d’ancienneté qui seul devient presque un sentiment.

La fraîcheur éphémère qui colore, ce printemps, les joues de Marthe pâlit singulièrement, mais personne ne paraît s’en apercevoir. Elle se plaît beaucoup aux Landiers, elle ne les quittera que le plus tard possible. Cela se comprend, car pour elle la vie de famille qu’on mène aux Landiers est remplie de charme,

Ces quatre charmantes filles avec leur grâce, leur gaieté, leur esprit, leur jeunesse, mettraient en fuite les plus noires tristesses. Et cependant maintenant tout est bien changé. La gaieté est plu3 apparente que réelle, et si tout paraît exactement semblable à la surface, la paix véritable n’en est pas moins profondément troublée. Des ombres planent au-dessus du vieux toit hospitalier.

La santé de Marthe n’inquiète personne en général, et au fond inquiète tout le monde en particulier, et puis il y

a l’autre chose mystérieuse qui devient de jour en jour plus évidente pour moi.

Enfin j’attends, j’espère et j’essaye de me figurer que ma perspicacité se trouvera cette fois en défaut.

M. Déblin est veuf, Lucile est morte de son imprudence. Toute cette journée, son souvenir a accompagné mes pas, a hanté mon esprit. Je la revoyais enfant, j’assistais à nos jeux, à nos disputes, à tout ce que nous avons fait, dit et vu ensemble. Je me sentais triste et je n’ai pu me décider à aller faire ma visite aux Landiers. Marie, Anne et M. Georges sont venus le soir s’informer de la raison qui m’avait retenue à la Maraudière. Ils l’ont comprise, et avec un tact et une délicatesse dont je leur ai su gré, ils n’ont rien dit des faiblesses de cette pauvre Lucile qui leur était pourtant profondément antipathique. Les morts ont droit à l’indulgence des vivants et je ne connais rien de douloureux comme d’entendre attaquer inutilement une mémoire. Il est toujours lâche d’attaquer les absents, on doit d’autant plus respecter ces absents pour l’éternité.

Joseph craint de ne pouvoir quitter Alger l’année révolue. Sa mauvaise conduite passée pèse lourdement sur ses projets d’avenir. L’administration l’a mis de côté comme un rouage inutile, comme un membre gangrené, et elle ne revient pas facilement de ses préventions. Je lui ai écrit une lettre réconfortante. Je crains beaucoup le décourage-

ment pour cette âme qui trébuche encore en avançant péniblement dans le chemin du bien. Je me suis donné un auxiliaire dans Arthur. Il me tient au courant de la santé de son père et il est bien entendu entre' nous que, quand Joseph souffre, Arthur laisse de côté toute récréation pour tâcher de l’égayer un peu. Cet enfant possède à un haut degré l’intelligence du cœur.

Décidément on souffre beaucoup aux Landiers, et on ne dissimule plus autant cette souffrance intime. Le malaise gagne tout le monde, car tout la monde sait maintenant, à n’en plus douter, que M. Georges aime Marie et non point Hermine. Il s’est trompé. Quand il a fait l’été dernier la connaissance de ses cousines, il s’est épris de la beauté d’Hermine et il s’est probablement hâté de la demander à sa mère. Pourquoi le mariage ne s’est-il pas accompli, je l’ignore, mais son séjour prolongé aux Landiers, cette vie intime de la campagne, lui ont fait connaître Marie. Hermine est remarquablement belle, mai3 elle est d’un caractère froid et son esprit est assez insignifiant. Marie, au contraire, a l’esprit distingué, fécond, le caractère charmant, et de près la physionomie la plus séduisante qui se puisse imaginer. M. Georges a, comme elle, le goût des :hoses de l’esprit. Il rêve d’aller s’enfermer dans une terre au milieu de landes qu’il veut faire défricher ; il aime l'agriculture, il veut la pratiquer sur une large échelle puisque. sa fortune le lui permet; c’est un homme entrepre-

HJSTOITtE INTIME

nant, actif, hardi. Il lui faut une femme comme Marie, Marie, qui est froide dans le monde, .est ravissante dans l’intérieur de la famille; elle a une intelligence pleine de ressources qui donnerait la vie à la solitude elle-même, et elle possède précisément les facultés que M. Georges aimeà trouver dansune femme. En la voyant tout conduire aux Landiers avec une sagesse et une fermeté très-remarquables, s’intéresser aux moindres détails de la ferme sans rien perdre de sa grâce et de son exquise distinction, il a pensé lui-même qu’il s’était trompé, et il s’est arrêté effrayé.

Marie a deviné tout de suite le péril delà situation. Je l’ai vue mettre tout en œuvre pour repousser ce cœur qui penchait vers elle, etc’estmêmelecbangementsubitdeses manières avec son cousin qui m’a mise sur la voie. Tous ses efforts ont été inutiles. Cela s’est fait insensiblement, mais cela s’est fait et les voilà tous malheureux.

Georges essaie dé donner le change et souffre de cet étrange tiraillement, Hermine souffre de l’abandon qu’elle commence à pressentir, Marie souffre plus cruellement encore. Mme des Landiers me paraît aussi très -affligée. Elle est devenue très-froide pour son neveu, qu’elle congédierait volontiers, je crois, si Marthe ne s’obstinait à rester aux Landiers. Je la surprends parfois regardant Hermine avec des yeux pleins de compassion. Elle soupire aussi en regardant Marie. Mais peut -on raisonnablement lui en vouloir? Peut-on lui reprocher une conquête qu’elle est sincèrement désolée d’avoir faite?

Laure a passé la journée avec moi, et nous avons fait une visite aux Landiers. Elle a été frappée du changement de mes voisines. Hélas 1 on ne rit plus autant aux Landiers. Georges devient de plus en plus taciturne, Hermine de pluB en plus préoccupée, Marie de plus en plus triste. Elle ne m'a rien confié encore, mais je devine ses fatigues, son découragement. Il est pénible de lutter avec son propre cœur, et, je ne le devine quo trop, il y a lutte pour elle aussi. Je me demande comment tout cela finira. Esclave de la parole donnée, M. Georges épousera-t-il Hermine 1 Esclave de son cœur, demandera-t-il Marie!

Ce matin, j’ai rencontré Hermine qui se rendait seule à l’église. Elle m’a paru très-grave, très -abattue mêine. Comme cette pâleur mate lui va bien ! Elle est vraiment bien belle en ce moment.

Georges est parti. Maintenant on essaie d'oublier, de regarder comme tout à fait évanouis les nuages qui s’étaient amassés sur le ciel. Vains efforts ! le malaise dure. Personne ne reprend bien franchement sa gaieté. Ce qui pourrait arriver de plus heureux, c’est que ce malencontreux prétendant ne se représentât plus.

Les cœurs blessés se guériraient-ils!

Le temps eot un grand médecin, et il doit être souverain contre les chagrins de celte nature.

Par un hasard très-extraordinaire , j’ai trouvé Marie seule. Elle était pensive, préoccupée, et devant moi elle n’a pas eu le courage de feindre d’être gaie. Elle m’a ouvert son cœur, elle m’a tout raconté. J’avais deviné tout cela, et j’avais même, plus qu’elle peut-être, l’intelligence de cette volte-face d’un cœur. Marie ne comprend pas ce qu’elle appelle le caprice et la lâcheté de son cousin, car Marie est modeste et ne connaît pas toute sa puissance sur les cœurs.

Georges, d’après le testament d’un oncle qui lui a légué sa fortune, ne pouvait se marier qu’à vingt-huit ans. Voilà trois mois que ce terme, attendu pour son mariage avec Hermine, est expiré, et il garde un silence qui retentit douloureusement dans le cœur de tout le monde.

Vraiment le néant est au fond de toutes les affections purement humaines.

Les Landiers sont redevenus déserts, et je retombe lourdement dans ma solitude.

Marthe a eu une crise, et son frère effrayé s’est résolu à partir tout de suite pour Nice Tout est donc ajourné naturellement, et je ne suis pas tachée que cette petite trêve permette à Marie de respirer. Je regrette doublement qu’elle me quitte en ce moment; mais la saison a comme un redoublement de rigueur. Après quelques semaines d’air attiédi et de jours lumineux, nous revenons au froid, à la brume, aux pluies pesantes et continues. Mon père et moi avons repris nos lec-

tures du soir au coin du feu, absolument comme si nous recommencions l’hiver. On ferme de bonne heure les vo- ' lets ; la lampe est allumée, le feu brille, et l’on se croit en décembre. Claude est furieux et lève vers le ciel grisâtre des yeux louches dans lesquels se peint un véritable désespoir.

J’ai reçu un bouquet d’Alger, un bouquet qu’avaient arrangé les mains d’Arthur. Ce message embaumé m’a profondément émue. Il me prouve une fois de plus que ce petit cœur d’enfant pense sans cesse à moi. La tendresse qu’il portait à celle qui n’est plus se déverse naturellement sur la seule femme de sa famille qu’il connaisse particulièrement. Nous n’avons pu voir le voyageur qui s’était obligeamment chargé de la petite boîte, mais il a dit à Laure quec’était Arthur, qui, en l’entendant annoncer son voyage en Bretagne, s’était écrié : Il n’y a pas encore de fleurs à la Maraudière, je veux en envoyer à ma tante. J’ai détaché de ce bouquet quelques belles fleurs et je les ai envoyées à Marie. Elle aime passionnément les fleurs et elles sont encore si rares.

Nous sommes menacés de la visite de ma cousine Zoé, que la vieillesse saisit tout à fait, et qui a la bonhomie de s’en prendre au froid, au brouillard, au climat. Elle prétend que l’air pur de la campagne lui ferait beaucoup de bien, et mon père, avec sa bonté ordinaire, l’a engagée à venir passer quelques semaines à la Maraudière. Mais,

je me demande , non sans effroi, ce que je ferai de ma cousine Zoé ù la Maraudière. Tout ce qui nous manque en çomfort moderne me saute maintenant aux yeux. Les croisées ferment mal, puisque les rideaux s’agitent ; notre salle à manger est carrelée, pas un meuble de velours pour reposer les yeux, pas une chinoiserie pour égayer le regard, pas une sculpture, pas une mosaïque. Mais ma cousine Zoé dépérira dans ce salon sans tentures ; mais elle gèlera dans ce lit sans baldaquin, dans cette chambre sans tapis! Je suis vraiment à l’avance bien embarrassée de cette chère vieille parente que son trop grand amour du bien-être a par trop amollie et a affaiblie avant l’heure.

M. Georges a reparu dans la famille des Landiers. Marthe a désiré faire une halte de huit jours chez une de ses parentes, et il est revenu sous le prétexte de terminer je ne sais quelle affaire. Sa présence a ravivé toutes les blessures. Il n’y a plus l’ombre d’une guérison à espérer. Devant lui on a affecté la plus parfaite indifférence ; lui reparti, le malaise s’est remontré plus grand. Hermine, que j’ai rencontrée hier à Randergast, continue à pâlir et à changer. Au fond, c’est elle la plus malheureuse, elle qui est véritablement sacrifiée, et l’amour-propre qui ne meurt pas vite en nous doit ajouter sa blessure à la peine plus sensible du cœur. Toutes ces choses se passent dans les régions intimes, et dans dix ans nous nous demanderons peut-être si nous n’avons pas rêvé. Quand les passions

sont en jeu, il arrive un moment où elles se montrent, le moment de l’explosion. C’est cette heure pendant laquelle s’est jouée une scène suprême qui s’inscrit dans la mé-? moire en caractères ineffaçables. La mémoire se rappelle un cri, une larme, l’impression de la douleur qui 6e voit, qui se sent, qui se manifeste au dehors ; on oublie la douleur muette, dissimulée, et on finit par se demander si elle a vraiment existé,

Presque & chaque heure du jour nos impressions varient. Notre âme est un peu comme la harpe éolienne, dont les cordes vibrent suivant le caprice des vents. Elles sont toujours frémissantes, mais quelle différence entre leurs aocords ! la note éclatante succède à la note plaintive ; elles chantent et elles soupirent, et personne ne peut dire ce que sera la prochaine vibration. Ce matin, j’ai commencé, dans la plus heureuse disposition, une délicieuse promenade. Claude allait visiter sa fille qui habite du côté de la mer, à une lieue de la Maraudière, et j’étais partie avec lui. J’avais laissé mon père fort occupé de la construction d’une petite serre qu’il désirait depuis longtemps; je me sentais le cœur léger, je ne savais trop pourquoi. Nous avons traversé les prairies embaumées, des sentiers tracés toutcon* ! tre des fossés verts et pleins de murmures. Ce chemin de traverse ne fatiguait pas. Arrivée sut une hauteur, j’ai laissé Claude descendre seul, vers le village qu’habite sa fille. Je voulais m'arrêter là pour jouir le plus longtemps possible du beau paysage qui se déployait devant moi. Au

delà des coteaux bleus, j 'apercevais la mer. L’atmosphère était si pure, que de la distance où j 'étais je voyais les vagues onduler et confondre leurs crêtes blanches d’écume. De légers bateaux à voiles passaient poussés par une forte brise qui leur donnait une allure rapide et pleine de grâce. Je serais restée en cet endroit deux heures sans fatigue, sans souci, le cœur rempli des pensées bonnes et riantes qui naissaient en foule devant ce frais tableau.

Une femme a passé, revenant du village dont je voyais le toit fumer. C’était une de mes connaissances, la nourrice d’Anne des Landiers. Je l’avais rencontrée au presbytère, aux Landiers, à la Villeormond. J’aimais à l’entendre parler son énergique patois. Elle a beaucoup d’esprit naturel, cette paysanne; sa gaieté, sa verve, son entrain, étaient inépuisables. Quand je voulais me représenter le bonheur dans l’obscurité, dans la pauvreté relative, je pensais à elle. Cette femme heureuse s’est arrêtée devant moi. Sa figure hâlée était morne, son œil hardi éteint, elle marchait courbée, et pourtant ce jour-là elle n’avait pas son lourd fardeau, son paquet de linge mouillé. Hélas ! elle portait un fardeau mille fois plus pesant, car c’était son cœur et non son corps qui le portait. Elle avait vu mourir un de ses enfants, le frère de lait d’Anne, un beau garçon qui touchait à ses vingt ans. Devant cette mer doucement agitée, sous ce ciel d’azur, au milieu des émanations embaumées, des bruits charmants, des gazouillements, elle m’a raconté une agonie, elle m’a peint les souffrances de son fils, sa mort, son deuil à elle, ses regrets qui vivront ce

qu’elle vivra, elle a pleuré, elle a gémi, elle a exhalé une fois de plus sa douleur librement, simplement, mais éloquemment. Je l’écoutais, profondément attendrie, je la laissais parler et pleurer. Tout ce que j’aurais pu dire, elle le disait, car sa résignation égalait sa douleur. Elle m’a quittée en murmurant un adieu dans un sanglot. J’ai regardé machinalement autour de moi. Il n’y avait pas un nuage au ciel, pas l’ombre de brouillard sur la mer, pas un , bruit discordant dans les prés, tout bruissait joyeusement, tout chantait plus joyeusement encore. Et cependant il me semblait qu’un voile venait d’être tendu sur ces beautés. C’est qu'au dedans de moi la voix tranquille et heureuse s’était tue, cette femme venait de me rappeler d’une manière saisissante que le malheur, pareil à un funèbre oiseau de proie, plane toujours sur nos têtes. Que le ciel soit pur ou chargé, la nature riante ou agonisante, l’air tiède ou glacé, le malheur peut fondre sut nous, faner les fleurs, éteindre les rayons, ternir l’azur, effacer les sourires. Cette impression nouvelle domina tout. Je me levai et marchai, les yeux baissés, ne voyant, ne regardant plus rien. Un peu plus loin je trouvai une grande croix solitaire, plantée en face de la mer, sur un terrain vague où fleurissaient d’éclatants coquelicots. Je m’agenouillai auprès et je pleurai. ' Ces larmes m’oppressaient la poitrine, il fallait qu’elles coulassent. Que de larmes ne répand-on pas ainsi dans le secret de son cœur 1 II y a vraiment en nous une source de tristesses mystérieuses qui expliquent mieux que toute autre raison peutrêtre notre qualité d’exilés

Quand la vie est triste, pesante, le repos incertain, quand le bonheur paraît impossible, on pleure, fût-ce sur le malheur des autres, et on aime à se prosterner devant la croix avec cette admirable prière de M®» Swetchine sur les lèvres : « Mon Dieu, je me jette à vos pieds à corps et âme perdus. •

J’ai reçu ce matin une lettre de Marie des Landiers, une lettre comme elle en sait écrire, longue, intime, confidentielle, une âme qui parle à une âme. En recevant de pareilles lettres on se sent très-aimée, et il est bien doux de se sentir aimée. J’ai eu toute la journée cette lettre dans les mains. Mon père souriait en me voyant déployer ce papier couvert d’une écriture très-fine. Les hommes ne connaissent pas beaucoup ces plaisirs intimes de la correspondance ; du moins il n’y a guère que les esprits d’élite qui sachent les goûter complètement. Les femmes, au contraire, aiment à écrire, bien ou mal ; il n’est pas de femme qui,

1 dans sa jeunesse, n’ait noirci peut-être bien inutilement plusieurs rames dô papier à lettres. Mon père, qui est trèsbon, a saisi cette occasion pour me faire l’éloge de Marie: « Il y a en elle l’étofite d’une femme supérieure, » m’a-t-il dit. C’est vrai.

Laure est venue passer Iâ journée d’hier avec nous. Mon père étant au presbytère, nous no us y sommes rendues

dans l’après-midi. C’était un jour de petite fête, etil y avait du nouveau dans le bourg. Une espèce de jongleur ambulant y était arrivé, et commençait au son d’un fifre la séance qu’il se proposait de donner. Il l’intitulait : « Séance physique. » Je ne sais quelle folle envie nous prit d’aller voir ce physicien pour rire. Le mari de Laure, qui est la complaisance même, nous proposa immédiatement de nous accompagner dans la salle d’auberge où montaient tous nos paysans. On nous a introduits dans une salle enfumée. Les hommes fumaient, causaient, faisaient un tapage assourdissant ; les femmes, qui avaient. repris leurs habits de travail, jacassaient dans un coin. Au fond de l’appartement était placée une table couverte de cartes crasseuses, de boites éventrées, de verres ébréchés, de papiers graisseux, et derrière cette table se tenait le jongleur. Quel être ! Des jambes cagneuses, un dos arqué, une taille exiguë, un visage flétri, hideux. Des cheveux sales et crépus entouraient ce visage repoussant ; les yeux étaient ternes, mais s’allumaient parfois de la plus terrible façon. Un rire idiot sortait souvent de sa bouche, sur laquelle retombaient des moustaches rousses. Cet homme devait sortir des bas-fonds de quelque gronde ville, etil formait avec nos pnyànns les plus pauvres un contraste frappant. Il y avait là plus d’un pâtour déguenillé, plus d’un homme misérable; mais la santé, l’honnêteté native, l’habitude du travail, se lisaient sur ces figures grossières ; ils étaient laids, pauvres, mal* non point dégradés.

La séance a commencé. L’aŒreux homme a pris pour

compères deux gamins à la mine éveillée. Ces deux figures rondes et fraîches avec leurs yeux brillants, leurs dents de perle, faisaient ressortir encore davantage la laideur ignoble du malheureux jongleur. Celui-ci hésitait, et bientôt les spectateurs ont élevé la voix pour se plaindre. On lui a dit brutalement son fait. Ses yeux noirs étincelaient de , fureur, et il jetait sur les interrupteurs un regard chargé de haine. Enfin il se décida à aborder ses grands tours, qui n’avaient absolument rien d’intéressant. Laure à laquelle cet homme causait une impression désagréable, voulait partir dès le commencement. Je l’ai retenue. Le spectacle était absurde ; mais cette salle nue, éclairée par quatre longues chandelles de suif, dont la lumière donnait sur des visages vulgaires, animés par la curiosité et étincelants de gaieté, présentait un coup d’œil des plus étranges.

En sortant de là, nous échangeâmes une foule de réflexions sur la différence profonde qui existe entre le vrai peuple, le peuple religieux, travailleur, honnête de la • province, et cette populace effrontée, abaissée, qui se cache dans les bas-fonds des villes. Je parlai de mon dernier royage et de l’effet qu’avaient produit sur moi des chanteuses dont nous n’avions pu éviter la société en wagon. L’une jeune, jolie, ébouriffante, voyageait en première classe ; nous nous trouvâmes en seconde avec sa femme de chambre, une femme sale, laide, noire, dont le chapeau crasseux était sans cesse repoussé en arrière, tant les bandeaux crépus qu’il recouvrait se gonflaient parfois sous les doigts épais qui y fourrageaient Devant cette femme de

chambre repoussante, se trouvait une chanteuse de second ou de troisième ordre, une Tbérésa pauvre et nomade dont la vue seule soulevait le cœur de dégoût. Laide, vieille, mais horriblement prétentieuse et maniérée, elle me fit presque trouver sa voisine supportable. Je n’oublierai jamais ce chapeau bleu-de-ciel, horriblement fané, garni de blonde jadis blanche, posé sur des cheveux jaunes dont les mèches indisciplinées se collaient sur un cou flétri, ce visage malpropre, ces yeux éraillés si curieux, si hardis. Cette vilaine femme était comme enveloppée d’un nuage de parfums rances à donner des nausées.

Leur conversation ne démentit pas l’opinion que je concevais de 1er* personne. L’une parlait d’elle-même, l’autre de sa maîtresse qui allait remplacer dans un théâtre voisin la première chanteuse tombée de son piédestal.

— Dame ! disait-elle, cette chanteuse-là bisquera, mais il faudra bien qu’elle cède la place à madame.

Elles parlèrent aussi cuisine. Le chapeau bleu-de-ciel traitait son gosier avec un respect vraiment comique. Elle énumérait les boissons et les aliments qui lui paraissaient échauffants pour la gorge, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un très-grand faible pour la bouillabaisse que sa voisine, dont l’accent était très-méridional, déclarait savoir faire dans la perfection. Le chapeau bleu-de-ciel s’étonnait seulement qu’à Marseille même ce mets exquis restât si cher. Après s’être proposé à elle-même plusieurs solutions, elle trouva cette magnifique supposition ;

— Mais on ne pêche peut-être pas de poissons dans la Méditerranée ! dit-elle tout à coup.

La femme aux cheveux crépus rit grossièrement de cette idée, et par un revirement soudain on passa des choses de l’estomac à celles du cœur. Le chapeau bleu-de-ciel n’avait qu’un amour sut la terre : sa chienne, dont les employés du chemin de fer avaient eu la barbarie de la séparer.

— C’est mon enfant, disait-elle avec emphase, je la nourris délicatement : quand elle est malade, je la soigne comme une personne ; bains, cataplasmes, remèdes, rien ne lui manque.

Après cette profession de sentiment, je compris pourquoi à chaque station elle restait penchée à la portière, sifflant, parlant, formulant des mots tendres qui devaient arriver, pensait-elle, au wagon où étaient enfermés les chiens.

Nous nous empressâmes de descendre à la première station. Voyager plus longtemps en pareille compagnie eût été un véritable supplice moral. Maintenant que je connais le peuple des campagnes, je fais des rapprochements qui sont tout à son honneur. Certes il a ses défauts, ses vices, mais quelle différence cependant 1 Souhaitons ardemment que jamais nos populations saines, énergiques, croyantes, ne se mêlent à ces gens dont la vue soulève le coeur, dont le langage révolte et blesse cruellement les oreilles, gens sans feu ni lieu, sans foi ni loi, sans famille, sans cœur, sans entrailles. Plèbe vraiment vile, qui n’a

ni l’instruction qui élève, ni l’ignornnce naïve qui sauvegarde ; membres du monde interlope que méprise le dernier de nos paysans. Une seule chose pourrait les faire prendre en pitié : c’est l’amère tristesse de leur destinée. Il n’y a pas une pauvre chrétienne de nos environs dont la vie ne me paraisse pleine de consolations auprès de la vie de cette chanteuse sans jeunesse, sans voix et sans croyances.

Je suis pour quelques jours chez Laure. Mon père m’a positivement renvoyée de la Maraudière. Il m’a recom- * mandé de profiter des derniers beaux jours pour faire ma dernière visite de cette année à la ville, et j’ai obéi. Ce qui fait rompre momentanément les relations de société et les amitiés sans consistances me rapproche de Laure avec qui j'aime à partager les devoirs et les fatigues de la maternité. Nous passons une grande partie de notre temps dan: la chambre où se trouve le berceau d’Emmanuel. J’aimt à le tenir sur mes genoux, à le balancer dans mes bras . Son père prétend que j’usurpe ses droits ; mais il me laisse faire. Je passe aussi régulièrement certaines heures à l’église. Je me fortifie par la prière et la méditation. Pour aller à notre petite église, il faut faire une route charmant; l’été, mais très-fatigante l’hiver. Je n’ai pas le courage dp Jeannette que, ni la pluie, ni la boue ne rebutent. A la campagne l’éloignement de l’église est une tristesse. Dieu est partout, c’est vrai ; mais combien il est plus près de nous dans ses temples, dans le tabernacle eucharistique I Là du

moins l’âme peut s’isoler un peu de ce qui l’entoure et s’élever librement vers l’infini. Ailleurs, il faut avoir atteint un haut degré de perfection pour que les distractions du dehors n’aient pas le pouvoir de troubler la prière. Ici je choisis le plus souvent les heures où il y a peu de monde. Ce matin je suis arrivée tard dans la chapelle qui a mes préférences, elle était vide ou à peu près. Un vieux prêtre aveugle disait la messe, et, comme il est très-lent, peu de personnes aiment à la suivre. Cette solitude convenait beaucoup à la disposition d’esprit dans laquelle je me trouvais; le calme et le silence d’ailleurs donnent de véribles ailes à l’âme. La messe finie, je me suis trouvée seule, avec quelques pauvres. La vue des pauvres à l’église m’a toujours touchée. C’est le seul lieu de ce monde d’où ils ne soient pas repoussés, et puis ils sont sûrs de n’inspirer à Celui qu’ils visitent, ni répulsion, ni impatience, ni dégoût. Instinctivement ils le sentent, ils se trouvent là chez eux, et cela se* voit à leur allure, à l’expression de leur physionomie. Le vieux pauvre placé devant moi ce matin était à peindre. L’espace ne manquait pas, et il s’était bien commodément établi. Auprès de lui étaient jetés sa besace, son bâton à nœuds, le morceau mou de feutre noir qui lui servait de coiffure. Ces belles dalles polies lui paraissaient de velours auprès du pavé humide et irrégulier de la rue et il se prélassait dessus. Assis sur ses talons, sa tête blanche levée vers la statue de la sainte Vierge qui domine l’autel, ses mains jaunes et sèches jointes avec ferveur, il priait, et sur sa figure ridée il y avait un contente-

ment, un repos, une confiance qui ne se voit pas toujours sur des visages d’hommes puissants et réputés heureux. Cela paraît étrange à dire, mais c’est parfois du cœur des déshérités des biens de ce monde, du cœur de ceux qui semblent voués fatalement, ou plutôt providentiellement, à porter pendant le cours de leur misérable vie le fardeau de l’expiation de la faute originelle, que s’échappent les prières les plus ferventes et les plus reconnaissantes. L’ingratitude du riche envers l’Auteur de tous les dons se trouve ainsi compensée par la soumission du pauvre qui espère les joies du ciel et qui a une foi inébranlable dans îe xepos d’une heureuse éternité.

Je me livre plus que jamais aux occupations du ménage, et, grâce à mes soins vigilants, notre petite maison est d’une propreté réjouissante. On s’y promène avec plaisir, rien n’y choque le regard ; pour arriver à ce degré Jeannette et moi faisons des prodiges. Ce genre de travail qui consiste à faire la cuisine de mes propres mains, à laver parfois sur la margelle du puits, à voyager partout l’époussètte à la main, pendant que la vieille Jeannette lave et frotte ailleurs, est pour moi une sorte de distraction. Lire, broder et coudre peuvent éloigner l’ennui, mais non point le renvoyer quand il est venu. Quand il frappe à la porte de la Maraudière, je prends, sans métaphore, un balai pour l’ en chasser. J’ai toujours sous la main une occupation toute pleine d’une fatigue salutaire, et une heure passée

HISTOIRK INTIME

dans un travail vulgaire, mais utile et qui exige le déploiementde mes forces physiques, me rafraîchit, dissipe comme par enchantement les préoccupations, fait envoler }es papillons noirs.

Mile de la Yiljeormond m’accuse d’avoir une propreté minutieuse. # Je n’aime pas les minuties, » disait-elle, l’autre jour. Son neveu s’est mis à rire,

— Ma tante n’aime jamais que ce qu’elle fait, a-t-il dit confidentiellement, et elle vous trouve toujours d’une rare élégance. Ce n’est pas pour dire du mal d’elle; mais, depuis que nous habitons la campagne surtout, elle devient sale comme un peigne.

Je suis encore tout émue de la surprise que j’ai éprouvée ce matin. Je faisais la paresseuse, me sentant une grande disposition pour le rhume, et je songeais, frileusement enfoncée jusqu’au menton dans mes couvertures, quand ma porte s’est vivement ouverte.

Je n’ai pas levé les yeux et j’ai demandé :

— Quelle heure est-il donc, Jeannette!

Ou n’a pas répondu, j’ai senti des lèvres fraîches se poser sur ma joue et j’ai ouvert brusquement les yeux. Marie des Landiers était là souriante, fraîche, enchantée de pouvoir jouir pleinement de mon ravissement.

Elle a retiré son chapeau et s’est assise sur raqnlit. Nous avons causé longtemps- Peu à peu sa physionomie a perdu sa gaieté. Au fond dti coeur elle éprouve d'amères tristesses, c’est pour pouvoir me les confier qu’elle a

désiré accompagner M me des Landicrs aux Landiers, où sa présence était nécessaire pour vingt-quatre heures. Hermine est toujours morne, Georges toujours malheureux.

— Nous ne pouvons vivre longtemps comme cela, me disait-elle en se couvrant le visage de ses deux mains. A son retour ou il épousera Hermine, ou nous ne le reverrons plus.

— Mais cela ne rendra pas la tranquillité à Hermine, lui ai -je dit.

— C’est vrai, a-t-elle répondu, et elle a ajouté: C’ést à moi à me sacrifier, je me sacrifierai.

Je l’ai pressée de questions, elle n’a pas voulu me répondre tout de suite, elle m’a seulement dit en m'embrassant avant de repartir:

— Si j’étais mariée, Georges reviendrait certainement à Hermine: attendez-vous donc à entendre annoncer mon mariage.

J’ai revu Marie au presbytère. Je l’ai rencontrée dans la tonnelle où elle était assise d’un air accablé. Ella était pâle t et elle avait cependant l’air résolu.

— Ne me parlez pas, obère, m’a-t-elle dit en me serrant la main, mon mariage s’arrange, je souffre horriblement, et le son sympathique de votre voix seul, me ferait pleurer.

Je suis très-inquiète de ces demi -confidences et surtout de l’air malheureux qu’a ma pauvre Marie. A quel mariage son héroïsme la pousse-t-il donc?

Je sais tout, et je suis attristée, confondue, désespérée. Marie, ma charmante, ma spirituelle Marie, épouserait M. de laVilleormond ! Cela ne devrait pas être dans les choses possibles, et cependant il est sérieusement question de ce mariage. Madame des Landiers ayant prolongé son séjour de quelques heures, j’ai pu aller rendre sa visite à Marie, cet après-midi. Elle était triste, mortellement triste. Nous avons tisonné presque sans rien dire. L’aboiement d’un chien dans la cour nous a fait nous déranger.

— lime semble que je connais cette voix de chien, aije dit à Marie en me dirigeant vers la fenêtre.

J’ai en effet reconnu Stop, le chien courant favori de M. de laVilleormond.

— C’est le chien de M. de la Villeormondl ai-je ajouté. Son maître ne doit pas être loin.

En disant cela, mon regard s’est levé par hasard sur la figure de Marie. J’y ai vu une telle impression d’ennui, de chagrin, de désolation, que je me suis involontairement écriée : « Ce n’est pas lui, n’est-ce pasî » Elle a baissé la tête, a longuement soupiré et a dit : « C’est lui 1 » J’étais à la fois confuse et irritée, je n’osais ni lui parler ni la regarder. Elle m’a pris le bras.

— Venez dans ma chambre, m’a-t-elle dit, votre visite me délivre de la sienne, montons.

Nous sommes remontées, et elle m’a tout dit. Pour ramener Georges à Hermine, il faut qu’elle se marie ; M. de la Villeormond la demande en mariage, elle cherche à se faire à l’idée de l’accepter. Il a extérieurement tout ce qui convient à sa famille, il est gentilhomme, il a une fortune solide, des principes et des opinions qui semblent conformes aux leurs, c’est un honnête homme, c’est plus, c’est encore irn chrétien.

— Vous voyez, il ne lui manque rien, m’a dit Marie, non sans amertume.

Nous nous sommes regardées tristement. Ce long regard disait bien des choses, il disait ce qui manquait à M. de la Villeormond, pour qu’il pût paraître digne d’épouser Marie: la délicatesse et l’élévation des sentiments, la distinction des idées et des manières, un peu plus d’esprit et aussi un peu plus de cœur.

— Vous comprenez que je ne puis prendre toutdesuite une pareille décision, m’a dit Marie; priez pour moi, et si ce mariage doit rendre la paix à ma sogur, qu’il s’accomplisse.

Je l’ai quittée la mort dans l’âme. En retournant à la Maraudière, nous avons rencontré Stop et son maître. La gaieté toujours un peu grossière de M. de la Villeormond m’a fait mal, je suis restée en arrière ; mais j’entendais sa conversation avec mon père, et je me sentais envahir par une grande tristesse. Un mariage peut-il être heureux avec

une telle disproportion morale entre les gens î Tous les défauts de M. de la Villeormond me revenaient en mémoire. S’il était seulement inférieur comme esprit et comme manières è sa femme, cette dernière pourrait réformer, adoucir, changer. Mais non, c’est une nature commune, solidement plantée dans la conscience de sa propre importance. C’est aussi une nature égoïste, il n’a jamaisdevantmoi prononcé un mot qui parût l’expression d’un regret pour les parents qu’il a perdus, d’un souvenir pour les amis dont il vit séparé. Son affection pour sa tante est plutôt une habitude qu’un sentiment, et la façon dont il parle d'elle le prouve surabondamment. Chez lui et autour de lui, tout se rapporte à lui. Marie no changera pas cela et elle en souffrira cruellement. Quand je pense à ce mariage, il me semble que je fais un mauvais rêve.

M. de la Villeormond sort d’ici. Il y a dans son air je no sais quelle recrudescence de contentement qui me fait trembler. Car je ne puis pas me figurer Marie des Landiers heureuse avec un homme de cette espèce. Je l’étudie, je le tourne, je le retourne, je ne me heurte qu’àdes vulgarités. Il a été mal élevé, c’est vrai; il a été livré à une société qui n’était pas celle dans laquelle il devait vivre mais il s’y est trouvé à l'aise, comme chez lui ; il a les instincts peu délicats, les sentiments peu élevés. Autrefois, ce genre d’hommes pouvait avoir une certaine valeur dans les rangs d’une certaine société. On se battait bien à la guerre, on

cultivait honorablement les champs paternels. Mais je 11e vois pas que M. de la Villeormond ait gardé intactes ces vertus d’un autre siècle. Il vise même à l’homme moderne. Il lit... tous les mauvais romans qui paraissent, il aimel’argent, et il répète sans intention positivement mauvaise, mais très-sottement, tous les mensonges qui se fabriquent de nos jours sur les questions religieuses. S'il perdait le respect traditionnel de ses pères pour les grandes causes, que lui resterait-il cependant? Rien.

Mon Dieul je voudrais concevoir une meilleure opinion de lui. Je voudrais découvrir en lui une corde muette que le doigt de Marie pût un jour faire vibrer. Je n’en trouve pas. Marie est trop distinguée pour lui. L’infériorité morale de son mari sera pour elle une source d’intimes souffrances. Elle a heureusement une foi vive et ferme. Fans religion, ces souffrances se supportent mal ; mais avec la foi tout se supporte, et son ancre de salut seralà. Je me dis toutes ces choses, je me reproche parfois l’exagération de ses propres craintes, et cependant, jugeant de Marie par moi-même, je me dis que je ne serais pas heureuse avec

M. delà Villeormond et sa tante. Ces préoccupations intimes dont je ne puis fuite part à mon père, qui n’est dans aucune confidence, jettent mes idées sur une pente assez dangereuse pour mon repos. Qu’ai -je, en effet, à démêler avec les grandes questions de destinée, de mariage, d’avenir? Ma mission ici-bas m’a été, pour ainsi dire, providentiellement tracée. Je dois être une fille dévouée, rien de plus. Je n’ttl pas de fortune, je ne vols personne, et les

partis qui pourraient me convenir ne me conviendraient pas. Je dois donc accepter courageusement cette destinéeun peu sévère, et pour cela donner à mon esprit, à mon imagination, à mes pensées, une certaine direction. N’ayant rien à attendre des bonheurs terrestres si mélangés d’amertume, hélas ! je dois regarder plus souvent du côté du ciel. Et c’est pour cela que je fortifie mon esprit par des lectures sérieuses et que j’écarte avec soin les lectures amollissantes ou perfides. Mais ces mesures de prudence sont sans cesse battues en brèche par ceci, par cela. On a beau fermer les yeux, la lumière se montre.

Depuis que je m’apitoie sur le sort réservé à Marie des Landiers, depuis même que j’ai été mise au courant de ce petit drame de famille commencé l’hiver dernier, la folle du logis fait plus d’une excursion dans les régions qui lui ont été interdites par le Jugement et par la Volonté. Aujourd’hui, elle se démenait outre mesure. La vue de M. de la Villeormond l’avaitirritée, et elle ne voulaitrien moins que se lancer à la recherche d’un mari idéal pour Marie des Landiers. Peu à peu, la question devenait personnelle, le bonheur terrestre s’affirmait, les illusions voltigeaient pareilles à des oiseaux prisonniers dans une cage dont on ouvre tout à coup la porte. Je me suis levée précipitamment, j’ai jeté là l’ouvrage de couture, qui, ne m'intéressant pas assez, devenait par là même complice de toutes ces folies et je me suis rendue dans la cuisine. C’était un jour mai gre, Jeannette avait un front chargé de nuages. Elle plongeait dans un panier rempli d’herbes, des mains agitées.

— Comprenez-vous Claude, mademoiselle? s’est-elle écriée ; il m’a dit ce matin : les herbes poussent, Jeannette; quand vous en voudrez, vous n’aurez qu’à parler. Me voilà enchantée, monsieur n’aime rien tant que la soupe aux herbes, je cours lui demander la permission d’en faire couper, et Claude m’apporte ceci : des feuilles à peine longues, pied et tout, comme mon petit doigt. Je n’aurai jamais le temps de les éplucher pour ce soir.

J’ai immédiatement proposé mes services, ce qui a remis Jeannette de très-bonne humeur. J’ai pris le panier et je suis allée m’asseoir tout près de la fenêtre. Mes doigts ont commencé très-activement leur travail, et puis les pensées un instant mises en fuite sont revenues, elles ont fini par sortir enfouie d’entre ces petites feuilles vertes, absolument comme sortaient de la caisse enchantée de la princesse Gracieuse ces légions de petits personnages qu’elle n’avait plus le pouvoir d'y faire rentrer. C’est encore Jeannette qui est venue à mon secours.

— Du train dont vous allez, cela ne sera jamais prêt, m’a-t-elle dit tout-à-coup ; dans une minute je vais vous aider.

Elle est venue, et sa langue a continué d’aller aussi vite que ses doigts. Cette brave fille a l’esprit sensé, le jugement droit ; elle n’est ni médisante, ni grossière. Sa conversation a je ne sais quel sel, peu attique, je le sais, mais qui, cependant, ne manque point d’une certaine saveur. Je me suis involontairement intéressée à ce qu’elle disait,

et la caisse enchantée s'est trouvée refermée tout naturellement.

Mon père a reçu ce matin une nouvelle lettre de ma cousine Zoé, Depuis son départ de notre maison, c’est la seconde fois qu’elle nous donne signe de vie. Les rhumatismes dont elle souffre souvent l’empêchent d’écrire, ditelle. Ses idées de villégiature lui ont passé. Elle ne peut concevoir comment nous pouvons continuer à vivre à la campagne, elle nous plaint sincèrement et nous demande gravement quand nous aurons fini de bouder le monde. Elle se plaint aussi, et très-amèrement. Elle met tous les signes de vieillesse dont elle souffre sur le compte de sa mauvaise santé et de la rigueur de la saison. Sa vue s’affaiblit, ses douleurs augmentent et elle ne sait pas d’où vient cela. Elle a pourtant renoncé aux robes basses l’hiver dernier, par prudence. Le mot convenance eût mieux valu. Elle a aussi perdu sa petite chienne, cette jolie Finette qui lui tenait si fidèle compagnie. Enfin les malheurs l’accablent tous à la fois. Mon père m’a chargée de lui répondre. Je ne savais que lui dire. Je me sens trop vieille pour elle désormais. Dieu merci, je ne vieillirai pas ainsi. Quand mes cheveux blanchiront, ils ne blanchiront pas sur une tête frivole. La vue des vieilles femmes futiles et coquettes produit sur les femmes jeunes l’effet que devait produire sur les jeunes Spartiates la vue des ilotes dans l’ivresse.

MH® de laVilleormondet sœurSaint-Marcien sont à couteaux tirés. Ma vive voisine ne peut se décider à ne pas s’occuper des affaires qui ne la regardent pas. Elle a fait cadeau à l’église d’un très-bel ornement, mais cela lui donne des prétextes de s’immiscer dans le gouvernement de la sacristie, et comme elle a le sentiment critique trèsdéveloppé, elle ne laisse plus vivre en paix la pauvre sœur qui se donne tant de mal pour que tout soit bien. Notre curé ne dit rien encore; mais ces petites querelles commencent à l’agacer, et je m’attends un de ces jours à voir exiler MHo delà Villeormond des lieux où elle sème le trouble et la discorde. Son neveu a toujours l’air content qui m’inquiète si fort, il parle de faire remeubler la Villeormond. Sa demande aurait-elle été agréée? Chaque fois que je reçois une lettre de Marie, ma main tremble.

Mon père, malgré le temps, est allé à Saint-Clément aujourd’hui. Je ne suis pas habituée à voir sa place vide auprès du feu, et, ne pouvant sortir moi-même, j’ai écrit. J’ai écrit à Marie, à Laure, à Arthur. Mes lettres, je le sens, doivent leur paraître bien dénuées d’un certain intérêt. Ce sont les lettres d’une recluse. Mais il y a en nous un monde d’idées et de sentiments, et c’est dans cette source vive qu’on trempe sa plume quand on écrit à des personnes intimes. Maintenant, j’attends mon père en remuant les tisons et n’ayant d’autre compagnie que celle de notre vieux chat. Quand il lève sur moi ses grandes pru-

nelles vertes, je pense qu’il me serait beaucoup plus agréable d’être regardée par des yeux autres que ceux-là. Que n’ai-je devantmoi le regard brillant d’Arthur, le regard sympathique de Laure, le beau regard bleu de Marie ! Le cœur ne sait pas se passer de ce qu’il aime, il erre toujours de côté et d’autre quand la solitude se fait trop autour de lui.

J’ai surmonté ma répugnance et j’ai repris l’ouvrage qui me permet de faire une étude détaillée des prétendus grands hommes de la Révolution. J’ai voulu les passer tous en revue, et mes opinions se sont alfermies. La plupart ne sont que des misérables formés dans la boue qui était remontée à la surface de la société. C’est une cohorte farouche d’ennemis intimes , se faisant successivement guillotiner au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. Ils ont surgi un peu partout, audacieux, atroces. Il y a cependant entre ces hommes venus des quatre points de la France des traits généraux qui les font se ressembler. Ils ont presque tous commencé par l’inconduite, la révolte, la honte, le scandale. Leur langage est aussi le même, grossier, trivial, cynique. A la tribune retentissent les mots sonores, les tirades déclamatoires. Hors de là une crudité de langage qui les rabaisse sous le même niveau. Cet écrivain, qui ne peut être suspecté puisqu’il les excuse, met dans la bouche de ses héros des phrases dégoûtantes qui les plongent dans la fange d’où ils sont sortis. Enfin, presque tous encore, après avoir épuisé toutes les res- .

sources de leur puissance éphémère, ont voulu mettre fin à leur vie, quand elle a glissé d’entre leurs mains engluées de sang. Ces grands hommes n’ont pas eu le courage qu’ont montré leurs victimes. Victimes à leur tour, ils ont essayé du suicide. C’est trop. Je ferme ce livre. L’auteur, en terminant déclare gravement que ces catastrophes sociales ont tiré de l’obscurité une foule d’hommes de génie inconnus de la multitude et d’eux-mêmes. « Que fussent devenus sans ces vingt-six années de révolution, s’écrie-t-il emphatiquement, Mirabeau, La Fayette, Dumouriez. .. » et il ose ajouter : « Danton , Desmoulins , Marat et Robespierre! »

Quel malheur, en effet, c’eût été pour l’humanité de n’avoir pas senti sur sa gorge la main de ces bourreaux ! Quel deuil pour l’histoire si elle n’avait pas eu à enregistrer ces noms odieux, Danton, Marat, Robespierre! On leur doit tant. Ils ont courbé la France sous le couperet d’une guillotine; ils ont fauché des hommes pour le seul plaisir de satisfaire leur vanité homicide et des passions plus immondes..,.. Laissez ces hommes dormir en paix, s’ils le peuvent, dans leurs tombes sanglantes : c’est insulter la France et l’humanité tout entière que d'oser demander ce que serait devenue la France sans Marat.

Peux fleurs, sont écloses sur- nqtre cheminée, et ifâfe yeux en sont tout répuis .. ^q,us; ^ dg,

l'hiyer. et nausaanons a parer- w*ire. cwhal. La. stfiawrdc.

la délivrance approche. Le froid est moins vif, les nuages sont moins lourds. Mon père trouve le moyen d’aller au presbytère de temps en temps, et je l’accompagne souvent. Notre curé est tout souffreteux, ce qui ne l’empêche pas de continuer à être très-dur pour lui-même. Il a un système de médication tout particulier. Ne se plaindre jamais et vaquer à ses occupations jusqu’au moment où la maladie . le terrasse et le jette sur son lit. Il remplit donc avec la même exactitude les devoirs de son saint ministère. On entendait à peine sa voix dimanche dernier pendant les offices; il a chanté quand même, et à l’issue des vêpres il est parti sous une pluie battante pour aller visiter un malade qui le demandait.

Oh ! consternation, Marthe est morte, morte à vingt ans sous ce ciel du Midi où elle était allée chercher la santé. On la croyait guérie, sauvée ; mais la Mort ne se déroute pas ainsi. Une fois qu’elle a choisi sa proie, elle l’attire, elle la suit, elle s’attache à ses pas, et quand la pauvre victime a l’air de se reprendre à vivre, quand l’espoir est presque revenu au cœur de ceux qui l’aiment, elle l’étouffe. Cette Mort cruelle avait bien choisi cette fois. Une longue vie semblait promise à cette jeune fille. Elle était grande, forte, belle. En la voyant on pensait : « Elle en reviendra,

elle doit en revenir, ce n’est pas là une poitrinaire. » Hélas!

je la vois encore la semaine qui avait précédé son départ. Son grand œil gris au regard profond et velouté avait une indicible expression de tristesse, sous son épaisse cheve-

lare noire, ses larges tempes se creusaient d’amaigrissement , son sourire faisait mal à voir : car elle souriait encore, elle souriait souvent. L’espérance est vivace dans les cœurs de vingt ans, et elle vivait si heureuse entre cette tante qui l’avait élevée avec tant d’amour et ce frère dévoué qui l’aimait de tout son cœur! Elle est' mortel Faut-il la pleurer ? Au fond, et l’œil de l’âme ouvert sur les choses visibles de cette vie et sur les promesses de la mystérieuse éternité, est-il regrettable de voir la Mort se présenter au seuil de la jeunesse? Q,ue donne la vie en définitive, et surtout que dure-t-elle î

La famille des Landiers est plongée dans le chagrin. Hermine, qui était l’amie intime de Marthe, est assez sérieusement malade. Ses souffrances morales augmentent ses souffrances physiques et aggravent beaucoup son état. Mon cœur est près de ma pauvre Marie, et je lui écris tous les deux jours pour la soutenir un peu dans son épreuve. Tant que l’état d’Hermine l’inquiétera, je ne dois pas m’attendre à recevoir de lettre d’elle. Tous les matins, à l’heure où le facteur paraît au bout de l’avenue, quand il y a des lettres, j’ai une fièvre d’impatience. Il ne m’a encore rien apporté ce matin.

Hermine est hors de danger ; mais sa tristesse ne diminue pas, elle est inconsolable de la mort de Marthe. « Je voudrais que Georges la vît maintenant, m’a écrit géné-

lo.

reuseraent Marie ; il ne serait pas insensible à sa profonde douleur, il reconnaîtrait avec quelle force elle sait aimer malgré sa froideur apparente, et il lui rendrait peut-être , cette affection qu’il lui a si capricieusement, si injustement ôtée. » Ce qui me console en tout ceci, c’est qu’il n’est plus du tout question de mon voisin de la Villeormond.

Georges arrive dans deux jours chez sa tante des Landiers. Que va-t-il se passer? La généreuse espérance de Marie se réalisera-t-elle ? Telle est la question que je m’adresse vingt fois par jour. Du moins, si elle éprouve une peine secrète de cœur, elle ne sera plus obligée de se marier par dévouement, au premier venu.

Je viens de jouer le rôle de pacificateur entre deux puissances rivales. Grâce à mon intervention, sœur Marcien et M 11 ® de la Villeormond ont adjuré leur rivalité et se sont embrassées en signe de réconciliation éternelle. Depuis quelque temps, la position se tendait, une catastrophe était inévitable. Quand elles se rencontraient, l’une disait blanc quand l’autre disait noir. Le recteur est arrivé un jour nu beau milieu d’une querelle. De son air le plus grave, il a interdit la sacristie à sa paroissienne révoltée. MH® de la Villeormond a quitté le bourg dans une exaspération impossible à décrire. « Elle ne marchait pas, m’a dit le curé, elle volait, la fureur lui donnait des ailes. Je ne me préoccupe pas trop de ce mécontentement, a-t-il ajouté ; Céleste de la Villeormond a l’imagination vive, mais son

cœur est bon. Elle reconnaîtra elle-même que je ne pouvais tolérer plus longtemps ses manies usurpatrices. Pouvaisje récompenser ainsi cette bonne sœur qui prend souvent sur son sommeil pour raccommoder le linge de l’église, et qui fait certainement de son mieux? »

Nous avons un peu plaisanté là-dessus et je suis revenue à la Maraudière en pensant à toute autre chose. Je n’étais pas bien installée à ma place ordinaire, que Jeannette a introduit sœur Marcien. Sa figure, ordinairement si calme, était toute bouleversée. Elle m’a immédiatement raconté ce qui s’était passé, et elle a terminé son récit par une sorte de confession. Elle était au désespoir d’avoir manqué à la charité envers MUo de la Villeormond, elle se reprochait d’avoir joui un instant de son expulsion, elle craignait de l’avoir scandalisée par son amour-propre et son opiniâtreté, et elle venait me demander de me charger de porter à la Villeormond ses très-humbles excuses. L’humilité de la sainte fille m’a touchée et j’allais accepter déporter chez mon irascible voisine la symbolique branche d’olivier, quand elle a paru en personne dans le salon. A la vue de sœur Marcien, elle s’est brusquement arrêtée. Un nouveau conflit était imminent; mais je commence à con-

naître le caractère de MU* de la, Villeormond. Je me suis élancée au-devant d’elle et je lui ai dit à demi-voix : « Sœur Marcien est venue me demander de l’accompagner chez vous, je vous en prie, ne l’accablez pas. » Cette phrase a subitement calmé le courroux orgueilleux de la vieille de* moiselle. Elle a répondu par un salut cérémonieux au

3alut conciliant que lui adressait sœur Marcien, et elle s’est assise vis-à-vis d’elle.

— Ma sœur, me permettez-vous de remplir auprès de MUe de la Villeormond le message dont vous m’avez chargée? ai-je demandé à sœur Marcien.

Elle a incliné la tête en signe d'assentiment, et J'ai redit le plus éloquemment possible les regrets qu’elle éprouvait de ce qui s’était passé. J’ai ajouté quelque chose de mon crû, et je n’ai pas été médiocrement étonnée de voir ma voisine fondre en larmes. Sœur Marcien s’est rapprochée d’elle, et elles ont échangé les plus obligeantes paroles. L'arrêt porté par le curé avait blessé M**® de la Villeormond au cœur; elle avouait naïvement que, s’étant toujours occupée des choses matérielles de l’église, elle ne comprenait pas qu’on n’accueillît pas bien ses services, et que cette expulsion était la chose la plus déshonorante qu’elle eût jamais subie. Sœur Marcien s’abaissait dans la poussière, protestaitqu’elle avaittoujours reconnu à MU«de la Villeormond un goût supérieur au sien et se reconnais-

sait coupable d’orgueil. Peu à peu ma voisine s’est calmée : .elle a parlé une heure sur oe sujet si intéressant et elle a fini par accorder à sœur Marcien un pardon plein et entier. Comme elle a des yeux delynx, elle a même accepté de se charger de la lingerie fine de l’église. Sœur Marcien a fait avec à-propos cette petite concession, et elle est partie enchantée du rétablissement de la paix. MH* de la Villeormond est restée avec moi une partie de la soirée. Je ne la reconnaissais plus. Cette scène l’avait disposée à l’atten-

Crissement, aux confidences. Elle m’a raconté sa vie passée tout entière entre les murs lézardés d’une vieille gentilhommière. Une succession d’héritages est venue donner à sa vieillesse l’aisance qui avait parfaitement manqué à sa jeunesse. Ce qu’elle disait m’intéressait vivement ; c’était une destinée que je lisais comme à livre ouvert. Jamais vie ne s’est passée plus complètement à l’ombre. Extérieurement elle n’a rien vu , mais intérieurement elle a tout senti. Aussi rien maintenant ne m’est plus facile que de m’expliquer son caractère, ses manies. Il y a en elle un rayon de vivacité, une surabondance de force qu’elle emploie comme elle peut. Laide et peu spirituelle, elle a été dédaignée; pauvre, elle a été délaissée, et c’était en vain qu’elle s’agitait , qu'elle se démenait , elle ne trouvait nulle part l’emploi de ses capacités, nul ne faisait attention à elle.

Elle s’est levée en entendant mon père rentrer.

— Allons, m’a-t-ellc dit en rajustant son châle, je puis dire que je me suis joliment déchargé le cœur. En voilà pour longtemps. Il ne faut pas prendre les gens à la mine, je vous trouvais sérieuse et même fière, et pourtant vous avez eu la bonté d’écouter tout au long mes narrées. Bonsoir, venez demain à la Villeormond, je vous donnerai ma recette pour faire de la choucroute, je ne l’ai encore communiquée à personne pur ici et elle m’est venue tout droit de Strasbourg.

Elle ne pouvait me donner une plus grande preuve d’amitié. Sa choucroute a une réputation départementale, et

chacun sait avec quelle opiniâtreté elle refuse d’en faire connaître la recette. J'ai annoncé à mon père cette bonne nouvelle, il s’en est montré très-satisfait. Dans sa jeunesse il a habité quelque temps l’Allemagne , et il en a conservé un goût très-prononcé pour la bière et pour la choucroute.

Hippolyte Flandrin est mort. En sa personne, dit éminemment un écrivain, l’Eglise a perdu un vrai chrétien, la France un homme de bien, l’art un maître. Il est beau de mériter ce triple éloge.

Je le dis avec sincérité, j’ai perdu mon temps pendant que j’habitais Paris. J’ai donné à la flânerie frivole des heures qu’il m’eût été facile de mieux employer, mais, Dieu merci, j’ai vu et admiré quelques œuvres du grand artiste dont on déplore |la perte. J’ai suivi sur la frise de Saint- Vincent de Paul cette majestueuse procession qui se dirige vers le Christ, j’ai lu page à page sur les murailles de Saint- Germain-des-Prés l’Ancien et le Nouveau-Testament écrits avec son puissant pinceau, je me suis arrêtée longtemps au Louvre devant le portrait de Napoléon III, un chef-d’œuvre!

Ma cousine Zoé me fait un cadeau. Ses yeux affaiblis par l’âge sont condamnés à un repos complet, et elle m’a envoyé un ballot de livres. « Les caractères sont trop fins, m’écrit-elle, je n’ai jamais pu lire avec plaisir une pareille impression et j’ai pensé que, dans ta vie d’ermite, ces li-.

vres seraient un passe-temps pour' toi. ♦ 'Son envoi me forme une sorte de collection de romans. Il y en a de toute couleur, de tout format, de tout auteur. J’ai mis de côté les auteurs sûrs, ceux que je peux me permettre, et je me „ suis promis de ne pas ouvrir les autres. La lecture d’un jmauvais livre est une chose tellement malsaine que je me la suis complètement défendue. Le danger serait peut-être moindre maintenant. Ma raison est plus formée, mon goût plus sûr, mais il faut avouer que cette parole du P. Lacordaire en ce qui concerne les lectures mauvaises, devient une sorte de règle de conduite. Le poison, dit-il, est toujours un poison.

Les gens qui mènent une vie affairée ou frivole sont ceux qui trouvent le plus de temps à donner à ces lectures légères, mais combien elles sont plus dangereuses pour les personnes qui vivent beaucoup avec elles-mêmes. Rien ne vient me distraire des impressions que produit sur mon esprit la lecture d’un livre, quel qu’il soit. Si l’auteur a du talent, s’il a su communiquer la vie à ses personnages, ils m’entourent, je les entends, je les vois. Il faut donc que ces êtres imaginaires me composent une agréable société et non pas une dangereuse compagnie. Si les écrivains se rendaient bien compte de la puissance dont ils disposent, ne craindraient-ils pas davantage de semer, ainsi qu’ils le font, le trouble dans les imaginations et dans les cœurs? Jejnc comprends pas qu’un homme ne s’occupe pas davantage de la responsabilité morale de son œuvre, et c’est acheter bien cher un succès que de le payer au prix de la tranquil-

lité de la conscience, ôr la conscience, c’est une voix qu’on peut faire taire momentanément, muis qui parle toujours ù son heure.

J’ai en6n reçu une lettre de Marie. La santé est revenue à Hermine, mais non point la gaieté. C’est un changement complet de caractère. Elle n’est pas positivement triste, son visage est serein, mais toujours grave. Georges a paru très- impressionné à sa vue. Il avait à lui reporter les dernières paroles de Marthe qui a pensé à elle à l’heure suprême. Hermine n’a pas pleuré, elle a seulement levé les yeux au ciel en soupirant profondément. A chacune des visites qu’il leur a faites, Georges s’est uniquement occupé d’elle. Elle l’accueille amicalement, mais avec la plus grande réserve.

— Je crois, cependant, que si je disparaissais maintenant, tout irait bien, me dit Marie. Ma présence, je le sens, gêne Georges, et nous éprouvons un malaise mutuel. Ma sœur va peut-être ressaisir le bonheur que j’ai été sut le point de lui enlever bien involontairement; je vais faire tout ce que je pourrai pour qu’elle le garde. Invitez-mol donc à aller passer quelques jours à la Maraudière, j’ai une occasion dans la semaine prochaine. J’obtiendrai de maman une acceptation, et quand je reviendrai, je vous annoncerai le mariage d’Hermine. Ce ne sera point sans un petit serrement de cœur, mais j’ai tant souffert de ce qui s’est passé, que mon sacrifice est fait à l’avance.

J’ai oouru à la recherche de mon père et je lui ai de-

mandé d’écrire à M»*® des Landiers. J’étais un peu indisposée ces temps derniers, et je lui ai dit que la présence de Marie, pendant quelques jours, me remettrait tout à fait. Il s’est empressé de se rendre à ma prière, et j’attends Marie avec la plus vive impatience.

Exister, cîest combattre. Dans ces trois mots, que de vérites ! Il faut donc combattre toujours et sans relâche. Aujourd’hui, je ne suis pas contente de moi, j'ai très-mal combattu ou plutôt je me suis laissé vaincre. Mon mauvais moi m’a dominée. Je me suis terriblement exposée, il faut le dire. O l’imprudence 1 Perdre par une imprudence ce calme intérieur que rien ne peut remplacer, quelle folie ! J’avais éprouvé une déception : M. Georges faisant une absence, Marie a retardé son départ, c'est pendant qu’il sera là qu’ellé ne veut pas y être. Donc, j’attendais Marie et c’est une lettre qui m’est arrivée. Ma contrariété a été si vive, que j’ai abandonné mon travail. Je suis restée une bonne heure distraite, ennuyée. Finalement, je suis allée chercher un livre dans la bibliothèque. Je ne sais quoi me poussait, j’ai pris un des livres que je m’étais défendus. Cette lecture a chassé l’ennui, mais qu’a-t-elle mis à la place! Rien de bon, hélas ! Je suis obsédée par le souvenir de ces scènes violentes, ces paroles passionnées retentissent à mes oreilles. J’ai dévoré ce livre écrit en caractères de feu et ce livre me dévore. Je suis un peu remise cependant ' tout à l’heure, j’essayais de chasser tout ce monde fantas-

tique de mon imagination en écrivant à Laure. La nuit venait, j’ai allumé une bougie. J’ai entendu soudain un bruit qui a arrêté ma plume. Sur ma page commencée, une pauvre mouche se tordait dans d'affreuses convulsions, je n’aurais jamais cru qu’une mouche pût autant souffrir. Elle s’agitait tellement, que j’ai été quelque temps à découvrir quelle était la cause de ses souffrances. Cette cause m’est enfin apparue. Le pauvre insecte n’avait plus d’ailes, il venait de les brûler à ma bougie, en tournoyant imprudemment autour de la flamme qui l’attirait. La leçon était d’un à-propos saisissant. J’ai pris la pauvre martyre que je ne pouvais soulager, je l’ai éloignée de moi, mais j’ai entendu longtemps ses tressaillements douloureux, ses bonds désespérés ; elle a payé de sa vie son imprudence. Dieu merci, la mienne n’a eu pour résultat qu’un moment de trouble, mais la mouche ignorait sans doute le sort cruel qui l’attendait, et je savais, moi, qu’en touchant à un livre signé de ce nom, j’allais me faire une blessure peutêtre mortelle à l’âme.

Je reviens de Saint-Clément, le cœur content, la conscience légère. Combien je plains ceux qui ne peuvent, comme nous autres catholiques, se décharger du poids de leurs fautes aux pieds d’un représentant de Jésus-Christ! combien je plains les âmes sur lesquelles ne coulent jamais ces eaux rafraîchissantes qui jaillissent d’une source divine 1

Marie des Landiers est ici, c’est une Véritable doublure de moi-même, elle habite ma chambre et elle me suit partout, même à la cuisine. Que cette vie intime est douce ! Elle est partie de chez sa mère le jour même de l’arrivée de Georges, elle ne l’a pas vu. Tous ce? hasards prétendus n’étaient que le résultat de plans combinés à l’avance par Marie. Elle est intimement persuadée que tous les anciens projets vont être renoués. Rien, heureusement, n’avait été officiellement brisé. Elle dit heureusement, la généreuse fille ! Je lis trop bien dans son cœur, cependant, pour ne pas voir que je ne m’étais pas trompée et que son cousin eût été l’homme de son choix. « Et ÎVI. delaVilleormond? « lui ai-je dit. Elle a secoué la tête. « J'espère bien n’avoir plus à recourir à ce moyen extrême, a-t-elle répondu en riant. La réponse lui sera donnée dans quinze jours; mais j’ai bien recommandé à maman de confier à Georges ce projet de mariage, sans lui dire ce que j’ai décidé. Il me croira à moitié promise à un autre, cela le ramènera tout à fait à ses premiers sentiments. » Elle sourit en disant cela, mais il y a des larmes au fond de ses yeux. La délicatesse de sentiments et la force d’âme qu’elle montre en cette circonstance me la feraient bien aimer, si je ne l’aimais déjà de toute mon âj»e.

A peine M. de la Villeormond a-t-il su la présence de sa cousine à la Maraudière, qu’il est accouru. Il était superbe, redingote noire, gilet jaune, chapeau desoie, souliers vernis. lia voulu être aimable, il a été assommant, Son jar-

gon amusait beaucoup Marie, qui n’a plus la crainte de l’épouser. Elle s’est montrée gaie, animée, et il est parti plein de confiance dans la réussite de ses projets. « Ce pauvre garçon 1 m’a dit Marie, j’espère ne pas lui avoir paru trop attachante! Je l’aime assez comme cousin, dans ses bois s’entend ; mais c’eût été un bien grand héroïsme de l’accepter pour mari !» Elle a été beaucoup moins expansive avec MH® de la Villeormond, qui est venue le jour même, et elle a fait certaines allusions très-claires à la réponse prochaine de sa mère. J’avais l’air de ne pas comprendre ; mais j’ai très-bien deviné qu’elle essayait de préparer la tante à la déception qui attend le neveu.

Nous pouvons enfin sortir, l’air s’adoucit, les chemins sèchent. Nous sommes allées aujourd’hui aux Landiers. Marie était pensive, elle attend une lettre de sa mère, et cette lettre sans doute renfermera une de ces nouvelles étranges qui font à la fois sourire et pleurer. Nous trompons notre impatience de notre mieux. Nous allons le matin au bourg, et cette promenade faite à ces heures délicieuses du matin pendant lesquelles se révèle la présence du printemps, est véritablement charmante. Mon père nous accompagne ici ou là l’après-midi ; nous travaillons le soir ; et après souper nous faisons une partie de dames. « Comme je vivrais heureuse et tranquille ici, me dit souvent Marie, si ces importantes questions de destinée ne se traitaient pas en ce moment dans ma famille I *

Elle a de longs moments de distraction, elle aime quelquefois à sortir seule, elle garde le silence pendant de9 heures entières. En cela, elle ne fait qu’user des droits de l’intimité, et pourtant elle a une façon tendre et charmante de s’excuser auprès do moi. Je respecte toujours son silence, elle l’interrompt souvent elle-même tout à coup, en venant m’embrasser et en médisant les plus affectueuses choses du monde. Hermine est très-bonne, elle a de grandes qualités ; mais M. Georges aurait pu mieux choisir.

Mme des Landiers a écrit. « Georges a demandé Hermine en mariage. Le chagrin qu’Hermine éprouve de la mort de Marthe l’a singulièrement touché, dit-elle; mais, je dois te le faire savoir, il ne s’est prononcé que le lendemain du jour où, suivant ton désir, je lui ai dit que tu pensais à épouser Louis de la Villeormond. Hermine est moins émue et paraît moins heureuse que je ne l’aurais pensé. »

En lisant cette lettre, Marie est devenue très-pâle, et puis elle s’est jetée à mon cou en (fondant en larmes. Nous n’avons prononcé aucune parole. Elle s’est essuyé les yeux et s’est dirigée vers ma table à écrire. Je l’ai laissée seule. Quand je suis venue la rejoindre, je l’ai trouvée à genoux. Elle s’est relevée et s’est avancée au-devant de moi d’un air parfaitement calme.

— Pouvez-vous faire porter cette lettre à Saint-Clément, a-t-elle dit. Je leur ai écrit à tous les trois.

— A lui aussi 1

— A lui certainement; désormais ce n’est pins qu’un

frère pour moi, et j’ai tenu à lui exprimer bien cordialement mes nouveaux sentiments.

Et elle a ajouté en portant la main à ses yeux:

— Je me sens les yeux rouges, je ne voudrais pas paraîtreainsi devant votre père. Si'nous allions jeternous-mêmes ma lettre à la poste. Un peu d’exercice me fera du bien. '■

Nous sommes parties ; je n’oublierai jamais cette promenade dans laquelle elle m’a laissé lire au fond même de son cœur à la fois si tendre et si fort.

Marie a été rappelée, et mon père est parti ce matin avec elle. La pensée de mon amie me poursuit partout. Je me représente son arrivée. Je la vois, la joie sur le visage et le deuil dans le coeur. Cette affection, qu’elle n’avait pas cherchée, avaitcependant touché les fibres les plus sympathiques de son être. Je m’adresse une foule de questions. La vue de Marie ne réveillera-t-elle aucun regret chez son ousin, aucune défiance chez Hermine? «Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas, » a dit Pascal. Voilà

où il faut chercher l’explication des évolutions de senti-

ment chez ce jeune homme. Si je n’aimais pas tant Marie, je comprendrais peut-être que l’affection profonde d’Hermine pour la sœur qu’il pleure ait pu le ramener à son premier sentiment ; mais je reste convaincue que sa détermination n’est due qu’à la pensée que Marie est perdue pour lui. L’homme met de l’orgueil jusque dans ses sentimentr les plus intimes. Se voir préférer un la Villeormond l’a

HISTOIBE INTIME

blessé au vif, et devant cette marque suprême de l’indifférence de Marie il a fait le pas décisif. Cela distrait mon impatience, d’entasser sur ce papier supposition sur supposition.

— Qui sait! nous nous sommes tous trompés peutêtre, m’a dit Marie. Je vais essayer de me le persuader.

Ah! je voudrais bien, ces jours-ci, posséder l’étui merveilleux des contes arabes dans lequel se trouvait cette glace magique reflétant, par la seule émission de la volonté, les scènes les plus lointaines. A la Maraudière, j’ai si peu occasion de me montrer curieuse que je me croyais à peu près guérie de toute curiosité; mais non, je suis bien, hélas I une fille d’Eve, et j’ai pris l’assoupissement de ce défaut pour sa mort parfaite.

Mon père est revenu. Il n’a rien vu, rien deviné. Marie a été d’une gaieté folle dans sa famille, Georges était trèsattentifpour Hermine qui était un peu souffrante, mais qui paraissait heureuse dans sa gravité : « Car elle est devenue toute grave, m’a-t-il dit. Entre Marie et Anne elle a tout à fait l’air d’une sœur aînée. » Je vois que toutestfini, que le vieux refrain a raison, et qu’on en revient toujours à 1 ses premières amours.

Je reçois une singulière lettre de Marie. Ce n’est pas une lettre, c’est un billet écrit à la hâte pour me demandr d’aller trouver le curé de Saint-Clément et de le prier de ré-

pondre sur le champ à la lettre que Mme des Landiers vient de lui écrire. J'ai couru au presbytère. Le curé est absent, il travaille à une retraite, dans une paroisse voisine. On m’a montré une lettre dont l’adresse était, en effet, écrite par M m8 desLandiersetqui étaitau presbytèredepuiscinqjours. Elle portait cependant le mot pressé écrit en grosses lettres. J’ai prissur moi de la lui envoyer par un exprès. Maintenant j’attends des nouvelles avec une impatience bien naturelle.

Marie me parle de choses imprévues qui se produisent et qui les bouleversent. « Tout est remis en question , me dit-elle. Je vous écrirai quand je le pourrai et quand l’ordre se sera fait dans ma pauvre cervelle. Je ne puis rien dire encore, mais attendez-vous à quelque chose d’inouï, et priez beaucoup pour nous. »

Notre curé est revenu et je suis allée le voir, espérant obtenir quelques éclaircissements. Je n’ai rien su. 11 m’a seulement remerciée de lui avoir fait envoyer la lettre tout à fait confidentielle que lui écrivait Mo» des Landiers. Ce mot « confidentielle » a naturellement arrêté toutes mes questions, et je suis revenue à la Maraudière aussi ignorante que j’étais en partie.

Je me suis rencontrée avec MH* de la Villeormond, qui venait me raconter en grand secret la déception éprouvée par son neveu. « Je m’étais figurée que Louis plaisait assez à cette petite Marie, m’at-elle dit, non sans dépit, et lui-même l’avait cru. Nous valons tous les jours (les des Landiers. et Marie ne trouvera peut-être pas vite un

HISTOIKE INTIME

homme aussi rangé avec dix bonnes mille livres de rente. Je l’écoutais se plaindre en essayant de dissimuler ma satisfaction, qui était profonde. Il me semblait que Marie venait d’échapper à un guet-apens.

Mme Degalle est très-souffrante et je suis à Randergast, près d’elle

Si le proverbe : « Pas de nouvelles , bonnes nouvelles, » est vrai, les nouvelles que je recevrai de Marie seront des meilleures , car elle est parfaitement muette à mon endroit. Que ce soit la joie ou la douleur qui cause ce silence, j’aimerais à le voir rompre. Au reste, les inquiétudes que j’éprouve pour la vie de mon excellente amie chassent peu à peu toute autre pensée de mon esprit. Laure est bouleversée par le chagrin. Mme Degalle est pour elle une mère, une sœur, une amie, une de ces personnes qu’on ne remplace pas. Je comprends sa douleur, je la partage; mais je ne vois point les choses en noir comme elle les voit. Mme Degalle est jeune encore, et le médecin n’en désespère pas du tout. Il y a même un mieux aujourd’hui, et je ne suis pas lâchée qu’il se produise avant mon départ, qui est fixé à demain. Au reste, je n’ai jamais vu malade plus résignée. Son affabilité, sa bonté, ne se démentent pas un seul instant. Elle a mis ordre à ses affaires spirituelles et temporelles, elle appelle successivement auprès de son lit de douleur toutes les personnes qu’elle aime, pour s’occuper d’elles. Ce soir, elle me parlait confidentiellement de

mon père, de mon neveu, de moi-même avec un intérêt

dont^j 'étais bien touchée. Elle s’est arrêtée par épuisement, et elle repose pendant que j’écris.

Le soleil s’est levé éclatant aujourd’hui ; mais mon cœur est en deuil. Il porte deux chagrins: le sien et celui de Laure. MrooDegalIe est morte, et le désespoir de ma pauvre amie a, pendant les premières heures, paralysé en quel- ' que sorte ma propre douleur. Son mari l’a emmenée dans sa famille, et je suis revenue pleurer seule à la Maraudière. Cette femme, d’un esprit si distingué et d’un cœur si parfait, était mon amie. Je l’aimais et elle m’aimait. C’était pour moi une joie de la rencontrer, un chagrin de la quitter, et elle est partie pourtoujours. Cette pensée me fait mal, et je ne peux m’y habituer. On s’habitue à toutes les solitudes, excepté à celle du cœur, et elle avait une place de choix dans mon cœur. Cette place est vide, ou plutôt elle ne sera plus remplie que par un inerte souvenir. Je la pleurerai longtemps ; la sympathie, la confiance, l’habitude, nous avaient étroitement liées malgré la différence de nos âges, et bien rares sont les personnes qui méritent d’être aimées ainsi ! Tous les jours les circonstances nous rapprochent de gens que nous n’aurions pas choisis par sympathie, et le hasard nous rend étrangers à ceiyc chez qui nous devinons un rapport de goûts et de sentiments.

J’ai devant les yeux une lettre de Marie des Landiers qui

méfait bondir le cœur ; mais ma joie aurait été autrement complète si je l’avais reçue avant la mort de Mm® Degalle. Toute joie humaine doit-elle donc être précédée ou suivie d’une tristesse.

Je suis encore tout étourdie des étranges et bienheureuses nouvelles que contient cette lettre si ardemment désirée, et je l’ai relue dix fois pour acquérir la certitude que je ne rêvais pas. Marie, ma chère Marie, éprouve un de ces bonheurs qui doivent remplir toute une vie. Elle épousera celui qu’elle aimait en quelque sorte malgré elle, un homme distingué, aimant, fort jusqu’au sacrifice. Car enfin, il avait fait taire son cœur, il allait épouser Hermine. Hermine I il me semble que Marie a pleuré en me parlant d’elle, c’est comme si j’écoutais trembler sa voix. Hermine a choisi la route étroite mais sûre qui mène au ciel, et maintenant je me demande comment je n’ai pas deviné ses projets plus tôt. Un chagrin l’a conduite à Dieu, un grand malheur l’a, pour jamais, enchaînée à lui. Sa vocation, qui était un mystère pour tout le monde, s’est décidée à la mort de Marthe. Le néant de la vie l’a saisie, ditelle, et les derniers liens qui l’attachaient au monde se sont brisés. Elle a pu elle-même mettre sans regrets la main de son fiancé dans la main de Marie. Marie affirme que le bonheur de sa sœur paraît dépasser même le sien. Je la crois sans peine. Le bonheur d’Hermine n’a rien à craindre du temps ni de ses vicissitudes, elle a choisi un époux divin dont la mort elle-même ne la séparera pas.

J’ai annoncé toutes mes nouvelles à notre curé ce matin. Il n’a manifesté aucune surprise. Il connaissait depuis longtemps les pensées d'Hermine au sujet de sa vocation. « J’étais son seul témoin, m’a-t-il dit. Quand elle a déclaré qu’elle désirait que son cousin épousât sa sœur, sa résolution de se faire religieuse étant prise irrévocablement, Mme des Landiers a cru à une générosité exagérée, à une exaltation de sentiments qui ne pouvait être sérieusement écoutée. Elle m’a écrit pour me demander s’il était vrai qu’Hermine m’eût communiqué son projetée se faire religieuse Auxiliatrice du Purgatoire. Ma réponse a été un véritable témoignage. Elle avait arrangé cela avec le bon Dieu, il y avait déjà un certain temps. Je l’ai vue à Saint- Clément soigner des pauvres, et je puis vous assurer que l’ordre touchant et nouveau établi rue de la Barouillère fait là une bonne acquisition. *

Nous avonsbeaucoup parlé vocation, et il a traité cette question si difficile avec une véritable supériorité. Ses réflexions m’ont préoccupée. Notre société avec ses exigences a créé une troisième vocation ou plutôt elle a changé en une règle qui se généralise ce qui n’élait qu’une rare exception. L’amour-propre, le goût des distinctions, les nécessités croissantes du luxe, le dédain des mœurs simples et antiques, ont multiplié les vieilles filles. Il n’est pas de goujat qui ne cherche une femme avec une grosse dot, ou qui ne désire une femme brillante, ou une femme qui lui soit de quelque point supérieure; il n’est pas de jeune fille, si ordinaire qu’elle soit, qui

ne rêve un mari supérieur à son père. Le catholicisme, ce grand guérisseur, est venu, comme toujours, remédier à ce mal. Il a préparé à la vieille fille une sorte d’apostolat séculier qui la sauvegarde de l’égoïsme et des cuisants regrets. Elle se place tout naturellement entre la femme du monde et la religieuse, elle garde la liberté de l’une et se montre à l’occasion dévouée comme l’autre. Elle cherche dans sa famille, parmi ceux qu’elle aime, le vieillard dont sa conversation charme les longs ennuis, l’orphelin qui a besoin d’affection et de direction, l’affligé auquel ses consolations sont nécessaires. Et si, du côté de la famille, tout lui manque, elle a encore, elle a toujours la grande famille chrétienne des pauvres. Là elle peut soulager, instruire, consoler, opérer le bien, mériter la confiance et le respect, semer le bienfait, récolter l’affection. Au fond de toute vie sérieuse, existe-t-il autre chose qui vaille un regret raisonné ? Dans sa vie il y n moins de joies, mais aussi moins de douleurs, moins de soucis surtout.

Si Jeannette pouvait lire ce que j’écris sur le célibat, elle me dresserait tout de bon un autel dans son cœur.

Pendant que je disserte sur le cél ibat, Marie des Landiers v ogue à pleines voiles vers ce vaste port de la vie qui s’appelle le mariage. Elle va y jeter l’ancre, c’est une destinée à jamais fixée. J’ai refusé d'assister aux noces à cause de mon père qui n’est pas bien et que je n’aurais pas voulu

laisser seul en ce moment. Il n’y aura pas de fêles. Ce

mariage se fait entre une mort et une profession religieuse, il aura un caractère de gravité presque triste. Au milieu de son bonheur, Marie ne m’oublie pas. J’ai reçu hier une lettre d’elle pleine des plus affectueuses protestations. Le lendemain de son mariage, elle partira pour l’Allemagne. Visiter les bords du Rhin est devenu une affaire démodé.

I Pour elle ce sera mieux qu’un voyage obligé. Elle me pro-

! met des lettres de descriptions. Je la voudrais partie et...

. revenue.

Le temps est d’une sérénité ravissante. Dans le jardin, le feuillage des arbustes est couvert de gouttelettes de rosée. Après avoir fait briller comme des diamants ces gouttelettes limpides, le soleil les boira.

Je sors souvent. Mon père est mieux et il a repris ses promenades habituelles. Comme lui j’aime de plus en plus le dehors, et j’y cherche mes distractions. La maison est pour moi un atelier, c'est dans le jardin, dans le verger , dans les prairies que se passent mes récréations.

Laure est revenue, et son mari me demande d'aller passer avec elle ces premiers jours pendant lesquels ses souvenirs pénibles vont reprendre une nouvelle force. A Randergast, tout lui rappelle celle qui n’est plus et la tristesse est inquiétante dans l'état de santé où elle se trouve. Je regrette un peu de quitter la Maraudière dans ce beau

mois de mai qui va finir. Après tous ces départs, toutes ces séparations, j’ai eu des semaines d’amère tristesse ; mon isolement me pressurait le cœur. Mais la patience et l’habitude sont les forces latentes qui triomphent de tou- / tes les impressions, et le calme s’était fait. J’aurais voulu m’en pénétrer, m’en saturer ; mais le retour subit de , Laure me ramène à la ville, c’est-à-dire au changement, au bruit.

J’ai repleuré avec Laure l’amie excellente que nous avons perdue et je mets tous mes soins maintenant à ln distraire. Nous nous occupons beaucoup l’esprit. Nous parlons d’art, de littérature. En ce moment elle regrette, en qualité de musicienne, Giacomo Meyerbeer, que la mort a frappé à soixante-treize ans. C’était un grand, un puissant génie musical. Presque tous ses opéras méritent le nom de chefs-d’œuvre et il n’y a pas dans le monde entier une personne instruite qui ignore le nom de Robert le Diable, des Huguenots, du Prophète, les trois grandes œuvres dramatiques qui immortaliseront sa gloire.

J’assiste tous les jours avec Laure aux derniers exercices du mois de Marie. Nous avons choisi la chapelle d’un couvent situé un peu hors ville. J’aime beaucoup cette halte pieuse de la fin de la journée, ce repos religieux du soir. L’âme chrétienne a des tendresses particulières pour la sainte mère du Christ. Elle aime à voir Marie élevée sur un trône de gloire, à regarder sa statue entourée de lu-

mière et de fleurs. A ses pieds se déposent le fardeau intérieur, les douleurs intimes, les tourments de l’âme, les désillusions du cœur, et le soulagement et l’espérance renaissent. Et quelle chose charmante que le retour ! On marche environné de calme et de silence, les yeux sur un ciel pur où ne rayonnent plus les clartés éblouissantes du soleil, mais où pâlissent les douces lueurs de la lune. On trouve bien malheureux ceux qui rêvent de rendre vide de la Divinité ce beau ciel où resplendissent pour l’œil chrétien de divines et bien consolantes espérances.

La ville de Nîmes pleure son poëte. Reboul est mort. C’était un grand poëte, un honnête homme et un fervent chrétien. La célébrité vint le chercher dans une humble boutique de boulanger, et Lamartine lui a assuré de son vivant un droit à l’immortalité en lui dédiant le Génie dans l'obscurifê.

Le Dernier Jour, les Poésies nouvelles, les Traditionnelles, seront ses principaux titres devant la postérité. Il vécut humble, mais honoré, respecté, aimé. Sa ville natale entoure d’honneurs la tombe du poëte-boulanger, et elle raison. Il méritait l’honneur public des funérailles solennelles qui lui ont été faites, et l’oraison funèbre prononcée devant son cercueil frappe singulièrement. Est-ce l’histoire d’un de nos contemporains qui se raconte ainsi î Ce caractère plein de grandeur et de simplicité, cette inébranlable fermeté d’âme et de conviction, cetamour vraidel’obscu-

rite, cette modestie profonde du talent, sont-ils bien de notre temps î

Les exercices du mois de Marie Tiennent de finir par une procession aux flambeaux. Nous avons parcouru les rues et le3 places pavoisées et illuminées. Le recueillement est loin detre général, la foule ça et là est dissipée, bruyante et tumultueuse, il y a trop de mouvement, trop de bruit. Pour les uns c’est un spectacle, pour d’autres une distraction, mais il est consolant de le reconnaître, l’âme a toujours son moment. Dans ces yeux qui se levaient parfois vers le ciel sombre et profond, plus d’un rayon de foi, d’espérance ou de désir passait ; devant cette procession nombreuse qui marchait lentement eu répétant les chants sacrés, plus d’un sourire s’effaçait, plus d’une tête s’inclinait pensive dans l’ombre. Le sentiment religieux s'éveillait forcément et dominait un instant les passions delà terre ; il n’y a pas d’âme qui parfois ne ressente la soif du divin.

Et la puissance de ce sentiment qui lie l’humanité tout entière à Dieu se révélait hautement devant cette foule immense, au fond plus respectueuse et plus attendrie qu’elle ne le paraissait. Je me le disais en la regardant onduler sous mes yeux : dans cette masse vivante, pour un impie il y a cent croyants.

Le bruit des cloches, la vue dee lumières, me tiennent

HISTOIBE INTIME

éveillée, et j’écris ces impressions au murmure décroissant «pii monte vers moi des rues de la ville.

Nos promenades d’été ont recommencé^Sont-ce des promenades? Le mot de flânerie conviendrait mieux à cette marche sans but et sans objet : aller à droite, à gauche, nous arrêter ici, nous asseoir là. J’ai toujours dans ma poche un petit ouvrage facile, et .quand j’ai trouvé, sans le chercher, un endroit ombreux, frais, où je désire rester, je m’assieds là et j’y demeure les doigts occupés, mais la pensée vagabonde. Quand mon père s’aperçoit que j’ai jeté l’ancre pour quelque temps, il retourne à ses affaires. Son verger, ses prairies, ses coteaux boisés, lui donnent de temps en temps une surveillance à exercer sur trois ou quatre ouvriers dirigés par Claude. Le hasard nous fait nous retrouver, à moins que je ne prolonge presque sans le vouloir ma promenade. Notre petite vallée recèle un monde de beautés pittoresques dont je fais, les beaux jours, une étude approfondie. Je ne reste pas toujours dans les étroites limites posées par la propriété, il m’arrive même assez souvent de les franchir. Ma rivière me sert de guide, j’aime à l’accompagner dans son cours capricieux, à remonter le courant ou à le suivre. Je découvre ainsi des paysages qui raviraient un peintre. En ce moment même j’écris contre un grand rocher tapissé de bruyère rose et violette, devant lequel mon ruisseau, en se divisant, se donne de très-grands airs. Il alimente le petit biez d’un

moulin et retombe d’un autre côté et un peu plus bas en cascade. Le bruit de cette cascade est vraiment charmant à entendre, et ce jet de perles et de diamants est presque trop éblouissant à regarder. Une petite fille a conduit sa vache dans l'étroite prairie qui sépare le biez tranquille de la cascade agitée, elle s’est agenouillée dans l’herbe, à quelques pas de moi, et me regarde écrire. Elle est à peindre avec son mauvais jupon à raies éclatantes, sa camisole de laine bleue en lambeaux, sa petite coiffe de toile écrue. Un étroit ruban bleu entoure son cou brun et élégant, une large médaille de cuivre brille sur sa poitrine. C’est une élève de sœur Marcien. Ce qu’il y a de curiosité naïve, de suave ignorance dans les yeux bruns et limpides qu’elle attache sur moi, ne pourrait se rendre qu’avec un pinceau.

Les jours passent vite par ce beau temps, ils ne me pèsent guère. Nous vivons beaucoup en dehors. En fait de lectures nous nous bornons au journal que reçoit mon père. Grâce à cette feuille, nous demeurons au courant do ce qui se passe par le reste du monde. Elle m’a appris, il y a huit jours, qu’aujourd’hui avait lieu à Paris la consécration solennelle de Notre-Dame. Chose étrange ! Il y avait près de sept siècles que Maurice de Sully avait entrepris ce gigantesque travail, que le pape Alexandre III avait béni la première pierre de cet admirable monument, et il n’avait pas encore reçu la consécration solennelle des catholiques. Toutefois, en réfléchissant aux causes de ce

délai, on se l’explique sans peine. Les oeuvres durables et vraiment belles sont lentes à édifier ; chaque siècle apportait à celle-ci son contingent de travail, et quand elle se trouva terminée, survinrent les guerres civiles et les profanations révolutionnaires.

C’est Mgr Dorboy qui a eu l’honneur de consacrer l’antique cathédrale, soigneusement, intelligemment, artistement restaurée. Ma pensée a fait le voyage de Paris aujourd’hui. Le spectacle était imposant et les souvenirs se levaient en foule au fond de toutes les mémoires. Que de choses se sont passées sous ces voûtes majestueuses ! De quels événements cette métropole grandiose n’a-t-elle pas été îe muet témoin ! J’ai remonté le fleuve des siècles, je me suis amusée à regarder dans leur lointain brumeux tous ces personnages historiques qui ont mis le pied sur les dalles sombres de Notre-Dame. Voici Alix de Champagne, la troisième femme deLouis-le-Jeune; voici Raymond, comte de Toulouse, qui vient se faire relever de l’excommunication qu’il a encourue ; voici saint Louis, notre glorieux souverain, qui passe portant la couronne d’épines ; voici Isabeau de Bavière, de détestable mémoire Henri VI d’Angleterre, paradant comme roi de France; Charles VII le Victorieux ; voici la belle et malheureuse reine Marie, Marguerite de Valois, et Henri le Béarnais, qui viendra plus tard chanter le Te Deum de ses victoires ; voici Henriette de France, qui épouse le prince de Galles,

plus tard Charles I er . Les malheureux et les triomphants, les races anciennes et les souverainetés modernes, sont venus s’agenouiller là sur ces dalles plus inébranlables que • des trônes.

Il se passe au dehors mille petites choses intéressantes que nous aimons à nous raconter mon père et moi. Dans une vie monotone comme la nôtre, il n’y a pas d’événements, et fournir un sujet de conversation n’est pas toujours facile. Celui de nous qui a observé quelque chose de nouveau, découvert un changement si petit qu’il soit, entendu une chose intéressante, est très-heureux d’avoir cela à dire à l’autre. Aujourd’hui j’ai moissonné dehors un sujet d’entretien pour ce soir ; j’ai été témoin d’une petite scène qui m’a fait admirer une fois de plus l’admirable instinct des oiseaux à ce moment de l’année où, à la vie libre de l’air, va succéder pour eux la tranquille vie de famille. Dans l’allée sablée du jardin, j’ai vu s’avancer de son pas cauteleux et allongé notre vieux chat noir tacheté de roux. C’est une espèce de chat sauvage qui aime autant les garennes que les greniers, et qui grimpe aux arbres comme un véritable écureuil. Les oiseaux s’envolent toujours à son approche, il leur fait peur, et j’ai souvent ri en voyant letroublequeson arrivée jetait dans la bande hardie des pies qui habitent la Maraudière. J’ai donc été très-surprise ce matin en apercevant deux pies qui marchaient bravement à ses côtés. Elles semblaient régler leur pas sur le sien, et

U était très-amusant de les voir ainsi sautiller gravement

de chaque côté de leur ennemi intime. Elles l’ont très-fidèlement escorté dans les tours et les détours qu’il lui a plu de faire. Elles sautillaient infatigablement, elles ne s’éloignaient pas d’une ligne de la place qu’elles parais- ‘ saient s’être assignée. Quand il s’arrêtait, elles s’arrêtaient et elles demeuraient à ses côtés comme deux factionnaires en habit noir et blanc. Ce gros chat paresseux entre ses deux 'gardes du corps était très-drôle. Enfin il a pris la grande allée et il s’est élancé sur le mur couvert de lierre. Elles sont restées un instant immobiles, et quand elles ont paru bien assurées qu’il ne songeait pas à revenir sur ses pas, elles ont pris leur vol en jetant des cris rauques et joyeux. Je les ai suivies de l’œil, et le problème m’a été expliqué. Entre les branches encore nues d’un acacia était posé leur nid. Dans ce nid il y avait des petits, sans doute, et elles surveillaient le monstre destructeur de tant d’oisillons. Sitôt qu’elles le voyaient rôder aux alentours elles dominaient leur propre frayeur pour garantir leur jeune couvée de tout danger. Le courage de ces pies m’a touchée. Je vais aussi surveiller ce nid, je voudrais qu’il ne fût pas détruit et que tant de prévoyance ne demeurât pas inutile.

Une nouvelle séparation me menace, je vais encore voir s’éloigner un ami. Le recteur d’une paroisse voisine est

mort subitement. C’est dans cette paroisse qu’est né notre

curé, elle possède une magnifique église, véritable, bijou gothique qu’en sa qualité d’antiquaire il aime et il admire.

Mourir dans cet humble presbytère a toujours été le désir de sa vie. Malgré sa vaste science, sa haute intelligence, il n’a jamais voulu accepter de charge importante, il n’avait pas d’ambition, mais il avait un désir bien connu, et cette mort lui aplanit les voies. Mon père est revenu tout pensif de Saint-Clément tantôt, et il m’a annoncé ce changement probable.

Nous revenons, mon père et moi, de conduire notre bon curé jusqu’aux limites de la paroisse. Deux charrettes emportaient son pauvre mobilier, et il marchait derrière, son bâton de houx à la main, suivi par la foule de ses paroissiens. Ce n’était pas un brillant cortège ; mais il y avait derrière ce char rustique bien des cœurs qui saignaient. Les larmes coulaient à flots mais discrètement sur les joues halées des femmes, et quelle gravité était empreinte sur les durs visages des hommes ! Arrivé à la croix qui s’élève auprès du chemin qui sépare les deux paroisses, le curé s’est'arrêté, il est monté sur les degrés de pierre, et il nous a adressé ses adieux. Sa voix forte ne tremblait pas ; mais ses épais sourcils gris voilaient en quelque sorte ses yeux dont la flamme intelligente jetait un grand éclat. Il a mis toute son âme dans ces quelques paroles, il y a mis tout son cœur, et un grand cœur se cache sous cette austère enveloppe. « J’ai voulu que ma tombe s’élevât auprès de mon berceau, a-t-il dit en finissant; j’ai voulu exercer mon ministère sacré dans l’église où j’ai chanté mon premier Credo , mais les enfants que je vais évangéliser ne me

feront pas oublier ceux qu’ici j’ai enfantée à la grâce. Le cœur du prêtre est vaste et vous êtes tous dans mon cœur, tous depuis le vieillard, dont les cheveux sont, comme les miens, devenus blancs, jusqu’au petit enfant que j'ai baptisé hier. »

Après ces paroles, il s’est recueilli un instant et il nous a bénis, puis il est descendu d’un pas ferme, a serré la main de mon père et de tous les hommes, a envoyé une dernière bénédiction aux femmes et aux enfants, et il 6’est éloigné seul en disant son bréviaire.

Comme la solitude se fait autour de moi ! Mm' Degalle est au ciel, Laure en Normandie, mon neveu à Alger, Marie sur les bords du Rhin. Nous vivons seuls désormais, parfaitement seuls, et les habitants de la Villeormond eux-mêmes ont oublié le chemin qui mène à la Maraudière. Le mécontentement qu’ils ont éprouvé du mariage inattendu de Marie retombe un peu sur moi. Je ne puis trouver une autre cause au refroidissement survenu entre nous. Dans ma disposition d’esprit actuelle, je suis presque tentée de me réjouir de cette petite bouderie. Elle vient à point pour moi. Quand le cœur est triste, la vue de® indifférents a’est qu’un poids qui s’ajoute â ses tristesses. Je pense beaucoup et en toute quiétude. Mon esprit remonte à mes chers morte et redescend vers mes chers vivante. Je regarde couler l’eau de notre petite rivière, et je contemple nos coteaux qui sont si verts en ce moment.

Mon père qui, depuis quelque temps, avait pris Saint- Clément comme un but agréable de promenade, va et vient avec un air désœuvré qui ne lui est pas habituel. Au premier beau jour nous irons visiter notre respectable ami dans sa nouvelle paroisse, et en attendant nous passons notre temps à le regretter.

Je reçois très-rarement des lettres, et cependant je n'ai jamais tant désiré en recevoir. Marie m’écrit en voyageuse sans loisirs, elle voit des choses splendides et, ce qui est rare quelquefois, elle les regarde avec des yeux heureux. Arthur est toujours préoccupé de la santé de son père, qui est moins bonne. Il le soigne, et comme de plus il suit régulièrement ses classes, il se ralentit en ce qui concerne la correspondance qui prend sur le temps consacré au jeu. Laure est à Paris au milieu de sa famille. Les courses, les promenades, les soins à donner à Emmanuel , dévorent son temps. Tout ce monde si occupé, si affairé, pense certainement aux ermites de la Maraudière, mais on leur mesure d’une main avare cette nourriture du cœur qui arrive sous la forme d’une lettre.

Nous allons quitter la Maraudière pour quelques Jours. Notre curé nous écrit qu’il a besoin de nous. Il veut consulter mon père sur les changements à faire dans son jar-| din, quetson prédécesseur négligeait complètement, et il

désire me demander mon avis sur la manière de réparer une antique et magnifique bannière qu’on a laissée noircir dans une armoire de la sacristie. « J’attends donc mon maître jardinier et ma maîtresse ouvrière, » nous écrit-il gaiement. Demain nous partirons allègrement à pied. Deux lieues ne nous font pas peur, quand les chemins sont secs et quand le ciel a l’aspect rassurant.

Il me semble que je suis devenue habitante d’un monastère. Le calme le plus parfait règne autour de moi; mais les cloches, ces voix si puissantes et si religieuses, chantent à nos oreilles leur hymne de triomphe ou laissent tomber le glas, cette plainte lugubre qui se fait entendre les jours de deuil.

Le matin, de ma petite chambre, j’écoute les oiseaux chanter, la cloche gémir, les chantres psalmodier. La religion et la nature se confondent dans ces bruits divers, et ma pensée prend une direction toute nouvelle. J’aspire un peu dans ces moments à cette tranquillité éternelle du cloître que tous les bruits humains sont impuissants à troubler.

Ce presbytère de campagne a quelque chose d’un couvent ; tout y est simple, réglé, et sa seule voisine est cette belle église gothique à laquelle notre excellent ami a voué une sorte de culte. Il nous en a déjà fait admirer les beautés, et maintenant mon père et lui sont entrés dans les détails. .

Quelque intéressante que soit cette science de l’archéologie, elle a ses côtés arides. J ’ai d’abord pris plaisir à les entendre discourir sur la valeur des sculptures, sur l’architecture proprement dite. Mais peu à peu leurs termes sont devenus téchniques, ils se sont plongés dans les difficultés d’une science qu’ils connaissent tous les 'deux bien à fond, je me suis humblement retirée et je continue à visiter l’église à ma manière. Cette belle église est le charme de mes yeux à toutes les heures du jour. Le matin, j’aime à regarder l’effet du soleil levant sur la haute flèche à jour, j’aime à le voir glisser ses langues de feu, entre les délicates sculptures des clochetons. A midi, j’aime à voir son ombre grandir sur l’esplanade gazonnée qui l’entoure, et le soir elle est encore là dans la clarté ou l’ombre, mais presque toujours visible. Ce soir rien ne le cache. Le temps est d’une indescriptible sérénité. Il n’y a pas de lune ; mais l’atmosphère est d’une telle transparence que, bien qu’il soit près de dix heures, je distingue tout autour de moi : les arbres sous le ciel incolore, les feuilles dentelées qui festonnent les travées de l’église, le chemin blanchâtre qui court comme une allée le long des haies touffues et noires. Je vois, sans les distinguer, les fleurs du parterre autour desquelles les bordures de buis tracent une ligne sombre. Tous les lis sont en fleur ; leur parfum pénétrant, mêlé à l’arôme plus sauvage qu’exhalent les buissons du chemin, monte jusqu’à moi ; le silence est profond : ni brise, ni murmure, rien. La terre dans son repos fait penser au ciel.

J’ai vaillamment travaillé. La bannière antique a pris place dans uné armoire neuve. Je h’al pu en raviver les couleurs; mais tout ce qu’il était possible dé faire a été Ifcit, et nous lui avons rendu, à peu de chose près, son ancienne splendeur. Le curé, si économe pour ses dépenses personnelles, s’est montré en cette occasion d’une prodigalité effrayante. Cette bannière est une de ses affections. Ses yeux d’enfant l’ont souvent admirée, et tout un monde de sentiments religieux s’agitait vaguement eh son âme quand il contemplait les scènes sacrées artistement reproduites sur son épais tissu. « Quand je vois flotter au vent ce vieil étendard, me disait-il, quelque Chose de jeune revit en moi. »

Le jour où elle a été reportée à l’église, j'ai parlé de départ. Le curé n’a pas dit un mot pour nous retenir, mais il a regardé mon père. Mon père avait l’air soucieux et terriblement grave. « Nous finirons la semaine si M. le curé ne s’y oppose pas, » a-t-il dit. Le curé s’est incliné sans rien dire, et ils sont partis tous les deux pour visiter je ne sais quels débris de monastère qui les intéressent beaucoup. Je suis demeurée seule avec mon étonnement. Mon père ne peut vivre longtemps hors de la Maraudière ; son intention bien arrêtée était d’y retourner aujourd’hui. Il a pris une résolution contraire, et cependant le curé n’a pas fait d’instances ; je n’ai exprimé aucun désir, le séjour d’un presbytère n’ayant rien de bien attrayant en soi. Je suis donc à me demander la raison de cet étrange délai. Il y en a une. Mon père ne change pas ainsi d'avis, il ne

s'exile pas ainsi de chez lui par le fait de sa propre volonté. Après avoir beaucoup réfléchi à tout ce qui pouvait le retenir dans cette maison dont le maître n’a nullement cherché à fermer la porte devant lui, j’ai pensé que je perdais mon temps inutilement, et j'ai voulu me distraire à ma façon. J’ai pris la clef grosse et informe qui ouvre la porte île la tour, et, sans recourir comme d’habitude au sacristain, je suis allée l’ouvrir moi-même. Le curé m’a souvent recommandé cette ascension ; ma paresse m’avait retenue. Notre séjour se prolongeant, je me risque. La tour est prodigieusement haute, mais j’avais eu tort de me laisser effrayer. Sans fatigue, j’ai monté lentementle petit escalier tournant, humide et obscur dont les passants de quatre siècles ont un peu poli les marches, et je suis arrivée après un assez long voyage sur la plate-forme d’où l’on jouit d’une vue magnifique. Le granit m’entourait, mais comme là il s’est fait élégant, aérien ! La grande flèche percée à jour et les clochetons octogones placés aux angles de la plateforme s’élançaient d'un jet hardi vers le ciel ; les balustrades sont des dentelles de pierres, certains clochetons sont soutenus par quatre colonnettes d’une audacieuse légèreté. Une croûte épaisse de cette mousse grise , qui met des siècles à s’étendre et qui est la rouille de la pierre, revêt le granit çà et là et forme de larges taches capricieusement dessinées. La hideuse gargouille qui ouvre sur le vide à mes côtés sa gueule béante porte une véritable crinière de mousse sèche. En dehors de la balustrade, je vois trembler sur leurs tiges frêles de charmantes fleurs lilas. L’oiseau

en passant les a semées et elles ont germé sur ce granit et sur ce ciment. Je me trouvais très-bien là. Un horizon immense se déroulait devant mes yeux, le soleil levant en éclairait une partie. Dans cette zone lumineuse les toits brillaient, les contours des champs s’accusaient nettement. Peu à peu des nuages gris se sont tendus sur le soleil, la lumière tamisée par ces nuages s’est adoucie ; on devinait que le soleil était là, mais on r\e l’apercevait plus. Je me su«s rappelé d’avoir entendu tirer de ce soleil caché et pourtant évidemment présent une argumentation sur l’existence de Dieu qui est à la fois pour nous si visible et si invisible, et la justesse de cette comparaison m’a saisie en ce moment. J’ai aussi pensé que, pour se dégager d’une estime trop passionnée pour le monde, il ne s’agissait que de le regarder d’un peu haut. Comme il se rapetisse d’une certaine distance, matériellement parlant surtout! A mes pieds, et assez loin de moi pourtant, j’apercevais un petit clocher au milieu d’une masse grise : on aurait dit une petite bourgade. Elle aurait été jetée au milieu des arbres qu’elle s’y serait perdue. Cela pourtant est une cité, une ville assez importante. Là se trouvent des édifices qu’on trouve grandioses, des maisons qui font l’orgueil de leurs propriétaires; là se meuvent des hommes qui pensent peut-être que le monde ne marcherait pas sans eux, et tout cela ne forme qu’un point dans l’espace...

La tour moussue m’attire, j’y suis remontée aujourd’hui et je me trouve de nouveau entre ciel et terre, mon cahier

confident à la main. Il fait un temps splendide. A l’ombre fraîche projetée par lès clochetons sur la plate-forme, j’en fais bravement le tour sans craindre le vertige. La balustrade est haute, mais elle est si découpée que le vide pourrait exercer son attraction fatale. Ma promenade est vraiment pittoresque, et dans cet endroit où j’arrive, contre la tourelle élégante qui contient l’escalier, la vue émerveille. Voici la ville grise d’hier placée aujourd’hui en plein soleil : ses toits miroitants la grandissent; de son clocher sombre sortent des voix sonores qui chantent un chant d’allégresse. Au-dessus de la ville flotte une brume, sorte de nuage léger, qui n’est autre que la fumée condensée de ses cheminées ; je n’aperçois ni au-dessus ni autour de moi d’autre nuage que celui-là. Dans la campagne, ni brume, ni voile ; de chaque cheminée rustique s’échappe un mince filet de fumée bien vite dissipé. D’un côté la perspective est bornée par une ligne onduleuse de montagnes bleuâtres. L’œil se repose avec plaisir sur un lointain vaporeux. Quelle puissance a le soleil ! Il est la vie, l’éclat, la beauté de la nature ; il désassombrit la mortelle-même. Au pied de la tour, du haut de laquelle je plonge un œil dédaigneux sur le domaine des vivants, s’étend rétroitedot meure des morts. Vraiment les derniers tiennent beaucoup j moins de place que les premiers. Hier le funèbTe enclos avait la physionomie qui lui convient, je ne sais quoi de désolé, de délaissé, d'abandonné-; le vieux saule pleureur qui ombrage la plus haute croix sous ses rameaux pendants se plaignait et4»laysit tristement la terre humide de

ses branches salies. Aujourd’hui le cimetière est plein de soleil, les rayons dorent toutes les tombes, les Oiseaux gazouillent, le saiile muet agite doucetaéht ses branches séchées , lés croix tracent une ombre nette Stir lé gazon brillant. La croix, il faut le dire, est désormais l’hôtessé de l’hommé j elle se montre à ses yeux pendant tout le Cours de sa vie et elle se plante sur sa tombe. Les cimetières sont peuplés de croix : le pauvre a sa croix de mottes sèches, le petit enfant son buis planté en croix ; le marbre, le bois, la pierre, prennent cette forme sanctifiée. J’ai regardé longtemps ce petit amas de croix de bois. La croix sur Ces cadavres, c’est l’espérance se dressant sur l'ahéafitiSsemertt. Cette croix parle. Ëlle parle de rédemption, de salut, de résurrection ! Le cadavre est là sous son ombre, mais un jour viendra où il se réunira à l’âme Immortelle. Cetté méditation Sur la mort ne m’attriste pas, mon regard ne se détourne pas avec horreur du petit cimetière ensoleillé. Cette terre échauffée par le soleil hé doit pas être pesante, et sur chacune de ces tombes se dresse le signe du salut!

i Mais j’entends des pas dans l’escalier : c’est le sacristain sans doute, un vieux bonhomme causeur qui me gâterait mon séjour ici. La tourelle me cacherait entièrement dans cet enfoncement ; j’y cours : ne me voyant pas, ; il descendra tout de suite. j

Je suis à peine revenue de mon émotion. J’ai surpris un secret, le secret de la petite scène d’avant-hier. Je sais

maintenant pourquoi le curé n’a pas prononcé un mot pour nous retenir chez lui, pourquoi mon père ne s’est pas empressé de retourner à la Maraudière. Combien je me sens heureuse en ce moment! comme mon cœur n battu tout à l’heure 1 Je vois encore mon père et son 'Jieil ami debout contre la balustrade, car c’étaient eux (jui arrivaient.

Le curé parlait et semblait renouer une conversation commencée, et le sujet de cette conversation, c’était évidemment la nécessité des pratiques religieuses. Jamais il ne m’avait paru aussi éloquent. Sa voix était profonde, sa physionomie rayonnante de foi. Mon père l’écoutait attentivement. Le vent soulevait les boucles de cheveux blancs qui encadrent son visage sévère.

Ses yeux s’abaissaient sur la campagne ou se fixaient sur le ciel. Il a répondu brièvement. « A demain notre dernière conférence, a-t-il dit; je suis un aveugle qui désire la lumière, et puisque j’ai pu me décider à vous rester, j’irai jusqu’au bout. » Ils ont parlé d’autres choses. Je n’osais respirer dans mon coin. Les premiers mots qu’ils avaient prononcés m’en avaient tout de suite trop appris pour que j’eusse osé révéler ma présence, et j’espérais ardemment demeurer invisible. Ils sont descendus sans me découvrir, et au milieu de l’escalier le curé a dit une parole qui est montée jusqu’à moi et qui a dissipé une crainte que je venais de concevoir, celle de me voir enfermée dans ma tour. « Mon sacristain est sans doute occupé par ici, a-t-il dit, nous pouvons laisser toutes ces portes ou-

vertes. » Je vais leur donner le temps de regagner le presbytère, et je descendrai à l’église. Je me sens un vif désir de prier, d'exprimer à Dieu la reconnaissance dont mon cœur est rempli.

1 Marie des Landiers est venue passer une journée K la ! Maraudière avec son mari et Anne. Elle paraît la plus heureuse femme du monde, et c’est toujours l’amie tendre et confiante d’autrefois. Anne et son beau-frère sont d’une gaieté folle. Je suis allée le lendemain avec mon père aux Landiers, où ils vont rester quelques jours, et Marie m’a longuement parlé des projets de son mari, qui sont les siens.

Il a fait restaurer un vieux château presque historique qu’il possède dans le Morbihan, et il va s’adonner à la culture dès landes qui l’environnent. Marie, qui est très-heureuse de voir son mari rompre avec l’oisiveté, va mener la vie qu’elle avait toujours rêvée, vie utile, agissante, mais austère. A la fois châtelaine et fermière, elle sera pour Georges une aide intelligente et dévouée, elle vivra au milieu d’une population rustique, à laquelle elle fournira du travail et dont elle s’efforcera d’élever le niveau moral. Je l’écoutais avec admiration développer les plans qu’elle a formés, et pour l’accomplissement desquels elle devra déployer toute l’énergie de son caractère.

Je ne sais vraiment pourquoi on dédaigne maintenant cotte manière de vivre pratique, réelle, mais embeHie par tout ce qui- éièveet idéalise véritablement la vie. Annexai-

— ,i i... ni

sait en l’écoutant une petite moue très-significative. Je crois qu’élle aime mieux l’air lourd des salons que l’air vif et parfumé de la lande, et qu’elle donnerait en ce moment tous les ^gazouillements de nos oiseaux pour une valse un peu entraînante. Nous avons aussi parlé d’Hermine, qui va commencer son noviciat. On ose à peine la regretter dans la famille, tant elle paraît heureuse.

Les oiseaux, ce matin, ont un chant plaintif qui est comme l’avant-coureur de la pluie ; le vent fait courir de grands frissons dans l’herbe fine et verte de nos prairies ; sur la balustrade de mon balcon la rosée s’est condensée en grosses gouttes, ce qui forme à la pierre noircie une bordure de diamants de la plus belle eau.

Il fait nuit, mais une nuit transparente de juin. Mèn père est assis contre mon balcon, et je le rejoins souvent pour admirer les globes de feu qui surgissent à l’horizon bleuâtre. Nous en avons déjà compté cinq. Un sixième vient de jaillir tout près de nous entre les, peupliers dont le feuillage paraît tout noir. Ces feux s’allument en l’honneur de saint Jean. La campagne est pleine de vagues rumeurs autour de nous ; des voix d’hommes chantent de vieux refrains, on entend je ne sais quelles vibrations étranges, métalliques, discordantes. Ce sont les. enfants qui traient des chèvres, c’est-à-dire qui tirent sur unepoi-

gnée de jonc dont les bouts sont fixés aux parois opposées d’une bassine de cuivre. « Veux-tu venir au feu, Alix? » m’a tout à coup demandé mon père. La beauté de la soirée m’a tentée ; j'ai répondu affirmativement, nous allons nous mettre en route.

Il est près de minuit, mais je me sens les yeux très-ouverts, et j’écris pour faire venir le sommeil. Notre réunion du feu de la Saint-Jean eût ravi un peintre.

C’était d’un pittoresque achevé. Sur l’étroit plateau flambaitun immensefeud’ajoncs. Les ajoncsjettent en brûlant une fumée épaisse, ceux-ci étaient à moitié Verts, de sorte que, outre le jet brillant de la flamme rouge, s’échappait un nuage épais de fumée que le vent chassait au loin. Autour de ce feu, dans les positions les plus diverses, se tenaient nos voisins. Assis sur le gazon, un de ces vieux paysans, derniers rejetons d’une race qui s’étiole, chantaitd’une voix forte une complainte moitié religieuse, moitié guerrière; des jeunes garçons luttaient dans un coin et roulaient sur l’herbe au milieu de formidables hourras ; les jeunes filles riaient et causaient ailleurs; il y avait des vieilles femmes qui récitaient leur chapelet, des mères qui allaitaient leurs enfants, et tout cela se mouvait duns la lueur rougeâtre qui éclairait capricieusement le plateau. A peine étions-nous arrivés, que le plus vieux de la réunion s'est mis à genoux. Aussitôt tous l’ont imité et la prière du soir a été dite. Nous étions, mon père et mol, à genoux au milieu de ce cercle, et je ne crois pas avoir jamais

mieux prié. Ce devoir religieux accompli, on a fait passer les gens faibles au-dessus du brasier sacré dont la flamme était éteinte, et les Jeunes gens et les jeunes filles se prenant par la main ont commencé une ronde folle. Je Buis restée quelque temps rien que pour entendre ces refrains dont quelqües-üns feraient honneur à plus d’un chansonnier en vogue. En quittant le plateau, je me suis détournée souvent, et j’ai fait faire bien des haltes à mon père. J’aimais à regarder d’un peu loin ces ombres bondissantes. L'aspect de la ronde avait vraiment quelque chose de fantastique. En revenant j’ai laissé ma fenêtre ouverte, et j’entends encore les cris sauvages des jeunes gens, les éclats de rire des femmes et ces appels lointains qu’on se jette à travers l’espace.

Laure et son fils sont à la Maraudière. L’enfant grandit et prend des forces ; sa physionomie s’anime, ses petites jambes se meuvent. C'est un ravissant poupon, joues roses, cheveux blonds, œil bleu et riant. Nous le portons dans les prés fauchés, et il n’aime rien tant qu’à se rouler sur le foin. Ce soir, pendant que Laure écrit à son mari, j’ai pris l’enfant et je me suis enfuie dans le verger. Nous l nous sommes plongés dans un monceau de ray-grass fauché d’avant-bier seulement qui exhale une odeur aromatique des plus pénétrantes. Devant moi se trouve un vieux mur ou plutôt une gigantesque haie de verdure nuancée, le jardin se déploie à ma droite. Là fleurissent des arbustes qui

forment de gros bouquets d’une variété ravissante, le cytise aux grappes d’or, la boule-de-neige qui mérite si bien en ce moment ce poétique nom, le wégélia et vingt autres que j’admire sans connaître le nom qui leur a été donné. Les grands arbres jettent une ombre épaisse sur le sol, les oiseaux chantent et l’enfant rit aux éclats. La Maraudière méfait l’effet d’un petit Paradis terrestre, et dans ces moments de pure jouissance il me semble que je ne voudrais pour rien au monde consentir à la quitter.

Voilà plus d'un mois que je suis tout entière à ma solitude. M. de la Villeormond vient de nous annoncer son mariage. Il épouse une femme riche qui habite la campagne. Ce n’est pas une autre Marie, du moins sa façon d’en parler me le fait penser.

— Votre futur beau-père habite, je crois, le château de la Hauteville, lui ai-je dit.

— Oui, m’a-t-il répondu, une partie de la forêt lui appartient.

Et il a ajouté avec un sourire exquis : ;

— C’est là que j’ai déniché ma chouette.

Il est parti avec sa tante, et dans peu de temps nous verrons arriver la nouvelle maîtresse de la Villeormond., M me des Landiers et Anne vont passer aux Landiers les derniers mois d’été. Je suis bien heureuse de les revoir, mais combien manqueront aux réunions ordinaires ! Anne est très-gentille ; seulement nos goûts ne sont pas les mêmes et son grand voyage a un peu gâté m srân-

plicité naturelle. J’aperçois une voiture dans la cour, je jette un coup d’œil éperdu sur ma toilette d’intérieur qui n’est plus fraîche, il s’en faut. Que vois-je 1 Philémon et Baucis. Je cours à leur rencontre.

Nous venons de reconduire nos vieux amis, ils ont passé trois jours chez nous. Quels vieillards aimables ! En vieillissant je voudrais ressembler à M m ® Brillion. Ils m’ont donné des nouvelles deM. Déblin, que la mort de sa femme a quelque peu arrêté sur sa route désordonnée. Il s’est à peu près ruiné, et son existence dorée est un problème pour sa famille.

J’ai beaucoup pensé à Lucile ce soir dans ma chambre solitaire. J’en suis arrivée à penser que mieux vaut mille fois l’isolement que le mariage mal assorti.

Je me trouve en ce moment bien heureuse, une atmosphère de paix m’environne, et je jouis pleinement de mes simples joies. Il a plu ce soir, et j’ai laissé mon père sortir seul. Le soleil a voulu se montrer avant de disparaître. Je l’aperçois là-bas, ses lueura rouges éclairent une masse de nuages bleus. Le reste du ciel est d’un bleu pâle, une toute petite étoile sans rayonnement, sans scintillement, un grain d’argent mat y a déjà paru. Petite étoile, ta vue est douce à l’œil ; petit œil ouvert dans l’immensité, laisse tomber sur moi un peu de oette diviné sérénité qui ne se prend qu’au ciel !

Il y avait aujourd’hui une grande fête religieuse à Randergast. Il s’agissait de la translation des reliques d’unmar- *ijT, récemment extraites des catacombes de Rome. La cé- ( émonie a été imposante. Quand la châsse éblouissante et le reliquaire en or ont passé entourés de flambeaux parmi la foule compacte, quand tous les yeux se sont arrêtés sur ce crâne couronné d’immortelles, qui aurait pu compter les élans de foi qui se sont échappés de ces milliers de cœurs vivants devant cette mort ainsi exaltée et glorifiée! L’âme, dans ces moments qui l’arrachent au terre-à-terre est profondément remuée, elle pressent sa propre immortalité, il y a en nous quelque chose qui tressaille et qui n’est pas humain. Le spectacle offrait aussi une grande leçon. La pensée rapide remontait les temps. Voici Rome, l’impérieuse, la toute-puissante Rome. Les empereurs se sont posés en ennemis de cette religion nouvelle qui semble naître dans le mépris. Ils ont voulu la foudroyer, l’écraser, l’anéantir. Un chrétien obscur est tombé dans une de leurs débauches de sang. Les siècles passent. Où est Rome, la Rome païenne, la Rome des Césars? Elle a disparu, et le monde entier a changé de face ; à l’orient, à l’occident, au nord, au midi, les nations, les peuples, se sont transformés, ont perdu jusqu’à leur nom, et devant une foule émue, respectueuse qui s’agenouille le nom du Christ sur les lèvres, passe ce qui reste de ce martyr obscur enseveli dan» les catacombes. Dans notre monde si changeant, si mobile, il y a donc maintenant quelque chose d’immuable et d’indestructible. Un historien l’a dit : « Le catholicisme est le

passé ; mais il est aussi l’avenir. » Il est bon de se connaître en ce monde un point d’appui que ni les hommes ni les événements ne pourront renverser.

On fauche sous mes fenêtres l’herbe ondoyante sur laquelle j’aimais tant à voir courir le vent. Elle avait atteint une grande hauteur. Quand notre grand épagneul au pelage fauve tacheté de noir s’élançait comme une flèche au travers des prairies pour rejoindre mon père, on n’apercevait plus que son museau noir et sa belle queue qui fouettait vigoureusement l’herbe.

Maintenant il peut gambader à l’aisë. L’herbe épaisse, vivante, fraîche, est là couchée en longs sillons foncés, déjà jaune, inerte, morte. De mon balcon, j’assiste au sacrifice. Par une attention délicate, le faucheur a commencé par l’extrémité opposée. Ce matin, il est tout près, je le vois promener gravement autour de lui sa large faux que le soleil couvre d’éclairs. En traçant avec l’emblématique outil une ellipse savante, il imprime à l'herbe un dernier frémissement, il lui donne une fois encore ce mouvement ; onduleux, si charmant à regarder quand c’était le Vent qui l’imprimait. La vue de cette faux me donne des pensées tristes. On l’a mise de tout temps entre les mains du Temps et entre celles de la Mort, c’est-à-dire des deux puissances vraiment implacables auxquelles on paye toujours son tribut. L’une mène inévitablement à l’autre. Ce mot, inévi-

tablement, est un mot grave, terrible, un de ces mots dont chaque lettre semble moulée dans l’airain.

t Les matinées sont maintenant délicieuses. Quelle saison que l’été ! Le murmure des insectes devientlui-même presque un chant. Au-dessus des grands arbres resplendissants, la voûte d'azur semble se dilater et s’élever encore. Il y a des fleurs partout, des bruits partout, des parfums partout, des rayons partout. La terre en beauté paraît presque digne de servir de marchepied au Seigneur, suivant la poétique expression du prophète Isaïe. La vue seule de cette nature magnifique console et fortifie. Il semble que de cette harmonie générale sortent en foule les harmonies particulières. Certes, il y a de la poésie, de la beauté jusque dans le déchaînement des éléments, jusque dans les désordres apparents de la nature; mais l’harmonie proprement dite en paraît quelque peu troublée. Il en résulte une impression pénible pour l’âme humaine. Elle admire, mais quelque chose souffre en elle. Maintenant rien de pareil. Une paix profonde est établie entre tous les éléments. Pas un bruit sensiblement discordant ne se fait entendre; pas une nuance heurtée ne se laisse voir. L’oreille ne saisit que des bruits vivifiants, l’œil charmé ne rencontre que de riants tableaux. On se fait presque une idée de ce que devait être le Paradis terrestre avant la chute d’Adam.

Je me rappelle involontairement la première destinée de l’homme sur la terre, en voyant mon père suivre lesfa-

neurs la sueur au front et l’épaule chargée de légers râteaux. L’homme, en définitive, était fait pour vivre aux champs, il devait travailler cette terre devenue stérile afin de lui faire produire des aliments. Il y a un métier rude, mécanique, qui a conservé je ne sais quelle noblesse native, celu i de cultivateur. Qu’une famille tombe de l’échelle sociale, son chef ne se fera pas ouvrier, mais il deviendra paysan, car l’homme, quel qu’il soit, manie sans honte les instruments agricoles. Hommes de plume , hommes d’épée , hommes de cabinet, ministres, officiers, grands seigneurs, poètes, artistes, mettent la main à la charrue et manient la bêche sans être trouvés ridicules ou abaissés.

Je ne pourrais me figurer mon père installé à un établi, je trouve tout naturel de le voir surveiller ses travaux agricoles et y mettre parfois la main. Marie des Landiers m’a souvent dit que son père conduisait parois sa charrue, et que ses filles, croyant voir un patriarche où un vieux Romain, applaudissaient quand il avait fini de tracer son sillon, ne trouvant pas que leur père dérogeât

Joseph et Arthur comptent les mois et les semaines, Joseph en souffrant et Arthur en espérant. Depuis la mort de sa mère, l’enfant déteste Alger : « Il ne rêve que la France, la Bretagne, vous, m’écrit Joseph. — Ma tante c’est un peu maman, me disait-il l’autre jour, elle parle comme elle, elle écrit comme elle, elle me regarde comme elle. « Ali ! certes personne au monde ne lui porte une

affection plus sincère que la mienne. Son souvenir me tient fidèle compagnie pendant le jour et hante mes rêves pendant la nuit.

Le sacrifice que fait Joseph en nous donnant son fils me paraît toucher au sublime. Je sais ce qu’est cet enfant pour lui maintenant, et son dévouement actuel efface ses torts passés.

Les soirées sont maintenant plus douces que les heures du milieu du jour; aussi aimons-nous h les prolonger. Aujourd’hui l’orage se fait pressentir. L’air était pesant , étouffant, les meilleurs nerfs devenaient sensibles, le tissu des feuilles semblait s'amollir, se détendre. Le soir est venu sans amener ni tonnerre ni pluie, le je ne sais quoi qui pesait sur nous s’est dissipé. La nuit est d’une fraîcheur ravissante ; dans le ciel d’un bleu noir les étoiles se voient à peine. A travers le feuillage sombre et fin d’un acacia, j’aperçois la lune dans son premier quartier. Elle est d’un liane d’argent et elle éclaire peu. Sur les gazons l’ombre des grands arbres, leurs contours sont à peine indiqués. Cette demi-clarté est très-douce à l’œil. Elle convient aux yeux de mon père, fatigués de soleil et de poussière. Aussi ne parle-t-il pas de rentrer, et comme je ne vois plus pour écrire, nous allons causer.

Il s’est, levé dans not?e petite paroisse de radieux jours

pour l’âme. Les exercices d'une retraite publique vont se clore.

• A quoi bon ces choses! disent et pensent ceux qui ne détachent jamais leurs yeux de la terre, ceux qui ne regardent jamais en eux-mêmes. A quoi bon : Je leur ferais volontiers la simple et rustique réponse que voici.

Voilà deux mois que la sécheresse dure; mon jardin, ui espace de trois mètres carrés, où j’ai planté cinq arbustes de mon choix et semé des fleurs que j’aime, avait été négligé par le jardinier. Ce matin, je suis passée par hasard devant ce carré de terre. Les arbustes n’étaient pas trop allanguis, mais les fleurs se mouraient et les graines dernièrement semées n’avaient pas germé. Elles auraient pris là vraiment une peine bien inutile. Comment auraientelles pu percer ce sol brûlé dont la surface unie, dure, brillante, faisait penser à un plancher d’argile sèche. Pendant que je considérais mes pauvres fleurs, il est survenu une ondée courte, mais tiède. La terre labourée a absorbé sur le champ cette pluie fécondante. Malheureusement elle a roulé sur le sol durci de mon jardin, elle s’écoulait dans les fissures et les crevasses. Je me suis sauvée, mais je suis revenue deux heures après avec Clau de. Tout avait repris soi aspect un peu aride. Je lui ai montré ce petit coin de terre, il l’a bêché avec beaucoup de peine. L’outil n’enfonçaitpas, il fallait briser la terre qui se pulvérisait d’elle-même. Comme il finissait, la pluie a recommencé. Ma terre cette fois l’a bue, toute bue. Le lendemain le sol était humide et gras, certaines fleurs se redressaient , presque toutes se

reprenaient à vivre, çà et là on voyait poindre les germes des nouvelles fleurs.

L’âme ressemble parfois à ce terrain négligé. Le sol durcit, se crevasse, il est stérile ; la rosée, la pluie du ciel, y coulent sans y laisser de traces. Mais voici les travailleurs sacrés. Armés de l’Évangile, puissant et immortel instrument, ils labourent cette pauvre terre desséchée, altérée, inféconde ; ils brisent, ils pulvérisent cette âme sèche, et ' la grâce, cette rosée divine, cette pluie bienfaisante, la pénètre, la rafraîchit, l’engraisse. Les fleurs déjà écloses reprennent leur vie et leur parfum, celles dont le germe se mourait dans ses entrailles de fer et de feu naissent et accroîtront bientôt la richesse et l'éclat du parterre. Faire une retraite, c’est donner de la vigueur aux vertus déjà acquises, c’est provoquer la germination de nouvelles vertus. Ces jours-ci, j’ai traité mon âme comme j’avais traité mon jardin, et j’en ai récolté une moisson de ces belles fleurs qui s’appellent la paix de la conscience, le calme de l’âme, la résignation aux volontés de Diqu.

Randergast est en fête. J’ai d’abord commencé par refuser toute invitation. Marie et Anne des Landiers m’ont proposé une place dans leur voiture, je me suis laissée fié- , chir. Je me disais bien haut pourtant que quitter mon frais ermitage pour aller ,vpir cette agglomération humaine était une sottise, je l’ai quitté. Résister à l’entraînement est vraiment bien difficile. Et pourtant, mon Dieu, quel échange

j’ai fait là ! J’ai échangé le calme contre le bruit, la fraîcheur sylvine contre la chaleur intolérable d’une ville, les t murmures mélodieux de l’air contre les bruits discordants, tout ce que la campagne a de plus charmant contre tout ce * que les petites cités ont de plus factice, de plus ennuyeux. Je ne jouis pas de la société de Laure. Elle se doit à ses hôtes, et je cours machinalement de côté et d’autre. L’aigre musique des bateleurs m’attire, la vue de la foule, qui grossit et qui coule comme un flot, me fascine. Je n’ai retiré de ces plaisirs qu’une sorte de courbature physique et morale. Et pourtant je suis lancée, je ne manque pas une sortie. La poussière aveugle, le soleil brûle, l'odeur des sucreries en plein vent affadit l’atmosphère et soulève le cœur, la vue des oripeaux et des créatures à l’aspect dégradé, ornements nécessaires des amusements populaires, attriste ce monde endimanché, bruyant, dévergondé, hébète. Et se mêler à cela s’appelle s’amuser t S’atnusent-ils aussi ces enfants qu’on heurte dans la poussière et dont les cris de douleur et d’ennui sont étouffés pas les clameurs 1 Pauvres petits, il faut qu’ils pâtissent 1 pour les grands ces jours-ci. Il y en a qui s’endorment debout ou dans les bras de leur nourrice ou de leur mère.

„ Ceux-là sont les moins malheureux.

Nous avons passé la soirée d’hier au Cirque. La nuit était étoilée, superbe, j’avais des tentations de revenir sur mes pas. Je n’en ai pas eu le courage, je suis alléecomme les autres respirer un air vicié, j’ai préféré à la clarté de la lune celle de quiuquets ftuneux . Enfin on sort, on va et on as-

siste à une série d’exercices dont pas un n’allume un véritable intérêt dans les yeux, ne fait éclore un sourire vrai sur le» lèvres. Il y a des gens qui rient beaucoup, il y a des personnes qui paraissent s’amuser prodigieusement. Pour mon compte je me suis peu amusée à regarder ces pauvres écuyères au vêtement pailleté, aux sourires forcés, aux gestes horriblement prétentieux, aux grâces frelatées. J’ai peu ri aux lazzi des clowns, ces équivoques calembours cent fois répétés. J’ai cependant vu deux jolies choses, l’une au dedans, l'autre au dehors. Au dedans, un beau cheval arabe aux formes élégantes, aux naseaux frémissants, à l’œil dilaté et presque intelligent. Au dehors, ce qui recouvrait le monde des spectateurs et des acteurs, une vaste tente qui se détachait blanche sur le feuillage noir des marronniers qui l’abritaient. La vue de cette maison gracieuse et primitive produit une singulière impression. Les souvenirs reviennent en foule. C’est la vie du désert, la vie nomade, la vie des tribus guerrières qui apparaît. La pensée s’élève et les jeux puérils et dangereux auxquels on vient d’assister s’effacent bien vite de la mémoire.

Les mauves sont en fleur. J’en ai semé au milieu de la

petite île de verdure que j’aperçois de mon balcon. Cette corbeille rose et blanche est un délice pour les yeux. Mon père et moi nous lui faisons de fréquentes visites, nous voulons bien jouir de sa floraison. On dirait que les rayons

H1ST0IKF. INTIME

du soleil passent au travers des pétales, tant ils sont transparents. C’est d’une fraîcheur et d’un joli incomparables.

La chaleur est accablante, mes gazons roussissent, la poussière salit les feuilles, c'est le temps de l’inaction physique et intellectuelle. Nous passons de bonnes heures dans notre petit îlot. La poussière n’a pas là ses droits d’entrée, et entendre le murmure de l’eau est un véritable rafraîchissement. Il est bien faible, ce murmure, ce n'est plus qu’un clapotement. Notre rivière en détresse ne coule plus, elle suinte pour ainsi dire goutte à goutte. Chaque jour son lit se resserre, chaque jour les pierres qui sont au fond se découvrent, on la traverserait presque partout à pied sec maintenant. Elle s’écoule ainsi épuisée devant les Landiers, et Anne passe son temps à rêver sur ses bords, m’écrit-elle. Seule compagne de sa mère, elle ne peut guère la quitter. Elle n’est plus d’ailleurs l’amazone intrépide qui chevauchait en plein soleil sur lesjuments péchardesau pas lourd. Un teint halé l’épouvante et elle préserve autant qu’elle le peut sa fraîcheur éclatante des rayons trop vifs. Marie risque davantage et prend désormais peu de soucis de sa beauté. Cependant elle est bien décidée à se garder de l’écueil contraire à une excessive délicatesse. <* J’ai chargé Georges de surveiller mes mouvements, ma démarche, m’écrit-elle ; je ne voudrais pour rien au monde ressembler à ces viragos rustiques qui, à force de mépriser l’élégance et la grâce, tombent dans une virilité des plus vulgaires. »

Anne la nonchalante rit des idées de sa sœur, mais ne se sent aucun désir de l’imiter.

J’ai vu la chouette de M. de laVilleormond . Hél#s ! Iéhom lui convient et toute la charité possible ne la métamorphoserait pas en oiseau de paradis. Ce n’est pas sa laideur n\ii m’a déplu en elle, c’est sa gaucherie, sa physionomie maussade et sotte. La nature l’a bien maltraitée ; mais enfin, si les qualités brillantes manquent, si l’esprit, si le c harme lui font défaut, elle a peut-être de ces qualités précieuses qui ne se révèlent que dans l’intérieur de la famille. La première impression est si peu favorable, que je ne pourrai que la modifier en bien. Ma nouvelle voisine est très-sauvage d’ailleurs, j’aurai peu d’occasions de la voir.

— Elle est bien bornée et bien laide, m’a dit M"e de la Villeormond en la regardant, mais elle n’a pourtant pas manqué de prétendants. .

Quelle puissance a l’argent !

Aujourd'hui, je suis allée m’asseoir au piéd de nos trois grands marronniers dont les troncs sont placés à distances inégales, mais qui confondent là haut leurs rameaux et leurs feuillages. Mes yeux en se levant ne rencontraient que ces lumineuses et fraîches profondeurs. Autour de moi, le soleil desséchait le sol et il ne m’arrivait, sous ces

beaux arbres, qu’une lumière douce et merveilleusement transparente. Une courte averse, une grosse pluie d’orage, est survenue ; elle a tout mouillé* aux alentours, et pas une de ces brillantes gouttes d’eau n’est tombée sur moi. Ah ! j’ai désiré que toutes les pluies d’orage s’abaissent r ainsi sans m’atteindre ; que tous les malheurs, tous les chagrins, toutes les souffrances, respectent le toit qui m’abrite et celui qui abrite ceux que j’aime. Sous nos arbres, j’ai rêvé un instant d'une oasis dans ce monde si souvent comparé par les penseurs au désert aride, d’une oasis d’ombre, de fraîcheur, respectée par les simouns qui soufflent des quatre points cardinaux, d’une oasis bien close, dont le cœur dans ses impérieux élans et l’imagination dans ses excursions imprudentes, ne franchiraient jamais le seuil gardé par la foi.

Ma cousine Zoé nous arrive à la Maraudière. Paris la fatigue, Paris l’.étouffe, Paris l’ennuie. Mais de quelle façon allons-nous la distraire? Mon père et moi ne trouvons pas de réponse à cette question. En lui écrivant je lui ai peint dans toute sa monotonie notre vie à la campagne, je lui ai très-souvent insinué qu’à la Maraudière nous ne connaissions guère le comfort, encore moins l’élégance ; je lui ai beaucoup parlé, avec intention, de notre solitude devenue complète par l’éparpillement de nos voisins. Je me sens soulagée maintenant que la voilà bien et dûment avertie et j’attendB avec impatience sa prochaine lettre, tout en commençant les préparatifs nécessaires à son installation

chez nous. Elle peut très-bien persister dans son projet et nous quitter après huit jours. Quand on a flatté trop le corps et ses délicatesses, il devient le plus insupportable des tyrans. J’aurais un certain plaisir à revoir ma cousine Zoé, à entendre ses regrets mondains, si sa présence ne me procurait pas un tourment quotidien. Par quoi lui remplacerai-je sa cuisine recherchée? Jeannette, hélas ! n’est point un cordon bleu. Avec quoi lui ornerai-je son appartement? J’ai des fleurs, beaucoup de fleurs fraîches, parfumées, ravissantes ; mais ma cousine Zoé dédaigne les fleurs naturelles, les fleurs vivantes. Elle n'estime que celles qui sortent des doigts de la fleuriste en renom, et au parfum que nos fleurs exhalent, à ce parfum si suave, si pur, si doux, elle préfère de beaucoup le parfum si âcre et si écœurant de ses sachets. Cependant, je ne renouvellerai pas mes Corbeilles, je l’attendrai pour cela; si elle n’apprécie pas le charme de cette simple et gracieuse décoration, elle appréciera peut-être mon désir de lui être agréable.

Ma cousine Zoé ne répond pas, je suis toujours seule et livrée à mes petits vagabondages de l’été. Ce matin, je suis allée faire une visite à üh ruisseau dont j’ai fait la découverte et qui est bien le plus limpide et le plus gracieux filet d’eau qu’il Soit possible de rencontrer. Il glisse en chantant le long d’une fraîche prairie, très» pittoresquement dessinée par le hasard. Qu'il était joli c8 matin, mon ruisseau ! Les pluies d'orage des derniers jours

l’ont grossi et ont fait pousser mille petites touffes vertes sur ses bords. Ainsi gonflé il coule vite, il se donne des airs de vouloir déborder de son petit lit, il force les herbes à se coucher, quelques-unes sont tout à fait submergées, les autres sont aspergées de grosses gouttes d’eau brillantes. Son murmure était beaucoup plus fort que d’habitude, et cependant pour l’augmenter, j’ai jeté au milieu de mon torrent ün gros caillou contre lequel l’eau s’est mise à clapoter trés-harmonieusement. Cette grosse pierre, cet obstacle produisait de petits effets charmants. L’onde limpide glissait dessus, on aurait dit parfois qu’elle allait s’attacher aux angles, et des festons transparents se dessit naient sous l’eau même. Ces bulles d'air, ces grosses perles si pures, si éblouissantes, n’ont guère que la durée d’un regard, et cependant je suis restée quelque temps les regardant se former et se dissoudre presque aussitôt. J’ai passé une bonne heure auprès de ce filet d’eau, et en le voyant couler si rapide je me suis naturellement rappelé le temps qui nous emporte.

’ J’écoute avec effroi le chant aigu et triomphal de notre coq qu’aucune Considération ne peut décider à baisser la voix. Sûrement ce chant intempestif va réveiller avant l’heure ma cousine Zoé dont nos durs matelas ne blessent que trop en ce moment les membres douillets. Elle nous est arrivée inopinément hier, notre pauvre cousine, horriblement peinte et bien fatiguée. J’ai embrassé pour ld pre-

HISTOIRE fNÎIME

> mière fois de bon cœur ses joues fardées. Je la trouvais

héroïque d’arriver ainsi sans crier gare, pour ne pas nous déranger et ne formuler aucune plainte à propos de l’antique chaise de poste où sa délicate personne a été si rudement secouée. Elle paraissait heureuse de nous retrouver et j’ai éprouvé un certain plaisir à revoir cette agréable et très-bonne physionomie. Mais les nattes sont de plus en plus blondes, les joues de plus en plus roses, les sourcils de plus en plus fournis, les dents de plus en plus régulières. Ma pauvre cousine Zoé mourra blonde, mourût-elle aussi t âgée que Mathusalem. Quand nous ne combattons pas nos travers, ils deviennent de bien gros défauts.

Enfin ce matin je n’ai qu’un souci : a-t-elle pu dormir !• Encore une roulade de mon coq. Ohl j’ai bien envie de m’écrier comme les chambrières de la fable :

Maudit coq, tu mourras !

Ma cousine Zoé produit vraiment le plus étrange effet à la Maraudière. Jeannette et Claude regardent avec un étonnement profond se promener par les allées du jardin cette belle dame dont la robe de soie produit tant de froufrous, et qui porte sur son visage et sur sa tête toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

Ce qu’il -y a d’heureux, c’est que notre rusticité plaît momentanément à ma cousine Zoé, qui boit avec délices le lait naturel qui lui est servi et qui trouve que nos fleurs ont presque autant d'éolat que celles de sa fleuriste.

Elle sort peu. Le soleil, le ventila poussière, ébranlent

et endommagent tout le factice qui a la prétention de réparer les outrages du temps, et deviennent pour elle autant d’ennemis redoutables. Ce qu’elle aime, ce sont les causeries dans le petit salon. Elle me parle beaucoup d’elle, elle me raconte avec le plus grand sang-froid les malheurs imaginaires d’une vie gâtée par un égoïsme dont elle n’a pas conscience et qui pourtant a tout glacé en elle et autour d’elle. Aujourd’hui elle m’a appris qu’elle avait rencontré M. Déblin à Paris. Il porte encore le deuil de sa femme sur ses habits, mais point du tout sur son visage, paraît-il. Un héritage l'a remis à flot, et de la pauvre Lucile il n’est plus du tout question.

— Je l’ai retrouvé tel qu’il était avant son mariage avec la petite Brillion, m’a dit ma cousine Zoé, élégant, gai, spirituel, amusant. Il s’est montré extrêmement aimable pour moi et m’a beaucoup parlé de toi en des termes tellement flatteurs, que j’ai tout de suite pensé qu’il ne serait pas éloigné de désirer que tu devinsses sa seconde femme.

Je n’ai rien répondu, ma cousine Zoé ne m’aurait pas comprise.

Marie est aux Landiers. Le voyage Pa extrêmement fatiguée. Je croyais trouver une femme ivre de bonheur, nageant dans une félicité suprême, j’ai trouvé une femme souffrante, presque mélancolique. Son mari et eHe ont pourtant l’air de ne former qu'un cœur et qu'une âme M. Georges nous-ayantdaissées-setrtes, l'arasé des droits

que me donne notre liaison si intime, et je lui ai simplement demandé :

— Cfu’avez-vous!

Ses yeux se sont emplis de larmes. ,

— Vous avez donc reconnu que j’ai quelque chose, a-, t-elle répondu. Chère amie, il n’y a pas de bonheur parfait en ce monde.

Elle a pleuré. Je l’ai pressée de questions, et elle a fini par tout m’avouer. A Aix-la-Chapelle, Georges, que le voyage commençait a fatiguer, est tombé malade. Ce n’était rien, une simple indisposition qui n’a duré que quelques jours ; mais le médecin, un homme brusque et savant, a laissé échapper devant la confiante jeune femme une phrase qui a suffi pour troubler à jamais le bonheur dont elle jouissait.

— Ménagez votre mari, madame, a-t-il dit, ne le faites pas trop courir sur le Rhin, ce beau garçon là a une mauvaise poitrine.

Cette parole a sonné comme un glas funèbre aux oreilles de la pauvre Marie. Elle s’est rappelé la mère et la sœur de son mari mortes de la poitrine. Elle l’a vu atteint du mal héréditaire, et cette crainte empoisonne sa vie. Elle ne peut plus avoir de sécurité ; tout récemment, à propos de la mort de Marthe, elle a entendu des paroles foudroyantes; elle a compris toute la gravité de ces affections qui se transmettent avec le sang.

En revenant des Landiers, je me répétais la phrase qu’elle m’avait dite : Il n’y a pas de bonheur en ce monde.

C’est vrai, car en passant en revue le petit monde au

milieu duquel coule modestement ma vie, j’ai reconnu que

chacune de ces familles, chacune de ces personnes, avait été atteinte d’une de ces douleurs qui restent. Laure a perdu sa seconde mère; les Brillion ont vu diminuer leur fortune d’une manière inquiétante ; M'“« des Landiers a deux vides à son foyer ; Joseph pleure sa femme et nous la pleurerons toujours. Marie, l'heureuse Marie, voit poindre à l’horizon de son existence dorée un de ces nuages qui vont toujours grossissant et qui recèlent la foudre.

Enfin, que Dieu nous garde d’autres épreuves !

J’ai fait mentalement cette prière en voyant apparaître mon père au détour du chemin. Il faisait chaud, il marchait la tête découverte et le vept agitait ses cheveux blancs, trop blancs, hélas ! Une pensée rapide comme l’éclair a traversé mon esprit. Je ne connaîtrai le malheur complet que le jour où mon père me manquera, et mon père est un vieillard.

Toute la journée j’ai été poursuivie par cette pensée, tourment horrible. Il y a vraiment des choses auxquelles, ci Von veut vivre sans découragement, il ne faut pas penser. Elles sont là, évidentes, palpables en quelque sorte, et je ne sais quel voile nous en dérobe la vue. Cela peut ne pas être trop malheureux, n’anticipons pas sur l’avenir.

Ma cousine Zoé a reçu ce matin une lettre dont le contenu m’intrigue fort. D’abord elle a étudié longuement l’écriture de l’adresse qu’elle déclarait ne pas reconnaître, puis

elle l’a ouverte, a couru à la signature et s’est mise à rire en me regardant. Nous étions à table, et Claude, que j’ai dressé tant bien que mal au service, a déposé en ce moment devant elle l’œuf par lequel commence quotidiennement son déjeûner. Ma respectable cousine a pour sa santé de si délicates attentions qu’elle ne laisserait pas pour une affaire ordinaire refroidir un œuf à la coque. C’est pourtant ce qui est arrivé. Elle a lu sa lettre, elle l’a relue, toujours en me lançant des œillades qui ont fini par éveiller ma eu-', riosité, et puis elle s’est mise à déjeûner avec un air des plus satisfaits. Elle ne me cachera pas longtemps ce secret, car tout secret lui pèse.

Mon père a été légèrement indisposé. Je me suis déraisonnablement inquiétée, et j’éprouve je ne sais quelle vague tristesse qui me donne une étrange souffrance. Le médecin m’a cependant affirmé que cette indisposition ne laisserait pas de traces.

i Ma cousine Zoé nous quitte. Occupée démon père, j’ai dû la laisser seule bien souvent, et le spleen l’a saisie. <• Décidément la campagne porte à la tristesse, » m’a-t-elle déclaré ce matin. Un de ses rhumatismes s’est fait sentir, t| elle a pris en grippe notre ruisseau et ses brumes légères A près s’être beaucoup plainte de ce brouillard malsain, élit nous a dit qu’elle partirait après-demain.

Une autre lettre est arrivée à ma cousine Zoé, elle a différé son départ de quelques jours, et le grand secret m’a été enfin révélé. M. Jules Déblin daigne de nouveau jete: les yeux sur moi et lui demande de préparer les voies à 1; demande qu’il a l’intention d’adresser prochainement. M . cousine^ie' met pas mon acceptation en doute et prend mo père à témoin de tous les avantages de cette alliance. Moi père reste grave et me laisse une entière liberté.

Ma pauvre cousine Zoé est partie fâchée. Elle ne peut comprendre que, par ce qu’elle appelle un sentimentalisme outré, je refuse un avenir brillant. J’ai eu beau faire défiler un à un sous ses yeux les motifs que j’avais pour mépriser le caractère de cet homme : son premier abandon, sa conduite envers sa femme, ses folies ruineuses, son peu de respect pour la mémoire de Lucile ; elle n’a voulu rien entendre. Je suis une sotte, une rêveuse, pas davantage. Mon père et moi nous nous sommes beaucoup divertis de ses plaisantes colères. Son départ n’a pas laissé de vide, et nous jouissons beaucoup de notre solitude actuelle.

Temps orageux et triste, nous nous claquemurons dans notre petit salon le soir. Mon père en ce moment relit les Etudes philosophiques sur le Christianisme, par Auguste Nicolas. Il m’en lit des pages, et nous admirons ensemble le talent consciencieux de l’auteur. On dit que des conversion^ nombreuses ont été commencées par la lecture de cet

ouvrage. C’est certainement un des meilleurs à mettre entre les mains des aveugles de bonne foi. Tout homme intelligent doit ouvrir quelque peu les yeux.

Joseph a reçu sa nomination. Il est nommé avec avanrement à Vannes. C’est un grand bonheur. D'un coup d’œil, nous avons vu les avantages de cette position nouvelle. Joseph, arraché au climat qui le tue, est placé dans une ville où il a des parents et surtout un collège sûr pour Arthur.

Nous voilà délivrés d’un grand souci, et nous n’aurions jamais osé espérer cela.

Georges et Marie sont partis pour Amélie-les-Bains. Il y a une crainte de rechute, et Marie a immédiatement décidé ce voyage. Elle me l’a dit, sa vie est complètement changée.

De défrichements, de campagne solitaire, il ne peut plus être question. Toutes ses démarches se concentreront sur ce but unique: arracher à la mort ce mari qu’elle aime de toute son âme ; vivre là où il lui sera meilleur de vivre, ne ise fixer nulle part, et combattre jour par jour, heure par heure, toutes les influences mauvaises. Dieu lui donne du courage, de la patience, et lui laisse l’espoir. C’est beaucoup, mais je ne puis m’empêcher de m’attrister de cet éloignement indéfini. Encore une amie sincère, intime, aimée, qui s’en va 1

J’ai revu Joseph, j’ai embrassé Arthur. Mon beau-frère paraît très-souffrant, mais très-heureux. Il va jeter l’ancre à Vannes et il a déjà écrit au supérieur du collège des Jésuites de cette ville, au sujet de son fils. Il est très-décidé à le laisser s’élever là, sous ses yeux. Si les bienheureux voient ce qui se passe sur notre terre, la désolée Louise a dû tressaillir de joie.

Où est le temps où la seule idée de confier son fils aux Jésuites irritait tellement son mari!

On dit qu’il n’y a plus de miracles. N’en est-ce point un, qu’un pareil changement! Me voilà à jamais rassurée sur le compte d’Arthur. Son père est devenu un chrétien fervent, éclairé, dont la vie est désormais rivée aux principes éternels du catholicisme. Son corps ne reprendra pas sa vigueur ; mais son esprit, qui n’avait pas encore été atteint, reprend, en quelque sorte, une nouvelle sève.

Il s’occupe beaucoup de l’éducation, en général, afin d’en faire sur son fils une application intelligente. Arthur répond à ses soins. Je l’ai trouvé grandi, l’adolescence vient. Son cœur est excellent, et les choses sérieuses et élevées ont dpjà de l’attrait pour lui. Nous avons passé ensemble quelques jours bien heureux, pendant lesquels s’est enfuie cette tristesse vague, qui s’impose parfois à mon cœur et dont je nepuis définir la cause.

M. Déblin a écrit à mon père. H n'a pas voulu s'en tenir r”r N dlres de ma cousine Zoé. Peut-être aussi luia-t-

elle laissé ignorer ma résolution dans l’espoir que mes idées changeraient... Elles n’ont pas changé.

Nous jouissons des derniers jours de l’été et notre vie - est, en ce moment, si parfaitement calme et monotone, que je ne trouve rien à écrire. Il y a des moments où cette monotonie me pèse; il y en a d'autres où je m’y complais. En définitive, qu’importe comment s’écoule la vie, pourvu qu’elle soit devant Dieu ce qu’elle doit être ? Tous les philosophes, tous les penseurs, n’en sont-ils pas arrivés à reconnaître cette vérité formulée en si peu de mots par le P. de Ravignan : La vie n’est rien.

J’écris la nuit. Mon sommeil ayant été troublé par je ne sais quel affreux cauchemar, je ne me suis réveillée comme minuit sonnait au coucou qui mesure le temps aux yeux ignorants de Jeannette. Ce réveil a été le soulagement : je rêvais que mon père était mort. Ma chambre était éclairée parla lune ; j’ai cru entendre un bruit inusité au dehors, je me suis levéeet, après m’être enveloppée à la hâte de quel-j ques vêtements, j’ai ouvert ma fenêtre et je me suis avancée sur mon balcon. J’ai été fort étonnée d’apercevoir mon père ^ sa fenêtre. Depuis quelque temps, il ne dort plus et j’ai araint qu’il ne fût indisposé, mais il m’a rassurée ; il m’a dit çjue.ne dormant pas, il s’était levé pour venir admirer l’efiet âu clair de lune. Notre petite vallée était vraiment charmante à regarder, la rivière étincelait entre les gazons sombres ét semblait élever pour nous sa voix harmonie®!, le

ciel était magnifique avec ses astres tranquilles et ses gros nuages mouvants.

Mon père et moi, nous nous sommes mis à causer, d’abord de la terre, si merveilleusement belle, et puis du ciel.

Depuis quelquetemps, mon père me parle souvent du ciel, des espérances en son bonheur infini et durable. Je l’écoutais attentivement, religieusement. Sa voix grave, pénétrante, me causait une singulière émotion de respect, au milieu du silence solennel de la nuit.

Il s’est interrompu tout à coup et m’a dit en riant:

— C’est assez causé au clair de lune, ma fille, je retourne me coucher; toi, vas dormir.

Il a refermé sa fenêtre ; moi, j’ai refermé la mienne pour lui obéit, car je me sentais très-éveillée, et je vais écrire à Arthur, jusqu’à ce que l’agitation nerveuse qui m’empêche de dormir soit calmée.

Il m’est impossible de vivre ici sans lui i O mon père, quelle place tu tenais dans ma vie 1

Mes pressentiments ne m’avaient pas trompée, cette fois encore. Un malheur suprême me menaçait et j'en pétais providentiellement avertie sans doute, afin que ce malheur ne me trouvât pas dans un de ces états heureux de l’âme qui rendent le choc plus écrasant.

Oh 1 cette nuit de trouble, d’insomnie, celte nuit où je rêvais qu’il étaitmort. Rêve affreux, qui n’était qu’une réalité

cruelle, car il est mort pendant que je dormais, après cette conversation dont le souvenir m’émeut profondément. Toutes mes pensées, hélas ! convergent vers ce souvenir, vers ce réveil provoqué par des cris de désespoir. Quand donc mon oreille n’entendra-t-elle plus ces mots terribles, qui ont fait à mon cœur une plaie profonde, inguérissable : « Monsieur est très-mal. »

Non, la Maraudière n’est plus qu’un tombeau pour moi. Voilà trois mois que j’y demeure seule pour essayer de me familiariser avec mon chagrin. Il est aussi vivace qu’au premier jour. Une chère ombre ne quitte plus mes pas. Je sais bien que je ne me consolerai jamais, mais il faut que je sorte de cet état d’anéantissement, qui finirait par me tuer. Et si mes impressions sont toujours aussi vives, que sera-ce quand l’hiver m’aura claquemurée dans cette maisonsolitaire, devantce foyer où j’oubliais, dans sa conversation affectueuse et si élevée, mon éloignement du monde et la sévérité de ma vie. Je la trouvais sévère. Ah ! j’étais ingrate. Quand on est ainsi aimée, quand on a tout à soi un cœur bon, loyal, aimant, que désirer de plus !

Je regretterai la Maraudière, mais ce sacrifice m’est nécessaire. Il est là, visible sous chaque arbre, dans chaque appartement, et mes regrets sont encore trop amers pour que je puisse trouver à vivre ainsi, avec son souvenir, le charme douloureux que fait éprouver la vue des lieux hantés par une ombre bien aimée. Joseph et Arthur sont à Vannes, ils m’écrivent souvent ; Marie et Laure pleurent

UISTOIRE INTIME

sans cesse avec moi. Toutes ces sympathies versent un peu de baume sur la blessure, mais sont impuissantes à la cicatriser. Il y a pour moi, dans cette mort, plus qu’un irréparable malheur, il y a selon l’expression de Mme Swetchine, un bonheur détruit.

Claude est venu me chercher ce matin. Il était fort inquiet au sujet d’une jolie perdrix rouge qu’il a trouvée dans les blés il y a quelques jours et qui, tout en paraissant se bien porter, refuse depuis hier toute nourriture. Je suis allée visiter l’oiseau qu’il destine à Arthur, et j’ai vu toutde suite qu’il souffrait. Je l’ai pris et je l’ai examiné. Mes doigts ont bientôt rencontré un endroit douloureux. J’ai dû lui faire violence pour arriver à cette blessure cachée sous l’aile. Il y avait là une plaie presque imperceptible. Je l’ai montrée à Claude.

— Un grain de plomb s’est logé là, m’a-t-il dit, j’avais bien cru m’apercevoir qu’elle traînait un peu l’aile. On ne pourra jamais la tirer de là, mais je laverai la plaie, je la soignerai, et la petite bête pourra vivre longtemps quand même.

Les soins qu’il a donnés ont produit un mieux sensible. Ce matin la perdrix avait l’air de se bien porter, mais enfin tant qu’elle vivra elle aura ce grain de plomb dans l’aile.

Mon pauvre cœur a aussi reçu sa blessure, son grain de plomb, qu’aucune main humaine ne pourra extirper. C’est une main divine qui m’a blessée, seule elle peut appliquer ]e baume.

En quittant la Maraudière, mon intention était d’aller demeurer à Randergast. Laure en avait ainsi décidé. Son mari

est rappelé à Paris, me voilà replongée dans mes incerti- „ »

tudes, prête à rester dans ma petite maison et à accepter

une vie d’amertume. J

Ces contrariétés, en ce moment, me causent une extrême fatigue. Je n’aurais jamais cru, hélas ! que mon indépendance me devînt, elle aussi, une source de souffrances.

J’ai reçu ce matin le billet suivant:

« Ma sœur,

« J’apprends le départ de votre amie par elle-même. Votre isolement l’afflige et votre résolution de rester seule ù la Maraudière l’effraye. Je suis aussi affligé et aussi effrayé qu’elle ; vous êtes encore si nécessaire, si nécessaire à mon fils. J'aurai donc le courage de vous parler de notre maison ; elle vous attend, vous en seriez le charme et la joie... Mais je connais les objections. Sont-elles donc insurmontables t Ma sœur, je n’oserai jamais vous dire : Devenez ma femme, mais je vous dirai en vous suppliant d’oublier mon indignité : Devenez la mère de l’enfant de Louise. Vous savez quel rôle une femme intelligen*e peut jouer dans l’avenir d’un homme par rapport à ses destinées éternelles ! .

« Dieu vous inspire une réponse favorable f

« Joseph. »

Cette lettre m’a fait souffrir ; mais remplacer ma sœur et même me marier, jamais !

Laure m’emmène à Paris, et, tout en faisant mes derniers préparatifs, je pense à ce qui s’est passé hier. Qu'at-il fallu pour faire changer une résolution que je croyais irrévocable? Une larme d’enfant !

Joseph et Arthur étaient venus prendre congé de moi. La gravité des circonstances, mon chagrin, l’amitié sincère qui nous unit, ont empêché tout embarras, tout malaise entre nous. Nous n’avons pas fait une allusion à sa demande, à mon refus, et ils allaient repartir, quand Laure m’a fait une observation, qui a fait croire à Arthur que je ne quitterais plus Paris.

Il est devenu très-pâle et il m’a dit d’une voix étranglée :

— Quoi ! tu pars pour toujours, tante Alix \ Tu resteras à Paris toujours I

— Je l’espère bien, a répondu Laure étourdiment.

Le jeune enfant s’esl jeté à mon cou et a éclaté en sanglot-

J’étais violemment émue. Il y a donc encore quelqu’u : au bonheur duquel il m’est donné de contribuer.

Joseph est entré. Il a regardé son fils et a baissé tristement la tête. En ce moment j’ai eu pitié de lui. Je me le suis représenté, isolé, souffrant, livré à la crainte de manquer à ce cher enfant dont il est désormais l'unique appui. J’ai pensé à Louise, à mon père. Joseph a deviné que j’étais ébranlée, il s’est rapproché de nous.

— Pour l’amour d’elle et pour l’amour de lui ? a-t-il murmuré.

Après un de ces moments de recueillement pendant lesquels on fait le tour de son cœur et de sa conscience, je lui ai tendu la main par-dessus la tête bouclée d’d rthur qui se trouvait placé entre nous deux comme un trait d’union providentiel.

— Pour elle et pour lui, ai-je répondu presque machina* lement.

Il m’a pressé la main pour toute réponse, et je lui ai su gré de ne pas témoigner une joie plus vive qui m’aurait blessée en ce moment.

J’ai embrassé Arthur et je lui ai dit:

— Je ne te quitterai pas.

Sa figure est devenue radieuse.

— Tante Alix viendra chez nous, à Vannes, papa, s’estil écrié en courant à son père.

— Faudra-t-il vous attendre î m’a demandé Jo^ph.

— Non, je vous écrirai de Paris.

Et le lendemain ils sont partis, et je vais partir moimême. J’ai promis trois mois à Laure. Pendant ces trois mois, je me familiariserai avec ce changement de position.

Je fais de ce mariage un acte de dévouement, et dgp uis cet engagement qui met un terme à toutes mes ii^P>lutions, qui fixe ma destinée, je jouis d’une grande paix. Il me semble que j’accomplis, les yeux fermés, la volonté de Dieu. Que Dieu me conduise l

Page 1