‹ Une histoire invraisemblable (volume 2)Chapitre 1 sur 17 · Une histoire invraisemblable · texte numérisé non relu

Une histoire invraisemblable

son est au milieu d'un immense jardin. — La lante Eudoxieestrevenue joindre son frère et sa nièce. — Des affaires lui ont fait faire à la ville de***, avec sa nièce, un séjour qui devait être de deux mois et qui a duré plus d'un an, parce que M. de Riessain, obligé lui-même de faire un voyage, n'a pas cru devoir les faire revenir à la campagne. Le lendemain de leur arrivée à toutes deux, M. de Riessain annonce froidement quil attend la visite de l'époux qu'il destine à sa fille. — Angélique pâlit et regarde sa tante d'un air désespéré. — La tante Eudoxie fait quelques questions : — Eh ! mon frère, dit-elle, comment est le jeune homme;, car je ne mets pas en doute un seul instant qu'il s'agisse d'un jeune homme? — Ma sœur, répond M. de Riessain, j'aurai l'honneur de vous le présenter demain. La tante Eudoxie et

la nièce Angélique se retirent de bonne heure pour pouvoir librement causer de l'événement. — Angélique , déjà fort disposée à la rébellion, reçoit à ce sujet de sa tante les plus grands encouragements ; puis la tante reprend la lecture d'un roman qu'elles ont commencé. A chaque instant, de frappants rapport entre la position d'Angélique et celle de l'héroïne arrachent à la nièce et à la tante des exclamations suivies de longues réflexions.

En effet, la jeune et belle Floreska est malgré elle et par un père barbare traînée à l'autel, où elle doit épouser le cruel et farouche Nérisko ; mais Floreska aime un certain Oswald, et trouve dans son amour une fermeté inébranlable contre le tyrannique auteur de ses jours. La tante s'interrompt ici pour faire remarquer à sa nièce que le petit maître de chant s'appelle

Oswald, mais Angélique prie sérieusement sa tante de ne plus lui parler du maître de chant. — Elles se séparent et se disposent à se coucher ; mais au bout de quelques instants, Angélique, émue et tremblante, revient dans la chambre d'Eudoxie.

— Oh ! mon Dieu ! ma tante, si vous saviez. . .

— Que se passe-t-il donc, Angélique ? tu as la figure bouleversée.

— Venez, ma tante, venez voir dans ma chambre.

— Ne vaudrait-il pas mieux sonner?

— Ma tante, cela n'a rien de dangereux ; mais c'est bien extraordinaire. * Vous savez, l'inconnu ?

— L'homme au chèvrefeuille! Il est dans la chambre.

— Ah ! ma tante, dit Angélique en rougissant, quelle idée !

— Qu'y a-t-il donc, alors ?

— Il y a dans un vase, sur ma cheminée, un bouquet de chèvrefeuille.

— Ce n'est pas possible !

— Je sais bien que ce n'est pas possible, ma tante; mais cela est, et c'est ce qui m'étonne.

Elles retournent ensemble dans la chambre d'Angélique. — C'est bien un bouquet de chèvrefeuille, la chambre en est toute parfumée. — On sonne la femme de chambre attachée au service des deux dames, ce n'est pas elle qui a placé là le bouquet. Elle ne sait ce que cela veut dire. On la renvoie, et la tante et la nièce passent une partie de la nuit à raisonner et à déraisonner. — Oh ! maintenant, dit Angélique, je suis comme Floreska , je suis aimée et

de l'amour le plus tendre et le plus constant : pense, ma tante, voilà plus d'un an ! Je serais ingrate de ne pas ressentir un peu de reconnaissance d'une flamme si pure et si fidèle. — Je suis aimée, ô... Il faut avouer, ma tante, que c'est bien désagréable de ne pas savoir le nom de celui dont on est aimée, qu'on est si près d'aimer soi-même.

La tante ajoute qu'il n'est pas moins embarrassant de ne l'avoir jamais vu. — Qui peut-il être? Est-ce ce grand brun qu'on appelait M. deWalstein?

— Oh non, ma tante, il est commun au dernier point.

— Serait-ce donc ce jeune homme blond si frais et si rose?

— Fi donc ! ma tante, je n'aime pas un homme frais et rose.

— Je m'y perds, alors.

Il est près de trois heures du matin lorsque Eudoxie annonce qu'elle meurt de sommeil. — Angélique lui demande la permission de partager son lit ? d'abord parce qu'elle n'a point sommeil et espère pouvoir encore un peu causer de l'inconnu, et aussi parce qu'elle ne peut songer sans un trouble ingénu et sans une crainte pudique que l'inconnu est entré et peut entrer dans sa chambre fermée. — Ce n'est qu'aux premiers rayons du jour qu'elles finissent par s'endormir. — Angélique a emporté dans la chambre de sa tante le bouquet de chèvrefeuille. Il a son premier regard quand elle se réveille, comme il a eu le dernier quand elle s'est endormie. Pendant toute la nuit ses rêves lui montrent l'inconnu, mais il lui tourne le dos, ou il a un masque sur le visage.

Le matin, au déjeuner, M. de Riessain demande si Ton ne veut pas faire un peu de toilette. — Quand elle est seule avec sa tante, Angélique annonce qu'elle n'en fera pas, qu'elle ne veut faire aucuns frais pour ce monsieur si protégé par son père. — La tante objecte qu'il ne faut pas cependant faire peur aux gens. — Angélique répond qu'elle n£ demande pas mieux que de faire peur à M. d'Hervilly. — Son père vient enfin de lui dire le nom de l'homme qu'il lui destine. — Je voudrais savoir si cependant, le prétendant parti, Angélique apprendrait avec plaisir qu'il a refusé sa main parce qu'il la trouve trop laide. — Dans l'histoire de l'héroïsme féminin, histoire qui serait longue et belle, si ces grands combats, ces grandes victoires et ces grandes défaites n'avaient pas lieu en silence, on trouve des il m-

mes en grand nombre qui ont tout sacrifié pour l'homme qu'elles aimaient, rang, honneur, fortune, quelques-unes ont préféré la mort à l'infidélité ; mais on n'en voit pas qui aient attenté à leur beauté et se soient un peu défigurées pour déplaire à des oppresseurs épris de leurs charmes. Peut-être, du reste, en faut-il chercher la cause dans l'ingratitude des hommes, car, certes, ce n'est pas le courage qui manque aux femmes , et elles en ont plus que les hommes, mais elles craindraient sans doute de déplaire, après un pareil sacrifice, au moins autant à l'homme qu'elles aiment qu'à celui qu'elles n'aiment pas.

Ce n'est pas cependant ce qui arrive : Angélique a fait de toilette tout juste ce qu'il faut pour ne pas fâcher son père, et cependant Octave ne trouve pas d'expressions pour dire à

M. de Riessain combien il la trouve belle. Angélique, au contraire, s'irrite contre sa tante qui dit que ce jeune homme n'est pas mal ; elle se rappelle alors parfaitement l'avoir rencontré dans le monde l'hiver précédent , et , des hommes qu'elle voyait, c'était sans contredit celui qui lui déplaisait le plus. — Non , dût son père la maudire , elle n'épousera pas M. d'Hervilly : elle voudrait pouvoir dire combien est différent l'homme au bouquet de chèvrefeuille ; mais quoiqu'elle en soit certaine , elle n'ose exprimer tout haut sa conviction. Le soir, elle se jette en pleurant aux genoux de M. de Riessain, et le supplie de ne pas l'obliger d'épouser un pareil homme. M. de Riessain lui demande, de son air le plus terrible, si par hasard elle aurait disposé de son cœur; — Angélique répond que son cœur est

libre, et elle ajoute, comme Floreska, que l'amour de son père lui suffit, quelle est bien jeune, etc. — M. de Riessain est inflexible ; la tante intervient et demande au moins un délai; le père hésite, se fait longtemps prier, et finit par accorder trois mois ; mais ce terme passé, il n'écoutera aucune réflexion. — Angélique, qui n'a jamais vu à son père une pareille sévérité, se retire dans sa chambre, fort triste ; mais la tante Euxodie la rassure. — On ne sait ce qui arrivera d'ici à trois mois. Floreska n'obtint qu'un délai de trois jours, et cependant elle épousa Oswald, après qu'il eut vaincu et tué Nérisko. L'inconnu finira par se manifester autrement que par des bouquets. — La tante Eudoxie a bon espoir; Angélique préfère la mort et même le couvent à une pareille union. Nous les laisserons dans ces dis-

positions, qui leur fournissent abondamment de quoi alimenter leur conversation.

Henry avait repris la voiture qui l'avait amené; le temps était beau, et il s'était assis sur le faîte de la voiture à côté du conducteur.

— Quand on arriva à l'auberge que nous connaissons, il vit sortir de l'intérieur du carrosse le même Octave d'Hervilly, à l'endroit duquel il avait remplacé l'indifférence par un sentiment voisin de la haine. A peine les voyageurs étaient entrés dans la salle où l'on dîne, que des cris se firent entendre : C'est lui ! le voilà !

— Ah ! monsieur, dit l'hôte à Octave, vous ne nous avez pas oubliés : quelques heures après votre départ, il est arrivé l'autorisation de faire passer le chemin par cette terre en friche qu'on refusait depuis si longtemps. Ah! monsieur, vous êtes le bienfaiteur du pays.

Octave et Henry furent aussi étonnés l'un que l'autre. — Octave cependant se remit le premier, et répondit que ce qu'il avait fait n'était rien, qu'une simple lettre au ministre avait suffi pour l'éclairer.

— Oui, monsieur, très-bien, une simple lettre ; mais nous en avons écrit cent, des lettres, et nous n'avions jamais obtenu de réponse ; et le pauvre Pierre, ou plutôt l'heureux Pierre, vous lui aviez promis de ne pas l'oublier ; vous aviez dit que dans un mois il serait de retour auprès de sa mère. Il n'a pas fallu un mois : il est arrivé ce matin... On est déjà allé le prévenir que vous êtes ici.

Si Octave était étonné de voir que le hasard avait si promptement réalisé des promesses qu'il avait faites sans intention et sans puissance de faire davantage , Henry, de son côté , ne

pouvait se lasser d'admirer l'assurance avec laquelle Octave acceptait la responsabilité de services qu'il n'avait même pas songé à rendre. Octave était de ces gens qu'on rencontre fréquemment , qui tiennent moins à être qu'à paraître, qui emploient tous leurs efforts à faire de l'effet. On ne sait pas à combien de pauvretés ils se résignent pour paraître riches : quels minces dîners, quels jeûnes même accusent leurs bottes vernies et leurs gants jaunés. — Je connais de ces gens qui aimeraient mieux passer pour être l'amant d'une femme, que l'être en effet si personne ne devait rien savoir de leur bonheur. Bientôt arriva le jeune conscrit avec sa sœur et sa mère. — La joie la plus vive avait succédé aux larmes. — La sœur, une belle jeune fille, baisa la main d'Octave. — Tout en acceptant ces témoignages de

reconnaissance, M. d'Hervilly aurait beaucoup donné pour savoir par quel mystère l'espoir qu'il avait fait naître pour se donner un moment d'importance, et de la portion de terrain nécessaire à l'amélioration du chemin, et de la libération du jeune conscrit, se trouvait au§°: bien à pc'nt réalisé par un événer^Ate qm*

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ce nom. .,

Pardon, monsieur le baron, réponde, siie dévoile votre incognito, mais il n'est per-

sonne m qui ne soit heureux de savoir comment s'appelle un homme aussi généreux , et la mère et la sœur de Pierre sauront sous quel nom elles doivent adresser leurs vœux au ciel pour votre bonheur.

— Mais, mon ami, ce nom...

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avec une noble franchise, nos remercîments et nos actions de grâce, il n'y a plus à douter un moment que votre excellence ne soit le baron de Horrberg. — Octave répondit par un sourire un peu embarrassé, et néanmoins accepta la politesse que lui firent ses compagnons de voyage qui voulurent qu'il passât avant eux pour entrer dans la salle à manger. Il ne pouvait refuser le nom de baron de Horrberg sans avouer qu'il avait accepté des remercîments pour des services rendus par un autre ; il fallait être le baron de Horrberg, ou un insigne gredin ; il ne crut pas devoir hésiter. Octave croyait rêver, il se demanda un moment à luimême s'il n'était pas par hasard baron de Horrberg, et si quelque voile jeté sur sa naissance ne venait pas de se déchirer subitement.

Mais il n'y avait pas moyen de conserver cette

idée, même quelques instants : il était né si régulièrement, si bourgeoisement, si conformément à tous les usages et à toutes les garanties légales, qu'il n'y avait pas moyen d'espérer d'autres parents que ceux qu'il avait jusque-là reconnus pour tels.

Le dîner se prolongea assez tard, parce qu'il fallait attendre une voiture jusqu'au lendemain. Henry accabla Octave d'éloges sur sa générosité, le félicita du pouvoir qu'il avait sur l'esprit du ministre. — Mais ces louanges et ces félicitations avaient quelque cbose d'exagéré qui ressemblait singulièrement à de T ironie. Octave était fort embarrassé; il ne pouvait se fâcher de compliments qui n'étaient désobligeants que parce qu'il ne les méritait pas. — Et cependant il s'apercevait de temps en temps que Henry voyait son embarras et s'en

amusait. Henry, de son côté, n'était pas animé desentiments très-bienveillants pour M. d'Hervilly , et comme chacun avait fini par déclarer ses noms et qualités, il s'efforça de provoquer une question directe, qu'il éluda pendant quelque temps , mais il conta deux ou trois anecdotes où il se donnait à jouer un rôle peu honorable ou ridicule, et enfin il avoua qu'il voyageait par mesure de prudence. — Il avait eu pour rival dans une affaire de cœur une sorte de matamore qu'il ne se souciait pas de nommer. Ses principes l'avaient obligé de repousser une proposition de duel que lui avait fait faire ce spadassin. — Menacé d'une insulte publique, il s'éloignait de la ville de***. Tous les auditeurs , stupéfaits de l'aveu d'une pareille lâcheté , gardèrent un silence profond. — Eh! messieurs, ajouta Henry , je ne suis pas

honteux de mes principes. — J'ai horreur du duel ; je ne veux pas me battre , et comme mon ennemi est un homme brutal qui serait capable d'employer des moyens violents pour m'y contraindre , je voyage pendant quelque temps de côté et d'autre. — Peut-être dans nos confessions réciproques, personne n'a-t-il aussi franchement que moi avoué les motifs réels de son voyage. — Pour terminer comme vous, messieurs, je vous dirai que je m'appelle Octave d'Hervilly.

Octave bondit sur sa chaise. — Quoi! c'était son propre nom que l'inconnu s'attribuait, et surtout dont il couvrait des actions au moins ridicules.

— Vous dites , monsieur , s'ccria-t-il, que vous vous appelez. . . ?

— Octave d'Hervilly, monsieur, pour vous servir.

— Mais, monsieur, je crois connaître un Octave d'Hervilly...

— Vous vous trompez , il n'existe de ce nom que le médiocre sujet ici présent.

Octave frémissait d'indignation de ne pouvoir réclamer son nom , dont on faisait un usage aussi peu honorable. — Cependant il essaya encore une objection; mais Henry la releva avec hauteur, en disant : Pensez-vous, monsieur, que je serais assez lâche et assez méprisable pour prendre un nom qui ne serait pas le mien ? Puis il continua la conversation , mit en avant les idées les plus bizarres , les théories les plus inusitées et les plus immorales , en ajoutant de temps en temps : Foi d'Octave d'Hervilly. — Octave était sur les épines :

il eût volontiers renoncé et au nom qu'il avait pris, et aux belles actions qu'il avait endossées en même temps, pour pouvoir sauver son nom des rudes épreuves auxquelles Y inconnu paraissait le vouloir soumettre, et en même temps l'obliger à expliquer les causes qui l'avaient amené à s'emparer ainsi d'un nom qui ne

lui appartenait pas. Peut-être, pensait-il, ce voyageur sait que je ne m'appelle pas Horrberg; mais cela ne l'autorise pas cependant à prendre mon nom. — Peut-être aussi ne le prend-il pas et s'appelle-t-il naturellement ainsi. — Quoi ! le nom et le prénom ! Cependant quelque singulier que soit ce hasard, il l'est beaucoup moins que ceux qu'il me faut mettre à sa place si je ne l'admets pas.

— Monsieur, dit-il à Henry, je ne vois pas pourquoi cela paraît vous fâcher, mais je suis

persuadé de connaître un Octave d'Hervilly.

— Alors , monsieur, c'est moi que vous connaissez,

— Non, monsieur.

— Eh bien , monsieur, je vous défie de me montrer cet Octave d'Hervilly.

— Je compte cependant vous le faire voir quelque jour, monsieur.

Pendant ce temps on avait servi, allumé et bu du punch. — Henri, d'un coup de coude, renversa le bol à moitié plein de punch enflammé et cinq ou six verres. — L'aubergiste arriva au bruit en disant : Vraiment, messieurs, cela n'a pas le sens commun.

— Qu'est-ce à dire, maraud? s'écria Henri^ crois-tu que je ne te payerai pas tes verres ?

— Je vous défends de me tutoyer et de m' appeler maraud.

— Ah ! ah ! tu défends quelque chose à Octave d'Hervilly. — Tiens , tu mettras sur la carte encore ce verre-là, et celui-ci aussi que je jette à travers les carreaux, et les carreaux aussi; mets tout sur la carte de M. Octave d'Hervilly, et laisse-nous tranquilles.

Ce ne fut qu'après une assez longue résistance que Henri se laissa calmer. — Il était tard, chacun des voyageurs gagna la chambre qui lui était destinée. — Mais pendant la moitié de la nuit, ce fut un vacarme horrible dans, toute la maison, — Henry errait dans les corridors, ouvrait les chambres des servantes. — L'hôte se leva en chemise, voulut faire rentrer Henry dans sa chambre et reçut de lui un coup de poing qui l'envoya tomber sur la porte d'Octave, qui se trouva réveillé à point pour entendre Henri qui criait : Mets ton nez sur h carte, au

compte de M. Octave d'Hervilly. — Puis il alla se coucher. — Le lendemain matin l'hôte annonça qu'il allait se plaindre au maire de la commune. — Je ne sais, monsieur, ajouta-t-il, ce que vous avez fait ; mais mes servantes prétendent qu'elles n'ont pu fermer l'œil.

— N'est-ce que cela? dit Henry; mettez la vertu de vos servantes sur la carte et faites l'addition.

— En vérité, monsieur Octave d'Hervilly, dit l'hôte, je n'ai jamais, Dieu merci! rencontré de voyageur pareil à vous.

— C'est que vous n'aviez jamais logé Octave d'Hervilly.

— Mon Dieu ! pensait Octave, pourvu qu'il n'emporte pas l'argenterie!

Henry n'emporta pas l'argenterie, mais il acheva de compromettre le nom d'Octave de toutes les façons qu'il put imaginer. Octave,

cependant s'efforçait de faire bonne contenance vis-à-vis des autres voyageurs, et il leur dit que peut-être ne les accompagnerait-il que jusqu'à la ville voisine, où on devait changer de voiture, pourvu cependant que son domestique, aussi étourdi qu'on puisse l'être, eût pensé à lui amener sa voiture.

— Je ne sais ce qu'Henry fit encore d'étrange qu'il appuya de ces mots : foi d'Octave d'Hervilly. — Mais Octave ne pouvant plus mettre en doute que ces plaisanteries d'un genre trop disparate avec l'air et les façons qu'il avait remarqués chez le voyageur lors de leur première rencontre ne fussent dirigées contre lui, Octave se pencha à son oreille et lui dit : Monsieur, quand ces messieurs se sépareront de nous, je serais enchanté de faire encore un bout de chemin avec vous.

— Monsieur, répondit Henry , le plaisir sera pour moi.

On arriva à l'endroit où s'arrêtait la voiture; un domestique en riche livrée entra dans le bureau du voiturier, et dit : La voiture de M. le baron de Horrberg est à la porte ! Octave se dit : J'en étais sûr, c'est un rêve, et je vais m'éveiller tout à l'heure. — Henry lui dit à haute voix : Ma foi , monsieur le baron , vous me donnerez bien une place dans votre voiture. Les autres voyageurs attendaient pour voir de quelle^façon M. le baron allait repousser une semblable familiarité; mais Octave était interdit et avait fait machinalement quelques pas vers la porte. — Henry le prit par le bras : Allons , monsieur , montons , dit-il ; puisque vous êtes M. de Horrberg , cette voiture est à vous.

Octave, hors d'état de penser ni d'agir, se laissa entraîner jusqu'à la portière. — La voiture était riche et simple à la fois , et les chevaux de la plus grande beauté. Henry monta , en disant : Je monte le premier , nous sommes chez vous. — Un moment Octave eut envie de prendre la fuite. — Henry lui dit : Montez donc, monsieur, si c'est sérieusement que vous voulez voyager un peu avec moi.

— Ah! oui, monsieur, c'est sérieusement, et je monte, dit Octave, en grinçant des dents.

Henry salua les autres voyageurs en disant : Messieurs, au plaisir de vous revoir ; j'en serai toujours enchanté, foi d'Octave d'Hervilly; Octave d'Hervilly vous a peut-être paru un peu écervelé , un peu fou ; mais une autre fois , vous serez plus contents de lui.

Octave salua sans parler. Les chevaux partirent.

— Maintenant , monsieur , dit Octave , nous allons parler sérieusement ; le nom d'Hervilly ne vous appartient pas.

— Pardon, monsieur, il m'appartient jusqu'à ce qu'un possesseur plus légitime vienne le réclamer lui-même ; je l'ai trouvé, c'est un nom abandonné , un nom hors de service que quelqu'un aura perdu ou jeté, et je l'ai ramassé.

— Monsieur, en supposant que quelqu'un ait cru devoir le quitter un moment , cela ne vous donnait pas le droit de vous en affubler.

— Pardon, monsieur, je me trouvais pour le moment un homme sans nom : j'ai trouvé un nom sans homme, je l'ai pris.

— Cessons de plaisanter , vous savez que ce

nom m'appartient, vous savez que je me nomme Octave d'Hervilly.

— Je le sais , monsieur , mais je ne le crois pas depuis que je vous ai entendu dire le contraire et prendre un autre nom.

— Eh bien , monsieur, je reprends mon nom pour vous demander compte des insultes dont vous l'avez rendu l'objet depuis hier.

— Vous reprenez votre nom , monsieur , je vous le rends avec plaisir, parce qu'alors vous me rendrez le mien.

— Que voulez-vous dire ?

— Que je suis le baron de Horrberg.

Octave resta un moment accablé, puis il

dit :

— Monsieur, ma situation est horriblement ridicule. — Je ne puis vivre avec un pareil affront, vous me rendrez raison...

— Monsieur, si vous ne pouvez vivre, il serait plus conforme à l'usage de vous suicider vous-même, mais je vous avouerai que je partage l'envie que vous paraissez éprouver d'avoir une affaire avec moi. — Vous vous êtes permis sur mon compte des propos que je n'avais pas l'intention de tolérer, même avant le hasard qui m'a mis à même d'exercer contre vous un commencement de vengeance; d'autres causes...

— Je sais, mademoiselle...

— Taisez-vous, monsieur, ne prononçons, pas son nom , puisque aussi bien nous n'avons pas besoin de prétexte pour nous battre, sans la mettre en jeu.

— Vous avez raison, je suis insulté, j'ai le choix des armes , nos armes seront des pistolets.

— Volontiers.

— Nous les tirerons à dix pas.

— A cinq, si vous voulez.

— Eh bien , monsieur! à cinq, et je vous traite de lâche si vous revenez sur votre parole.

— Monsieur, l'homme qui rougit de son nom et prend celui d'un autre n'a le droit de traiter personne de lâche.

— Ah, monsieur! c'en est trop... et si vous osiez...

— Quoi, monsieur? je crois pouvoir tout oser vis-à-vis de vous.

— Eh bien!... si vous n'êtes pas un lâche, si vous ne voulez pas que je vous fasse la plus grave des insultes... nous ne chargerons qu'un pistolet... le hasard nous donnera à chacun le nôtre , vous placerez le vôtre sur ma poitrine .

moi le mien sur votre cœur, et nous tirerons; l'osez- vous?

— Oui, monsieur, puisque vous avez plus de confiance dans le hasard que dans la fermeté de votre bras , je ne veux pas abuser de mes avantages, j'accepte.

— Où, monsieur?

— Près d'ici , si vous voulez ; entre ces saules que vous voyez là-bas , est un espace caché qui servira de champ clos à tous deux et de tombeau à l'un de nous.

— L'endroit le plus proche me conviendra; avez-vous des armes?

— Oui, j'ai dans les poches de cette voiture des pistolets de voyage, ils sont à côté de vous ; voulez-vous me faire le plaisir de me les donner ?

— Les voici ; sont-ils chargés ?

— Oui.

— Il faut en décharger un.

— C'est très-facile ; ce sont des pistolets à balle forcée, vous n'avez qu'à en dévisser un.

Octave dévisse le canon d'un des pistolets et jette sur la route la balle et la poudre. — Henry met les deux pistolets dans son chapeau et place un foulard par-dessus, puis tous deux restent silencieux en attendant qu'ils arrivent aux saules, dont on voit déjà distinctement le feuillage bleuâtre. — Tous deux sont occupés de sérieuses pensées. Octave, dont tous les défauts viennent d'une incroyable vanité, se sent un peu écrasé par la supériorité de son adversaire. — Il sait que les torts, du moins les premiers, sont de son côté : s'il n'était qu'offensé sans être ridicule, il ferait noblement l'aveu de ses torts ; plusieurs lois dans sa

vie déjà il a donné des preuves non-seulement de courage, mais de témérité, qui lui permettraient cette démarche, sans que son honneur pût en souffrir ; mais le rôle qu'il a joué est si ridicule, qu'il hait mortellement Henry, qui en a été le spectateur. — Henry se reproche d'avoir accepté ce genre de combat et d'avoir ainsi abandonné au hasard une vie que l'espoir de posséder Angélique lui fait paraître si heureuse. — Il eût mieux fait, certes, s'il n'eût pas cédé à un mouvement irréfléchi, de refuser d' accepter le hasard seul pour juge de son bon droit, sans y joindre son courage et son adresse éprouvée. — Certes, s'il ne s'agissait que de l'échange de leur nom, il reviendrait sur cette parole trop prompte ; mais il aime mieux mourir que de céder , non-seulement en courage, mais même en folle témérité à l'homme qui

ose lui disputer Angélique; sans cela, peutêtre, trouverait-il qu'il a un peu trop abusé d'une sottise que la vanité a fait faire à Octave. La voiture est près des saules ; Henry fait arrêter et ordonne au cocher d'aller attendre en haut de la côte. — Écoute, dit-il, nous allons à cette ferme qui est là-bas, derrière les saules; si j'étais forcé d'y rester, si monsieur revenait sans moi, tu le conduirais à la ville de *** à une lieue d'Horrberg.

Octave se sentit presque touché de ce soin de loyal chevalier que prenait Henry d'assurer la retraite de son ennemi, si le sort lui était contraire, mais sa colère s'accrut de cette nouvelle preuve de supériorité. — Dieu seul peut savoir ce qui se passa dans le cœur des deux jeunes gens lorsqu'ils entrèrent dans l'enceinte des saules. — Un doux et riant soleil pénétrait

à travers le feuillage, et colorait de vie, de joie et d'amour toute cette belle nature qu'un des deux ne devait jamais revoir. — Chacun des deux se croyait aussi obligé d'aller en avant, que si déjà les deux détentes des pistolets eussent été lâchées. — Henry présenta son chapeau à Octave, qui mit la main dedans et tira l'un des deux pistolets. Henry prit l'autre. — L'orgueil les empêcha l'un et l'autre de chercher à voir quel était celui qu'il avait dans la main. — Monsieur, dit Henry, êtes-vous prêt?

— Monsieur, dit Octave, je vous attends.

Alors, tous deux, pâles mais calmes, se placèrent vis-à-vis l'un de l'autre, se tendirent la main libre, et de l'autre main chacun appuya son pistolet sur la poitrine de son ennemi.

Il faudrait que je n'eusse de ma vie lu un seul roman pour dire un mot de plus, et ne pas finir là ce second feuilleton.

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