TROISIÈME FEUILLETON
Il est huit heures du soir, le jour baisse. A la lueur d'une lampe que l'on vient d'allumer, Angélique et sa tante Eudoxie sont dans le salon de la maison de M. de Riessain. — Angélique brode au métier; la tante Eudoxie tient un livre qu'elle lit à haute voix :
« Lasthénie poursuivit le fantôme , traversa « derrière lui toute la longue galerie et le vit « entrer dans la tour du Nord. — Elle eut un « moment d'hésitation ; mais après s'être re- « commandée à Dieu , elle marcha en avant et « parvint dans l'appartement du moine , où « personne n'était entré depuis plus de vingt « ans. — Tout était resté dans l'état où on l'a- « vait laissé depuis la fatale nuit où le moine y « avait couché et où on n'avait plus trouvé que « son corps sans sa tête. — Le fantôme s'ar- « rêta, et d'une voix somhre et sépulcrale dit: « Arrête et ne trouble pas le séjour de ceux « qui ne sont plus... »
— Ma foi , ma tante , dit Angélique , fasse le ciel que je ne me trouve jamais dans une pareille situation ! je sens que je serais loin d'avoir la bravoure de Lasthénie. — A tel point
que je ne sais si je n'ai pas un peu peur, rien que d'entendre le récit de ses aventures, la nuit et à la lueur d'une lampe. Les fauteuils , depuis quelques instants, me paraissent prendre des formes suspectes , et les longs plis de ces rideaux ont un certain air de linceul qui ne laisse pas de m'inquiéter ; si vous étiez bonne pour moi, nous laisserions là le livre pour ce soir et nous parlerions d'autre chose.
— Pourvu , répondit la tante Eudoxie , que ce fût de bouquet de chèvrefeuille et de ton inconnu, n'est-ce pas? Depuis que tu as un roman à toi , dont tu es toi-même l'héroïne ,
je comprends que tu prennes peu d'intérêt à Lasthénie et à ses infortunes.
— Écoutez ^ ma tante , il faut tout dire : c'est que le caractère de Lasthénie ne me plaît pas tout à fait. — Sous prétexte d'un respect exa-
géré pour la dernière volonté de sa mère , elle consent à épouser le farouche Saldorf, sans s'inquiéter de percer le cœur du tendre et fidèle Oscar, qui lui a donné tant de preuves de constance et de dévouement. — Il est évident que si la mère de Lasthénie avait connu Saldorf tel qu'il était , elle se serait bien gardée
d'enjoindre à sa fille de lui donner sa main. — Trompée jusqu'à la fin par son hypocrisie , elle
n'a vu en lui qu'un appui pour sa fille et un époux tendre et vertueux. — Certes , si elle eût vécu et eût connu seulement la moitié des crimes dont s'était souillé Saldorf , non-seulement elle eût relevé sa fille de sa promesse , mais elle-même se fût opposée de tout son pouvoir à une union qui devait faire le malheur de Lasthénie.
— Hélas! ma pauvre Angélique, reprit la
tante Eudoxie, j'ai bien peur que tu ne tardes pas toi-même à savoir combien il est difficile de résister longtemps à la volonté et aux obsessions dune famille.
— Ma tante , ma bonne tante Eudoxie, vous m'avez promis de ne pas m' abandonner.
— Oui , je te l'ai promis , et je te le promets encore , «parce que je sais que le cœur a ses droits et qu'ils sont de tous, les plus respectables, parce que je sais que l'autorité des parents doit avoir des bornes. — Mais, ma chère Angélique , tu n'ignores pas que je n'ai aucun pouvoir sur l'esprit de ton père , le plus opiniâtre des hommes ; tu sais de quels sarcasmes il poursuit mes idées , et que c'est à peine si je puis obtenir qu'il réponde à mes questions. — Je crains bien de ne pouvoir que mêler mes larmes aux tiennes... si cependant tu as ja-
mais lieu de verser des larmes, car enfin, tu ne peux aimer ton inconnu, et M. d'Hervilly est fort bien. — Rien que son nom d'Octave, qui est tout romanesque , me donnerait pour lui une indulgence que sa figure et ses manières ne tarderaient peut-être pas à changer en un sentiment plus tendre , si (ajouta la tante en soupirant) si j'avais dix-huit ans et s'il me présentait son hommage.
— Quoi ! ma tante , s'écria Angélique , quoi ! c'est vous qui me tenez un pareil langage ! Quoi ! vous n'êtes pas révoltée de la conduite d'un homme qui a demandé et accepté ma main , sans s'inquiéter le moins du monde de la possession de mon cœur! qui a traité votre malheureuse nièce comme une esclave qu'on achète et du consentement de laquelle on n'a pas à se soucier! Non, ma tante, non, je ne
m'accommoderai jamais de pareils sentiments ! Qu'ils sont donc éloignés de la flamme respectueuse de l'inconnu qui n'a encore osé exprimer son amour que par des fleurs et son empressement silencieux à prévenir mes moindres désirs. — Mais voyez- vous, ma tante , je ne puis me figurer que mon père, toujours si bon et si indulgent pour moi, reste insensible à mes larmes et à mes prières. — Vous avez déjà vu qu'il m'a accordé un délai de trois mois. Si vous aviez vu avec quelle tendresse il m'a embrassée lorsqu'il est parti ce matin pour ce voyage qui doit à peine durer quelques jours!
— Et il ne t'a pas dit où il allait?
— Non, ma tante.
À ce moment, Théodorine , la femme de chambre, vient annoncer qu'un monsieur de-
mande l'honneur de souhaiter le bonsoir à ces dames. — On lui demande quel est ce monsieur. — Elle croit l'avoir déjà vu. — Quel est son nom? Elle le lui a demandé , il est vrai, mais en venant elle l'a oublié. — Elle va retourner auprès de lui pour le lui redemander, lorsque l'on ouvre la porte du salon et l'on voit paraître Octave d'Hervilly.
Il s'excuse de se présenter ainsi devant ces dames. En attendant le retour de Théodorine, il a voulu aller au jardin ; il s'est trompé de porte et s'est trouvé tout à coup dans le salon. Sans cette erreur , il eût attendu la permission qu'il avait sollicitée , et malgré l'autorisation que lui a donnée M. de Riessain de venir chez lui, même en son absence, malgré l'ordre même positif qu'il a bien voulu lui laisser en partant de regarder cette maison comme
la sienne , il est prêt à se retirer si ces dames ne sont pas disposées à lui accorder la permission de passer quelques instants auprès d'elles. — Angélique fait une simple révérence, parce que c'est à sa tante qu'appartient de répondre.
La tante Eudoxie croit devoir obéir à la volonté de son frère en recevant de son mieux M. d'Hervilly, quoiqu'elle soit un peu souffrante et qu'elle craigne d'être forcée d'abréger la soirée et de se retirer de bonne heure. Octave s'assied , adresse à Angélique quelques lieux communs de galanterie vulgaire, auxquels elle répond avec un dédain marqué. Octave, après avoir fait tous ses efforts pour soutenir la conversation, se prépare à prendre congé. — Il ne va pas cependant rentrer encore chez lui. — La nuit est superbe ; la lune est pure, le ciel sans nuages; il va errer dans la campagne. —
En effet, dit la tante, il n'est rien de charmant co mme une belle nuit, et elle avoue que chaque soir elle se promène dans le parc avec sa nièce. — Hier même, elle ose à peine le dire, elles se sont oubliées jusqu'à onze heures. — Octave se retire en demandant une permission qui lui a déjà été donnée par M. de Riessain à son départ, mais il ne la veut tenir que d'Angélique et de sa tante : sera-t-il autorisé à venir prendre quelquefois de leurs nouvelles? Angélique s'incline pour toute réponse. ■ — Quand il est parti, elle affirme à sa tante qu'elle a vu faire à M. d'Hervilly un geste qu'elle imite et qui est en tout semblable à celui du tyran des mélodrames, quand il fait signe à parte qu'il abattra ses ennemis. — La tante n'a point vu ce geste, mais c'est au moyen d'une glace qu'Angélique l'a aperçu, et seulement alors qu'Oc-
tave, après les avoir saluées, leur tournait le dos pour gagner la porte du salon ; après quoi il s'était retourné pour leur adresser un nouveau salut et un sourire où elle avait vu tout plein d'affectation et de perfidie. — Ce soir-là, Angélique n'osa pas aller, comme la veille , se promener dans le parc avec sa tante. — Depuis quelques jours seulement qu'elles habitaient la maison , elles ne connaissaient pas assez les jardins, qui étaient fort grands, pour y éprouver une sécurité complète : c'est comme cette grande maison, dit Eudoxie.
— Je n'aime pas beaucoup que mon frère nous y laisse seules, mais pour avoir moins peur, nous ferons sagement, quelqu'un de ces jours, de la visiter des caves aux greniers; toute l'aile droite et le milieu nous sont inconnus. — Et quelques visites empêchèrent le lenni. 4
demain la réalisation de ce projet. Le soir , Octave se présenta; mais on lui fit dire que ces dames étaient fatiguées et ne recevaient pas ce soir-ià. — Elles profitèrent de leur solitude pour se promener dans le parc; c'était en effet un grand et beau spectacle que les lueurs pâles de la lune pénétrant à travers les voûtes des arbres,— Au milieu du silence un rossignol éleva la voix et fit entendre ses chants mélodieux. — Angélique et Eudoxie écoutent avec recueillement et se laissent aller aux douces rêveries que cette belle nuit excite dans leur âme, lorsque tout à coup des hommes masqués, sortant de l'épaisseur des arbres , se jettent sur elles, leur enveloppent la tête d'un voile destiné à étouffer leurs cris , et les enlèvent dans leurs bras. — La tante Eudoxie, à laquelle celui qui la porte affirme qu'on ne lui fera aucun mal,
pourvu qu'elle s'abstienne de tout bruit, reste muette et abattue. — Angélique, malgré les recommandations qui lui sont faites de garder le silence , essaye de faire entendre sa voix et appelle à son secours, et son père, tout absent qu'elle le sait, et les domestiques de la maison, trop éloignés pour entendre sa voix étouffée.
Aussitôt qu'elles furent enfermées dans la voiture, les chevaux partirent au grand trot.
— En se prêtant un secours mutuel, Angélique et Eudoxie ne tardèrent pas à se débarrasser des voiles qui leur enveloppaient la tête et les empêchaient de parler. — Mon Dieu ! ma tante que nous arrive-t-il et que va-t-il nous arriver? dit Angélique. — Quel bonheur que vous soyez avec moi! Que pensera mon père?
— Où nous mène-t-on et que veut-on faire de nous?
— Heureusement, ma nièce, répondit Eudoxie, que je n'en sais pas plus que vous sur tous les sujets de vos questions, sans cela j'aurais oublié la première quand vous me faisiez la dernière, tant vous les exprimez avec précipitation. —Mais vous-même, n'avez-vous fait aucune remarque qui vous puisse faire au moins soupçonner quel est l'auteur de cet acte de violence ?
— Je n'ai pas besoin de me livrer à des conjectures et à des soupçons, ma tante, pour des choses que je sais aussi parfaitement. — L'auteur de notre enlèvement est M. Octave d'Hcrvilly.
— Le croyez- vous, ma nièce? et quel interêt aurait-il à compromettre ainsi un résultat sur lequel il n'a aucune crainte à avoir? Sûr du consentement de votre père, assez fat, se-
Ion ce que j'en ai pu juger, pour ne pas tout à fait désespérer du vôtre, il faudrait qu'il eût à un degré peu ordinaire la manie d'enlever les filles, pour s'aviser d'en enlever une qu'il aurait pu emmener légalement en attendant seulement deux mois. — Mon avis est plutôt que l'auteur du rapt est votre inconnu, l'homme aux fleurs de chèvrefeuille !
— Lui, ma tante! Vous n'y pensez pas : un homme si timide , si respectueux. Non, non, l'odieux d'Hervilly n'a pas eu de peine à voir la répugnance que j'éprouve pour la chaîne que l'on veut m' imposer ; il connaît l'indulgence et la tendresse de mon père pour moi ; il sait que la sévérité de ce tendre père ne tiendrait pas contre mes prières et mon désespoir, et il a eu recours à la violence. Où sommes-nous? Voici plus d'une heure que nous marchons, les che-
vaux semblent voler , on ne voit que des arbres, toujours des arbres. — Si nous traversions une ville, j'espère que nos cris feraient arrêter la voiture.
— Ne criez pas si vite, ma nièce, car je maintiens que nous sommes en la puissance de l'inconnu aux bouquets. Votre prochain mariage avec M. d'Hervilly lui aura montré qu'il n'était plus temps de prétendre à vous par les voies ordinaires, et il aura employé des moyens un peu brusques, il est vrai, mais pour lesquels il espère obtenir son pardon.
Les réflexions de la tante jetaient du doute dans l'esprit d'Angélique , qui ne savait comment elle devait apprécier ce qui se passait. — %n effet, la colère qu'elle devait naturellement concevoir de cet enlèvement pouvait être modifiée par cela qu'il aurait été commis par
l'un ou par l'autre des deux hommes que seuls elle pouvait soupçonner ; parce que , toute condamnable que fût cette manière d'agir, ce n'était rien auprès d'un crime plus grand qu'avait commis Octave d'Hervilly : ce crime était qu'il déplaisait à Angélique. — C'est en effet ce qu'aux yeux d'une femme un homme peut faire de pis que de lui déplaire. — Je défie l'homme qui déplaît à une femme de l'étonner par aucun forfait , et d'imaginer quelque chose d'assez horrible pour qu'elle hésite à l'en croire capable. — Tous les autres crimes se confondent dans le crime de déplaire , qui suffit pour les tous absorber.
Au bout de quatre heures de marche, la voiture parut quitter la grande route et prendre un chemin de traverse. En effet, elle ne tarda pas à s'arrêter devant une petite maison aux
alentours de laquelle l'œil n'en pouvait découvrir aucune autre. Là on les aida à descendre de voiture , et un des hommes masqués les avertit qu'elles passeraient là le reste de la nuit. Elles essayèrent de faire quelques questions à cet homme, qui paraissait être le chef des autres ; mais il ne leur fit aucune réponse , et donna ses ordres pour que de nouveaux chevaux fussent attelés à la pointe du jour.
— Vous entendez, mesdames, ajouta-t-il, qu'il faut être prêtes debonne heure. — Certes, je ne vous menacerai pas , comme fait le commun des voituriers , de passer outre et de vous laisser en chemin ; mais je vous jure que si vous n'êtes pas prêtes à partir à l'heure indiquée , je vous mets dans la voiture, quel que soit le négligé de votre toilette.
— Mais enfin , dites-nous où nous sommes et où nous allons.
— Madame , les ordres que j'ai reçus ne m'enjoignent nullement de vous faire de semblables confidences ; on m'a dit de m' arrêter le moins possible et d'aller vite.
— Mais...
— Madame , comme ma réponse ne pourrait jamais être qu'un refus de vous répondre , trouvez bon que je ne vous en fasse plus aucune.
A peine Angélique et sa tante furent-elles dans la chambre où elles devaient passer la nuit, que Théodorine y entra pour leur demander si elles avaient besoin de ses services et si elles voulaient prendre quelque chose.
— Eh quoi! vous ici, Théodorine? s'écrièrent à la fois la nièce et la tante. — Où
sommes-nous ? que se passe-t-il ? et quel est l'auteur de notre enlèvement?
— Mesdames, je n'en sais pas plus que vous à ce sujet; mais hâtez-vous de demander ce dont vous pouvez avoir besoin, j'ai tout lieu de croire qu'ensuite on ne me refusera pas de passer la nuit dans votre chambre.
— Nous n'avons besoin de rien, sinon de vous avoir près de nous pour diminuer s'il est possible nos justes frayeurs.
Théodorine sortit et revint quelques instants après d'un air tout joyeux dire qu'on lui permettait de ne pas les quitter. — Aussi bien , a dit celui qui paraît être le chef, vous pourrez dire à ces dames qu'elles feront bien de dormir tranquilles et de no perdre leur temps à aucune tentative d'évasion, parce que nous avons demain une longue étape à faire, et il n'est pas
— ,59 — sur qu'elles soient aussi bien couchées ; ensuite parce que ce serait parfaitement inutile. — Et en effet, mesdames, il m'a fait voir la maison fermée par d'énormes verroux et toutes les issues garnies de grilles et de barres de fer, gardées en outre par des sentinelles.
— Eh quoi! s'écria Angélique, nous nous éloignerons encore demain toute la journée; mais où sera donc le terme de ce voyage?
— Us ne paraissent pas penser qu'ils arriveront demain.
— Mais dites-nous maintenant, Théodorine, comment vous vous trouvez ici avec nous?
— Rien n'est plus simple , madame ; à peine étiez-vous sorties toutes deux de la maison pour aller vous promener dans le parc , qu'un homme inconniwint me dire que l'une de vous
deux s'était subitement trouvée indisposée , et qu'on l'avait envoyé me chercher. — Je voulus appeler quelques autres domestiques; mais il m'en empêcha en médisant que vous aviez recommandé de ne parler qu'à moi seule. — Je le suivis donc , après m'être munie d'un flacon de sels. — Mais à peine étions-nous dans le parc que mon guide , qui m'avait paru d'abord vieux et cassé, circonstance qui m'avait fort enhardie à Y accompagner , se redressa, et m'ordonna de le suivre sans parler, sous peine de la vie. — Nous arrivâmes bientôt auprès d'une voiture derrière laquelle était un siège où l'on me fit monter avec mon compagnon. — Ce n'est qu'en route que j'appris que vous étiez dans la voiture , et qu'à ma terreur vint se mêler l'espoir de vous être utile et de ne pas vous quitter.
— Ah ! ma tante î dit Angélique , c'est absolument comme Euphrasie.
— Qu'est-ce qu' Euphrasie, mademoiselle?
— Euphrasie était une servante fidèle et dévouée comme toi, ma bonne Théodorine : c'était la suivante de Floreska , n'est-ce pas , ma tante ?
Une bonne partie de la nuit , déjà fort avancée , se passa à chercher à tirer des conséquences des moindres circonstances de cette singulière aventure , à deviner quel pouvait être l'auteur de cet enlèvement , quel pouvait être le terme de ce voyage. — Angélique pensait que l'inconnu aux bouquets devait la délivrer de ce péril; mais ne voyant pas trop comment il pourrait savoir le péril ; et découvrir l'endroit où la dame de ses pensées avait besoin de son appui , elle cherchait à se rappeler, pour rani-
mer sa confiance , par quels heureux hasards Oswald découvre le souterrain où l'infâme Nérisko a renfermé Floreska; mais ce que ces hasards ont de frappant prouve qu'ils pouvaient ne pas arriver ; heureusement que le sommeil vint mettre un terme à ses perplexités.
Le lendemain, on se remit en route de bonne heure, on s'arrêta au milieu de la journée pour faire un repas et se reposer quelques heures, on changea de chevaux et on repartit. Eudoxie et sa nièce avaient compté sur cette halte pour se faire mettre en liberté; elles étaient décidées à implorer la protection de l'aubergiste, à réclamer l'intervention de l'autorité du lieu. — Mais ce jour-là, comme la veille, on s'arrêta dans un endroit désert, à une maison isolée dans laquelle il ne se trouvait personne, ou du moins Angélique et sa tante
ne virent que les hommes qui les accompagnaient , qui avaient en route ôté leurs masques, mais qu'elles ne se souvenaient pas d'avoir jamais vus. Le lendemain seulement, celui qui paraissait conduire l'entreprise dit à Angélique : Nous arriverons ce soir,
— Où arriverons-nous ? demanda mademoiselle de Riessain.
— Mais au but de notre voyage, mademoiselle.
— A quelle distance sommes-nous de l'endroit d'où vous nous avez emmenées ?
— Mademoiselle, il m'est défendu de répondre à vos questions ; mais rien ne vous empêche de calculer la distance par le temps pendant lequel nous avons marché.
— Il me semble que nous avons été bien vite.
— Aussi vite que possible, mademoiselle, tels sont les ordres que j'ai reçus.
Il faisait nuit déjà depuis plus de trois heures lorsque la voiture s'arrêta devant une grille; un des conducteurs sonna du cor ; on parut du dedans demander un mot d'ordre, et la grille s'ouvrit pour laisser entrer la voiture et se referma derrière elle. C'était une sorte de château, entouré de grands arbres, d'un aspect sombre et sévère. — On introduisit la sœur et la fille de M. de Riessain dans un appartement convenablement meublé. — Là, il leur fut annoncé que Théodorine les servirait, qu'il était inutile de tenter aucune évasion , et à l'appui de ce conseil on leur montra d'énormes barreaux aux fenêtres, placées fort au-dessus du sol. — Eudoxie demanda s'il leur était enfin permis de savoir chez qui elles étaient. — Il lui fut ré-
pondu que le maître du château aurait dès le lendemain l'honneur de se présenter devant elles. — Elles virent avec plaisir que d'excellents verroux leur permettaient de fermer leur appartement au dedans, comme elles entendirent avec moins de plaisir que des verroux au moins aussi forts les fermaient
au dehors. Quand elles furent seules , Angélique se prit à pleurer. — Hélas ! ma tante, dit-elle, entre quelles mains sommes- nous
tombées , et que va-t-il arriver de nous? — En trois jours de marche nous devons être à une distance où on ne retrouvera pas facilement notre trace.
— A moins, dit Eudoxie, comme je persévère à le croire , que nous ne soyons chez l'in- , connu , avec lequel je pense il serait facile de
s'entendre.
— Oh! non, ma tante, il n'est que trop certain que M. d'Hervilly, pensant que mon père ne lui donnerait pas ma main malgré moi, et ne pouvant se méprendre sur le sentiment qu'il m'inspirait, a eu recours à des moyens qui ne me surprennent pas de sa part , car il faut lui rendre justice sur ce point, sa physionomie n'est pas trompeuse et n'annonce ni noblesse ni désintéressement.
Quoique chacune s'efforçât de trouver des arguments pour soutenir son opinion , quoique ni l'une ni l'autre ne parût changer de sentiments , il n'en est pas moins vrai que la tante et la nièce retombèrent dans une grande incertitude. Leur surprise fut grande à toutes deux lorsque le lendemain , en s'éveillant, elles trouvèrent dans leur chambre des vête-
ments aussi parfaitement à leur taille que s'ils eussent été faits pour elles.
Elles avaient en effet depuis trois jours découvert un des désagréments de la profession de demoiselle errante et d'héroïne persécutée , en n'ayant ni vêtements ni linge de rechange, désagrément sur lequel les livres ne donnent aucun détail ; et quand elles se rappelaient que Floreska , dans une circonstance analogue , avait voyagé ainsi, non pas pendant trois jours mais pendant la moitié d'un mois ; que l'auteur, qui raconte ces quinze jours heure par heure, ne fait pas mention une seule fois qu'elle
ait changé de robe ni de rien autre chose , elles durent se oroire heureuses, et elles découvrirent dans les détails d'un enlèvement une foule d'inconvénients auxquels elles ne pouvaient assez se féliciter d'avoir échappé , grâce à la dis-
crétion de leurs conducteurs et à la compagnie qui leur avait été donnée de leur femme de chambre, tandis que Floreska était seule au milieu de ses ravisseurs. — Le résultat de leurs réflexions à ce sujet fut que cette héroïne , au terme de son voyage, devait être au moins aussi sale que malheureuse. Une seule chose déplut à la tante dans cette prévenance , mais lui déplut beaucoup , et au point qu'elle préféra garder une partie des vêtements qu'elle portait lors de leur enlèvement , à la nécessité
de revêtir ceux qu'on avait déposés auprès d'elle. En effet, tandis qu'Angélique trouvait des habillements du meilleur goût , de la dernière mode et de la plus grande fraîcheuF, ceux de la tante, faits, il est vrai, d'étoffes riches et cossues, étaient taillés sur le .patron des modes du siècle précédent. — Cet incident fut cause
que toutes deux changèrent d'avis sur l'auteur de leur enlèvement. Angélique pensa que cette attention délicate ne pouvait venir que de l'inconnu auxbouquets, et la tante Eudoxie, s'emparant de l'avis abandonné par sa nièce, soutint que la mascarade de mauvais goût à laquelle on semblait vouloir la contraindre ne pouvait être venue à l'idée que de cet Octave, qu'elle avait d'abord, elle ne saurait dire comment ni pourquoi , trouvé assez bien, mais qui, au demeurant, est un rustre et un homme capable de tout. Pour Angélique , ses doutes sur le maître du château ne laissent pas de prolonger sa toilette.— Tantôt elle pense que c'est l'odieux d'Hervilly qui va paraître à ses yeux, un homme fourbe et déloyal qui l'a enlevée à la tendresse d'un père , et elle trouve que ses bandeaux de cheveux un peu rebelles, un peu froissés dans
la voiture , sont bien assez lisses pour les regards d'un criminel châtelain. — Elle ne veut pas relever par la parure ôe funestes attraits, qui sont , sinon la cause , du moins le prétexte de l'indigne traitement dont elle est victime. — Mais bientôt elle pense que celui qui va paraître à ses yeux est peut-être l'inconnu , qui , voyant le consentement d'un père barbare donner celle qu'il aime à un odieux rival, s'est laissé emporter à une action condamnable , il est vrai ? mais que l'excès de son amour et de son désespoir finira sans doute par faire excuser ; et alors elle ne voit aucune raison de lui paraître laide. — Ses hésitations se terminent par ceci : que dans tous les cas il n'y a pas de raison d'être à faire peur, et que son indignation et le dédain profond qu'exprimera* sa physionomie en présence de M. dlïerviîly.
suffiront pour lui donner une attitude conforme à sa situation. -
On annonça M. Octave d'Hervilly, qui faisait demander si ces dames voulaient lui faire l'honneur de le recevoir. — Entrez, monsieur, entrez, dit Angélique en ouvrant elle-même la porte ; entrez, monsieur, et ne joignez pas le sarcasme et la dérision à vos infâmes procédés. — Il sied bien de demander la permission de me parler, à l'homme qui n'a demandé celle de personne pour s'introduire chez mon père comme un voleur, et pour m'enlever avec violence de sa maison. — Entrez, monsieur, pour entendre l'expression du juste ressentiment et du profond mépris que m'inspirent vos actions.
— Mademoiselle, dit humblement Octave en entrant, permettez-moi d'essayer de justi-
fier une démarche dont l'amour le plus ardent est la cause, et ne vous étonnez pas du respect que je ne cesserai jamais de vous témoigner dans toutes les occasions où son excès ne m'exposerait pas à vous perdre. — Votre père ne m'avait pas caché que vous aviez fait quelques objections à l'union à laquelle il m'avait permis d'aspirer. — Il vous avait accordé un délai de trois mois. — Mais à moi, il m'avait dit que, à l'expiration de ce délai, il vous en accorderait peut-être un autre. — Malgré sa résolution irrévocable, malgré la parole qu'il m'a donnée, et qu'il m'a renouvelée avec d'horribles serments, en s'écriant que vous seriez morle à moi plutôt que vivante à un autre, s'il le fallait pour dégager sa parole ; malgré ses assurances réitérées, ma tête s'est égarée à l'idée de perdre ou de voir se reculer indéfiniment un bon-
heur pour lequel je donnerais ma vie ; je n'ai plus été maître de mes inquiétudes, j'ai voulu forcer votre père et vous à hâter ma félicité. — Et, le croiriez-vous, mademoiselle? ce matin encore j'étais un peu embarrassé et presque repentant de l'audace que j'avais eue ; mais en vous voyant, même irritée contre moi, en vous voyant si belle et si charmante, il m'est impossible d'éprouver le moindre regret, et j'a- jjj voue que je recommencerais si la chose était encore à faire.
— Je vous ai écouté patiemment, monsieur, je vous demanderai une attention égale pour ma réponse. Le moyen que vous avez choisi pour arriver à votre but était le plus certain pour le manquer. Jamais je ne pardonnerai cet attentat à ma liberté, jamais je ne serai la femme d'un homme qui a voulu me devoir à
d'autres volontés que les miennes. — Finissez ce langage hypocrite, vous n'avez aucun droit de me retenir ici prisonnière. J'exige donc que les portes de cette maison soient ouvertes à l'instant même à ma tante , à moi et à notre servante.
— Hélas! mademoiselle, reprit tristement Octave, vous me demandez précisément la seule chose peut-être que je doive vous refuser.
— Et, quelles sont vos intentions, monsieur?
— Vous retenir ici, mademoiselle, jusqu'à ce que vous reveniez à de meilleures pensées, jusqu'à ce que vous soyez résignée au bonheur que je mettrai mon étude à vous présenter, jusqu'à ce que vous consentiez à être ma femme.
— Est-ce tout, monsieur?
— Cessez, mademoiselle, ce Ion ironique, il
ne me fera pas me départir du respect que je vous dois, mais il ne me fera, pas plus qu'aucune autre considération, rien changer à ma résolution immuable. Vous ne sortirez d'ici que baronne d'Hervilly.
— Il faudrait pour cela deux choses, monsieur : d'abord que je consentisse à vous épouser, et ensuite que vous eussiez vous-même des droits au titre que vous m'offrez si généreusement.
— Au nom du ciel, mademoiselle , trouvez un homme qui pour l'amour de vous consente à me répéter l'insulte qui sort en ce moment de votre bouche.
— Ne vous gênez pas, monsieur, il n'est pas dangereux de faire des rodomontades avec des femmes; mais cette conversation est inutile. — Je le répète, monsieur, je vous ordonne do
nous faire ouvrir à l'instant même les portes de cette prison. yv
— Je n'en ferai rien, mademoiselle ; cependant, si madame votre tante et votre femme de chambre ne veulent pas continuer à partager votre captivité, si vous consentez à leur départ...
Angélique se jeta effrayée dans les bras de sa tante. — Non, non, monsieur, ma tante ne me quittera pas, n'est-ce pas, ma tante? Mais nous pouvons nous passer de notre servante , et cette pauvre fille...
— Vos ordres seront exécutés, mademoiselle, mais j'exigerai d'elle le serment de ne pas dévoiler à M. de Riessain l'endroit où j'attends votre consentement à mon bonheur.
— C'est bien, monsieur ; nous attendrons,
nous, que mon père et la justice du pays aient découvert votre criminelle retraite.
— Eh bien, mademoiselle, quand cela arrivera, ce dont je doute fort, vu les distances et les difficultés, monsieur votre père vous jugera suffisamment compromise par un séjour d'un an ou deux dans mon château, pour me supplier de vous donner mon nom et ma main.
— Assez, monsieur, assez ! — Je n'ai plus, moi, que quelques paroles à vous dire : chaque instant qui prolonge ma captivité augmente ma haine contre vous et met à vos vœux une impossibilité de plus ; ce n'est que malgré moi que je vous verrai jusqu'au jour, plus prochain que vous ne l'espérez, de ma délivrance. — Adieu, monsieur.
Et d'un geste magnifique et presque théâtral
elle congédia Octave , qui sortit en la saluant respectueusement.
— Ma nièce , dit la tante Eudoxie , tu as été trop loin , on peut blesser le cœur d'un homme , il ne vous en aime souvent que davantage. — Aime bien qui est bien châtié. Mais tu as blessé sa vanité en contestant ses droits, hélas ! bien contestables , au titre de baron. — J'ai vu briller dans ses yeux à ce moment un éclair de haine ; jamais héroïne persécutée n'a eu plus de dignité que tu n'en as montré dans cette entrevue ; mais tu as manqué de prudence , nous sommes à la discrétion de notre ennemi. — Coupable d'une violence, il ne peut être arrêté dans cette voie que par l'espoir ; si tu réussis à le désespérer tout à fait... Je ne veux pas effrayer ta jeune imagination du tableau des excès auxquels un homme aussi
épris peut se laisser entraîner. S'il croit Savoir offensée sans retour, il ne s'inquiétera guère de t'offenser un peu plus au bénéfice de sa passion. — Je pense que tu dois un peu le ménager. — J'ai gardé le silence pour deux causes : d'abord, parce que je ne pouvais pas me montrer moins sévère que toi , ensuite parce que tu as parlé tout le temps etqu'il m'aurait été difficile de glisser un mot dans votre conversation.
— Qui, moi, ma tante! pouvez-vous penser que j'autorise parla moindre parole un espoir offensant pour moi ?
L'auteur pourrait prolonger beaucoup cette conversation, car ce n'est qu'une heure après que Théodorine vint en réalité l'interrompre.
— Écoute, Théodorine, tu vas nous quitter, j'ai obtenu qu'on te rendît à la liberté, mais
— 80 — > on va exiger de toi le serment de ne pas trahir 1 e secret infâme de M. d'Hervilly, de cacher à m on père l'endroit où il nous tient enfermées ; un s emblable serment , arraché par la crainte et la violence, n'engage la conscience en aucune façon ; bien plus , ce serait offenser Dieu que de le tenir et de se rendre , par un faux scrupule , complice d'une méchante action. — Aussitôt que tu seras auprès de mon père...
— Hélas! mademoiselle, c'est certainement ce que je ferais avec empressement, et on me ferait prêter vingt serments de cette manière , que je ne m'en embarrasserais pas plus que d'un ruban fané ; mais on m'a avertie de mon départ, et aussi d'une précaution que l'on va prendre contre moi, et qui me mettra dans
l'impossibilité de donner aucun renseignement
à M. de Riessain ; on m'emmènera d'ici à la
nuit, et j'aurai de plus les yeux bandés pour sortir du château. — Quand j'ai appris cela, j'ai positivement refusé de me séparer de vous ; on m'a dit que ce serait comme je voudrais, à condition cependant que vous le permettriez. — J' ai juré que j'arracherais le bandeau qu'on me m ettrait sur les yeux, et que j'avais d'ailleurs cent moyens de reconnaître mes traces et de faire punir les ravisseurs , ce que je me serais bien gardée de dire si ça avait été vrai. Angélique fut attristée de voir s'évanouir l'espoir qu'elle avait fondé sur le départ de Théodorine. Cependant, quand vint l'heure du dîner, Octave fi t demander si ces dames voulaient descendre dîner à la salle à manger, et si, dans ce cas elles lui permettraient d'avoir l'honneur de dîner avec elles. — Angélique répondit
qu'elles étaient prisonnières ; qu'elles n'avaient m. 6
point d'ordres à donner, si ce n'est celui de leur ouvrir les portes du château ; que , du reste, tant quelles ne seraient pas contraintes à agir autrement, elles mangeraient dans leur chambre. — Eudoxie se fâcha avec quelque raison de ce que sa nièce répondait toujours pour elles deux, sans lui jamais demander son avis; elle aurait espéré au contraire, en se montrant un peu plus affable pour d'Hervilly, en lui faisant concevoir quelque vague espoir, l'amener à les délivrer, et si son cœur endurci résistait à toutes les choses irrésistibles qu'elle avait à lui dire , il s'ensuivrait toujours un peu de liberté, qu'elles pourraient mettre à profit peut-être pour s'en procurer une entière; et puis il n'y avait aucune raison d'aggraver soi-même sa situation : on était captives, bien ; sous la puissance d'un homme
hardi et amoureux , très-bien : mais pourquoi ajouter à cela l'ennui de ne voir aucun visage humain , de n' échanger une parole avec personne? — Le malheur se supporte, mais l'ennui c'est autre chose. —Il fallait prendre encore en considération que tant qu'elles resteraient enfermées dans leurs deux chambres, ne parlant qu'à Théodorine , elles n'avaient aucune chance de changer leur situation , tandis que , en se montrant un peu plus au dehors , quelque domestique peut-être , touché de leur position, ou séduit par les magnifiques promesses qu'elles pourraient faire au nom de M. deRiessain , se déciderait à faciliter leur évasion. — Floreska ne serait jamais sortie du souterrain sans l'assistance du bon Antonio; et oùrencontrera-t-elle Antonio ? dans ses promenades au jardin au clair de la lune.
— Au nom du Ciel, ma tante, ne me parlez plus de promenades au clair de la lune.
— Ma chère enfant, ce qui nous arrive n'est qu'un temps d'épreuve, et finira bien, je l'espère ; il faut que la jeunesse se passe à quelque chose , et que le cœur ait son histoire. — Si vous vouliez vous mettre à l'abri de ces événements, auxquels devaient vous préparer votre beauté et l'exquise délicatesse de votre cœur, rien ne vous empêchait de finir votre roman au premier chapitre; d'épouser tranquillement l'homme que votre père vous destinait; puis « Vous auriez été heureux et auriez eu beaucoup d'enfants. » Cela dépend encore de vous : renoncez à vouloir que ce soit votre cœur qui choisisse votre époux, consentez à recevoir ici la main de M. d'Hervilly, qui, après tout, est joli homme.
— Ma tante, jamais !
— Alors, ma nièce, ne vous plaignez donc pas tant de ce qui vous arrive, puisqu'il dépend de vous que les choses soient autrement, et ne dites plus de mal du clair de lune. Tenez, regardez-la plutôt à travers nos barreaux : quelles douces lueurs elle répand ! que de charmantes rêveries elle fait naître !
La tante fut interrompue par les sons d'une guitare qui se faisait entendre sous leur fenêtre.