‹ Une histoire invraisemblable (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · ONZIÈME FEUILLETON · texte numérisé non relu

ONZIÈME FEUILLETON

Nous avons laissé Henry de Horrberg se roulant dans un sentier du bois avec le fantôme, qui s'était au moins autant précipité sur lui, que lui, de Horrberg, s'était précipité sur le fantôme. Après une lutte de quelques secondes, Henry eut l'avantage, et mettant les

deux genoux sur l'estomac de son adversaire, le contraignit à une complète immobilité.

— Tenez-vous tranquille, s'écria-t-il alors, ou je vous jure, par le ciel, que je vous étouffe !

— Puisque c'est toi, Henry, dit le fantôme vaincu d'une voix haletante, ne m'écrase pas tout à fait.

— Oh ! c'est toi, Octave î dit Henry. Et le débarrassant du poids de ses genoux, il l'aida à se relever en se relevant lui-même.

— Ah! mon gaillard, dit Henry, je m'étais douté que c'était toi. Mais qu'as-tu fait de ton linceul ?

— Comment, de mon linceul? répondit Octave; mais je te demanderai plutôt des nouvelles du tien.

— Allons donc ! tu te moques.

— Je ne me moque pas : c'est au contraire

toi qui mets une extrême obstination dans la plaisanterie.

— Tu cours bien, du reste.

— Mais assez bien , puisque j'ai fini par t'attraper.

— M' attraper! dis donc que c'est moi qui t'ai atteint.

— Mais pas du tout.

— Ah çà ! comment as-tu fait pour grimper jusqu'à ma fenêtre?

— Voyons, Henry, nous ne nous entendons pas. C'est de mon lit que je t'ai aperçu gambader avec un drap blanc sur la tête et que je me suis mis à ta poursuite; je me doutais si bien que tu étais pour quelque chose dans l'apparition , que je ne t'ai pas voulu appeler, pensant d'abord que tu n'étais pas dans ta chambre ou que du moins cela te réjouirait

trop de me voir prendre ta fantasmagorie au sérieux.

— Mais ce que tu me racontes là, c'est précisément ce que j'ai éprouvé : j'ai vu le spectre à mes vitres, je n'ai pas voulu t' appeler, précisément pour la même raison qui t'a empêché de cogner à la cloison, et je me suis mis... Mais tiens... voici qui nous mettra d'accord... ce n'était ni toi ni moi.

En effet, à travers les arbres on revoyait alors le fantôme avec son linceul, mais il tenait à la main une torche allumée.

— Voici parbleu notre apparition! Eh bien, Henry, si tu m'en crois, nous allons en avoir le cœur net ; il y a depuis plusieurs jours quelqu'un qui se moque de nous dans cette maison. Cela même peut cacher des desseins dangereux. Ne perds pas le fantôme de vue,

je toi rejoins dans un instant. Octave eourut alors vers la maison aussi fort qu'il put courir* tandis que de Horrberg, sans penser à l'atteindre et sans comprendre son intention, se remit à la poursuite du spectre, qui fuyait devant lui par les sentiers tortueux du bois* Il vint Un moment où Henry était près de l'atteindre ; le fantôme eut quelque crainte, car il jeta au loin sa torche, qui ne tarda pas à s'éteindre. La lune commençait à se lever ; mais quand la lune se lève aussi tard, c'est qu'elle est déjà en décroissance et qu'elle ne montre plus que la moitié de son disque; aussi ne jetait-elle qu'une faible lueur, de temps en temps interceptée par des nuages blancs qui couraient dans la région moyenne de l'air ; et Henry ne perdait guère de vue le linceul blanc que pour le revoir l'instant d'après. Tout en courant ainsi, le fan-

tome finit par atteindre la maison du garde qui devait être le théâtre de la scène du lendemain. Là le fantôme s'arrêta et dit d'une voix lamentable :

— Arrête!... si tu fais un pas, je disparais.

Henry, essoufflé, haletant, et d'ailleurs espérant obtenir de bonne grâce une explication qu'il n'espérait plus se faire donner de force, depuis qu'il avait pu se convaincre que le fantôme courait mieux que lui, Henry s'écria :

— Que signifie cette mascarade? quel est votre but et que prétendez-vous faire? Si c'est une plaisanterie , elle est trop longue et pourra finir pour vous plus mal que, sans doute, vous ne l'avez supposé en la commençant.

On ne répondit pas.

Le fantôme resta debout, immobile devant Henry. Si Octave était là, pensait Henry, il

nous serait facile de le prendre. Si j'avance, il reprendra la fuite, et décidément il court mieux que moi.

A ce moment Octave se fit entendre dans les broussailles ; il arrivait par un autre côté et s'arrêta sur la lisière du bois, à peu près à la même distance que Henry. La maison du garde était plantée dans une clairière. Mon pauvre fantôme, s'écria-t-il, la farce est jouée. Il faut se démasquer ; je crois que tu cours mieux que nous, mais voici qui court mieux que toi.

Et en prononçant ces paroles, il arma un fusil de chasse qu'il était allé chercher dans la maison, et il tint le fantôme en joue.

— Au nom du ciel, Octave, ne tire pas ! s'écria Henry.

— Pas encore, dit ^Octave, je ne veux pas surprendre le spectre ou la larve qui nous a si

bien joués ce soir ; mais écoute-moi bien, cher fantôme, si tu fais un pas pour t' enfuir, je te jure ma parole d'honneur que je te tire mes deux coups de fusil, si le premier ne suffit pas pour ralentir ta marche.

Le fantôme resta immobile.

— C'est bien, continua Henry, je vois que tu es susceptible d'entendre mes bons conseils et d'en profiter, je vais donc t'en donner un autre...

Pendant ce temps, Henry s'était approché d'Octave et lui disait à voix basse :

— J'espère que tu ne tireras pas...

— Je ne tirerai, dit tout haut Octave, que si le fantôme le veut absolument ; s'il n'a voulu faire qu'une plaisanterie, il ne voudra pas la payer de sa vie ; mais s'il n'obéit pas à Tordre que je vais lui donner, c'est qu'il a conçu des

desseins plus dangereux , il faut que ce mystère s'éclaircisse. Fantôme mon ami, écoute bien mes paroles : s'il ne s'agit dans ton fait que d'une plaisanterie, ou peut-être de quelque vol de légumes ou de fruits, je t'ordonne de venir à nous à l'instant et de te démasquer; mais si tu refuses de m'obéir, je te promets, sur ma part du ciel, que je verrai bien si tu es un corps en chair et en os comme nous ou réellement une ombre et une apparition ; ainsi donc, viens à nous, et il ne te sera rien fait.

Le fantôme restait immobile. Octave désarma et arma derechef son fusil, et le bruit de la batterie ne le fît même pas tressaillir ; Octave le coucha en joue, il ne fit pas un mouvement. Cette impassibilité étonna les deux amis. En effet, l'auteur d'une plaisanterie n'eût paB encouru un pareil danger. Quelqu'un de

plus mal intentionné aurait essayé de fuir. L'immobilité que garda le fantôme leur causa une émotion singulière ; ils avaient tous deux montré une suffisante incrédulité à l'égard des apparitions. Les personnes qui, à la lecture, se soucient peu de semblables choses, s'alarmeraient pour moins, si, la nuit, à la campagne, elles faisaient par hasard une rencontre pareille. Ce qui se passait sembla à Octave et à Henry dépasser un tant soit peu les limites, non-seulement de l'ordinaire, mais encore du naturel. Octave même se sentit si mal à son aise qu'il voulut à tout prix sortir de cette situation, et que d'une voix émue à la fois et par la colère et par une surprise mêlée d'appréhension, il s'écria :

— Tant pis pour vous, s'il vous arrive malheur ! C'est 4vous qui l'aurez voulu. Une fois.

deux fois, trois fois, voulez-vous venir à nous? Et avant qu'Henry qui se précipita sur lui pût l'arrêter, il appuya le doigt sur la détente du fusil, et le coup partit. Le fantôme tomba, et en même temps un éclat de rire strident se fit entendre derrière eux et comme dans l'air. Ils restèrent tous deux stupéfaits et comme anéantis.

— Qu'as-tu fait, Octave? dit Henry, le premier revenu à lui.

— Eh bien ! tant pis ! dit Octave ; je l'ai averti. Puis ils marchèrent sur la place où le fantôme était tombé. La lune en ce moment sortit des nuages, et ils virent le linceul sur l'herbe. Henry se baissa, pâle et frémissant d'horreur à l'idée qu'il allait ramasser un cadavre ; mais quand il eut touché ce qui était à terre, il se releva brusquement ; il Voulut par-

1er, mais ses dents claquaient de terreur, la voix ne pouvait sortir de sa gorge, il se contenta d'étendre la main vers l'objet de sa terreur pour le montrer à Octave. Octave se baissa à son tour.

Le linceul était vide !

Un nouvel éclat de rire satanique se fit entendre dans les arbres, et tous deux restèrent quelques instants sans trouver une seule parole. Cependant , quand ils revinrent de leur profond étonnement, ils fouillèrent exactement la maison du garde-chasse ; mais sans y trouver ni personne ni aucune trace qu'on y fût entré ; la porte était fermée en dehors. Ils revinrent au linceul, et le virent criblé de trous, toute la charge de plomb avait porté en plein.

— Écoute, Henry, dit Octave, je ne suis pas superstitieux, je n'ai jusqu'ici jamais ajouté

foi aux contes de revenants plus ou moins terribles qui ont pu m' être racontés , mais je t'avoue qu'il m'est impossible d'expliquer ce qui se passe en ce moment.

— Pour moi, reprit Henry, je n'ai jamais redouté les apparitions, sans cependant .pour cela nier tout à fait qu'elles fussent possibles; nous sommes dans la vie ordinaire entourés de miracles plus grands que ne le serait l'apparition d'un mort ; la création d'un être est un plus grand prodige que sa résurrection ; l'habitude seule nous rend insensibles à la première. Je dirai comme toi, je ne vois dans les conditions humaines et ordinaires aucune explication des choses dont nous venons d'être les témoins.

Ils retournèrent encore le drap blanc dans tous les sens, ils allèrent jusqu'à frapper la

terre du pied pour voir s'il n'y avait pas quelque trappe cachée en cet endroit, mais la terre y était dure et recouverte d'un gazon épais comme dans le reste de la clairière, et elle ne rendait, sous les pieds qui la frappaient, qu'un son sourd et mat. Ils prirent le parti de regagner la maison et leurs chambres ; mais le bruit de leurs pas, le mouvement d'un oiseau effrayé par leur passage, qui quittait la branche où il s'était endormi, les faisaient frissonner involontairement. Octave se sentit arrêté par son habit, et quoiqu'il s'aperçût bien vite que c'était par une ronce, son cœur, pendant quelque temps, continua à battre plus fort que de coutume. Arrivés au château, ils se retournèrent et plongèrent leurs regards dans le bois qu'ils venaient de quitter, puis ils se décidèrent à remonter se coucher, sans être bien sûrs

de trouver le sommeil dans leur lit. Octave leva les yeux sur la maison, et, la bouche entr'ouverte, respirant à peine, incapable de prononcer une parole, il saisit Henry par le bras, le serrant au point de lui faire mal; il lui montra de l'autre main, à sa fenêtre ouverte... dans sa chambre... le fantôme!... encore vêtu de son blanc linceul ! . . .

Le trouble de Henry ne fut pas moindre que celui de son compagnon. Octave arma le second coup de son fusil ; mais tout était disparu. Ils se hâtèrent de remonter l'escalier, et ce n'est pas sans avoir le cœur un peu serré qu'ils ouvrirent la chambre de Henry , où celui-ci voulut absolument entrer le premier. Elle était vide !... mais la fenêtre était ouverte, et il se rappelait parfaitement l'avoir fermée

avant de descendre au jardin. Ils restèrent m. 18

quelque temps à s'entretenir de cette bizarre apparition, sans en pouvoir trouver une explication, même à moitié plausible. Ils n'avaient sommeil ni l'un ni l'autre, Octave proposa de faire du punch ; à force de fureter dans la maison, ils finirent par trouver les ingrédients nécessaires. Le jour, qui vient de bonne heure en cette saison, les trouva fatigués et un peu pâles; ils convinrent de ne parler à personne, pas même à M. de Riessain, de ce qu'ils avaient vu. S'ils étaient les jouets d'une plaisanterie, et plusieurs circonstances les empêchaient de donner cette interprétation à leur aventure, ils se vengeraient en ne se plaignant pas et en ne parlant de rien. S'il y avait au contraire quelque chose de surnaturel, ce silence leur ferait éviter les moqueries des gens qui, entendant ce récit au soleil, se poseraient en

braves et en incrédules, et qui peut-être, s'ils avaient été à leur place, et à la clarté delà lune, se seraient bien donné de garde de pousser l'aventure aussi loin qu'eux, et se seraient contentés de se cacher la tête sous la couverture.

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