DOUZIÈME FEUILLETON
Histoire de l'éventail de la tante Eudoxie.
C'est ici que, après de mûres réflexions, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de l'éventail de la tante Eudoxie.
Si je n'ai pas transcrit cette histoire pendant que la tante Eudoxie la racontait au traversin d'Angélique, c'est qu'il nous répugne extrême-
ment d'induire en erreur des lecteurs honnêtes qui se confient à notre bonne foi. La tante Eudoxie, sans que nous prétendions l'accuser de mensonge, ne raconta pas cependant les faits avec une suffisante exactitude au traversin de sa nièce, parce qu'elle-même ne les avait jamais bien connus. L'histoire dont elle entretint cet honnête traversin était l'histoire de ce qu'elle avait cru et non pas l'histoire de ce qui était arrivé. D'autre part, il eût été désobligeant pour ce personnage d'accompagner son récit de notes explicatives et le plus souvent de contradictions. Ces considérations nous ont déterminé à raconter les choses nous-même, sans ornement de style, sans périphrases, mais avec toute la naïveté du plus candide historien. M. de Briquesolles était amoureux d'une femme de la société de la tante Eudoxie ; cette
femme, appelée madame Dorner. avait un mari extrêmement jaloux. Il fallait endormir la vigilance une fois pour toutes. Madame Dorner voulut que M. de Briquesolles s'établît en amoureux déclaré de quelque autre femme, et après avoir passé en revue toute sa société, après avoir rejeté presque toutes les femmes et avoir refusé de leur confier un rôle aussi dangereux, elle finit par choisir Eudoxie, comme la moins capable d'induire M. de Briquesolles en sérieuse infidélité. Il est probable que si Eudoxie avait connu les causes qui lui méritaient les attentions de M. de Briquesolles et surtout ce qui lui valait le choix de madame Dorner, elle aurait été beaucoup moins flattée qu'elle ne le fut de se voir pour adorateur assidu et déclaré un des hommes les plus élégants et les plus recherchés de la société. Elle n'avait pas cepen-
dant été sans remarquer qu'il s' était visiblement occupé de madame Dorner, et elle lui en fit des reproches; mais M. de Briquesolles, après s'en être défendu, finit par lui persuader que ce n'avait été qu'un moyen de s'approcher d'elle sans éveiller les soupçons. Le goût de M. de Briquesolles fut critiqué, mais à la faveur de ce change donné à l'opinion, personne ne soupçonna son amour pour madame Dorner. Toutefois de nouvelles difficultés vinrent gêner le bonheur des deux amants.
M. Dorner, soit qu'il se fût aperçu de l'échange de quelques regards, soit qu'il eût reçu quelque charitable avertissement , ne cacha pas à sa femme ses soupçons offensants , comme elle lui répondit , et accompagna cette manifestation de tout le cortège de mauvaise humeur , de scènes et de bouderies qui sont pour les
Othello bourgeois, la monnaie du poignard du terrible More de Venise. On pensa à recourir à de nouvelles mesures de prudence. On évita de se parler , de se regarder même ; on renonça à toute correspondance par écrit. Mais comme les deux amants avaient reconnu qu'ils ne pouvaient plus désormais vivre sans se voir , on chercha des expédients pour convenir des rendez-vous, sans que le jaloux le plus soupçonneux pût seulement supposer la moindre correspondance. On convint de se servir pour cet effet de mademoiselle Eudoxie ? et voici comment on s'en servit.
M. de Briquesolles occupait auprès du ministre des fonctions importantes qui ne lui laissaient que peu de liberté. Aussi était-ce lui qui d'ordinaire fixait les rendez-vous, qui étaient à une petite maison qu'il possédait en dehors
de la ville. A chaque rendez-vous on convenait du signal que donnerait Eudoxie pour en annoncer un autre. Et c'était M. de Briquesolles qui usait de l'influence qu'il avait acquise sur le cœur de la malheureuse pour la faire agir conformément à ses désirs. Ainsi , un jour on convenait que l'on se réunirait à la petite maison , le lendernain de la soirée où mademoiselle Eudoxie aurait paru avec des roses jaunes dans lés cheveux. M. de Briquesolles n'avait qu'à lui faire présent d'une guirlande de ces fleurs en manifestant le désir de les voir dans ses cheveux. Une autre fois il était dit que le signal serait donné par mademoiselle Eudoxie vêtue d'une magnifique robe rose qu'elle ne mettait que dans les grandes occasions. Par une malheureuse fatalité , Eudoxie s'avise de trouver la soirée de ce jour-là une assez grande occa-
sionettoutà fait digne qu'elle arborât la fameuse robe rose. Or? M. de Briquesolles n'avait pu réussir à se rendre libre pour le lendemain , il lui était même impossible d'assister à la soirée où mademoiselle Eudoxie devait porter les nouvelles du lendemain à sa rivale inconnue. Le hasard fit cependant qu'il entra chez Eudoxie au moment où elle allait partir pour le bal. Il fut effrayé de voir la robe rose. Cette robe rose pouvait amener les conséquences les plus fâcheuses. Madame Dorner se transporterait à la petite maison et n'y rencontrerait personne. M. de Briquesolles décida qu'Eudoxie n'irait pas au bal avec sa robe rose. Il feignit une véhémente indignation, puis un abattement profond. Eh quoi! cette robe qui lui seyait si bien ! cette robe qui relevait avec tant d'avantage la noblesse de sa taille et la
grâce de son maintien! cette robe qu'elle n'avait pas mise depuis si longtemps ! elle prenait pour la faire reparaître précisément le jour où elle savait que les devoirs de la charge de M. de Briquesolles ne lui permettaient pas de la rencontrer dans le monde. Certes, disait-il , il ne s'attendait pas à ce prix de sa flamme constante, il ne croyait pas que tant d'amour fût méprisé à ce point ; il gémit , il pria , il menaça ; il fit tant qu'Eudoxie se déshabilla et se rhabilla et que la robe rose ne parut pas au bal, où elle aurait faussement et dangereusement annoncé à madame Dorner une entrevue qui ne pouvait pas avoir lieu.
A chaque instant c'étaient de nouveaux caprices ou de nouveaux présents de M. de Briquesolles.
Un soir entre autres, madame Dorner,
placée au théâtre dans une loge enlace d' Eudoxie, attendait avec anxiété un signal convenu. Si Eudoxie avait son éventail d'ivoire, elle verrait le lendemain M. de Briquesolles qui lui expliquerait les causes d'une absence de quelques jours dont elle avait été horriblement inquiétée. M. de Briquesolles avait vu Eudoxie sortir avec son éventail qu'il lui avait fait prendre en lui parlant de la grâce avec laquelle elle le portait. Il était donc parfaitement tranquille et ne doutait pas un moment qu' Eudoxie ne passât fidèlement sa soirée à jouer de l'éventail. La représentation allait finir lorsqu'il entra au théâtre , en véritable amoureux , dans l'espoir de voir un instant de loin madame Dorner ; mais que devint-il lorsqu' après avoir remarqué sur son visage des signes évidents de tristesse , il s'avisa d'examiner Eudoxie , et il
s'aperçut qu'elle n'avait pas d'éventail. Il encra dans sa loge et ne tarda pas à apprendre que l'éventail était perdu, qu'on pensait l'avoir laissé tomber en descendant de voiture. Il comprend tout , il s'élance hors de la loge et hors du théâtre ; il court comme un fou , il cherche un marchand d'éventails; il trouve une boutique , il entre , il prend un éventail d'ivoire , mais au moment où il cherche sa bourse, il s'aperçoit qu'il n'a pas d'argent , que sa bourse est perdue ou volée ; il tire sa montre de son gousset et la donne à la marchande et s'enfuit ; il rentre au théâtre , et pour ne pas cependant effaroucher les personnes qui entourent Eudoxie, il se baisse, fait semblant de trouver l'éventail à ses pieds , le ramasse et le rend à Eudoxie en lui disant : Mademoiselle , voici votre éventail que vous avez laissé tom-
ber. Eudoxie, étonnée, confuse, prend l'éventail et y trouve quelques mots insignifiants, tracés au crayon , qu'elle traduit par les expressions un peu timides et voilées du plus tendre amour. C'est l'éventail en question.
A quelque temps de là , la mère d'Eudoxie eut des soupçons de l'intelligence qui existait entre M. de Briquesolles et madame Dorner ; elle parla , elle mit la malheureuse femme dans les plus horribles transes ; mais M. de Briquesolles se fit surprendre par elle aux genoux d'Eudoxie , ce qui la fit changer d'opinion et lui fit voir qu'elle s'était lourdement trompée en supposant M. de Briquesolles amoureux de madame Dorner ; mais cela ne pouvait se passer ainsi; on parla d'épouser. M. de Briquesolles ne pouvait reculer à cause de la famille , mais il profita d'une occasion insignifiante
pour se montrer terriblement jaloux , et pour dire à la perfide un adieu éternel. En ce moment M. Dorner partit pour un voyage pendant lequel il emmena sa femme avec lui. M. de Briquesolles resta assez triste de cette ; séparation, et fit, pour se distraire, un voyage d'un autre côté. Pour Eudoxie , elle resta avec la pensée que si M. de Briquesolles l'avait moins aimée, elle aurait été sa femme. Elle n'attribua jamais son éloignement qu'à une aveugle jalousie qui n'était, après tout, que le fruit de l'excès de l'amour qu'elle lui avait inspiré. Plus tard , elle le revit dans le monde , mais elle ne fut pas, pour cela, désabusée.
Voilà quelle est l'histoire de l'éventail de la tante Eudoxie.