‹ Une histoire invraisemblable (volume 2)Chapitre 15 sur 17 · QUINZIÈME FEUILLETON · texte numérisé non relu

QUINZIÈME FEUILLETON

Dans la nuit qui suivit cet événement, An gélique revint d'un long évanouissement et se retrouva dans son lit.

— 0 mon Dieu ! dit-elle, quel horrible rêve !

Mais en voyant autour d'elle les regards inquiets, les visages pâles, elle demanda : Qu estil arrivé ? qui vient de sortir de cette chambre? m. 21

Est-ce que ce n'est pas Henry? Pourquoi y était-il?

— Ah ! ma fille ! mon Angélique ! s'écria M. de Riessain en la serrant dans ses bras, tu nous as fait peur !

— Mais qui est donc cet étranger?

— C'est le médecin.

— Est-ce que je suis malade?

— Tu étais évanouie, tu avais eu peur.

— Ah ! oui, oui, je me rappelle ; c'est le feu. Ah! mon père, mon bon père, quelle cruelle plaisanterie ! . . . c'était trop ! . . . c'était trop pour moi ! j'ai cru que j'étais perdue !...

M. de Riessain veut détromper Angélique, mais le médecin lui fait signe de la laisser dans son erreur. Il serait dangereux de lui causer un nouvel ébranlement de nerfs.

— Il n'y avait pas de danger réel, mademoiselle, mais la plaisanterie était un peu forte, et la peur que vous avez eue, que vous deviez avoir. . .

— Ah! dit Angélique en souriant, cette scène a été bien jouée ; moi qui connaissais la pièce , j'y ai été trompée. J'espère que les morts se portent bien ? Je ne suis pas inquiète de M. d'Hervilly ; quelques instants après son trépas, je l'ai vu debout et courant avec la plus grande agilité. C'est égal, j'ai eu bien peur !... Ah ! mon père, quel rôle vous m'avez fait jouer, et comme vous vous êtes moqué de moi.

— Tu ne me parles plus d'Henry?

— M. de Horrberg?... Mon père, je pense qu'il n'aurait pas dû accepter un rôle dans une pièce où le mien était ainsi sacrifié.

— Angélique, il a agi malgré lui : c'est moi qui ai exigé...

— Il aurait pu, dans tous les cas, moins bien jouer son rôle, et me laisser deviner ce qui se passait. Et d'ailleurs, mon père, si j'avais la faiblesse de lui pardonner, oublierait-il, lui, tout ce j'ai dit et fait de ridicule ?

— Il t'aime... et nous aurons bien de la

peine à lui prouver, si nous y tenons absolument, que cela a été un peu ridicule.

— En êtes-vous sûr, mon père ?

— Je t'en donne ma parrîle. Nous allons te laisser dormir. Théodorine sera près de toi.

On donne à Angélique une potion calmante qui la plonge dans un profond sommeil ; elle ne se réveille que le lendemain matin, s'habille et descend pour déjeuner. Théodorine, qui a reçu à ce sujet des ordres sévères, ne la détrompe pas. A table sont Mi de Riessain, la tante Eudoxie et dHervilly. Angélique embrasse son père et sa tante, et saluant gracieusement Octave dit en montrant Antonio, qui sert à table : Je suis enchantée de voir tous les morts à ce déjeuner ; est-ce qu'il n'y a que les vivants que nous ne verrons pas?

— Henry est absent, répond Octave, et il ne reviendra pas avant quelques jours.

Angélique pense qu'il a pris un singulier moment pour s'absenter. Il est parti à Tin-

statit où elle était malade. Elle affecte de ne pas demander où il est allé, ni quelles sont les causes qui ont nécessité ce départ.

Ce jour-là et le lendemain se passent, la tante Eudoxie et sa nièce visitent librement la maison, excepté un appartement qui, leur diton, est en désordre. Angélique veut revoir les souterrains, qui sont rentrés dans tous leurs droits de cave.

— Sans ton évanouissement, tu n'aurais pas su de longtemps... j'aurais pu faire dans la maison de tels changements...

— Mais, mon père, je vous ai déjà dit que je n'avais été dupe de votre comédie que jusqu'à la moitié.

Cependant Angélique est triste, d'abord de ne pas voir revenir M. de Horrberg, dont elle ne prononce pas une seule fois le nom; ensuite elle l'avoue à sa tante, elle regrette que tout ce qui s'est passé ne soit pas véritable. 511e sent qu'elle aime Henry, mais elle l'aimerait da-

vantage ou du moins plus volontairement s'il était le vrai héros d'un roman semblable à celui dans lequel elle a cru si bien vivre pendant quelques jours.

Elle yeut revoir l'endroit où elle s'était évanouie ; la maison du garde n'est plus qu'un monceau de cendres.

Deux jours se passent encore, et on n'a pas de nouvelles de Henry. Cependant Angélique s'aperçoit d'un grand mouvement dans la maison ; un domestique monte à cheval et va à la ville voisine, en tenant un second cheval à la main. Quelques heures après, il revient, suivant l'autre cheval, qui porte un homme vêtu de noir.

L'homme vêtu de noir reste une demi-heure et s'en va.

Angélique en se promenant le soir avec la tante Eudoxie, dans le jardin, s'aperçoit qu'il y a de la lumière dans l'appartement qu'on leur a dit être en désordre et qu'on les a cm-

pêchées de visiter. La soirée est belle, toutes deux restent tard au jardin, et voient toujours la même lumière par une fenêtre.

— Mon Dieu ! dit la tante Eudoxie, est-ce qu'il va se passer encore des choses mystérieuses dans cette maison !

Elles font mille suppositions, détruites tour à tour l'une par l'autre, sans pouvoir même soupçonner ce qu'on leur cache et ce qui se passe dans cet appartement.

Le lendemain, Angélique fait part à son père de sa découverte, mais celui-ci lui explique sans hésiter que cette lumière appartient sans doute aux gens qui mettent un peu d'ordre dans cet appartement, longtemps inhabité.

Angélique devient chaque jour plus triste,

mais quand son père s'avise de lui parler de son mariage avec Henry, elle répond de façon à ne pas laisser ignorer son mécontentement d'un départ aussi prompt, aussi imprévu, aussi inopportun.

M. de Riessain alors veut excuser Henry, parle de la nécessité de son départ, de l'importance des affaires qui l'ont éloigné. Mais les femmes n'admettent jamais que l'on ait d'autres affaires que l'amour, et elles ont raison. La femme qui aime ne s'occupe plus que de son amour, elle lui appartient tout entière.

L'homme vêtu de noir est revenu plusieurs fois dans la maison, chaque fois il n'est resté qu'un quart d'heure ou deux, puis il remonte dans la voiture qui l'a amené et retourne à la ville. Un jour, cependant, Angélique a entendu dire à son père :

— Maintenant j'en réponds, mais il faut, pendant quelque temps, beaucoup de ménagements. Angélique répète à son père ces paroles qu'elle a entendues et lui demande si cet homme vêtu de noir est un médecin- et s'il y a quelque malade dans la maison. M* de Riessain répond que c'est, en effet, un médecin, et qu'il y a un domestique malade.

— Lequel est-ce ?

— C'est Antonio.

, — Quoi ! le perfide Antonio ?

— Lui-même.

A ce moment , Angélique, qui, tandis que son père lui parle, regarde dans le jardin, y voit passer Antonio ?

— Mais, mon père, dit-elle, à quoi pensezvous? Voilà Antonio dans le jardin.

— C'est sans doute qu'il va mieux.

— Il faut en effet qu'il aille beaucoup mieux, car j'ai vu bien tard de la lumière dans la cliambre que sans doute il habite, £ar c'est là que va le médecin, et il paraissait qu'on le veillait alors.

Le dimanche suivant Angélique et la tante Eudoxie étaient parties pour la messe aune demi-lieue de la maison de M. de Riessain ; mais elles voient des paysans courir en foule. Elles demandent ce qui se passe ; on leur répond qu il vient de passer un chien enragé, et

qu'on est à sa poursuite pour le tuer, A ces paroles, Angélique et la tante Eudoxie refusent positivement d'aller plus loin et ordonnent au cocher de regagner la maison. Angélique, plus promptement déshabillée que sa tante, va se promener dans le parc. Par hasard ses pas se dirigent du côté où était la maison du garde. C'est de ce côté qu'elle a pris l'habitude d'aller rêver à Henry ; mais que devient-elle, quand elle voit M. de Riessain et Octave soutenant chacun par un bras un homme dont elle ne voit que le dos et qui paraît souffrant et faible. Quelque excitée que soit sa curiosité, elle va se retirer cependant par discrétion, lorsque les trois promeneurs, arrivés à l'extrémité de l'allée, se retournent et lui font voir dans l'homme malade que Ion soutient ainsi le baron Henry de Horrberg, qu'elle croyait en voyage, qu'elle croit inconstant. Elle reste immobile et stupéfaite. Elle pâlit. Tous trois s'avancent vers elle, M. de Riessain conduit

Henry auprès d'tin banc, et l'y asseoit.

— 0 mon père ! dit-elle , bien vite, ditesmoi tout; expliquez-moi ce qui se passe. Vous comprenez bien ce que je veux savoir. Que se passe-t-il ici ?

M. de Riessain se décida alors à lui apprendre la vérité. L'incendie de la maison du garde ne devait pas avoir lieu à ce moment, et elle, Angélique, a failli y périr. On n'avait pas voulu le lui dire jusque-là, parce que le médecin l'avait .défendu dans la crainte de lui causer une émotion dangereuse. C'est Henry qui l'a sauvée; mais cette fois, hélas î ce n'était pas une scène jouée, c'était une épouvantable réalité. Henry a été blessé si grièvement que d'abord on a craint pour ses jours ; mais maintenant il est sauvé, et sa convalescence paraît devoir être prompte. Il faisait si beau temps qu'on a profité de l'absence d'Angélique pour le faire ' un peu marcher dans le jardin ; c'est Henry qui n'a pas voulu qu'Angélique le vît jusqu'à

ce qu'il fût rétabli entièrement, et sans le hasard qui a fait que mademoiselle de Riessain les a rencontrés, ce n'est guère qu'une semaine plus tard que de Horrberg serait revenu de son prétendu voyage.

— Henry, dit Angélique, mon pauvre Henry, vous avez donc bien souffert? Comme il est encore pâle ! Vous souffrez encore, n'est-ce pas? et c'est pour moi, c'est pour me sauver la vie! Ses pauvres cheveux si soyeux, si bouclés, ont donc été brûlés, qu'ils semblent avoir été coupés? Voyez-vous, mon père, ajoutât-elle en se tournant vers M. de Riessain, que je n'étais pas si folle de croire à toutes ces belles choses : l'amour, la- constance, le dévouement, le courage ! Voyez-vous, mon père, que tous mes beaux héros que je rêvais n'étaient pas de ridicules chimères. Puis, rougissant, confuse d'en avoir tant dit, elle se jeta dans les bras de M. de Riessain.

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