‹ Une histoire invraisemblable (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · QUATORZIÈME FEUILLETON · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME FEUILLETON

— Ah ! dit la tante Eudoxie „ en entendant les sons du cor.

— C'est trop tôt, dit Angélique.

— Qu'est-ce à dire? s'écria d'Hervilly avec l'air du monde le plus étonné.

— M. d'Hervilly, dit Angélique, je puis vous dire ce qui se passe : c'est le baron de Horrberg qui vient assiéger votre château.

— Par le ciel, mademoiselle, ce serait là une entreprise un peu bien téméraire et qui obtiendrait peu de succès, à moins que le but du baron ne soit de se faire enfermer cette fois et pour toujours dans un souterrain de six pieds de long !

— Trêve de vaines menaces , monsieur d'Hervilly ; il vient presque toujours un moment où le ciel venge l'innocence et punit le crime; généralement, à la fin du cinquième volume. Ce moment est arrivé. Les portes de votre château, quelque épaisses qu'elles soient, ne résisteront pas à la hache du baron deHorrberg, j'en suis convaincue, et bientôt nous le verrons paraître lui-même. Les sons de son cor ont eu pour but de sommer la citadelle de se rendre et de lui ouvrir ses portes.

— On a dû lui répondre convenablement.

Tenez, entendez-vous les coups de fusil?

— Eh quoi, sire d'Hervilly, vous ne courez pas protéger vos remparts? Vous restez avec

de faibles femmes loin des coups et du danger?

— Je vous remercie , mademoiselle , de cet intérêt avec autant de sincérité que vous me l'exprimez ; mais il n'y a aucun danger qui réclame ma présence. Depuis qu'il a quitté mes souterrains, le baron n'a pu rassembler assez d'hommes pour espérer prendre de force mon château, à moins qu'il ne soit devenu tout à fait insensé.

— Pensez-vous qu'il le fût déjà un peu auparavant, M. d'Hervilly?

— Je crois, charmante Angélique, et ma propre expérience me le prouve, qu'il est bien difficile de rester exposé quelque temps au feu de vos beaux yeux sans perdre un peu la tête. Mais le bruit se rapproche ; permettez-moi de vous quitter un moment...

— Allez, allez, monsieur; mais vos efforts ne pourront empêcher l'accomplissement de l'arrêt du destin. Avez -vous lu Y Arrêt du destin? c'est un roman allemand d'un grand

intérêt. L'héroïne s'appelle Rosaure...

Mais Octave n'écouta pas la question d'Angélique.

On entendait au loin des bruits étranges et confus d'armes et de voix. La tante Eudoxie était à moitié morte de peur. Mon Dieu! disait-elle, que va-t-il advenir de tout ceci?

— Il va advenir de tout ceci, ma chère tante, reprit Angélique, que le baron de Horrberg, vainqueur de l'odieux d'Hervilly, va nous rendre à la liberté.

— Plaise au ciel, ma nièce, qu'il en soit ainsi !

— Le ciel a décidé la chose , ma tante ; il n'y a pas le moindre doute sur le résultat que je vous annonce; vous pouvez juger de ma confiance par mon calme, à moi qui suis le gage et le prix de la victoire.

— - Et de Horrberg sera récompensé par le don de ta main... si...

— Il n'y a pas de si... ma tante ; les choses

vont se passer précisément comme je viens de vous le dire ; mais pour ce qui est de ma main, « accordée à M. de Horrberg j » c'est une autre affaire et sur laquelle je me propose et me réserve de réfléchir un peu mûrement.

— Eh quoi, ma nièce, ne l'aimes-tU donc pas?

— M. dé Horrberg me plaît ; ma tête et mon cœur plaident pour lui un peu plus que je ne le voudrais peut-être ; mais il aura à me donner quelques explications. — Théodorine , va donc voir un peu ce qui se passe... Je pense que tu ne crains pas les dangers de cet aspect épouvantable et de ce terrible combat

— Je suis aussi brave que vous, mademoiselle, et je pense que mon courage a la même source que le vôtre.

À ces mots, elle s'enfonça dans l'épaisseur des arbres, mais elle ne tarda pas à revenir sur ses pas. Voici M. d'Hervilly qui arrive vers nous en courant, le sabre à la main. En effet,

quelques instants après, d'Hervilly se précipita au pied de la maison du garde, en disant : Suivez-moi, mesdames, que je vous mette en sûreté. De Horrberg est maître du château, descendez vite et suivez mes pas.

— Pourquoi faire, monsieur d'Hervilly? demanda Angélique. Nous aurions beau vous suivre, M. de Horrberg nous atteindrait toujours et renouvellerait avec vous le fameux combat au sabre du souterrain.

D'Hervilly resta quelques instants stupéfait : ou Angélique se moquait de lui depuis le commencement de la soirée , ou elle avait dans les romans et dans leurs péripéties les plus ordinaires une croyance bien prodigieuse. Cependant il n'hésita pas à jouer son rôle jusqu'au bout. Descendez, mesdames, s'écriat-il ; suivez-moi de bonne grâce, ou j'emploierai s'il le faut la violence pour vous arracher de ces lieux qui ne présentent plus de sécurité nour vous.

Et il mit le pied sur la première marche de l'escalier ; mais à ce moment, Henry de Horrberg, tenant une torche d'une main et un sabre de l'autre, sortait du fourré et arrivait à la clairière.

— Arrête ! s'écria-t-il, arrête, farouche d'Hervilly ! Tu vas recevoir ici le prix dû à tes crimes et à tes trahisons. Et vous , belle Angélique , secourez-moi de vos vœux dans ce combat !

La tante Eudoxie commença , malgré les assurances ironiques de sa nièce , à prendre peur pour tout de bon. Elle descendit rapidement l'escalier et s'enfuit à travers les arbres du côté du château , malgré les cris d'Angélique , qui lui disait de rester, qu'il n'y avait pas de danger. Angélique , voyant que la tante Eudoxie continuait sa course , envoya Théodorine pour la rassurer et la ramener auprès d'elle. Pendant ce temps Octave était venu se camper en garde devant so# rival. Henry avait jeté par terre , où elle achevait de brûler, sa torche

qui T embarrassait ? et d'ailleurs avait joué son rôle et produit son effet. Alors s'engagea entre les deux adversaires le combat connu dans les théâtres de mélodrames sous le nom de combat des quatre coups, exécuté d'une vigoureuse et terrible manière. Mais pour Angélique , qui connaissait d'avance le plan de la scène dans tous ses détails, c'était un spectacle tellement grotesque qu'elle finit par se laisser aller à de violents éclats de rire.

— Courage , braves chevaliers ! disait-elle dans les intervalles où ses accès de gaieté lui permettaient de parler. Courage ! mais ne vous frappez pas sur les doigts.

Octave et Henry étaient si occupés de mettre de la précision dans leur combat , qui d'ailleurs ne laissait pas de faire passablement de bruit, qu'ils n'entendaient pas les sarcasmes de la belle qui en était l'objet.

Pendant ce temps, ia tante, qui avait roulé sur le gazon , avait rencontré par hasard la

mèche destinée à conduire le feu jusqu'au pavillon dont l'incendie devait faire l'illumination finale et le bouquet de la fête. Le feu gagna lentement en suivant la mèche et s'introduisit dans l'amas de copeaux, de menu bois et d'autres matières inflammables qu'on avait réunis dans l'étage inférieur de la maison du garde. Personne ne s'en apercevait. Le combat d'Henry et Octave est à son terme. Celui-ci dit à voix basse à son ennemi :

— Ah çà y en voilà assez , donne-moi le coup mortel.

— Où veux-tu tomber? répliqua Henry également à voix basse et tout en continuant de croiser son fer contre celui d'Octave.

— Où l'herbe est épaisse , je vais rompre jusque-là.

En effet ■ Octave rompt en mettant plus de mollesse dans sa défense. Arrivé à l'endroit qu'il juge convenable , Henry lni plonge son épée dans le gilet en lui disant :

— Meurs , traître ! et puisse ta fin servir d'exemple aux scélérats qui te ressemblent et seraient tentés de t'imiter !

La fumée commence à sortir par les fentes des fenêtres fermées de l'étage inférieur de la maison du garde ; mais la nuit , qui n'est éclairée que par le croissant de la lune plus d'à moitié cachée par les nuages , ne laisse pas apercevoir la fumée.

— Bien, brave chevalier, dit Angélique à de Horrberg ; je n'ai pas un seul instant douté de votre triomphe. Tenez , voici ma tante qui pourra vous le dire.

En effet , Théodorine ramenait Eudoxie qui, voyant la fumée s'échapper du pavillon et la lueur de la flamme se montrer à travers une fissure, jeta un cri d'effroi et tomba sans connaissance dans les bras de Théodorine. Celle-ci s'occupait de lui donner des secours, lorsque apercevant elle-même ce qui se passait , elle jeta à son tour un cri perçant en laissant la

tante tomber sur le gazon , et criant : Le feu ! le feu !

— Baron de Horrberg , dit Angélique , qui ne comprenait rien à cette rumeur et qui , à cause de l'élévation où elle était placée , ne distinguait qu'une partie des paroles qui se prononçaient en bas ; baron de Horrberg , il est bon de percer le coeur de son ennemi : mais il est des égards qu'on se doit entre gentilshommes ; vous auriez pu ne pas lui mettre ainsi les pieds plus haut que la tête. M. d'Hervilly a des torts, c'est un châtelain déloyal, je n'en disconviens pas , mais il aura une affreuse migraine.

— Angélique , au nom du ciel , s'écrie alors de Horrberg , au nom du ciel , fuyez !

— Eh quoi! sire chevalier , ce n'est pas encore le dénoûment ?

— Je ne plaisante pas ; descendez , descendez vite !

— Permettez-moi de changer quelque chose...

— Descendez, descendez! s'écrie de Horrberg.

— Descendez! s'écrie Théodorine.

— Descendez bien vite ! s'écrie la tante Eudoxie , qui a repris ses sens.

D'Hervilly a compris qu'il se passait quelque chose de sérieux ; il se relève.

Angélique commence à sa vue un éclat de rire qu'elle ne finit pas, parce qu'elle entend enfin : Le feu! le feu! que crie Théodorine. Mais bientôt elle dit : Ah! messire, j'avais oublié ce chapitre. Vous allez me sauver de l'incendie et venir m' emporter au milieu de trois bottes d'allumettes. Je vous fais grâce du beau trait , je vous considère comme l'ayant accompli. Je descends.

Elle essaye de descendre , mais , à peine a-t-elle fait quelques pas dans l'escalier quelle remonte au kiosque f froide et épouvantée. Le

feu longtemps comprimé et qui ne se fait presque pas voir au dehors a consumé une partie du dedans. Le bas de l'escalier est en flammes ; elle veut crier, la voix lui manque; puis à force d'efforts , elle tire de sa poitrine des sons inarticulés : Au feu ! au secours ! Si vous plaisantez , c'est trop ! j'ai peur ! Mais non , c'est le feu î c'est le feu ! par où me sauver ? Mon père ! mon père !

Et elle tombe sans mouvement.

— Ah ! s'écrie de Horrberg , elle n'a pas dit : A moi, Henry! Et il s'élance au milieu de la flamme; il traverse l'escalier qui lui brûle les cheveux. Il arrive près d'elle. Pendant ce temps , M. deRiessain est au pied de la maison. Il appelle , il crie , il demande des échelles ; il court, il revient; Eudoxie a perdu connaissance une seconde fois. ïhéodorine est tombée à genoux , les mains convulsivement serrées. d'Hervilly est allé chercher du secours, des

échelles , du monde. Le jour commence à paraître , mais la flamme a dévoré tous les obstacles et s'élance avec impétuosité.

Page 1