Une histoire invraisemblable
— Pas tout à fait, monsieur, reprit l'aubergiste , car voici de l'autre côté de la rue un monsieur auquel il arrive précisément la même chose.
— Ce monsieur est arrivé cinq minutes trop tard pour la voiture?
— Cinq minutes trop tard , monsieur, ou , si vous l'aimez mieux , quarante-sept heures et cinquante-cinq minutes trop tôt pour l'autre voiture qui partira après-demain.
t!<EHIST. IDVRAISF.MRI.ABI.F.
— C'est-à-dire que celte maudite voiture ne passe devant voire baraque que tous les deux jours.
— Pardon , elle repassera demain.
— Ah!
— Mais dans le sens opposé , pour retourner à l'endroit d'où vous venez. C'est du resie bien assez pour ce qu'il y a de voyageurs.
— Que peut-on faire dans un trou pareil pendant deux jours?
— Mais , monsieur , ce que vous faites : se fâcher, s'impatienter, jurer même un peu , si cela est agréable, puis déjeuner, dîner et souper dans ma maison , c'est ce que j'ai toujours vu faire aux personnes qui manquaient la voiture.
— C'est en effet bien récréatif. Qu'est-ce que c'est que ce monsieur? est-ce quelqu'un comme il faut?
— Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur?
— Imbécile ! cela veut dire : Est-ce un monsieur?
— Je ne crois pas . monsieur, il est trop poli eltrop modeste , il m'appelle monsieur, et m'a
demandé la permission de laisser dans ma maison une petite valise qu'il porte avec lui. Ce n'est qu'un homme. »
L'étranger parut ne plus écouler l'hôtelier et examina son compagnon d'infortune , qui marchant lentement de l'autre côté de la rue semblait chercher à prendre une résolution.
Son costume était simple : une redingote de voyage boutonnée jusqu'au cou, de gros souliers aux pieds et un bâion à la main ; tandis que celui dont il fixait l'attention était vêtu avec une recherche et une élégance qui ne manquaient de distinction qu'aux yeux des gens qui savent qu'un homme très-bien mis dans un salon ne continuera à être bien mis en voyage ou dans une voiture publique ou à la campagne qu'à condition de l'être tout différemment.
L'étranger avait des bottes vernies et des gants jaune-paille ; deux riches épingles étaient attachées à la cravate au lieu d'attacher la cravate; une chaîne d'or, soigneusement étalée, descendait du cou à la poche du gilet.
Il se décida à traverser la rue avec l'intention
de demander à son compagnon de séjour forcé s'il avait quelque moyen de passer ouire et de ne pas demeurer deux jours dans celte auberge. 11 allait probablement commencer son interpellation par :< Brave homme, s ou par: (Dites donc,» lorsque la figure distinguée de l'inconnu lui fit sentir que celle formule ne serait pas convenable. Il se décida à dire : « Il parait , monsieur, que vous avez , comme moi , manqué la voiture ?
— Oui , monsieur.
— Et vous savez qu'il n'en passe une autre qu'après-demain ?
— Oui , monsieur.
— Et vous paraissez plus résigné que moi ? Vous êtes heureux.
— Mon bonheur consiste peut-être à avoir assez de grands ennuis pour être peu sensible aux petits.
— Hélas! monsieur, il n'y a de pelits ennuis que ceux auxquels on est insensible; il y a telle vieille femme qui exhale pour la mort d'un perroquet tout le chagrin qu'il semble qu'elle aurait pu réserver pour la perte d'un parent ou d'un
ami, et elle n'en est pas moins malheureuse. Que comptez-vous faire?
— Attendre, puisqu'on ne peut faire autrement. »
Puis , ayant prononcé ces mots , le second voyageur salua poliment son interlocuteur et continua sa promenade devant l'auberge.
Pour celui-ci , il retourna près de l'aubergiste et s'informa de l'heure du dîner. Le dîner réunit nos deux, voyageurs, et, avec eux, plusieurs personnes qui, les unes à pied, les autres en carrosse, venaient attendre au passage la voilure du lendemain. M. Octave trouva tout mauvais, demanda de la glace et fut aussi surpris qu'indigné quand le garçon de l'auberge lui répondit qu'il n'y en avait plus dans le pays depuis près de trois mois, car on était alors au commencement de mai, et qu'on espérait n'en pas revoir avant le mois de novembre. Il en fut de même pour les cure-dents et de même pour un bol que M. Octave demanda avec l'intention conforme à l'usage dégoûtant établi depuis quelques années dans la société , de faire ses ablutions à table.
Pour l'autre voyageur, il trouva tout excellent et parut faire un très-bon dîner.
Afin d'occuper la soirée , quelques hommes restèrent à table, et Ton fît du punch, et Ton fuma. M. Octave était furieux contre son valet de chambre , qui avait négligé de mettre dans sa poche de ces excellents cigares, un peu chers, il est vrai, mais si parfaits, et que lui seul possédait. L'autre en lira une poignée de sa poche et en donna à tout le inonde, ils étaient délicieux. M. Octave se plaignit amèrement d'être ainsi obligé d'attendre une modeste carriole : « Mais, dit-il , il n'y a cependant pas moyen de voyager avec ses chevaux , par une roule de quelque longueur et en assez mauvais état ; > à quoi la plupart des assisiantsse dirent : «Il parait que ce monsieur a des chevaux , » et lui témoignèrent une plus grande somme de considération. Ce qui ne les mit pas beaucoup en frais , parce qu'ils diminuèrent d'une somme égale celle qu'ils auraient pu accorder à l'autre , qui ne dissimula pas assez qu'il était venu à pied.
Je m'aperçois ici, ci un peu tardivement, (pu;
j'aurais évité beaucoup de répétitions si j'avais usé dès le commencement de mon récit de l'excellente habitude qu'ont les auteurs dramatiques de donner au début de leurs pièces une liste des noms et prénoms de leurs personnages.
L'autre voyageur, auquel pour la dernière fois je donne ce nom , qui a paru déjà plus souvent qu'il n'en avait le droit, s'appelle Henri.
On en revenait de temps en temps à parler du chemin qu'on avait à faire : c'était un intérêt commun entre tous les voyageurs. Un d'entre eux fit remarquer que ce chemin réputé détestable cesserait d'être mauvais si au lieu d'avoir à monter et à descendre une côte fort rapide , on pouvait tourner celte côte en prenant quelques toises sur un terrain stérile qui appartenait au gouvernement et ne rapportait rien à personne.
Octave blâma le gouvernement, et dit qu'à son retour à la ville, il en parlerait au ministre.
Le lendemain , au nombre des voyageurs , était un jeune paysan qui semblait bien affligé; sa mère et sa sœur l'avaient accompagné jusqu'à la voilure pour rester avec lui plus longtemps ;
il allait rejoindre un régiment qui lui avait été désigné. C'était un pauvre diable que le sort avait fait soldat. Seul soutien de sa mère veuve et de sa jeune sœur, il n'avait pu trouver d'appui dans la loi , qui n'exempte du service militaire que le fils aîné ou unique d'une femme veuve, sans prévoir le cas où l'aîné serait un égoïste , un mauvais ouvrier et un ivrogne , tandis que le cadet nourrirait la pauvre veuve du fruit de son travail. C'était précisément ce qui arrivait dans la famille du jeune paysan. Tous les voyageurs ne purent s'empêcher d'être un peu émus de la douleur de ces pauvres gens; et quand le jeune soldat dit en pleurant : « Ce n'est pas le service militaire qui me fait peur, ce n'est pas non plus d'aller me battre ; mais ce qui me fend le cœur, c'est de penser que vous , ma pauvre mère , et toi , ma pauvre Elisabeth , vous allez être réduites à mendier votre pain, » Henri proposa aux voyageurs de faire une collecte, et lorsqu'il tendit son chapeau, celte idée était si bien venue à tout le monde , que plusieurs avaient déjà la main à la poche.
Le chapeau vidé , entre les pièces de monnaie qui s'y trouvèrent en assez grande abondance, on trouva un double louis d'or ; tout le monde l'attribua sans hésiter à Octave , qui était sans contredit le plus somptueux des voyageurs réunis, et on appuya cette opinion du soin qu'il avait eu d'enfoncer sa main dans le chapeau en y déposant son offrande. Quelqu'un même dit à un autre : « Ce monsieur qui a fait la collecte n'a peut-être pas donné grand'chose, mais c'est toujours lui qui a eu l'idée et qui sous un certain point de vue a donné tout l'argent. »
Octave lui-même , qui savait fort bien n'avoir pas mis le double louis et qui n'avait si profondément plongé sa main dans le chapeau que pour cacher la modicité de son don , Octave fut loin de soupçonner Henri , qui avait su cacher jusqu'au soin qu'il avait pris de se cacher.
Octave crut devoir faire un discours sur ce qu'il y a d'odieux à priver ainsi toute une famille de son seul appui. Il demanda à la mère du conscrit si elle avait réclamé auprès de l'autorité, parce que le fils aîné ou le fds unique d'une
veuve... Elle répondit que son fils n'avait pas droit à celte exemption , parce qu'elle avait un autre fils plus âgé , qui les avait quittés et abandonnés depuis longtemps. Octave prit le nom et l'adresse de la veuve , lui promit de ne pas l'oublier, et dit qu'il consentait à perdre son nom si, dans un mois, le jeune soldat n'était pas rendu à sa famille.
Les remerciments dont il fut l'objet ne furent interrompus que par l'invitation que le conducteur adressa aux voyageurs de monter en voiture. Le départ fut cependant retardé encore quelques instanls par Henri, qu'on alla avertir dans sa chambre où il était remonté; il donna à l'aubergiste une lettre qu'il vint cacheter au feu de la cuisine , et qu'il le pria de faire partir sans délai , ce qui fil dire à Octave , avec l'approbation du reste des voyageurs : « Ce monsieur prend vraiment bien son temps pour songer à sa correspondance. » Octave s'empara sans façon de la meilleure place delà voilure; Henri monta dessus avec le conducteur et le jeune soldat.
A la dînée, il s'attabla avec le conscrit dans
un coin de la salle. Le lendemain malin, de irès-bonne heure , on arriva au but du voyage de la voiture. Quelques voyageurs moulèrent dans un autre véhicule; quelques autres étaient arrivés. On se sépara probablement pour ne jamais se revoir. A peine si quelques-uns échangèrent un léger salut. Henri , qui paraissait connaître la ville parfaitement , se mit en marche pour la maison de M. de Riessain. Pour cela , il quitta la partie habitée de la ville et passa par plusieurs rues où il n'y avait que des jardins au milieu desquels s'élevait çà cl là une maison isolée. Il ne fut pas médiocrement surpris lorsqu'il rencontra dans une de ces rues son compagnon de voyage Octave , qui , d'abord derrière lui , ne tarda pas à marchera ses côtés. Sans aucun motif bien sérieux de cacher son nom ni le sujet de son voyage, Henri ne se sentait porté envers Octave à la confiance à aucun litre ; d'ailleurs , Ociavc avait en roule parlé de la ville où ils se rendaient ensemble comme s'il y connaissait plusieurs personnes , et la recommandation qu'avait reçue Henri de M. de Riessain de le venir voir sans
parler de son voyage, tout en paraissant se borner aux gens de leur connaissance , n'avait cependant pas de limites assez fixes pour qu'il l'enfreignît sans raison et surtout sans plaisir. Aussi , quand Octave le salua et sembla vouloir engager une conversation , Henri commença à ralentir sa marche , et à la première rue par laquelle il devait tourner, il s'arrêta tout à fait, pour laisser le temps à Octave de continuer tout droit. Celui-ci s'arrêta de même et continua à causer. Henri, après quelques instants, le salua et tourna parla rue voisine. < Àh ! vous allez parla? i dit Octave. Et comme c'était son chemin, il continua de marcher à côté de Henri. Le même manège se renouvela à la première rue qu'on rencontra ; mais alors Henri, décidé à se défaire de cet opiniâtre compagnon de voyage , prit résolument un chemin opposé à celui qui menait chez M. de Riessain ; puis , quand il se trouva à l'autre extrémité de la ville, il s'arrêta à un carrefour, et ayant demandé à Octave par où il continuait , il le salua et prit le côté opposé , bien décidé qu'il était à en prendre une autre si
Ociave avait pris celui-là ; puis , par de nombreux détours , il regagna la maison de M. de Riessain, où il trouva tirant la sonnette le même Octave qu'il espérait avoir perdu dans la ville. Tous deux échangèrent en souriant un salut silencieux, et tous deux demandèrent M. de Riessain. On les fit entrer dans un salon où M. de Riessain ne tarda pas à venir les trouver ; il accueillit Henri presque comme un inconnu, et en le priant de l'excuser, il emmena Octave dans son cabinet. Un quart d'heure se passa pendant lequel Henri , après avoir regardé tous les tableaux , après avoir compté le nombre de pas que l'on pouvait faire dans le salon tant en large qu'en long , commençait à se trouver en peine de nouvelles distractions. M. de Riessain entra, et lui serrant les mains avec effusion, lui dit :
« Enfin, nous voilà ensemble, mon cher Henri, et nous voilà seuls. Vous avez voyagé avec cet écervelé d'Octave, et vous ne lui avez pas dit votre nom. Vous avez bien fait.
— Jeneluiai pas dit mon nom, mais sans savoir bien faire. Quelle importance cela peut-il avoir?
— Mais beaucoup, parce qu'il vous cherche.
— Vraiment?
— Et il ne venait ici que pour me demander où vous demeurez.
— Mais alors, mon cher M. de Riessain , pourquoi ne pas lui avoir dit...
— Il vous cherche pour vous couper la gorge.
— Raison de plus, il m'aurait sans doute dit pourquoi , ce qu'il me sera autrement impossible de deviner.
— Vous n'aurez pas besoin de le deviner : Oclave m'a parfaitement mis à même de vous l'apprendre. Il a vu ma fille cet hiver dans je ne sais quelle maison où ma folle de sœur l'a conduite. Il se croit amoureux. Il a appris de ma bouche , à sa première ouverture, que vous êtes destinés l'un à l'autre, naturellement il veut vous tuer. Ce qu'il y a de plus curieux dans ceci, c'est qu'Octave d'Hervilly, qui a voyagé avec vous, qui est venu ici avec vous, prétend vous connaître et vous avoir provoqué devant plusieurs personnes sous un prétexte, dit-il discrètement , qui ne peut en rien compromettre ma fille ; il ajoute
qu'on vous a accommodés , mais que celte fois l'affaire ira jusqu'au bout.
— Eli quoi ! s'écria Henri, M. de Riessain , vous l'avez laissé partir sans me mettre à même de le convaincre d'un lâche et odieux mensonge ; vous m'avez fait perdre cette occasion de tirer sûrement de lui et de son impertinence une vengeance légitime !
— Légitime , c'est possible , mais sûre , c'est autre chose. J'ai fait mieux , je vous ai vengé. Je lui ai promis de lui être favorable dans ses amours. Je compte l'appuyer auprès de ma fille et même consentir à leur union.
— Pardon , M. de Riessain , dit Henri, mais est-ce que par hasard je rêve , ou est-ce que je suis devenu fou? Depuis que j'ai mis le pied dans votre maison , je n'ai absolument rien compris de ce que j'ai vu ni de ce que j'ai entendu. Ma rencontre avec ce M. Octave, dont je n'ai pu me débarrasser, a plutôt , en efïet, l'air d'un cauchemar, que d'une rencontre ordinaire.. .
— Il n'y a cependant là-dedans rien que de fort simple, mon cher Henri ; mais il faut, avant
tout, que je vous donne connaissance d'une correspondance un peu singulière que j'ai interceptée.
— Mais, monsieur, je ne puis cependant laisser impuni...
— Octave d'Hervilly?... Je vous dis que je m'en charge.
— Mais votre manière de me venger est plus que bizarre , et j'ai l'habitude de faire moi-même ces sortes de choses.
— Voulez-vous m'accorder un quart d'heure?
— Volontiers.
— Eh bien , asseyez-vous et écoutez !
i Vous avez raison , ma bonne tante... >
C'est ma fille qui écrit à ma sœur. J'ai regretté, et vous regretterez comme moi , j'en suis sûr, de ne connaître qu'une des deux lettres de celte raisonnable correspondance, mais celle que nous possédons nous met à peu près à même de deviner celle qui nous manque.
« Vous avez raison , ma chère tante , je suis bien malheureuse... >
M. de Riessain , continuant la lecture de la lettre de sa fille interrompue à l'endroit où elle se dit malheureuse :
« Sotte créature ! dix-huit ans, fraîche et rose comme une pèche , riche, bien élevée , adorée par son père, destinée à être la femme d'un jeune homme beau , distingué , au moins aussi riche qu'elle, d'un jeune homme qui ne l'a vue qu'une fois et qui l'aime comme un fou , bien malheureuse ! vraiment, j'ai peine à retenir mes larmes quand je vois de pareilles infortunes !
•i Sacrifiée par la volonté aveugle de mon père à un époux que je n'ai pas encore vu , pour lequel je n'éprouverai sans doute aucune sympathie, je suis condamnée à traîner une vie décolorée dans une union qui est la plus dure des chaînes quand elle n'est pas formée par le cœur. >
Je vous prie de croire , mon bon Henri , que ma fille ne tire pas de semblables phrases de sa tête ni de son cœur, (l'est sa tante , une vieille
fille féroce qui les lui a apprises et qui lui fait croire qu'elle est malheureuse. Ma fille... malheureuse ! Mais , mon cher Henri , je donnerais ma fortune et ma vie pour lui éviter un chagrin réel. Jamais je n'en ai laissé approcher d'elle, je vous le jure , et c'est pour cela que je veux que vous soyez son mari, parce que je sais combien vous êtes bon , parce que vous me coniinuercz , vous la gâterez comme moi : je vous assure qu'elle est au fond aussi bonne qu'elle est belle.
«i Je vous avouerai cependant, ma tante, que, sur un point , j'ai de la peine à penser comme vous. »
Tenez, Henri, la voici un peu plus raisonnable, cela lui arrive chaque fois qu'elle pense ellemême.
« Cet homme épris de moi, comme vous dites, (jui a juré la mort de celui qu'on me destine, ce M. Octave d'Hervilly, me lit plus de peur que de
plaisir ; je ne l'ai pas remarqué à cette soirée ou à ces soirées où vous me dites que je l'ai rencontré ; je n'ai donc à son sujet aucune impression à vous confier. Relativement au petit maître de chant, ce sera pour moi toujours un maître de chant et rien davantage. Mon futur inconnu n'a donc point de rival ; mais cependant je le déleste cordialement, lui et le lien odieux qu'on veut me faire contracter. »
Ici, mon ami , il y a quelques lignes des plus graves et que je vous passerais dans la lecture de cetle épître, si je n'espérais vous avoir bien convaincu que ce n'est pas en réalité l'œuvre de ma fille, mais le reflet des pensées saugrenues de ma ridicule sœur , et surtout si je ne voulais pas agir avec vous avec une entière lionne foi. Les voici :
« Je dois cependant tout vous dire , chère tante , il n'est pas tout à fait vrai que le protégé de mon père n'ait point un rival, mais je suis sûre que lui-même, lût-il mon époux, ce qui, j'espère, n'arrivera pas, n'en saurait prendre d'ombrage.
Vous vous rappelez ce bouquet de chèvrefeuille qui me fui envoyé si bien à point le soir d'un jour où la vue d'un de ces arbrisseaux m'en avait inspiré le désir ; eh bien , j'ai souvent rêvé à celui qui avait ainsi deviné et accompli mon désir ; j'ai souvent cherché si le hasard ne me le ferait pas reconnaître au milieu des hommes qui m'entouraient. Excepté cela , ma tante , il n'aura dans mon cœur d'autre ennemi que lui-même. Je vous remercie des encouragements que vous me donnez contre une volonté à laquelle je n'ai jusqu'ici pas eu de peine à prendre l'habitude de me soumettre, puisqu'elle ne s'était manifestée qu'an profit de mes plaisirs, mais je n'avais pas besoin des excellentes raisons que vous me donnez pour opposer une résistance opiniâtre au sacrifice que l'on exige de moi. Je veux être sage et fidèle à l'époux que j'aurai ; niais aussi, à cause de cela, je ne veux épouser qu'un homme que j'aimerai. Celte idée me fait de la désobéissance un devoir plus respectable à mes yeux que celui qu'on voudra me faire de la soumission aux ordres de mon père. »
Eh bien, Henri, que dites-vous de cela?
— Je dis , M. de Riessain , que celle fois j'espère que c'est dans son cœur que voire fille a trouvé ces sentiments, qui me paraissent nobles et raisonnables.
■ — C'est possible , Henri ; mais l'homme au bouquet?
— L'homme au bouquet?... c'était moi.
— Vraiment !
— C'est un incident bien simple. A la promenade, je me trouvais derrière ces dames avec quelques autres personnes, lorsque votre fille, qui avait attiré mon attention par sa grâce et sa beauté, dit à sa tante : « Ah ! ma tante, quel beau chèvrefeuille , et quel parfum ! > Je fis quelques questions sur ces dames : jugez de ma joie lorsque j'appris que celte charmante fille était celle dont vous m'aviez lani parlé et que, m'aviez-vous dit, vous seriez heureux de voir ma femme. Je lui envoyai un bouquet des fleurs qu'elle avait désirées. Je commençai une lettre pour vous, puis , songeant que je pouvais arriver aussitôt que ma lettre et avoir une réponse deux jours plus tôt
que si j'attendais là-bas , j'accourus auprès de vous ; mais, pendant ce temps-là, vous étiez allé chercher votre fille, et voilà quinze jours que je vous attends. L'avez-vous ramenée?
— Oui , elle est au couvent où elle a été élevée. Mais qu'allons-nous faire? Comment triompherons-nous de celle prévention qu'elle a contre vous et que sa tante a si bien cultivée? Mais écoutez le reste de la lettre, et c'est ici que vous allez reconnaître et les billevesées de ma sœur et la fâcheuse influence que son imagination malade a eue sur celle d'Angélique.
« Mon cœur a été doucement ému, ma bonne tante au poétique tableau que vous me faites d'un amour partagé. Non , certes , je ne serai point lâche dans les traverses qui , dites-vous, viennent toujours éprouver un amour de ce genre , comme si le ciel était envieux d'un bonheur qu'il n'accorde qu'à regret aux humains, dans la crainte de n'avoir rien d'aussi beau à donner à ses élus. Non , celui auquel j'aurais donne mon cœur n'aurait rien à craindre de moi,
ni perfidie , ni abandon , et si des parents barbares... >
Oh ! ma pauvre fille, quelles sottes choses on t'a apprises!
« Et si des parents barbares me traînaient à l'autel , je refuserais hautement l'homme assez lâche pour vouloir profiter de celte odieuse tyrannie. Mais, ma tante, il s'en faut de tout que votre petit maître de chant m'inspire de semblables idées ; si sa timidité vous a touchée , je vous avoue que moi je ne la trouve pas assez complète, puisqu'il a osé vous parler de ses ridicules sentiments pour moi. Je vous prie donc, ma chère tante, de ne pas l'encourager en aucune façon. Il faut croire que Saint-Preux, le maître de Julie, était fait d'autre sorte, t
Voici qui est mieux , ma sœur fait là un joli métier. Quand les femmes ne peuvent plus s'occuper d'amour pour leur compte, il faut qu'elles se mêlent au moins dans les amours des attires,
soit pour les favoriser , soit pour les traverser, et je m'aperçois en outre qu'elle lui a fait lire de bons livres! Mon cher Henri, je vous en supplie, n'allez pas mal juger ma fille ; voyez, au milieu des sottises de sa tante qu'elle récite, paraître par moments le bon sens et la dignité qu'elle ne doit qu'à elle-même : elle a toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur d'un honnête homme. Croyez-moi, quand je vous l'affirme sur l'honneur ; sa beauté n'est pas une trompeuse amorce, c'est la parure d'une belle âme et d'un noble cœur; vous et moi nous effacerons jusqu'aux traces des idées absurdes qu'une vieille folle lui a mises dans la tête.
— Mon cher M. de Uiessain, je l'aime de toute mon âme.
— Eh bien , mon ami, voyons donc ensemble jusqu'où va le mal. Tenez, lisez vous-même le reste de la lettre, c'est l'analyse d'un roman qu'elle vient de lire et qui l'a ravie. L'héroïne, enlevée trois ou quatre fois , enfermée dans je ne sais combien de cachots , au pouvoir de beaucoup de scélérats , sort pure et sans tache de
toutes ces épreuves , et finit p^r apporter un cœur fidèle à un pauvre chevalier repoussé par des parents barbares (nom charmant sous lequel elle me désignait tout à l'heure) et qui, par sa valeur, devient roi de quelque île inconnue, après avoir pourfendu je ne sais combien de rivaux. Voilà ce qu'on a fait croire à la pauvre enfant qu'elle trouverait dans la vie. Et comme, au demeurant, ces sottises ont un côté noble, sa jeune imagination s'y est laissé prendre. Voilà donc ce que j'ai décidé. Octave s'est conduit comme un sot, il en payera la peine. Il est impossible que vous vous présentiez comme l'époux choisi, que dis-je ! imposé par le féroce père que je suis. Il y aurait de quoi détruire tous nos projets, car vous n'épouseriez pas plus ma fille sans son libre consentement que je ne vous la donnerais malgré elle. Je me suis rappelé cette histoire des habitants de je ne sais quelle ville qui voulaient bâtir un pont sur je ne sais encore moins quelle rivière. A chaque tentative, l'eau détruisait et emportait l'ouvrage commencé. Enfin le diable vint voir un des principaux de la ville et dit:
« Je bâtirai le ^ont en une nuit, et il durera deux cents ans , jour pour jour , et il ne vous en coûtera qu'une bagatelle. J'aurai pour moi la première créature qui passera sur le pont. » Celui auquel était faile la proposition en référa aux autres chefs, et la proposition du diable fut acceptée. Le malin du jour suivant, on trouva un magnifique pont jeté d'une rive à l'autre. Que firent alors les chefs de la ville? Ils prirent un chat, elle mettant à l'entrée du pont, ils le chassèrent et l'épouvantèrent par des cris, de sorte qu'il passa de l'autre côté. Le diable , pris pour dupe , s'empara du chat et l'emporta en grommelant. L'autorité paternelle est ce pont bâti par le diable, c'est Octave qui passera dessus. »
Henri fit de nombreuses objections , mais M. de Riessain les leva toutes et acheva de développer ses idées. Henri finit par se rendre, mais seulement devant une volonté à laquelle RI. de Riessain annonça qu'il ne ferait aucune modification.
t Ici finit naturellement le premier chapitre,
dis-je à un ami qui lisait par-dessus mon épaule.
— Ehquoi,s'écria-t-il, avez-vousdonc un riche patrimoine que vous m'ayez caché jusqu'ici , ou êles-vous vendu au pouvoir , ou joignez-vous à votre métier d'écrivain quelque industrie ténébreuse, que vous écrivez ainsi ? »
Un peu étonné de cette sortie , je priai mon ami de s'expliquer. Il s'assit au coin du feu, en face de moi, et me tint à peu près ce langage :
< Quand vous faites des romans , n'êtes-vous donc pas, comme les autres, payé à tant par ligne, à tant la page, à tant la feuille?
— Oui, certes, pourquoi ne me conformerais-je pas à l'usage établi à ce sujet ?
— Conformez-vous à l'usage établi tant que vous voulez ; mais au moins étudiez les maîtres du genre et apprenez d'eux à ne pas vous livrer à un pareil gaspillage. Représentez-vous bien que, payé à la ligne, La Rochefoucauld, s'il eût vécu de ce temps, s'il eût vécu du produit de sa plume, n'eût guère vécu qu'une ou deux semaines de ce qu'on lui aurait payé les Maximes.
— C'est possible, mais quelque inconvénient
qu'ail cette manière de procéder, il s'en présenterait bien davantage si l'on voulait appliquer an prix des ouvrages littéraires quelque règle ayant pour base le mérite du livre.
— Je ne cbicane pas la mode en usage , mais je veux vous faire remarquer combien vous en usez peu fructueusement, en vous montrant comment procéderaient quelques-uns des maîtres qu'à tous égards vous devez vous proposer pour modèles. Vous avez introduit en scène un aubergiste, une demi-douzaine de voyageurs , un conscrit et sa famille : c'étaient autant de portraits à faire. Et l'auberge donc! croyez-vous qu'un des maîtres dont je vous parle eût laissé passer ainsi une auberge? 11 s'en faut, et si le mot auberge lui venait à la plume, il l'arrêterait, ce mot, au passage, et lui ferait rendre gorge. Chaque casserole lui payerait au moins un droit de cinquante centimes; et la cheminée! il ne donnerait pas la cheminée pour quinze francs; et il y a aussi une voilure dont vous pourriez tirer parti.
— Vouliez-vousque je l'arrêtasse sur la rouie 1
— Non , mais cette voilure-là vous doit dix francs qu'il ne tenait qu'a vous de faire payer ; et maintenant passons à l'exemple d'un autre maître : vous aviez un jeune homme qui voyage et qui est à la campagne , il fallait vous écrier : < La campagne! la jeunesse! deux belles et ravissantes choses si vous y joignez l'amour : la jeunesse, l'amour et la campagne! La jeunesse avec ses croyances , ses illusions , sa confiance ; l'amour avec ses dévouements, ses déceptions, ses rêves ; la campagne avec ses arbres, ses allées tortueuses, ses chants d'oiseaux ; la campagne est faite pour l'amour et pour la jeunesse; la jeunesse et l'amour sont faits pour la campagne. C'est à la campagne qu'il faut aimer, et c'estpouraimerqu'il faut être jeune ; la jeunesse sans l'amour n'est pas la jeunesse; l'amour sans la jeunesse n'est pas l'amour ; la campagne n'est pas la campagne sans la jeunesse et sans l'amour. A quoi servirait la jeunesse sans l'amour? A quoi servirait l'amour sans la jeunesse? Que faire à la campagne si l'on n'y est jeune et si l'on n'y est [tas amoureux? etc., etc. »
Troisième procédé : Au lieu rie mettre voire
histoire à une époque vague et indéterminée, il fallait prendre une époque historique. Un de vos personnages serait fdleul ou domestique d'un personnage célèbre et assisterait naturellement à un bon volume d'événements ou de fêtes de cette époque, que vous trouveriez écrits partout. Quatrième procédé...
— Assez, dis-je à mon ami : il se trouverait des gens qui , s'ils vous entendaient , prendraient ces généralités pour des portraits.
— Mais... répliqua mon ami.
— Mais, repris-je, je ne veux prendre ce que vous dites que pour des généralités, attendu que je compte coudre votre discours à un de mes cbapilres, ce qui compensera un peu le désintéressement que vous me reprochez avec tant d'amertume. »
Ici donc finit, un peu moins naturellement peut-être, mais finit cependant le premier feuilleton de l'histoire invraisemblable que j'ai entrepris de vous raconter.
M. de Riessain est allé chercher sa fille au couvent et l'a installée clans la maison où il a reçu Octave et Henri. Celte maison est une nouvelle acquisition que sa fille ne connaissait pas encore et qu'elle Irouve ravissante. La maison est au milieu d'un immense jardin. La tante Eudoxie est revenue joindre son frère et sa nièce. Des affaires lui ont fait faire à la ville de ***, avec sa nièce, un séjour qui devait être de deux mois et qui a duré plus d'un an, parce que M. de Riessain,
obligé lui-même de faire lin voyage, n'a pas cru devoir les faire revenir à la campagne. Le lendemain de leur arrivée à toutes deux, M. de Riessain annonce froidement qu'il attend la visite de l'époux qu'il destine à sa fille. Angélique pâlit et regarde sa tante d'une air désespéré. La tante Eudoxie fait quelques questions : « Eh ! mon frère, dit-elle, comment est le jeune homme? car je ne mets pas en doute un seul instant qu'il s'agisse d'un jeune homme. — Ma sœur, répond M. de Riessain, j'aurai l'honneur de vous le présenter demain. » La tante Eudoxie et la nièce Angélique se retirent de bonne heure pour pouvoir librement causer de l'événement. Angélique, déjà fort disposée à la rébellion, reçoit à ce sujet de sa tante les plus grands encouragements ; puis la tante reprend la lecture d'un roman qu'elles ont commencé. A chaque instant, de frappants rapports entre la position d'Angélique et celle de l'héroïne arrachent à la nièce et à la tante des exclamations suivies de longues réflexions.
En effet, la jeune et belle Floreska est malgré elle et par un père barbare traînée à l'autel , où
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elle doit épouser le cruel et farouche Nerisko ; mais Floreska aime un certain Oswald, et trouve dans son amour une fermeté inébranlable contre le lyrannique auteur de ses jours... La tante s'interrompt ici pour faire remarquer à sa nièce que le petit maître de chant s'appelle Oswald , mais Angélique prie sérieusement sa tante de ne plus lui parler du maître de chant. Elles se séparent et se disposent à se coucher; mais au bout de quelquesinstants, Angélique, émueel tremblante, revient dans la chambre d'Eudoxie.
< Oh ! mon Dieu ! ma tante, si vous saviez ..
— Que se passe-t-il donc, Angélique? Tu as la figure bouleversée.
— Venez, ma tante, venez voir dans ma chambre.
— Ne vaudrait-il pas mieux sonner ?
— Ma tante, cela n'a rien de dangereux ; mais c'est bien extraordinaire. Vous savez, l'inconnu.
— L'homme au chèvrefeuille ! Il est dans la chambre !
— Ah ! ma tante, dit Angélique en rougissant, quelle idée !
— Qu'y a-t-il donc alors ?
— Il y a dans un vase , sur ma cheminée , un bouquet de chèvrefeuille.
— Ce n'est pas possible !
— Je sais bien que ce n'est pas possible, mais, ma tante, cela est, et c'est ce qui m'étonne. »
Elles retournent ensemble à la chambre d'Angélique. C'est bien un l.ouquet de chèvrefeuille, la chambre en est toute parfumée. On sonne la femme de chambre attachée au service des deux dames. Ce n'est pas elle qui a placé là le bouquet. Elle ne sait ce que cela veut dire. On la renvoie, et la tante et la nièce passent une partie de la nuit à raisonner et à déraisonner.
<t Oh ! maintenant , dit Angélique , je suis comme Floreska , je suis aimée et de l'amour le plus tendre et le plus constant : pense , ma tante, voilà plus d'un an! Je serais ingrate de ne pas ressentir un peu de reconnaissance d'une flamme si pure et si fidèle. Je suis aimée, ô... Il faut avouer, ma tante , que c'est bien désagréable de ne pas savoir le nom de celui dont on est aimée qu'on est si près d'aimer soi-même. >
La tante ajoute qu'il n'est pas moins embarrassant de ne l'avoir jamais vu. Qui peut-il être? Estce ce grand brun qu'on appelait M. de Walstein ?
— Oh! non, ma tante, il est commun au dernier point.
— Serait-ce donc ce jeune homme blond , si frais et si rose ?
— Fi donc ! ma tante, je n'aime pas un homme frais et rose.
— Je m'y perds, alors, i
Il est près de trois heures du matin lorsque Eudoxie annonce qu'elle meurt de sommeil. Angélique lui demande la permission de partager son lit , d'abord parce qu'elle n'a point sommeil et espère pouvoir encore un peu causer de l'im-onnu , et aussi parce qu'elle ne peut songer sans un trouble ingénu et sans une crainte pudique, que l'inconnu est entré et peut entrer dans sa chambre fermée. Ce n'est qu'aux premiers rayons du jour qu'elles finissent par s'endormir. Angélique a emporté dans la chambre de sa tante le bouquet de chèvrefeuille. Il a son premier regard quand elle se réveille, comme il a eu le
dernier quand elle s'est endormie. Pendant toute la nuit , ses rêves lui montrent l'inconnu , mais il lui tourne le dos , ou il a un masque sur le visage.
Le malin , au déjeuner, M. de Riessain demande si l'on ne veut pas faire un peu de toilette. Quand elle est seule avec sa tante, Angélique anno.ice qu'elle n'en fera pas, qu'elle ne veut faire aucuns frais pour ce monsieur si protégé par son père. La tante objecte qu'il ne faut pas cependant faire peur aux gens. Angélique répond qu'elle ne demande pas mieux que de faire peur à M. d'Hervilly. Son père vient enfin de lui dire le nom de l'homme qu'il lui destine. Je voudrais savoir si cependant, le prétendant parti , Angélique apprendrait avec plaisir qu'il a refusé sa main parce qu'il la trouve trop laide.
Angélique a fait de toilette tout juste ce qu'il faut pour ne pas fâcher son père , et cependant Octave ria pas (V expressions pour dire à M. de Riessain combien il la trouve belle. Angélique, au contraire, s'irrite contre sa tante qui dit que ce jeune homme n'est pas mal ; on se rappelle alors
parfaitement l'avoir rencontré dans le monde l'hiver précédent , et des hommes qu'elle voyait, , c'était sans contredit celui qui lui déplaisait le plus. Non, dût son père la maudire , elle n'épousera pas M. d'Hervilly; elle voudrait pouvoir dire combien est différent l'homme au bouquet de chèvrefeuille , niais quoiqu'elle en soit certaine, elle n'ose exprimer tout haut sa conviction. Le soir, elle se jette en pleurant aux genoux de M. de Riessain , et le supplie de ne pas l'obliger à épouser un pareil homme. M. de Riessain lui demande , de son air le plus terrible , si par hasard elle aurait disposé de son cœur. Angélique, non sans quelque hésitation, répond que son cœur est libre, et elle ajoute, comme Floreska , que r amour de son père lui suffit, quelle csl bien jeune , etc. M. de Riessain est inflexible ; la tante intervient et demande au moins un délai ; le père hésite , se fait longtemps prier et finit par accorder trois mois ; mais ce terme passé , il n'écoutera aucune réflexion. Angélique , qui n'a jamais vu à son père une pareille sévérité, se retire dans sa chambre fort triste; mais la tante Endoxic
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la rassure. On ne sait ce qui arrivera d'ici à trois mois. Floreska n'obtint qu'un délai de trois jours, et cependant elle épousa Oswald après qu'il eut vaincu et tué Nerisko. L'inconnu finira par se manifester autrement que par des bouquets. La tante Eudoxie a bon espoir. Angélique préfère la mort et même le couvent à une pareille union. Nous les laisserons dans ces dispositions, qui leur fournissent abondamment de quoi alimenter leur conversation
Henri avait repris la voiture qui l'avait amené, le temps était beau et il s'était assis sur le faîte de la voilure à côté du conducteur. Quand on arriva à l'auberge que nous connaissons, il vit sortir de l'intérieur du carrosse, le même Octave d'Hervilly, à l'endroit duquel il avait remplacé l'indifférence par un sentiment voisin de la baine. A peine les voyageurs étaient entrés dans la salle où Ton dine, que des cris se firent entendre:
« C'est lui 1 le voilà.
— Ab ! monsieur, dit l'hôte à Octave, vous ne nous avez pas oubliés. Quelques beures après votre départ , il est arrivé l'autorisation de faire
passer le chemin par cette terre en friche qu'on refusait depuis si longtemps. Ah! monsieur, vous êtes le bienfaiteur du pays »
Octave et Henri furent aussi étonnés l'un que l'autre. Octave cependant se remit le premier, et répondit que ce qu'il avait fait n'était rien, (prune simple lettre au ministre avait suffi pour l'éclairer.
« Oui, monsieur, très-bien, une simple lettre; mais nous en avons écrit cent, des lettres, et nous n'avions jamais obtenu de réponse , et le pauvre Pierre, ou plutôt l'heureux Pierre, vous lui aviez promis de ne pas l'oublier; vous aviez dit que dans un mois il serait de retour auprès de sa mère. 11 n'a pas fallu un mois : il est arrivéce matin... On est déjà allé le prévenir que vous êtes ici. i>
Si Octave était étonné de voir que le hasard avait si promptement réalisé des promesses qu'il avait faites sans intention et sans puissance de faire davantage, Henri , de son côté, ne pouvait se lasser d'admirer l'assurance avec laquelle Octave acceptait la responsabilité de services qu'il n'avait même pas songé à rendre. Octave était de ces gens qu'on rencontre fréquemment, qui lien-
nent moins à êlre qu'à paraître, qui emploient tous leurs efforts à faire de V effet. On ne sait pas à combien de pauvretés ils se résignent pour paraître riches , quels minces dîners, quels jeûnes même accusent leurs bottes vernies et leurs gants jaunes. Je connais de ces gens qui aimeraient mieux passer pour être l'amant d'une femme que l'être en effet si personne ne devait rien savoir de leur bonheur.
Bientôt arriva le jeune conscrit avec sa sœur et sa mère. La joie la plus vive avait succédé aux larmes. La sœur, une belle jeune fdle, baisa la main d'Octave. Tout en acceptant ces témoignages de reconnaissance, M. d'Hervilly aurait beaucoup donné pour savoir par quel mystère l'espoir qu'il avait fait naître, pour se donner un moment d'importance, et de la portion de terrain nécessaire à l'amélioration du chemin, et delà libération du jeune conscrit , se trouvait aussi bien à point réalisé par un événement qu'il n'osait pas appeler un hasard. L'hôte, qui était sorti pour surveiller ses Fourneaux, rentra dans la salle et dit : * M. le baron de Horrberg est servi, s
A ces mois, Henri se retourna brusquement;
niais il s'aperçut que c'était à Octave d'Hervilly que s'adressait l'aubergiste. Octave demanda à l'hôte pourquoi il lui donnait ce nom.
< Pardon, monsieur le baron, répondit-il, si je dévoile votre incognito, mais il n'est personne ici qui ne soit heureux de savoir comment s'appelle un homme aussi généreux, et la mère et la sœur de Pierre sauront sous quel nom elles doivent adresser leurs vœux au ciel pour votre bonheur.
— Mais, mon ami, ce nom...
— Jesais bien que monsieur le baron avait l'intention de cacher son nom , mais il s'est trahi lui-même : l'autorisation de prendre le morceau de terre qui nous avait été si longtemps refusé et l'acte de libération de Pierre portent également que c'est à la recommandation de M. le baron de Horrberg. Or, comme c'est après la promesse que nous avait faite monsieur le baron que ces heureuses choses nous sont arrivées , comme au premier moment, ne pouvant maîtriser sa douce émotion en présence des heureux qu'il a faits, monsieur le baron a reçu avec une noble franchise
nos remercimenis et nos actions de grâce, il n'y a plus à douler un moment que Voire Excellence soit le baron de Horrberg. »
Octave répondit par un sourire un peu embarrassé et néanmoins accepta la politesse que lui firent ses compagnons de voyage qui voulurent qu'il passât avant eux pour entrer dans la salle à manger. Il ne pouvait refuser le nom de baron de Horrberg sans avouer qu'il avait accepté desremercimcnls pour des services rendus par un autre; il fallait être le baron de Horrberg , ou un insigne gredin ; il ne crut pas devoir hésiter. Octave croyait rêver, il se demanda un moment à lui-même s'il n'était pas par hasard baron de Horrberg et si quelque voile jeté sur sa naissance ne venait pas de se déchirer subitement. Mais il n'y avait pas moyen de conserver cette idée, même quelques instants : il était né si régulièrement , si bourgeoisement , si conformément à tous les usages et à toutes les garanties légales , qu'il n'y avait pas moyen d'espérer d'autres parents que ceux qu'il avait jusque-là reconnus pour tels.
Le dîner .se prolongea assez lard , parce qu'il fallait attendre une voiture jusqu'au lendemain. Henri accabla Octave d'éloges sur sa générosité . le félicita du pouvoir qu'il avait sur l'esprit du ministre. Mais ces louanges et ces félicitations avaient quelque chose d'exagéré qui ressemblait singulièrement à de l'ironie. Octave était fort embarrasse ; il ne pouvait se fâcher de compliments qui n'étaient désobligeants que parce qu'il ne les méritait pas. El cependant il s'apercevait de temps en temps que Henri voyait son embarras et s'en amusait. Henri, de son côté, n'était pas animé de sentiments très-bienveillants [tour M. d'Hervilly, et comme chacun avait fini par déclarer ses noms et qualités, il s'efforça de provoquer une question directe, qu'il éluda pendant quelque temps, mais il conia deux ou trois anecdotes où il se donnait à jouer un rôle peu honorable ou ridicule, et enfin il avoua qu'il voyageait par mesure de prudence. Il avait eu pour rival dans une affaire de coeur une sorte de matamore qu'il ne se souciait pas de nommer. Ses principes l'avaient obligé de repousser une proposition de
duel que lui avait fait faire ce spadassin. Menacé d'une insulte publique , il s'éloignait de la ville de"*.
Tous les auditeurs , stupéfaits de l'aveu d'une pareille lâcheté , gardèrent un silence profond. « Eh, messieurs, ajouta Henri, je ne suis pas honteux de mes principes. J'ai horreur du duel ; je ne veux pas me battre , et comme mon ennemi est un homme brutal qui serait capable d'employer des moyens violents pour m'y contraindre, je voyage pendant quelque temps de côté et d'autre. Peui-être , dans nos confessions réciproques, personne n'a-t-i! aussi franchement que moi avoué les motifs réels de son voyage. Pour terminer comme vous, messieurs, je vous dirai (pic je m'appelle Octave d'Hervilly. >
Octave bondit sur sa chaise. Quoi ! c'était son propre nom (pie l'inconnu s'attribuait, et surtout dont il couvrait des actions au moins ridicules.
« Vous dites, monsieur, s'écria t-il, que vous vous appelez...
— Octave d'Hervilly, monsieur, pour vous servir.
— Mais , monsieur, je crois connaître un Octave d'Hervilly...
— Vous vous trompez , il n'existe de ce nom que le médiocre sujet ici présent. »
Octave frémissait d'indignation de ne pouvoir réclamer son nom, dont on faisait un usage aussi peu honorable. Cependant il essaya encore une objection , mais Henri la releva avec hauteur en disant :
« Pensez-vous, monsieur, que je serais assez lâche et assez méprisable pour prendre un nom qui ne serait pas le mien ? >
Puis il continua la conversation , mit en avant les idées les plus bizarres , les théories les plus inusitées, en ajou tant de temps en temps : Foi d'Octave d'Hervilly. Octave était sur les épines ; il eût volontiers renoncé et au nom qu'il avait pris , et aux belles actions qu'il avait endossées en même temps, pour pouvoir sauver son nom des rudes épreuves auxquelles l'inconnu paraissait le vouloir soumettre , et en même temps l'obliger à expliquer les causes qui l'avaient amené à s'emparer ainsi d'un nom
qui ne lui appartenait pas. Peut-être, pensai lil , ce voyageur sail que je ne m'appelle pas Horrberg ; mais cela ne l'autorise pas cependant à prendre mon nom. Peut-être aussi ne le prendil pas et s'appelle- t-il naturellement ainsi. Quoi! le nom et le prénom! Cependant quelque singulier que soit ce hasard, il l'est beaucoup moins que ceux qu'il me faut mettre à sa place, si je ne l'admets pas.
i Monsieur, dit -il à Henri, je ne vois pas pourquoi cela paraît vous fàclier. mais je suis persuadé de connaître un Octave d'Hervilly.
— Alors, monsieur, c'est moi que vous connaissez.
— Non , monsieur.
— Eli bien, monsieur, je vous délie de me montrer cet Octave d'Hervilly.
— Je compte cependant vous le faire voir quelque jour, monsieur. »
Pendant ce temps on avaitservi, allumé et bu du punch. Henri , d'un coup de coude , renversa le bol à moitié plein de punch enflammé et cinq ou six verres. L'aubergiste arriva au bruit en disant :
« Vraimfni , messieurs , cela n'a pas le sens commun.
— Qu'est-ce à dire, maraud, s'écria Henri, crois-tu que je ne te payerai pas tes verres?
— Je vous défends de me lutoyer et de m'appeler maraud.
— Ali ! ah ! tu défends quelque chose à Octave d'Hervilly. Tiens , tu mettras sur la carte encore ce verre là , et celui-ci aussi , que je jette à travers les carreaux , et les carreaux aussi , mets tout sur la carte de M. Octave d'Hervilly, et laisse-nous tranquille. »
Ce ne fut qu'après une assez longue résistance que Henri se laissa calmer. Il était tard , chacun des voyageurs gagna la chamhre qui lui était destinée. Mais pendant la moitié de la nuit, ce fut un vacarme horrible dans toute la maison. Henri errait dans les corridors. L'hôte se leva en chemise , voulut faire rentrer Henri dans sa chambre et reçut de lui un coup de poing qui l'envoya tomber sur la porte d'Octave , qui se trouva réveillé à point pour entendre Henri qui criait : « Mets ton nez sur la carte , au compte de
M. Ociavc d'Hervilly. > Puis il alla se coucher. Le lendemain matin, l'hôte annonça qu'il allait se plaindre au maire de la commune.
« En vérité , M. Octave d'Hervilly, dit l'hôte , je n'ai jamais, Dieu merci! rencontré de voyageur pareil à vous.
— C'est que vous n'aviez jamais logé Octave d'Hervilly.
— Mon Dieu ! pensait Octave , pourvu qu'il n'emporte pas l'argenterie ! »
Henri n'emporta pas l'argenterie, mais il acheva de compromettre le nom d'Octave de toutes les façons qu'il put imaginer. Octave, cependant , s'efforçait de faire bonne contenance vis-à-vis des autres voyageurs, et il leur dit que peut-être ne les accompagnerait-il que jusqu'à la ville voisine, où on devait changer de voiture, pourvu cependant que son domestique , aussi étourdi qu'on puisse l'être , eût pensé à lui amener sa voilure.
Je ne sais ce que Henri fit encore d'étrange qu'il appuya de ces mots : Foi d' Ociavc d'Hervilly! mais Octave ne pouvant plus mettre en
— oo —
doute que ces plaisanterie» d'un genre trop disparate avec Pair el les laçons qu'il avait remarqués chez le voyageur, lors de leur première rencontre fussent dirigées contre lui , Octave se pencha à son oreille et lui dit :
« Monsieur, quand ces messieurs se sépareront de nous, je serai enchante de (aire encore un bout de chemin avec vous.
— Monsieur, répondit Henri, le plaisir sera pour moi. »
On arriva à l'endroit où s'arrêtait la voiture; un domestique en riche livrée entra dans le bureau du voilurier et dit : « La voilure de M. le baron de Horrberg est à la porte! » Octave se dil : « J'en étais sur, c'est un rêve, et je vais m'é veiller tout à l'heure. » Henri lui dit à haute voix: < Ma foi, monsieur le baron, vous me donnerez bien une place dans votre voiture. » Les autres voyageurs attendaient pour voir de quelle façon monsieur le baron allait repousser une semblable familiarité; niais Octave était interdit et avait l'ait machinalement quelques pas vers la porte. Henri lepril par lebras;
« Allons, monsieur, montons , dit-il ; puisque
vous êtes M. de Horrberg, celle voilure est à vous. >
Oclave , hors d'état de penser ni d'agir, se
laissa entraîner jusqu'à la porlière. La voilure
éiait riche et simple à la fois, et les chevaux de
la plus grande beauté. Henri monta , en disant :
* Je monte le premier,nous sommes chez vous. >
Un moment Octave eut envie de prendre la
fuite. Henri lui dit :
« Montez donc, monsieur, si c'est sérieusement que vous voulez voyager un peu avec moi.
— Ah ! oui, monsieur, c'est sérieusement et je monte, » dit Octave en grinçant des dents.
Henri salua les autres voyageurs en disant : « Messieurs, au plaisir de vous revoir ; j'en
serai toujours enchanté, foi d'Octave d'Hervilly ;
Oclave d'Hervilly vous a peut-êlrc paru un peu
écervelé, un peu fou ; mais une autre fois, vous
serez plus contents de lui. »
Octave salua sans parler. Les chevaux partirent' « Maintenant , monsieur, dit Octave, nous
allons parler sérieusement ; le nom d'Hervilly
ne vous appartient pas.
— Pardon, monsieur, il m'appartient jusqu'à
ce qu'un possesseur plus légitime vienne le réclamer lui-même; je l'ai trouvé, e'esl un nom abandonné, un nom hors de service que quelqu'un aura perdu ou jeté , el je l'ai ramassé.
— Monsieur, en supposant que quelqu'un ait cru devoir le quitter un moment, cela ne vous donnait pas le droit de vous en affubler.
— Pardon, monsieur , je me trouvais pour le moment un homme sans nom: j'ai trouvé un nom sans homme, je l'ai pris.
— Cessons de plaisanter, vous savez que ce nom m'appartient, vous savez que je me nomme Octave d'Hervilly.
— Je le sais, monsieur, mais je ne le crois plus depuis que je vous ai entendu dire le contraire et prendre un autre nom.
— Eh bien , monsieur, je reprends mon nom pour vous demander compte des insultes dont vous l'avez rendu l'objet depuis hier.
— Vous reprenez votre nom , monsieur ; je vous le rends avec plaisir , parce que alors vous me rendiez le mien.
— Que voulez- vous dire ?
— Que je suis le baron deHorrbcrg. »
Octave resta un moment accablé, puis il dit: « Monsieur , ma situation est horriblement
ridicule. Je ne puis vivre avec un pareil aflronl , vous me rendrez raison...
— Monsieur, si vous ne pouvez vivre, il serait plus conforme à l'usage de vous suicider vousmême , mais je vous avouerai que je partage l'envie que vous paraissez éprouver d'avoir une affaire avec moi. Vous vous êtes permis sur mon comple des propos que je n'avais pas l'intention de tolérer, même avant le hasard qui m'a mis à même d'exercer contre vous un commencement de vengeance; d'autres causes...
— Je sais, mademoiselle...
— Taisez-vous, monsieur, ne prononçons pas son nom , puisque aussi bien nous n'avons pas besoin de prétexte pour nous battre sans la mettre en jeu.
— Vous avez raison , je suis insulté , j'ai le choix des armes , nos armes seront des pistolets.
— Volontiers.
— Nous les tirerons à dix pas.
— A cinq , si vous voulez.
— Eh bien, monsieur! à cinq, et je vous traite de lâche si vous revenez sur voire parole.
— Monsieur, l'homme qui rougit de son nom et prend celui d'un antre n'a le droit de traiter personne de lâche.
— Ah, monsieur! c'en est trop... et si vous osiez...
— Quoi , monsieur? je crois pouvoir tout oser visa-vis de vous.
— Eh bien!... si vous n'êtes pas un lâche, si vous ne voulez pas que je vous fasse la plus grave des insultes... nous ne chargerons qu'un pistolet... le hasard nous donnera à chacun le nôtre, vous placerez le vôtre sur ma poitrine , moi le mien sur votre cœur, cl nous tirerons , l'osez vous ?
— Oui , monsieur, puisque vous avez plus de confiance dans le hasard que dans la fermeté de votre bras , je ne veux pas abuser de mes avantages , j'accepte.
— Où , monsieur?
— Près d'ici , si vous voulez ; entre ces saules
que vous voyez là-bas, est un espace caclié qui servira de champ clos à tous deux et de tombeau à l'un de nous.
— L'endroit le plus proche me conviendra : avez-vous des armes?
— Oui , j'ai dans les poches de celte voiture des pistolets de voyage , ils sont à côté de vous ; voulez-vous me faire le plaisir de me les donner?
— Les voici ; sont-ils chargés?
— Oui.
— 11 faut en décharger un.
— C'est très-facile , ce sont des pistolets à balle forcée, vous n'avez qu'à en dévisser un. »
Octave dévisse le canon d'un des pistolets et jette sur la route la balle et la poudre. Henri met les deux pistolets dans son chapeau et place un foulard par-dessus , puis tous deux restent silencieux en attendant qu'ils arrivent aux saules , dont on voit déjà distinctement le feuillage bleuâtre. Tous deux sont occupés de sérieuses pensées. Octave, dont tous les défauts viennent d'une incroyable vanité, se seul un peu écrase
par la supériorité de son adversaire. Il sait que les torts , du moins les premiers, sont de son côté : s'il n'était qu'offensé sans être ridicule , il ferait noblement l'aveu de ses loris; plusieurs fois dans sa vie déjà, il a donné des preuves nonseulement décourage, mais de témérilé, qui lui permettraient celte démarche , sans que son honneur pût en souffrir ; mais le rôle qu'il a joué est si ridicule, qu'il hait mortellement Henri, qui en a été le speciaieur.
Henri se reproche d'avoir accepté ce genre de combal cl d'avoir ainsi abandonné au hasard une vie que l'espoir de posséder Angélique lui fait paraître si heureuse. Il eût mieux fait, certes , s'il n'eût pas cédé à un mouvement irréfléchi , de refuser d'accepter le hasard seul pour juge de son bon droit , sans y joindre son courage et son adresse éprouvée. Certes , s'il ne s'agissait que tle l'échange de leur nom , il reviendrait sur cette parole trop prompte ; mais il aime mieux mourir que de céder, non-seulement en courage , mais même en folle témérité à l'homme qui ose lui disputer Angélique ; sans cela peut-être, trou-