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verait-il qu'il a un peu trop abusé d'une sottise que la vanité a fait faire à Octave.
La voiture est près des saules ; Henri fait arrêter et ordonne au cocher d'aller attendre en haut de la côte.
* Écoute, dit-il , nous allons à cette ferme qui est là-bas, derrière les saules ; si j'étais forcé d'y rester, si monsieur revenait sans moi , lu le conduirais à la ville de *'* à une lieue d'Horrberg. »
Octave se sentit presque touché de ce soin de loyal chevalier que prenait Henri d'assurer la retraite de son ennemi , si le sort lui était contraire ; mais sa colère s'accrut de celte nouvelle preuve de supériorité. Dieu seul peut savoir ce qui se passa dans le cœur des deux jeunes gens lorsqu'ils entrèrent dans l'enceinte des saules. Un doux et riant soleil pénétrait à travers le feuillage, et colorait de vie, de joie et d'amour toute cette belle nature qu'un des deux ne devait jamais revoir. Chacun des deux se croyait ainsi obligé d'aller en avant , comme si déjà les deux détentes des pistolets eussent été lâchées. Henri présenta son chapeau à Octave , qui mît la main dedans
— Oi —
et lin» l'un des deux pistolets. Henri prit l'autre. L'orgueil les empêcha l'an et l'autre de chercher à voir quel était celui qu'il avait dans la main. « Monsieur, dit Henri, êles-vous prêt ? — Monsieur, dit Octave , je vous attends. » Alors, tous deux, pales, ruais calmes, se placèrent vis-à-vis l'un de l'autre , se tendirent la main libre , et de l'autre main chacun appuya son pistolet sur la poitrine de son ennemi.
H faudrait que je n'eusse de ma vie lu un seul roman pour dire un mol de plus, et ne pas finir là ce second chapitre.
Il est huit heures du soir, le jour baisse. Ah» lueur d'une lampe que Ton vient d'allumer, Angélique et sa tante Eudoxie sont dans le salon de la maison de M. de Riessain. Angélique brode au métier; la tante Eudoxie lient un livre qu'elle lit à haute voix :
« Lasthénie poursuivit le fantôme, traversa < derrière lui toute la longue galerie et le vit « entrer dans la tour du Nord. Elle eut un moi ment d'hésitation ; mais après s'être recoin-
« mandée à Dieu , elle marcha en avant et « parvint dans l'appartement du moine, où per- « sonne n'était entré depuis plus de vingt ans. a Tout était resté dans l'état où on l'avait laissé « depuis la fatale nuit où le moine y avait cou- « ché et on n'avait plus trouvé que son corps < sans sa tête. Le fantôme s'arrêta , et d'une « voix sombre et sépulcrale dit : < Arrête et ne « trouble pas le séjour de ceux qui ne sont « plus... »
« Ma foi , ma tante, dit Angélique, fasse le ciel que je ne me trouve jamais dans une pareille situation , je sens que je serais loin d'avoir la bravoure de Lasthénie. A tel point que je ne sais si je n'ai pas un peu peur, rien que d'en tendre le récit de ses aventures, la nuit et à la lueur d'une lampe. Les fauteuils, depuis quelques instants, me paraissent prendre des formes suspectes, et les longs plis de ces rideaux ont un certain air de linceul qui ne laisse pas que de ra'inquiéler; si vous étiez bonne pour moi, nous laisserions là le livre pour ce soir et nous parlelions d'autre chose.
— Pourvu , répondit la lame Eudoxie, que ce fût de bosquet de chèvrefeuille et de ion inconnu, n'est-ce pas? Depuis que tu ns un roman à toi , dont lu es toi-même l'héroïne , je comprends que tu prennes peu d'intérêt à Lasthénie et à ses in fortunes.
— Écoulez, ma lanle , il faul tout dire : c'est que le caractère de Lasihénic ne me plaît pas tout à fait. Sous préiexie d'un respect exagéré pour la dernière volonté de sa mère , elle consent à épouser le farouche Saldorf , sans s'inquiéter de percer le cœur du tendre et fidèle Oscar, qui lui a donné tant de preuves de constance et de dévouement. Il est évident que si la mère dcLaslhénir avait connu Saldorf tel qu'il était, elle se serait bien gardée d'enjoindre à sa fille de lui donner sa main. Trompée jusqu'à la fin par son hypocrisie, elle n'a vu en lui qu'un appui pour sa fille et un époux tendre et vertueux. Certes , .si elle eût vécu el eût connu seulement la moitié des crimes dont s'était souillé Saldorf , non-seulement elle eût relevé sa fille de sa promesse , mais elle-même se lût opposée de tout son pou
voir à une union qui devait faire le malheur de Laslhénie.
— Hélas! ma pauvre Angélique, repritla tante Eudoxie, j'ai bien peur que lu ne tardes pas toi-même à savoir combien il est difficile de résister longtemps «à la volonté et aux obsessions d'une famille.
— Ma tante , ma bonne tante Eudoxie, vous m'avez promis de ne pas m'abandonner.
— Oui , je le l'ai promis , et je le le promets encore, parce que je sais que le cœur a ses droits et qu'ils sont de tous les plus respectables , parce que je sais que l'autorité des parents doit avoir des bornes. Mais , ma chère Angélique , tu n'ignores pas que je n'ai aucun pouvoir sur l'esprit de ton père , le plus opiniâtre des hommes; lu sais de quels sarcasmes il poursuit mes idées , et que c'est à peine si je puis obtenir qu'il réponde à mes questions. Je crains bien de ne pouvoir que mêler mes larmes aux tiennes... Si cependant lu as jamais lieu de verser des larmes, car enfin , tu ne peux aimer Ion inconnu , cl M. d'ilervilly est fort bien. Rien que son nom
d'Octave, qui est tout romanesque, me donnerait pour lui une indulgence que sa figure et ses manières ne tarderaient peut-être pas à changer en un sentiment plus tendre , si (ajouta la tante en soupirant) si j'avais dix-huit ans et s'il me présentait son hommage.
— Quoi ! ma tante , s'écria Angélique , quoi ! c'est vous qui me tenez un pareil langage ! Quoi ! vous n'êtes pas révoltée de la conduite d'un homme qui a demandé et accepté ma main, sans s'inquiéter le moins du monde de la possession de mon cœur ! qui a traité votre malheureuse nièce comme une esclave qu'on achète et du consentement de laquelle on n'a pas à se soucier ! Non, ma tante, non, je ne m'accommoderai jamais de pareils sentiments! Qu'ils sont donc éloignés de la flamme respectueuse de l'inconnu qui n'a encore osé exprimer son amour que par des fleurs et son empressement silencieux à prévenir mes moindres désirs. Mais voyez-vous, ma tante , je ne puis me figurer que mon père , toujours si bon et si indulgent pour moi , reste insensible à mes larmes cl à mes prières. Vous
— G8 — avez déjà vu qu'il m'a accordé un délai de trois mois. Si vous aviez vu avec quelle tendresse il m'a embrassée lorsqu'il est parti ce malin pour ce voyage qui doit à peine durer quelques jours !
— El il ne l'a pas dit où il allait?
— Non , ma tanle. »
A ce moment , Théodorine , la femme de chambre, vient annoncer qu'un monsieur demande l'honneur de souhaiter le bonsoir à ces dames. On lui demande que! est ce monsieur. Elle croit l'avoir déjà vu. Quel est son nom? Elle le lui a demandé , il est vrai, mais en venant elle l'a oublié. Elle va retourner auprès de lui pour le lui redemander, lorsque l'on ouvre la porte du salon et l'on voit paraître Octave d'Hervilly.
Il s'excuse de se présenter ainsi devant ces dames. En attendant le retour de Théodorine, il a voulu aller au jardin ; il s'est trompé de porte et s'est trouvé lout à coup dans le salon. Sans celle erreur, il eût attendu la permission qu'il avait sollicitée , et malgré l'autorisation que lui a donnée M. de Riessain de venir chez lui , même «mi son absence, malgré l'ordre même positil qu'il
a bien voulu lui laisser eu partant de regarder celte maison comme sienne, il est prêt à se retirer si ces dames ne sont pas disposées à lui accorder la permission de passer quelques instants auprès d'elles. Angélique fait une simple révérence parce que c'est à sa tante qu'appartient de répondre.
La tante Eudoxie croit devoir obéir à la volonté de son frère en recevant de son mieux M. d'Hervilly, quoiqu'elle soit un peu souffrante et qu'elle craigne d'être forcée d'abréger la soirée et de se retirer de bonne beure. Octave s'assied, adresse à Angélique quelques lieux communs de galanterie vulgaire, auxquels elle répond avec un dédain marqué. Octave , après avoir fait tous ses efforts pour soutenir la conversation, se prépare à prendre congé. Il ne va pas cependant rentrer encore cbez lui. La nuit est superbe ; la lune est pure, le ciel sans nuages; il va errer dans la campagne. « En effet, dit la tante, il n'est rien de ebarmant comme une belle nuit, > et elle avoue que ebaque soir elle se promène dans le parc avec sa nièce. Hier même , elle ose à peine le
dire, elles se sont oubliées jusqu'à onze beures.
Oclavc se retire en demandant une permission qui lui a déjà été donnée par M. de Riessain à son départ , mais il ne la veut tenir que d'Angélique et de sa tante : sera-t-il autorisé à venir prendre quelquefois de leurs nouvelles? Angélique s'incline pour toute réponse. Quand il est parti , elle affirme à sa tante qu'elle a vu faire à M. d'Hervilly un geste qu'elle imite et qui est en tout semblable à celui du tyran des mélodrames , quand il fait signe aparté qu'il abattra ses ennemis. La tante n'a point vu ce geste , mais c'est au moyen d'une glace qu'Angélique l'a aperçu , et seulement alors qu'Octave , après les avoir saluées, leur tournait le dos pour gagner la porte du salon ; après quoi il s'était retourné pour leur adresser un nouveau salut et un sourire où elle avait vu tout plein d'affectation et de perfidie. Ce soir-là, Angélique n'osa pas, comme la veille , aller se promener dans le parc avec sa tante. Depuis quelques jours seulement qu'elles habitaient la maison , elles ne connaissaient pas assez les jardins, qui étaient fort grands , poui y éprouver une sécurité complète.
« C'est comme celle grande maison , dil Eudoxie.
— Je n'aime pas beaucoup que mon frère nous y laisse seules, mais pour avoir moins peur, nous ferons sagement , quelqu'un de ces jours , de la visiter des caves aux greniers ; toute l'aile droite et le milieu nous sont inconnus. »
Quelques visites empêchèrent le lendemain la réalisation de ce projet. Le soir, Octave se présenta , mais on lui fit dire que ces dames étaient fatiguées et ne recevaient pas ce soir-là. Elles prolitèrenl de leur solitude pour se promener dans le parc ; c'était en effet un grand et beau spectacle que les lueurs pâles de la lune pénétrant à travers les voûtes des arbres. Au milieu du silence un rossignol éleva la voix et fit entendre ses chants mélodieux. Angélique et Eudoxie écoutent avec recueillement et se laissent aller aux douces rêveries que celte belle nuit excite dans leur âme, lorsque loul à coup des hommes masqués , sortant de l'épaisseur des arbres, se jettent sur elles , leur enveloppent la tète d'un voile destiné à éloulfer leurs cris , et
les enlèvent dans leurs bras. La lanle Eudoxie , à laquelle celui qui la porte affirme qu'on ne lui fera aucun mal , pourvu qu'elle s'abstienne de tout bruit , resie muette et abattue. Angélique , malgré les recommandations qui lui sont faites de garder le silence, essaye de faire entendre sa voix et appelle à son secours , et son père , tout absent qu'elle le sait , et les domestiques de la maison , trop éloignés pour entendre sa voix étouffée.
Aussitôt qu'elles furent enfermées dans la voiture, les chevaux partirent au grand trot. En se prêtant un secours mutuel, Angélique et Eudoxie ne tardèrent pas à se débarrasser des voiles qui leur enveloppaient la tête et les einpècliaienl de parler.
«Mon Dieu ! matante, que nous arrive-t-il et que va-t-il nous arriver? dit Angélique. Quel bonheur que vous soyez avec moi ! Que pensera mou père? Où nous mène-l-on et que veut-on faire de nous ?
— Heureusement, ma nièce, répondit Eudoxie , (pie je n'en sais pas plus (pic vous sur lous les sujets de vos questions , sans cela j'au-
— lO —
rais oublié la première quand vous nie Taisiez la dernière , lani vous les exprimez avec précipitation. Mais vous-même n'avez- vous l'ail aucune remarque qui vous puisse faire au moins soupçonner quel est Tauleur de cet acte de violence?
— Je n'ai pas besoin de me livrer à des conjectures et à des soupçons , ma tante , pour des choses (jue je sais aussi parfaitement. L'auteur de noire enlèvement est M. Octave d'IIervilly.
— Le croyez-vous , ma nièce? et quel intérêt aurail-il à compromettre ainsi un résultat sur lequel il n'a aucune crainlc à avoir? Sûr du consentement de votre père ; assez fat , selon ce que j'en ai pu juger, pour ne pas tout à fait désespérer du vôtre , il faudrait qu'il eûl à un degré peu ordinaire la manie d'enlever les lilles, pour s'aviser d'en enlever une qu'il aurait pu emmener légalement en attendant seulement deux mois. Mon avis est plutôt que l'auteur du rapt esl votre inconnu , l'bomme aux fleurs de chèvrefeuille !
— Lui , ma tante ! Vous n'y pensez pas : un homme si timide , si respectueux. Non , non , l'odieux d ilervilly n'a pas eu de peine à voir la
répugnance que j'éprouve pour la chaîne que l'on veut m'imposer ; il connaît l'indulgence el la tendresse de mon père pour moi ; il sait que la sévérité de ce tendre père ne tiendrait pas contre mes prières et mon désespoir, et il a eu recours à la violence. Où sommes-nous? Voici plus d'une heure que nous marchons , les chevaux semblent voler, on ne voit que des arbres , toujours des arbres. Si nous traversions une ville , j'espère que nos cris feraient arrêter la voilure.
— Ne criez pas si vite , ma nièce , car je maintiens que nous sommes en la puissance de l'inconnu aux bouquets. Votre prochain mariage avec M. d'Hervilly lui aura montré qu'il n'était plus temps de prétendre à vous par les voies ordinaires, et il aura employé des moyens un peu brusques , il est vrai, mais pour lesquels il espère obtenir son pardon. »
Les réflexions de la tante jetaient du doute dans l'esprit d'Angélique , qui ne savait comment elle devait apprécier ce qui se passait. En effet , la colère qu'elle devait naturellement concevoir de cet enlèvement pouvait être modi-
fiée par cola qu'il aurait été commis par l'un ou par l'autre des deux hommes que seuls elle pouvait soupçonner ; parce que , toute condamnable que fût cette manière d'agir, ce n'était rien auprès d'un crime plus grand qu'avait commis Octave d'Hervilly : ce crime était qu'il déplaisait à Angélique. C'est, en effet, ce qu'aux yeux d'une femme, un homme peut faire de pis que de lui déplaire. Je défie l'homme qui déplaît à une femme de l'étonner par aucun forfait , et d'imaginer quelque chose d'assez horrible pour qu'elle hésite à l'en croire capable. Tous les autres crimes se confondent dans le crime de déplaire , qui suffit pour les tous absorber.
Au bout de quatre heures de marche, la voilure parut quitter la grand'rouie et prendre un chemin de traverse. En effet, elle ne larda pas à s'arrêler devant une petite maison aux alenlours de laquelle l'œil n'en pouvait découvrir aucune autre. Là on les aida à descendre de voilure, et un des hommes masqués les averlil qu'elles passeraient là le reste de la nuii. Elles essayèrent de faire quelques questions à rpi
homme , qui paraissait être le chef des autres ; mais il ne leur fit aucune réponse, et donna ses ordres pour que de nouveaux chevaux fussent attelés à la pointe du jour.
< Vous entendez , mesdames , ajouta-t-il , qu'il faut être prêles de bonne heure. Certes , je ne vous menacerai pas, comme fait le commun des voituriers , de passer outre et de vous laisser en chemin ; mais je vous jure que si vous n'êtes pas prêtes à partir à l'heure indiquée , je vous mets dans la voiture, quel que soit le négligé de votre toilette.
— Mais enfin , dites-nous où nous sommes et où nous allons?
— Madame , les ordres que j'ai reçus ne m'enjoignent nullement devons faire de semblables confidences ; on m'a dit de m'arrêter le moins possible et d'aller vite.
— Mais...
— Madame, comme ma réponse ne pourrait jamais être qu'un refus de vous répondre, trouvez bon que je ne vous en fasse plus aucune. »
A peine Angélique et sa tanie furent-elles
dans la chambre où elles devaient passer la nuit, que Théodorine y entra pour leur demander si elles avaient besoin de ses services et si elles voulaient prendre quelque chose.
< Eh quoi! vous ici , Théodorine? s'écrièrent à la fois la nièce et la tante. Où sommes-nous? que se passe-l-il? et quel est l'auteur de notre enlèvement?
— Mesdames, je n'en sais pas plus que vous à ce sujet ; mais hâtez- vous de demander ce dont vous pouvez avoir besoin , j'ai tout lieu de croire qu'ensuite on ne me refusera pas de passer la nuit dans votre chambre.
— Nous n'avons besoin de rien , sinon de vous avoir près de nous pour diminuer, s'il est possible, nos justes frayeurs. >
Théodorine sortit et revint quelques instants après d'un air tout joyeux dire qu'on lui permettait de ne pas les quitter.
« Aussi bien, a dit celui qui paraît être le chef, vous pourrez dire à ces dames qu'elles feront bien de dormir tranquilles et de ne perdre leur temps à aucune tentative d'évasion, parce que nous avons
UNE BIST IsvtuISBMHI »ni F.
demain une longue étape à faire, et il n'est pas sûr qu'elles soiept aussi bien couchées ; ensuite parce que ce serait parfaitement inutile. Et en effet, mesdames , il m'a fait voir la maison fermée par d'énormes verrous et toutes les issues garnies de grilles et de barres de fer, gardées en outre par des sentinelles.
— Eh quoi ! s'écria Angélique , nous nous éloignerons encore demain toute la journée; mais où sera donc le terme de ce voyage ?
— Us ne paraissent pas penser qu'ils arriveront demain.
— Mais dites-nous maintenant , Théodorine , comment vous vous trouvez ici avec nous ?
— Rien n'est plus simple , madame ; à peine étiez-vous sorties toutes deux de la maison pour aller vous promener dans le parc qu'un homme inconnu vient me dire que l'une de vous deux s'était subitement trouvée indisposée et qu'on l'avait envoyé me chercher. Je voulus appeler quelques autres domestiques , mais il m'en empêcha en me disant que vous aviez recommandé de ne parler qu'à moi seule. Je le suivis donc ,
après m'ètre munie d'un flacon de sels. Mais à peine étions-nous dans le parc que mon guide , qui m'avait paru d'abord vieux et cassé, circonstance qui m'avait fort enhardie à l'accompagner, se redressa et m'ordonna de lesuivre sans parler, sous peine de la vie. Nous arrivâmes bientôt auprès d'une voiture derrière laquelle était un siège où l'on me fit monter avec mon compagnon. Ce n'est qu'en route que j'appris que vous étiez dans la voiture , et qu'à ma terreur vint se mêler l'espoir de vous être utile et de ne pas vous quitter.
— Ah ! ma tante ! dit Angélique, c'est absolument comme Euphrasie.
— Qu'est-ce qu'Euphrasie, mademoiselle?
— Euphrasie était une servante fidèle et dévouée comme toi , ma bonne Théodorine :
c'était la suivante de Floreska , n'est-ce pas , ma tante? »
Une bonne partie de la nuit, déjà fort avancée, se passa à chercher à tirer des conséquences des moindres circonstances de cette singulière aventure , à deviner quel pouvait être l'auteur de cet
enlèvement, quel pouvait être le terme de ce voyage. Angélique pensait que l'inconnu aux bouquets devait la délivrer de ce péril ; mais ne voyant pas trop comment il pourrait savoir le péril et découvrir l'endroit où la dame de ses pensées avait besoin de son appui , elle cherchait à se rappeler, pour ranimer sa confiance, par quels heureux hasards Oswald découvre le souterrain où l'infâme INerisko a renfermé Floreska; mais ce que ces hasards ont de frappant prouve qu'ils pouvaient ne pas arriver ; heureusement que le sommeil vint mettre un terme à ses perplexités.
Le lendemain, on se remit en route de bonne heure ; on s'arrêta au milieu de la journée pour faire un repas et se reposer quelques heures, on changea de chevaux et on repartit. Eudoxie et sa nièce avaient compté sur cette halte pour se faire mettre en liberté ; elles étaient décidées à implorer la protection de l'aubergiste, à réclamer l'intervention de l'autorité du lieu. Mais ce jour-là, comme la veille , on s'arrêta clans un endroit désert, à une maison isolée dans laquelle il ne se trouvait personne, ou du moins Angélique et sa tante ne virent que les hommes qui les accompa-
gnaient, qui avaient en route ôté leurs masques, mais qu'elles ne se souvenaient pas d'avoir jamais vus. Le lendemain seulement, celui qui paraissait conduire l'entreprise dit à Angélique :
i Nous arriverons ce soir.
— Où arriverons-nous? demanda Mlle de Riessain.
— Mais au but de notre voyage, mademoiselle .
— A quelle distance sommes-nous de l'endroit d'où vous nous avez emmenées ?
— Mademoiselle, il m'est défendu de répondre à vos questions; mais rien ne vous empêche de calculer la distance par le temps pendant lequel nous avons marché.
— Il me semble que nous avons été bien vite.
— Aussi vite que possible, mademoiselle, tels sont les ordres que j'ai reçus. »
11 faisait nuit déjà depuis plus de trois heures lorsque la voiture s'arrêta devant une grille ; un des conducteurs sonna du cor; on parut du dedans demander un mot d'ordre, et la grille s'ouvrir pour laisser entrer la voiture et se referma derrière elle. C'était une soric de château, entouré
de grands arbres, d'un aspect sombre et sévère. On introduisit la sœur et la fille de M. de Riessain dans un appartement convenablement meublé. Là, il leur fut annoncé que Théodorine les servirait, qu'il était inutile de tenter aucune évasion; et à l'appui de ce conseil on leur montra d'énormes barreaux aux fenêtres, placées fort au-dessus du sol. Eudoxie demanda s'il leur était enfin permis de savoir chez qui elles étaient. Il lui fut répondu que le maître du château aurait dès le lendemain l'honneur de se présenter devant elles. Elles virent avec plaisir que d'excellents verrous leur permettaient de fermer leur appartement au dedans, comme elles entendirent avec moins de plaisir que des verrous du moins aussi forts les fermaient au dehors. Quand elles furent seules, Angélique se prit à pleurer.
t Hélas ! ma tante, dit-elle, entre quelles mains sommes-nous tombées, et que va-t-il arriver de nous? En trois jours de marche nous devons être à une distance où on ne retrouvera pas facilement notre trace.
— A moins, dit Eudoxie, comme je persévère
à le croire, que nous ne soyons chez l'inconnu, avec lequel je pense qu'il serait facile de s'entendre.
— Oh ! non, ma tante, il n'est que trop certain que M. d'Hervilly, pensant que mon père ne lui donnerait pas ma main malgré moi, et ne pouvant se méprendre sur le sentiment qu'il m'inspirait, a eu recours à des moyens qui ne me surprennent pas de sa part, car il faut lui rendre justice sur ce point, sa physionomie n'est pas trompeuse et n'annonce ni noblesse ni désintéressement. >
Quoique chacune s'efforçât de trouver des arguments pour soutenir son opinion; quoique ni l'une ni l'autre ne parût changer de sentiments, il n'en est pas moins vrai que la tante et la nièce retombèrent dans une grande incertitude. Leur surprise fut grande à toutes deux lorsque le lendemain, en s'éveillanl, elles trouvèrent dans leur chambre des vêlements aussi parfaitement à leur taille que s'ils eussent été faits pour elles.
Elles avaient en effet depuis trois jours découvert un des désagréments de la profession de
demoiselle errante et d'héroïne persécutée, en n'ayant ni vêtements, ni linge de rechange, désagrément sur lequel les livres ne donnent aucun détail ; et quand elles se rappelaient que Floreska , dans une circonstance analogue , avait voyagé ainsi, non pas pendant trois jours, mais pendant la moitié d'un mois; que l'auteur, qui raconte ces quinze jours heure par heure, ne fait pas mention une seule fois qu'elle ait changé de robe ni de rien autre chose, elles durent se croire heureuses, et elles découvrirent dans les détails d'un enlèvement une foule d'inconvénients auxquels elles ne pouvaient assez se féliciter d'avoir échappé, grâce à la discrétion de leurs conducteurs et à la compagnie qui leur avait été donnée de leur femme de chambre, tandis que Floreska était seule au milieu de ses ravisseurs. Le résultat de leurs réflexions à ce sujet fut que cette héroïne, au terme de son voyage, devait être au moins aussi sale que malheureuse. Une seule chose déplut à la tante dans celle prévenance, mais lui déplut beaucoup, et au point qu'elle préféra garder une partie des vêtements qu'elle
portait lors de leur enlèvement, à la nécessité de revêtir ceux qu'on avait déposés auprès d'elle. En effet, tandis qu'Angélique trouvait des habillements du meilleur goût, de la dernière mode et de la plus grande fraîcheur, ceux de la tante, faits , il est vrai , d'étoffes riches et cossues , étaient taillés sur le patron des modes du siècle précédent. Cet incident fut cause que toutes deux changèrent d'avis sur l'auteur de leur enlèvement. Angélique pensa que cette attention délicate ne pouvait venir que de l'inconnu aux bouquets, et la tante Eudoxie, s'emparant de l'avis abandonné par sa nièce, soutient que la mascarade de mauvais goût à laquelle on semblait vouloir la contraindre ne peut être venue à l'idée que de cet Octave, qu'elle avait d'abord, elle ne saurait dire comment ni pourquoi, trouvé assez bien, mais qui, au demeurant, est un rustre et un homme capable de tout. Pour Angélique, ses doutes sur le maître du château ne laissent pas de prolonger sa toilette. Tantôt elle pense que c'est l'odieux d'Hervilly qui va paraître à ses yeux, un homme fourbe et déloyal qui l'a enlevée à la tendresse
d'un père, et elle trouve que ces bandeaux de cheveux un peu rebelles, un peu froissés dans la voiture, sont bien assez lisses pour les regards d'un criminel châtelain. Elle ne veut pas relever par la parure de funestes attraits, qui sont, sinon la cause, du moins le prétexte de l'indigne traitement dont elle est victime. Mais bientôt elle pense que celui qui va paraître à ses yeux est peut-être l'inconnu, qui, voyant le consentement d'un père barbare donner celle qu'il aime à un odieux rival, s'est laissé emporter à une action condamnable, il est vrai, mais que l'excès de son amour et de son desespoir finira sans doute par faire excuser ; et alors elle ne voit aucune raison de lui paraître laide. Ses hésitations se terminent par ceci : que dans tous les cas il n'y a pas de raison d'être à faire peur, et que son indignation et le dédain profond qu'exprimera sa physionomie en présence de M. d'Hervilly suffiront pour lui donner une attitude conforme à sa situation. On annonça M. Octave d'Hervilly, qui faisait demander si ces dames voulaient lui faire l'honneur de le recevoir.
« Entrez, monsieur, entrez, dit Angélique en ouvrant elle-même la porte ; entrez, monsieur, et ne joignez pas le sarcasme et la dérision à vos infâmes procédés. Il sied bien de demander la permission de me parler à l'homme qui n'a demandé celle de personne pour s'introduire chez mon père comme un voleur et pour m'enlever avec violence de sa maison. Entrez, monsieur, pour entendre les expressions du juste ressentiment et du profond mépris que m'inspirent vos actions.
— Mademoiselle, dit humblement Octave en entrant, permettez -moi d'essayer de justifier une démarche dont l'amour le plus ardent est la cause, et ne vous étonnez pas du respect que je ne cesserai jamais de vous témoigner dans toutes les occasions où son excès ne m'exposerait pas à vous perdre. Votre père ne m'avait pas caché que vous aviez fait quelques objections à l'union à laquelle il m'avait permis d'aspirer. Il vous avait accordé un délai de trois mois, mais à moi il m'avait dit que, à l'expiration de ce délai, il vous en accorderait peut-être un autre. Malgré sa
résolution irrévocable, malgré la parole qu'il m'a donnée, el qu'il m'a renouvelée avec d'horribles serments, en s'écriant que vous seriez morte à moi plutôt que vivante à un autre s'il le fallait pour dégager sa parole; malgré ses assurances réitérées, ma tète s'est égarée à l'idée de perdre ou de voir se reculer indéfiniment un bonheur pour lequel je donnerais ma vie ; je n'ai plus été maître de mes inquiétudes, j'ai voulu forcer voire père et vous à hâter ma félicité. Et, le croiriezvous, mademoiselle, ce matin encore j'étais un peu embarrassé et presque repentant de l'audace que j'avais eue; mais en vous voyant, même irritée contre moi, en vous voyant si belle et si charmanie , il m'est impossible d'éprouver le moindre regret, el j'avoue que je recommencerais si la chose était encore à faire.
— Je vous ai écouté patiemment, monsieur, je vous demanderai une attention égale pour ma réponse. Le moyen que vous avez choisi pour arriver à votre but était le plus certain pour le manquer. Jamais je ne pardonnerai cet attentat à ma liberté, jamais je ne serai la femme d'un
homme qui a voulu me devoir à d'autres volontés que les miennes. Finissez ce langage hypocrite, vous n'avez aucun droit de me retenir ici prisonnière. J'exige donc que les portes de celte maison soient ouvertes à l'instant même à ma tante, à moi et à notre servante.
— Hélas! mademoiselle, reprit tristement Octave, vous me demandez précisément la seule chose peut-être que je doive vous refuser.
— Et quelles sont vos intentions, monsieur?
— Vous retenir ici, mademoiselle, jusqu'à ce que vous reveniez à de meilleures pensées, jusqu'à ce que vous soyez résignée au bonheur que je mettrai mon étude à vous présenter, jusqu'à ce que vous consentiez à être ma femme.
— Est-ce tout, monsieur?
— Cessez, mademoiselle, ce ton ironique; il ne me fera pas me départir du respect que je vous dois, mais il ne me fera, pas plus qu'aucune autre considération, rien changer à ma résolution immuable. Vous ne sortirez d'ici que baronne d'Hervilly.
— Il faudrait pour cela deux choses, mon-
sieur : d'abord que je consentisse à vous épouser, et ensuite que vous eussiez vous-même des droits au litre que vous m'offrez si généreusement.
— Au nom du ciel, mademoiselle, trouvez un homme qui, pour l'amour de vous, consente à me répéter l'insulte qui sort en ce moment de votre bouche.
— Ne vous gênez pas, monsieur, il n'est pas dangereux de faire des rodomontades avec des femmes ; mais celte conversation est inutile. Je le répète, monsieur, je vous ordonne de nous faire ouvrir à l'instant même les portes de celte prison.
— Je n'en ferai rien, mademoiselle; cependant, si madame voire tante et votre femme de chambre ne veulent pas continuera partager voire captivité, si vous consentez à leur départ... ^
Angélique se jeta effrayée dans les bras de sa tante.
« Non, non , monsieur, ma tante ne me quitter;! pas, n'est-ce pas ma tante? Mais nous pouvons nous passer de noire servante , et celte pauvre tille...
— Vos ordres seiont exécutés, mademoiselle ,
mais j'exigerai d'elle le serment de ne pas dévoiler à M. de Riessain l'endroit où j'attends votre consentement à mon bonheur.
— C'est bien, monsieur; nous attendrons, nous, que mon père et la justice du pays aient découvert votre criminelle retraite.
— Eh bien, mademoiselle, quand cela arrivera, ce dont je doute fort, vu les distances et les difficultés, monsieur votre père vous jugera suffisamment compromise par un séjour d'un an ou deux dans mon château, pour me supplier de vous donner mon nom et ma main.
— Assez, monsieur, assez! Je n'ai plus, moi, que quelques paroles à vous dire : chaque instant qui prolonge ma captivité augmente ma haine, contre vous et met à vos voeux une impossibilité de plus; ce n'est que malgré moi que je vous verrai jusqu'au jour, plus prochain que vous ne l'espérez, de ma délivrance. Adieu , monsieur. •
El d'un geste, magnifique et presque théâtral, elle congédia Octave, qui sortit en la saluant respectueusement.
a Ma nièce, dit la tante Eudoxie, lu as été trop
loin, on peut blesser le cœur d'un homme, il ne vous en aime que davantage. Aime bien qui est bien châtié. Mais tu as blessé sa vanité en contestant ses droits, hélas ! bien contestables, un litre de baron. J'ai vu briller dans ses yeux à ce moment un éclair de haine ; jamais héroïne persécutée n'a eu plus de dignité que tu n'en as montré dans cette entrevue; mais tu as manqué de prudence, nous sommes à la discrétion de notre ennemi. Coupable d'une violence, il ne peut être arrêté dans cette voie que par l'espoir ; si tu réussis à le désespérer tout à fait..., je ne veux pas effrayer la jeune imagination du tableau des excès auxquels un homme aussi épris peut se laisser entraîner. S'il croit l'avoir offensée sans retour, il ne s'inquiétera guère de l'offenser un peu davantage au bénéfice de sa passion. Je pense que tu dois un peu le ménager. J'ai gardé le silence pour deux causes : d'abord parce que je ne pouvais pas me montrer moins sévère que toi, ensuite parce que tu as parlé tout le temps et qu'il m'aurait été difficile de glisser un mot dans voire conversation. — Qui? moi, ma lante, pouvez-vous penser
que j'autorise par la inoindre parole un espoir offensant pour moi? »
L'auteur pourrait prolonger beaucoup cette conversation , car ce n'est qu'une heure après que Théodorine vint en réalité les interrompre.
« Écoute, Théodorine, tu vas nous quitter, j'ai obtenu qu'on te rendit à la liberté, mais on va exiger de toi le serment de ne pas trahir le secret infâme de M. d'Hervilly, de cacber à mon père l'endroit où il nous lient enfermées ; un semblable serment, arraché par la crainte et la violence, n'engage la conscience en aucune façon ; bien plus, ce serait offenser Dieu que de le tenir et de se rendre, par un faux scrupule, complice d'une méchante action. Aussitôt que lu seras auprès de mon père...
— Hélas ! mademoiselle, c'est certainement ce que je ferais avec empressement, et on me ferait prêter vingt serments de cette manière, que je ne m'en embarrasserais pas plus que d'un ruban fane, mais on m'a avertie de mon départ et aussi
d'une précaution que l'on va prendre contre moi, el qui me mettra dans l'impossibilité de donner aucuns renseignements à M. de Kiessain : on m'emmènera d'ici à la nuit et j'aurai de plus les yeux bandés pour sortir du château. Quand j'ai appris cela, j'ai positivement refusé de me séparer de vous; on m'a dit que ce serait comme je voudrais, à condition cependant que vous le permettriez. J'ai juré que j'arracherais le bandeau qu'on me mettrait sur les yeux, et que j'avais d'ailleurs cent moyens de reconnaître mes traces et de faire punir les ravisseurs, ce que je me serais bien gardée de dire si ça avait été vrai. »
Angélique fut attristée de voir s'évanouir l'espoir qu'elle avait fondé sur le départ de Théodorine.
Cependant, quand vint l'heure du dîner, Oclave fil demander si ces daines voulaient descendre dîner à la salle à manger, et si, dans ce cas, elles lui permettraient d'avoir l'honneur de dîner avec elles. Angélique répondit qu'elles étaient prisonnières; qu'elles n'avaient point d'ordres à donner, si ce n'est celui de leur ouvrir les portes du château ; que , du reste , tant qu'elles ne
seraient pas contraintes à agir autrement , elles mangeraient dans leur chambre. Eudoxie se fâcha, avec quelque raison , de ce que sa nièce répondait toujours pour elles deux, sans lui jamais demander son avis; elle aurait espéré au contraire, en se montrant un peu plus aflable pour d'Hervilly, en lui faisant concevoir quelque vague espoir, l'amener à les délivrer, et, si son cœur endurci résistait à toutes les choses irrésistibles qu'elle avait à lui dire, il s'ensuivrait toujours un peu de liberté, qu'elles pourraient mettre à prolit peut-être pour s'en procurer une entière; et puis il n'y avait aucune raison d'aggraver soi-même sa situation : on était captives, bien ; sous la puissance d'un homme hardi et amoureux , très-bien ; mais pourquoi ajouter à cela l'ennui de ne voir aucun visage humain, de n'échanger une parole avec personne? Le malheur se supporte, mais l'ennui est autre chose. 11 fallait prendre encore en considération que tant qu'elles resteraient enfermées dans leurs deux chambres, ne parlant qu'à Théodorine, elles n'avaient aucune chance de changer leur situation,
tandis que, cri se montrant un peu plus au dehors, quelque domestique peut-être, touché de leur position, ou séduit par les magnifiques promesses qu'elles pourraient faire au nom de M. de Riessain, se déciderait à faciliter leur évasion. Floreska ne serait jamais sortie du souterrain sans l'assistance du bon Antonio; et où renconlrat-elle Antonio? dans ses promenades au jardin au clair de la lune.
« Au nom du ciel, ma tante, ne me parlez plus de promenades au clair de la lune.
— Ma chère enfant, ce qui nous arrive n'est qu'un temps d'épreuve, et finira bien, je l'espère; il faut que la jeunesse se passe à quelque, chose, et que le cœur ait son histoire. Si vous vouliez vous mettre à l'abri de ces événements, auxquels devaient vous préparer voire beauté et l'exquise délicatesse de votre cœur, rien ne vous empêchait de finir votre roman au premier chapitre ; d'épouser tranquillement l'homme que votre père vous destinait ; puis « vous auriez été heureux et auriez eu beaucoup d'enfants. > Cela dépend encore de vous : renoncez à vouloir que ce soit
votre cœur qui choisisse voire époux, consentez à recevoir ici la main de M. cTHervilly, qui, après tout, est joli homme.
— Ma tante, jamais !
— Alors, ma nièce, ne vous plaignez donc pas tant de ce qui vous arrive, puisqu'il dépend de vous que les choses soient autrement, et ne dites plus de mal du clair de lune. Tenez, regardezla plutôt à travers nos barreaux, quelles douces lueurs elle répand ! que de charmantes rêveries elle fait naître. >
La tante fut interrompue par les sons d'une guitare qui se faisait entendre sous leur fenêtre.
< Écoutez, ma tante, dit Angélique , écoutez , c'est une guitare.
— Oui, on tousse, on va chanter. »
En effet, une voix contenue, qui craignait évidemment d'être entendue de trop loin, fil entendre des paroles dont le sens était qu'un amant vraiment épris retrouverait celle qu'il aime au centre de la terre ; que celle qu'aimait le chanteur ne pourrait jamais être perdue pour lui ; qu'il s'exhale d'elle bonheur et amour, comme du chèvrefeuille de suaves parfums.
t Ma tante, dit Angélique à voix basse en poussant sa tante du coude, entends-tu?
— Oui , oui , c'est l'homme au chèvrefeuille ; écoulons. »
Mais c'est en vain qu'elles prêtèrent l'oreille , on n'entendit plus ni la guitare ni la voix.
« Qui est ce chanteur mystérieux ? dit Eudoxie, cl comment a-t-il suivi nos traces? Ah ! ma nièce, je te le disais bien, tu es trop jolie pour faire un de ces mariages vulgaires et arrangés par les familles , dont la seule pensée me soulève le cœur de dégoût. Tu as droit à un roman bien complet, et le voici on ne peut mieux entamé. Que de persévérance, que d'amour, que de témérité! s
Angélique ne répondit pas : ses idées étaient trop semblables à celles de sa tante pour qu'elle eût envie de les exprimer. Chez elle, l'admiration était trop près d'un autre sentiment pour qu'elle ne craignît pas de laisser voir le second en montrant le premier. Le lendemain en se réveillant , elle trouva auprès de son lit un bouquet de chèvrefeuille. En le prenant à la main pour respirer son parfum , elle vit qu'il cachait un papier plié sur lequel étaient ces mots :
« Votre position est mille fois plus horrible que
vous ne le supposez; mais un ami dévoué veille sur vous. Il n'est pas encore temps d'assurer votre fuite. Prenez l'habitude de vous promener le soir dans le jardin, mais sans éveiller les soupçons de votre barbare geôlier. Quand vous aurez un ordre à me donner, écrivez-moi et mettez le soir votre lettre dans le creux d'un vieux chêne qui est le dix-huitième à droite de l'avenue qui part du château. Ne vous inquiétez pas de ma réponse : je saurai toujours vous la faire parvenir. >
Angélique consulta sa tante , après lui avoir fait part de la lettre de l'inconnu. La lanleEudoxie fut d'avis qu'on devait répondre ; mais il était plus difficile que ne paraissait le croire l'inconnu de se promener le soir dans le parc ; la permission qu'on en demanderait à M. d'Hervilly ne pourrait que lui être suspecie. Il faut cependant faire quelque chose pour sortir d'ici , ma nièce , et vous devez commencer à comprendre combien j'avais raison de vous dire que vous deviez ménager notre ennemi. »
Lorsque Ton vint, comme de coutume, dcinan-
der si ces dames descendaient dîner à la salle à manger et si elles feraient riionneur à M . d'Hervilly de lui permettre de dîner avec elles, la taule Eudoxie , se chargeant de la réponse , accepta le dîner en bas et la société de M. d'Hervilly. Celui-ci se confondit en remercîmenls et essaya à plusieurs reprises de justifier sa conduite. Eudoxie eut bien de la peine à détourner ou à couper les réponses dures qu'allait arracher à sa nièce celle humilité ridicule dans leur situation respective. Elle lui monlrait des yeux les fenèlres qui donnaient sur le parc , où elles avaient tant de raisons de se promener. Angélique avait écrit la lettre qu'elle devait déposer dans le chêne creux.
« Qui que vous soyez, disait celle lettre, mais à
< coup sûr, homme généreux, ne laissez pas dé- * courager voire pitié pour deux malheureuses i captives, et recevez toutes leurs actions de
< grâce. Au nom du ciel , si cela est en votre « puissance, arrachez-nous de ce séjour détesté. >
Angélique avait longtemps cherché, de concert
avec sa lante, une formule qui n'eût rien de blessant pour leur ami inconnu et qui pourtant lui lit comprendre que cette facilité , dont elle avait déjà eu des preuves , qu'il avait à s'introduire dans les appartements les mieux verrouillés, avait quelque chose d'assez embarrassant pour sa pudeur. 11 était en effet difficile de savoir quel moyen il employait pour lui faire parvenir ses bouquets, dont elle avait reçu l'un dans la maison de son père , et le second dans le château de M. d'Hervilly, et surtout de deviner si, probablement maître de choisir ses moments, il aurait toujours assez de discrétion et de respect pour en choisir d'opportuns. Elle ne trouva que la prière de déposer sa léponse dans le creux du chêne où elle mettrait sa lettre, si toutefois elle réussissait à la confier à cet arbre vénérable.
Il faut convenir , en effet , qu'il devait être plus qu'embarrassant pour Angélique de ne jamais pouvoir être certaine qu'elle était seule dans son appartement.
De son côté, la tante s'efforçait de mettre Octave sur la voie de leur offrir une promenade
dans les jardins duchàleau ; mais c'était en vain qu'aux allusions détournées elle avait fait succéder des allusions plus claires et plus directes ; c'est en vain qu'elle parla de sa santé altérée par la privation d'air et d'exercice , qu'elle fit remarquer la pâleur de sa nièce : M. d'Hervilly ne voulut pas comprendre, ou comprit trop bien le but où on en voulait venir, et à force de discours où il suppliait Angélique de combler ses vœux et ceux de son père à elle, en consentant à lui donner sa main, il la contraignit de remonter à son appartement; mais, quel ne fut pas son élonnement, lorsque, cherchant pour la relire, dans un tiroir où elle l'avait cachée , la lettre destinée à l'homme au chèvrefeuille, elle ne trouva plus cette lettre, et trouva à la place un papier plié de la même façon et contenant déjà la réponse à son billet. On avait compris et apprécié la charmante pudeur qui engageait Angélique à demander que les lettres qui seraient nécessaires pour travailler à sa délivrance ne fussent plus placées dans son appartement; mais l'amour que l'on avait pour elle était si plein de respect, que sous
ce rapport on défiait même sa pudique sollicitude d'avoir rien à demander qui n'eût élé prévu et prévenu. On suppliait Angélique de ne pas met tre, par une délicatesse exagérée , des entraves au zèle de son serviteur. Ils n'avaient pas trop de toute leur prudence et de toute leur énergie contre les obstacles qui s'opposaient à la fuite d'Angélique. On promettait de ne plus user de ce moyen de correspondre que lorsque l'urgence des événements le demanderait ; si on l'avait fait ce soir encore, c'est que l'on avait prévu ce qui arriverait, à savoir, qu'Angélique ne réussirait pas à l'aire une promenade dans le parc. D'Hervilly, du reste , n'avait semblé refuser celte promenade que pour en faire le lendemain le prétexte d'une fête. Un moment on avait espéré pouvoir en profiter pour l'accomplissement de l'évasion, mais il avait fallu y renoncer ; on priait Angélique de mettre quelques mois dans le vieux cbêne, non pas pour encourager celui qui lui élaii tout dévoué, non pas pour récompenser celui qui n'avait <pie la peur d'être égoisie en lui sacrifiant toute sa vie, mais pour permettre d'agir et de dire qu'elle
se confiait au zèle et au profond respect de son serviteur. Henri.
i Enfin... dit Angélique, ii s'appelle Henri... C'est toujours cela que je sais de lui. Je voudrais bien le voir, pensa -t-elle en elle-même. >
Les prévisions de M. Henri ne furent pas trompées : d'Hervilly, dès le malin du jour suivant, lit demander à ses prisonnières si elles lui feraient l'honneur de dîner avec lui et de lui permettre de les accompagner dans une promenade au parc. Angélique était bien embarrassée d'accepter : c'était montrer déjà un ressentiment moins vif de l'injure qu'elle avait reçue, c'était recevoir un plaisir , c'était faire espérer qu'elle pardonnerait, c'était accepter la prison. Cependant cette promenade au jardin, qui serait facilement suivie d'une habitude de promenades, augmentait beaucoup les chances d'évasion. Elle pria sa tante de répondre et d'accepter pour elle la double invitation de M. d'Hervilly. Mais lorsque après le dîner Octave lui offrit le bras pour sortir de la maison , elle lui dit assez sèchement que si elle
était libre, si elle était vis-à-vis d'un homme qui sut ce qu'il doit aux convenances et aux femmes, elle lui ferait observer que c'était à sa tante qu'il devait faire cette politesse; qu'elle ne prenait l'offre de son bras que comme un moyen de s'assurer mieux de sa captive; qu'à ce litre seulement elle se soumettrait. Octave se récria sur l'injustice de celle dont il était bien plutôt le captif et l'esclave. Il parla des chaînes que lui donnaient les beaux yeux d'Angélique ; et, chose inouïe pour une femme, Angélique trouva sincèrement de mauvais goût la métaphore galante qu'on lui adressait. Octave se crut obligé d'offrir son bras à la tante Eudoxie, qui l'accepta.
Le parc était illuminé en plusieurs endroits , et les allées sombres qui conduisaient à ces endroits augmentaient encore l'éclat des lanternes de couleur suspendues aux arbres comme d'énormes ileurs de feu, rouges, bleues, jaunes ou vertes. U vint un moment où des instruments se tirent entendre sans qu'il fût possible d'apercevoir les musiciens. Celte musique féerique plongeait l'âme d'Angélique dans une douce rêverie
qui devint encore plus profonde lorsque le silence succéda à cette mystérieuse harmonie. Au milieu de ce silence, quelques accords se firent entendre, et bientôt une voix d'une remarquable beauté chanta une romance qui parut causer à d'Hervilly autant de surprise que de mécontentement. Celte romance, adressée à une jeune prisonnière, lui disait d'espérer la fin de sa captivité. D'Hervilly appela un domestique et ordonna de battre le parc et de chercher l'auteur de cet intermède, qui n'était pas sur le programme de la fête. On obéit, mais en vain, on ne put découvrir personne. Octave proposa alors à Angélique et à sa tante de rentrer dans la maison, où un souper les attendait. Angélique répondit qu'elle n'avait point d'appétit.
i Ce souper est un repas , répondit Octave , pour lequel on n'a pas besoin d'avoir faim : c'étaient quelques friandises ; l' et Angélique répondit avec dureté qu'elle consentait à manger pour ne pas mourir de faim en attendant l'heure de sa délivrance; mais que son geôlier avait pu reniai quer qu'elle ne prenait jamais que le strict néecs
saire, et ne touchait jamais à un fruit ni à une pâtisserie. Elle espérait que chacune de ses actions, ainsi que chacune de ses paroles, serait interprétée comme une protestation contre la violence qui lui était faite.
La tante Eudoxie annonça qu'elle avait gagné faim dans la promenade , et qu'elle souperait volontiers. D'Hervilly la remercia vivement, et demanda à Angélique si elle voudrait quitter sa tante ; à quoi Eudoxie , répondant la première , dit que si Angélique n'assistait pas au souper, elle remonterait avec elle dans son appartement. Pendant qu'on prononçait ces paroles , Angélique , qui était enfin parvenue à diriger la promenade de façon à repasser devant le château pour pouvoir compter les chênes de l'avenue , venait de reconnaître le dix-huitième. C'était un arhre gigantesque , qui projetait au loin autour de lui une ombre épaisse; elle s'approcha de son tronc vénérable pour lui confier les quelques mots que lui demandait M. Henri avec tant d'instances. Mais que devint-elle lorsqu'elle sentit la main qu'elle glissait dans le creux de l'arbre saisie par
une autre main et pressée sous des lèvres brûlantes. Elle retira brusquement sa main , abandonnant la lettre, mais elle ne put retenir un léger cri. D'Hervilly et sa tante , qui avaient fait quelques pas en avant, se retournèrent et demandèrent la cause de ce cri. « J'ai eu peur, » dit Angélique ; et en effet , lorsque rentrée dans la maison , on put voir son visage , elle était extrêmement pâle. Elle s'opiniâtra à ne pas vouloir toucher au souper, auquel la tante fit honneur, puis elles remontèrent dans leur chambre. Il y eut, quand elles furent seules assises l'une près de l'autre à la lueur d'une bougie , un peu d'aigreur dans leur conversation. Angélique reprochait à sa tante d'avoir l'air de trop bien prendre son parti de la position.
Eudoxie reprochait à sa nièce de ne pas ménager un homme au pouvoir duquel elles se trouvaient.
< Et pourquoi le ménager ma tante? N'est-il pas arrivé du premier pas au comble des mauvais procédés ?
— Hélas ! ma pauvre nièce , plaise au ciel
que les événements te conservent cette illusion!
— Mais , ma tante...
— Nous ne serions pas d'accord; il vaut mieux ne plus parler de cela.
— Mais alors, ma tante, de quoi parleronsnous si nous ne parlons pas de notre captivité et des moyens... >
Angélique ne termina pas sa phrase... elle demeura interdite et glacée... les yeux fixes, la bouche entr'ouverte.
«t Des moyens ! demanda la tante, des moyens de nous échapper... c'est justement ce que... »
Eudoxie laissa égalementsa phrase inachevée et resta pâle,lesyeuxécarquillés,etrespirantà peine.
Quel malheur que je ne puisse terminer ici ce chapitre! Après tout, c'est ma faute. Quelques détails sur le souper, sur la vaisselle d'argent, m'auraient donné un nombre de lignes à peu prés suffisant ; mais au point où nous sommes , il n'y faut même pas songer ; l'usage ne permet même pas que les aventures que je vous raconte vous soient offertes en tranches si minces. Nous cou-
tinuerons donc ce chapitre , malgré nos justes regrets.
Eudoxie la première poussa sa nièce du coude pour lui faire remarquer l'objet qui lui inspirait une si profonde terreur, mais que sa nièce avait vu la première. Mais Angélique avait, en levant par hasard les yeux, aperçu dans un angle de la chambre un homme assis qui , le doigt sur la bouche faisait signe de garder le silence. Eudoxie voulut se lever et retomba sur son fauteuil. Elle voulut parler et dit : « Mais... mo...o...ssieur... » Ce fut tout ce que sa voix pu lui fournir. L'étranger ne répondit que par un signe plus impérieux de se taire. Les deux femmes tremblantes, osaient à peine se consulter du regard. L'étranger se leva. Toutes deux se serrèrent l'une contre l'autre comme deux brebis effrayées. Il écouta attentivement en appliquant son oreille sur la porte , puis il revint vers elles et dit à voix basse : i Silence ! > Il retourna à la porte et écouta encore quelque temps ; puis un sourire de satisfaction se montra
sur son visage, et se rapprochant d'Angélique ei de sa tante, il leur dit :
t Tout le monde est maintenant couché; nous sommes seuls. Je m'appelle Henri ; vous me pardonnerez mon apparition : elle était indispensable. Demain, au milieu de la nuit, j'espère vous sauver; mais il me faudra m'éloigner toute la journée, vous vous coucherez comme si vous deviez passer la nuit dans vos lits ; quand vous aurez entendu le signal que je viens d'entendre, c'est-à-dire le grincement de la grille du château qui se ferme, vous vous habillerez et vous descendrez jusqu'à la porte du jardin ; vous la trouverez ouverte. Je serai là. Adieu. A vous toute ma vie ! A vous l'amour le plus tendre ! >
Il salua avec grâce, ouvrit une armoire , y entra et tira la porte après lui. Ce n'est qu'après un grand quart d'heure de silence et de stupeur que les deux femmes osèrent échanger les premiers mots :
c Est-il parti ?
— Je ne sais.
— Est-il dans l'armoire ?
— J'espère que non. »
I SF IMST. III lU'SFWIll >B1 I
Enfin Eudoxie, s'armant de courage, finit par ouvrir l'armoire : elle était vide.
« Quel événement ! Faut-il nous fier à lui ?
— Mais, ma tante, nous ne pouvons être en plus mauvaises mains qu'entre celles deM. d'Her-
— Peut-être, ma nièce.
— Il a l'air bien honnête, ma tante.
— Tu veux dire qu'il est très-beau ; c'est en effet un charmant cavalier; mais cela a coutume d'inspirer plus de confiance aux nièces qu'aux tantes.
— Ce n'est pas cela que je veux dire, ma tante; mais sa persévérance , sa fidélité, les dangers que sans doute il court pour nous, notre horrible situation, tout nous donne le conseil d'accepter ses offres généreuses. »
Il est décidé qu'on acceptera et que l'on se mettra sous la sauvegarde du généreux Henri pour fuir cette maison de captivité et de tristesse. Mais avertira-l-on Théodorine? Est -il prudent de confier à tant de discrétions un secret d'où dépend le résultat de l'entreprise? car un
seul mol peut faire manquer une occasion qui ne se retrouverait peut-être plus. El Dieu seul sait comment tout cela finirait, et combien de temps M. d'Hervilly se contenterait de tenir Angélique caplive! Cependant, qui sait le sort qu'il ferait subir à Tbéodorine, qu'il ne manquerait pas de supposer complice de leur fuite, et serait-ce reconnaître dignement le dévouement de celle pauvre fille qui a voulu partager leur captivité, que de l'abandonner aux mains de leur farouche oppresseur? On convient que l'on mettra Tbéodorine dans la confidence et du secret et du départ.
Angélique resie tout le jour étrangement préoccupée ; enfin elle a vu celui qui occupait si vivement sa pensée, elle connaît maintenant sa belle et noble figure, sa taille imposante, son geste gracieux. Elle pardonne presque à Octave, qui est cause qu'elle devra tant de reconnaissance à Henri , à Henri , qui lui aura sauvé riionneur et la vie, absolument comme Oswald à Lasihénie.
Vers le soir, on a consenti à descendre dîner
à la salle à manger avec M. d'Hervilly, pour éviter tout soupçon. Il semble à Angélique qu'Octave a par moments un sourire sardonique ; mais, ainsi que sa tante, elle est pour son ravisseur d'une obligeance à laquelle elle ne Ta pas accoutumé; toutes deux espèrent lui faire penser qu'elles commencent à s'accoutumer à la prison qu'elles espèrent quitter dans quelques heures. Il propose une promenade au jardin. On accepte. Angélique répond à ses paroles d'amour sans indignation. Enfin la tante Eudoxie est fatiguée ; on va se coucher ; jamais on n'a ressenti un si profond sommeil. Les voici dans leur chambre ; elles tombent dans les bras l'une de l'autre; encore deux ou trois heures, et elles laissent derrière elles ces murs odieux. Mais tout à coup la tante change de couleur, elle a laissé en bas son éventail ; elle veut son éventail ; elle ne partira pas sans son éventail.
« Mais, ma tante, c'est nous perdre, d'effectuer ainsi un déménagement sous les yeux de M. d'Hervilly. »
La tante Eudoxie est sourde à toutes les oh-
servations de sa nièce. Si Angélique savait de quelle main lui vient cet éventail !...
Angélique redouble de prières pour que sa tante ne redescende pas ; peut-être ne faut-il qu'un mot, qu'un geste, pour éveiller les soupçons d'Octave; elle n'a pas été très-contente de la manière dont il leur a dit en les quittant : « A demain, mesdames. » Cela avait l'air d'une ironie et d'un sarcasme.
Peu importe ! La tante Eudoxie descend et remonte bientôt avec son éventail. Théodorine vient s'acquitter de ses devoirs auprès de ses maîtresses; seulement alors on lui communique le plan d'évasion el l'espoir de libellé. Elle sait à quel signal elle doit se tenir prêle à partir. Eudoxie et sa nièce se coiicbeni et éteignent leurs lumières. Eudoxie, après quelques instants d'une conversation vague, entame l'iiisloire île l'éventail.
Pour cette l'ois, voici un éventail qui ne passera pas sans avoir acquitté les droits ; un éventail qui ne partira pas sans avoir payé sa rançon.
C'était un éventail en satin blanc avec des pail-
leites d'or. Dessus étaient peints des bergers, mais quels bergers ! des arbres, niais quels arbres! des moutons, mais quels moulons ! La bergère a un œil de poudre sur les cheveux ! un corsage de salin rose avec des nœuds verts, une jupe pareille bouffant par-dessus d'énormes paniers et galamment relevée par des nœuds verls comme le corsage ; elle a aux pieds de pelils souliers à hauts talons, à la main une houlette ornée de rubans ; elle est assise sur de l'herbe bleue et sous des arbres lilas ; le berger a un habit de satin bleu, des culoites de soie rose, des bas d'une blancheur éblouissante et des souliers à talons rouges; il est lout boursouflé de rubans; il joue de la flûte couché aux pieds de la bergère, qui effeuille une pâquerette. Ça et là paissent des moutons du blanc des bas de soie du berger ; des nœuds roses et verls ornent leurs cous; le chien n'est pas un de ces énormes chiens noirs, hérissés, à l'œil fauve, c'est un petit épagneul blanc et orange, dont les oreilles traînent à terre. Le berger et la bergère ont le nez retroussé.
Allons , l'éventail et le lecteur en sont quittes
à bon marché. J'espère que le lecteur reviendra à moi, je n'abuse pas de sa position, je ne sais pas beaucoup de mes confrères qui lui passeraient un éventail Vatleau à ce prix-là. Le plus fécond de nos romanciers, qui après tout est un homme d'un grand talent, a fait une fois bâtir une maison avec le prix de la description d'une commode. Il ne manquait à celte maison qu'un escalier, mais cela ne doit pas être attribué à l'insuffisance de la commode, mais à une distraction de l'auteur, qui, étant son proprearchitecie, avait oublié d'en placer un dans le plan qu'il avait confié aux maçons : ce n'est pas chose que j'invente ni exagère. Tous les contemporains savent l'histoire et je ne la rappelle ici que pour l'usage et l'instruction des générations futures. La tante Eudoxie commença donc l'histoire de l'éventail.
HISTOIRE DE l'ÉVENTAIL DE LA TANTE EUDOXIE.
« Avez-vous remarqué, ma nièce, cet hiver, un homme déjà d'un certain âge, appelé M. île
Briquesolles, et qui a conservé toute la plus fine fleur de l'élégance et de la galanterie ? »
Angélique ne répondant pas, la tante continua : a 11 ne vous semble pas possible , Angélique , que vous deviez jamais devenir telle que je suis aujourd'hui. Vous croyez qu'il y a des gens vieux et des gens jeunes, que ce sont deux races différentes comme les blancs et les nègres ; vous ne pensez guère que ceux qui sont vieux ont été jeunes comme vous et que vous deviendrez vieille comme eux... Si, par hasard, vous vous avisez de remarquer qu'on devient vieux, vous regardez cela comme une de ces maladies qui arrivent à quelques personnes et que vous vous flattez d'éviter. J'ai été jeune, ma nièce, et, qui plus est, remarquablement jolie. Si cet hiver nous revoyons M. de Briquesolles, je le prierai de vous montrer un portrait, seule laveur qu'ait reçue de moi l'amour le plus tendre, le plus constant, le plus respectueux. Tenez, vous connaissez quelqu'un qui ressemble beaucoup à ce que j'éiais alors. Avez- vous examiné la figure de Mlle Flavie Desroches?... Hein !... je vous
mande, ma nièce , si vous vous rappelez la figure de Flavie Desroches?... Répondez-moi donc, Angélique... Angélique!... »
Seulement alors la tante Eudoxie put s'apercevoir que sa nièce s'était prudemment endormie cinq minutes avant le commencement de l'histoire. La tante murmura un peu, mais elle ne larda pas à succomber elle-même au sommeil et à s'endormir profondément.
Pendant ce temps, Henri attendait au jardin le signal convenu ; il était armé et couvert d'un large manteau. Auprès de lui était l'honnête Antonio, qui, servant malgré lui un maître criminel, s'élait prêté à l'évasion des captives. 11 était d'ordinaire dépositaire des clefs du souterrain. Il devait guider les fugitifs dans celle marche aventureuse, leur ouvrir les portes et ensuite les accompagner, car il n'y aurait pas moyen de détourner les soupçons, et il n'oserait affronter la colère redoutable de M. d'Hervilly.
La nuit était déjà assez avancée, il élait près de deux heures du matin, lorsqu'on entendit enfin le signal. Mais les prisonnières ne parais-
saient pas. Qu'est-il arrivé ? Ont-elles eu quelques soupçons sur la bonne loi de leur libérateur? Quelque obstacle imprévu est-il venu s'opposer à leur fuite? Une demi-heure se passe sans qu'aucun bruit se fasse entendre. Henri commence à désespérer de les voir venir, lorsque des pas suspendus et un frôlement de robes se font entendre. La porte entr'ouverle laisse passer d'abord Tbéodorine, puis Angélique, puis enfin la tante Eudoxie. La tante Eudoxie est habillée en hussard.
Il est impossible que je vous dise maintenant pourquoi la tante Ludoxie était habillée en hussard.
OU L ON NE DIT PAS ENCORE POURQUOI LA TANTE EUDOXIE EST HABILLÉE EN HUSSARD.
« Ah! vous voilà, enfin, dit Henri à voix basse ; j'étais plongé dans une mortelle inquiétude. C'est singulier comme le danger de ce qu'on aime rend lâche et pusillanime ! Mais pourquoi madame est-elle habillée en hussard ?
— Chut ! dit Angélique, nous ne le savons pas tout à fait; nous pensions que cela venait de
- iU —
vous ; mais nous vous dirons plus lard tout le peu que nous savons. Ma tante est furieuse : ayez l'air de ne pas vous apercevoir de son costume.
— Il n'est rien que je ne sois capable de faire pour vous obéir, reprit Henri , et je vous obéirai, quoiqu'il soit difficile de ne pas s'apercevoir qu'une femme est habillée en hussard.
— Tiens, dit Antonio , c'est précisément le régiment dans lequel j'ai servi.
— Tais-toi, bavard, interrompit Henri . Enfin, belle Angélique, le ciel semble nous favoriser; celte nuit obscure, ce silence profond, tout protège noire fuite ; tout... »
Ici la tante Eudoxie fit avec un peu d'aigreur la juste remarque que l'on perdait beaucoup de temps en conversation et que l'on avait l'air de ces comparses d'opéra qui chantent : Parlons, courons, volons! pendant un quart d'heure sans bouger d'un pas. Henri offrit son bras à Angélique , qui ne pensa pas celle fois à lui faire observer, comme elle l'avait fait en pareille circonstance à M. d'Hervilly, que c'était à sa tante qu'il devait offrir cette politesse et cet appui.
La lante demanda, en désignant Antonio, quel était cet homme.
< C'est, répondit Henri , le jardinier du château, que j'ai mis dans nos intérêts et sans lequel nous n'aurions pu même tenler notre entreprise, car il ne faut pas songer à sortir par la grille du château, gardée jour et nuit par une sentinelle. Un souterrain, depuis longtemps abandonné , dont Antonio a les clefs, nous conduira hors des domaines de monsieur... je veux dire... de l'infâme d'Hervilly. »
La petite troupe se mit en marche sous la conduite d'Antonio, que suivaient Angélique et Henri ; Théodorine et la tante faisaient l'arrièregarde. Après avoir marché quelque temps par des allées sombres , on arriva à un massif de buissons. Anionio prit une hache qui était cachée d'avance, et fit dans les arbrisseaux une ouverture suffisante pour démasquer la porte du souterrain, qu'il ouvrit avec une énorme clef.
< Y sommes-nous tous? demanda-t-il , je ne
vois pas le hussard. Ah ! pardon, voici ce brave
militaire. Brave militaire, passez devant moi,
il faut que je ferme la porte derrière nous. > La porte fermée, Antonio alluma une lanterne qui , tout en jetant à quelques pas une faible lueur, semblait augmenter l'obscurité de la parlie du souterrain où la lumière ne pouvait pénétrer.
« Ecoute, Antonio, dit Henri d'une voix solennelle, nous sommes à ta discrétion; si tu nous sers fidèlement, tu ne seras pas mon domestique , mais mon ami ; je ne te parle pas d'argent, non que je veuille prendre, pour ne pas t'en donner, le prétexte que ta belle action est trop au-dessus de ce vil métal , mais parce que la moitié de ce que je possède sera à toi ; mais si tu nous trahissais, si tu nous avais attirés dans un piège, si ton apparente complicité avec nous cachait une perfidie, lu vois ce poignard, il servirait à ta punition immédiate dans ce monde et bâterait ta punition dans l'autre, où il t'enverrait à l'instant où je soupçonnerais la lâche trahison.
— Seigneur, dit Antonio, mes actions répondront pour moi, marchons ; le jour ne peut tarder
à paraître, ne perdons pas un temps précieux en menaces qui ne m'intimideraient pas. >
Angélique fut épouvantée du regard féroce dont Antonio accompagna ces paroles.
« Avez-vous remarqué ce regard ? dit-elle à voix basse à Henri.
— Non , vous aurez été trompée par celte lueur incertaine dont le combat avec les ténèbres prête à tous les objets des formes fantastiques. Cependant je donnerais beaucoup pour être hors d'ici, ou du moins pour vous savoir loin de cette demeure détestée , dussé-je , pour prix de votre délivrance, y rester exposé au ressentiment de Y infâme d'Hervilly. »
Peut-être quelque lecteur trouvera- l-il que Henri se sert un peu souvent de celte épitbète d'infâme en parlant de d'Hervilly. Nous le justifierons sous deux rapports : il n'est pas de plus grand crime aux yeux d'un amanl que de vouloir lui enlever Y objet de sa flamme. Voilà pour la durelé du mot. Pour ce qui est de sa fréquence , les plus grands auteurs de l'antiquité nous ont donné cet exemple, que, une fois qu'ils ont trouvé pour un
de leurs héros une de ces épithètes qui peignent l'homme tout entier, elle s'applique tellement à ce héros qu'elle ne s'en peut plus détacher ei lui devient une sorte de prénom. Pour Virgile, Énée est toujours le pieux Enée ; pour Homère , les Grecs sont bien boites, Achille s'appelle Achille aux pieds légers, Agamemnon est le roi des hommes, Junon ne paraît guère qu'avec la gracieuse épilhèle de déesse aux yeux de bœuf.
« Arrêtez, dit Antonio, nous sommes près de la porte qui donne issue au delà des murs du parc, >
En effet, on ne larda pas à trouver le passage intercepté. Antonio se mit à chercher quelle était la clef parmi toutes celles qui composaient son trousseau, qui s'adaptait à cette serrure
•c Chut ! dit la tante, j'entends du bruit.
— Que dites-vous, brave militaire ? demanda Antonio.
— En effet, reprit Henri, j'entends au loin , sous ces voûtes, un bruit singulier, comme si l'on avait ouvert la porte qui nous a donné passage. Hàle-toi, Antonio.
— C'est ce que je fais , mais voilà déjà trois
ciels que j'essaye et qui if entrent pas dans celle maudite serrure.
— On est entré , on est à notre poursuite ! dépêche-toi !
— Pourvu que j'aie la clef dans ce trousseau ! Ah! en voici une qui entre. Mais bah! elle ne tourne pas !
— 0 mon Dieu! nous sommes perdues, dit Eudoxie , j'entends des pas précipités.
— Je vais aller voir ce que c'est , dit Antonio.
— Non, non , dit Henri , lu resteras près de nous; si tu nous as trahis, je veuxt'avoir à portée de mon poiynard. Ouvre celle porte , ouvre la à l'instant même.
— Je le voudrais, mais celte clef ne tourne pas, ei je ne puis la retirer pour en essayer d'autres.
— Mais on marche, on avance, une lueur se fait apercevoir à l'extrémité du souterrain ! Enfonce la porte avec la hache.
— Ma hache, je l'ai laissée à quelques pas d'ici. Je vais la chercher.
— Ah ! traître ! > s'écrie Henri.
• Il frappe Antonio, qui tombe par terre, puis
lui-même essaye en vain de faire tourner la clef ilans la serrure ; il se rue sur la porte pour l'enfoncer ; elle résiste à tous ses efforts.
« Angélique , dit-il , nous sommes perdus ; mais si je n'ai pu vous sauver, vous allez me voir mourir pour vous venger. La punition du traître Antonio ne suffit pas à mon courroux.
— Henri , dit Angélique, notre situation excusera ce qu'il y a de hardi dans mes paroles; mais quand on n'a peut-être qu'un instant à se voir, la bouche ne doit pas déguiser les sentiments du cœur. N'exposez pas vos jours, vivez pour Angélique , vivez pour elle , elle qui ne vivra que pour vous. >
A ce moment , des pas plus rapprochés se font entendre avec des bruits de voix confuses ; des torches allumées éclairent tout à coup le souterrain. Angélique a cru un moment reconnaître la voix de son père ; elle pense qu'il a découvert sa retraite , que c'est lui qui vient à son secours. Elle l'appelle, mais à la lueur des torches, elle reconnaît Octave d'Hervilly, suivi de trois ou quatre hommes à épaisses moustaches et à lon^
gués barbes noires. Ociave appelle Antonio, mais Henri qui , le sabre à la main , s'est jeté au devant des trois femmes , y comprise la tanle Eudoxie babillée en bussard , s'écrie :
i Farouche WHerviUy, si c'est pour le récompenser de sa irabison que lu appelles Antonio , je t'en ai épargné le souci, je l'ai récompensé selon ses mérites , il ne te demandera rien de plus.
— Ciel! le baron de Horrberg ! > s'écrie d'Hervilly.
Et il met lui-même le sabre à la main. Les deux ennemis se précipitent l'un sur l'autre et se livrent un furieux combat. Ociave recule et semble faiblir, lorsque ses làcbes acolytes se précipitent lous ensemble sur Henri , le désarment , le terrassent et le chargent de fers, mais, provisoirement, avec des cordes qu'ils oui apportées. Les irois femmes , plus mortes que vives , se laissent tirer du souterrain sans résistance. Mais à la vue du hussard , Ociave s'écrie :
t Désarmez ce militaire.
— Seigneur , nous ne lui voyons pas d'armes.
— Fouillez-le scrupuleusement, il en a peuiêire de cachées sous ses vêtements. »
Comme les satellites d'Octave vont porter des mains hardies sur la lanle Eudoxie , elle réclame avec force les droits du sexe et de la pudeur.
< Quoi ! c'est vous? s'écrie d'Hervilly ; mais alors , pourquoi diable êtes-vous habillée en hussard? »
Une fois hors du souterrain , comme le jour commençait à paraître, on éteignit les torches, et d'Hervilly dit à Angélique et à sa lanle :
4 Tudieu, mes petites brebis, vous jouez ce jeulà avec moi ! C'est ainsi que vous abusez de la liberté trop grande que j'ai la sottise de vous laisser! Merci de la leçon, j'en profilerai. N'aviezvous pas peur de vous enrhumer en sortant si matin? Nous songerons à la récompense de celte perfidie. Que l'on reconduise ces dames à leur appartement. Pour monsieur, qu'on l'enferme , les fers aux pieds et aux mains, dans les souterrains de la tour; qu'on s'occupe ensuite de rendre d'une manière convenable les derniers devoirs au fidèle Antonio.
— Angélique , s'écrie Henri , qui sait si nous nous reverrons en ce monde ! Vous aurez ma dernière pensée.
— Henri , répond-elle , je me plais à le dire devant noire tyran , je vous aime , et je ne serai jamais qu'à vous. »
D'Hervilly mit fin à ces tendresses par un horrible juron et par un signe impérieux. On entraîna les trois femmes vers leur appartement, et Henri du côté opposé. Angélique, d'un regard noble et imposant, fil reculer un homme masqué qui voulait lui fermer le passage , et donna la main à Henri , qui , malgré les cordes qui le liaient , la porta à ses lèvres avec passion.
« Angélique , dit-il , un nouveau courage m'anime, nous verrons des jours plus heureux. Celle laveur vient de décupler mes forces ; je vous arracherai des mains de l'infâme U'Hervilly ! »
Les sicaires d'Octave redoublent alors d'efforts et exécutent les ordres de leur maître.
Angélique et sa tante sont renfermées dans leur appartement; on ne leur propose pas celle fois de descendre dîner ; on les sert dans leur
chambre. Théodorine leur apprend qu'on a doublé les sentinelles et triplé les verrous , qu'elle a reçu de terribles menaces , et que ce n'est qu'à force de prières qu'elle a obtenu de rester auprès d'elles. Voici ,• du reste , ce qu'elle a entendu décider à l'égard de ses maîtresses. Pour aujourd'hui, en attendant qu'on ait pris de nouvelles précautions, elles seront enfermées dans leur appartement ; mais , à prendre du lendemain , elles auront pour prison toute l'aile du château qu'elles habitent. Il se fait de grands préparatifs pour le jugement de l'inconnu que tout le monde appelle maintenant baron de Horrberg. Octave le hait , mais n'ose le faire périr sans observer au moins quelques formes de justice. Il a fait mander deux petits seigneurs du voisinage qui sont, assure-ton, sous sa dépendance, pour des affaires d'intérêt, et se réunissant à eux , ils composeseront un simulacre de tribunal devant lequel on fera comparaître le baron de Horrberg, que les gens de la maison considèrent comme condamné d'avance. 11 est sévèrement défendu d'approcher de la salle du tribunal.
Restées seules , Angélique ei Eudoxie s'entretiennent des événements de la journée.
t Quelle, horrible scène ! ma nièce , dit Eudoxie, qui a retrouvé et repris ses vêtements. Cet homme , cet Antonio , tué sous nos yeux ! Et cet épouvantable combat !
— Ah! ma tante, qu'il est brave !
— J'ai vu bien des fois de pareils combats au théâtre, dans les mélodrames ; certes, je ne pensais pas alors que j'en verrais jamais un 3u sérieux. Je trouvais au théâtre peu naturels ces coups donnés et reçus en mesure , et tout ce grand fracas sans blessures ; mais j'avais tort , et les combats de théâtre sont mieux imités que je ne l'avais supposé ; nous eu avons vu la reproduction exacte dans ce duel affreux où le généreux de Horrberg a succombé.
— Ma tante , il n'a succombé qu'au nombre et à la trahison.
— Je voudrais toujours bien savoir comment il se fait que j'aie été forcée de m'habiller en hussard.
— Ma tante, est-ce que vous pensez que M. d'Hervilly osera le faire mourir?
— D'Hervilly esl capable de tout.
— Ma lante , s'il le faut absolument, si c'est le seul moyen de lui sauver la vie, de reconnaître le généreux dévouement avec lequel il s'est sacrifié pour moi, je saurai à mon tour me sacrifier pour le sauver : ma main accordée à l'odieux d'Hervilly sera le prix de sa rançon.
— C'est ainsi, ma nièce, qu'Oswald fut sauvé par Lasibénie ; mais cet horrible sacrifice ne s'acheva pas et fut inlerrompu par la mort du tyran.
— Mais, ma tante , s'il ne survenait rien, si je me trouvais tout à fait la femme de M. d'Hervilly?
— Hélas ! ma nièce , tout à fait esl le mot ; car d'Hervilly ne me paraît pas homme à laisser sa vengeance incomplète; à peine serez-vous un peu sa femme, que vous le serez tout à fait.
— Ma tante , c'est un homme bien né , vous avez entendu qu'on l'appelait le baron de Horrberg. Oh ! celui-là, c'est un vrai baron !
— Comment le savez-vous, ma nièce?
— Ah! ma lanle, en douleriez-vous ? Il a l'air
si grand et si noble ! Mais comment serons-nous au courant de ce qui se passera devant ce prétendu tribunal? Quels que soient les juges qu'ait choisis M. d'Hervilly, je ne crois pas qu'il puisse rencontrer deux hommes assez iniques pour trouver un crime dans la généreuseconduile de M. de Horrberg. Qu'a-l-il fait , sinon d'exposer sa vie pour dcliver d'une injuste captivité deux femmes sans secours et sans protection? Le seul coupable est M. d'Hervilly. »
La soirée se passe ; le sommeil ne tarde pas à s'emparer de nos deux héroïnes après une journée si remplie de fatigues et d'émotions , et d'ailleurs commencée de la veille. Le lendemain, on leur sert à déjeuner et à dîner dans leur chambre; le soir, la tante et la nièce échangent quelques reproches.
i Ma tante, si vous vous étiez décidée plus promptemcnt à vous habiller, M. de Horrberg aurait eu le temps d'ouvrir ou d'enfoncer la porte.
— Dites plutôt que si vous n'aviez pas fait tant
d'instances pour me faire mettre ce costume de
hussard qui s'était trouvé, je vomirais bien savoir comment, substitué à mes vêtements...
— Mais, ma tante, vous ne pouviez pas venir toute nue.
— Mais, ma nièce, nous serions restées et nous n'aurions pas aggravé noire situation comme elle Test à présent. Vous voyez bien que vous vous trompiez quand vous me disiez que c'était sans doute, un déguisement que votre cavalier m'avait procuré par une délicate attention ; il a été le premier étonné de me voir habillée en hussard ; Octave lui-même ne connaissait rien de cet accoutrement.
— Ah ! ma tante, il se passe autour de nous d'étranges choses depuis que nous sommes revenues auprès de mon père; les romanciers ne nous disent pas tout dans leurs histoires , il y a une foule de détails qui suffiraient pour dégoûter des romans. Et d'ailleurs tout ce qui finit si bien dans leurs récils pourrait finir autrement dans la réalité. Par exemple , si pour racheter la vie de M. de Horrberg , j'allais finir par me trouver pour tout de bon la femme de M. d'Hervillv ;
mais ce qui me surprend le plus , au milieu des prodiges dont nous sommes sans cesse environnées, c'est que mon père n'ait pas encore réussi à retrouver nos traces. Mais où sommes-nous ? quelle est la distance qui nous sépare ? Je suis épouvantée quand je songe à tout ce que nous avons dû faire de chemin pour arriver ici. Comment tout cela va-l-il finir?
— Ma nièce , il est un dieu pour les amants , grâce auquel les choses qui paraissent les plus funestes finissent presque toujours bien , à l'exception de quelques cas fort rares , comme par exemple Werther... et Clarisse Harlow..- et quelques autres que j'oublie sans doute. Les malheurs de l'amour ne sont que des épreuves, et le destin vous lésa réservées moins rudes qu'à une autre, puisque jusqu'ici vous n'avez rien à reprocher à votre amant , et que , ensuite , vous avez avec vous une seconde mère qui partage vos chagrins et vos inquiétudes , et approuve vos feux, tandis que presque toutes les beautés dont nous avons lu l'histoire, quand elles avaient des tantes, les avaient pour ennemies , ou du moins
ne trouvaient en elles que le blâme et l'indifférence. Je me suis une fois dans ma vie trouvée dans une circonstance plus embarrassante que vous ne pouvez l'imaginer, et que, je l'espère sincèrement, vous n'éprouverez pas vous-même. Cela se rattache à cet éventail que vous savez... Vous avez sans doute remarqué, cet hiver, un homme déjà d'un certain âge, appelé M. de Briquesolles, et qui a conservé toute la plus fine fleur de l'élégance et de la galanterie?...
— Mesdames , mesdames , dit Théodorine , qui entra tout a coup, on est réuni dans la salle, où l'on doit juger le jeune baron. »
Angélique devint pâle.
« Il y a, continua Théodorine, une porte de cette salle qui donne sur le corridor qui conduit à la salle à manger; on a défendu sévèrement à tout le monde d'approcher de cette porte , d'écouler rien de ce qui se dira dans la salle et de chercher à rien voir par le trou de la serrure ni autrement. Cela a excité ma curiosité. J'ai appliqué mon œil contre celte serrure ; on voit dans la salle comme si on y était , et je délie à
quelqu'un de dire un mol si bas qu'on ne l'en lende parfaitement. J'ai pensé que vous voudriez sans doute savoir comment va finir l'affaire de ce pauvre jeune homme. Ceux des domestiques avec lesquels j'ai des rapports pour votre service disent que c'est un homme perdu.
— Ma tante, allons-y bien vile. >
On quitte la chambre, et les trois femmes se groupent autour de la serrure. Angélique regarde la première et dit à voix basse :
« Il n'y a encore personne. La salle est tendue de noir; il y a trois sièges... sans doute pour les juges... Ah! on entre... ce sont deux hommes... des soldats... Quel uniforme est-ce là?... Mon Dieu ! en quel lieu de la terre sommes-nous? »
— Laisse-moi voir, Angélique. En effet, on dirait presque les Grecs. Voici les juges... Ils ont de mauvaises figures.
— Voyons, ma tante... Il y en a un, le plus gros, qui semble assez honnête... mais l'autre... M. d'IIervilly n'osera jamais... J'entends marcher... Ah ! ma tante, c'est lui !... Dieu du ciel !
il a des chaînes aux mains ! Mais qu'il est noble
et imposant !... Prisonnier, il semble que ce soit lui qui soit le maître et le vainqueur. Voici que la lampe suspendue au plafond éclaire son visage. Comme il est calme, ma tante, comme il est beau ! »
Toutes trois écoulèrent en silence et ne perdirent pas un mot de ce qui se disait dans la salle du tribunal. Angélique s'était emparée du trou de la serrure.
a Baron de Horrberg, dit M. d'Hervilly, vous vous êtes introduit frauduleusement dans mon château ; vous avez essayé de corrompre mes gens ; vous avez poignardé un homme à moi ; vous m'avez attaqué le sabre à la main. Certes, j'ai pour disposer de votre sort tous les droits, joints à celui du vainqueur. Cependant, j'ai voulu que la plus stricte justice décidât entre nous. Je me suis adjoint deux seigneurs de mon voisinage devant lesquels vous allez répondre de vos tentatives coupables, vous êtes accusé...
— Octave d'Hervilly, s'écria Henri d'une voix forte, c'est au contraire moi qui vous accuse, el si ces deux messieurs ne sont pas de vils
sicaires soudoyés par vous, si un coeur noble et généreux bat dans leur poitrine, ils jugeront entre nous. Ne me parlez pas de votre prétendu droit du vainqueur ; je n'ai cédé qu'au nombre, et si vous n'aviez eu la lâcheté inouïe de faire intervenir vos méprisables satellites dans le combat engagé entre nous, vous auriez expié vos forfaits. Vous avez enlevé, malgré elle, une fille belle et vertueuse, appartenant à une honorable famille; vous avez osé la tenir en prison et prétendre l'obliger par d'odieux procédés à vous accorder sa main , dont vous êtes indigne ; j'ai voulu la sauver; j'ai cru trouver un honnèle bomme parmi vos gens ; c'était un traître qui, de concert avec vous, m'a fait tomber dans un piège. Je l'ai puni justement, comme je vous aurais châtié si vous aviez osé demeurer seul contre moi le sabre à la main.
— Mesdames, dit Tbéodorine, comme il le traite ! Il faut vraiment que ce M. d'Ilervilly soit encore bien bon enfant pour se laisser dire tant de vilaines choses.
— Tel est, dit la tante Eudoxie, l'ascendant
— ite —
irrésistible de l'héroïsme et de la vertu sur le crime et la lâcheté. Si tu avais lu nos bons auteurs, dont les ouvrages sont un miroir fidèle de la nature, tu en aurais vu mille exemples. Tu as été au théâtre, tu as vu représenter des tragédies : il n'en est pas une où le héros captif, enchaîné, ne débite au tyran vainqueur ses cent cinquante à deux cents vers d'invectives et de malédictions , et jamais le tyran ne s'avise de l'interrompre, tandis que le héros, grand et calme, ne manque ni à la mesure ni à la rime, et fait succéder deux injures masculines à deux injures féminines, alternativement, sans jamais se tromper. Tout tyran, quelque barbare el féroce que le représente le poète, recule devant une seule chose, et celle chose... c'est de ne pas répondre au héros par une phrase qui rime avec les justes reproches de sa victime. Ces dialogues, qui ont paru à quelques esprits atrabilaires et envieux manquer de vérité, soni au contraire calqués sur la nature, ei nous venons d'en avoir une preuve dans le noble discours qu'a prononcé le brave et infortuné de Ilorrberg. *
Depuis longtemps déjà Angélique et Théodorine n'écoutaient plus la tante Euiloxie, et suivaient avec anxiété les détails de ce qui se passait dans la pièce voisine. Octave d'Hervilly avait à son tour pris la parole, et avait dit :
< Baron de Horrberg , vous abusez peut-être un peu des droits du vaincu et de l'accusé ; mais nous ne nous départirons pas de la modération qui convient au vainqueur et au juge. Je vous ai dit quelle accusation pèse sur vous ; vous serez jugé conformément aux lois. Pourquoi vousêtesvous introduit dans mon château ?
— Pour délivrer de malheureuses captives que vous y retenez injustement prisonnières.
— Pourquoi avez- vous poignardé Antonio'/
— Pour punir sa trahison et servir d'exemple à ceux qui lui ressemblent.
— Pourquoi vous êles-vous précipité sur moi le sabre à la main ?
— Pour expier vos crimes dans votre sang.
— Pourquoi la tante Eudoxie élait-elle habillée en hussard ?
— Je n'en sais rien.
— Que feriez-vous si vous étiez à ma place et si j'étais à la vôtre ?
— Il n'est pas possible à l'homme vertueux de sentir comme le criminel et l'oppresseur.
— Trêve de fanfaronnades, voire conduite n'est pas aussi désintéressée que vous voudriez le faire croire; vous aimez MIle de Riessain ?
— De toutes les forces de mon âme.
— Et vous êtes payé de retour ? »
Henri ne fit pas de réponse. Octave renouvela sous une autre forme la question qui avait précédé celles relatives à Angélique.
« Si vous aviez été vainqueur et si j'étais en votre puissance, comment me traiteriez- vous?
— Sans l'intervention de vos sicaires, un de nous deux serait resté à la place où nous nous sommes renconirés, et nous n'aurions pas eu à soulever de pareilles questions, ni à faire des parodies de justice et de tribunal. >
Octave et ses deux assesseurs se consultèrent entre eux, puis M. d'Hervilly dit à haute voix :
« Baron de Horrberg, en réparation du crime d'assassinat sur la personne d'Antonio et de ten-
tative de meurtre sur nous-même, vous êtes condamné à une détention perpétuelle dans les souterrains du château. Rendez grâce à la clémence qui vous fait grâce de la vie.
— Que l'on me reconduise aux souterrains, » dit froidement Henri de Horrberg.
Sur un signe d'Octave, on le fit sortir de la salle. Tl me semble, ajouta ensuite M. d'Hervilly, en désignant de la main la porte derrière laquelle étaient cachées la tante Eudoxie, Angélique et Théodorine, il me semble avoir entendu je ne sais quel bruit derrière celte porte. Que l'on s'assure si personne n'a eu l'audace de chercher à écouter nos solennelles délibérations. •
Quelqu'un sortit de la salle pour exécuter l'ordre de M. d'Hervilly : mais les trois femmes s'étaient enfuies comme des oiseaux et avaient regagné leur appartement.
t Ah ! ma tante , s'écria Angélique en se jetant dans les bras d'Eudoxie, une détention perpétuelle dans les souterrains ï
— Il n'y a de perpétuel que la mort, ma chère Angélique; Dieu et l'amour protégeront M. de
Horrberg ; (railleurs, d'un moment à l'autre, votre père peut finir par découvrir notre prison, et M. de Horrberg partagera notre délivrance , comme il partage noire captivité.
— Ah ! ma tante, c'est à lui que j'aimerais devoir ma liberté.
— Je comprends, ma nièce, que l'on aime devoir quand on est sûr de pouvoir si bien payer.
— Ma lante, comme mon cœur s'est serré quand il fait hautement l'aveu de son sentiment pour moi! Que d'amour dans sa voix, que de noblesse ensuite et que de discrétion dans son silence ! Ma tante, n'est-ce pas que je dois l'aimer?
— Altendiez-vous mon approbation? i Nous laisserons la tante et la nièce continuer
une conversation qui les intéresse sans doute plus que nous, pour voir un peu ce qui se passe dans l'autre aile du château, où nous n'avons pas encore pénétré. Plusieurs personnes sont réunies autour d'une table servie. La salle à manger est richement meublée, quatre grands buffets en hois de chêne sculpté garnissent les murailles. Sur ces buffets sont entassés la vaisselle d'argent,
les crisiaux de Bohême de diverses couleurs, les porcelaines de la Chine ei du Japon, ainsi que les porcelaines de Saxe et celles de Vieux-Sèvres. Trois domestiques, la serviette sur le hras, et les gants blancs aux mains, sont placés derrière les trois convives, prêts à obéir au moindre mot, au moindre signe, au moindre désir. 11 n'y a pas moins de quatre verres devant les convives : leur forme et leur couleur indiquent quels vins doivent briller ou pétiller entre leurs parois de cristal. Les trois personnes assises autour de la table...
« Eh quoi ! avez-vous donc déjà fini la description de celte salle à manger? ÎYallez-vous pas reprendre une à une ces riches porcelaines, nous détailler les bonshommes étranges qui couvrent celles de la Chine?
— Non, c'est tout ; et si je me suis laissé aller à ces quelques lignes, c'est qu'il est nécessaire que ces magnificences me servent à remplacer une douzaine d'assiettes de terre de pipe que l'on a cassées chez moi. »
UHC IIISTOIBE MTBÀlUBILtatK. 13
L'un des trois convives est Octave d'Hervilly, un autre est Henri de Horrberg, le troisième, celui qui est placé entre les deux autres et semble faire les honneurs du diner, est M. de Riessain, père d'Angélique.
Henri demande en ce moment du vin du Rhin à un des seigneurs qui l'ont jugé, il y a une heure, et qui est debout derrière sa chaise. L'autre seigneur n'est pas là parce qu'il fait en ce moment frire des beignets avec Théodorine, à laquelle M. de Riessain les a fort recommandés. Antonio découpe un faisan.
i Quel Antonio ?
— Celui que Henri de Horrberg a poignardé dans le souterrain. »
Nous terminerons ici ce sixième chapitre.
Pour jeter quelque lumière sur les circonstances de notre récit qui paraîtraient en manquer, nous sommes obligé de lereprendre au moment où Henri et Octave avaient chacun un pistolet appuyé sur la poitrine de l'autre. Octave tira le premier. Le pistolet fit entendre un petit son sec qui ne fut suivi d'aucune détonation. Henri ôta le sien et dit :
< Monsieur, je suis enclianté de me trouver dans une situation qui me permet de dire que ce
duel est aussi absurde que cruel, et que je ne veux pas y donner suite.
— Tirez, monsieur, tirez! dit Octave ; j'ai tiré sur vous ; je croyais avoir le bon pistolet. Tirez, je l'exige ! je ne veux pas de grâce !
— Monsieur, dit Henri, c'est à moi-même que je fais grâce des remords que je conserverais toute ma vie si j'assassinais un homme sans armes.
— Monsieur, votre pitié est une nouvelle insulte ; j'espérais avoir le pistolet chargé ; j'ai tiré sur vous , pensant que vous étiez sans armes , que vous n'aviez entre les mains qu'un pistolet vide et une arme inutile. Si vous ne tirez pas sur moi, nous recommencerons.
— Nous ne recommencerons pas , monsieur, parce que je suis presque bonteux d'avoir fait une fois celle extravagance ; nous ne recommencerons pas, parce que vous ne voudrez pas tirer deux coups contre un.
— Que faire alors, monsieur? Au nom du ciel ! lire/, sur moi ; je vous le répète, je ne veux pas i\c grâce.
— Voilà ce qu'il faut faire, monsieur, î.ous serrer la main, reconnaître nos torts mutuels et ne plus penser à notre fanfaronnade à tous deux.
— Monsieur, ma conduite a été trop ridicule pour que je ne vous baisse, je ne puis consentir à vous devoir la vie. Donnez-moi ce pistolet , je vais me brûler la cervelle. i>
Henri déchargea son pistolet en l'air et l'offrit ensuite à Octave, qui le jeta loin de lui.
« M. d'Hervilly, dit Henri, parlons sérieusement, vous avez fait une sottise ; mais croyezvous que, de mon côté, je ne sois pas allé trop loin dans ma petite vengeance; vous vous êtes laissé emporter par un mouvement de vanité à prendre un nom qui n'avait fait que réaliser vos intentions; il n'y avait chez vous aucun dessein de nuire; j'ai donc été plus méchant que vous. Vous êtes brave, monsieur; peu de personnes peuvent se rendre un témoignage aussi positif que nous deux. Un homme qui envisage la mort avec autant de calme que vous n'est pas un homme
vulgaire ; je vous offre mon amitié. >
iî.
Octave et Henri s'embrassèrent ; ils rejoignirent la voilure de Horrberg et passèrent le reste de la nuit à causer ; tous deux s'ouvrirent leur cœur à l'égard d'Angélique. Octave n'éprouvait qu'une fantaisie qui aurait bien de la peine à lutter contre son horreur profonde du mariage. De Horrberg, au contraire, était sérieusement amoureux. D'ailleurs, il avait l'aveu du père; Octave fut enchanté de pouvoir faire à son nouvel ami un sacrifice qui ne lui coûtait pas trop. 11 entra alors avec enthousiasme dans le plan du père d'Angélique ; il s'exposera à toute l'animadversion que doit attirer sur lui le tort d'être agréé par la famille et de se présenter avec l'air d'un mariage de raison. Octave avoue franchement ses défauts à Henri ; il veut paraître ; ses affaires dérangées l'obligent pour cela à quelques mensonges, il se croit ruiné. Henri fait examiner les choses par un homme d'affaires intelligent et honnête.
« Hein?
— Je dis un homme d'affaires, intelligent ei honnête.
— Pardon de vous avoir interrompu, j'oubliais votre titre.
— Comment? que voulez-vous dire?
— Rien, rien, continuez...
— Je continue : »
L'homme d'affaires honnête et intelligent découvre qu'Octave n'est pas ruiné, mais qu'il s'occupe activement de le devenir, grâce aux secours d'un autre homme d'affaires moins honnête. Ce n'est que du désordre, on arrangera cela, et d'Hervilly pourra être ce qu'il s'est efforcé de paraître.
1 Écoute, dit d'Hervilly à Henri , je crains une chose, c'est que, pour résultat de tes soins , maintenant, quand je vais être riche, je ne me contente pas plus qu'auparavant de paraître ce que je serai. Il me sera bien difficile de ne pas me faire un peu duc ou prince, et il ne faudra pas l'étonner si tu rencontres quelque jour des gens qui me prennent pour le monarque de quelque île déserte. Si , mes affaires arrangées , je puis racheter les deux chevaux que j'avais autrefois, je ne pourrai guère m'empêcher de parler de mes quatre coursiers .
— C'est bien, dit Henri, ne le calomnie pas. Toujours est-il que le service que tu me rends et la bonne grâce que tu y mets sont tels que je te défie de les exagérer, pas plus que ton courage obstiné en face de la mort. »
Les deux jeunes gens eurent une conférence avec M. de Riessain ; ils le trouvèrent furieux contre sa sœur ; chaque jour il découvrait d'elle quelque nouvelle extravagance. Ils firent ensemble le plan d'un roman qu'on infligerait à Angélique et à la tante Eudoxie. Henri de Horrberg s'efforça en vain d'adoucir les détails de l'épreuve: M. de Riessain fut aussi inflexible pour les détails de son roman qu'il l'avait été pour l'ensemble du plan. Octave d'ailleurs l'appuyait et était d'une fécondité inépuisable. Il fut donc résolu d'abord que M. d'Hervilly ne négligerait rien pour se rendre odieux, quoiqu'on eût tout lieu de penser que la manière dont M. de Riessain le présenterait à sa fille ne laisserait rien à désirer. Puis on décida qu'on procéderait à un enlèvement, mais M. de Riessain pensa qu'il serait convenable que sa lille ne quittât passa maison
et fût toujours sous ses yeux. Celle l'ois Henri ne fil pas d'objections. Tliéodorine, attachée dès longtemps à la maison et nourrissant une haine envenimée contre la tante Eudoxie , fut mise dans la confidence. C'est elle qui se chargea de placer les bouquets et les lettres de M. de Horrberg. L'enlèvement se fit de la manière la plus simple ; on voyagea trois jours dans un espace de deux lieues. On revenait la nuit jusqu'à quelque ferme qui en dépendait. Pendant ce temps, on prépara les chambres dans l'aile que ces dames ne connaissaient pas encore.
Quelques couches de couleur rendirent la maison méconnaissable pour les personnes qui ne l'avaient habitée que quelques jours ; et Angélique, accompagnée de sa tante et de Tliéodorine, rentra par une porte dans la maison de son père d'où elle était sortie par une autre porte. L'évasion avait été faite dans une cave ; la porte qu'on n'avait pu ouvrir était une fausse porte clouée sur le mur qui formait l'extrémité de la cave. Antonio était tombé frappé d'un poignard de bois ; le combat entre Octave et Henri s'était fait
avec des sabres de théâtre, et comme on le voit faire dans les théâtres de mélodrame. Octave allait quelquefois trop loin et chargeait un peu les couleurs du tableau. Le costume de hussard , substitué aux vêtements de la tante,' était une vengeance de Théodorine, qui n'avait mis personne dans le secret. La même Théodorine s'était chargée de faire voir à ses maîtresses, par le trou de la serrure, la scène du jugement, qui n'était jouée que pour elles. C'est après celle scène que nous retrouvons à table, et le chevalier victime de sa vaillance, et le farouche oppresseur, avec le père de l'héroïne innocente et persécutée, qui avait failli reconnaître sa voix dans le souterrain.
« A ton tour, Henri, dit Octave, tu as failli me faire perdre mon sérieux. Où diable as-tu été prendre les tirades magnifiques que lu m'as adressées tandis que je siégeais sur mon tribunal? Tu avais , du reste , l'air parfaitement majestueux, el tu as dû produire beaucoup d'effet.
— Mon cher père, dit Henri à M. de Riessain, de grâce, arrêtons là ce badinage , je ne veux pas tromper plus longtemps Angélique ;
vous verrez que cela finira mal, et que, au jour des explications, elle ne me pardonnera pas la part que je prends à cette mystification.
— Elle vous pardonnera, Henri, quand elle saura que c'est la condition que j'ai mise à votre union, et je vous laisse parfaitement libre d'exagérer à votre gré ma durcie à cet égard; mais, croyez-moi , il va du bonheur de ma fille dans l'avenir et du vôtre peut-être, que nous détruisions dans son esprit les sottes semences que ma sœur y a jetées ; il faut qu'elle ne demande pas à la vie autre chose que ce qu'il y a dedans, qu'elle ne rejette pas un bonheur réel pour courir après des rêves ou porter dans le cœur le deuil de chimères ridicules. Il faut que la leçon soit complète.
— Allons, Amadis, dit Octave, voilà vingt fois que vous faites inutilement la même prière à M. de Riessain ; il faut vous résigner et continuer votre rôle. Sérieusement, où en sommes- nous? Te voilà claquemuré dans les souterrains de la tour pour le restant de ta vie; très-bien. Mais nous ne pouvons pas en rester là. D'abord, nous
allons l'arranger un petit cachot tout à fait dans le style de la chose. J'ai vraiment peur de la scène de l'ermite ; jamais Mlle de Hiessain n'en croira un mot.
— Seule , dit M. de Riessain, son bon sens se révolterait, mais ma chère sœur est là pour empêcher toutes les hésitations de la crédulité.
— C'est égal , M. de Riessain , je n'ai pas été content de voire début ; la guitare sous les fenêtres est un vieux moyen. Il eût mieux valu que Henri sauvât Mlle de Riessain de l'eau ou du feu ; ou encore qu'il arrêtât des chevaux emportés, prêts à précipiter sa voilure au fond d'un précipice de huit cent mille toises de profondeur. Mais vous paraissez inflexible et vous reculez devant la moindre chose ; je voulais que Henri eût le bras en écbarpe après notre fameux combat. Mais vous avez craint tous deux pour la sensibilité de ma belle captive, (l'est égal, un héros de roman, qui ne paraît pas au moins une fois avec le bras en écbarpe, est bien peu de chose à mes yeux ! Je voulais, sur votre refus, prendre l'écharpe à mon compte , d'autant que de Horr-
berg, qui fait médiocrement l'escrime du sabre de théâtre , m'avait lapé sur les doigts ; mais autre obstacle : vous avez craint que je ne me rendisse plus intéressant que le héros. Si Henri m'en croit, il ne finira pas le roman sans se montrer avec un bras en écharpe. C'est demain que nous emménageons Henri dans son souterrain. Je suis curieux de voir par quelles humiliations Mlle de Riessain me fera payer le don de sa main, quand elle consentira à m'épouser pour prix de ta liberté. J'ai presque envie de te faire épouser la tante pour assurer ma tranquillité.
— Ah ! oui , Henri , dit M. de Riessain, nous verrons comment ma sœur se résignera à suivre les volontés du farouche d'Hervilly en vous accordant sa vieille main !
— Ah! dit Henri, comment Angélique me pardonnera-t-elle?
— Je compte beaucoup , reprit Octave , sur l'assaut du château , par Henri échappé de son souterrain , au moment où M"e de Riessain sera prête à marcher à l'autel en victime résignée, avec le barbare oppresseur que je suis. Comme
ce sera le dénoûment, Henri pourra bien entrer avec de la musique, la Marche des Tarlares, par exemple. Ah ! Henri , ah ! M. de Riessain , j'exige que Henri entre sur l'air de la Marche des Tarlares ,• sinon je ne me laisse pas à mon tour charger de chaînes. Allons, mes belles, suiveznous, ce sera d'un effet ravissant... Sache: que les Tartares ne sont, ne sont barbares qu'avec leurs ennemis. Henri voudra bien ne pas taper sur les doigts dans ce nouveau combat. Alors Termite, levant son capuchon, fera apparaître le père Riessain, qui bénira les amants, et on me montrera alors sous mon véritable jour, l'homme aimable , peu tyrannique , et dévoué à Henri ainsi qu'à tout ce qu'il aime. >
Les deux jeunes gens se serrèrent la main , et accompagnés de M. de Riessain , on alla visiter le cachot de Henri. M. de Horrberg , en quittant la table , parla bas à Antonio , qui allait décidément beaucoup mieux : c'était pour lui recommander de faire porter à Mlle de Riessain, comme de la part du tyran , les plus beaux fruits pour le dessert de son dîner. Puis on descendit dans une
cave, que l'on était en train de démeubler de tonneaux et de bouteilles.
« Cela sent horriblement le vin ici , » dit M. de Riessain , et trahit par trop grossièrement son avènement récent à la dignité de cachot. Il faut brûler des herbes qui chassent cette odeur de parvenu.
— Il y a là trop de paille , dit Octave, c'est un cachot de Sybarite, lu n'inspireras pas ici la moindre pitié. Ce n'est pas ainsi que sont couchés les prisonniers de roman et de mélodrame : mettez-moi là de sept à douze brins de paille. Voici la pierre pour reposer ta têle et y attacher la chaîne que tu auras au pied. Où est la cruche d'eau? La voici, bien. Et le pain bis? Il faut qu'il soit entamé. Sans cela on ne voit pas qu'il est bis. Et puis , c'est plus triste de reconnaître que le prisonnier en a déjà mangé...
— C'est vous, décidément, qui serez l'ermite, M. de Riessain? demanda de Horrberg. Ne craignez-vous pas qu'on reconnaisse votre voix ?
— Nullement; la reconnaîtriez-vous vousmême quand je parle ainsi? »
Et M. de Ricssain prononça quelques phrases mêlées de mots italiens avec on accent trèsullramontain.
« Non, il n'y pas de danger.
— Tenez, dit Octave, voici encore une chose qui vous fera reculer tous les deux, et qui cependant entre nécessairement dans le plan de M. de Hiessain, qui est défaire éprouver à sa fdle tous les petits ennuis des grandes siluations.il faudrait, pour bien faire , que cachot fût infect ; que Henri, prisonnier depuis plusieurs jours , eût la barbe longue, les cheveux crêpés et pleins de paille , et fût horriblement sale.
— J'accorde , dit Henri , la barbe longue et trois brins de paille dans les cbeveux, le reste est rejeté...
— J'en étais sûr, continua d'Hervilly. Il serait bon également que ce souterrain fût rempli de puces.
— Ah ! d'Hervilly !
— Je m'attendais bien qu'on me répondrait par un : i Ahl d'Hervilly! » Voilà ce que c'est que ces gens si résolus ! quand il s'agit de l'cxécu-
tion , les moindres choses les font reculer honteusement. Notre roman sera tout à fait incomplet. Vous laisserez à côté de celui ci un roman tout entier à faire , et Mlle de Riessain, aidée de la tante Eudoxie, ne manquera pas de vouloir l'exécuter.
— Allons, allons, dit de Horrberg, un cachot obscur, une pierre pour reposer ma tête , huit brins de paille pour lit , un pain noir et une cruche d'eau pour nourriture, en voilà assez pour exciter la pitié ; je renoncerais aux bénélices d'une sensibilité assez dure à s'émouvoir pour demander autre chose. »
On quitta le cachot et on remonta prendre du punch.
Pendant ce lemps, une autre scène se passait dans la cuisine, scène à laquelle il faut que nous assistions sous peine de ne pas comprendre le reste du récit. Théodorine aperçut aux oreilles de la cuisinière des pendeloques qui attirèrent son attention.
« Eh ! où diable , ma mie Adrienne , lui demanda- t-elle, avez-vous trouvé ces boucles d'oreilles?
— Je ne les ai pas trouvées, répondit Adrienne, ••Iles m'ont été données par un beau garçon.
— Par votre amoureux , dit Théodorine avec un air précieux et dégoûté.
— Non , répondit simplement Adrienne ; par M. le baron de Horrberg.
— Attendez-moi là un moment, » ditTbéodorine ; et elle monta à sa chambre cbercbcr les boucles d'oreilles qu'elle avait elle-même reçues deux jours auparavant de la main de Henri ; elle les apporta, et les comparant à celles d'Adricnne, elle vit qu'elles étaient absolument semblables. Elle se retira fort mécontente.
<i Voilà, se dit-elle à elle-même, des cadeaux distribués avec beaucoup de justice et d'intelligence, vraiment ! Ebquoi! j'entre dans le complot de ces messieurs ; je prends dans leur comédie un rôle qui est sans contredit le plus important de la pièce, et sans lequel il leur eût fallu renoncer à leur projet; on me fait un présent... convenable en lui-même. . . des boucles d'oreilles avec des pierres rouges et vertes, de belles boucles d'oreilles, c'est vrai ; mais on en va donner de précisément pareilles à une souillon qui ne leur a servi à rien. Sans compter que je ne les mettrai pas. Je pensais
— 16!) — que M. de Horrberg avait plus de goût, et aurait remarqué que je n'ai pas tout à fait le même air que ce torchon d'Adrien ne ; que je n'ai ni les mains aussi rouges, ni le nez aussi écrasé, ni la taille aussi épaisse , ni le pied aussi grand ; je pensais qu'il faisait quelque différence entre une personne distinguée, à laquelle la fortune seule a eu le tort de ne pas donner sa place, et une mauvaise laveuse de vaisselle. Certes , que l'on me donne de belles boucles d'oreilles , je ne les dépare pas du moins, j'ose le croire. J'ai l'oreille petite et bien faite, et il faut n'avoir pas d'yeux pour accrocher de pareils joyaux aux deux côtelettes que la nature a collées aux tempes de celte pataude d'Adriennc. Non , certes , je ne mettrai pas les mêmes boucles d'oreilles qu'elle ! La nature ne m'a pas faite assez semblable à cette fille pour que je m'habille comme elle. Allons donc ! on nous prendrait pour les deux sœurs ! Je veux bien qu'on soit amoureux, mais cela ne doit rendre ni aveugle ni imbécile. »
El M"e Théodorioe se retira dans sa chambre, en proie à un vif ressentiment.
Néanmoins, le lendemain, tout en se réservant de faire comprendre dans l'occasion à M. de Horrberg le juste sujet de plainte qu'elle avait contre lui , ce qui , sans doute , amènerait une réparation, elle continue à remplir le rôle qu'elle avait accepté, et qui, s'il lui coûtait un peu visà-vis d'Angélique qui était douce et généreuse , lui donnait des occasions fréquentes de se venger des caprices et des hauteurs de la tante Eudoxie.
Les deux prisonnières attendaient avec impatience les instants où leur service appelait Théodorine dans leur appartement, (l'était par elle seule qu'elles pouvaient avoir quelque connaissance de ce qui se passait dans la maison. Et d'ailleurs, depuis le temps qu'elles étaient renfermées ensemble, elles s'étaient dit tout ce qu'elles se pouvaient dire , sauf l'histoire de l'éventail de la tante Euxodie , que quelque circonstance venait toujours arrêter à son début ou faire oublier. Elles commençaient à passer une partie de leur journée dans le silence , Eudoxie lisant quelques romans qu'elles avaient trouvés dans leur appartement, et Angélique songeant à
Henri ei le mêlant aux regrets de son père et à ses désirs de liberté. Théodorine venait donc apporter quelque diversion à ce tête-à-tête trop prolongé , et on espérait toujours qu'elle aurait une nouvelle qui donnerait quelque espoir de liberté, ou que M. de Horrberg trouverait moyen de lui faire remettre une lettre. Celle fois encore il n'en élait rien, et elle n'annonça qu'une visile que M. d'IIervilly demandait la permission de faire à ces dames. Elles répondirent, avec hauteur, qu'elles n'accepteraient pas ces semblants de politesse, qu'un geôlier pouvait entrer chez ses prisonnières sans demander de permission , et qu'il se trompait fort s'il espérait qu'on le regarderait jamais autrement que comme un perfide ravisseur et un brûlai geôlier.
D'Hervilly, néanmoins, commença par remercier la tante Eudoxie et Angélique de la permission qu'elles avaient bien voulu lui accorder ; mais son ton était beaucoup plus brusque qu'avant la malheureuse tentative d'évasion , et il y avait dans ses formules respectueuses quelque chose d'ironique qu'elles n'y avaient pas remar-
que auparavant. Elles le prièrent de leur expliquer le but de sa visite, si toutefois elle en avait un aulre que de lui faire contempler à loisir les ennuis et les larmes que causait l'injuste captivité qu'il faisait subir à ses malheureuses victimes.
« Écoutez-moi, belle Angélique, dit Octave, je vous aime , et j'ai décidé que vous m'appartiendriez. J'ai l'aveu de votre père , et si vous étiez une fille plus soumise, si vous n'aviez pas annoncé un refus que j'ai l'amour-propre de croire sans cause raisonnable , si j'avais pensé votre père doué d'assez de fermeté pour se faire obéir, je ne me serais pas décidé aux moyens un peu violents que j'ai employés. Mais vous comprenez qu'après m'êlre porté à de telles extrémités, je ne reculerai pas. Ce ne serait que faire ajouter le nom de niais aux charmantes dénominations que vous m'accordez déjà moins justement.
— Monsieur, dit la tante, vous vous trompez, il en est encore temps, rendez-nous à la tendresse inquiète d'un père et d'un frère, et tout sera
oublié. Jamais un reproche, jamais une malédiction ne s'échapperont de notre bouche.
— Pardon, madame, reprit d'IIervilly, s'il ne s'agissait que de vous , plein de confiance dans votre promesse, je vous donnerais une nouvelle preuve de respect et d'obéissance ; mais je suis amoureux, madame, et il ne me suffirait pas du pardon de votre nièce : ce n'est pas à un amour qui inspire ce que j'ai fait, qu'il faut demander de pareils sacrifices. M1Ie de Kiessain ne sortira d'ici qu'après avoir changé de nom ; je l'ai décidé, comme j'ai décidé que je l'amènerais ici , et le second projet s'accomplira comme le premier.
— Vous vous trompez, monsieur, repartit Angélique : le premier projet a réussi , parce qu'il ne fallait, pour l'accomplir, que de l'audace criminelle, de la méchanceté et de la brutalité , toutes choses que vous avez trouvées en vousmême ; mais pour que vous deveniez mon époux , il faut mon consentement; et quelque hardi que je vous suppose, je ne pense pas que vous le soyez assez pour l'espérer.
— \lk —
— Le temns change bien des résolutions, mademoiselle, et l'ennui aussi. D'ailleurs même, en supposant la coniinuité de vos rigueurs, ce que je me surprends parfois à croire impossible, ma situation actuelle est préférable à celle que me ferait la générosité que madame voire tante réclamait de moi tout à l'heure. Ici je vous vois, je vous parle, je vous entends, quand je le veux. Ici surtout, si vous n'êtes pas à moi, vous ne serez pas à un autre. C'est déjà la moitié de la possession.
— M. d'Hervilly, dit Angélique, je pense que votre intention de me voir devenir votre épouse ne subsistera pas après l'aveu que je vais vous faire : j'ai disposé de mon cœur, j'aime M. Henri de Horrberg ; il le sait ; oseriez-vous donner votre nom à une femme qui ne peut vous donner, ni son estime, ni son amour ?
— Je sais que M"e de Riessain , une fois ma femme, ne trahirait pas ses devoirs.
— Vous vous trompez, monsieur, je n'accepterais pas des devoirs imposés par la violence.
— Peu importe , mademoiselle ; mais mon
rival n'est plus à craindre ; sa folle entreprise l'a mis entre mes mains, et la meilleure chance qu'il puisse courir est de passer le reste de sa vie dans les souterrains de mon château.
— Ah! monsieur, croyez-vous que Dieu se rende complice de vos crimes en n'y mettant pas un terme prochain ?
— Mademoiselle , Dieu a à s'occuper de la marche du ciel et des planètes, et je ne me fais pas l'honneur de croire qu'il daigne porter le moindre intérêt aux actions d'une pauvre créature comme moi. Renoncez donc à ce moyen médiocre de m'intimider. Parlons sérieusement : Si vous aimez M. de Horrberg , vous avez un moyen de le rendre à la liberté, c'est de me donner le titre de voire époux. Une fois sûr de mon bonheur, je lui ouvre les portes du château. Mon sabre a dû lui apprendre déjà à ne pas venir chasser sur mes terres.
— Voire sabre, monsieur, et ceux de trois ou quatre de vos satellites.
— Je ne veux pas vous humilier, mademoiselle, dans la personne de celui que voire cœur
a choisi. Croyez donc à ce sujet ce que vous voudrez. Mais je ne comprends pas que , sous prétexte que vous aimez M. deHorrberg, vous le condamniez à passer sa vie dans un cachot, car c'est vous qui l'y condamnez, mademoiselle; un mol de vous et il est libre.
— Je comprends moins encore, monsieur, qu'un homme soit assez lâche pour vouloir obtenir de force la main d'une femme dont le cœur s'est donné à un autre.
— A moins, mademoiselle , que me décidant à mériter quelques-unes des invectives qu'il vous plaît d'attacher à mon nom , je ne cesse d'être niaisement le jouet des caprices d'une jeune fille, et je ne supprime l'obstacle qui s'oppose à nies vœux et à ceux de son père. ..
— Ah ! monsieur, si mon père vous connaissait, s'il savait de quels crimes vous vous êtes rendu coupable !
— Je continue ma phrase, mademoiselle, à l'endroit où vous avez cru devoir l'interrompre par un injure à laquelle je vous avais avertie que je n'étais nullement sensible. Je vous disais que
si vous me forciez à perdre un reste de patience, la niorl de M. deHorrborg, quia ailenté à ma vie comme un assassin, après s'être introduit chez moi comme un voleur, la mort de M. de Horrberg, mort que les lois excuseraient, me délivrera...
— Vous ne l'oseriez pas, monsieur ! un tel forfait...
— Vous ne savez pas encore tout ce que je puis oser pour vous posséder, mademoiselle. Vous avez pâli, ce trouble où vous ont jetée mes paroles irrite ma soif de vengeance contre mon odieux rival, et médit en même temps que vous céderezà ma menace quand vous la croirez réelle; ou vous ne l'aimez pas, et il ne sera pas longtemps un obstacle à mes désirs; ou vous l'aimez, et vous ne reculerez devant aucun sacrifice pour lui racheter la liberté et peut-être la vie. Il faut cesser de feindre : c'est le seul choix qui vous reste.
— Monsieur, le baron de Horrberg a reçu mes sci 'mente, lui seul peut m'en délier. Croyez-vous qu'il le fît, même au prix de sa vie?
— Si vous étiez bien convaincue , mademoiselle du sort qui lui est réservé, si je pouvais vous persuader, pendant qu'il en est temps encore, qu'il mourra ou qu'il traînera dans les souterrains du château une existence qui lui fera chaque jour désirer la mort, si vous connaissiez ces souterrains... vous ne vous amuseriez pas à aller proposer à un homme un sacrifice qu'il ne peut accepter sans lâcheté, quelque envie qu'il puisse avoir de le faire; vous le sauveriez sans le consulter, pour l'obliger à accepter votre dévouement. Je vous donne jusqu'à après-demain pour prendre une résolution, mademoiselle; après quoi, si la chose n'est pas faite, c'est moi qui en prendrai une. Vous verrez M. de Horrberg, j'espère que sa vue excitera chez vous quelque pitié et que je n'aurai pas besoin de jouer plus longtemps le rôle singulier de vous implorer pour mon rival. »
A ces mots, il salua et se retira.
« Je le verrai, je vais le voir, disait sans cesse Angélique.
— Prenez garde, ma nièce, que ceci ne soit
un piège de notre geôlier el un moyen de vous enfermer vous-même dans les cachots où vous voulez descendre.
— Ah ! ma tante, je ne demande pas mieux que de partager un cachot avec Henri ; il y a des moments où je voudrais être réunie avec lui dans une tombe.
— C'est fort bien , ma nièce, mais comme je vous accompagnerai sans doute dans cette visite, à moins que vous n'en jugiez autrement , je n'ai pas les mêmes moyens que vous d'embellir un cachot. Croyez-moi, le bienfait d'un ennemi cache une perfidie.
— Ah ! ma tante , ma bonne tante, s'écria Angélique en embrassant la tante Eudoxie, vous ne refuserez pas de nf accompagner, n'est-ce pas ? Vous savez bien que je ne laisserai pas mourir par le fer ou le désespoir l'homme qui ne s'est jeté dans le danger que pour me sauver. Je tâcherai de gagner du temps. Chaque jour peut amener ou mon père, ou quelque hasard heureux qui nous délivre.
— 11 en est temps, ma nièce, car je vous
déclare que j'ai maintenant plus qu'assez des enlèvements ; on met ici de la chicorée dans le café, et mon café au lait du matin est détestable; il faut que cela finisse !
— Hélas! ma tante, cela finira bientôt, car lorsque je serai au bout des délais que je vais lâcher d'obtenir, s'il n'arrive rien de nouveau, je me sacrifierai pour sauver Henri. >
Théodorine entra alors qui vint annoncer à Angélique qu'on allait la conduire auprès de Henri. Les visites au cachot ne sont pas prévues dans le code de la toilette ; néanmoins Angélique crut devoir réparer quelques négligences que le chagrin lui avait fait commettre, et elle suivit, avec la tante Eudoxie, un homme vêtu comme les geôliers de mélodrames, avec une casquette de renard sur la tête , et un énorme et retentissant trousseau de clefs à la ceinture. On traversa plusieurs caves à la lueur d'une torche , puis on s'arrêta devant une porte fermée avec deux formidables verrous et un cadenas monstrueux. Le geôlier les ouvrit lentement, et Angélique aperçut Henri de Horrbcrg étendu sur quelques brins
de paille , le coude appuyé sur une pierre à Laquelle était scellée une chaîne atlachée par l'autre extrémité à Tune de ses jambes. La cruche , le pain noir, tout avait été exécuté à la lettre. C'était un magnifique décor de troisième acte. A cet aspect , Angélique ne put retenir ses larmes, et Henri faillit lui dire la vérité; mais un ermite, debout dans un coin de la prison, lui fit un signe impérieux de se taire ; il saisit les mains d'Angélique et les lui couvrit de baisers.
t Lâche d'IIervilly ! s'écria-t il , je brave tes cachots et tes fers! Je suis prêt à payer de ma vie ce seul instant de félicité , et je mourrai fier et heureux, et persuadé que tu porteras envie à mon sort.
— Henri, dit Angélique, quel horrible séjour ! et c'est moi qui vous y ai plongé en acceptant imprudemment votre dévouement généreux. Comment ne me maudissez-vous pas, ainsi que le jour funeste où vous m'avez vue pour la première fois?
— Chère Angélique, s'écria de Horrberg , après le bonheur d'être heureux avec vous, il n'est
qu'un sort à désirer, c'est de soufl'rir et de mourir pour vous. Je sais quel sort m'est réservé; je sais que chaque instant peut amener le bourreau. Le ciel m'est témoin que je ne regrettais que de vous donner ma vie inutilement et de n'avoir pu, avant de mourir, vous arracher à la captivité. Je mourrai résigné, je mourrai heureux puisque je ous revois, puisque vous m'aimez!
— Oui, Henri, je vous aime, dit à voix basse Mlle de Riessain; je vous aime, et, quoi qu'il arrive , quoi que m'impose plus tard mon devoir , quoi qu'il me Caille sacrifier, mon cœur sera toujours à vous. Si nous devons être séparés sur la terre... nous nous retrouverons au ciel.
— Angélique, dit Horrberg, je ne comprends que trop le sens de vos paroles ; on a mis à ma vie un prix infâme ! Angélique, si vous accomplissez ce funeste sacrifice, vous serez mille fois plus barbare que mes persécuteurs. Ils ne peuvent que me tuer, cl vous feriez de ma vie un éternel supplice ! Angélique, ne vous laissez pas aveugler par une fausse pitié. Aimez-moi, soyez à moi jus-
qu'au moment où on tranchera le til de mes jours. Je mourrai content. Ensuite pleurez-moi et restez-moi fidèle jusqu'au jour où je vous retrouverai là-haut. Donnez-moi votre main, Angélique, chère Angélique; et vous, mon père, dit-il en s'ailressant à Termite, qui restait debout et silencieux dans son coin, et que les arrivantes n'avaient pas aperçu, vous, mon père, qui êtes venu m'apporter des consolations, bénissez notre union bien courie sans doute, sur cette terre, mais éternelle dans les cieux.
— Ah ! ma tante, dit Angélique, vous entendez ce qu'il me demande.
— C'est le vœu d'un mourant, sans doute, reprit Henri.
— Oui... je le sais, vous mourrez si je cède à vos vœux et lorsque je puis vous sauver!
— Ne le croyez pas, Angélique, je vous jure sur ce que j'ai de plus sacré, sur mon âme et sur mon amour, que le moment qui suivra votre union détestable avec M. d'Hervilly sera celui de ma mort.
— Que faire, ma tante? mon Dieu ! »
Henri s'était jeté aux genoux d'Angélique et les tenait embrassés. Elle céda et dit :
« Eh bien, Henri, je consens à recevoir avec vous la bénédiction de ce saint ermite. C'est vous condamner à mourir, mais je ne vous survivrai pas; je serai votre femme!... C'est notre bonheur dans le ciel que nous allons consacrer. >
Tous deux alors s'agenouillèrent en se tenant la main. L'ermite alors :
« Eh quoi! dit- il, pensez-vous que je consacrerai ainsi ce suicide et ce meurtre?... Croyezvous...
— Grand Dieu ! s'écria Théodorine, on vient. Fuyons avant qu'on nous y invite; peut-être obtiendrons-nous la permission de revenir, surtout si mademoiselle se montre un peu ébranlée et si on peut supposer qu'une seconde visite achèvera de la décider au sacrifice qu'on exige d'elle. >
On entendait les pas du geôlier. Henri baisa avec ardeur la main d'Angélique , et les trois femmes, se retirant, rencontrèrent, en effet, clans le souterrain, le geôlier, qui venait les avertir qu'il était temps de laisser le prisonnier à ses
réflexions. Une fois hors du souterrain, Théodorine resla quelque temps en arrière et rejoignit ensuite ses maîtresses en disant à voix basse à Angélique :
« Mademoiselle, il faut absolument que je vous parle. Faites semblant de vous coucher, je laisserai ouverte la petite porte qui est dans la ruelle de votre lit, et quand votre tante dormira, vous viendrez me trouver dans la première pièce de l'appartement.
— Mais, Théodorine, si ma tante se réveille?
— Elle vous adressera quelques mots, puis, voyant que vous ne répondez pas, elle supposera que vous dormez, et elle tâchera d'en faire autant. Ne manquez pas de venir, c'est tout à fait nécessaire. >
< Ma foi, M. de Riessain, dit Henri resté seul dans la cave avec l'ermite, si vous n'aviez pas été là, je me jetais aux genoux d'Angélique, je lui avouais tout, et je tâchais d'obtenir mon pardon.
— C'est alors le mien que vous n'auriez pas obtenu, mon cher de Horrberg, et quelque amitié
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que j'aie pour vous, je vous aurais tenu la parole que j'ai donnée à vous et à moi-même de ne vous accorder la main d'Angélique (comme nous disons depuis que nous sommes entrés en plein roman) qu'après que nous aurons conduit l'épreuve jusqu'à la fin. Mais nous continuerons aussi bien ce dialogue en dînant. En jouant le rôle d'ermite, il me semble que j'ai fait un long jeûne, et je me sens un terrible appétit.
— Aidez-moi alors, pieux ermite, à me débarrasser de mes cbaînes. Eh ! Antonio , va voir si ces dames sont rentrées dans leur appartement et si nous ne courons aucun danger d'être aperçus en traversant la cour. »
Antonio fut quelque temps sans revenir, pendant lequel M. de Riessain détacha la chaîne qui retenait Henri par un pied ; puis ils essayèrent de sortir de la cave, mais on avait éteint la torche destinée à la visite d'Angélique, et Antonio avait emporté la lanterne ; l'ermite et le prisonnier, en làtonnant les murs, cherchaient une issue, lorsque Antonio revint, sa lanterne à la main. Il ne savait pas comment la chose s'était faite, mais la
porte de la première cave, celle qui donnait sur la cour, s'était refermée ; il avait cherché à l'ouvrir en dedans, mais tous ses efforts avaient été inutiles. A cette nouvelle , M. de Riessain et Henri rappelèrent, l'un maladroit, l'autre imbécile, et se dirigèrent vers celte porte, persuadés qu'elle céderait aux premiers efforts. Les premiers efforts et les suivants ne réussirent pas mieux que les jurons et les malédictions. Aux jurons et aux malédictions , on fil succéder des coups de poing et des coups de pied dans la porte , et des cris pour se faire entendre du dehors ; mais on n'entendit pas et personne ne vint. Tous trois appuyèrent leur dos sur la porte et s'efforcèrent de l'enfoncer. La porte ne se montra nullement disposée à céder. Quand on eut recommencé trois ou quatre fois les mêmes tentatives avec le même insuccès , on pensa à tenir conseil.
< Nous voilà prisonniers pour tout de bon, dit Henri.
— Mais c'est que je meurs de faim, dit M. de Riessain,
— Nous avons mon pain noir et ma cruche d'eau...
— Joli dîner!...
— - C'est un triste dîner si vous le comparez à celui qui nous attendait sur terre, je ne le conteste pas, mais c'est un festin, comparé à rien.
— Allons donc, mon cher, je ne veux pas déshonorer et perdre le magnifique appétit que je possède à manger de pareilles choses ; il est impossible qu'on ne nous entende pas ou que nous ne finissions pas par enfoncer la porte. »
On recommença les cris, les coups, puis les efforts, et il fallut enfin reconnaître que tout cela était et serait parfaitement inutile.
Henri se résigna le premier et rompit un morceau de son pain qu'il grignota d'abord du bout des dents, puis qu'il finit par manger avec avidité. M. de Riessain, après une résistance plus honorable, c'est-à-dire plus longue, imita son exemple. Antonio eut la desserte de la table, puis on but l'eau à la même cruche.
« Ce serait là, pieux ermite, dit Henri de
— i89 — Horrberg, la véritable occasion de renouveler le miracle des noces de Cana, ei j'oserai dire que le changement de l'eau de notre cruche en vin serait un peu mieux placé à l'égard de pauvres diables qui ont dîné avec du pain noir, que pareille métamorphose ne Ta été dans les temps pour des gens déjà gorgés de vin.
— Pour moi, dit M. de Riessain,ce qui me fâche, ce n'est pas précisément d'avoir mangé du pain noir, cela n'a que peu ou point de goût, cela n'est ni bon ni mauvais, mais ce qui me cause un chagrin réel, c'est que nous avons là-haut un faisan, et que je n'aurai plus faim quand arrivera pour nous l'heure de la liberté.
— Mais comment se fait-il que nous soyons ainsi enfermés? Il y a des moments où je me demande s'il n'a pas pris par hasard fantaisie à Octave de continuer notre comédie au sérieux, de nous retenir pour de bons prisonniers et de faire payer à M"e de Hiessain notre délivrance. »
Ce n'est que deux heures après que l'on commença à s'inquiéter dans la maison de l'absence prolongée de M. de Riessain eldeM.de Horrberg.