‹ Une histoire invraisemblableChapitre 4 sur 4 · HISTOIRE DE L'ÉVENTAIL DE LA TANTE EUDOXIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L'ÉVENTAIL DE LA TANTE EUDOXIE

Si je n'ai pas transcrit celte histoire pendant que la tante Eudoxie la racontait au traversin d'Angélique, c'est qu'il nous répugne extrêmement d'induire en erreur des lecteurs honnêtes qui se confient à notre bonne foi. La tante Eudoxie, sans que nous prétendions l'accuser de

mensonge , ne raconta pas cependant les faits avec une suffisante exactitude au traversin de sa nièce , parce qu'elle-même ne les avait jamais bien connus. L'histoire dont elle entretint cet honnête traversin était l'histoire de ce qu'elle avait cru et non pas l'histoire de ce qui était arrivé. D'autre part, il eût été désobligeant pour ce personnage d'accompagner son récit de notes explicatives et le plus souvent de contradictions. Ces considérations nous ont déterminé à raconter les choses nous-même , sans ornement de style, sans périphrases , mais avec toute la naïveté du plus candide historien.

M. de "** était amoureux d'une femme de la société de la tante Eudoxic ; celte femme, appelée Mme Dorner, avait un mari extrêmement jaloux. Il fallait endormir la vigilance une fois pour toutes. Mme Dorner voulut que RI. de " s'établit en amoureux déclaré de quelque autre femme, et après avoir passé en revue toute sa société , après avoir rejeté presque toutes les femmes et avoir refusé de leur confier un rôle aussi dangereux, elle finit par choisir Eudoxie,

comme la moins capable d'induire M. de *'* en sérieuse infidélité. 11 est probable que si Endoxie avait connu les causes qui lui méritaient les attentions de M. de*** et surtout ce qui lui valait le chois de Mmc Dorner, elle aurait été beaucoup moins flattée qu'elle ne le fut de se voir pour adorateur assidu et déclaré un des hommes les plus élégants et les plus recherchés de la société. Elle n'avait pas cependant été sans remarquer qu'il s'était visiblement occupé de Mme Dorner, et elle lui en lil des reproches ; mais M. de ***, après s'en être défendu, finit par lui persuader que ce n'avait été qu'un moyen de s'approcher d'elle sans éveiller les soupçons. Le goût de M. de*** fut critiqué, mais à la faveur de ce change donné à l'opinion, personne ne soupçonna son amour pour Mme Dorner. Toutefois, de nouvelles difficultés vinrent gêner le bonheur des deux amants.

M. Dorner, soil qu'il se fût aperçu de l'échange de quelques regards, soit qu'il eût reçu quelque charitable avertissement, ne cacha pas à sa femme sis soupçons offensants, comme elle lui repondit,

ei accompagna cette manifestation de tout le cortège de mauvaise humeur, de scènes et de bouderies qui sont pour les Othello bourgeois la monnaie du poignard du terrible More de Venise. On pensa à recourir à de nouvelles mesures de prudence. On évita de se parler, de se regarder même ; on renonça à toute correspondance par écrit. Mais, comme les deux amants avaient reconnu qu'ils ne pouvaient plus désormais vivre sans se voir, on chercha des expédients pour convenir des rendez-vous, sans que le jaloux le plus soupçonneux pût seulement supposer la moindre correspondance. On convinlde se servir, pour cet effet, de Mlle Eudoxie, et voici comment on s'en servit.

M. de **' occupait auprès du ministre des fonctions importantes qui ne lui laissaient que peu de liberté. Aussi était-ce lui qui d'ordinaire fixait les rendez-vous, qui étaient à une petite maison qu'il possédait en dehors de la ville. A chaque rendezvous on convenait du signal que donnerait Eudoxie pour en annoncer un autre. El c'était M. de*** qui usait de l'influence qu'il avait ac-

quise sur le cœur de la malheureuse pour la faire agir conformément à ses désirs. Ainsi, un jour on convenait qu'on se réunirait à la peliie maison, le lendemain de la soirée où Mlle Eudoxie aurait paru avec des roses jaunes dans les cheveux. M. de *'* n'avait qu'à lui faire présent d'une guirlande de ces fleurs en manifestant le désir de les voir dans ses cheveux. Une autre fois il était dit que le signal serait donné par Mlle Eudoxie vêtue d'une magnifique robe rose qu'elle ne mettait que dans les grandes occasions.

Par une malheureuse fatalité, Eudoxie s'avise de trouver la soirée de ce jour-là une assez grande occasion et tout à fait digne qu'elle arborât la fameuse robe rose. Or M. de *** n'avait pu réussir à se rendre libre pour le lendemain, il lui était même impossible d'assister à la soirée où Mlle Eudoxie devait porter les nouvelles du lendemain à sa rivale inconnue. Le hasard lit cependant qu'il entra chez Eudoxie au moment où elle allait partir pour le bal. Il fut effrayé de voir la robe rose. Cette robe rose pouvait amener les conséquences les plus fâcheuses. Mme Dorner se

l nos porterait à la pelite maison et n'y trouverait personne. M. de "* décida qu'Eudoxie n'irait pas au lia! avec sa robe rose. Il feignit une véhémente indignation, puis un abattement profond. Eh quoi ! cette robe qui lui seyait si bien ï cette robe qui relevait avec tant davantage la noblesse de sa taille et la grâce de son maintien ! celte robe qu'elle n'avait pas mise depuis si longtemps ! elle prenait, pour la faire reparaître, précisément le jour où elle savait que les devoirs de la charge de M. de *** ne lui permettaient pas de la rencontrer dans le monde.

« Certes, disait-il, il ne s'attendait pas à ce prix de sa flamme consiante, il ne croyait pas que tant d'amour fût méprisé à ce point ; » il gémit, il pria, il menaça ; il (il tant qu'Eudoxie se déshabilla et se rhabilla, et que la robe rose ne parut pas au bal , où elle aurait faussement et dangereusement annoncé à Mme Dorner uni' entrevue qui ne pouvait pas avoir lieu.

\ chaque instant c'étaient de nouveaux caprices ou de nouveaux présents de M. de "".

Un soir, entre autres, Mme Dorner, placée au

théâtre dans une loge en face d'Eudoxie, attendait avec anxiété un signal convenu. Si Eudoxie avait son éventail d'ivoire, elle verrait le lendemain M. de *** qui lui expliquerait les causes d'un absence de quelques jours dont elle avait été horriblement inquiétée. M. de *"* avait vu Eudoxie sortir avec son éventail qu'il lui avait fait prendre en lui parlant de la grâce avec laquelle elle le portail. Il était donc parfaitement tranquille et ne doutait pas un moment qu'Eudoxie ne passât fidèlement sa soirée à jouer de l'éventail. La représentation allait finir lorsqu'il entra au théâtre, en véritable amoureux , dans l'espoir de voir un instant de loin Mme Dorner ; niais que devint-il lorsque après avoir remarqué sur son visage désignes évidents de tristesse, il s'avisa d'examiner Eudoxie, et il s'aperçut qu'elle n'avait pas d'éventail. Il entra dans sa loge et ne larda pas à apprendre que l'éventail était perdu, qu'on pensait l'avoir laissé tomber en descendant de voilure. Il comprend tout, il s'élance hors du la loge cl hors du théâtre ; il court connue un fou, il cherche un marchand d'éventails; il trouve

une boutique, il entre, il prend un éventail d'ivoire, mais au moment où il cherche sa bourse, il s'aperçoit qu'il n'a pas d'argent, que sa bourse est perdue ou volée; il lire sa montre de son gousset et la donne à la marchande et s'enfuit. 11 rentre au théâtre, et pour ne pas cependant effaroucher les personnes qui entourent Eudoxie, il se baisse, fait semblant de trouver l'éventail à ses pieds, le ramasse et le rend à Eudoxie en lui disant :

« Mademoiselle, voici votre éventail que vous avez laissé tomber. »

Eudoxie, étonnée, confuse, prend l'éventail et y trouve quelques mots insignifiants, tracés au crayon , qu'elle traduit par les expressions un peu timides et voilées du pi A tendre amour. C'est l'éventail en question.

A quelque temps de là, la mère d'Eudoxie eut des soupçons de l'intelligence qui existait entre M. de *** et Mme Dorner ; elle parla , elle mil la malheureuse femme dans les plus horribles transes ; mais M. de *'* se lit surprendre par elle aux genoux d'Eudoxie , ce qui la lit changer d'opinion

cl lui fil voir qu'elle s'étail lourdement trompée en supposant M. de *** amoureux de Mme Dorner. Mais cela ne pouvait se passer ainsi ; on parla d'épouser, M. de "* ne pouvait reculer à cause de la famille, mais il profita d'une occasion insignifiante pour se montrer terriblement jaloux , et pour dire à la perfide un adieu éternel. En ce moment M. Dorner partit pour un voyage pendant lequel il emmena sa femme avec lui. M. de*** resta assez triste de celte séparation, et fil, pour se distraire, un voyage d'un autre côté. Pour Eudoxie, elle resta avec la pensée que si M. de **' l'avait moins aimée , elle aurait élé sa femme. Elle n'attribua jamais .son éloignement qu'à une aveugle jalousie qui n'élait, après tout, que le fruit de l'excès dVTamour qu'elle lui avait inspiré. Plus tard, elle le revit dans le monde, mais elle ne fut pas pour cela désabusée.

Voilà quelle est l'bisloire de l'éventail de la tanle Eudoxie.

Tliéodorinc avait eu peur plus d'une fois ou jouant son rôle de fantôme, non pas tant d'être atteinte par Henri et par Octave, qu'elle avait vus tout d'abord f§e pas pouvoir lutter avec elle, à la course, mais du rôle même qu'elle jouait, de son linceul et d'elle-même. Néanmoins e'I \ avait surmonté ses terreurs et s'était très-bien tirée d'affaire. Angélique n'avait pu surmonter celte impression, et n'avait assisté qu'au com mencement de la scène, lorsque Théodorino élevant le linceul, au moyen d'un bàlon, l'avail

appliqué contre les vitres de la fenêtre du baron de Horrberg ; mais quand Henri descendit de sa chambre et quand Théodorine passa du jardin dans le bois, elle renonça à la suivre et remonta à son appartement où elle rentra à pas si légers que la tante Eudoxie ne se réveilla pas. Tbéodorine s'était d'abord enfuie en se montrant de moments à autres jusqu'à la maison du garde où elle avait caché sa torche, puis elle était revenue se faire voir derechef aux deux amis. Quand elle était revenue à la maison du garde, après avoir adressé quelques paroles à de Horrberg , elle avait piqué en terre le bâton avec lequel elle se grandissait en soutenant le linceul et s'était échappée dans l'ombre, presque en rampant, grâce aux vêlements noirs dont elle était vêtue. Elle était derrière Henri et Octave lorsque celui-ci tira un coup de fusil sur le drap qu'il cribla de chevrotines. Elle se hâta de retourner au château où, s'équipant derechef en fantôme, elle attendit à la fenêtre de Henri le retour des deux chevaliers un peu ébranlés dans leur témérité.

Quand elle les avait vus se précipiter pour entrer dans la maison, elle n'avait pas eu besoin de se presser beaucoup, vu le peu de chemin qu'elle avait à faire pour sortir de la chambre, s'échapper par les corridors, qui lui étaient bien connus, et s'aller réfugier dans sa chambre et dans son lit, où malgré les émotions qu'elle avait ressenties, la fatigue de la course ne tarda pas à rendormir profondément.

La matinée fut assez pacifique, sauf quelques petits incidents qui ne furent remarqués qu'à cause de leur multiplicité et de l'obstination que semblaient mettre les choses les plus indifférentes à aller de travers depuis deux ou trois jours. Les mets du déjeuner étaient épicés au point qu'on pouvait à peine les manger. Le café était une espèce de tisane sans goût et sans couleur. Tandis que M. de Riessain maugréait, les deux jeunes gens , chaque fois qu'ils se trouvaient seuls, ne pouvaient s'empêcher de s'entretenir des événements de la nuit précédente et des conjectures qui leur venaient à ce sujet. *

« Au moins, disait Oclave, notre roman ne finira pas sans un fantôme. >

D'un autre côté , la tante Eudoxie crut devoir faire à sa nièce un long discours pour l'encourager dans le douloureux sacrifice qu'elle allait subir. Mais Angélique n'acceptait aucune consolation ; elle était sans inquiétude , disait-elle à sa tante ; le dénoûment approchait ; mais elle ne doutait pas un moment qu'il ne dût être heureux. Il est vrai qu'elle ne sait pas comment il pourra se faire qu'elle n'épouse pas d'Ilervilly, mais elle sait qu'elle ne l'épousera pas, et, avec cette conviction , elle n'est pas fâchée d'avoir à espérer de l'imprévu dans les détails et dans les moyens que le destin emploiera pour récompenser son dévouement et l'unir à celui qu'elle aime. [phigénie fut enlevée au moment où Calchas lui plongeait le couteau sacré dans le sein et fut remplacée par une biche. Qui sait si d'Ilervilly n'épousera pas la tante Eudoxie? La tante Eudoxie , sans le dire tout à fait, laisse soupçonner qu'elle ne reculerait pas devant cet acte de dévouement pour arracher sa nièce à un hymen que

son cœur n'avoue pas. Théodorine a trouvé le moment de raconter à sa maîtresse les détails de l'apparition de la nuit , et avoue que le fantôme est de tous celui qui a eu le plus de peur. Bientôt elle revient officiellement envoyée par le châtelain : Octave veut qu'Angélique puisse juger de sa bonne foi, de son exactitude à remplir ses promesses et de sa confiance dans celles de sa belle prisonnière. On va briser les fers du baron de Horrbcrg , et ces dames pourront , à travers une pcrsienne , le voir sortir du château. En effet, un cheval tenu à la main par un palefrenier hennit et piaffe dans la cour. Bientôt Henri de Horrberg paraît à son tour. On lui a rendu son épée. Il s'arrête au milieu de la cour, et, se tournant du côté de la maison, où il ne peut cependant pas voir d'IIervilly , Angélique et Eudoxie placées à une fenêtre derrière une jalousie baissée , il s'écrie :

« Octave d'IIervilly, je proteste contre votre conduite infâme et déloyale , je n'accepte la liberté que pour m'occuper d'une liberté plus chère et plus précieuse. Et vous, chère et noble

Angélique, si ma voix peut parvenir jusqu'à vous, car je ne sais où le farouche propriétaire de ce château vous lient renfermée , recevez mon serment de ne prendre de repos ni jour ni nuit que je ne vous aie délivrée de cette odieuse captivité ! »

II dit et s'élança sur son cheval avec tant de grâce et de légèreté qu'Angélique fut presque convaincue que c'était malgré lui qu'il jouait un rôle dans cette comédie. D'ailleurs, il avait un si grand air et une si bonne mine que ses torts , quels qu'ils fussent, en auraient élé considérahlementatténués. 11 jeta une bourse au palefrenier qui tenait son cheval , puis il s'écria encore :

« Angélique , à toujours ! Octave d'Hervilly, à bientôt ! »

Il jeta son gant au milieu de la cour en signe de défi, et lançant son cheval au galop, il sortit du château et s'éloigna rapidement.

On referma soigneusement les lourdes portes derrière lui. La tante Eudoxie, s'attendant à un évanouissement de sa nièce, s'apprêtait à lui prodiguer les plus louchants secours; maison

jetant les yeux sur elle, au lieu de la voir pâlir, elle vit au contraire un sourire ironique passer sur ses lèvres.

D'Hervilly se fit apporter le gant du baron de Horrbcrg, et dit :

c Insensé, si lu veux courir au-devant de ton destin, tu n'as qu'à te représenter sous les murs de ce château; ce bras saura châtier ton outrecuidance et le punir de tes fanfaronnes menaces ! i>

Puis il baisa la main d'Angélique et se relira en disant :

* Charmante Angélique, je vais tout préparer pour mon bonheur.

— Ah ! ma nièce, ma nièce, dit Eudoxie, tu demandais un dénoûment imprévu, lu peux le flaller d'être servie à souhait, si nous devons êire délivrées et si lu dois jamais être appelée baronne de Horrberg ; n'as-tu pas frémi comme moi en entendant se refermer ces portes massives?

— Je vous assure, ma tante, qu'elles ne résisteront pas à la valeur de mon chevalier.

— Dieu le veuille, ma nièce, mais elles parais-

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sent bien solides. El quand je pense que c'est dans quelques heures que lu dois prononcer un fatal serment et serrer des nœuds indissolubles... — Femme de peu de foi, s'écria Angélique, vous êtes faites pour ramper dans la vie ordinaire et prosaïque, soigner de nombreux enfants et écumer votre pot-au-feu , vous qui ne pouvez comprendre ma noble confiance dans la valeur de celui auquel j'ai donné mon âme et dans la puissance invincible du véritable amour! Je serais au centre de la terre, que j'attendrais tranquillement que mon chevalier y pénétrât cl vint m'en délivrer. Non, ma lanle, non, vous n'êtes pas née pour vivre dans le beau pays des romans : vous êtes une honnête bourgeoise qui avez lu par hasard quelques livres qui vous ont intéressée, mais qui avez dû vous arrêter et faire une marque à la page quand arrivait l'heure de dîner ou l'heure de dormir. Allez, ma tanic, allez; restez ornée de toutes les vertus domestiques el bornez votre ambition à bien faire une reprise el à confectionner les confitures de groseilles. »

La tante Eudoxie l'ut plus humiliée que je ne le saurais dire, de l'amertume de ces reproches el de l'indignation de sa nièce ; dans sa réponse même, elle se laissa aller à des conlidences el à des révélations jusqu'alors profondément enfouies dans sa mémoire el dans son cœur, pour prouver à Angélique qu'elle n'étail pas si raisonnable à beaucoup près qu'il plaisait à sa nièce de le supposer et de le dire. Et à cet effet, elle raconta un certain nombre d'extravagantes aventures, de démarches basardées, d'imprudences plus ou moins heureuses dont elle ne s'était jamais vantée jusqu'alors. Néanmoins, tout en se défendant avec violence des vertus domestiques qu'on lui attribuait, elle se sentait humiliée de la noble conliance d'Angélique et se sentait inférieure à sa nièce ; car elle était loin encore d'oser avouer toutes les lâches concessions que l'ennui de la captivité et la mauvaise qualité du café à la crème l'avaient amenée à faire à la vie réelle el positive, et à la prose des choses vulgaires. Elle s'était déjà demandé à elle-même si en effet Angélique serait bien malheureuse d'être la femme d'Octave

d'Hervilly, dont les torts pouvaient à la rigueur avoir pour excuse une passion violente et invincible.

Si le sacrifice d'Angélique devait se consommer, elle n'épouserait pas pour cela, comme la plupart des héroïnes de leur connaissance en étaient menacées, ou un nain ridicule, ou un géant difforme. Octave d'Hervilly était un fort aimable cavalier, et le sacrifice, bien amoindri par celte circonstance , ne serait-il pas payé d'abord par la pensée d'avoir restitué la liberté et peut-être sauvé la vie au baron de Horrberg, ensuite par la joie d'être rendue aux embrassements et à tendresse du meilleur des pères et d'avoir du café à la crème passable ? Je ne cacherai même pas (pie des pensées plus étranges encore surgissaient sourdement dans l'esprit de la tante, pensées que les étranges discours -tenus par Angélique à Octave ne devaient pas faire trop rigoureusement repoussera sa tante; les serments arrachés par la force, un engagement qu'on ne saurait appeler volontaire étaient-ils un véritable engagement ? étaient-ils des serments sacrés

et acceptés par le ciel? De Horrberg vivait, et sa vengeance à L'égard de d'Hervilly, pour être moins sanglante que celle dont il l'avait menacé en sorlant du château, pouvait n'être pas moins sûre, pas moins cruelle pour le ravisseur d'Angélique , et en même temps plus agréable au baron de Horrberg et à celle qui ne se serait donnée à son rival que pour le sauver.

Si je trahis ces pensées secrètes de la tante Eudoxie, je prie les lecteurs de ne pas croire que je leur donne la moindre approbation ; loin de là, j'ai pour but en les révélant, de démontrer jusqu'où les idées engendrées dans les cervelles faibles par la lecture des romans peuvent pousser même les tantes, de tout temps destinées avec privilège à ennuyer les nièces et les neveux de tous les lieux communs de la morale la plus austère et la plus rebattue. Par moment, la tanle Eudoxie ne pouvait attribuer qu'à des idées semblables à celles qu'elle n'eût exprimées pour rien au monde, le calme ou plutôt même la satisfaction qui régnait sur les traits d'Angélique, ;i mesure qu'on approchait du moment redoutable

où elle devait engager sa foi à son ravisseur. Pendant ce temps, Théodorine se vengeait par mille espiègleries du chagrin que Ton avait fait à sa maîtresse et des boucles d'oreilles qu'on avait données à Adrienne. Quand vint le moment du dîner, M. de Riessain ne fut pas médiocrement surpris de voir de rares et belles gravures remplacées dans les cadres de la salle à manger par autant d'exemplaires de la complainte de Pyrame et Thysbé qu'il y avait de cadres appendus aux murs. Jamais plus infernale cuisine ne fut , du reste, servie à des humains, ce qui avait, aux yeux de Théodorine, l'avantage inappréciable de faire réprimander Adrienne. Le sel et le poivre jetés par poignée dans un potage , une salade assaisonnée avec de l'huile à quinquet , un poulet qui , lorsqu'on le découpa , fut trouvé renfermer dans sa carcasse toutes les plumes qu'il portait autrefois sur le corps , firent demander de sévères explications à la malheureuse Adrienne , qui n'en put trouver d'autre que celle-ci, à savoir : qu'il fallait que la maison fût enchantée , ou plutôt ensorcelée , ce que M. de Riessain cl sur-

loul M. d'Hervilly n'osèrent pas nier tout à l'ail.

< Allons, allons, dit M. de Riessain , tout cela sera fini dans quelques heures. Il y a des moments où je suis comme Henri : je voudrais demander pardon à ma fille, ue pas la tourmenter davantage, et l'embrasser, ce qu'il y a déjà Lien longtemps que je n'ai pu l'aire. Mon Dieu ! quel tabac est-ce là? > s'écria M. de Riessain en jetant loin de lui sa tabatière.

En elïet , c'était du café en poudre qu'on avait substitué à son tabac. Il appela Tbéodorine et lui demanda une aulre tabatière qu'elle fit longtemps attendre et qu'il finit par aller chercher lui-même sur la cheminée de la chambre où il l'avait déposée ; mais il lui fut impossible de l'ouvrir, parce qu'on l'avait fermée après en avoir enduit les bords de colle-forte. Tbéodorine, pendant ce temps, habillait Angélique et la tante Eudoxie. Tout le monde attendait avec impatience l'heure indiquée pour la cérémonie. Enfin l'horloge du château sonna minuit. Les dames descendirent au salon. D'Hervilly les attendait.

« Charman le Angélique, dit-il...

— Je sais , monsieur, ce que vous allez me dire : « Charmante Angélique, j'ai tenu ma promesse; d'Horrberg esl libre, j'attends maintenant l'accomplissement de la vôtre, qui doit me rendre le plus heureux des hommes, » ou « qui doit mettre le comble aux vœux de l'amour le plus tendre , etc., etc. » Passons donc ces phrases, que je sais par cœur, monsieur. Où faut il vous suivre ?

— Permettez-moi, cruelle Angélique, de vous guider vers un bâtiment un peu ruiné, il est vrai , mais qui ayant autrefois servi de chapelle, m'a paru devoir être préféré pour la cérémonie qui doit...

— Je sais encore cette phrase-là, M. d'Hervilly...

— C'est que vous me rendez enfin justice , et que vous avez fini par reconnaître la vérité de mes sentiments.

— Je n'ai reconnu jusqu'ici que des phrases , monsieur, qui traînent dans les plus mauvais romans. »

Tout en échangeant ces paroles, on avait cou-

tinué à marcher, et on était arrivé à la maison du garde. M. d'Hervilly l'ouvrit et offrit la main aux dames pour gravir un escalier rustique qui conduisait à une sorte de kiosque qui en formait Pelage supérieur.

t Ah ! ma nièce ! dit tout has Eudoxie, il est bien temps qu'il arrive quelque chose.

— Pas encore, ma tante, répondit Angélique également à voix basse ; ma situation n'est pas encore suffisamment désespérée , je saurais vraiment le plus mauvais gré à M. de Horrberg de me venir aussitôt arracher à mon tyran. »

Arrivéen haut de l'escalier, d'Hervilly demanda à un homme qui le suivait et portail des flambeaux où était le père Anselme.

« Le père Anselme! dit Angélique, c'est, je pense, l'ermite que j'ai vu dans le souterrain.

— C'est lui-même , charmante Angélique , vous avez désiré...

— Oui, M. d'Hervilly, cet ermite me plaît infiniment, je n'en ai jamais vu auquel je fusse plus disposée à donner le doux nom de père, t

L'homme auquel Octave avait demandé des non-

velles du père Anselme , répondit qu'il avail déjà attendu quelque temps dans la maison du garde, qu'il s'était absenté pour quelques instants et ne tarderait pas à paraître. La vérité est que le père Anselme , après des efforts opiniâtres et cependant infructueux , quoi qu'en dise le poète , était retourné au château pour trouver quelque moyen d'avoir sa tabatière dont il était privé depuis le dîner, et sans compter que la dernière prise qu'il availaspiréeéiailducafé.Un bruit de pas traînants annonça son approche ; mais comme il allait monter, on entendit trois fois retentir le son du cor à la porte du château.

« Ah ! dit la tante Eudoxie en entendant les sons du cor.

— C'est trop tôt , dit Angélique.

— Qu'est-ce à dire? s'écria d'Hervilly avec l'air du monde le plus étonné.

— M. d'Hervilly, dit Angélique, je puis vous dire ce qui se passe : c'est le baron de Ilorrberg qui vient assiéger votre château.

— Par le ciel ! mademoiselle, ce serait là une entreprise un peu bien téméraire et qui obticn-

(Irait peu de succès, à moins que le but du baron ne soit de se faire enfermer cette fois , et pour toujours, dans un souterrain de six pieds de long!

— Trêve de vaines menaces, M. d'Hervilly; il vient presque toujours un moment où le ciel venge l'innocence et punit le crime, généralementà la fin du cinquième volume? Ce moment est arrivé. Les portes de votre château, quelque épaisses qu'elles soient, ne résisteront pas à la hache du baron de Horrberg, j'en suis convaincue, et bientôt nous leverronsparaître lui même! Les sons de son cor ont eu pour but de sommer la citadelle de se rendre et de lui ouvrir ses portes.

— On a dû lui répondre convenablement.

Tenez, entendez-vous les coups de fusil?

— Eh quoi, sire d'Hervilly, vous ne courez pas protéger vos remparts? Vous restez avec de faibles femmes loin des coups et du danger?

— Je vous remercie , mademoiselle , de cet intérêt avec autant de sincérité que vous me l'exprimez; mais il n'y a aucun danger qui réclame ma présence. Depuis qu'il a quitté mes souterrains, le baron n'a pu rassembler assez d'hommes

pour espérer prendre de force mon château , à moins qu'il ne soit devenu tout à l'ait insensé.

— Pensez-vous qu'il le fût déjà un peu auparavant, M. d'Hervilly?

— Je crois, charmante Angélique, et ma propre expérience me le prouve, qu'il est bien difficile de rester exposé quelque temps au feu de vos beaux yeux sans perdre un peu la tête. Mais le bruit se rapproche ; permettez-moi de vous quitter un moment...

— Allez, allez, monsieur; mais vos efforts ne pourront empêcher l'accomplissement de l'arrêt du destin. Avez-vous lu V Arrêt du destin ? C'est un roman allemand d'un grand intérêt. L'héroïne s'appelle Rosaure... »

Mais Octave n'écouta pas la question d'Angélique.

On entendait au loin des bruits étranges et confus d'armes et de voix. La tante Eudoxie était à moitié morte de peur,

« Mon Dieu ! disait-elle, que va-t-il avenir de tout ceci?

— Il va avenir de tout ceci, ma chère lame,

reprit Angélique, que le baron de Horrberg , vainqueur de l'odieux d'Hervilly, va nous rendre à la liberté.

— Plaise au ciel, ma nièce, qu'il en soit ainsi !

— Le ciel a décidé la cbose, ma lante ; il n'y a pas le moindre doute sur le résultat que je vous annonce, vous pouvez juger de ma confiance par mon calme, à moi qui suis le gage et le prix de la victoire.

— Et de Horrberg sera récompensé par le don de la main... si...

— Il n'y a pas de si... , ma tante : les cboses vont se passer précisément comme je viens de vous le dire; mais pour ce qui est de ma main, accordée à M. de Horrberg, c'est une autre affaire et sur laquelle je me propose et me réserve de réfléchir un peu mûrement.

— Eli quoi , ma nièce, ne l'aimes-tu donc pas?

— M. de Horrberg me plaît ; ma tante el mon

cœur plaident pour lui un peu plus que je ne le

voudrais peut-être; mais il aura à me donner

quelques explications. Tbéodorine , va donc voir

un peu ce qui se passe... Je pense que lu ne crains

pas les dangers de cet aspect épouvantable et de ce terrible combat.

— Je suis aussi brave que vous, mademoiselle, et je pense que mon courage a la même source que le vôtre. »

.A ces mots, elle s'enfonça dans l'épaisseur des arbres , mais elle ne larda pas à revenir sur ses pas.

i Voici M. d'Hervilly qui arrive vers nous eu courant, le sabre à la main. »

En effet, quelques instants après, d'Hervilly se précipita au pied de la maison du garde en disant :

« Suivez-moi , mesdames , que je vous mette en sûreté. De Horrberg est maître du cbàteau , descendez vite et suivez mes pas.

— Pourquoi faire, M. d'Hervilly ? demanda Angélique. Nous aurions beau vous suivre, M. de Horrberg nous atteindrait toujours et renouvellerait avec vous le laineux combat au sabre du souterrain. i>

M. d'Hervilly resta quelques instants stupéfait; ou Angélique se moquait île lui depuis le corn-

inencemenl de la soirée, ou elle avait dans les romans et dans leurs péripéties les plus ordinaires une croyance bien prodigieuse. Cependant il n'hésita pas à jouer son rôle jusqu'au bout.

c Descendez, mesdames, s'écria-t-il ; suivezmoi de bonne grâce, ou j'emploierai, s'il le faut, la violence, pour vous arracher de ces lieux qui ne présentent plus de sécurité pour vous. »

Et il mit le pied sur la première marche de l'escalier ; mais à ce moment Henri deHorrberg, tenant une torche d'une main et un sabre de l'autre, sortait du fourré et arrivait à la clairière.

« Arrête ! s'écria-t-il, arrête, farouche d'Hervilly ! Tu vas recevoir ici le prix dû à tes crimes et à tes trahisons. Et vous , belle Angélique , secourez-moi de vos vœux dans ce combat ! »

La tante Eudoxie commença, malgré les assurances ironiques de sa nièce, à prendre peur pour tout de bon. Elle descendit rapidement l'escalier et s'enfuit à travers les arbres du côté du château, malgré les cris d'Angélique , qui lui disait de rester, qu'il n'y avait pas de danger. Angélique, voyant que la tante Eudoxie continuait sa course,

envoya Théodorine pour la rassurer et la ramener auprès d'elle. Pendant ce temps Octave était venu se camper en garde devant son rival. Henri avait jeté par terre, où elle achevait de brûler, sa torche qui l'embarrassait, et qui, d'ailleurs, avait joué son rôle et produit son effet. Alors s'engagea entre les deux adversaires le combat comme dans es théâtres de mélodrames et sous le nom de combat des quatre coups , exécuté d'une vigoureuse et terrible manière. Mais pour Angélique, qui connaissait d'avance le plan de la scène dan tous ses détails , c'était un spectacle tellement grotesque qu'elle finit par se laisser aller à de violents éclats de rire.

« Courage, braves chevaliers ! disait-elle dans les intervalles où ses accès de gaieté lui permet laient de parler. Courage! mais ne vous frappes pas sur les doigts. »

Octave et Henri étaient si occupés de mettre de la précision dans leur combat, qui d'ailleurs ne laissait pas de faire passablement de bruit , qu'ils n'entendaient pas les sarcasmes de la belle qui en élait l'objet.

Pendant ce temps, la tante, qui avait roulé sur le gazon , avait rencontré par hasard la mèche destinée à conduire le feu jusqu'au pavillon dont l'incendie devait faire l'illumination finale et le houquet de la fêle. Le feu gagna lentement en suivant la mèche, et s'introduisit dans l'amas de copeaux , de menus bois et d'autres matières inflammables qu'on avait réunis dans l'étage inférieur de la maison du garde. Personne ne s'en apercevait. Le combat de Henri et d'Octave est à son terme. Celui-ci dit à voix basse à son ennemi :

« Ah çà ! en voilà assez, donne-moi le coup mortel.

— Où veux-tu tomber? répliqua Henri également à voix basse et tout en continuant de croiser son fer contre celui d'Octave.

— Où l'herbe est épaisse, je vais rompre jusque-là. »

En effet, Octave rompt en mettant plus de mollesse dans sa défense. Arrivé à l'endroit qu'il juge convenable, Henri lui plonge son épéedans le gilet en lui disant :

< Meurs, traître! et puisse la fui servir d'exem-

pie aux scélérats qui le ressemblent et seraient tentés de t'imiter ! r>

La fumée commence à sortir par les fentes des fenêtres fermées de l'étage inférieur de la maison du garde; mais la nuit, qui n'est éclairée que par le croissant de la lune plus d'à moitié cachée par les nuages, ne laisse pas apercevoir la fumée.

« Bien , brave chevalier , dit Angélique à de Horrbcrg; je n'ai pas un seul instant douté de votre triomphe. Tenez, voici ma tante qui pourra vous le dire. »

En effet, Théodorine ramenait Eudoxic qui , voyant la fumée s'échapper du pavillon et la lueur de la flamme se montrer à travers une fissure, jeta tin cri d'effroi et tomba sans connaissance dans les bras de Théodorine. Celle-ci s'occupait de lui donner des secours, lorsque apercevant ellemême ce qui se passait, elle jeta à son tour un cri perçant en laissant tomber la tante sur le gazon, et criant :

< Le feu ! le feu !

— Baron de Horrberg, dit Angélique , qui ne comprenait rien à cette rumeur, et qui , à cause

île l'élévaiion où elle était placée ne distinguait qu'une partie des paroles qui se prononçaient en bas ; baron de Horrberg, il est bon de percer le cœur de son ennemi, mais il est des égards qu'on se doit entre gentilshommes : vous auriez pu ne pas lui mettre ainsi les pieds plus haut que la tête. M. d'Hervillya des torts, c'est un châtelain déloyal, je n'en disconviens pas, mais il aura une affreuse migraine.

— Angélique, au nom du ciel, s'écrie alors de Horrberg , au nom du ciel , fuyez !

— Eh quoi ! sire chevalier, ce n'est pas encore le dénoûmenl?

— Je ne plaisante pas ; descendez, descendez vile!

— Permettez-moi de changer quelque chose...

— Descendez, descendez ! s'écrie de Horrberg.

— Descendez! s'écrie Théodorine.

— Descendez bien vile ! » s'écrie la tante Eudoxie, qui a repris ses sens.

D'Hervilly a compris qu'il se passait quelque (liuse de sérieux ; il se relève.

Angélique commence à sa vue un éclat de rire

qu'elle ne finit pas, parce qu'elle entend enfin : « Le feu! le feu! > que crie Théodorine. Mais bientôt elle dit :

« Ah! messire, j'avais oublié ce chapitre. Vous allez me sauver de l'incendie et venir m'emporler au milieu de trois bottes d'allumettes. Je vous fais grâce du beau trait, je vous considère comme l'ayant accompli. Je descends. »

Elle essaye de descendre, mais à peine a-t-elle fait quelques pas dans l'escalier qu'elle remonte au kiosque, froide et épouvantée. Le feu, longtemps comprimé , et qui ne se fait presque pas voir au dehors a consumé une partie du dedans. Le bas de l'escalier est en flammes ; elle veut crier, la voix lui manque ; puis à force d'efforts, elle tire de sa poitrine des sons inarticulés :

« Au feu ! au secours ! Si vous plaisantez, c'est trop ! j'ai peur! Mais non, c'est le feu ! c'est le feu! par où me sauver ? Mon père ! mon père ! i

Et elle tombe sans mouvement.

« Ah! s'écria de Horrberg , elle n'a pas dit : i A moi , Henri! » Et il s'élance au milieu de la flamme; il traverse l'escalier qui lui brûle les

cheveux ; il arrive près d'elle. Pendant ce temps, M. rie Riessain est au pied de la maison. Il appelle, il crie, il demande des échelles ; il court, il revient; Eudoxie a perdu connaissance une seconde fois. Théodorine est tombée à genoux , les mains convulsivement serrées. D'Hervilly est allé chercher du secours, des échelles, du monde. Le jour commence à paraître , mais la flamme a dévoré tous les obstacles et s'élance avec impétuosité.

Dans la nuit qui suivit cet événement, Angélique revint d'un long évanouissement et se trouva dans son lit.

« Oh ! mon Dieu ! dit-elle, quel horrible rêve ! >

Mais en voyant autour d'elle les regards inquiets, les visages pales , elle demanda :

< Qu'est-il arrivé? Qui vient de sortir de cette chambre? Est-ce que ce n'est pas Henri? Pourquoi y était-il?

— Ah ' ma fille! mon Angélique ! s'écria M. de

Riessain en la serrant dans ses bras , lu nous as fait peur!

— Mais qui est donc cet étranger?

— C'est le médecin.

— Est-ce que je suis malade?

— Tu étais évanouie.

— Ah! oui, oui, je me rappelle; c'est le feu. Ah ! mon père , mon bon père , quelle cruelle plaisanterie !... C'était trop!... c'était trop pour moi ! j'ai cru que j'étais perdue !... »

M. de Riessain veut détromper Angélique , mais le médecin lui fait signe de la laisser dans son erreur. Il serait dangereux de lui causer un nouvel ébranlement de nerfs.

< Il n'y avait pas de danger réel, mademoiselle , mais la plaisanterie était un peu forte , et la peur que vous avez eue , que vous deviez avoir...

— Ah ! dit Angélique en souriant, celle scène a élé bien jouée ; moi qui connaissais la pièce, j'y ai élé trompée. J'espère que les niorls se portent bien? Je ne suis pas inquièle de M. d'Ilervilly; quelques instants après son trépas, je lai vu

debout et courant avec la plus grande agilité. C'est égal , j'ai eu bien peur !... Ah ! mon père, quel rôle vous m'avez fait jouer, et comme vous vous êtes moqué de moi !

— Tu ne me parles plus de Henri?

— M. de Horrberg?... Mon père, je pense qu'il n'aurait pas dû accepter un rôle dans une pièce où le mien était ainsi sacrifié.

— Angélique, il a agi malgré lui ; c'est moi qui ai exigé...

— Il aurait pu, dans tous les cas , moins bien jouer son rôle et me laisser deviner ce qui se passait. Et d'ailleurs, mon père, si j'avais la faiblesse de lui pardonner, oublierail-il, lui, tout ce que j'ai dit et fait de ridicule?

— 11 t'aime... et nous aurons bien de la peine à lui prouver, si nous y tenons absolument, que cela a été un peu ridicule.

— En êtes-vous sûr, mon père?

— Je l'en donne ma parole. Nous allons le laisser dormir. Tliéodorine sera près de toi. »

On donne à Angélique une potion calmante qui la plonge dans un profond sommeil ; elle ne

se réveille que le lendemain matin, s'habille ei descend pour déjeuner. Théodorine , qui a reçu à ce sujet des ordres sévères, ne la détrompe pas. A talile sont M. de Ricssain, la tante Eudoxie et d'Hervilly. Angélique embrasse son père et sa tante, et saluant gracieusement Octave, dit en montrant Antonio qui sert à table :

« Je suis enchantée de voir tous les morts à ce déjeuner ; est-ce qu'il n'y a que les vivants que nous ne verrons pas?

— Henri est absent, répond Octave, et il ne reviendra pas avant quelques jours. »

Angélique pense qu'il a pris un singulier moment pour s'absenter. Il est parti à l'instant où elle était malade. Elle affecte de ne pas demander où il est allé, ni quelles sont les causes qui ont nécessité ce départ.

Ce jour-là et le lendemain se passent, la tante

Eudoxie et sa nièce visitent librement la maison,

excepté un appartement qui, leur dit-on , est en

désordre ; Angélique veut revoir les souterrains ,

qui sont rentrés dans tous leurs droits de cave.

i Sans ton évanouissement, tu n'aurais pas su

de longtemps... j'aurais pu faire dans la maison de tels changements...

— Mais , mon père , je vous ai déjà dit que je n'avais été dupe de votre comédie que jusqu'à la moitié. »

Cependant Angélique est triste, d'abord de ne pas voir revenir M. de Horrberg , dont elle ne prononce pas une seule fois le nom ; ensuite, elle l'avoue à sa tante, elle regrette que tout ce qu s'est passé ne soit pas véritable. Elle sent qu'elle aime Henri , mais elle l'aimerait davantage ou du moins plus volontairement s'il était le vrai héros d'un vrai roman semblable à celui dans lequel elle a cru si bien vivre pendant quelques jours.

Elle veut revoir l'endroit où elle s'est évanouit ; la maison du garde n'est plus qu'un monceau de cendres.

Deux jours se passent encore, et on n'a pas de nouvelles de Henri. Cependant Angélique s'aperçoit d'un grand mouvement dans la maison. Un domestique monte à cheval et va à la ville voisine, en tenant un second cheval à la main. Quelques

heures après il revient, suivant l'autre cheval qui porte un homme vêtu de noir.

L'homme vêtu de noir reste une demi-heure et s'en va.

Angélique, en se promenant le soir avec la tante Eudoxie, dans le jardin , s'aperçoit qu'il y a de la lumière dans l'appartement qu'on leur dit être en désordre et qu'on les a empêchées de visiter. La soirée est belle, touies deux restent tard au jardin et voient toujours la même lumière par une fenêtre.

i Mon Dieu ! dit la tante Eudoxie, est-ce qu'il va se passer encore des choses mystérieuses dans celte maison ? >

Elles font mille suppositions , détruites tour à tour l'une par l'autre, sans pouvoir même soupçonner ce qu'on leur cache et ce qui se passe dans cet appartement.

Le lendemain, Angélique fait part à son père de sa découverte, mais celui-ci lui explique sans hésiter que cette lumière appartient sans doute aux gens qui mettent un peu d'ordre dans cet appartement , longtemps inhabité. Angélique de-

vient chaque jour plus iriste, mais quand son père s'avise de lui parler de son mariage avec Henri , elle répond de façon à ne pas laisser ignorer son mécontentement d'un départ aussi prompt, aussi imprévu, aussi inopportun.

M.deRiessain, alors, veutexcuser Henri, parle de la nécessité de son départ, de l'importance des affaires qui l'ont éloigné; mais les femmes n'admettent jamais que l'on ait d'aulres affaires que l'amour, et elles ont raison. La femme qui aime ne s'occupe plus que de son amour, elle lui appartient tout entière..

L'homme velu de noir est revenu plusieurs fois dans la maison , chaque fois il n'est reslé qu'un quart d'heure ou deux, puis il remonte dans la voilure qui l'a amené et retourne à la ville. Un jour, cependant, Angélique l'a entendu dire à son père :

i Maintenant, j'en réponds, mais il faut, pendant quelque temps, heaucoup de ménagements.»

Angélique répète à son père ces paroles qu'elle a entendues et lui demande si cet homme vêtu de noir est un médecin et s'il y a quelque malade

dans la maison. AI. de Riessain répond que c'est en effet un médecin , et qu'il y a un domestique malade.

« Lequel est-ce?

— C'est Antonio.

— Quoi ! le perfide Antonio?

— Lui-même. »

A ce moment, Angélique qui , tandis que son père lui parle , regarde dans le jardin , y voir, passer Antonio.

« Mais , mon père , dit-elle , a quoi pensezvous? Voilà Antonio dans le jardin.

— C'est sans doute qu'il va mieux.

— Il faut, en effel, qu'il aille beaucoup mieux, car j'ai vu bien tard de la lumière dans la chambre (pie sans doute il habite , car c'est là que va le médecin , et il paraissait qu'on le veillait alors. »

Le dimanche suivant Angélique et la tante Eudoxie étaient parties pour la messe à une demi-lieue de la maison de M. de Riessain ; mais elles voient des paysans courir en foule. Llles demandent ce qui se passe ; on leur répond qu'il

vient de passer un chien enragé et qu'on est à sa poursuite pour le tuer. A ces paroles, Angélique et la tante Eudoxie refusent positivement d'aller plus loin et ordonnent au cocher de regagner la maison. Angélique, plus promptement déshabillée que sa tante, va se promener dans le parc. Par hasard ses pas se dirigent du côté où était la maison du garde. C'est de ce côté qu'elle a pris l'habitude d'aller rêver à Henri ; mais que devient-elle quand elle voit M. de Riessain et Octave soutenant chacun par un bras un autre homme dont elle ne voit que le dos et qui paraît souffrant et faible ! Quelque excitée que soit sa curiosité, elle va se retirer cependant par discrétion, lorsque les trois promeneurs, arrivés à l'extrémité de l'allée, se retournent et lui font voir dans l'homme malade que l'on soutient ainsi le baron Henri de Horrberg , qu'elle croyait eu voyage , qu'elle croyait inconstant. Elle reste immobile et stupéfaite. Elle pâlit. Tous trois s'avancent vers elle , M. de Riessain la conduit auprès d'un banc et l'y asseoit.

« 0 mon père ! dit-elle , bien vite dites-moi

lout ; expliquez-moi ce qui se passe. Vous comprenez bien ce que je veux savoir. Que se passet-ilici? »

M. deRiessain se décida alors à lui apprendre la vérité. L'incendie de la maison du garde ne devait pas avoir lieu à ce moment, et elle, Angélique , a failli y périr. On n'avait pas voulu le lui dire jusque-là , parce que le médecin l'avait défendu dans la crainte de lui causer une émotion dangereuse. C'est Henri qui l'a sauvée, mais cette fois , hélas ! ce n'était pas une scène jouée, c'était une épouvantable réalité. Henri a été blessé si grièvement que d'abord on a craint pour ses jours : mais maintenant il est sauvé, et sa convalescence paraît devoir être prompte. Il faisait si beau temps qu'on a profité de l'absence d'Angélique pour le faire un peu marcher dans le jardin ; c'est Henri qui n'a pas voulu (pi' Angélique le vil jusqu'à ce qu'il fût rétabli entièrement , et sans le hasard qui a fait que M"e de Riessain les ait rencontrés, ce n'est guère qu'une semaine plus tard que Horrherg serait revenu de son prétendu voyage.

« Henri , dit Angélique , mon pauvre Henri . vous avez donc bien souffert? comme il est encore pâle ! Vous souffrez encore, n'est-ce pas? et c'est pour moi , c'est pour me sauver la vie ! Ces pauvres cheveux si soyeux, si bouclés, ont donc été brûlés, qu'ils semblent avoir été coupés? Voyez-vous , mon père , ajoula-t-elle en se tournant vers M. de Riessain, que je n'étais pas si folle de croire à toutes ces belles eboses : l'amour, la constance, le dévouement, le courage ! Voyezvous, mon père, que tous mes beaux héros que je rêvais n'étaient pas de ridicules chimères ! ►

Puis , rougissant , confuse d'en avoir tant dit , elle se jeta dans les bras de M. «le Riessain.

Publication* de la Société Belge.

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