‹ Une histoire invraisemblableChapitre 3 sur 4 · IG · texte numérisé non relu

IG

— i90 — Ociave avail dîné avec les dames , ei eonséquemment n'avait pas remarqué leur absence ; ce fui lui-même cependant qui vint délivrer les prisonniers. Lorsque après avoir quitté ses convives il retourna dans l'autre partie du château où il croyait trouver ses deux complices, alors eulement il apprit qu'on ne les avait pas vu reparaître depuis le milieu de la journée. Octave attendit quelque temps, puis il se décida enfin à aller aux souterrains ; mais il vit la clef de la première cave à la porte et tournée de manière à la fermer; celte porte ne pouvait s'être fermée elle-même; donc ils étaient sortis. Ociave relourna les attendre dans la maison et prit un livre. Heureusement que ce livre se trouva, par hasard , être un ouvrage d'un des plus illustres philosophes de ce temps-ci , ce qui fit que M. d'Hervilly ne tarda pas à s'ennuyer et à penser derechef à ses amis. 11 retourna aux souterrains, entr'ouvrit la porte et appela, pour l'acquit de sa conscience. Il fut fort étonné lorsqu'on lui répondit.

Déjà Henri avait dit à M. de Riessain :

i Si vous avez irop faim, vous me mangerez pour me conserver mon futur beau-père, mais nous commencerons par manger Antonio, qui ne manque pas d'embonpoint. >

Henri avoua à d'Hervilly les soupçons qu'il commençait à concevoir.

« J'y ai pensé plusieurs fois, répondit Octave, mais j'ai résisté à la tentation. Je ne suis pas coupable de votre incarcération. Vous devez avoir faim?

— Hélas ! non, dit M. de Riessain ; en traversant la cour nous avons mangé le pain noir du prisonnier.

— Et , ajouta de Horrberg , nous avons été jusqu'à regretter ta fatale idée de l'entamer; le morceau coupé nous a vraiment fait faute. »

Néanmoins, en présence de la table bien servie, les captifs retrouvèrent à leur appétit un peu de complaisance ; mais si le pain noir fil du tort au faisan, l'eau de la cruche n'en fit aucun à quelques bouteilles qui furent vidées tandis qu'on s'entretenait de ce qu'on ferait le lendemain et qu'on préparait le chapitre suivant, en entremê-

lant ce sujet de diverses questions et exclamations : « Mais comment diable étiez-vous enfermés là dedans ? »

Cela rappelle ce que disait un journal d'un soldat dont on avait trouvé le corps noyé, coupé en morceaux et cousu dans un sac. Le journal, en racontant cet horrible événement, faisait remarquer, avec naïveté, que ces diverses circonstances faisaient présumer que ce n'était pas le résultat d'un suicide.

Pendant ce temps les prisonnières se couchaient. Angélique, préoccupée de la confidence que lui avait annoncée Théodorine, feignit de dormir, pour engager sa tante à l'imiter. Quand elle la crut bien endormie, elle se glissa sans bruit en bas de son lit, s'échappa par la porte de la ruelle, et alla rejoindre Théodorine, qui l'attendait dans la première pièce. Quelque légère que fût Angélique, le frôlement de son vêlement réveilla à moitié la tante Eudoxie, qui cependant ne s'aperçut pas du départ de sa nièce, et commença en ces termes l'histoire de son éventail, déjà plusieurs fois interrompue :

« M. de *** était alors un des hommes les mieux faits et les plus spirituels; j'étais de mon côté, du moins on me le disait, jolie, gracieuse, enjouée ; je jouais agréablement du clavecin, en un mol j'étais fort remarquée dans le monde et passablement entourée. »

Et la tante Eudoxie continua son histoire. Il vint un moment où, après avoir raconté comme quoi sa mère surprit M. de *** à ses genoux, elle demanda au lit de sa nièce :

« Qu'eusses-tu fait à ma place? »

Le lit ne répondit pas. La tante attendit quelques secondes et continua :

« Tu aurais , comme moi , été fort embarrassée, etc. i

Un peu après, arrivée au moment où M. de *", ayant absolument besoin de lui écrire, feint de ramasser dans sa loge, à ses pieds, un éventail qu'il venait d'acheter, et le lui présente comme si elle venait de le laisser tomber :

i Et, dit la tante Eudoxie, que crois-tu que je trouvai dans les plis de l'éventail ? >

Eudoxie attendit encore une réponse, et n'en

recevant pas, prit le parti de se répondre ellemême :

< Une lettre, vas-tu médire? Eh bien! non; mais quelques mots au crayon sur les baguettes d'ivoire de l'éventail. »

Et la tante continua le récit de son histoire avec M. de ***. L'histoire était longue. Je suis du trèspetit nombre des écrivains contemporains qui seraient capables d'en faire le sacrifice... c'est un hommage que je dois me rendre et que j'étendrais un peu plus sans deux raisons qui m'en empêchent. La première est que je semblerais à quelques esprits mal faits m'indemniser par un nombre de lignes égal du sacrifice de l'histoire de la tante Eudoxie ; la seconde raison est que je n'ai pas encore irrévocablement décidé que je ne vous la raconterais pas quelque jour.

La tante était à la fin lorsque Angélique, tout émue des choses extraordinaires qu'elle venait d'apprendre , rentra dans la chambre sur la pointe des pieds et se dirigea le plus silencieusement possible vers son lit.

< Et voilà , ma nièce , dit la tante Eudoxie en

terminant son récit, d'où me vient cet éventail; vous ne serez pas étonnée maintenant de me voir ne pas me décider facilement à m'en séparer, t

C'est tout ce qu'Angélique sut jamais de l'histoire de l'éventail de la tante Eudoxie. Mais pendant tout le reste de sa vie elle fut forcée de faire semblant.de comprendre toutes les allusions qu'il plut à sa tante de faire à celte histoire, telles que : < Angélique , cela doit te rappeler M. de***. — Angélique, c'est absolument comme l'histoire de l'éventail. — Angélique, c'est aussi embarrassant que le jour où ma mère surprit M. de '*', tu sais, etc., etc., etc. »

Pour ce qui est des confidences que fit Théodorine pendant que la tante Eudoxie racontait à sa nièce absente l'histoire de son éventail, nous ne pensons devoir vous les communiquer qu'un peu plus tard.

Dès le matin, Angélique fit savoir à M. d'Hervilly qu'elle désirait lui parler ; il ne tarda pas à se rendre à ses ordres.

i Monsieur, dit-elle, je me suis décidée ; je

ne vous aime pas, vous le savez ; j'en aime un autre, vous ne l'ignorez pas. Vous voulez m'épouser, c'esi à vous à savoir si c'est prudent. Vous mettez cette union pour prix de la liberté et de la vie de l'homme que j'aime ; ce qui me décide à lui sacrifier mon bonheur, c'est que j'espère bien lui sacrifier aussi le vôtre. Je ne vous cacherai pas que vous ne me paraissez pas avoir le sens commun ; si je ne vous épouse pas, que vous fait que M. de Horrberg soit vivant et libre? Si je vous épouse, ne craignez-vous pas que sa vie et sa liberté ne soient pour vous une cause sans cesse renaissante d'anxiétés et de soupçons? Mais c'est vous qui l'aurez décidé ainsi ; c'est bien, je ne ferai pas la moindre objection. Je serai voire femme ; mais pour que je sois voire femme, il faut que vous soyez mon mari. Si je suis à vous, vous serez à moi ; nous réglerons tous nos comptes quand il en sera temps.

— Mademoiselle, dit Ociave un peu embarrassé, daignez excuser ma surprise ; je ne m'attendais pas à un pareil bonheur, car le bonheur que m'annonce votre décision est tout ce que j'en

veux croire ; j'ai confiance en vous, mademoiselle, l'homme que vous aurez accepté pour votre époux peut confier sans crainte son honneur au vôtre.

— Gardez celle confiance, monsieur, et efforcez-vous d'arranger la difficulté que voici : que je vous promette de vous épouser lorsque M. de Horrberg sera libre, ou que vous me promettiez de lui rendre la liberté aussitôt que je serai voire femme, c'est absolument la même situation, c'est-à-dire qu'il faut que l'un de nous deux se confie aveuglément à la bonne foi de l'autre. Je vous déclare, sans hésiter, que je n'ai aucune confiance en vous, et que, à votre place, je n'en aurais aucune en moi. La violence que vous avez employée contre moi justifie d'avance toutes les ruses que je pourrais employer pour la déjouer. Cette même violence doit vous montrer à mes yeux capable de louies les trahisons. Que feronsnous?

— Mademoiselle, je me fierai à vous, et l'instant que vous fixerez pour notre union sera

celai où le souterrain et le château seront ouverts

à M. de Horrberg. Vous ne prononcerez le serment qui doit assurer mon bonheur qu'après que je vous aurai donné la preuve que M. Henri de Horrberg est libre et hors du château. Charmante Angélique, ne mettez pas un terme trop éloigné aux tortures que vos hésitations me font souffrir.

— Oh ! mon Dieu ! monsieur, ce sera pour quand vous voudrez. Autant je considère comme un acte sérieux et solennel un mariage avec Thomme que Ton a librement choisi, autant je traite légèrement une union comme la nôtre. Mais qu'avez-vous, M. d'Hervilly? vous paraissez interdit et embarrassé!

— Moi, mademoiselle? Au contraire... c'est la joie... c'est la surprise... c'est le ravissement... Je m'attendais si peu... j'étais si loin d'espérer...

— Si vous le voulez, monsieur, nous nous marierons après-demain.

— Ah ! mademoiselle , j'étais loin d'espérer une si grande et surtout une si prompte félicité. Permettez- moi d'aller tout préparer pour la cérémonie.

— Encore un instant, monsieur, j'ai une

demande à vous faire : il faut que je revoie encore une fois M. de Horrberg.

— Mademoiselle...

— Que je le voie aujourd'hui même dans son cachot. J'y ai rencontré un ermite. Vous ne m'aviez pas dit qu'il y avait des ermites dans ce pavs-ci. Je désire que ce soit cet ermite qui nous marie.

— Vos désirs sont des lois pour moi , mademoiselle. >

Octave se relire et va rejoindre Henri, qui déjeune avec M. de Riossain.

«Allons, allons, Henri, au cachot, mon brave homme! El vous, bon ermite, préparez vos airs les plus vénérables. En voici bien d'une autre! M"e Angélique veul m'épouser absolument , et tout de suite. J'ai beaucoup de peine à la faire attendre jusqu'à demain.

— Comment ! que veux-tu dire ?

— Rien autre que ce que je dis. Elle exige de plus que ce soit le respectable ermite ici présent qui nous donne la bénédiction nuptiale. Elle va aller faire ses adieux à de Horrber" dans son

cachot. Elle m'a , du reste , tenu des discours étranges auxquels j'étais si peu préparé que je ne savais quoi répondre. »

Henri et M. de Riessain font mille questions à d'Hervilly pour comprendre ce qui a pu amener ce brusque revirement dans les idées de Mlle Angélique. D'Hervilly n'en sait pas davantage. De Horrberg se brûle en buvant son café trop chaud pour aller reprendre ses fers.

Pendant ce temps-là , la tante Eudoxie, non moins étonnée, veut savoir de sa nièce où elle a pris toutes les choses qu'elle a débitées à Octave.

c Ce pauvre M. d'Hervilly, malgré ses torts à notre égard , me faisait vraiment peine , tant il était confus et embarrassé. C'était comme ce jour où je disais à M. de***, tu sais, ces choses que je l'ai racontées. Mais je dois te dire que je n'approuve nullement tes principes à l'égard du mariage.

— Ni moi non plus , ma lante.

— Mais alors...

— Je sais ce que vous allez nie dire , ma

lante ; mais , de grâce , épargnez-moi, épargnezvous des questions auxquelles je ne pourrais répondre , du moins quanta présent. »

Théodorine vient annoncer qu'Angélique peut faire à M. deHorrberg la dernière visite qu'elle a demandée.

Toutes trois descendent au souterrain, où elles retrouvent Henri de Horrberg dans la même situation que lors de leur première visite.

* Eh quoi! charmante Angélique, s'écriet-il , à quoi dois-je ce bonheur inespéré de vous revoir dans mon cachot ?

— Monsieur, dit Angélique , j'ai fait des réflexions : la raison est venue faire évanouir l'ivresse que vos paroles avaient causée à mon cerveau : j'ai changé d'idée , je ne veux pas vous consulter davantage sur un sujet où l'orgueil fixe d'avance votre réponse ; vous vivrez , Henri ; j'ai voulu vous dire adieu parce que , à compter de ce jour, nous serons complètement étrangers l'un à l'autre. De nouveaux et d'impérieux devoirs vont nous séparer pour tout le temps que nous avons à passer sur celle terre.

— Eh quoi! mademoiselle...

— Ne m'interrompez pas , ma résolution est immuable ; demain, à minuit , j'épouse M. Octave d'Hervilly. Une heure auparavant , je vous aurai vu sortir libre du château.

— Angélique ! Angélique ! s'écria de Horrberg, pensez-vous que. . . Eh bien, oui ! . . . mais ce fatal sacrifice ne s'accomplira pas ! Je me laisserai mettre dehors du château , mais on m'y reverra quand il en sera temps!

— Adieu, Henri, dit Angélique.

— Je ne vous dis pas adieu, chère Angélique, parce que ma mort seule nous séparera. »

Angélique lui tendit sa main qu'il couvrit de baisers. Puis elle quitta le souterrain avec Théodorine et la tante Eudoxie.

Octave et Henri couchaient dans deux chambres voisines; les deux jeunes gens reconduisirent le père d'Angélique après avoir prolongé la soirée dans la salle à manger, où on avait arrange tous les événements du lendemain, et gagnèrent le corridor où étaient leurs chambres. Ils échangèrent encore quelques paroles cl se couchèrent.

Au bout de quelques instants, Ociave frappa à la cloison et dit :

« Henri , dormez-vous ?

— Certes non , je ne dors pas , et je défierais bien n'importe qui de dormir à ma place !

— Comment ! est-ce qu'il vous arrive quelque chose aussi , à vous ?

— Je ne sais ce qu'il y a dans ce maudit lit , mais depuis que je m'y suis couché , je suis en proie à d'horribles démangeaisons.

— El moi , répondit Henri , toujours à travers la cloison , j'ai trouvé dans le mien deux lapins.

— Comment ! deux lapins?...

— Oui , et je vous avoue que j'ai eu une terrible peur quand je les ai sentis !

— Pour moi , je vais me lever; il n'y a pas moyen d'y tenir.

— Vous pensez bien que je ne suis pas resté dans mon lit avec de pareils compagnons. Qui diable a pu faire cette médiocre plaisanterie !

— Mettez-vous à votre fenêtre , Ociave , je

vais en faire autant et nous parlerons sans avoir besoin de crier ainsi. »

Henri se dirigea vers sa fenêtre, couvert d'une robe de 'chambre , mais chacun de ses pas produisait une explosion. Sa chambre était toute parsemée de boulettes fulminantes. Arrivé à la fenêtre, il fit part à Octave de ce qui lui arrivait encore. Octave en fut d'autant moins étonné qu'il avait traversé un pareil feu d'ariifice pour arriver également à sa fenêtre.

i Qu'allons-nous faire? Si le domestique n'avait pas emporté mes habits, j'irais faire un tour de jardin.

— Moi de même , mais je suis condamné à la même nudité jusqu'à demain matin.

— Mais n'avez-vous de soupçon sur personne?

— Il faut sonner, on viendra refaire nos lits, t

Les deux amis essayent de sonner, mais les cordons des sonnettes sont coupés.

« Je vais m'envelopper dans ma robe de chambre el me coucher sur mon lit.

Je vais également essayer de nf endormir. Qu'avez-vons fait des lapins ?

Je les ai lâchés dans le corridor.

Bonsoir.

Bonsoir. »

Le matin de bonne heure , le domestique chargé de prendre soin des deux jeunes gens rapporta leurs habits dans leurs chambres. Tous deux se lèvent, et la conversation s'engage de nouveau à travers la cloison.

< Dites donc, Henri , il m'arrive une chose bien singulière, je ne peux boutonner ni mon gilet ni ma redingote.

— Est-ce que vous avez enflé pendant la nuit?

— Ce n'est pas possible. Mais c'est qu'il s'en

faut de plus de six pouces que les boutons n'atteignent les boutonnières. Dites donc... vous ne me répondez pas, Henri ? »

Et Octave frappe à coups redoublés sur la cloison.

t Mais morbleu! Octave, vous allez enfoncer la cloison î

— Pourquoi ne me répondez-vous pas ?

— Je ne vous réponds pas, parce que je suis abruti d'étonnement : mon pantalon , que j'ai quitté bier au soir...

— Eh bien?...

— Eh bien ! il ne me descend plus qu'à moitié de la jambe... Nous sommes ensorcelés.

— C'est bien l'habit et le gilet que j'avais hier.

— Et moi, c'est bien mon pantalon, mais je ne puis le mettre.

— Pas plus que moi mon habit.

— Il faut appeler pour qu'on nous en donne d'autres. Vous êtes plus vêtu que moi, vous pouvez aller jusqu'au bout du corridor, i

Octave appelle; le domestique vient; il <'st

aussi étonné qu'eux des changements surven us dans leurs habits, et sa surprise ne paraît pas jouée ; il va chercher un habit et un gilet pour Octave et un pantalon pour Henri dans la garderobe de M. de Hiessain ; puis il les laisse s'habiller. Les vêtements de M. de Riessain ne leur vont guère bien, mais il leur est impossible de mettre leurs bottes : le domestique, rappelé, croit, cette fois, pouvoir donner la moitié d'une explication ; il reconnaît les bottes qu'on leur a données, elles appartiennent à M. de Riessain, qui a le pied singulièrement petit. C'est une erreur facile à réparer. Il s'en va et revient après un quart d'heure. « 11 faut que le diable ait emporté les bottes de ces messieurs, on ne les trouve nulle part dans la maison. > Henri et Octave descendent en pantoufles déjeuner avec U. de Riessain ; on se perd en conjectures ; puis on se décide à attendre du hasard et du temps l'explication des choses bizarres qui se sont passées dans la maison. On envoie un homme à cheval chercher à la ville de '" des habits pour M. de Horrberi; el

pour d'Hervilly.

Revenons un peu sur nos pas.

Tandis que la tante Eudoxie racontait à Angélique l'histoire de son éventail, Angélique était auprès de Théodorine.

Théodorine avait été touchée du chagrin réel qu'elle voyait prendre à sa jeune maîtresse , à cause de cette plaisanterie dont on l'avait faite la complice; déplus, elle avait été plus mécontente que je ne saurais dire en vovant les boucles d'oreilles d'Adrienne. Elle s'était sentie saisie de violents remords pour un crime aussi mal payé, et elle avait pris une résolution qui devait à la fois consoler Angélique et la venger de ce que le baron de Horrberg n'avait pas su faire une distinction convenable entre elle et la cuisinière Adrienne. Quand Angélique fut près d'elle, elle lui prit les mains et dit de la voix la plus piteuse qu'elle put trouver :

< Ah ! mademoiselle, j'ai eu bien des torts envers vous ; serez-vous assez bonne pour me les pardonner? »

Angélique demanda à savoir quels étaient ces torts, avant de répondre et de dire si elle les

pardonnait; mais lorsqu'elle vit Théodorine bien décidée à attendre son pardon pour faire sa confession, elle promit tout ce qu'on voulut.

Que Ton juge de son étonnemenl , lorsqu'elle apprit qu'elle n'avait pas quitté la maison de son père, autour de laquelle on avait tourné pendant plusieurs jours ; que c'était M. de Riessain lui-même qui conduisait les chevaux ; que le cachot de Henri de Horrberg n'était qu'une des caves de la maison ; que le souterrain par lequel elle avait essayé de prendre la fuite n'avait pas d'issue ; que le perfide Antonio, qu'elle avait vu tomber sous le poignard du baron de Horrberg, se portait si bien que, après avoir coupé sa barbe, et à la faveur de l'obscurité, c'était lui qui leur ouvrait la porte du prétendu cachot où gémissait Henri ; que le pain noir et la cruche d'eau étaient là pour la décoration ; que ces trois messieurs, réunis dans l'autre aile du château , faisaient chaque soir d'excellents repas.

D'abord, Angélique refusa de croire aux révélalions de sa femme de chambre ; puis elle repassa dans sa mémoire diverses circonstances qui vinrent

à l'appui. Elle fut indignée de la tromperie de Henri de Horrberg, et annonça d'abord qu'elle épouserait Octave.

« Mais , mademoiselle, M. d'Hervilly est dans le complot.

— C'est vrai.

— Et M. de Riessain aussi ; c'est même voire père qui mène tout ; j'ai entendu, plusieurs fois, M. de Horrberg le prier d'abréger la plaisanterie, mais M. de Riessain s'y oppose obstinément.

— Et moi, disait Angélique, moi qui, à dîner, n'ai mangé que du pain pour ne pas être mieux nourrie que lui !... »

Quand la colère d'Angélique se fut un peu exhalée, elle ne put s'empêcher de sourire en apprenant l'espièglerie de Théodorine, qui avait condamné M. de Horrberg et M. de Riessain à faire réellement leur dîner avec le pain noir et la cruche d'eau.

Angélique s'expliqua alors le singulier effet qu'avait produit sur elle la voix de son père, quoiqu'elle ne l'eût pas reconnue. Il lui semblait que cet ermite ne lui était pas étranger.

i Et , dit-elle , pourquoi ma lanie Eudovie était-elle, le jour de la fuite, habillée en hussard ?

— Ah ! mademoiselle , ceci était de mon invention.

— Comment! Théodorine , vous avez osé...

— Mademoiselle m'a promis de me pardonner...

— Mais ma tante...

— Elle avait été, la veille, si mauvaise pour moi !... Mais je n'ai pu vous voir, vous, mademoiselle , prendre plus longtemps toutes ces plaisanteries au sérieux ; je n'ai pu vous voir pleurer et rester dans le complot : maintenant vous savez tout, qu'allons-nous faire? Je déserte avec armes et bagages, je suis à vos ordres.

— Théodorine, dit tristement Angélique, je vais faire cesser celte ridicule comédie en laissant voir que j'ai cessé d'en être la dupe , et je congédierai à la fois M. d'Hervilly et M. de Horrberg.

— Ah ! mademoiselle , que dites-vous? M. de

Horrberg vous aime... Il a des lorts , certainement... Adrierme... je veux dire M. de Riessain... oui, M. de Riessain l'a forcé à agir ainsi... Ne renoncez pas à votre bonheur, mais faites-lui peur ; ayez l'air d'accepter sans répugnance la main de M. Octave ; moquons-nous d'eux à notre tour, cela sera très-amusant pour vous de les voir jouer leur comédie. »

Théodorine réussit à faire adopter à Angélique ce que précisément Angélique avait envie de faire. Elle aimait Henri , et cet amour plaidait éloquemment pour lui. C'est ce qui amena ses discours singuliers à Octave et sa visite dans le souterrain , qu'elle voulut revoir, disait-elle à Théodorine, pour s'amuser à ses propres dépens, et voir à quel point elle avait été dupe. Puis , elle réfléchit que tout cela ne lui présageait rien de bien malheureux ; que la comédie aurait nécessairement pour dénoûment son mariage avec M. de Horrberg , et au ressentiment qu'elle avait d'abord éprouvé succédèrent un grand contentement et une propension à la gaieté dont profita Tliéodorine pour la faire consentir à la persécution

qu'elle voulait exercer contre M. de Horrberg et contre Octave , ce qu'elle n'aurait osé faire sans la permission de sa maîtresse. La permission une fois obtenue, elle ne se fit pas faute de la dépasser dans les détails. Cependant , Angélique l'aida à rétrécir le gilet et l'habit d'Octave et à raccourcir le pantalon de Henri. L'échange des bottes et les pois fulminants furent approuvés par Angélique; mais elle n'apprit que le lendemain queThéodorine avait coupé du crin dans le lit du baron et mis des lapins dans celui de d'Hervilly.

Pour ceux-ci, ils racontèrent, en déjeunant, à M. de Riessain , comment ils avaient passé une fort mauvaise nuit. M. de Riessain soutint que c'était une plaisanterie d'Octave , qui ne feignait d'en avoir été victime que pour détourner les soupçons.

Faute de trouver une autre explication, Henri partagea l'avis de M. de Riessain , et Octave finit par croire que Henri et le père d'Angélique s'entendaient pour continuer ainsi la mystification qu'ils lui avaient laite de concert.

< C'est singulier, disait de temps en lemps

M. de Riessain , comme ce vin est mauvais !... J'aimerais autant boire du vinaigre. >

On en demanda d'aulre , mais il était encore plus acide que le premier. Une troisième bouteille était de l'eau rougie , une quatrième de l'eau pure.

i II se passe décidément quelque chose d'extraordinaire dans cette maison !

— Je crois , dit Henri, que nous avons imprudemment évoqué les génies qui président à l'arrangement saugrenu des choses de la vie ; nous nous sommes élourdimenl engagés dans le pays des romans , et nous subissons l'influence du climat. Heureusement que nous voici bientôt au dénoûment, et qu'il ne peut y avoir beaucoup d'événements dans les quelques pages qui nous restent à feuilleter ; pourvu seulement qu'Angélique me pardonne la part que je prends à tout ceci !

— Vous savez bien, Henri , dit M. de Riessain, que je joue le rôle de père barbare, et qu'il n'y a pas d'inconvénients a me charger de tous les forfaits; d'ailleurs, quand nous avouerons

les choses, tout sera réparé. La journée d'aujourd'hui se passera dans le plus grand calme. Demain , Henri sera délivré. Tout se préparera dans la petite maison du bois où demeure le garde pour la cérémonie de l'union d'Angélique avec Octave ; mais juste au moment fatal, Henri assiégera le château , brisera les portes , franchira le pont-levis ; un grand combat au sabre et à la hache aura lieu entre lui et V odieux d'Hervilly ; d'Hervilly succombera comme le doit le tyran vers la fin du quatrième volume. Henri de Horrberg enlèvera Angélique hors de ce château maudit. Alors on mettra le feu à la maison du garde , qui est vieille et ne tient plus guère sur ses pieds, ce qui, au milieu de la nuit, figurera parfaitement l'incendie du château , repaire de d'Hervilly ; on voyagera le reste de la nuit ; puis , comme il faudra encore des mesures de prudence, on se cachera tout le jour et l'on se remettra en route la nuit. Pendant trois jours et trois nuits que durera ce voyage de deux lieues autour du bois, nous aurons le temps de remettre tout ici en ordre , d'enlever les barreaux de bois

peints en fer des fenêtres, de changer les tentures des appartements et la couleur extérieure du château ; en un mot, de changer le repaire en maison honnête , où Henri remettra la belle aux bras d'un père alarmé , qui ne pourra , en bonne conscience , refuser la main de sa fille à celui qui l'aura méritée par tant de «'constance et de dévouement. Nous recevrons, pour plus de sûreté, ces dames dans l'aile qu'elles ne connaissent pas; alors on procédera pour tout de bon au mariage, mais celle fois avec le constant et valeureux chevalier de Horrberg , et ce n'est que quelques jours plus lard que nous raconterons à notre belle captive les trahisons par lesquelles nous l'avons conduiteà être heureuse; nous implorerons notre pardon et nous attendrons des remerciments convenables. Seulement alors nous ferons reparaître le farouche d'/Iervilly et le perfide Antonio , qui rentrera dans ses fonctions de jardinier et abandonnera la carrière du crime pour planter ses dahlias , ce qui devrait déjà être fait depuis une semaine.

— Figurez-vous, M. de Riessain, dit Octave,

que de Horrberg n'ose pas revêtir une cotte de. mailles magnifique que j'ai fait venir pour Tassaut et la prise du château.

— Laisse-moi donc tranquille avec ta cotte de mailles ! ce serait tout trahir.

— Nullement, Henri ; Octave a raison; la tante Eudoxie a tellement, sous ce rapport, troublé les idées d'Angélique , qu'elle serait au contraire étonnée de vous voir habillé autrement pour le combat. Votre fameux combat au sabre dans le souterrain , qui était , à coup sûr, plus imprudent, n'a , j'en suis sûr, pas excité le plus léger soupçon. Je demande positivement la cotte de mailles.

— Et vous voulez brûler la petite maison du bois?

— Ce sera un magnifique tableau final. Il y a trois mois qu'elle devrait être abattue. Antonio aura soin de remplir de fagots et de copeaux l'étage inférieur, et une mèche, à laquelle on mettra le feu de dehors, ne tardera pas à livrer la maison aux flammes.

— Mais, mon cher M. de Riessain, est-ce que je prendrai le château d'assaut tout seul?

— 11 n'y aurait pas grand inconvénient ; la tante Eudoxie vous dira tant que vous voudrez qu'il y a mille exemples qu'un seul chevalier ail fait capituler une garnison et ait emporté de force une forteresse où était détenu V objet de sa flamme. D'ailleurs, vos soldats peuvent être encore aux murailles, et vous vous serez précipité pour arrêter ce fatal hyménée. Je compte beaucoup sur l'effet des torches. En a-t-on apporté?

— 11 y en avait deux ici, il n'y en a plus qu'une.

— Les rais ne peuvent avoir mangé l'autre, on la retrouvera. D'ailleurs, une suffit pour l'arrivée de Henri. »

Pendant ce temps, la tante Eudoxie accable Angélique de questions, mais Angélique se fait un plaisir de jeter le trouble dans l'esprit de sa tante. Au milieu de l'indignation qu'elle éprouve contre les auteurs de la comédie dans laquelle on lui a fait jouer un rôle ridicule, elle ne peut se dissimuler à elle-même que sa crédulité a beaucoup contribué au succès de la pièce, et il se fait dans sa tête une réaction contre les idées

que sa tante y a fait germer. A chaque instant et sous divers prétextes elle a des conférences secrètes avec Tliéodorine.

< Mais, ma nièce, dit Eudoxie, est-ce donc sans une profonde douleur que vous donnez votre main à d'Hervilly ?

— Ma tante, ne faut-il pas que j'agisse ainsi pour rendre la liberté et peut-être sauver la vie à Henri de Horrberg? El d'ailleurs, croyez -vous que le ciel laissera cet horrible hyménée s'accomplir? Est-ce que Henri, libre, ne trouvera pas moyen de me sauver? Avez-vous jamais vu un pareil sacrifice ne pas être récompensé dans tout ce que vous m'avez raconté vous-même? Jamais le dévouement de l'héroïne a-l-il été pris au mot par le destin ? Non, ma tante, je suis sans aucune inquiétude ; quelque péripétie se prépare pour le dénoûmeni.

— Mais, ma nièce, c'est qu'il est déjà bien tard... et...

— Eh quoi! ma tante, s'écrie Angélique, voudriez-voos que ce fût avant le dernier moment que Henri vînt m'arracher à mon ravisseur ?

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Où serait alors l'intérêt? Puisqu'il doit y avoir un roman dans ma vie, je ne veux pas en passer une page pour courir au dénoûment comme font certains lecteurs. Je l'attends tranquillement, et ce que je crains seulement, c'est qu'il n'arrive pas d'une manière assez inattendue.

— Ma chère nièce, ma pauvre Angélique , je ne veux pas détruire ta confiance et je regrette de ne pas la partager tout à fait; cependant... comme tu le dis, c'est souvent au moment où tout semble perdu, où il paraît n'y avoir plus d'espoir à conserver que tout change subitement, que le crime est terrassé et que la vertu et le dévouemont reçoivent enfin leur légitime récompense.

— N'ayez aucune inquiétude, ma chère tante, je sais comment tout cela finira ; mais il y a d'autres personnes qui croient connaître également le dénoûment et qui se sont trompées ! Mais comme j'ai décidé formellement qu'il n'y aurait pas d'autres romans dans ma vie, je veux que celui-ci suive tout doucement son cours. »

Le soir arrive ; Théodonne a hien recommandé à Angélique de venir la trouver, vers minuit ;

mais comme Angélique va pour sortir de la chambre, Eudoxie se réveille et demande à sa nièce où elle va. Angélique balbutie d'abord, et cependant explique tant bien que mal à sa tante comment elle va avec Théodorine mettre la dernière main à la robe qu'elle compte porter le lendemain. Une tante un peu moins endormie n'eût pas accepté une pareille raison, mais Angélique parlait encore que sa tante était déjà retombée dans un sommeil profond.

Minuit venait de sonner, lorsque Henri fut réveillé par plusieurs coups sur les vitres de sa fenêtre ; il ouvrit les yeux, et à la clarté de sa veilleuse, il aperçut une grande ligure blanche qui s'agitait derrière sa fenêtre.. A l'aspect du fantôme, un frisson parcourut tout son corps, et ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Cependant il se leva sur son séant, et rappelant ses sens et se réveillant tout à l'ait , il vil distinctement la grande ligure blanche devant sa fenêtre. Il sauta hors de son lit et ouvrit précipitamment la fenêtre. Le fantôme n'y était plus ; il le revit à quelques pas sous les arbres. Il fut sur le point

d'appeler Octave, mais il se rappela qu'il avait quelque raison de lui attribuer les mystifications de la nuit précédente, et que ce serait lui faire trop beau jeu que de le rendre témoin et confident du succès de cette nouvelle facétie. Il prit le parti de descendre sans bruit au jardin , de s'assurer si ses sens ne le trompaient pas, ou, si on avait prétendu se jouer de lui, défaire une peur convenable à la personne qui avait assez bien joué son rôle pour l'effrayer dans le premier moment de son réveil. Arrivé au jardin, il aperçut un spectre qui semblait attendre son arrivée pour s'enfoncer dans l'épaisseur des arbres. Henri se mit bravement à sa poursuite ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que le fantôme se rendait parfois invisible, car lorsqu'il se croyait près de l'atteindre, il le perdait de vue tout à coup, et ensuite au frôlement du feuillage il se retournait et le revoyait derrière lui dans l'endroit même où il avait passé. La nuit, le silence, l'impression des bois, ces disparitions qu'il ne pouvait s'expliquer, finirent par persuader à de Horrberg que tout cela n'était pas aussi naturel

et aussi plaisant qu'il L'avait imaginé d'abord, et il se mit à poursuivre le fantôme avec une nouvelle ardeur. Encore une fois il le perdit de vue, mais il entendit marcher dans un sentier voisin de celui qu'il suivait. Il s'arrêta et prêta l'oreille, gêné par le bruit des battements de son cœur. Les pas se firent entendre plus distinctement, et il vit une forme humaine, mais cette fois sans linceul. Il se précipita sur cette apparition , mais...

La forme humaine, aperçue par Henri île Horrberg, arriva au point où se réunissaient les deux sentiers. Henri se précipita sur le fantôme ; mais le fantôme, au lieu de s'enfuir, se précipita de son côté sur Henri, et tous deux s'empoignèrent vigoureusement, se colletèrent et roulèrent sur riicrbe, enlacés comme deux serpents.

Nous avons laissé Henri de Horrberg se roulant dans un sentier du bois avec le fantôme, qui s'était au moins autant précipité sur lui, que lui, de Horrberg, sur le fantôme. Après une lutte de quelques secondes, Henri eut l'avantage, et mettant les deux genoux sur l'estomac de son adversaire, le contraignit à une complète immobilité.

< Tenez-vous tranquille, s'écria-t-il alors, ou je vous jure par le ciel que je vous étouffe !

— Puisque c'est vous, Henri, dit le fantôme

vaincu d'une voix haletante , ne m'étouffez pas tout à fait.

— Oh ! c'est vous, Octave! > dit Henri. Et le débarrassant du poids de ses genoux, il l'aida à se relever en se relevant lui-même.

< Ah ! mon gaillard , dit Henri , je m'étais douté que c'était vous. Mais qu'avez-vous fait de voire linceul?

— Comment! de mon linceul? répondit Octave ; mais je demanderai plutôt des nouvelles du vôtre.

— Allons donc! vous vous moquez.

— Je ne me moque pas ; c'est au contraire vous qui mettez une extrême obstination dans la plaisanterie.

— Vous courez bien du reste.

— Mais assez bien , puisque j'ai fini par vous attraper.

— M'atlraper ! dites donc que c'est moi qui vous ai atteint.

— Mais pas du tout.

— Ah ça ! comment avez-vous l'ait pour grimper jusqu'à ma fenêtre?

— Voyons , Henri , nous ne nous entendons pas. C'est de mon lit que je vous ai aperçu gambader avec un drap blanc sur la lête et que je me suis mis à voire poursuite ; je me doutais si bien que vous étiez pour quelque chose dans l'apparition, que je ne vous ai pas voulu appeler , pensant d'abord (pie vous n'étiez pas dans votre chambre ou que du moins cela vous réjouirait trop de me voir prendre votre fantasmagorie au sérieux.

— Mais ce que vous me racontez là, c'est précisément ce que j'ai éprouvé : j'ai vu le spectre à mes vitres, je n'ai pas voulu vous appeler, précisément pour la même raison qui vous a empècbé de cogner à la cloison, et je me suis mis... Mais tenez... voici qui nous mettra d'accord... ce n'était ni vous ni moi. i>

En effet, à travers les arbres on revoyait alors le fantôme avec son linceul , mais i\ tenait à la main une torche allumée.

t Voici parbleu ! notre apparition ! Eh bien ! Henri, si vous m'en croyez, nous allons en avoir le cœur net; il y a depuis quelques jours quel-

.qu'un qui se moque de nous dans cette maison. Cela même peut cacher des desseins dangereux. Ne perdez pas le fantôme de vue, je vous rejoins dans un instant. >

Octave courut alors vers la maison aussi fort qu'il put courir , tandis que de Horrberg , sans penser à l'attendre et sans comprendre son intention, se remit à la poursuite du spectre, qui fuyait devant lui par les sentiers tortueux du bois. Il vint un moment où Henri était près de l'atteindre ; le fantôme eut quelque crainte, car il jeta au loin sa torche, qui ne tarda pas à s'éteindre. La lune commençait à se lever , mais quand la lune se lève aussi tard, c'est qu'elle est déjà en décroissance et qu'elle ne montre plus que la moitié de son disque; aussi ne jetait-elle qu'une faible lueur, de temps en temps interceptée par des nuages blancs qui couraient dans la région moyenne de l'air ; et Henri ne perdait guère de vue le linceul blanc que pour le revoir L'instant d'après. Tout en courant ainsi, le fantôme finit par atteindre la maison du garde qui devait être le théâtre de la scène du lendemain. Là, le

fantôme s'arrêta et dit d'une voix lamentable .

« Arrête!... si lu fais un pas, je disparais. >

Henri , essoufflé , haletant , et d'ailleurs espérant obtenir de bonne grâce une explication qu'il n'espérait plus se faire donner de force, depuis qu'il avait pu se convaincre que le fantôme courait mieux que lui, Henri s'écria :

t Que signifie celte mascarade? Quel est votre but et que prétendez-vous faire? Si c'est une plaisanterie, elle est trop longue et pourra finir pour vous plus mal que, sans doute, vous ne l'avez supposé en la commençant. »

On ne répondit pas. Le fantôme resta debout, immobile devant Henri.

« Si Octave était là, pensait Henri, il nous serait facile de le prendre. Si j'avance, il reprendra la fuite, et décidément il court mieux que moi. »

A ce moment, Octave se fil entendre dans les broussailles ; il arrivait par un autre côté et s'arrêta sur la lisière du bois, à peu près à la même distance que Henri. La maison du garde était plantée dans une clairière.

i Mon pauvre fantôme , sVcria-i-il , la farce

est jouée. Il faut se démasquer ; je crois que lu cours mieux que nous, mais voici qui court mieux que loi. »

Et en prononçant ces paroles, il arma un fusil de chasse qu'il était allé chercher dans la maison, et il tint le fantôme en joue.

« Au nom du ciel, Octave, ne tire pas! s'écria Henri.

— Pas encore, dit Octave, je ne veux pas surprendre le spectre ou la larve qui nous a si bien joués ce soir; mais écoute-moi bien , cher fantôme, si tu fais un pas pour l'enfuir, je te jure ma parole d'honneur que je le tire mes deux coups de fusil , si le premier ne suffit pas. pour ralentir la marche. »

Le fantôme resta immobile.

« ("est bien, continua Henri, je vois que lu es susceptible d'entendre mes bons conseils et d'en profiler, je vais donc l'en donner un autre... »

Pendant ce temps, Henri s'était approché d'Octave et lui disait à voix basse :

« J'espère que lu ne tireras |>;is...

— Je ne tirerai , dit haut Oclave, que si le fantôme le veut absolument ; s'il n'a voulu faire qu'une plaisanterie, il ne voudra pas la payer de sa vie; mais s'il n'obéit pas à l'ordre que je vais lui donner , c'est qu'il a conçu des desseins plus dangereux ; il faut que ce mystère s'éelaircisse. Fantôme, mon ami , écoute bien paroles : s'il ne s'agit dans ton fait que d'une plaisanterie ou peutêtre de quelque vol de légumes ou de fruits , je l'ordonne de venir à nous à l'instant et de te démasquer; mais si lu refuses de m'obéir, je te promets, sur ma part du ciel, que je verrai bien si tu es un corps en chair et en os comme nous, ou réellement une ombre et une apparition. Ainsi donc , viens à nous, et il ne te sera rien l'ait. »

Le fantôme restait immobile. Oclave désarma et arma derechef son fusil , et le bruit de la batterie ne le fit même pas tressaillir ; Oclave le coucha enjoué, il ne fil pas un mouvement. Celle impassibilité étonna les deux amis. En effet, l'auteur d'une plaisanterie n'eût pas encouru un pareil danger. Quelqu'un de plus mal intentionné

aurait essayé de fuir. L'immobilité que garda le fantôme leur causa une émotion singulière; ils avaient tous deux montré une suffisante incrédulité à l'égard des apparitions. Les personnes qui, à la lecture, se soucient peu de semblables choses, s'alarmeraient pour moins , si , la nuit, à la campagne , elles faisaient par hasard une rencontre pareille. Ce qui se passait sembla à Octave et à Henri dépasser un tant soit peu les limites, nonseulement de l'ordinaire, mais encore du naturel. Octave même se sentit si mal à son aise qu'il voulut à tout prix sortir de cette situation, et que d'une voix émue à la fois et par la colère et par une surprise mêlée d'appréhension , il s'écria :

« Tant pis pour vous, s'il vous arrive malheur ! C'est vous qui l'aurez voulu. Une fois, deux fois, trois fois, voulez-vous venir à nous? »

El avant que Henri, qui se précipita sur lui, pût l'arrêter, il appuya le doigt sur la détente du fusil et le coup partit. Le fantôme tomba , et en même temps un éclat de rire strident se fil entendre derrière eux et comme dans l'air. Ils res-

lèrenl tous deux stupéfaits et comme anéantis.

c Qu'avez-vous fait, Octave? dit Henri, le premier revenu à lui.

— Eli bien! tant pis! dit Octave; je l'ai averti. »

Puis ils marchèrent sur la place où le fantôme était tombé. La lune en ce moment sortit des nuages, et ils virent le linceul sur l'herbe. Henri se baissa pâle et frémissant d'horreur à l'idée qu'il allait ramasser un cadavre; mais quand il eut touché ce qui était à terre, il se releva brusquement; il voulut parler, mais ses dénis claquaient de terreur, la voix ne pouvait sortir de sa gorge, il se contenta d'étendre la main vers l'objet de sa terreur pour le montrer à Octave. Octave se baissa à son tour.

Le linceul était vide !

Un nouvel éclat de rire satanique se fit entendre dans les arbres, et tous deux restèrent quelques instants sans trouver une seule parole. Cependant , quand ils revinrent de leur profond étonnement , ils fouillèrent exactement la maison du garde-chasse; mais sans y trouver ni per-

sonne ni aucune irace qu'on y lût entré; la porte était fermée en dehors. Ils revinrent au linceul et le virent criblé de trous, toute la charge de plomb avait porté en plein.

« Écoutez, Henri, dit Octave, je ne suis pas superstitieux, je n'ai jusqu'ici jamais ajouté loi aux contes de revenants plus ou moins terribles qui ont pu m'êlre racontés, mais je vous avoue qu'il m'est impossible d'expliquer ce qui se passe en ce moment.

— Pour moi, reprit Henri , je n'ai jamais redouté les apparitions, sans cependant pour cela nier tout à fait qu'elles fussent possibles ; nous sommes dans la vie ordinaire entourés de miracles plus grands que ne léserait l'apparition d'un mort ; la création d'un être est un plus grand prodige que sa résurrection, l'habitude seule nous rend insensibles à la première. Je dirai comme vous, je ne vois dans les conditions humaines et ordinaires aucune explication des choses dont nous venons d'être les témoins. »

Us retournèrent encore le drap blanc dans tous les sens, ils allèrent jusqu'à frapper la terre du

pied pour voir s'il n'y avait pas quelque trappe cachée eu cet endroit , mais la terre y était dure et recouverte d'un gazon épais comme dans le reste de la clairière , et elle ne rendait, sous les pieds qui la frappaient, qu'un son sourd et mat. Ils prirent le parti de regagner la maison et leurs chambres ; mais le bruit de leurs pas , le mouvement d'un oiseau effrayé par leur passage, qui quittait la branche où il s'était endormi , les faisaient frissonner involontairement. Octave se sentit arrêté par son habit, et quoiqu'il s'aperçût bien vile que c'était par une ronce, son cœur, pendant quelque temps, continua à battre plus fort que de coutume. Arrivés au château , ils se retournèrent et plongèrent leurs regards dans le bois qu'ils venaient de quitter, puis ils se décidèrent à remonter se coucher , sans être bien sûrs de trouver le sommeil dans leur lit. Octave leva les yeux sur la maison, et, la bouche entr'ou verte , respirant à peine, incapable de prononcer une parole , il saisit Henri par le bras , le serrant au point de lui faire mal ; il lui montra de l'autre main, à sa fenêtre ouverte... dans sa

chambre... le fantôme!... encore velu de son blanc linceul !...

Le trouble de Henri ne fut pas moindre que celui de son compagnon. Octave arma le second coup de son fusil ; mais tout était disparu. Us se hâtèrent de remonter l'escalier, et ce n'est pas sans avoir le cœur un peu serré qu'ils ouvrirent la chambre de Henri , où celui-ci voulut absolument entrer le premier. Elle était vide !... mais la fenêtre était ouverte, et il se rappelait parfaitement l'avoir fermée avant de descendre au jardin. Ils restèrent quelque temps à s'entretenir de cette bizarre apparition, sans en pouvoir trouver une explication , même à moitié plausible. Ils n'avaient sommeil ni l'un ni l'autre. Octave proposa de faire du punch; à force de fureter dans la maison, ils finirent par trouver les ingrédients nécessaires. Le jour, qui vient de bonne heure en cette saison, les trouva fatigués et un peu pâles ; ils convinrent de ne parler à personne, pas même à M. de Riessain , de ce qu'ils avaient vu. S'ils étaient les jouets d'une plaisanterie, et plusieurs circonstances les empêchaient de donner celle

interprétation à leur aventure, ils se vengeraient en ne se plaignant pas et en ne parlant de rien. S'il y avait au contraire quelque chose de surnaturel, ce silence leur ferait éviter les moqueries des gens qui. entendant ce récit au soleil, se poseraient en braves et en incrédules, et qui peutêtre, s'ils avaient été à leur place, et à la clarté de la lune, se seraient bien donné de garde de pousser l'aventure aussi loin qu'eux , et se seraient contentés de se cacher la tête sous la couverture.

C'est ici que , après de mûres réflexions, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de l'éventail de la tante Eudoxie.

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