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Une histoire

Depuis plus d'une heure ^ M. Dufoug^erai était assis devant une des fenêtres de la salle à manger^ située au rez-dechaussée. Gomme la maison se trouvait placée sur une hauleur, de là on domi-

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nait la plaine, et la vue s'élentlait sans obstacle jusqu'à la route de Paris, qui apparaissait au loin comme un étroit sentier, serpentant le long des contours sinueux de la Seine. M. Dufougerai tenait à la main une longue- vue ; il s'en servait pour reconnaître quelle sorte de voiture soulevait de temps en temps, sur la route, des tourbillons de poussière , et à chaque fois il disait : « Cette diligence n'arrivera donc pas aujourd'hui ! »

Debout, derrière le grand fauteuil du vieillard, la vieille gouvernante, dame Gertrude, demeurait parfaitement droite et complètement immobile. Sa figure exprimait un profond déplaisir, et celui qu'elle éprouvait devait être en effet bien grand. Il y avait près de quarante ans que, souveraine maitresse dans la maison, elle n'obéissait à personne, pas

même à son vieux maître ; et elle se voyait au moment, par l'arrivée de la bru de M. Dafougerai^ de perdre celle autorité qui lui était si chère! M. Dufou- {^erai allait probablement donner toute «a confiance et tout pouvoir à la veuve de son fils unique ^ mort au champ d'honneur 5 Gerlrude ne serait plus dèslors qu'une vieille servante repoussée, dédaignée et en butte aux caprices d'une jeune femme et de deux jeunes enfaiis que le bon papa achèverait de gâter j bientôt Gertrude n'y pourrait plus tenir : il lui faudrait quitter cette maison où elle avait cru mourir^ et ainsi se trouverait récompensé son dévoûment à toute la famille !

Telles étaient les pensées qui occupaient dame Gertrude^ au moment où M. Dufougerai s'écria : « Celte fois ^ je ne me trompe pas^ voici la diligence!..,

à la fin!... Il faut que quelqu'accident

Tait retardée en route Et dire que la

goutte me cloue sur mon fauteuil !-.... Allez voir si Jacques est parti avec la carriole!

— - J'ai déjà eu l'honneur de répéter à Monsieur, au moins dix fois, répondit (ïertrude d'un ton plein d'aigreur^ que le cheval aura tout le temps de se morfondre au village, tant Monsieur a été pressé de faiie partir ce pauvre Jacques !

— Que le cheval et Jacques se morfondent , peu importe , répliqua vivement M. Dufougerai , pourvu que ma bru et mes petits-enfans ne soient pas obligés d'attendre ! »

Gertrude n'osa répliquer.

M. Dufougerai remit la longue-vue dans son ét-ii de peau de chagrin^ et vienieura un instant silencieux.

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h Gertrude^ dit-il lout-à-coup^ vous êles bien sûre que tout est en ordre làhaut?

- — J'ai obéi aux ordres de Monsieur^ eu arrang^eant l'appartement moi-même l »

Ces derniers mots furent prononcés avec une certaine emphase, comme pour faire comprendre à quel point dame Gertrude avait poussé la complaisance. « Mais, ajouta-t-elle^ je prendrai la liberté de faire observer une dernière fois à Monsieur, que madame sa belle-fille n'aurait pas été moins bien dans l'appartement jaune ^ qui est également en état^ et dont les lits sont même garnis j et du moins Monsieur n'aurait pas couru le risque d'être réveillé par le tapage des enfans, qu'il aura tout justement au-dessus de sa tête.

— Réveillé, quand je ne dors pas, ou du moins presque plus depuis je ne

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sais combien cranncesî s'écria M. Du- Ibiigerai. Ma pauvre Gertrude^ vous pensez beaucoup plus à vous qu'à moi en cette circonstance î C'est pour votre propre repos ^ et non pour le mien , que

vous craignez!

Gertrude. -— Il est certain. Monsieur, que nous pouvons dire adieu à notre tranquillité. Une jeune dame, probablement très active , une petite lilie de dix ans et un pelit garçon de six. ans , feront dans cette maison plus de bruit assurément que nous n'en faisons tous^ y compris le chien de garde , qui n'aboie plus ni jour ni nuit, attendu qu'il dort toujours , parce qu'il n'est pas jeune non plus.

M. DuFOUGERAi. — Ce bruit, ce mouvement autour de moi, me feront du bien ; aussi sais-je bien bon gré à ma belle«fîlle qui, dès les premiers mots que

je lui ai écrits à ce sujet, n'a pas hésité à quitter la ville où elle est née, sa famille, ses amis , pour venir me donner des soins bien doux à mon âge î.

Gertrude. — Comme si je ne soi- ^ gnais pas Monsieur mieux que personne ne peut le soigner! car enfin je connais toutes vos habitudes...

M. DuFOUGERAi. — Ma belle-fille vous secondera. J'ai pu juger de son cœur par ses lettres et par tout ce que m'en a dit mon pauvre fils!... îl est mort sans avoir reçu la nouvelle que lui-même avait un fils! comme il aurait aimé cet enfant! Je veux que mon petit Alfred soit élevé ici, sous mes yeux, jusqu'au moment où il doit entrer au collège...

Gertrude, allez-donc du côté du chemin vert, pour tâcher d'apercevoir la carriole.

Gertrudp. • — Il n'est pas Ijesoin d'y

courir sitôt, Monsieur î c'est à peine si la diligence est arrivée au village ; et il y en a ensuite pour une bonne demiheure avant que la carriole se trouve en Tue de la maison.

M. DuFOUGERAi. — Puisque vous n'y voulez pas aller, appelez Etienne, et qu'on me roule jusqu'au bout du jardin.

— J'y vais, Monsieur, j'y vais ! s'écria dame Gertrude avec humeur. Ne voulez-vous pas vous exposer, tout du long de la grande allée, à ce soleil de mars, qui pique et donne la fièvre!...

Mais auparavant, que je ferme cette fenêtre , car les matinées sont encore biea fraîches. »

Dame Gertrude, selon sa louable coutume de n'en faire qu'à sa tête, jugea qu'elle avait tout le temps de passer à la cuisine, pour voir si les préparatifs du déjeuner avançaient, puis de monter à

sa chambre et d'arranger la cage de ses serins, avant que de gagner la terlasse d'où Ton découvrait le chemin vert.

Ces diverses opérations lui prirent beaucoup de temps j elle ne s'en hâta point davantage pour traverser le jardin. Arrivée sur la terrasse , elle n'aperçut dans la plaine que quelques journaliers qui travaillaient aux champs.

« Je le savais bien, murmurait-elle entre ses dents ^ la carriole n'est pas près d'entrer dans le chemin vert. Je peux bien me reposer un peu ici. Monsieur prendra patience. »

Mais si Gertrude pensait que son maître dei^ait prendre patience^ elle s'en croyait dispensée pour elle-même. Incommodée à-la-fois par le vent et le soleil, elle quitta bientôt son poste d'observation et revint sur ses pas y en faisant un long circuit pour visiter les espaliers^

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dont quelques-uns étaient déjà en fleurs^ et insensiblement elle se trouva enfin eu vue de la maison^ mais il fallut quelle allât ^ avant que de rentrer^ donner un coup-d'œil à la basse -cour. Quel fut son étonnement à Taspect de la carriole déjà dételée!

« Jacques! Jacques!.. Par où donc ont-ils passé ! » disait en grommelant la vieille gouvernante, qui cette fois marchait plus vite que de coutume vers le vestibule. Au bruit des voix confuses qui | se faisaient entendre dans la salle à manger, elle comprit qu'elle arrivait trop tard pour voir la première Mn^e Dufougerai et ses enfans, et pour assister à leur f réception par son maître.

On était déjà à table; Jacques servait, et la joie brillait sur toutes les figures.

« D'où venez-vous donc, Gertrude?

demanda M. Diifougerai d'un ton sec.

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— Ma bonne Gertrade, il y a bien long^-temps que je yous connais! » s'écria Mi»e Dufongerai qui se leva et courut embrasser la vieille gouvernante.

« Voici mes enfans ^ les enfans de mon Alfred que vous avez élevé , que vous avez soigné avec une affection maternelle. Nous vous aimons tous^ Gcrtfude !

— Madame... en vérité... Madame...

je vous en prie ! » disait Gertrude, émue jusqu'aux larmes de cet accueil inattendu. « Je ne mérite pas... je n'ai pas mérité... tant d'honneur.,.

— Déjeûnons tranquillement ;, reprit M. Dufougerai^ nous causerons après.

Gertrude ^ veillez à ce qu'il y ait bon feu chez ma fille. Elle a passé deux nuits en voiture ^ et elle est venue seule avec ses enfans^ afin de ne point amener parmi nous de personnes étrangères. Failes dire

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à ma filleule Annetle que je veux lui parler dans une heure.

— A l'instant , Monsieur^ je vais Tenvoyer chercher, » répondit la vieille gouvernante, dont le visage était tout-àfait épanoui -, et elle quitta aussitôt la salle. « La gentille jeune dame î estelle polie! est-elle honnête! disait Ger- Irude enchantée. Moi qui croyais qu'elle prendrait avec moi des airs — Et les

enfàns î ce sont de vrais anges !

Mlle Eugénie est tout le portrait de son

père , et le petit Alfred aussi c'est

vrai que j'ai élevé M. Alfred ! . . . . Eh! hien, j'élèverai son fils et sa fille..... cela me rajeunira. . . Il me paraît qu' Annette sera la bonne des enfans c'est

délicat à Mme Dufougerai de n'avoir pas amené ici quelque grosse Flamande de son pays pour la servir.... Monsieur a raison,- un peu plus de monde dans

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la maison ne fera point de mal et nous égaiera. . . il n'est pas tonjoLirs amusant^ Monsieur ! . . . Sa belle-fille me remplacera de temps en temps auprès de lui. . . Oui, tout ira bien, pourvu que Madame ne se mêle de rien. Madame! cela me semblera drôle d'avoir à parler de Madame,.., clepuis tout-à-Theure trente ans, il n'y a ici d'autre dame que moi !.. enfin... si Madame est raisonnable...

cela s'arrangera. »

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