LES QUESTIONS
Tout s'arrangea j comme Ta vait espéré dame Gertrade^ parce que Mï"^ Dufouf^e.vaï était non-seulement une femme raisonnable et sensée^ mais aussi parce quelle avait beaucoup de bonté , une
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grande douceur et une âme aimante.
Aucun motif d'intérêt ne l'amenait auprès de son beau-përe. Elle possédait par elle-même assez de fortune pour suffire à ses désirs , fort modestes ; et si elle avait quitté la ville de Valenciennes, sa patrie^ pour venir se fixer auprès de M. Dufoup;erai, c'était uniquement par resTject, par amour pour la mémoire de son mari , et par aifection pour le bon vieillard.
Dès les premiers jours/ Mme Dufougerai voulut profiter de l'occasion qui s'offrit de s'expliquer avec son beau-père sur un sujet fort délicat^ celui du rang qu'elle tiendrait dans la maison.
« Nous sommes chez vous, mon bon pére^ lui dit-elle avec douceur et fermeté tout ensemble. Il y a ici un maître, c'est vous; moi et mes enfans, comme tout ce qui vous entoure^ nous vous sommes
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soumis. Gertrude^ par son dévoûment et sa fidélité y a mérité votre confiance ; depuis bien des années elle dirige seule votre maison; elle connaît vos goûls, Vos habitudes, que nous allons étudier pour tâcher de nous y conformer en tout. Que rien ne soit donc changé. Vous avez seulement de plus , dans la maison, une fille dévouée, et des petits-enfans qui apprendront bien facilement à vous aimer.
-*- Ma bonne Pauline, ma fille chérie, dit le vieillard attendri, que vous êtes différente de la plupart des femmes de votre âge ! Elles comptent ordinairement pour rien les habitudes de leurs vieux parens,et leur premier soin est de bouleverser Tordre établi dans la maison où leur présence à été désirée avec ardeur ! Ma chëre fille, je vous remercie. Mais songez bien que si Gertrude avait le mal-
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heiir de vous déplaire^ quelque soit mon attachement pour elle à cause de ses longes services, elle ne resterait pas une heure chez moi.
— Nous tâcherons de nous plaire mutuellement, répondit Mme Dufougerai en souriant. Ce ne sera point difficile^ car le même sentiment nous anime de la plus tendre affection pour vous, mon père. »
Ce que la jeune femme n'aurait jamais obtenu de la vieille gouvernante par des tons de maîtresse ^ elle l'obtint par sa condescendance et par l'entière liberté laissée à dame Gertrude de continuer à diriger la maison à son gré. Bientôt la vieille bonne se prit de passion pour la mère comme pour les enfans ^ tous étaient servis avec empressement, avec zèle, et si Mme Dufougerai l'avait voulu, elle eût été en réalité beaucoup plus maîtresse
leii désireuse de régner^ elle profilait du emps dont elle pouvait disposer, pour 'occuper de l'éducation de ses deux enans, et ceux-ci se trouvaient heureux ju-delà de toute expression depuis qu'ils lemeuraient chez leur hon papa.
Quelle différence entre cette jolie mai- :on moderne, commode, gaie, et d'où 'on avait une vue charmante, et la vieille liaison si noire, si sombre où tous deux îtaient nés! Quelle difïérence entre ce Deau et vaste jardin parfaitement culivé, ces bois, ces champs, ces prairies pi'on découvrait de la terrasse, et le letit jardin situé au pied des anciens •emparts de la ville de Valenciennes, ians lequel le soleil se montrait comme 1 pourrait se montrer à ceux qui habieraient le fond d'un puits !
Là ne se bornaient pas encore pour
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[Liait, et qui taisaient le sujet de ses ntretieus avec sa mère ou avec Gerlrude. tl. Dufougeiai était un de ces aimables ieillards qui se souviennent d'avoir été cunes, et qui se complaisent à la [;aîté lesenfans; aussi Eugénie disait-elle soucnt à Gcrlrude : « Ma bonne, tu ne essembles pas du tout à ma tante Maihc, pas plus que bon papa ne ressemble i mon oncle Jean-Claude. ^la grand'tante jrondait toujours, et toi tu ne grondes amaisj mon grand oncle était toujoui^i le mauvaise humeur j il ne voulait pas mtendre rire, ni le plus pelit bruit, et )on papa n'est jamais plus content que juand il nous voit sauter, rire, courir, nous amuser. Les vieux ne se ressemblent donc pas partout?
— Pas plus que les enfans ne se ressemblent enlr'eux, répondait Gertrude
enchantée d'être trouvée aimable. Voua pensez bien, mademoiselle Eugénie, que si vous et votre frëre vous étiez aussi mal élevés que des enfans de ma connaissance, Monsieur et moi nous aurions sujet de gronder vingt fois le jour, et vous diriez alors que les vieux sont partout des grognons,
Eugénie. — Mais, ma bonne, je t'assure que je n'étais pas plus mal élevée qu'à présent du temps de ma tante Marthe et de mon oncle Jean-Claude, et tous les deux nous grognaient à la journée, moi, maman ^ leurs bonnes et tout le monde.
Ils grondaient encore lorsqu' Alfred , qui était tout petit, là, un enfant au berceau, tu sais, criait pour avoir à téter, ou parce qu'il avait mal aux dents. Etait-ce juste cela?
Gertrude. — Mademoiselle Eugénie, il y a une chose qu'il faut vous • bien
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Illettré dans la lêle, c'est que les enfaiis mal élevés font les méchans vieillards, de toute façon.
Eugénie. — Tiens! tu me dis absolu^ ment ce que m'a dit bien des fois maman!
Gertrude. — Tout le monde vous le dira^ parce que ce qui est vrai, tout le monde le dit. Ainsi vous voyez bien, mademoiselle Eugénie^ qu'il faut tâcher d'être toujours aimable dès à présent, afîa de ne pas devenir ce qu'était votre tante Marthe dans sa vieillesse, c'est-à-dire grognon et maussade.
Eugénie. — Ma bonne, tu as été bien élevée, n'est-ce pas ? »
Une légère rougeur vint colorer, à cette question, les joues ridées de la vieille gouvernante, qui répondit : « Je p'ai pas reçu beaucoup d'éducation, mademoiselle Eugénie, parce que mon père li'était qu'un pauvre journalier : mais je
suis entrée toute jeune au service d'une dame de bonne famille ; ensuite je suis venue ici; et c'est alors que voire (3;rand'maman m'a fait instruire. De la sorte, j'ai pris de bonne heure des manières convenables, et je les ai gardées, dieu merci, comme vons voyez.
EuGÉisiE. — Ma bonne, est-ce que c'est dans le pays qu'il y a des demoiselles mal élevées de ta connaissance?
Gertrude. — Je ne dis pas que les demoiselles du Mou tiers, dont l'aînée a douze ans, c'est-à-dire deux ans de plus que vous,soientpositivement mal élevées; ni les demoiselles de Limeuil ; mais elles n'ont pas, comme vous, le respect qu'il faut avoir pour les vieilles gens; et c'est bien assez que d'être vieux, sans que de jeunes écervelées vous le fassent sentir à tout propos y surtout quand on aime la
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jeunesse^ quoiqu'on soit vieux^ et quand on a mille complaisances pour elle.
Eugénie. — Est-ce que bon papa connaît toutes ces demoiselles?
Gertkude. — Certainement qu'il les connaît, et probablement il vous conduira avec votre maman au Château de M. du Moutiers^ à la Maison-Grise de Mme de Limeuilj qui est veuve^ et chez M. Montbrun à la Ferme.
Eugénie. — Oh î quel plaisir! car enfin, ma bonne, ce serait bien triste, n'est-ce pas, si je devais vivre toute seule, sans avoir d'amies de mon âge ?
Gertrude. — Assurément î
Eugénie. — Ma bonne, dis-moi, je te prie, comment sont toutes ces demoiselles?
Gertrude. — Oh! je les connais de vue seulement. Vous pensez bien qu'elles ne daig;nent point prendre garde à une
vieille servante comme moi, et que je n'accompagne jamais Monsieur dans des maisons comme cela ! Au Château surtout, on a bien de l'orgueil î
Eugénie. — Et pourquoi cela, ma bonne?
Gertrude. — Dame! ils sont nobles, ils sont riches, ils ont des voitures, et ils vont passer tous les hivers à Paris.
Eugénie. — Ah ! . . . Mais nous somme$ riches aussi, et nous avons aussi une voiture ?
Gertrude. — Oui, une carriole ! est^ ce que c'est une voiture, cela? Vous verrez comme c'est beau, le Château!
IjCs belles dorures , les belles glaces dans les appartemens, et le parc avec une rivière sur laquelle il y a un bateau et un pont chinois, et une chaumière russe, et un kiosque, et un gazon anglais...
Eugénie. •— Tout cela sur la rivière?
Gertrude. — Eh! non ^ à l'entour^ à côté, partout où il faut.
Eugénie. —Ah! je comprends! Et chez Mme de Limeuil, ma bonne?
Gertrude. — A la Maison-Grise c'est tout aussi beau, mais dans son genre.
C'est élégant, c'est à la mode, et ces dames vont aussi passer l'hiver à Paris.
Eugénie. — Et bon papa , est-ce qu'il reste ici l'hiver ?
Gertrude. — L'hiver comme l'été.
Eugénie. — Cela me fera bien du chagrin de voir partir toutes mes amies, et de rester moi toute seule !
Gertrude. t— Oh î vous n'êtes pas «ncore l'amie de ces demoiselles î
Eugénie. — Je le deviendrai^ tu verras !
Gertrude. — C'est possible. 11 n y a que Mme Montbrun qui passe toute l'année dans sa maison. Cette maison est pres-
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que une ferme au-dehors et au-dedans,
Eugénie. — M^e Montbrun a-t-elle beaucoup de petites fdles?
Gertrude. — Elle en a deux ; une de douze ans^ une de sept ans^ et un petit garçon de cinq ans.
Eugénie. — Ah! tant mieux; ce sera l'ami d'Alfred. Ma bonne , pourquoi donc a-t-elle une ferme au lieu d'une maison?
Gertrude. — C'est qu'ils ne sont pas riches. Ils vivent sur leur petit bien^ et M. Montbrun fait valoir lui-même; c'est-? à-dire qu'il a des journaliers, des garçons de ferme et de charrue pour labourer les champs, pour faire les gros ouvrages enfin, et il surveille, et sa femme aussi. Ce sont des personnes bien honnêtes, que chacun aime et estime dans le pays, mais ils ne vont pas au Château ni à la Maison-Grise,
Eugénie. — Pourquoi donc pas. ma ])onnc?
Gertrude. — Vous verrez bien pourquoi quand vous y serez allée vous-même une ou deux fois. »
Une dernière question expira sur les lèvres d'Eu{];éuie , parce que sa mère l'appelait.
« Me voilà ^ maman! » s'écria-t-ellc, çt elle partit en courant.
ip,E CHATEAU.
Il y avait huit jours que M. Dufougerai était délivré de ses douleurs de goutte, lorsqu'il pria sa belle-fille de se prépai^er à faire avec lui, le lendemain, quelques visites de voisinage.
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« Nous avons ^ dit-il , des personnes aimables dans notre petit pays. En apprenant Farrivée de ma jeune famille , toutes m'ont fait promettre que je la leur présenterais j et je tiens d'autant plus à remplir ma promesse, que je suis très fier de ma fille Pauline et de mes petits^ enfans. Qu'on se fasse donc bien belles et bien beau pour demain. Nous commencerons par le Château; à tout $ei-^ gneuPj honneur! »
Eugénie était dans une telle joie et dans une telle impatience de se trouver au lendemain y qu'elle demanda à s'aller coucher en même temps qu'Alfred, afin de dormir vite et que la nuit passât plus promptement. Mais son agitation même chassa le sommeil. Elle ne s'endormit que vers les deux heures du malin , et au premier chant du coq elle était de*** bout.
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N'osant pas éveiller encore sa mërcj elle se mit à examiner^ Tune après Faulre^ celles de ses robes^ en fort petit nombre, qui lui paraissaient ordinairement jolies j mais ce jour-là elle les trouva laides. Et son cliapeau de grosse paille de Suisse... oh! comme elle aurait prié sa mërC; lors de leur passage à Paris ^ de lui en acheter un plus beau^ si elle avait pu prévoir qu'elle serait admise dans un châle au l
Quelques mots de regret sur le peu d'élégance de la toilette qu'elle pouvait faire, lorsque vint le moment de s'habiller^ mirent promptement Mm« Dufougerai au fait de ce qui donnait à Eugénie *m air moins gai que de coutume.
« Ma chère amie, lui dit-elle^ si nous habitions la ville, peut-être ne serionsnous pas reçues chez M. du Mou tiers ; mais à la campagne, et à cause du voi-
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sinage, on consent à voir des gens que partout ailleurs on dédaignerait; pourquoi donc ces gens-là se croiraient-ils obligés à des frais de toilette tout- à-fait extraordinaires et parfaitement inutiles?
Eugénie. ■ — Mais toi pourtant^ maman, tu te fais belle ^ bien belle!
Mme DuFOUGERAi . — Par rcspcct pour le désir de mon beau-père et pour le rang que mon mari tenait dans le monde, je dois être vêtue comme il convient à ce rang , mais sans rien diminuer pourtant de la simplicité, que je préfère au luxe. Toi, ma fille, te voilà mise comme il convient à une enfant de ton âge, proprement et fraîchement, cela suffit.
Eugénie. — Je voudrais bien n'être plus une enfant! Maman, quand je serai une grande demoiselle, j'aurai des robes de soie et des chapeaux d'étoffe, n'est-ce pas? y
3a ONE HISTOIRE.
Mme DuFouGERAi. — Comme je n'a^ vais encore rien porté de tout cela lorsque je me suis mariée^ je ne vois pas la nécessité que ma fille en porte... Allons, te voilà prête , descendons j c'est assez parler de toilette pour aujourd'hui.
Donne à ton frère sa casquette.
— Maman, s'écria le petit Alfred,, quand je serai grand, j'aurai un chapeau d'homme?
— Yois-tu ce que c'est que la contagion de l'exemple! dit Mme Dufougerai à sa fille. Voilà Alfred qui songe aussi à sa toilette! Mes enfans, pour toutes ces choses -là 5 vous resterez enfans le plus long-temps possible, et plus tard vous me remercierez de l'avoir ainsi voulu î »
Pendant le déjeuner, le bon papa donna quelques détails sur les deux familles qu'on allait voir dans la matinée^
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I il termina en disant : « Je doute fort^ ma cliëre Pauline, qu'au Château et à la Maison-Grise vous trouviez; beaucoup d'attraits pour vos enfans et pour vous ; mais il faudra faire cependant quelques visites, afin d'entretenir les relations de bon voisinage. Demain, nous irons à la Ferme, et nous verrons si nous serons d'accprd sur le compte des personnes que nous y trouverons. »
On partit : le temps était magnifique ; les champs, les prairies verdoyaient au loin; les haies d'aubépine, d'églantiers et de clématite commençaient à se couvrir d'une verdure foncée, tandis que les ormes chargés de touffes de fruits , les peupliers, les saules présentaient aux regards une verdure jaunâtre et encore rare.
Alfred, assis près de son bon papa dans la carriole, croyait mener, parce
qu'il posait ses petites mains sur le.s rênes, et parce qu'il excilait de la voix le vieux Fédor, auquel, chaque matin,, il allait porter un morceau de pain dans l'écurie. Eugénie aussi aurait voulu mener j mais elle avait tant de peur de salir ses gants et de chiffonner sa robe blanche , qu elle se tenait tranquille auprès de sa mëre , qui voyait avec peine ce goût précoce pour la parure et cette victoire de la vanité sur l'étourderie naturelle au jeune âge.
« Voilà le Château, je parie ! » s'écria Eugénie, en apercevant, à l'extrémilé du chemin que suivait la carriole , une longue avenue d'arbres encore dépouillés de tout feuillage, et au bout de l'avenue, une grille derrière laquelle se dessinait un grand bâtiment à deux étages.
(( Oui, c'est le Château ^ répondit le
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hon papa. Mais celui-ci ne date probablement pas d'une époque bien reculée, car il n'a ni tours^ ni tourelles, ni cliapelle, et toute la famille est obligée de se rendre comme nous, le dimanche, à l'humble église du village. Eugénie , aie soin de te tenir droite et de faire avec soin, en entrant dans le salon, ta plus belle révérence. »
Un sourire accompagna ces mots, et Eugénie devina que son bon papa était informé de ses prétentions à passer pour nnQ demoiselle comme il faut ^ ce qui la fît un peu rougir.
On mit pied à terre à la porte de la grillcj car les voitures seules, et non pas les carrioles, avaient le privilège d'entier dans la cour du Château; et l'on traversa cette vaste cour avec toute la dignité convenable. Ce fut avec la même dignité qu'on donna ses noms au laquais qui se
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tenait dans le vestibule; et avec une dignité encore plus grande^ on entra dans le salon, après qu'il eut annoncé à haute et intelligible voix : M. Dufougerai, Mme DufougeraijM. etMUeDufougerai.
Eugénie, au premier moment, ne vit et n'entendit rien. Elle était comme paralysée par la timidité excessive qui, toutà-coup, s'était emparée d'elle. Enfin elle se remit, et elle fut bien étonnée de trouver dans Mme duMoutiers la mëre, et dans Mme du Moutiers la jeune, des manières si parfaitement polies, que presque aussitôt elle se sentit à l'aise.
En ce moment M^es Elisabeth et Louise firent leur entrée dans le salon, sous la conduite de leur gouvernante, froide et sèche Anglaise, qui ne marchait et ne gesticulait qu'avec la raideur et la précision d'un automate bien monté.
Après les présentations d'usage, on
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étendit le cercle. Eugénie n'osait lever les yenx, car elle avait déjà rencontré plusieurs fois les regards des deux sœurs curieusement fixés sur elle.
« Mademoiselle Wilson, puisque Mme Dufougerai veut bien le permettre^ si vous conduisiez les enfans au parc ! w dit Mme du Moutiers la mère.
La gouvernante se levasses élèves se levèrent^ Eugénie se leva aussi sur un signe de sa mère, et prit la main d'Alfred cpii était déjà debout et prêt à partir^ et Ton traversa gravement le salon pour sortir par la porte du vestibule qui donnait sur le parc.
Tant que l'on fut en vue, on n'avança que d'un pas de procession; puis, toat-àcoup, Elisabeth et Louise, s'eraparant chacune d'une des mains d'Eugénie et d'Alfred, prirent leur élan en s'écriant ; « Courons! Mlle Wilson ne sait pas
as V^ HISTOIRE.
courir! » et bientôt on se trouva à une grande distance de la gouvernante. Ou ne s'arrêta qu'auprès du kiosque où l'on entra , et dont Elisabeth ferma soigneuse* ment la porte.
(( Que Mlle Wilson nous cherche maintenant, dit-elle; cela la promènera^ et pendant ce temps nous causerons. C'est qu'elle est bien ennuyeuse , M^^ Wilson !
— Oui , bien ennuyeuse ! » répéta Louise.
En peu d'instans une grande intimité s'établit, et les confidences commencèrent. Eugénie, tout étonnée^ apprit que ses nouvelles amies s'ennuyaient beaucoup dans leur magnifique demeure, et dans ce parc si beau^ qui offrait une promenade si agréable et si étendue ; qu'on n'allait chez personne, ce qui faisait que personne ne venait. Cependant on au-
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rait eu bien du plaisir à voir de temps en temps les demoiselles de Limeuii ; mais leurs parens étant des enrichis, des parvenus, M. du Moutiers consentait, par condescendance, à les recevoir, mais ne voulait pas que sa femme et ses filles allassent dans cette maison.
w Pour vous, ma chère Eugénie, ajouta Elisabeth, c'est bien différent.
Papa estime beaucoup M. Dufougerai dont la famille est tout-à-fait honorable. Aussi je pense bien que nous irons vous rendre votre visite, et alors vous reviendrez 5 vous passerez des journées entières ici, nous jouerons des tours à la g^ouvernante , et nous nous amuserons bien, n'cst-il pas vrai, Eu^^^énie?
— Je ne demande pas mieux,» répondit Eugénie qui se senlait extrêmement flattée d'appartenir à une famille tellement honorable que M. du Moutiers croirait
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devoir rendre la visite, tandis qu'il n'allait pas chez Mn^e de Limeuil.
On n'en aurait pas fini de sitôt avec les causeries a cœur ouvert^ si les sons d'une grosse cloche, fort affaiblis par la distance , n'étaient pas venus faire tressaillir les deux sœurs.
« C'est nous qu'on appelle ! dit Louise avec impatience. Allons, il faut partir et aller rejoindre l'ennuyeuse Mlle AVilson! Retournons par le même chemin, afin de la trouver, car nous serions grondées si l'on savait que nous nous sommes promenées sans elle.
— Se promener avec M^e Wilson , ajouta Elisabeth, est tout aussi agréable que de se promener avec une tortue. »
A l'imitation de Louise , Eugénie rit delà plaisanterie^ quoiqu'elle la trouvât en secret déplacée et de mauvais goût.
lyiUe Wiison voyant ses élèves lui
UNE Histoire. iji
échapper, s'était paisiblement assise sur un banc, et s'était mise à lire.
Elle ne dit pas un mot aux deux sœurs , se leva, et l'on reprit la marche en procession jusqu'au salon, oii l'on rentra avec la même gravité qu'au moment du départ. Les adieux furent solennels, tout autant que l'avait été la réception ; les dames duMoutiers invitèrent M^e Dufougerai à les venir voir, à leur envoyer ses enfans, et enfin l'on se sépara.
Quelques minutes après, la carriole roulait dans vme autre directioa.^