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L'IVRAIE ET LE BON GRAIN

M. Dufougerai avait retrouvé à Paris quelques-unes de ses bien vieilles connaissances, et Mme Dafougerai des amis de son mari et des parens éloignés. On s'était rapproché^ on se voyait avec plaisir; aussi; la seconde année se passa-t-elle

beaucoup plus agréablement pour le bon papa que la première. Eugénie et son l'rère s'accoutumaient, sous la protection de leur mère, à voir le monde, à vivre avec des étrangers. Timides tous les deux, mais non point empruntés, ils faisaient des observations qui leur rendaient de plus en plus chère cette vie domestique si peu appréciée, parce qu'il faut, pour la goûter, savoir l'embellir par ses talens, et trouver dans les éloges de parens respectés et chéris, plus de joie que dans ceux de quelques flatteurs et de beaucoup d'indifférens.

Le hasard avait rapproché Eugénie des demoiselles de Limeuil qui ajoutaient maintenant à tant de ridicules, dès longtemps acquis, celui de ne plus parler que de la Suisse et de l'Italie. A les entendre^ personne, avant elles^ n'avait vu, mais là ce qui s'appelle vu, ces deux pays.

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Aloïse^ poète ^ en avait décrit tons les sites et se proposait de publier incessamment la relation en vers de ses voya^^es; ZW^eEmma, artiste , reproduisait, sur tous les albums qu'on lui présentait, le même point de vue dessiné , disait-elle , df après nature , et Antonine contrefaisait à merveille les marchands de macaroni de la ville de Naples, le cbant des gondoliers de Venise et le cornet des montagnards Suisses. Mais on donnait si bien à dîner chez M^e deLimeuil, et elle réunissait dans ses bals tant de monde, que c'était à qui supporterait avec le plus de coura(5^e l'ennui des récits de la Suisse et de V Italie , pour se faire inviter à ces belles fêtes, où l'on trouvait, selon l'expression de la maîtresse de la maison , la ville et la cour.

La famille Dufougerai qui, seule, ne recherchait pas des invitations de toutes

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patts solîlcilées, en avait reçu plusieurs et les avait refusées. Les demoiselles de Limeuil occupaient beaucoup trop les cent voix de la Renommée pour que Mme Dufoufyeraipût consentir à conduire sa fille au milieu de personnes en si grand renom; et Eugénie, qui ne les estimait pas^ n'éprouvait nul regret de ce que M»'e de Limeuil appelait hautement l'extrême ^eVe/vVe de M^^e Dufougerai. La simplicité de sa toilette eut fait tache dans ces magnifiques salons remplis de femmes, de jeunes fdles si brillamment parées j et là, plus encore qu'ailleurs^ Eugénie se fïit trouvée déplacée. Elle avait pu s'apercevoir déjà, qu'ignorante comme elle l'était des modes, des nouvelles du jour, elle faisait une étrange figure dans la plupart des maisons où Mn»eDufougerai allait de temps en temps. Le monde ne plaît qu'autant qu'on y réussit^ et pour y

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réussir 11 aurait fallu s'intéressera tout ce qui absorbait les pensées^ et à ce qui formait le sujet des entretiens de la plupart des jeunes personnes qu'Eugénie connaissait^ et Eugénie avait d'autres penchans. Elle aimait la danse ^ mais comme on l'aime à quinze ans^ pour le plaisir de danser^ et abstraction faite de toute coquetterie j elle aimait à être vêtue avec goût , mais elle ne pouvait passer des heures entières à méditer sur une gravure de mode et sur la manière d'assortir heureusement jusqu'aux plus petits détails de la plus simple parure. « J'ai^ disait-elle, bien autre chose à faire! « Et c'était vrai; et Eugénie faisait beaucoup plus et beaucoup mieux en travaillant avec ardeur à sa peinture, à orner sa mémoire, à éclairer sa raison et son esprit par de bonnes lectures^ c'était s'assurer les moyens de trouver toujours agréable la vie intérieure

à laquelle la femme est destinée, et pour laquelle elle doit se préparer d'avance , si elle veut remplir les devoîts que lui imposeront plus tard les titres sacrés d'épouse et de mère; si elle veut enfin être heureuse, en même temps qu'elle répand le bonheur autour d'elle. Eugénie ne demandait donc au monde que quelques distractions , plutôt que des occu-^ ■pations; et sa vie s'écoulait, loin du monde, pleine, heureuse, sans regret de la veille, sans souci du lendemain. Les regrets exprimés parGertrude, chaque fois que quelque Z>e//e invitation était refusée, la faisaient beaucoup rire; pour Gertrude, se parer, dîner en ville, aller au bal, au spectacle et dans les assemblées y c'était vivre.

« Ma pauvre bonne, lui disait quelquefois Eugénie , tu as été toute ta vie bien malheureuse^ puisque tu aimais tant

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et que tu aimes tant^ aujourd'hui encore ^ la parure et les plaisirs !

— Il est certain , répondait Gertrude^ que j'aurais tenu ma place dans le monde tout comme une autre^ si le bon Dieu avait fait de moi toute autre chose qu'une pauvre servante. Ce n'est pas pour me vanter, mademoiselle Eugénie^ mais j'ai du goût^ je me connais en belles manières , en élégance^ et l'on m'a toujours dit que j'avais un air distingué. Avec cela on pourrait se présenter partout^ réussir et plaire... si l'on était autre chose qu'une pauvre servante !

— Je te plains^ ma bonne! » répétait Eugénie^ non pas en se moquant^ mais avec une compassion bien vraie. Ger- Irude avait toujours été du nombre trop grand de ceux dont on peut dire en tout temps ^ que leurs parens les laissent réel^ lement orphelins.

Plus Eugénie avançait en âge, plus se furlifiait chez elle TaiTiour du travail, plus la raison [jrenait d'empire, et mieux elle comprenait ce que sa mère répétait sans cesse, que le bonheur est en nous j que le chercher au dehors, c'est folie; que s'indigner de ne l'y point trouver, c'est injustice, et que de la sévérité pour soi-même, naissent à-la-fois la charité pour autrui et la paix de l'âme, seules bases d'une félicité vraie, à l'abri des coups du sort, et indépendante du blâme ou des applaudissemens de la foule. Eugénie comprenait aussi qu'il y a dans le monde beaucoup plus de demoiselles du Moutiers et de Limeuil que de Juliette j et chaque jour augmentait l'affection que lui inspirait son amie, sa seule amie après sa mère. Aussi, ce fut avec un cri de joie que l'année d'ensuite elle entendit son bon papa décider qu'on irait passer

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les vacances à la campagne. Alfred n'élaif pas moins joyeux : la viç de collège ne Tamusait guère ^ parce qu'il se sentait beaucoup plus de dispositions à devenir campagnard oisif, que savant laborieux f ce qui , au fait , est beaucoup plus facile. Quant à Geitrude, elle perdait la lête à la seule idée de revoir sa maison si commode ; son jardin tout rempli de beaux arbres fruitiers, qui devaient plier sous le faix ; sa vache noire qui donnait de si bonne ciême^ ses poules couveuses, ses pigeons blancs ou patus, ses oiseaux, ses trois chats et le vieux chien de garde. Bien certainement on arriverait encore assez à temps pour manger des fraises , et des pêches de Farriëre-saison , et des prunes de reine Claude violettes ^ on en pourrait même faire des conserves, et mettre en confiture des poires . . . Gertrude s'interrompait de temps en temps

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pour se récrier sur la misère dont ou jouit à PariS; surrabondancequ on trouve aux champs, et elle se promit tout bas de faire en sorte de rester désormais à la campagne où, du moins, quand on s'ennuie, on a la possibilité démultiplier les collations.

Combien Eugénie et Juliette furent heureuses de se retrouver après une séparation de trois longues années ! Que de choses à se dire ! Eugénie surtout qui avait vu Paris, le grand monde, et qui revenait aussi simple qu'elle était partie, Juliette lui en sut gré. Les liens d'une tendre amitié se resserrèrent encore : on se visitait tous les jours; on prenait sur son sommeil, afin que lesoccupalions ne souffrissent pas de ces visites fréquentes, et les six semaines de vacances passèrent comme un songe... Puis, il fallut se séparer encore....

Lorsque les deux amies se revirent^ it y avait quatre ans que toutes les deux étaient mariées et mères de famille. Le mari d'Eugénie avait consenti à acheter une charge de notaire dans la petite ville peu éloignée du village où vivaient ensem])le le bon papa ^ bien vieux ^ mais plus gai que jamais, et M»ne Dufougerai, sa compagne inséparable. Alfred et son ami Léon Iravalliaient en qualité de clercs dans Tétude de M. Yalory , homme grave ^ mais bon, qui rendait Eugénie heureuse de ce bonheur fondé sur une confiance muluelle, sur une tendre estime, et que chaque année qui s'écoule semble consolider.

JuHette aussi était heureuse. Elle avait épousé un riche propriétaire' du

voisinage, et elle jouissait de l'inexpriiiiable félicité d'entourer d'aisance les \ieux jours de ses parens.

Elle alla, avec Agathe et ses enfans, passer une semaine tout entière chez Eugénie. On rappela les souvenirs d'enfance, les rcves de jeunes filles, et l'on parla des espérances de jeunes mères.

Agathe, qui n'était pas encore mariée, interrompait souvent, par ses vives plaisanteries, des entretiens qu'elle prétendait être beaucoup trop sérieux et trop sentlinentals surtout , et elle poursuivait Eugénie de ses questions pour savoir si ce qu'on avait dit dans le pays des demoiselles du Mouliers , et si ce qu'on disait actuellement des demoiselles de Limeuil était vrai de point en point. Eugénie répondait sans se lasser : « Parlons d'autre chose! » Mais si elle se taisait, elle ne pouvait faire taire tout le monde.

La voix publique s'élevait contre Elisabeth, dont la sécheresse de cœur était passée en proverbe ; contre Louise , dont le goût prononcé ipourjhire des romans ( manière polie de désig^ner l'habitude enracinée de mettre de la ruse et des détours jusque dans l'action la plus indifférente), avait causé déjà bien des maux à sa famille et à ses amis. L'une et l'autre se montraient épouses et mëres aussi peu éclairées et tendres, qu'elles avalent toujours été filles peu soumises et peu dévouées. Les deux sœurs faisaient en sorte de ne jamais se rencontrer ensemble au Château, où chacune venait à son tour apporter le mécontentement ou la discorde, et elles y passaient le moins de temps possible. M. du Moutiers était mort depuis deux ans ; sa femme venait de succomber à une maladie de langueur; et la pauvre bonne maman se

voyait livrée aux soins de quelques vieux domestiques qui donnaient, aux deux sœurs, un exemple de respect pour son âge et ses infirmités, qa'aacune d'elles ne se mettait en peine d'imiter.

Des bruits non moins fâcheux couraient au sujet des demoiselles de Limeuil. Les deux aînées seulement étaient richement mariées ; elles occupaient le public beaucoup plus qu'il ne convient à de jeunes femmes qui se respectent et veulent se faire respecter, et l'on assurait qu'Antônine se préparait à poursuivre sa mëre en reddition de comptes de tutelle, parce qu'elle prétendait que ses sœurs avaient été avantagées à ses dépens.

Grâce à l'intervention de M. Valory, qui connaissait depuis long-temps madame deLimeuil, ce procès scandaleux n'eut point lieu j mais cette malheureuse femme, qui avait cru remplir envers ses

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filles tous les devoirs de mère en cédant à leurs fanlaisies, en leur é^itant^ des l'enfance, jusqu'à ces contrariétés salutaires qui amènent la réflexion et domptent l'égoïsme, se trouva seule, seule au monde, comme M«^e duMoutiers, à cet âge où les soins d'une fille sont si doux!

Dame Gertrude, à la tête branlante, glosait sur ce sujet pendant des heures entières. Elle plaignait beaucoup Mme du Moutiers, parce qu'enfin, disait-elle, les personnes d'un certain rang ne peuvent pas surveiller elles-mêmes l'éducation de leurs enfans, ni voir, par leurs propres yeux, comment on la dirige; mais quant à Mme de Limeuil, elle n'avait que ce qu'elle méritait ^ et Gertrude répétait sans se lasser : « Il ne récoltera point de bon grain , celui qui aura semé de l'ivraie ! >>

« 0 maman, dit un jour Eugénie à

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jVJme Dufougerai, malheur à qui pourrait clierclier une excuse à des torts odieux dans la mauvaise éducation qu'il reçut de sa mère!... Et cependant Gertrude a raison!.... on ne peut récolter ce qu'on n'a point semé !... Aide-moi donc, ô ma mère! aide-moi à devenir l'amie de mes enfans, afin qu'ils puissent savoir comme moi, quelque jour, tout ce que donnent de bonheur l'amour et le respect pour sa mère ! »

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