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ENCORE GERTRUDE

Quatre années se passèrent avec une uniformité qu'aucun événement marquant ne vint interrompre.

La Maison-Grise avait été achetée par une famille dans laquelle Eu^^énie avait

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trouvé des. amies de son âp;e; quand on est jeune , on est bien prompt à honorer du nom à^amilié ces relations passagères^ qui résistent rarement à l'absence et au temps, et chacune de ces quatre années avait concouru aux développemens des bonnes qualités qu'Eu[];énic tenait de la nature , à raffaiblissement marqué des défauts du caractère et des travers de l'esprit , parce que la vigilance de la jeune lîlie et ses efforts pour devenir meilleure, avaient secondé les efforts et la vigilance de sa mère. Dans toute la contrée, elle était chérie presqu'à l'é^^^al de Juliette , sa véritable amie, sa seule amie; mais on n'en pouvait dire autant des demoiselles du Moutiers.

Mllti Wilson, fatiguée de leur obstination et de leur malice, avait quitté depuis long-temps le Châteai^i , de son plein gré en effet, contre sa volonté en

apparence. Sa place était occupée pai^ une complaisante crantant plus dangereuse^ que les complaisances se cachaient sous les dehors de la rigidité. Ml^e Tonny, la nouvelle gouvernante^ était parvenue^ sans beaucoup de peine^ à niettie mal ensemble ses élèves et Eugénie, ou ne se voyait plus cjue rarement^ par politesse, par convenance, La supériorité trop réelle de cei\.e petite Jille ^ comme l'appelait M^e Tonny, devait déplaire d'autant plus, que plus on avançait eu âge et en ignorance , plus les prétentions augmentaient, et plus l'orgueil nobiliaire reprenait le dessus. Eugénie, d'ailleurs , avait une franchise qui déplaisait chaqne"^ jour davantage, parce qu'on ne voulait entendre d'autre langage que celui de la flatterie, si adroitement employé par Mlle Tonny. Celle-ci songeait à s'assurer des cadeaux et ^e^/e/i^e^pour l'époque où

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V éducation de ces demoiselles serait ter-aminée, bien plutôt qu^à s'attirer, comme Mllfc Wilson, Fanimadversion de ses élèves, en remplissant consciencieusement ses devoirs.

Mais les prétentions au mérite, ne sont pas du mérite ; et, nialg^ré qu'on en ait, on est obligée de reconnaître^ tout bas, son infériorité réelle. Les demoiselles du Moutiers en étaient réduites làj aussi, l'envie que leur inspirait Eugénie augmentait-elle de jour en jour : cette envie leur serra le cœur, au point de leur ôter presque la respiration, lorsqu'elles apprirent que M. Dufougerai se préparait à conduire sa petite- fille à Paris, afin de lui procurer les mojens de perfectionner le talent très remarquable que déjà elle possédait, celui de la peinture.

Ce furent, au Château, des caquets tout aussi pitoyables que ceux qui avaient

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èu lieu jadis à la Maison-Grisê ^ et dont on s'était tant moqués. L'oisiveté et l'ennui portent les mêmes fruits, depuis le palais jusqu'à la chaumière^ et il n'v a de différence qu'entre le plus ou le moins de délicatesse dans la manière d'expritner les sentimens de l'envie, et dans le choix des sujets qui la font naître.

Pendant qu'on se moquait, au Château, et qu'on tournait en lidicnle ces petits bourgeois \ peiits-Jils de paysans ^ qui prétendaient sinj^er les {^[rands seigneurs, en se donnant les airs de vouloir aller atissi passer l'hiver à Paiis, dame Gertrude, au comble de ses vœux, chantait du matin au soir d'une yohl9 chevrotante, et déployait une activité extraordinaire pour hâter les préparatifs du départ; le bon papa mettait en règle ses comptes, renouvelait ses baux, donnait ses instructions au vieux jardinier^

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qui allait devenir (gardien de la Hiaison^ g Peui-êlre reviendrait-on passer^ de temps 1 en temps, les vacances à la campagne j mais rien encore n'était décidé à ce sujet. Il ne s'agissait point d'un voyage de quelques mois^ quoiqu'on en eût dit au Château; on allait s'établir tout de bon dans la grande ville ^ et pour tout le temps qu'Alfred^ âgé de neuf ans, resterait au collège où il devait entrer. Tel avait été le but des économies que le bon papa s'était imposées ; tel était le but de ce dé[)lacement à un âge où l'on craint tant de changer une seule de ses habitudes; et Eugénie se surprenait quel- .^l^^uefois^ au milieu de toute la joie dont son cœur élait plei,n, à soupirer de regret pour son bon papa , lorsqu'elle songeait au sacrifice qu'il faisait en faveur de son frëre et d'elle. Combien elle s'applaudissait d'avoir résisté aux mauvais

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conseils de son entoura^^e et de ses caj)rices ! combien elle était heureuse depouvoir se dire : « Ce n'est point à ma fantaisie que mon pauvre grand -père sacrifie ses goûts, ses jouissances de tous les jours! A son âge^ il lui serait bien permis d'être égoïste... il ne l'est pas... et moi 5 j'aurais pu l'être! « Et elle se promettait de le dédommager, par les plus tendres soins ^ de cet oubli de soimême; dont il donnait l'exemple.

Eugénie et Juliette pleurèrent amèrement en se disant adieu. L'une et Fautre perdaient également j mais Juliette se consolait par la pensée des avantages et des plaisirs que son amie trouverait dans un séjour prolongé à Paris, tandis cpi'Eugénie s'affligeait en songeant à l'entier isolement où allait demeurer Juliette.

Toutes les deux connaissaient la véritable amitié^ ce sentiment si doux et si

pur, qui nous fait une souffrance dessouffrances à\\n autre ^ une joie de ses joies, et qui transporte, pour ainsi dire, notre org^ueil dans un second nous-môme, beaucoup plus cher et bien plus tendrement aimé.

Le voyage fut, pour Alfred et pour Gertrude , un véritable enchantement.

La vieille gouvernante allait enfin voir Paris, et Alfred allait devenir un homme j sous la direction d'hommes instruits. Il regrettait de n'avoir pu emmener son ami Léon , mais ce regret ne ressemblait point à ceux qu'éprouvait Eugénie en pensant à Juliette ; Alfred n'était pas encore dans l'âge où les liaisons de jeu ^ et de plaisir méritent le nom d'amitié. Un appartement commode, dans les environs du Luxembourg^ avait été préparé par les soins d-'un ancien ami de M. Dufougerai. On a\?ait la vue de tout

le jardin^ ce qui enchanta cVabord Gertrude; elle aurait ]assé volontiers la journée entière aux fenêtres , à admirer tout ce monde ^ tant de beau monde ^ qui paraissait n'avoir d'autre occupajion que celle de se promener.

Mais, peu à peu, l'enivrement où était Gertriide se dissipa. La longueur des courses, la malpropreté et l'encombrement des rues, la cherté de tout, qui obligeait à une sévère économie, montrèrent à la vieille gouvernante le mer^ veilleux Paris sous un jour tout différent et peu a(;réable. Alors elle trouva mille raisons de mettre la campagne , même en hiver, beaucoup au-dessus de la grande ville; parce qu'à la campagne, du moins, on potivait, lorsqu'il faisait un rayon de soleil^ se promener à pied sec dans les ailées bien sablées du jardin ; parce qu'on pouvait se chauffer

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largement ^ans compter les huches qu'on jelail au feu^ et parce q\i"enfin on avait une maison vaste et commode, où chacun possédait son chez soi; tandis qu'à Paris on était à l'étroit^ on ne pouvait faire grand feu ni bonne chère sans se ruiner^ ni se promener après la pluie sans revenir dans un état honteux.

Telles étaient les lamentations de dame Gertrude, chaque fois qu'elle conduisait Eugénie à son atelier de peinture, lorsque sa mëre ne pouvait pas l'y accompagner, et le vieux Jacques en disait autant de son côté à Alfred en le menant au collège le matin,, et en le ramenant le soir.

Le bon papa seul ne se plaignait pas des inconvéniens attachés au séjour de Paris pour les personnes diQte,Sy infirmes et peu riches, et Eugénie, qui sentait la privation qu'il éprouvait^ cherchait à lui

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prouver sa re^îonnaissance par son assiduité au travail^ et par mille prévenances. Elle comprenait mieux que jamais que les parens n'ont de jouissances réelles que par leurs enfans, et que ceux-ci trouvent une récompense bien vraie et au-dessus de toutes les rccom^ penses possibles, dans les joies que donnent leur conduite et leurs talens à ceux qui ne vivent qu'en eux.

M»ie Dufougerai et ses enfans allaient quelquefois au spectacle, et, presque toujours, on emmenait Gertrude. Ce plaisir réconciliait un peu la vieille gouvernante avec Paris ; av.ec ce Paris qu'elle trouva plus détestable encore au printemps, insupportablependant l'été, pai ce qu'on y manque d'air, de verdure, de lumières, de bon laitage, de fruits, et parce qu'enfin il faut s'y passer de tout^. au milieu d'une- abondance faite pour

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exciter les désirs de la vanité et de 1^ f];ounnandise : or, dame Gertrude était vaine et gourmande, mais de plus elle était vieille ; aussi Eugénie écoutait-elle, d'un air sérieux^ des doléances qui exci^ taient les éclats de rire d'Alfred.

C'est qu'Eugénie devenait de jour eïi jour plus raisonnable et meilleure ; c'est que, de jour en jour, elle comprenait mieux comment, dans la vieillesse, on n'est que ce qu'on a su ou voulu être dans la jeunesse, et comment le nombre des Orphelins y qui ont père et mëre, étant très considérable, ces orphelins devenus •vieux, sont plutôt à plaindre qu'à railler des défauts dont personne ne les à aidés, des leur jeune âge, à se corriger j car, pour une demoiselle Wilson, combien ne rencontre-t-on pas de demoiselles Tonny, et pour une mère comme Tétait la sienne^ combien de dames du Mou-

tiers et de Liraeuil î Alors manque nonseulement l'éducation de famille, la meilleure de toutes, celle que son frëre continuait de recevoir chaque jour au retour du collège, mais aussi \ts conseils de personnes raisonnables et pénétrées d'un véritable intérêt pour notre bonheur, d'un sincère désir de l'assurer^ en nous apprenant à nous g^uérir de nos travers. Les demoiselles du Moutiers étaient venues, par curiosité, voir Eugénie. Mais les deux familles s'en étaient tenues à ces politesses froides qui amènent tôt ou tard une rupture complète, sans bioudlerie et sans mauvais procédés surtout, entre des personnes que le rang qu'elles tiennent dans le monde, la différence Aqs goûts et des fortunes, concourent à séparer, Eugénie avait parfaitement compris qu'on la recevrait sans déplaisir aux heures où l'on n'aurait point compagnie,

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mais que si le hasard l'amenait à ces heures-là, on serait très contrarié d'avoir chez soi la petiLe-fille du fdsd'un paysan, qui se souvenait de ce qu'avait été son père : tant Mll« Tonny était venue promplement à bout de détruire le peu de bon sens que Mlle Wilson avait pris bien de la peine à développer dans ses élèves î

Eugénie, en outre^ avait un g^rand tort, celui d'être, sinon jolie, du moins très ag^réable; et les demoiselles du Moutiers, mal partagées du côté de la figure, commençaient à se sentir tourmentées de ce besoin de plaire qui expose les jeunes filles à une foule de dangers, et qui rend les femmes d'un certain âge si complètement ridicules. La richesse de leur toilette faisait ressortir d'une manière prononcée leurs prétentions ; Eugénie, au contraire, toujours simplement vêtue,

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n'avait rien quidétonuâL ou fixât tout d'abord les regards j on pouvait ne point la remarquer, mais on se sentait attire vers elle dès qu'on s'en était occupé un instant; sa toilette, simple et de bon goût, offrait un parfait accord avec sa figure ouverte et paisible. 11 était facile de deviner que celte jeune fille devait avoir les penchans et la candeur du jeune âge, sans aucun mélange de recherche et de coquetterie; on devinait encore qu'une mère sage donnait des conseils qui étaient écoutés et suivis avec plaisir, et l'on prenait bonne idée de toutes les deux; et l'attrait qu'on éprouvait pour cette jeune fille, se trouvait aussitôt fortifié par l'estime.

Dame Gertrude attendait avec beaucoup d'impatience l'époque des vacances, persuadée qu'on irait les passer à la campagne. Elle avait déjà par-dessus les jeux du merveilleux Paris; de ce Paris

où son plus beau bonnet-et sa plus belle robe^ à la mode ancienne de sa province, ne lui valaient jamais dans les rues que des rires et des quolibets de la part des enfans mal élevés. Les vacances arrivèrent, et rien n'annonça que M. Dufougerai songeât aux préparatifs du départ : Gertrude alors se décida à parler.

<c Je suis fâché, Gertrude, répondit le bon papa, que vous vous déplaisiez tant dans cette ville^ car nous y sommes fixés pour plusieurs années.

— Pour plusieurs années! » répéta là.

vieille gouvernante avec l'expression delà consternation. Etelle se mita faire Ténumération de toutes les choses de première nécessité dont il fallait se priver dans la ville par excellence ; et à chacune, elle disait : « Ce n'est pas pour moi que je parle, c'est pour Monsieur; » et M. Dufou^^erai répondait à chaque fois ; « Ce

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n'est point moi que vous plaignez ^ c'est vous, ma pauvre Geitrude ! »

Quand elle eut tout dit, il mit fin à la discussion en lui proposant de retourner à la campagne.

« Monsieur me donne mon congé!

Je le savais bien! je l'avais prédit le jour même où Madame est arrivée ! s'écria la vieille gouvernante hors d'elle-même.

— Je vous offre seulement les invalides, répondit paisiblement M. Dufougerai. Rien ne vous oblige, Gertrude, à sacrifier tant de jouissances à mes petits-enfans; mais moi, je n'ai de jouis^ sance qu'en eux, et renoncer pour eux à quelques aisances de la vie des champs, est un bien ^^Sj^X. sacrifice. Je ne peux leur laisser de fortune : Alfred doit se faire un état; Eugénie doit cultiver un art qui peut lui assurer des ressources pour l'avenir; pour arriver là j

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que faut-il? me résig^ner seulement à -vivre à Paris, et à mourir peut-être sans revoir les arbres que j'ai plantés? Qu'est-ce que cela? bien peu de chose, Gertrude. Mais vous, vous n'avez point à mettre dans la balance le bonheur et l'avenir de vos petits - enfans. Partez doncj allez surveiller ma maison, mon jardin...

— Qu'est-ce que je ferais là-bas toute seule! dit vivement Gertrude. Je m'y ennuierais à la mort! Je resterai! je resterai à cause de Monsieur, et seulement pour soigner Monsieur... Maudit Paris!

oh! la sotte ville! Pas un arbre! pas une personne de connaissance dans les rues! du lait détestable... des fruits défleuris... Oui, vraiment, c'est une merveille que Paris ! »

Gertrude n'insista point , mais elle résolut d'essayer si elle ne pourrait par-^

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venir, en éveillant Finquiétude de madame Dufougerai sur ses enfans, à obtenir qu'on allât chaque année, au moins, passer les vacances à la campagne. Mme Dufougerai répondit que sans doute Tair des champs leur ferait du bien ainsi qu'à elle; mais qu'il fallait songer, avant tout, à ménager les forces de M. Dufougerai^ que des voyages trop fréquens fatigueraient.

« Mon père, ajouta -t- elle, a eu beaucoup de peine à se remettre des secousses de la voiture pendant une route assez longue ; il ne faut pas l'oublier. Je conviens qu'Alfred et Eugénie ont un peu pâli, mais tous les deux se portent bien; que fa ut -il de plus?

— Pauvres chers enfans! s'écria Gertrude a\ec un grand soupir. Respirer le bon air, manger de bon lait et de bons fruits, leur rendrait cependant leurs belles

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couleurs!... Et Monsieur... il soufTie, j'en suis sûre !...

— Gertrude, reprit Mn»e Dufougerai (l'un ton sérieux 5 vous pouvez vous reposer sur moi du soin de veiller à la conservation de la santé de mon beau-përe et de celle de mes enfans. »

Le ton qui accompagnait ces paroles excita une léfjëre rougeur sur les joues ridées de la vieille gouvernante. Sa conscience lui disait tout bas qu'elle n'avait en effet songé qu'à elle^ et point du tout à M.Dufougerai et à ses petitsenfans , en faisant son poss ble pour qu'on retournât aux champs.

Gerlrude aimait son vieux maître, cependant; mais ce qu'elle aimait audessus de tout, c'étaient ses aises; aussi, la bonté du cœur se trouvait trop souvent étouffée chez elle par l'habitude, enraciiiée depuis bien des années, de se placer

toujours et partout en première ligne; de prendre ses fantaisies pour guide ^ et ses volontés pour but, non-seulement de toutes ses actions, mais encore de celles d'autrui.

Elle rentra dans sa chambre en murmurant ; « Chien de Paris! je te connais maintenant!... Et dire que tout le monde admire une ville où il n'est seulement pas possible de prendre une tasse de café à la crème! je dis à la vj^aie crème 1 hum! la sotte ville, peuplée de sots! »

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