‹ Une histoire sous RobespierreChapitre 7 sur 7 · scène, il descendit avec ses inflexibles acolytes · texte numérisé non relu

scène, il descendit avec ses inflexibles acolytes

pensant qu’une fois arrivé à la prison pour

dettes, il pourrait écrire à la jeune fille et la

supplier de ne pas le condamner sans l’enten-

dr-e. Ce n'était pas le fiacre traditionnel qui

stationnait en bas : c’était un coupé magnifi-

SODS ROBESPIERRE. 369

que, avec un attelage à J’anglaise et des armoiries sculptées le long des panneaux. Un valet galonné sur toutes les coutures abaissa le marchepied et se retira respectueusement pour laisser monter Maurice. Le jeune homme hésitait à prendre place dans cette riche voiture.

— Que veut dire ceci? demanda-t-il aux recors.

— Parbleu ! cela veut dire que votre créancier roule carrosse! Il a supposé que vosmoyens ne vous permettaient ni d’acquitter la lettre de change, ni de solder une course cfe fiacre. Vite en voiture ! car vous pourriez bien guetter l’occasion de jouer des jambes, et nous priver de nos honoraires.

Maurice monta dans le coupé. Les recors s’assirent en face de lui, et l’un d’eux glissa quelques mots à voix basse à l’oreille du laquais. Celui-ci les transmit au cocher, qui fouetta ses chevaux et partit ventre à terre. Au

bout de quelques minutes, le jeune homme s’aperçut que la voiture suivait la grande avenue des Champs-Elysées et se dirigeait vers la barrière de l’Etoile.

' — Où me conduisez-vous? s’écria-t-il. Ce n’est point là le chemin de Clichy.

— Seriez-vous tenté de vous en plaindre, jeune homme?

— Non, mais encore faut-il m’apprendre...

Les recors se mirent à siffler très-impoliment, et lui tournèrent le dos en se penchant aux portières. Toujours lancée au galop, la voiture roula près d’une demi-heure, traversa le bois de Boulogne et s’arrêta au milieu du village d’Auteuil, à la grille d’une superbe maison de plaisance, dans laquelle les recors introduisirent le poëte, après l’avoir fait descendre du coupé. Le premier visage que Maurice rencontra sous le vestibule de cette demeure aristocratique fut celui de M. Coquebert.

— Mon jeune ami, dit l’éditeur avec un ton

SOÜS ROBESPIERRE.

de reproche, je devine, à la société qui vous accompagne, que vous n’avez pas payé la lettre de change. Diable! diable! qu’est devenu notre argent?

— Oh! Monsieur, dit Maurice, tremblant comme un coupable, je vous jure que je n’en ai pas fait mauvais usage.

— Hum! rien ne me prouve le contraire.

Après tout, ce n’est plus moi que cela regarde. J’ai passé la lettre de change au maître de cette propriété. Consentira-t-il à un arrangement? Vous fera-t-il coffrer?... je n’en sais rien. Toujours est-il que vous vous êtes placé dans de fort vilains draps... Diable! diable!

M. Coquebert se frappa le front à plusieurs reprises et quitta brusquement le jeune homme.

Encore ému de cette rencontre, Maurice fut introduit par les gardes du commerce dans une espèce de salon d’attente, orné de peintures à fresque. Un artiste, en veste blanche, était en train d’achever la décoration de cette pièce. Perché tout en haut d’une échelle double, il fumait et tenait sa palette à la main. Les recors eurent soin d’avertir le poète qu’ils allaient rester à la porte, et que, par le fait même, toute tentative d’évasion serait imrné- .diatement réprimée. Au bruit de leurs voix, l’artiste se retourna.

— Emile!

— Maurice!

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Ces deux exclamations partirent en même temps.

— Ma foi, oui, je ne rêve pas! continua le jeune peintre, descendant avec précipitation de son échelle. C’est bien lui, ce cher cousin... je me trompe, ce boudeur de cousin! Tu n’es pas honteux d’être resté pendant trois mois sans me rendre visite? Enfin, n’en parlons plus. Tu viens me dire que tu reconnais tes torts... Soit, je consens à les oublier... Donne-toi donc la peine de t’asseoir.

— Mon pauvre cousin, dit Maurice, je ne savais pas avoir le plaisir de te rencontrer

— Bah?

— C’est une circonstance pénible qui m’y amène.

— Comment une circonstance pénible?... Tu radotes, mon cher. Tous les hôtes de céansnous arrivent joyeux et s’en retournent de même. On professe dans ce riant séjour une hospitalité

digne de l’àge d’or, et les héros des festins d’Homère n’étaient que des paltoquets auprès de notre amphitryon. Sois tranquille, lu m’en diras des nouvelles quand tu auras sablé le vin de sa cave et goûté le gibier de son parc. A propos, tu as changé d’avis à son égard ?

— A l’égard de qui ?

— Du maître de ce château.

— Je ne l’ai jamais vu, et je te jure que je

me serais fort bien passé de faire sa connaissance.

— En attendant, puisque tu ne viens pas pour moi, tu \iens pour lui... C’est parfaitement clair : donc tu acceptes maintenant ses invitations?

— Les invitations de qui?

— Du comte, parbleu !

— Je serais ici chez le comte d’Alforl !

— Bien ! voilà que tu vas déclamer de nouveau comme un acteur tragique. En vérité tu es d’une inconvenance...

— Malheur* s’écria Maurice, qui se tordait les hras au milieu d’une crise effrayante de rage et de désespoir. Je süis le prisonnier de cet homme, il va me forcer à subir son odieuse présence... Non! mille fois non! Cette fatale lettre de change lui donne le droit de m’enfermer à Clichy... Qu’il m’y fasse conduire à l’instant même, je le veux !

— Non, vous êtes libre, dit une voix triste et solennelle, qui retentit tout à coup au fond de la pièce.

Emile se hâta de sortir, et le comte d’Alfort s’avança lentement vers Maurice altéré.

— Voici le titre qui me donnait prise de corps sur vous, poursuivit le père d’Ernestine: je le déchire et je l’anéantis. Maintenant vous pouvez quitter ma demeure, vous pouvez fuir, comme vous le disiez, mon odieuse présence... à moins pourtant, jeune homme, qu’il ne vous reste un peu de pitié dans l’âme et que vous n’exauciez ma prière... Ma prière, entendez-

vous? Veuillez, je vous en conjiite, m’accorder quelques minutes d’entretien et me pardonner la ruse dont je me suis servie pour vous attirer chez moi. Je n’avais pas d’autre ressource, car vous eussiez rêpoussé mes invitations, et je ne pouvais employer la violence.

Le comte parlait avec une émotion profonde.

Maurice, à l’aspect de ce vieillard qui courbait le front devant lui, sentit tomber toute sa co-. 1ère. C'était bien le môme personnage qu’il avait rencontré sous les arbres de la forêt.

Seulement, comme si le pair de France eût voulu rendre son humiliation plus grande encore, il se montrait, cette fois, aux yeux du fils de M. Hermann, avec les insignes de la haute position qu’il occupait dans le monde : le revers de son habit se trouvait chargé de plaques, de croix, de décorations étincelantes, et l’on voyait sur sa poitrine le grand cordon de la Légion d’honneur.

S’apercevant de l’etFet produit par ses der-

nières paroles, M. d’Alfort pria le jeune homme de prendre place sur un divan et s’assit luimême à quelque distance.

— Autrefois, commença-t-il, j’étais le plus intime ami de votre père...

— De grâce, Monsieur, dit Maurice, ne rappelez pas ces pénibles souvenirs.

— Il le faut pourtant! dit le comte d’une voix frémissante, il faut que vous entendiez de ma propre bouche l’aveu de ma lâche conduite. Votre père m’avait généreusement secouru à l’heure de la détresse; il m’avait fait obtenir, dans l’un de nos premiers ministères, une place à la fois honorable et lucrative; il m’accueillait chez lui comme si j’eusse été son frère. Or, tous ces bienfaits, je les ai reconnus par la plus noire ingratitude.

— Assez! n’achevez pas! dit Maurice, devinant les souffrances inouïes que cet homme devait ressentir en s’accusant ainsi lui-même.

• — J’étais possédé, continua M. d’Alfort,

d’une soif ardente des richesses, et je contemplais d’un œil avide celles que votre père amassait avec honneur et probité. Jamais il n’avait abordé la Bourse ; je mis en usage tout ce que la fièvre de l’or me suggérait de fourberie pour le décider à se risquer sur cette mer orageuse. Dès ce moment, je tenais ma proie.

Après quelques opérations couronnées de succès, la fièvre le saisit à son tour. Un matin, je le vis prêt à exposer la majeure partie de sa fortune sur des rentes, alors courues, mais qui ne devaient pas tarder à tomber dans le plus complet discrédit. Je l’engageai traîtreusement à mettre ce projeté exécution.

— Taisez-vous! taisez-vous! s’écria le jeune homme, quittant le divan sur lequel il était assis : ne voyez-vous pas, Monsieur, que vous me faites un mal horrible?

La pitié que Maurice avait éprouvée d’abord commençait à s’éteindre, et la haine reprenait son empire. Il lui semblait voir se dresser devant

SOUS HOBESHERRE.

lui l’image irritée de son père, et le souvenir de sa mère , morte de chagrin , vint s’offrir à son esprit. N’était-ce pas le comte qui avait causé tous les malheurs de sa famille? Et voilà que cet homme vient porter la main sur une blessure qui saigne encore ! il attire auprès de lui le fils de la victime, il excite ses regrets, il étale effrontément sous ses yeux une opulence volée !

— Oui, cette histoire n’est que trop véritable, poursuivit Maurice, et je veux vous épargner la honte d’en achever le récit. Vous con-

naissiez une nouvelle importante, que le ministère tenait secrète ; vous eûtes recours à un agent de change déloyal, qui vous trouva un prête-nom, et vous vendîtes à M. Hermann, à votre bienfaiteur, des rentes, que vous n’aviez pas, — mais les marchés se font ainsi dans cet antre de voleurs qu’on appelle la Bourse ! — des rentes qu’une banqueroute allait réduire à néant... et, le lendemain, quand la nouvelle

fut connue, mon père dut vous payer l’énorme différence; vous réalisâtes un bénéfice net de... deux millions!

— C’est vrai, murmura M. d’Alfort, qui spntit une sueur glaciale découler de ses tempes.

— Et vous avez eu des richesses, monsieur le comte; vous possédez un hôtel, des chevaux, un équipage ; vous portez des croix, des crachats, des rubans. . .

— Tu oublies, jeune homme, que j’ai eu

aussi des remords.

— Oh! dit Maurice, le ciel est juste.

— Tu ne sais pas, non tu ne sais pas combien de nuits j’ai passées sans sommeil! Faut-il t’apprendre que mes cheveux ont blanchi avant l’âge, que la vie m’était à charge et que j’allais mourir, si ma fille, un ange, n’eùt trouvé moyen d’arracher de mes lèvres ce secret fatal. Elle appela la religion à son secours pour calmer mon désespoir et me montrer, là-haut,

l’asile toujours ouvert au repentir. Bien longtemps j’ai cherché M. Hermann, afin de répa-

rer mes torts et de solliciter mon pardon.

Quand je parvins à le découvrir, quand j’appris qu’il avait un fils, je remerciai le ciel... car maintenant, jeune homme, je puis te dire : La voilà cette fortune que j’ai prise à ton père ! S’il te répugne de la recevoir de ma main, ce sera ma fille qui te l’offrira... sois aussi mon fils, et pardonne-moi !

Nous renonçons à peindre l’émotion qui s’empara de i’àme de Maurice, à ces paroles solennelles du vieillard . 11 était impossible de mettre en doute la sincérité de M. d’Alfort. Ainsi, Ernestine, cette jeune tille quijadis a rempli tous les rèvesdu poète, cette douce musicienne, dont la voix a remué chacune des fibres de son cœur, Ernestine peut être à lui. Par cette union brillante, Maurice rendra à M. Hermann la fortune dont celui-ci fut si longtemps privé. Mon Dieu ! venez au secours du pauvre poëte, car sa tète brûle, son

UNE HISTOIKE

sang bouillonne à rompre le réseau de ses veines! Il voit passer devant ses yeux le fantôme éblouissant de la richesse; il n’a qu’un mot à dire, et la sphère du grand monde est ouverte pour lui. Du premier coup, le destin l’emporte au sommet de l’échelle sociale, et lui révèle tout un avenir de luxe et de splendeur. Il peut épouser la tille d’un pair de France !

Et pourtant... là-bas... dans sa pauvre mansarde est une autre jeune tille, qui l’attend, qui l’aime, qui croit en lui comme on croit en Dieu. Trahira-t-il ce pur et candide amour? Non!

ce serait une lâcheté, ce serait un crime !

— Vous ne me répondez pas, mon ami, murmura M. d’Alfort avec inquiétude.

— Je refuse, dit Maurice.

— Qu’entends-je?

— Oui je refuse parce que je ne connais pas votre fille, et que j’en aime une autre. Adieu, monsieur le comte. Mais je ne dois pas vous quitter en vous laissant des paroles de haine : mon

père apprendra cette noble conduite, il vous rendra son estime.

Le comte essaya vainement de retenir le jeune homme. Il le pria de consentir du moins à se laisser présenter à Ernestine, qui se trouvait dans un salon voisin.

A cette nouvelle, Maurice éperdu s’enfuit de la maison de campagne, et reprit seul, à pied, le chemin de Paris.

Vers le milieu de la route, il entendit le claquement d’un fouet, et vit passer au galop deux jockeys en courriers. Us précédaient de cinquante pas seulement une calèche découverte, traînée par quatre chevaux bais-bruns, dont plusieurs postillons, en frac vert et en culotte de chamois, pressaient la course rapide. Maurice

se rangea sur l’un des bas-côtés du chemin.

Le comte et M. Coquebert occupaient le fond de la calèche, et, sur le devant, Emile, qui avait quitté sa veste blanche, causait avec une jeune fille, coiffée d’un élégant chapeau de paille de riz.

Ce chapeau, le poëte le reconnut, hélas ! pour avoir frappé ses yeux dans les bois de Lenoncourt, et, cette fois encore le voile de gaze retombait sur la figure d’Ernestine. Mais lorsque la calèche passa près du poëte, la fille du comte re. jeta son voile en arrière. Un cri perçant s’échappa de la poitrine de Maurice. Il voulut courir après le somptueux équipage. Déjà les chevaux l’avait emporté trop loin pour qu’il fût possible de l’atteindre, et le jeune homme le vit disparaître au milieu d’un nuage de poussière.

Toutes les idées du pauvre poëte se confondent dans son cerveau, sa raison ne tient plus qu’à un fil. Les circonstances fantastiques et bizarres,

parmi lesquelles il se trouve jeté depuis le matin, deviennent simples et naturelles, en comparaison de ce dernier événement, qui bouleverse tout son être et le fait douter de lui-même et du témoignage de ses sens.

Après trois quarts d’heure d’une course haletante, il frappait à la porte de l’ouvrière.

Jeanne, calme et souriante , travaillait à ses fleurs artificielles. Liabsence du jeune homme n’avait pas été assez longue pour donner des inquiétudes à la jeune fille.

D’ou provient donc cette inconcevable hallucination qui s’est emparée de Maurice et lui a fait reconnaître les traits de Jeanne dans ceux d’Ernestine 1 ? Son erreur était évidente, puisqu’il vient de prendre des renseignements à l’hôtel et d’acquérir la certitude que sa voisine n’est pas sortie de la matinée. Maurice s’accusa de folie. Les yeux de la jeune fille s’arrêtaient sur les siens avec tendresse, et, dès ce moment, il ne vit plus qu’elle au monde. Peut-

il regretter son sacrifice? Quel trésor vaut un pareil regard? quelle fortune est comparable à ce sourire? Il s’agenouilla devant l’ouvrière, prit sa main dans la sienne, et dit avec une voix qui tremblait de crainte et de bonheur :

— Jeanne, voulez-vous être ma femme?

— Oui, répondit-elle, mais il me faut le consentement de mon père, mon ami...

— De votre père? s’icria le jeune homme, je vous croyais orpheline.

Elle l’entraîna vers un coin de la chambre et lui lit signe de déplacer un meuble. Maurice obéit. Aussitôt elle posa le doigt sur un ressort que ce meuble dérobait aux regards. Une porte s’ouvrit ; le poëte aperçut un escalier splendide, que le jour éclairait doucement au travers de vitraux coloriés, et dont chaque marche portait un vase de fleurs.

— Où sommes-nous? murmura-t-il au comble de la surprise.

— Chez mon père, répondit la jeune fille;

sa demeure touche à cet hôtel, où l’on nous a permis d’établir une porte de communication.

Là, je m’appelais Jeanne... ici je me nomme Ernestine; et, si vous consentez toujours à notre hymen, je serai la plus heureuse des femmes, car je suis sûre d’être aimée pour moi seule.

Maurice eût dès lors cessé d’exister si le bonheur faisait mourir. Ernestine le prit par la main; ils descendirent deux étages, et bientôt ils entrèrent dans le salon du pair de France, où une dernière surprise attendait le poète : M. Hermann, auquel on avait fait connaître l’amour des jeunes gens, avait quitté Lenoncourt pour revenir à Paris. Il avait pardonné.

Non loin de là se tenait un notaire, dressant le contrat de mariage, dont l’unique clause était que M. le comte d’Alfort donnait toute sa fortune à son gendre.

— • Voici l’ange auquel j’ai dû le repentir!

dit le père d’Ernestme, présentant la jeune fille à M. Hermann.

M. Coquebert et notre joyeux peintre assistaient à la scène touchante qui suivit cette réconciliation.

— Tu sauras que j’étais à la fois le complice de Jeanne et de mademoiselle d’Alfort, dit Emile à son cousin : ceci te donne la clef de bien des mystères.

— Et moi, dit le gros éditeur, j’étais le complice financier du comte. Jeune homme, vous pouvez maintenant faire de la poésie : vous avez cent mille livres de rente!

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