‹ Une histoire sous RobespierreChapitre 6 sur 7 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Nous sommes dans une mansarde étroite et sombre, dans un de ces logements d’hôtel garni, dont les murailles couvertes d’un papier livide, le plafond noir, les meubles vermoulus, la porte mal close attristent les yeux et jettent

clans l’Ame un indicible dégoût de l’existence. On entend le vent d’hiver courir en mugissant sur les toits. La neige, poussée par les rafales de la tempête, vient s’attacher aux vitres de la mansarde et rendre plus épaisse encore la couche de givre qui dessine du haut en bas de l’unique fenêtre mille arabesques glacées.

Ce misérable réduit se trouve au sixième étage d’une maison de la rue de l’ Arbre-Sec.

Son locataire actuel est un jeune homme de vingt ans, d’une organisation frêle et maladive. Rarement on le voit sortir. Il travaille tout le jour et prend à peine, la nuit, quelques heures de repos. 11 s’appelle Maurice Hermann, et ne semble pas trop malheureux de se voir dans ce pauvre asile, entre ces quatre murs froids et dépouillés. Où ne se plait-on pas à vingt ans, quand l’Illusion, cette fée gracieuse, entourée de son cortège d’espérances, vous conduit par la main dans les régions fantastiques, où l’Idéal vous berce et vous enivre? Maurice est poète,

et qui ne l’est pas à son âge ? Pendant les heures splendides de la jeunesse nous entendons résonner au fond de nous-mème des cordes harmonieuses. Notre àme se prend à chanter, comme chante l’oiseau des bois, comme chante le fleuve en caressant la verdure de ses rives, comme chante la brise lorsqu’elle balance la cime des grands ormes ou le calice des fleurs. Puis ces voix célestes, ces chants intimes cessent tout à coup de se faire entendre. La société nous enlace dans son réseau d’égoïsme ; elle nous rend sourds à tout ce qui ue ressemble pas au tintement de l’or, au cliquetis sordide des écus. Nous tombons dans l’ornière du positif, saisis par les griffes acérées de la matière, veufs de nos douces croyances, froids, sceptiques, railleurs, traitant de fous et de niais ceux qui ne sacrifient pas sur l’autel de Baal, et méprisant les âmes d’élite qui s’élèvent au-dessus des bruits du monde pour écouter les échos lointains du ciel.

UNE H1ST0IHK

Avant d’habiter la mansarde de la rue de l’Arbre-Sec, Maurice n’avait jamais quitté son père. M. Jacques Hermann, riche banquier de Francfort, amené à s’établir à Paris, avait vu, grâce à l’indigne trahison d’un homme comblé de ses bienfaits, s’écrouler entièrement l’édifice de sa fortune. 11 s’était réfugié à Lenoncourt, modeste hameau des Vosges, situé à un quart de lieue de Chàtel-sur-Moselle. Là se trouvait une modeste maison de plaisance, à laquelle attenait une ferme d’un rapport annuel de douze cents livres de rente. C’était l’unique débris de l’ancienne opulence de M. Hermann.

Sa femme, qu’il avait choisie dans une des plus riches familles de la Chaussée-d’Anlin , n’avait pu supporter cette ruine imprévue.

Habituée à vivre dans une atmosphère de luxe et de splendeur, les privations pour elle devenaient de la gène, et la médiocrité prenait les désolantes proportions de la misère. File, mourut pendant les six pre-

miers mois de la retraite de son mari en province.

Maurice entant n’eut aucune des joies de son âge. De pénibles circonstances ayant étendu sur ses jeunes années un voile de tristesse et de deuil, la mélancolie devint la base de son caractère et lui fit aimer de bonne heure la solitude et le silence. L’ancien banquier voyait peu de monde. Trop pauvre pour payer la pension d’un collège et trop fier pour solliciter une bourse, il dirigea seul l’éducation de son fils. Toutes les matinées de Lenoncourt étaient invariablement consacrées à l'étude. De midi à huit heures du soir, pendant la belle saison, M. Hermann s’occupait de jardinage, et Maurice allait promener ses rêveries sous l’ombre des forêts voisines. Là, n’ayant d’autre ami, d’autre compagnon de sa solitude qu’un volume de Goethe ou de Victor Hugo, le jeune homme passait de longues heares en tète ù tête avec celte belle nymphe de la poésie qui se déguise

sous tant de formes ravissantes, et dont la voix est toujours pure, mélodieuse et suave. Il écoutait le murmure du vent dans les arbres, les chansons de la fauvette au bord de son nid, les plaintes de la cascade qui tombe de rochers eu rochers et court sous l’herbe; il regardait les nuages, et pour lui les nuages se transformaient en une infinité de radieux fantômes ; il voyait des sylphes aux ailes d’or, des jeunes filles aux cheveux parfumés, à la robe de gaze , folâtrant au milieu de prairies aériennes; des fées assises sur des trônes de saphir , agitant pour lui leur baguette magique et créant des palais enchantés, des villes entières peuplées d’anges. Maurice donnait un corps à tous ces fantômes; il traduisait dans le langage des hommes tous ces •chants, tous ces murmures, tous ces soupirs : en un mot, il avait composé un recueil assez volumineux de poésies fugitives.

Un soir d’automne, ayant poussé sa prome-

nade plus loin que de coutume, il aperçut au milieu d’une clairière un fort joli pavillon, de construction toute récente, et qu’il n’avait jamais remarqué jusque-là dans cette forêt silencieuse. Presque au même instant, il vit déboucher du sentier le plus proche un homme

d’une cinquantaine d’années, vêtu de noir et portant le ruban rouge à sa boutonnière. Ce personnage fut rejoint, quelques secondes après, par une jeune fille qui vint lui offrir une touffe de blanches pâquerettes cueillies sur la berge du chemin. Tous les deux s’assirent à quelque distance du poète, qui n’osait plus ni avancer ni reculer.

— Eh bien, mon père? demanda la jeune fille avec un regard d’interrogation craintive.

— Il ne m’a pas reconnu, ma chère enfant, répondit le second interlocuteur. Cela m’étonne peu. De longues années de remords opèrent une métamorphose cruelle sur le visage de celui qui les éprouve.

— Quand on a la ferme volonté de réparer une faute, le remords change de nom, mon père : il s’appelle repentir.

— Mais quand cette faute est irréparable?

— Une volonté ferme répare tout.

— Je crains qu’il ne repousse mes propositions et que sa lierté ne’ m’empêche de recouvrer la paix du cœur, le calme de la conscience. Et puis, te l’avouerai-je, mon enfant ? je n’aurai jamais le courage de me nommer devant lui.

— Alors il faut en revenir à notre premier projet pour lequel j’avais éprouvé quelque répugnance. Je l’accepte, et je me résigne à tout.

— Merci! tu es un ange! s’écria l’inconnu, qui pressa tendrement sa fille dans ses bras.

Il y eut un instant de silence. Caché derrière le tronc d’un chêne, Maurice craignait de froisser le gazon, d’agiter une branche. Impossible de s’éloigner sans faire remarquer sa présence, et bien certainement on le soupçonnera

d’une indiscrétion volontaire. Le dialogue recommençait entre le personnage décoré et sa compagne.

— Tu crois, Ernestine, que ce jeune homme a du talent?

— Je vous ai lu sa ballade intitulée Rêves et fleurs : n’est-ce pas un petit chefd’œuvre?

Un léger bruit partit du voisinage. La discoureuse tourna la tête vers l’endroit où Maurice venait d’agiter la leuillée par un tressaillement dont il ne fut pas le maître. Se penchant à l’oreille de son père, elle lui glissa quelques mots à voix basse, pendant que le jeune homme continuait de se blottir derrière son arbre protecteur. Il était fort pâle et retenait son souffle, car cette pièce de vers, dont on venait d’énoncer le titre, était de sa composition. Pour la première fois il entendait son éloge dans la bouche d’une femme.

— C’est vrai, répondit l’homme au ruban

rouge, ce début annonce une vocation véritable, et si je connaissais M. Maurice Hermann, je l’exhorterais chaleureusement à venir à Paris essayer ses ailes de poète.

— J’ai mis en musique plusieurs passages de Rêves et fleurs. Voulez-vous les entendre, mon père? dit la jeune fille.

Pour toute réponse l’inconnu se leva du tertre de gazon sur lequel il était assis.

Ernestine passa gaiement son bras sous le sien.

Maurice cherchait à percer de son regard le voile de gaze qui lui cachait le visage de la promeneuse. 11 se croyait le jouet d’un songe. Pourquoi cette jeune fille, pourquoi ce personnage dont l’extérieur annonce un rang élevé dans le monde, s’occupent-ils- de lui, triste, solitaire, jusque-là méconnu de tous, oublié par tous?

11 vit entrer le père et la fille dans, le pavillon.

Bientôt les accords d’un piano se firent entendre. Un savant prélude jeta ses notes joyeuses au milieu du silence de la forêt. Des cadences plus graves, des trilles moins rapides succédèrent'tf ce% gammes bruyantes, et l’instrument trouva ses plus gracieuses mélodies

pour se marier à la‘ douce voix qui chantait

les vers de Maurice.

Lorsque les sons du piano s’éteignirent , lorsque la voix eut lini de chanter, le poëte, ému de bonheur et de surprise, eut envie de courir au pavillon et de tomber aux genoux de l’adorable musicienne. Mais il craignit d’être ridicule : on pouvait admirer ses vers et professer pour sa personne la plus complète indifférence.

Il revint sur ses pas, presque honteux de son enthousiasme, et se mit en devoir de regagner la maison paternelle.

Au sortir de la forêt, il se trouva tout à coup en face d’un jeune homme de son âge, qui s’écria, en lui donnant trois ou quatre accolades :

— Ce cher Maurice!... Embràssons-nous encore!... J’ai une fameuse nouvelle à t’apprendre. Depuis deux heures je te cherche, je m’égosille, je te demande à tous les échos d’alenlour. Il parait que tu continues ton existence de garde-champêtre?

— Oui, mon cousin, répondit Maurice en souriant.

— Ton cousin!... Quoi! ce mot ne l’écorche pas la bouche? Tu ne m’appelles plus, monsieur Emile Aubry?.., C’est bien, tu te ci-

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vilises... Ah! tu n’as pas besoin de rougir comme une jeune fille : la chose n’est pas de rigueur.

En effet le poète était devenu pourpre. Il se rappelait qu’il avait autrefois accueilli sans beaucoup d’empressement les amitiés de ce cousin. Pendant leurs jours d’enfance ils s’étaient peu vus, et néanmoins ces courtes relations avaient été plus que suffisantes pour montrer le manque de sympathie de leur caractère. Maurice était mélancolique et rêveur. Emile était expansif et bruyant. Lorsqu’ils passèrent à l’adolescence, le premier devint chaque jour plus grave, et l’éternelle gaieté de

son jeune parent le fatiguait au delà de toute expression. Du reste, Emile employait un moyen infaillible de s’aliéner l’esprit du poète, c’était de l’humilier dans son amour-propre et de critiquer ses vers.

Bref, il y avait entre eux gène et défaut de confiance. Mais il existe chez les natures les

plus opposées un point de réunion possible.

Les extrêmes se touchent, dit-on : nos deux cousins vont être une nouvelle preuve de la vérité de cet axiome. Voyant, le front de Maurice s’assombrir, Emile fit lui-même un retour vers le passé. Peut-être se trouva-t-il répréhensible, car sa naïve et riante physionomie devint tout à coup sérieuse. Il prit la main du poëte et la pressa dans la sienne.

— Mon ami, dit-il, j’ai eu de grands torts envers toi. Souvent tu as eu à souffrir de l’inconcevable légèreté de mes paroles.

— Oublions le passé, répondit Maurice avee candeur.

— Non, morbleu ! je n’oublierai jamais que je me suis conduit vis-à-vis de toi comme un ostrogoth, comme un vandale, comme un véritable huron ! Sans prendre la peine de lire tes poésies, je les ai tournées en ridicule, j’ai méconnu ton beau talent.

— Emile, en vérité, tu me rends confus, dit

SOÜS ROBESPIERRE.

Maurice, qui s’était cru d’abord victime d’une mystification.

Mais l’accent de franchise de son cousin, son émotion, les grosses larmes qui roulaient sous sa paupière, tout lui prouva qu’une pareille crainte était mal fondée.

— Par tous les diables ! reprit Emile, c’est moi qui dois être confus... moi, stupide oison, qui voulais arrêter le vol de l’aigle ! Ecoute, Maurice : il y a six mois, lorsque je partis pour Epinal, afin de continuer au musée de cette ville mes travaux de peinture, j’avais déjà le pressentiment de ma sottise ; car, en te faisant mes adieux, je pris dans ta chambre une pièce de vers intitulée...

— Rêves et fleurs? interrompit le poëte, pour qui cet aveu fut un trait de lumière.

— Précisément, répondit Emile. Je voulais enfin juger de ton mérite, et j’ai lu tes vers.

— Eh bien ! demanda Maurice avec trouble.

— Admirables!... Là, vrai, d’honneur, sans

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exagération, sans flagornerie, je les ai trouvés sublimes.

— Et... ne les as-tu communiqués à personne ?

— Ah ! mon petit cousin, vous avez rôdé dans le voisinage du pavillon? dit Emile, qui leva le doigt à la hauteur du front de Maurice et le menaça doucement par ce geste amical et familier.

— Quoi! tu connaîtrais ce monsieur décoré?

tu connaîtrais sa fille, cet ange...

— Fort bien, tu as vu l’adorable Ernestine ; tu as pu juger de ses traits gracieux, remarquer la divine expression de son sourire: tu connais sans doute la finesse de son esprit, la douceur de son caractère, en un mot les qualités sans nombre qui la distinguent.

— Non, mais...

— Alors pourquoi viens-tu me dire que c’est un ange?

— Oh ! j’en suis sûr!

— Chut! ne t’enflamme pas si vite, mon cher, c’est dangereux. Voici maintenant la nouvelle que j’avais à t’apprendre : demain nous partons ensemble pour Paris.

— Est-ce possible?

— J’entre à l’école des Beaux-Arts. De ton côté lu travailleras à te faire un nom dans les lettres, et nous aurons un protecteur, un Mécène, qui nous aplanira les obstacles. J’ai vu M. Hermann, il veut bien que tu m’accompagnes, et même il te donnera cinquante écus pour suffire à tes premiers besoins. Cem’est pas lourd; mais sois sans inquiétude, nous avons de magnifiques espérances. Seulement, il y a défense expresse de les communiquer h l’auteur de tes jours. Ne me demande pas le motif de cette défense, je refuserais de le le dire. D’ailleurs, M. Bompard n’ayantpas une confiance illi- ♦ mitée dans la carrière de ton choix, il faut lui laisser tout le plaisir de la surprise. Est-ce convenu?... Oui?... Eh bien! je te jure que l’incré-

CSE HISTOIRE

dulité paternelle s’enfuira devant la trompette de nos succès. Fais ta malle, mon cher. A demain!

Les deux jeunes gens touchaient au seuil de la demeure de M. Hermann.

Emile prit le chemin de Chàtel, et le poêle entra tout rayonnant dans la chambre de son père. Mais il s’arrêta, frappé de l’air de solennelle tristesse qui se peignait sur la figure du vieillard. Pour la première fois l’ancien banquier lui raconta par quelle manœuvre infâme il avait été dépouillé de sa fortune. L’homme qui s’est enrichi de sa ruine est aujourd’hui considéré, puissant; on l’a vu briller dans les plus hautes sphères. Il a été ministre, et le roi vient de le nommer Pair de France.

— Jusqu’à ce jour, continua le vieillard, je n’ai pas voulu jeter le trouble dans ton âme et te donner des regrets inutiles. Mais tu vas à Paris, le hasard pourrait te jeter sur les pas de cet homme : il fallait que tu apprisses comment il a traité ton père.

sors ROBESPIERRE.

Le lendemain de celte confidence, le jeune homme partit, le cœur brisé, se reprochant de laisser M. Hermann seul avec l’amertume de ses souvenirs. Mais Emile parla de gloire et de fortune, et l’esprit du poète abandonna bientôt une réalité douloureuse pour se lancer dans le pays des chimères. Il demanda le nom du protecteur, dont Emile continuait de l’entretenir. Celui-ci ’refusa positivement, comme la veille, de donner le mot de l’énigme. Une fois arrivé à Paris, le jeune artiste s’empressa d’installer son compagnon de route dans la mansarde que nous avons dépeinte au commencement de cette histoire. Emile alla se loger ensuite de l’autre côté de la Seine, dans

UNF, HISTOIRE

le voisinage du palais des Beaux-Arts. Il faisait au poëte de rares visites, sous prétexte de ne pas le déranger de ses travaux littéraires, et, chose étrange, il ne parlait plus de ce protecteur, dont la main puissante devait les conduire sur le chemin de la gloire, en leur épargnant les obstacles que l’artiste rencontre toujours au début de sa carrière.

Un voyage de ceht lieues en diligence, quelques frais indispensables d’installation, et surtout un loyer de deux mois dans un hôtel, ont depuis longtemps épuisé les cinquante écus de Maurice. L’hiver est venu et le froid se fait sentir dans toute sa rigueur. Cependant le jeune hommene perd pas courage. Quelques jours encore, etil aura terminé un volume depoésies, qu’il espère vendre à un éditeur. Mais d’ici là comment avoir du bois et du pain ?

Le pauvre garçon se dirige vers un meuble problématique, que la maîtresse d’hôtel ose appeler du nom fastueux de commode; il ouvre

l’un des tiroirs, prend son dernier vêtement passable, l’habit qu’il a toujours conservé précieusement, dans le cas où il eût fallu se présenter chez ce protecteuv mystérieux, dont l’existence lui paraît, dès à présent, un peu douteuse, grâce à l’incompréhensible discrétion de son cousin. 11 fait nuit, la neige tombe, les rues sont désertes et l’escalier de l’hôtel est sombre : personne ne le verra porter son habit à gage.

Au moment où Maurice se disposait à sortir, il vit tout à coup paraître Emile vêtu d’un costume de bal, les mains parfaitement gantées, la figure heureuse et souriante.

— Fais ta toilette la plus splendide ! cria le jeune peintre : nous allons en soirée chez le comte d’Alfort. Voici ta lettre d’invitation.

Maurice eut un violent soubresaut.

— Tu as dit le comte d’Alfort! cria-t-il d’une voix terrible.

— Ah çà, quelle mouche te pique? Tu

roules des yeux comme un traître de mélodrame. Si lu as l’intention de débuter à l’Ambigu, mon cher, il faut le dire.

— Le comte d’Alfort! répéta Maurice, voilà le protecteur que tu m’as trouvé?

— Certainement.

— Eli bien! va dire à cet homme que je le méprise et que je le maudis !

Le poète accablé tomba sur l’unique chaise de sa mansarde. Son visage ruisselait de sueur, ses yeux étaient fixes, et ses lèvres pâlies s’agitaient par un tremblement nerveux. Bientôt néanmoins il parut plus calme et prit affectueusement la- main dir jeune peintre.

— Amij lui dit-il, ne me cache rien : est-ce M. d’Alfort que j’ai vu dans la forêt de Lenoncourt?

— Oui , répondit Emile. Cette forêt n’est qu’une partie des immenses propriétés que le comte possède dans notre pays. Il a fait bâtir, pour y passer l’automne, ce pavillon près du-

quel tu l’as rencontré, la veille de notre départ, avec sa fille, la ravissante Ernestine... que tu appelais un ange, il m’en souvient parfaitement.

— Oh ! tais-toi ! tais-toi !

— M’expliqueras-tu par quel mystère le nom de M. d’Alfort te fait tomber en syncope?

— Ne m’interroge pas. Celui qui te protège a des droits à ton estime et à ta reconnaissance. Dieu me préserve d’effacer de ton cœur ces louables sentiments! Emile, mon cher Emile, ne viens plus t’attrister dans ma pauvre mansarde, laisse-moi seul avec mes ennuis et mes chagrins.

— Voilà de jolies idées! je t’en fais mon compliment sincère. Alors tu refuses de m’accompagner chez le comte? lu refuses les offres bienveillantes d’un protecteur que tu aurais là, près de toi, sous la main, car son hôtel touche à cette maison môme.

— Je déménage aujourd’hui ! cria le poète avec épouvante.

l : .N K HISTOIRE

— Ma foi, tuas raison : je te conseille même d’aller loger à Bicêtre!

Cela dit, Emile quitta la mansarde et ferma la porte avec un mouvement de colère. Resté seul, Maurice put enfin donner un libre cours aux larmes qu’il s’était efforcé de contenir en présence de son cousin. Le malheureux sanglota longtemps avec désespoir. Un seul mot avait brisé tous ses rêves ; car, il faut le dire, Maurice était amoureux de la jeune fille du pavillon. Sa plus douce espérance était de la rencontrer un jour dans le monde. Il n’avait pas vu le visage de la musicienne, mais il avait vu sa taille svelte et dégagée, son pied mignon, sa main blanche; il savait qu’elle s’appelait Ernestine... Et puis, ne la reconnaîtrait-il pas aux battements de son cœur ?

Hélas! hélas ! Ernestine est la fille de l’homme qui a ruiné son père!

Cette pure et sainte image, qu’il se plaisait à parer de mille charmes séduisants, il faudra

désormais la flétrir et la chasser de son esprit. Et cette voix, dont il se rappelle les tons suaves, cette voix toute d’amour et d’harmonie, comme doit être, là-haut, celle des archanges, cessera-t-il de l’entendre le jour, la nuit, à chaque heure? Tenez... c’est une illusion de l’enfer, sa tête s’égare : voilà qu’il entend Ernestine chanter encore !

En effet, une voix de jeune fille, fraîche et limpide, lui arrivait distinctement et semblait partir d’une mansarde voisine de la sienne. Il s’approcha de la cloison, marchant sur la pointe du pied et retenant son souffle. C’étaient les mêmes accents qui avaient éveillé jadis les échos de la forêt, c’étaient les mêmes passages de Rêves et f leurs . Il posa la main sur sa poitrine, leva les yeux au ciel et s’écria :

— Mon Dieu! je deviens fou... Prenez pitié de moi !

Ses jambes fléchirent, un nuage couvrit ses yeux, et sa tête alla frapper lourdement sur les carreaux de la mansarde.

En revenant à lui, Maurice se vit entouré de plusieurs personnes de l’hôtel accourues à son secours, Une jeune ouvrière, installée depuis peu dans une chambre adjacente, avait entendu le cri du poète, le bruit de sa chute et s’était empressée de donner l’alarme. Ce fut sur elle que tombèrent d’abord les regards de Maurice.

Elle était vêtue d’une simple robe de toile peinte, sur laquelle tranchait un tablier de couleur claire. Un petit bonnet de tulle, à rubans roses, lui dégageait le front et laissait voir ses cheveux en bandeaux. Son charmant visage était rouge encore de l’émotion qu’elle venait

d’éprouver; deux larmes tremblaient au bord de sa paupière.

— Oh! Monsieur, dit-elle à Maurice, combien vous m’avez effrayée tout à l’heure ! J’étais ici à côté dans ma chambre...

— Quoi ! serait-ce vous que j’aurais entendue? murmura le jeune homme d’une voix frémissante. Non, c’est impossible!... Dites que ce n’était pas vous qui chantiez cette romance.

— Est-ce que vous ne la trouvez pas jolie?

demanda la jeune fille avec une douce naïveté. Pourtant on la chante du matin au soir dans le magasin où je travaille.

— Sa voix, mon Dieu! je reconnais sa voix!

dit Maurice éperdu et se cachant le visage de ses deux mains.

— Ce jeune homme a le délire, fit observer l’une des personnes présentes; il faut envoyer chercher le docteur.

Maurice s’efforça de reprendre du calme. Il affirma qu’il n’était point malade, que son éva-

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nouissement n’aurait aucune suite fâcheuse, et remercia tous ceux qui lui avaient apporté du secours. La jeune ouvrière sortit avec les autres et regagna sa chambre.

Collant de nouveau l’oreille à la cloison, le poëte écouta les pas de sa voisine qui allait et venait, remuant quelques meubles et se préparant sans doute à se coucher, car dix heures sonnaient à Saint-Germain-l’Auxerrois. La fièvre qui lui brûlait le sang donnait à Maurice une finesse d’ouïe inconcevable. Il distingua le bruit mat d’une personne qui se met à genoux, le murmure d’une prière; puis le rideau glissa sur la tringle de l’alcôve, et, cinq minutes après il entendit la paisible respiration de la jeune fille endormie. A-t-il donc été le jouet d’une illusion? son esprit malade s’est-il créé des fantômes? En effet, il faudrait avoir perdu tout jugement pour croire à tant d’invraisemblances réunies.

Mais un doute lui reste encore. Sans plus de

retard, il descend, se fait ouvrir la porte de l’hôtel et court au magasin de musique le plus proche. On allait fermer. Maurice demande si l’on n’a pas une romance ayant pour litre :

Rêves et fleurs.

— Oui, Monsieur, répond le commis, déroulant quelques liasses.

Puis il ajoute presque aussitôt, en présentant une feuille au poète :

i— • Musique de mademoiselle Emestine d’Alfort, paroles de M. Maurice Hermann...

Prix deux francs. »

Le jeune homme rougit jusqu’au blanc des yeux et fit mine de fouiller à sa poche, uniquement pour la forme, attendu qu’il savait trèsbien ne pas posséder un centime.

— Excusez-inoi, dit-il ; mais je suis l’auteur des paroles, et je désirerais savoir...

— Puisque vous êtes l’auteur, dit en s’approchant le maître du magasin, vous n’ignorez pas que mademoiselle d’Alfort a publié votre

romance à ses frais. Bien certainement, elle ne

me blâmera pas si je vous en offre quelques

exemplaires.

— Non! non!... je ne veux rien d’elle! cria Maurice s’élançant hors du magasin.

Il rentra chez lui délivré de toutes ses craintes. L’évènement de la soirée n’avait plus rien qui dût le surprendre. Une autre que la fille du comte ayant pu chanter cette romance, il devait nécessairement attribuer les folles hallucinations de tout-à-l’heure à l’égarement de son esprit et au trouble où l’avait jeté la révélation d’Emile. Le parti de Maurice est irrévocable. Il ne verra jamais le comte. Ce serait une lâcheté, qu’il ne se pardonnerait pas à lui-même, en supposant qu’elle ne fût point

un crime aux yeux de M. Hermann. Si la fille du perfide ami de son père a longtemps occupé sa pensée, dorénavant il chassera de son esprit cette image séduisante, et, pour mieux y réussir... eh bien! il s’efforcera d’aimer une autre femme ! Ne sent-il pas déjà battre son cœur en pensant que là, tout près de lui, repose une douce enfant, dont il croit voir encore le frais visage et le gracieux sourire? C’est une simple fille du peuple, pauvre comme lui. S’il pouvait en être aimé! quelle délicieuse existence serait la sienne, quel palais serait préférable à sa mansarde? Oh! maintenant, cette mansarde, il ne veut plus la quitter. Peu importe le voisinage du comte et de sa fille. D’un seul mot il peut les faire rougir et mettre un terme à leurs poursuites. Il s’endormit en faisant des rêves enchanteurs.

Mais le lendemain, à son réveil, il s’aperçut, aux cris de son estomac, qu’il n’avait pas dîné le jour précédent. Il quitta son lit pour aller

ouvrir un placard, où il serrait d’ordinaire ses provisions. Le placard était vide. Au dehors la bise sifflait, glaciale et piquante, et pas le moindre fagot pour ressusciter l’âtre.

Sans doute, l’habit noir est là, tout empaqueté, prêt à être mis en gage; mais le jeune homme a décidé qu’il ferait, le matin même, une visite à sa voisine. Il doit la remercier de l’empressement qu’elle a mis, la veille, à lui amener du secours, et il ne peut se présenter chez la jeune ouvrière avec sa redingote de travail, quasi-percée au coude, et montrant la corde en plus d’un endroit. L’infortuné poète regagna son lit, le découragement dans l’âme, les entrailles affamées et les membres grelottants. Il envisagea d’un coup d’œil toute l’horreur de sa situation. Sur qui peutil compter en ce monde? M. Hermann est pauvre, et son fils ne doit pas le priver de ses médiocres ressources. Emile, d’autre part, abandonne son cousin, qu’il regarde comme

un maniaque et comme un fou. La misère arrive, avec les haillons et la faim.

— Plus d’espoir, se dit Maurice, il faut mourir !

— Mourir,, jeune homme, y songez-vous?

cria brusquement à son oreille une grosse voix bienveillante et bourrue. Corbleu! vous changerez d’opinion. De pareilles idées sont malsaines, vous allez me faire le plaisir de les remplacer par d’autres.

En même temps les rideaux s’écartèrent. Le poète se vit en face d’un énorme individu, aux joues rubicondes, et dont la physionomie respirait un air de bonté joyeuse, de cordiale franchise. Ce personnage entièrement inconnu de notre héros, avait ouvert sans bruit la porte de la mansarde, s’était approché du grabat de Maurice et venait de le prendre en flagrant délit de désespoir.

— Voyons, levez-vous, poursuivit-il. Je vous invite à déjeuner.

— Monsieur, balbutia Maurice d’une voix timide, je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, et je ne sais si je dois...

— Bon! nous ferons connaissance. Est-ce que l’appétit n’irait pas, ce matin?

— Pardonnez-moi, répondit le poêle en rougissant.

— Alors, habillez-vous.

— Pourtant je voudrais savoir...

— Mes nom, prénoms et qualité? C’est trop juste : Jules Wilfrid -Coquebert, éditeur, domicilié rue Jacob, bon vivant de sa nature et véritable ami des gens de lettres... Allez donc! Quand il n’y a pas de laquais à la porte, on est obligé de s’annoncer soi-même.

— Oh ! Monsieur, dit Maurice, en se précipitant hors de son lit, sans réfléchir que le vêtement nécessaire lui manquait, j’ai entendu parler de vous avec éloge, et je me proposais d’aller, un de ces jours, vous rendre visite.

— Eh bien, morbleu! je vous ai prévenu.

Diqitizod by Gooffle

Mais il n’y a pas, ce me semble, un nombre suffisant de degrés de chaleur pour que vous restiez dans une pareille toilette, 11’est-ce pas votre avis?

Le jeune homme s’empressa de passer un pantalon et d’endosser l’habit noir. Puis il alla prendre sur sa table de travail un manuscrit qu’il présenta gravement à l’éditeur.

— Bon! dit celui-ci, vous tenez à parler d’affaires avant le déjeuner?... Soit. Que me présentez-vous là, des vers?... Ah! mon pauvre garçon, le siècle est à la prose! Je ne donnerais pas cinquante centimes de tout ce fatras de dithyrambes et de sonnets.

— Cependant, Monsieur, dit le jeune homme très-pâle. . .

— Je n’en veux pas, vous dis-je! Laissez vos poésies moisir en portefeuille, ou vendez-les à l’épicier du coin. Vous allez, au lieu de cela, me confectionner un roman en deux volumes.

C’est trois mois de travail. Je vous achète cet

ouvrage quinze cents francs, payables à la livraison du manuscrit. Mais comme, d’ici là, vous pouvez avoir besoin d’espèces, je vous prête vingt-cinq louis.

A ces mots, M. Coquebert mit un rouleau d’or entre les mains de Maurice, muet de surprise, et n’osant pas croire à ce bonheur inattendu.

— Çà, voyons, mon brave ami, continua l’éditeur, vous pâlissez, vous rougissez... Que diable! êtes-vous malade?

— Excellent homme, dit le poète avec effusion, vous me sauvez la vie !

— Je ne vous sauve rien du tout; je fais une affaire, et voilà l’histoire. Or, comme je me dépossède de mes fonds, et que, dans le commerce, on n’en a jamais en suffisance, prenez ce timbre et souscrivez-moi une lettre de change à quatre-vingt-dix jours. Portez, je vous prie, cinq cent dix francs. Ce n’est pas moi qui dois payer l’escompte.

Quand Maurice eut fini d’écrire, M. Coquebert le prit gaiement sous le bras et le conduisit chez Véfour.

Deux heures après, le jeune homme, parfaitement restauré, sans qu’il lui en coûtât un centime, frappait à la porte de l’ouvrière. Il avait les joues empourprées d’une teinte assez vive, et nous n’oserions pas affirmer que son éditeur ne lui eût pas fait boire quelques verres de champagne au delà des bornes de la stricte tempérance. Du reste, après un bon repas, arrosé d’Aï, rien ne donne de l’aplomb comme un gousset garni de pièces d’or. Maurice fut avec la jeune fille d’une gaieté de bon goût et d’une amabilité charmante. Il apprit qu’elle se nommait Jeanne et qu’elle travaillait pour une marchande fleuriste de la rue Saint- Honoré. L’assiduité de Jeanne à l’ouvrage et sa *» n

bonne conduite lui avaient acquis la confiance

de ses patrons, qui, depuis la veille, lui lais-

saient emporter des fournitures et lui permet-

taient de travailler dans sa chambre. Tous ces détails enchantèrent le poète.

A partir de ce jour, les relations de voisinage devinrent de plus en plus amicales. Maurice était au comble du bonheur; il ne craignait plus la misère, le comte d’Alfort et sa fille étaient entièrement effacés de son souvenir.

Emile lui-mème, son joyeux cousin, continuant à lui garder rancune du refus de paraître à la soirée du pair de France, notre héros finit par ne plus songer à lui. Le premier amour est un sentiment égoïste qui s’empare tout à fait du cœur et y règne en maître. Cependant le mot d’amour n’a pas été prononcé entre Jeanne et le poëte. Mille fois le regard de Maurice a dit à la jeune ouvrière qu’elle est aimée, mille fois le sourire de Jeanne a laissé voir â son voisin qu’il est payé de retour.

Le printemps était revenu, les deux mansardes avaient pris un air de fête. Un matin, Maurice et Jeanne allèrent ensemble au quai

aux Fleurs. Bientôt des festons entrelacés de chèvrefeuille et de vigne sauvage coururent d’une fenêtre à l’autre : ils unissaient les deux chambres par des liens de verdure; puis des rosiers, des myrtes, des seringas s’épanouirent au bord du toit, mariant leurs branches, mélangeant leurs parfums. Souvent la jolie tête de Jeanne se montrait au milieu de ce parterre aérien, comme une rose parmi ses sœurs. D’autres fois la gentille ouvrière entonnait la romance favorite, et le poëte radieux accourait l’entendre. Le soir, quand l’œil indiscret du voisinage se fermait avec les contrevents d’alentour, c’étaient de longues causeries au clair de la lune, au murmure apaisé de la grande ville, â cette heure où elle éteint ses becs de gaz et ne fait plus entendre qu’un léger bourdonnement, pareil à celui d’une mère assise auprès de son enfant qu’elle endort.

Malgré ces douces préoccupations, Maurice travaillait avec courage. Trois mois s’étaient

écoulés depuis la visite de l’éditeur. M. Coquebert revint à jour fixe demander si les deux volumes étaient finis.

— Les voilà, dit Maurice, présentant un manuscrit monstre.

— Peste! mon jeune auteur, on s’aperçoit que vous êtes à vos débuts : vous me donnez trop bonne mesure, et cet excès de conscience mérite une gratification. Voici deux mille francs. Commencez sans plus de retard un autre livre, et n’oubliez pas que vous avez une lettre de change à payer demain.

M. Coquebert sortit.

Le jeune homme s’empressa de courir chez sa voisine, afin de lui montrer les deux billets de banque. Ne fallait-il pas qu’elle partageât sa joie? Mais il trouva l’ouvrière abattue, les yeux rouges. Elle était tristement assise dans un coin de la mansarde.

— Au nom du ciel, qu’avez-vous, Jeanne? dit Maurice effrayé.

— Mon ami, répondit la jeune fille, je viens d’assister à un triste spectacle. Les personnes pour qui je travaille ont essuyé des pertes nombreuses et n’ont pu faire honneur aux obligations de cette tin de mois. Demain on vend leurs meubles et leurs marchandises; on les chasse, on les met sur le pavé. Figurez-vous un homme au désespoir qui veut se jeter dans la Seine, une femme qui sanglolte à fendre l’âme et deux petits enfants qui pleurent au berceau. J’en suis encore émue et tremblante.

— Et vous voilà sans travail, Jeanne? dit Maurice.

— Oh! je ne songe pas à moi, répondit-elle.

Que ne suis-je assez riche pour venir en aide à ces pauvres gens! 11 me semble qu’il y aurait du bonheur pour le reste de mon existence dans cette pensée : j’ai sauvé toute une famille de la misère, toute une famille me doit l’espérance et la vie.

— Vous avez raison ! s’écria vivement le

jeune homme. Combien faut-il à ces braves commerçants, Jeanne?

— Une somme trop forte, hélas ! pour mes ressources et pour les vôtres... près de deux mille francs, je crois.

— Us sont sauvés! dit Maurice avec transport. Venez, Jeanne, vous serez leur Providence. Je veux qu’ils vous bénissent comme un ange libérateur.

Et le poëte entraîna la jeune ouvrière. Il oubliait l’échéance du lendemain.

En revenant du magasin de la rue Saint- Ilonoré, dans lequel ils avaient ramené l’espoir et la joie, Jeanne dit à Maurice :

— Mon ami, vous êtes un noble cœur ! Votre plus chère îécompense doit être dans les té-

moignages de gratitude que vous avez reçus.

Si quelque chose peut ajouter encore à cette récompense, il me reste à vous dire, que votre action généreuse vous acquiert pour la vie mon affection et mon estime.

— Oh!. merci, Jeanne!... c’est trop de félicité ! Je voudrais mourir «\ vos genoux ! s’écria Maurice, le visage baigné des plus douces larmes.

La nuit tombait. 11 quitta l’ouvrière. Séparé de Jeanne, il avait encore le bonheur du souvenir. L’image de la jeune fille le suivit au milieu de son sommeil et les rêves agitèrent autour de lui leurs ailes brillantes. Mais quel réveil allait succéder à cette nuit délicieuse! Trois hommes à figure sinistre et porteurs d’énormes gourdins entrèrent avec le jour dans la mansarde.

— Que désirez-vous, Messieurs? demanda le poète.

— Nous sommes des gardes du commerce,

uni: histoire

répondirent-ils, et vous allez immédiatement nous payer celte lettre de change, s’il vous plaît.

— Je ne suis pas en mesure, balbutia le jeune homme.

— En ce cas, veuillez nous suivre, et sans résistance, ou sinon...

— Plus bas, je vous en conjure ! dit Maurice tremblant que ces paroles ne fussent entendues de sa voisine.

Il ignorait que les prétendus recors faisaient

de l’arbitraire, et qu’ils n’avaient pas le droit

de saisir un homme, le jour même de l’échéance,

avant de remplir les formalités de rigueur.

Voulant épargner à Jeanne le chagrin de cette

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