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Une idée fixe

On était au mois de février 1699. Depuis plusieurs leures la neige tombait sans interruption. Paris, cette ;rande fourmilière d'ordinaire si active et si affairée, e taisait engourdie par le froid et comme ensevelie ous un linceul. Un homme cependant bravant la igueur de la saison, parcourait depuis le matin le [uartier désert de la Grève. Aucun intérêt d'affaire 'U de plaisir ne l'avait obligé de quitter la chambre u'il habitait dans une obscure maison garnie de la ue de Quincampoix; il marchait tantôt a pas préci-

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pités, obsédé par do tristes pensées, et sa préoccupation était telle qu'il ne paraissait pas même s'apercevoir de ce temps affreux. On le voyait apparaître ainsi qu'une ombre aux détours des rues,. et se perdre bieplôt dans les tourbillons de neige fouettés en tous sens par la rafale. Son costume plus que simple indiquait un homme de la dernière classe du peuple; mais celui qui l'eût examiné attentivement eût reconnu dans ses yeux noirs, dans le développement de son front, les signes certains d'une intelligence peu commune, la vivacité d'une imagination méridionale jointe a une grande force de volonté, k une extrême puissance de réflexion. C'était en effet une âme active, enfermée dans une enveloppe grossière, et qui se refroidissant au contact de la misère, voyait chaque jour avec désespoir s'évanouir fees rêves de bonheur et de fortune. Tourmenté par une inaction qui lui pesait et dont il ne pouvait sortir, car il n'avait qu'une seule pensée qu'il tournait et retournait sans cesse dans son esprit, il errait du matin au soir, et quand il rentrait brisé par la fatigue , à peine s'il pouvait trouver quelques instants de sommeil sur son misérable grabat. Dans sa chambre, où le vent et la pluie entraient par les vitres disjointes, où il n y avait d'autres meubles qu'un mauvais lit et une chaise de bois, il avait chaciue nuit des visions ardentes. Tout éveillé, il se sentait transporté dans de riches palais, il ébran-

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lait le pavé des rues sous les roues de ses carrosses à quatre chevaux. 11 achetait, sans compter, les plaisirs les plus coûteux, Tivresse des meilleurs vins, l'adulation des flatteurs, le sourire des femmes. Sous ses mains tout se changeait en or, tout devenait perles et diamants. Malgré -les'déceptions qui suivaient toujours ses extases, si quelqu'un lui eût proposé de changer ces trésors imaginaires et qu il paraissait impossible de réaliser, contre le morceau de pain de chaque jour qui lui faisait faute si souvent, et même contre une aisance modeste qu'il n'avait jamais connue, il eût peut-être repoussé cette offre avec dédain, tant il avait foi dans son avenir et dans les promesses de son génie.

Cet homme était-il fou, ou avait-il un démon familier qui lui parlait à l'oreille et qui lui faisait des révélations mystérieuses? Quel rêve poursuivait-il? quels obstacles trouvait-il sans cesse sur son chemin?

Pour qu'il ne lui manquât aucun malheur dans sa misère, il était devenu amoureux, et l'objet de cet amour paraissait aussi éloigné de lui, aussi insaisissable que la fortune. Un jour qu'il marchait, selon son habitude, au hasard, il vit descendre d'une chaise à porteurs qu'accompagnaient deux laquais une femme richement vêtue qui entra dans la chapelle de l'hôpital des Haudriettes, située rue de la Mortellerie, à quelques pas de la place et du quai de la Grève.

La vue do cette dame, jeune, élégante et merveilleusement belle, produisit sur lui une impression irrésistible, une de ces passions soudaines que les philosophes et les moralistes feraient bien de chercher à expliquer au lieu de les nier. Il se sentit troublé jusqu'au fond du cœur, et longtemps il resta immobile à la même place, désirant et n'osant pas suivre cette gracieuse apparition. Lorsque la dame sortit de la chapelle, il marcha d'abord à quelque distance de sa chaise. S'enhardissant peu à peu, il pressa le pas et se tint à la hauteur de la portière, sans que celte dame, plongée dans ses réflexions, tournât une fois seulement la tête. Il voulait l'accompagner jusqu'à sa demeure et savoir qui elle était; mais les deux laquais avaient remarqué sa présence obstinée, et, avec cette insolence qui caractérise la valetaille de grande maison, ils lui intimèrent l'ordre de s'éloigner. A ce premier avertissement dont notre rêveur ne tint aucun compte, et que peut-être même il n'entendit pas, se joignit une autre injonction qu'il n'était pas possible de méconnaître : un des deux laquais lui mit la main sur l'épaule et le repoussa rudement. Le premier mouvement de cet homme fut de riposter k cette attaque brutale, et certes, en toute autre circonstance, j1 n'eût pas hésité à châtier rudement son agresseur; mais il pensa qu'une querelle attirerait sur lui fatt(;ulion de la dame; il craignait de rencontrer un re-

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gard de colère ou de mépris ; il aima donc mieux laisser rotfense impunie, et il se retira honteux et frémisfcant.

Deux mois s'étaient écoulés depuis celte rencontre, dont il avait gardé le souvenir ineffaçable; tous les jours il rôdait comme une âme en peine autour de la chapelle des Ilaudriettes, espérant qu'il reverrait celle qu'il ne pouvait oublier; il avait interrogé les habitants du quartier, et à force de recherches et de questions, il avait appris que cette dame était la veuve d'un vieux gentilhomme de province, qui avait poussé l'amour et le dévouement pour elle jusqu'à mourir au bout de quinze mois de mariage, en lui laissant une fortune embarrassée et douteuse et un titre de marquise.

Une marquise! une grande dame fière et hautaine, une créature pétrie sans doute d orgueil et de coquetterie, enivrée de sa beauté, voil'a celle qu'il osait aimer, lui, pauvre diable perdu dans les derniers rangs de la foule, et qui n avait d'autre moyen de se faire remarquerque de battredeslaquais'.La distance qui le séparait d'elle était si grande, que le plus hardi faiseur de projets eût renoncé a tout espoir. Mais une fois qu'une pensée avait pris racine dans cette volonté tenace, rien ne pouvait len chasser. Elle y languissait sans mourir, comme une plante flétrie par un vent aride, et qui n'attend qu'une goutte d'eau pour reverdir. Il

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se donnait de bonnes raisons pour persévérer. La marquise de Versac n'avait de la fortune que Tapparence, et lui ne devait-il pas disposer un jour de trésors inépuisables! Mais, en attendant, il résolut sagement de ne pas chercher à attirer ses regards; il se contenta de passer, le soir, sous ses fenêtres, et do rêver, le jour, h un meilleur avenir, aux lieux où il l'avait aperçue.

Cependant sa situation ne changeait pas. Au retour de ses voyages dans le pays des chimères, il se retrouvait aux prises avec la réalité, c'est-k-dire avec la faim souvent et l'impossibilité d'acquitter le prix de sa chambre. Son hôte le gardait par charité, jusqu'au jour où un locataire nouveau se présenterait. Notre futur millionnaire était donc a chaque instant menacé de se voir jeter sur le pavé de Paris, faute d'un petit écu. Que faire? II n'était propre à rien qu'à calculer de tête et de mémoire les trésors du Pérou; il n'eût pas été en état d'enseigner la première des quatre règles de l'arithmétique, car il ne savait ni lire, ni écrire, ni chiffrer avec la plume. Enfant abandonné dès ses plus jeunes années, son esprit n'avait reçu aucune culture; quand plus tard il avait essayé de réparer son ignorance, son intelligence rebelle avait refusé de comprendre et dassembler ces signes (jue l'être le plus médiocrement doué parvient k apprendre, et, lassé d'un effort inutile qui blessait son

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oriiueil, il avait rejeté loin de lui ces premiers éléments de toute science. Il avait vécu sur lui-môme, nourrissant une pensée solitaire et obstinée à laquelle il n'apportait aucune distraction. Mais, comme nous lavons dit, la lutte devenait de jour en jour plus douloureuse; il n'avait pas pour se soutenir la force que l'homme de génie inconnu puise dans sa conscience; il ne rêvait pas quelque projet utile à 1 humanité, et la fortune qu'il désirait ne reposait pas sur des calculs parfaitement honnêtes et licites. L'amour et la misère, ces deux mauvais conseillers, avaient ébranlé plus d'une fois sa moralité.

Cependant le temps s'ét-ait éclairci, la neige avait cessé de tomber, et pour la vingtième fois delà journée il repassait par le même chemin, il venait de remonter la rue de la Mortellerie depuis la place de Grève jusqu'à la rue des Barres , et, tournant adroite, il avait descendu le quai jusqu'à la petite rue Péronel qui menait de la rivière à la chapelle de l'hôpital des Haudriettes.

Tantôt il contemplait d'un regard triste et fixe le vieux monument, tantôt il se rapprochait de la rivière chargée de glaçons que le courant entraînait contre les piles du pont Notre-Dame. Il les suivait de l'œil, et la tentation le prenait d'aller s'engouffrer et de se briser avec eux sous les pièces de bois des deux pompes, ouvrage de Joly et de M anse. Il cédait à une

sorte de fascination, et d(\ja leau mouillait ses pieds, lorsqu'on so retournant il aperçut à rextrémité du quai Pelletier une chaise h porteurs qu'il crut reconnaître pour celle de la marquise; à l'instant il changea do résolution et s élança" de ce côté.

Nul quartier de Paris peut-être n'a subi plus de changements que celui de la Grève, et les derniers embellissements qu'on y exécute ont achevé de lui faire perdre son ancienne physionomie. La ville tend de plus en plus h se métamorphoser selon les exigences des mœurs et les besoins d'une civilisation plus raffinée. Elle gagne en salubrité, en assainissement, ce qu'elle perd du côté du pittoresque et des souvenirs.

Notre homme ne s'était pas trompé : c'était en effet la chaise de la marquise de Versac qu'il avait aperçue avec ce coup d'œil rapide et sûr qui distingue les amoureux, et qui leur fait reconnaître entre mille objets l'objet de leur préoccupation, La marquise, qui venait aux Haudriettes pour accomplir un acte do charité, ressortit au bout d'une demi-heure environ. Pendant ce temps, il était resté h l'angle de la place de Grève et de la rue de la Mortcllerie, évitant d'être vu par les porteurs et les deux laquais. Lorsqu'elle remonta d;ins sa chaise, il se tint h l'écart; il la vit s'éloigner, mais il voulut en vain la suivre : l'émotion qu'il éprouvait était si forte que ses jambes refusaient presque do le soutenir. Il fut obligé de s'arrêter au coin

du quai Pelletier et du port au charbon, et il s'assit dans cet endroit désert sur une borne renversée. Il y resta, la lete appuyée sur ses deux mains, insensible au froid, écoutant gronder au dedans de lui son cœur, et autour de lui le bruit de la ville, le murmure des eaux et le craquement des glaces qui se brisaient en se heurtant. L'heure, l'endroit, les objets dont il était environné, en harmonie avec ses piensées, réagissaient fortement sur son imagination. Le bourdonnement monotone et continuel qui résonnait à ses oreilles en rapport avec les projets confus qui se pressaient dans sa tête, la solitude de ce heu, image de sa vie so-litaire et abandonnée; celte eau qui coulait à ses pieds, profonde et sombre comme sa destinée; les pâles lumières qui se mêlaient ça et là au jour mourant, semblables aux lueurs despoir qui brillaient dans la nuit de son cœur, tout cela l'avait jeté dans un état d'exaltation; il se leva et s écria en se frappant le front :

— Elle sera à moi! J'étais fou de vouloir mourir! Il me faut de lor... Eli bien! j'en aurai.

— Il ne s'agit que d en voler, et ce ne serait pas la première fois, dit une voix derrière lui.

Et en même temps une rude et vigoureuse main le saisit au collet.

Il se retourna et tressaillit en regardant celui qui avait si brusquement interrompu son monologue, mais

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il se remit promptement, et dit en affecir.ntla surprise et en cherchant h se dégager :

" — Que me voulez- vous, monsieur? laissez-moi, je no vous connais pas.

— Tu ne me connais pas? mais je te connais, moi, el Cela suffit. Tu es Etienne Vinache, né à Naples, pays de mendiants et de paresseux : tu as déserté, il y a deux ans, du régiment de Royal-Roussillon, où tU' servais avec moi, où tu étais mon camarade de chambre; est-ce vrai?

— Et quand cela serait, dit Vinache, êtes-vous chargé de marreter? faites-vous maintenant partie de la maréchaussée, monsieur?

— Vous! monsieur! Tu étais plus familier autrefois! tu savais bien me dire avec ton air d'Italien cafîard : « Mon bon Nicole, le colonel ma chargé de porter cette lettre à l'autre bout de la ville : je suis fatigué, rendsmoi le service d'y aller à ma place. » Et pendant que comme un sot je faisais tes commissions, tu déménageais sans me rembourser les cent livres que lu me devais. Est-ce vrai?

— C'est vrai, dit Vinache; mais lachc-moi.

— Pas si .sot, vraiment! Il y a assez longtemps que je lecherche. Nous avons un compte h régler ensemble.

— Si je le veux bien, dit Vinache en lui donnant un croc-en-jambe. Mais Nicole s'attendait b quelque surprise; il resta ferme sur ses pieds.

L'Italien, voyant le mauvais succès de sa ruse, reprit avec calme :

— J'ai des torts, j en conviens : je te rendrai cet argent, mais aujourd'hui je ne puis; je te jure que je ne possèdepas un sol.

— Il en sera de même demain, dit Nicole, et c'est avec cette monnaie-là quo tu me payeras toutes les tois que je te rappellerai ta dette. Ainsi, mon filou, j'aurai au moins le plaisir de te rosser d'impoi tance. En même temps il le saisit au collet. Une lutte s'engagea, pendant laquelle une bourse en cuir tomba de la poche de l'Italien, et un léger bruit indiqua qu'elle n'était pas entièrement vide. Nicole se précipita dessus comme sur une proie, et parvint à la saisir au moment même où Vinache mettait la main sur son trésor; une nouvelle lutte s'engagea, si violente, si acharnée, que le cuir se déchira sous leurs ongles. Trois pièces d'or roulèrent sur le pavé où leurs pieds venaient de pétrir et de fouler la neige. Nicole poussa une exclamation de joie, et l'Italien un cri semblable au hurlement d'une bête fauve qui se voit enleverses petits. Il se précipita a plat ventre sur son or, le couvrit de son corps, parvint a ramasser les trois louis, et se releva malgré la grêle de coups de poing qui tombait sur ses épaules.

Mais soit que ses forces fussent épuisées, soit que redoutant l'issue de la querelle, il voulût essayer si

un autre moyen lui réussirait mieux, il dit à Nicole, les larmes aux yeux, lesmains jointes et la voix tremblante :

— Fais ce que tu voudras, mais je te jure qu'après avoir perdu cet or, je me jette à l'eau sous tes yeux.

Nicole haussa les épaules, et sans répondre, il lui arracha delà main les trois louis. Une pâleur livide se répandit sur le visage do l'Italien, puis regardant Nicole d'un air hébété :

— Tu Tas voulu! s'écria-t-il, et il s'élança vers la rivière, dont quelques pas seulement le séparaient.

Nicole effrayé courut après lui et le retint par le pan de son habit au moment où il entrait dans l'eau.

— Morbleu! dit-il, es-tu fou?

. Et l'entraînant d'un bras vigoureux, il le força de revenir a la place qu'il avait quittée.

— Rends-moi cet or, dit Vinache avec un accent sinistre et résolu, ou tu auras ma mort à te reprocher.

— Tu tenais plus b la vie autrefois.

— C'est qu'autrefois rien ne m'y attachait, c'est que je ne savais pas que je devais devenir riche.

— Toil et tu me disais tout h l'heure que tu étais sans ressources.

— Maintenant, c'est vrai : ces trois louis sont tout ce que je possède, mais demain peut-être...

— Demain! Et qu'attends-tu donc?

— Un hasard.

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— C'est là-dessus que tu comptes pour me payer?

— Pour m'enrichir, Nicole.

— Il faut vraiment que je sois aussi fou que loi pour t'écouter. Voyons, parlons raison : je ne veux pas avoir ta mort sur la conscience. Je garde deux louis : le marché te convient-il?

— Je le refuse.

— Et si je n'en veux pas un autre, que feras-tu? L'Italien étendit la main vers la rivière, et fît un

mouvement pour s'en rapprocher.

— Diable d'entêté! C'est ton dernier mot?

— Mon dernier mot.

— Ah ça! cet or est donc pour toi comme un talisman?

— Oui. Je meurs de faim et je n'y touche pas. Tu m'as terrassé, Nicole, parce que depuis hier au soir je n'ai pas mangé. Depuis que je possède cet or, vingt fois j'ai senti comme aujourd'hui la faim déchirer mes entrailles. Quand la douleur est trop vive, quand elle me brise, je regarde cet or, et la douleur s'apaise; je me rassasie à le contempler, et la force me revient. Puis, je trouve une âme charitable qui me fait Taumône d'un morceau dn pain; et ce ne sera pas une aumône perdue, j'entiendraicompte un jouràceuxqui m'auront nourri dans ma misère.

Nicole le regardait avec une surprise mêlée de pitié. Ce langage était pour lui un signe de folie.

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— Tu ne comprends pas co que je te dis, reprit rilalien, tu no sajs pas ce que c est qu'une idée! Jaimo mieux perdre la vie que de partager cet or, et si au lieu de m'en prendre une partie, tu me disais : Prêtemoi ces trois louis, et demain, dans une heure, je te rendrai mille fois leur valeur, je refuserais encore, car ce sont ceux-ci et non d'autres, que j'ai cherchés, que j'ai désirés, que j'ai trouvés.

— II faut qu'une sorcière te les ait vendus, ou que le pape les ait bénits, pour que tu y tiennes tant. Dieu me pardonne, ajouta-t-il en tournant et en retournant entre ses doigts les trois pièces, je crois même, si j'y vois encore assez clair, quelles ne sont pas de poids et elles me semblent aussi rognées que si elles sortaient de la caisse d'un juif hollandais.

— Et c'est pour cela, interrompit Vinache, qu'elles sont si précieuses pour moi! siellesétaient neuves, je te les donnerais.

— Hein! dit Nicole, persuadé cette fois que son ancien camarade avait perdu la raison.

— Oui, reprit l'Italien, je te les abandonnerais. Tu me plains, n'est-ce pas? Tu te dis que je suis un insensé! mais l'insensé de nous deux c'est toi, qui cherches en vain sur ces pièces d'or le signe mystérieux que j'ai su y trouver; l'insensé, ce serait le juif qui les refuserait. Toi et lui (juc voyez-vous dans chacune de CCS pièces? Pas tout h fait vingt-quatre livres. Moi, j'y

vois des trésors! Si 1 on disait à chacun de nous : — tf Vous vivrez cent années; voici un terrain où s'élèvent mille pieds de cbênes, et voici un boisseau de glands : choisissez de la foret ou du boisseau; mais celui qui choisira la forêt ne récoltera pas legland de ses chênes et le donnera a l'autre, » tu prendrais la forêt, et moi je creuserais des sillons sur un sol stérile, et j'y sèmerais le gland, et dans cinquante années je serais plus riche que toi. Eh bien! ces pièces d'or, c'est le gland que lu dédaignes, le germe dont tu ne connais pas la fécondité, et il n'a pas besoin comme l'autre de longues années pour se développer. Semé demain, quelques jours lui suffiront pour grandir. Va, mon pauvre Nicole, les hommes sont aveugles, et seul je voisclair dans l'avenir. Rends-moi cet or.

— Ah ça, dit Nicole, tu parles maintenant comme un livre! tu as donc étudié depuis que je ne t'ai vu?

— Moi! je suis toujours aussi ignorant quejoletais, mais j'ai eu une révélation, et je méprise la science des hommes. Le livre où j'ai étudié est là, ajouta-t-il en se frappant le front, et dans nul autre on ne saurait lire ce que j'ai lu, ce que je lis tous les jours dans celui-ci. Rends-moi cet or.

— Mais si je te le rends, tu me devras toujours cent livres, et quand je te retrouverai, gueux et affamé comme aujourd'hui, tu me parleras de forêt de chênes

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et de boisseaux de glands. Je ne peux pourtant pas hkî payer de celte monnaie-là.

Malgré le peu de confiance qu'il avait dans la fortune à venir de Vinache, Nicole céda. La discussion ne lui offrait pas les mêmes avantages qu'une lutte à coups de poing. Il subissait Tinfluence d'une intelligence supérieure à la sienne, de la passion qui élevait Vinache au-dessus de lui-même et le rendait éloquent en dépit de sa grossièreté naturelle.

— Voilà tes trois louis, sécria-t-il, mais dis-moi ce que tu vois sur ces trois pièces.

— C'est mon secret.

— Au moins quand me payeras-tu?

— Dès que j'aurai de l'argent, dans six mois, dans un an, dans quelques jours peut-être. Tiens, Nicole, en me rendant cet or, tu as fait une bonne action, et tu ne t'en repentiras pas. Je te jure que je t'enrichirai. Jamais je n'avais été plus désespéré qu'aujourd'hui, jamais je n ai été plus près de mourir; puisque le ciel veut que je vive, c'est qu'il veut que je réussisse. Demeures-tu à Paris?

— Oui : je suis en service chez le chevalier de Sauves. Et toi, que fais-tu?

— Hien, j'attends. Nous nous reverrons; mais si ma fortune s'améliore, tu ne chercheras pas à connaître mon secret?

— Ton secret? Entre nous, si tu ne t'élèves que par

lui, je crains fort que ce ne soit pas plus haut qu'une potence. Enfin, c'est ton affaire. Où te retrouverai-

je?

— Je demeure chez Etienne Bulot, hôteUer, rue Quincampoix, n°5.

— J'irai te voir.

— Quand tu voudras.

Nicole s'éloigna, en s'appelant tout haut dupe et imbécile. Vinache, qui de son côté craignait un fâcheux retour, se hâta de quitter la place. Un quart d'heure après il rentrait chez Etienne Bulot, où il espérait que quelque locataire charitable l'inviterait à souper. Mais un grave événement, survenu dans la journée, avait dérani^é les habitudes de la maison.

Vne affaire.

Les locataires de Bulot, en attendant le souper, se rassemblaient ordinairement autour du poêle dans une salle au rez-de-chaussée, causaient, jouaient aux dés, et souvent, grâce à lintimité qu'établissaient le jeu et la conversation, Vinache était admis à prendre, sans payer, sa part, du repas commun. Quelquefois même il soutenait des paris singuliers qu'il gagnait toujours. En bien moins de temps qu'il n'en aurait

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fallu à un autre pour compter le nombre des cartes qu'on étalait devant lui sur la table, il comptait, sans jamais se tromper, les points quelles formaient. Il calculait ainsi des nombres prodigieux, des milliers aussi bien que des centaines, et jamais il ne faisait erreur de la plus légère fraction. Cette merveilleuse aptitude l'avait mis en grande considération auprès des locataires, dont quelques-uns le soupçonnaient d'être un peu sorcier, et qui pour le plaisir de le voir opérer ses miracles, consentaient volontiers à augmenter leur dépense d'un morceau de pain, d'un mauvais potage et d'unplat de viande ou de légumes, apprêtés par Bulot, le plus abominable gargotier de son temps.

La vie était assez joyeuse dans cette maison. Le souper était servi et présidé par Marthe Bulot, que la mort de sa mère avait mise depuis quelques années à la tôte de l'établissement, et qui était chargée spécialement de veiller à la propreté des couverts et des assiettes. Des hôtes plus délicats auraient pu lui reprocher une grande négligence dans l'exercice de ses fonctions, comme aussi d'arriver à table avec des toilettes chiffonnées, des cheveux mal peignés et dont quelques-uns s'égaraient parfois dans les plats et les soupières. Mais Marthe avait vingt-deux ans, elle était bonne fille, rieuse, avenante k tous. Sous ses cornettes (le travers, sous ses mouchoirs en désordre, elle avait I)lus que la beauté du diable, elle avait une véritable

beauté, vive, piquante; une santé et une fraîcheur à faire paraître fripées sous leur fard les marquises et les duchesses de la cour du grand roi. Sa personne obtenait facilement grâce pour les irrégularités de sa toilette et pour son insuffisante propreté comme femme de ménage. Marthe entendait parfaitement la plaisanterie, et la plaisanterie n'était pas délicate dans le taudis de la rue Quincampoix. Chacun des locataires, à l'exception de Yinache, trop pauvre pour qu une femme fît attention à lui, avait pu se croire à son tour le préféré. Mais, en définitive, aucun n'aurait eu le droit de se vanter de l'être. Marthe distribuait à tous des sourires et des poignées de mains, et entretenait la bonne intelligence entre ses adorateurs avec une coquetterie savante et une diplomatie féminine dont elle était redevable à la nature beaucoup plus qu'à l'éducation.

Ce soir-la le poêle était éteint, une seule lampe brûlait dans un coin de la salle;mademoiselle Marthe elle-même était absente, et le père Bulot, assis dans sa cuisine, près de ses fourneaux sans feu, frappait du pied, se rongeait les poings, et de temps a autre s'écriait :

— Ah! la misérable !

— Après qui donc en avez-vous, père Bulot? demanda Yinache en s'approchant de lui. Quel malheur vous est-il arrivé?

— Quel malheur! Ce quej'aiîdit l'hôtelier en se levant

d'un air furieux; ce que j'ai, mon garçon? va le demander à ceux qui étaient ici il y a une heure et qui m*ont vu rouer de coups la malheureuse qui me déshonore. Une fille que j'avais si bien élevée, que j'aimais tant! Je ne mettais pas un lapin à la broche, je ne tournais pas une fricassée sans penser à elle, sans me dire que je travaillais pour son établissement. Je lui avais déjà amassé une dot do deux mille six cents livres, et la voila qui écoute les belles paroles d'un séducteur! Ah! j'en mourrai de chagrin! J'ai renvoyé tout le monde ce soir, et demain je fermerai boutique.

— Diable! dit l'Italien, c'est grave.

— Je te dis, mon garçon , que j'en mourrai de chagrin.

— Il y a peut-être un autre parti k prendre.

— Et lequel?

— Je vous le dirais bien, si j'avais mangé, parce ([ue la tête a besoin du bras pour exécuter; et quand lestomacest vide.,, vous comprenez, père Bulôt... Mais bah! quand on a faim, on n'est pas difficile, et ce morceau do pain me suffira, avec votre permission. '

Sans attendre, il saisit un morceau de pain sur le fourneau et le dévora.

— Voyez-vous, père Bulot, le bonheur vient souvent quand on ne l'attend pas. Jl y a quelques minutes, je croyais me coucher sans souper, et me voilh

rassasié. Vous croyez votre malheur sans remède, et il y a peut-être moyen de tout réparer. Quel est lo séducteur? Dites-moi son nom, et demain, moi qui suis jeune et vigoureux, je vous promets de lui parler de manière à le faire repentir, GVst quelqu'un de vos locataires, n est-ce pas?

• — Eh! non, voila ce qui redouble ma colère, c'est que je ne peux pas me venger sur lui. J'ai pris le drôle au collet quand je l'ai découvert chez moi : un freluquet, uu vrai damoiseau que j'allais casser entre mes doigts; mais il s'est nommé : c'est un noble, c'est le comte de Chauny, qui me fait l'honneur de s'encanailler en se faisant aimer de ma fille, et que jai été obligé de lâcher, trop heureux si demain il ne me fait pas mettre à la Bastille! Il s'est retiré en ricanant, en me laissant son nom et son adresse, en me disant que si je faisais de mauvaises aiïaires dans ma gargote, il mo recommanderait a son maître d'hôtel. J'étais furieux, et j'ai pris ma revanche sur Marthe; elle a reçu les coups que je n'ai pu donner à son séducteur, mais je n'en reste pas moins déshonoré. Qui voudra d'elle maintenant?

— C'est vrai. La voilà plus difficile à marier maintenant que si elle était vieille et laide. Mais la nuit porte conseil, père Bulot, ne vous abandonnez pas au désespoir • on peut peut-être arranger cette affaire-là. Où dites-vous que demeure ce comte de Chauny?

— Ruo Saint-Honoré.

— J'irai le trouver demain matin.

— Toi?

— Moi; elj'espèreque je vous rapporterai une bonne réponse.

L'hôtelier le regarda d'un air stupéfait, et sa surprise augmenta encore quand Vinache ajouta :

— Quelle est la dot de votre fille? N'est-ce pas deux mille six cents livres?

— Est-ce que tu penses à me le donner pour gendre?

— Vous verrez, père Bulot, vous verrez. Seulement vous me laisserez libre de dire au comte ce que je voudrai, et vous ne me démentirez pas. Dormez tranquille cette nuit. Ce qui est arrivé est peut-être heureux pour tout le monde, pour vous, pour moi et pour votre fille.

— Mais enfin, que prétends-tu faire?

— Vous le saurez demain. Jusque-là, promettezmoi de ne pas battre mademoiselle Marthe : à tout péché miséricorde, surtout quand il y a une réparation au bout de la faute.

11 prit la clé de sa chambre, sans laisser à Bulot le temps de l'interroger davantage. Kn bon Italien, il se jeta à genoux dès qu'il eut refermé sa porte, et avec force démonstrations, signes de croix et baisers donnés h ses trois louis, il adressa une fervente prière et des

actions de grâces b une image de la madone, 11 se coucha ensuite, et le sommeil qu'il goûta cette nuit-là fut plein de rêves dorés.

Le lendemain, vers les onze heures, il se rendit rue Saint-Honoré, chez le comte de Chauny, et demanda à être introduit, non pas directement auprès de lui, mais auprès de son valet de chambre; il insista si fort et si bien auprès du valet, il reçut avec tant d'humilité et de souplesse ses rebuffades, que celui-ci consentit à prévenir son maître qu un homme désirait lui parler de la part de mademoiselle Marthe. On l'introduisit dans le cabinet de toilette du jeune comte, dont le premier mouvement avait été de refuser, mais qui avait ensuite cédé à l'envie de connaître le style de mademoiselle Bulot, car il était convaincu qu'il s'agissait de quelque message de sa maîtresse éplorée. C'était une occasion de se divertir qu'il ne voulait pas perdre. M. de Chaunay, en robe de chambre et en pantoufles, renversé dans un grand fauteuil, dit en bâillant a Yinache :

— Tu as une lettre pour moi? Donne.

— Je n'ai rien à donner à monsieur le comte, répondit l'Italien; je viens au contraire lui demander.

— Quoi donc?

— Une réparation.

Le comte laissa tomber sur lui un regard plein de

sur))rise et de mépris, et sans répondre, il étendit la main vers une sonnette placée sur une table à côté de lui.

— Que monsieur le comte ne me fasse pas jeter à la porte par ses laquais avant de m'avoir entendu, dit Vinache en se prosternant humblement. La réparation que je viens lui demander est juste, mais il est maître de l'accorder ou de la refuser. Nous savons trop bien, nous autres gens du peuple, quelle distance nous sépare de la noblesse pour croire que nous pouvons exiger quelque chose; nous supplions, voilà tout.

— A la bonne heure, drôle! C'est Marthe qui t'envoie?

— Non, monsieur le comte; elle ignore la démarche que je fais.

— Alors c'est son rustre de père?

— Ce n'est pas lui.

— De quelle part viens-tu donc?

— De la mienne. Je suis Tamoureux de mademoiselle Marthe.

— Toi! dit le comte en éclatant de rire. Mais aussitôt ridée d'un partage avec un tel rival réprima cet accès de gaieté; il fronça le sourcil, et reprenant son air méprisant :

— Tu en as menti! Marthe a trop bon goût etlessentiments trop bien placés pour avoir donné le moindre espoir à un manant de ton espèce.

U.\E IDÉE FIXE. 2i)

» — Aussi n'ai-je jamais eu d'espoir qu'aujourd'hui, monsieur le comte.

— Que dis-tu?

— Je dis que mademoiselle Marthe est bien jolie et que je l'aime sans avoir encore osé le lui déclarer.

— Qu'est-ce que cela me fait? C'est pour me parler de tes amours que tu es venu me trouver, moi qui ne te connais pas, qui ne t'ai jamais vu?

— C'est pour vous intéresser en faveur d'un brave garçon qui a eu hier toutes les peines du monde à empêcher le pèreBulot, après votre départ, de tuer mademoiselle Marthe.

— Comment! il a frappé sa fille? mais c'est indigne!

— DameTon ne peut pas l'empêcher d'être son père et d'avoir le droit d'être fâché. Ça le contrarie, ce brave homme. Au fond, c'est bien naturel. Si vous aviez entendu cette chère enfant, c'était à faire pitié, monsieur le comte. Il lui disait avec des gros mots que par respect je ne veux pas répéter : Ah! misérable! tu as encore l'effronterie de me soutenir que tu l'aimes, que tu l'aimeras toujours! Oui! disait-elle; oui, je l'aime!

— Pauvre petite! dit en croisant les jambes le comte, qui, tout grand seigneur qu'il était, se laissait prendre au piège tendu à sa vanité.

— Et lorsque je m'approchais de son père, lorsque

je voulais la lui arracher des mains, elle s'écriait : « Laissez! laissez! cesl pour lui que je souffre! » Alil dame, monsieur le comte, ce n est pas des gens comme nous autres qu'on aime ainsi.

11 s arrêta, tournant et retournant entre ses doigts son chapeau brisé, et il poussa limitation de la douleur jusqu'à verser quelques larmes.

Monsieur de Chauny souriait et se dandinait d'un air fat et satisfait.

— Enfin, continua Vinache, j'ai pris mademoiselle Marthe dans mes bras : je l'ai portée dans sa chambre, dont j'ai fermé la porte à clé. Son père m'a dit de sortir de la maison; je ne peux pas y demeurer malgré lui, d'autant plus que, depuis six mois, je dois mon loyer. Je ne sais pas ce qui sera arrivé à mademoiselle Marthe...

Il se remit à pleurer.

— Décidément ce Bulot est un animal qu'il faut mettre a la raison, dit le comte. Je ne veux pas qu'il maltraite sa fille. Je le ferai envoyer aujourd'hui mémo à la Bastille.

— Monsieur le comte aurait peut être un autre moyen d'arranger l'affaire.Gcrtainement il abien le droit de priver Bulol de sa liberté, mais après tout Bulot est le père de Marthe, et sa douleur est légitime.Il comprend bien au fond, quoiqu'il n'en convienne pas, l'honneur que vous lui avez fait, mais ce qui le désole, c est qu'après cet es-

clandre,il ne pourra plus marier sa fille, et il ne faut pas quil compte que vous penserez longtempsàclle. Une fille comme Marthe ne peut pas attacher un grand seigntiurcomme vous. C'est là le mal, et puis cela se sait, on va la montrer au doigt. Est-ce que monsieur le comte ne croit pas qu'au lieu d'envoyer le père en prison, il ne ferait pas mieux de doter la fille?

— Plaît-il, drôle?

— Ça rendrait Jout le monde heureux.

— Ah! tues venu ici avec l'intention de me rançonner!

— A Dieu neplaiseî monsieur le comte, et ma demande ne doit pas vous effrayer. La dot d'une pauvre fille, qu'est-ce que c'est pour vous? La fille du peuple que vous avez séduite, que veut-elle pour son avenir, pour celui de ses enfants? Le prix d'un bijou donné à une grande dame, une poignée de cet or que vousavez là sur votre table, et que vous y avez jeté sanslecompter, suffirait pour que iMarthe trouvât un mari. Ça vous coûterait si peu de faire une bonne action!

— Tu appelles cela une bonne action? Mais ce serait aider à tromper un honnête homme.

— Si cet lionnête homme savait d'avance que vous étiez son rival!

— C'est-à-dire que c'est toi.

— Dame! monsieur le comte, j'y ai autant de droit qu'un autre. Si Marthe n'a pas d'amour pour moi, elle aura peut-être de la reconnaissance.

32 UNK IDÉE FIXE.

— Mais tu conviens qu elle m'aime.

— Que voulez-vous que j'y fasse? ça ne m'enpôclic pas de l'aimer. Si je disais à monsieur le comte : Tirons l'épée! il me rirait au nez; si je lui proposais do se battre avec nos armes, à nous, k coups de poing, il me ferait rosser par ses valets. Il faut bien que j'aviso un autre moyen.

— Tu te mêles de penser et de raisonner.

— 11 faut bien faire quelque chose. Quand on n'a ni ouvrage ni pain, on réfléchit. La misère fait des voleurs ou des philosophes : j'ai choisi le dernier parti.

— J'ai envie de mettre ta philosophie h l'épreuve.

— Essayez, monsieur le comte.

— J'ai été cette nuit au jeu, et j'ai prouvé une fois de plus la vérité du proverbe : Malheureux en amour heureux au jeu. Je venais d'ôtre maltraité par ce cuistre de Bulot, et j'ai gagné d'une façon insolente. J'aurais fait ma fortune si j'avais eu affaire à quelque fermier général. Il y a Ta, ajouta-t-il en étalant sur la table un monceau de pièces d'or, il y a là peut-être six mille livres.

— Il doit y avoir, dit Vinache, deux cent soixantedix pièces d'or de vingt-quatre livres chacune, autrement six mille quatre cent quatre-vingts livres.

— Qui te l'a dit?

— Je viens do les compter.

UNE iDÉa Fixa. 83

— Tu n'as pas seulement eu le temps de les regarder!

— Je vois vite,

— Tu devrais faire fortune avec ce talent-la!

—Je n'ai pas la main aussi agile que le regard. Monsieur le comte disait qu'il a gagné cet argent au jeu?

— Oui, et comme il ne m'a coûté aucune peine à avoir, je serai peut-être disposé à en donner une partie. Écoute, je vais te faire gagner cet argent.

Il mêla de nouveau les pièces dor, les étala sur la table en les cachant avec un de ses bras, puis il les sépara en deux moitiés.

— Tu vas choisir, lui dit-il, celle de ces deux parts quetu estimeras la plus forte. Si tu te trompes, Marthe n'aura pas de dot. C'est à une condition du reste: tu parleras aussi promptement que tout à l'heure.

— Plus promptement encore, monsieur le comte, puisque vous le permettez. Le respect m'avait fait hésiter.

— Quelle part preuds-tu? demanda M. deChauny en levant le bras.

— Celle de droite; il y a une pièce de plus : cent trente-six contre cent trente-cinq. Comptez.

— C'est, pardieu, vrai! s'écria M. de Chauny après avoir compté avec attention. Cette somme t'appartient, ou du moins elle t'appartiendra quand je saurai qui lu

34 UNE IDÊK FIXE.

OS, comment tu t'appelles et si ce butor de Bulot te prend pour gendre.

— C'est juste, répondit Vinache. A quelle heure voulez-vous, monsieur le comte, que Bulot vienne vous faire ses excuses et recevoir ces trois mille deux cent soixante quatre livres? ,

— Demain, k la même heure.

Vinache s'inclina et s'apprêta à sortir.

— Ah! a propos, dit le comte au moment où l'Italien se retirait, j'irai te voir, et tu m'apprendras h compter aussi lestement que tu le fais. Cela peut être utile au jeu.

— Je n'ai rien à refuser à notre bienfaiteur; et si notre fortune change un jour, si, quand je serai riche, vous devenez pauvre, souvenez-vous, monsieur le comte, d'Etienne Vinache. Sa bourse sera la vôtre.

— Bien obligé, dit de Chauny en riant de l'offre et surtout de l'accent de conviction et de l'aplomb avec lesquels elle était faite. J'espère que nous n'en viendrons pas Ik.

Vinache sortit de chez le comte comme un homme ivre. La vue de cet or qui allait lui appartenir avait allumé et fait bouillonner son sang. Il avait comme des vertiges, et parfois il se surprenait k douter du succès inespéré de sa démarche. Mais ce trouble s'apaisa bienlôt; il était redevenu maître de lui quand il rentra chez Bulot. Il arriva k temps pour empêcher

UNE IDÉE FIXE. c5

lirascible gargotier, qui n'avait pas trouvé sa fille précisément dans les dispositions d'une Madeleine repentante, de renouveler ses corrections paternelles. Les locataires, qui avaient tous été dupes des fausses préférences de la demoiselle, n étaient pas disposés à prendre sa défense et faisaient chorus avec Bulot, qui recommençait son éternel refrain : Qui voudra de toi maintenant, malheureuse?

— Père Bulot, dit Yinache en entrant, j'ai à vous parler. Remontez dans votre chambre, mademoiselle Marthe, et ne craignez rien.

La jeune fille ne se fit pas prier : elle disparut, et ritalien, emmenant moitié de gré, moitié de force, le gargolier, laissa les locataires commenter à leur aise dans la salle basse cet événement, qui occupait déjà tout le quartier.

Quand ils furent seuls, Vinache, croisant les bras et le regardant fixement :

^ Eh bien! mon brave Bulot, vous rappelez-vous ce que je vous ai dit hier au soir?

— Tu m'as dit que tu irais ce matin chez ce freluquet.

— Je le quitte; et à votre tour vous irez demain matin chez lui.

— Et pourquoi faire? Pour lui demander pardon de n'avoir pas osé l'étrangler hier?

— Pour lui dire que vous m'acceptez pour votre

oO UNE IDÉE FIXE.

gendre, et pour recevoir de ses mains la dot que j'ai obtenue pour votre fille, trois mille deux cent soixantequatre livres.

— Mais, mon brave garçon, interrompit Bulot, je ne peux pas accepter; c'est trop beau de ta part; elle en aime un autre, la malheureuse!

— Que cela ne vous inquiète pas, c'est mon affaire encore plus que la vôtre. Arrangez-vous seulement de façon qu elle n'aille pas me refuser.

— Te refuser! ah bien! je voudrais voir ça! ûFais qui t'a donné une pareille idée?

— Tenez, père Bulot, il faut parler franchement : je pourrais vous dire que j'agis uniquement par reconnaissance, parce que vous m^avez logé et nourri gratis, et parce que je ne suis pas ingrat. Il y a bien un peu de cela, mais la vérité vraie, et elle ne peut pas vous blesser dans la situation où vous êtes, est que je fais une affaire. Je ne vous promets pas de devenir amoureux de votre fille; je suis même certain de ne jamais l'aimer; mais je ne lui ferai aucun reproche, je ne la maltraiterai pas, elle sera heureuse et tranquille avec moi Trois milledeux cent soixante quatre livres et deux mille six cents que vous lui donnez, cela fait cinq mille cent soixante-quatre. Avec ça on peut commencer un établissement. Jai différentes choses en vue dont je vous parlerai plus tard; mais avant tout, je vous préviens que je ne veux pas de la

XJNE IDÉi: FIXE. 37

gargote. Ce n'est pas fierté, mais vous comprenez qu il faut que ma femme et moi nous changions de quartier, peut-être même que nous quittions Paris pendant quelque temps. D'ailleurs, le freluquet, comme vous rappelez, veut placer son argent à intérêt; il a l'intention de me faire des visites dont je me soucie fort peu. Quand je reviendrai, je serai riche, et je n'oublierai pas ce que vous avez fait pour moi. Soyez sans inquiétude pour votre vieillesse, vous irez plus souvent en carrosse qu'à pied : c'est moi qui vous le promets. Voyons, ça vous convient-il? demain la dot, aprèsdemain la noce, est-ce dit?

— C'est dit, purdieu! plutôt vingt fois qu'une.

— Allez préparer à cette nouvelle mademoiselle Marthe, et, pour éviter les plaisanteries, ne disons rien aux locataires. Sans adieu, kce soir; j'ai des courses à faire, toutefois après que j'aurai bu et mangé. Faites-moi monter à dîner dans ma chambre; je puis maintenant me permettre de faire un peu de dépense dans la maison, n'est-ce pas?

Quelques minutes suffirent a Yinache pour se restaurer et reprendre des forces. Son repas fini, il descendit et s'éloigna précipitamment , sans parler à personne. Quoiqu'il n'eût pas changé de costume, et pour cause , il n'était plus le même homme. Une vie nouvelle semblait lauimer. Quiconque l'eût vu en ce moment eût été frappé de son air d'as-

UNE ini':E FIXE. 3

surance , du feu qui brillait dans ses regards.

On eût dit d'un vaillant capitaine qui venait de remporter une victoire éclatante, et que le triomphe rendait orgueilleux et superbe; c'est qu'enfin il secouait comme un fardeau désormais léger la destinée qui l'avait jusqu'à cejour écrasé impitoyablement; c'est qu'il allait lutter à armes égales, qu'il posait le pied sur le premier degré de l'échelle qu'il avait si souvent gravie dans ses rêves ardents!

Au bout d'une heure de marche, il s'arrêta dans une ruelle obscure du faubourg Saint-Marcel. 11 entra dans une espèce de maison garnie cent fois })lus sale et plus sombre que celle du père Bulot. 11 monta par un escalier en bois dont les marches étaient a moitié pourries et tremblaient sous les pieds au troisième et dernier étage, et il frappa du revers de la main trois fois deux coups à intervalles égaux.

A ce signal, une voix qu'on aurait pu prendre pour un grognement répondit :

— Entrez.

Sur un tas de peaux de lapins et un amas de paille hachée d'où s'élançaient des gerbes d'insectes, gisaient deux ignobles créatures à face humaine, deux hommes dégoûtants do saleté et de misère, aux regards sinistres cl bas. L'un d'eux dormait du sommeil de l'ivresse; l'autre avait à peu près l'usage de sa raison. Il se leva en reconnaissant Vinache.

TJx\E IDÉE FIXE. 3Î)

— Est ce qu'il y a enfin du nouveau?

— Oui. Dans quelques jours vous aurez de Ta rgciit pour vous habiller proprement. Et l'artiste?

— Il demeure toujours h. la montagne Sainte-Geneviève, a moins que depuis la semaine dernière les rats ne l'aient mangé dans son grenier.

— Tu le préviendras, Duboile, ainsi que i\!arlino PoUi, quand il aura cuvé son vin. Mais dès aujourd'hui plus de débauche.

— Non, maître.

— L'ivrogne laisse échapper ses secrets comme une bouteille cassée laisse échapper la liqueur. Tiens, voilà dans ce mouchoir du pain et de la viande. Il n'y a plus que quelques jours à atlendre.

— Où se reverra-t-on?

-- Vendredi soir h onze heures, sur le pont Neuf. Je te donnerai l'argent nécessaire. Adieu.

La soirée se passa chez Bulot sans incident digne d'être rapporté. Le lendemain, le comte de Chauny donna au gargolier la somme qu il avait promise. La semaine suivante, Yinache, après quelques conférences mystérieusesavec Duboile,MartinoPolli,etceluiqu'il appelait larliste, et après avoir annoncé son mariage aux habitués de la gargote, quitta Paris.

Pendant trois ans, il y revint secrètement de temps a autre, et chaque fois, la nuit, il rôdait autour de la demeure de la belle marquise, toujours veuve, et tou-

jours assez mal dans ses aftaires, malgré les présents que lui faisait parvenir une main inconnue.

Changement de fortune.

Vers le milieu de Tannée 1702, Yinaclie, qu'aucun de ceux qui l'avaient vu autrefois chez le père Bfulot, mort depuis peu de temps,n'aurait facilement reconnu, fit son entrée a Paris avec sa femme, dans une élégante voiture attelée de deux chevaux, derrière laquelle étaient un laquais et une femme de chambre. 11 s'installa dans un magnifique appartement rue Bourgl'Abbé.

Au bout de quelques mois de séjour 'a Paris, Vinache était devenu un charlatan a la mode. Fièvres de toute nature, goutte, rhumatismes, maux de tête,gravelle, affections de poitrine ou d'estomac, maigreur, embonpoint, en unmot toute infirmité pouvant affliger noire pauvre espèce, il la guérissait avec un remède infaillible quelui avaient révélé ses profondes connaissancesen chimie. 1! débitait ses drogues sous forme de poudre de toute couleur, en pâtes sucrées ou acidulées, au choix des malades, ou les vendait en fioles, toujours au poids de Tor, et son bénéfice était immense comme celui de tous les inventeurs de panacées. Ses prétendues compositions chimiques, qui lui avaient

coûté, disait-il, de longues années de veilles et do Iravaux, et pour lesquelles il avait dérobé a la nature ses secrets lesplusintimes,étaienttout simplement des substances fort innocentes, délayées dans do leauet colorées différemment par quelques gouttes d'essences. Sa clientèle augmentait de jour en jour en raison descures merveilleuses qu'il ne faisait pas. Des équipages stationnaient à sa porte;la cour etla ville affluaient chez lui. Sa demeure ressemblait a la boutique d'un apothic-jire, au laboratoire dun alchimiste, lesmurailles disparaissaient sous des rangées de fioles, de bouteilles, déboîtes, dépôts d'onguents; mais la pièce la plus curieuse était son cabinet de travail, où il ne recevait que quelques clients privilégiés, et de temps a autre les deux hommes du faubourg Saint-Marcel, Duboile et Martine Polli, et cet autre personnage qui n'était désigné entre eux que sous le nom de l'artiste. Dans ce cabinet dont on n'ouvrait jamais les fenêtres pour renouveler l'air, qu'à la tombée de la nuit, où des tapis épais, de doubles tentures, absorbaient tous les bruits, et que de larges et longs rideaux protégeaient contre tout regard indiscret du dehors, étaient des cornues, des soufflets, des fourneaux, des morceaux de plomb et de cuivre, des instruments d'une forme étrange et d'un usage inconnu; il y avait sur les tables, sur les sièges, des traités de médecine, des li-

^2 VNE IDl^E FIXE.

vres do chimie, dos grimoires de sorciers, bien inutiles assurément a leur propriétaire, puisqu'il ne savait pas lire, mais qui à défaut de la science véritable, lui en donnaient les apparences. On y voyait entre autres vénérables bouquins, le Thèâty^e universel de la nature, et la Dmonomanie de Bodin; \' Histoire des Spectres, Visions et Apparitions des esprits, anges et démons, de Pierre Leloyer; le Dictionnaire d'alchimie de 3Iartin Ruland; et ouvert à la première page, sur un énorme pupitre d'acajou massif, C Hydre morbifique, terrassée par C Hercule chimique, ouvrage de l'illustre David de PlanisCampy, dit l'Édelphe, chirurgien du roi Louis XIII.

Ce qui achevait de donner à ce cabinet l'aspect de la demeure d'un sorcier, était une grande toile encadrée qui s'étendait tout autour de la pièce, et sur laquelle étaient rejjrésentés une multitude d'objets, n'ayant aucun rapport entre eux, et appartenant à tous les degrés de la création ou de l'industrie humaine, sans que la même image y fût tracée plus d'une fois : un singe, une ruvetle, une perruche, un oignon, un marteau, etc., et il y avait des reproductionssemblables par centaines, dont la réunion incohérente formait un ensemble bizarre ei fantastique qui éblouissait, troublait la vueet composait le [)lus étrange grimoire que jamais alcliimisteou magicien eût consulté.

C était le livre où Vinache lisait, livre composé par lui et écrit sous sa dictée.

Sa mémoire était prodigieuse, mais le nombre de ses affaires, de ses opérations, et il en faisait de plus d une sorte, augmentant sans cesse, il avait senti la nécessité de supptéer k son manque d'instruction. Son ignorance grossière était pour lui au fond du cœur un sujet d'orgueil, et à ses yeux, la preuve de la supériorité de son génie; il la respectait comme une chose sacrée, et il avait trouvé plus digne de lui de se créer un langage à son usage que d'apprendre le langage des autres hommes. Il s'était donc fait une espèce de mnémonique intelligible pour lui seul. Chacune de ces figures correspondait à un fait, répondait à une personne dont elle lui rendait le souvenir.

Tout était mystère dans la conduite de Vinache : un jour, sans motif connu, ce cabinet change a de physionomie ; les cornues, les fourneaux, tous les instruments de chimie, et ce singulier grimoire, furent enlevés et transportés secrètement àConbron, village distant de Paris de cinq lieues., où il avait acheté, au prix de huit mille livres, une ferme et une maison. A partir de ce moment, Duboile, Martine Polli et l'artiste ne parurent plus rue Bourg-l'Abbé. De temps à autre, Yinache s'absentait pendant vingt-quatre ou trente-six heures, et allait les retrouver h Conbron. C'était là qu'il recevait aussi certains personnages avec ksquels il était en rapport depuis son retour à Paris : deux banquiers hollandais, Vanderhultz père et fils, ayant maison à

UU u^E iDÉfc: FIXE.

RouenethParis; un Mlcmand nommé Georges-Conrad Schullz; Salomon Jacob, juif de Metz; Dupin et Marcoiiel, deux orfèvres, et une dame de la Roche Billard, qui, malgré la particule précédant son double nom, exerçait le métier peu relevé de revendeuse à la toilette. Ces différents individus venaient toujours séparément à Conbron. Chaque fois qu'ils s'y rendaient, ils apportaient a Vinache des paquets soigneusement cachetés, et qui, malgré leur peu de volume, avaient sans doute une grande valeur, car en échange Vinache leur remettait d'assez fortes sommes en or; et, chose singulière, mais que ne paraissaient pas remarquer ceux qui les recevaient, il payait toujours en louis neufs. A près leur départ, Vinache défaisait les paquets, en distribuait le contenu à Duboile, à Martino PoUi et à l'artiste, travaillait avec eux et revenait à Paris débiter ses poudres, ses pûtes et ses onguents.

Il avait tenu la promesse faite par lui au père Bulot. Sa femme était heureuse, si le bonheur pour une femme consiste h nôtre ni injuriée ni battue par son mari. Madame Vinache avait accepté, sans se plaindre, l'indifférence de son époux. Elle s'était résignée à sa position, ce qui du reste n'avait pas exigé de sa part un grand fond de philosophie. Vinache gagnait tant d'argent, (ju'il ne lui refusait rien. Elle avait équipage, laquais à son service, ftmme de chambre, des bijoux et des diamants comme une altesse, tout ce qui h défaut du

cœur occupe Pesprit des femmes, surtout de celles qui, comme Marthe Bulot, sont élevées dans la perspective de trôner derrière le comptoir d'une obscure boutique. Comme elle ne joue aucun rôle dans celte histoire, nous la laisserons au milieu de ses chiffons, de ses dentelles, de ses pierreries, et nous prierons le lecteur de nous suivre chez la belle marquise de Versac.

La marquise était nonchalamment étendue sur une bergère, dans son boudoir. D une main elle jouait avec un éventail, de l'autre avec les oreilles dune levrette dont la tête était posée sur ses genoux, et elle écoutait en souriant un jeune homme placé en face d'elle, renversé sur le dossier d'un fauteuil, les jambes croisées, et dont l'attitude sans façon eût suffi pour indiquer à un observateur l'intimité qui existait entre ces deux personnages.

— Vraiment, ma belle Gabrielle, vous ignorez qui vous a envoyé ce riche collier? L*aufeur de ce cadeau, et ce n'est pas le seul que vous avez reçu, s'obstine a garder Tincoguito?

— Oui, répondit-elle; il m'est même impossible de faire une supposition vraisemblable, à moins pourtant que ce ne soit vous, cher comte, qui, par excès de délicatesse, vous cachiez ainsi. Mais franchement je ne vous crois pas assez galant.

— Vous voulez dire pas assez riche. Le lansquenet et le trictrac ont mis bon ordre a ma générosité naturelle.

2i6 UNE IDÉE FIXE.

— J en sais quol({ue chose, pensa la marquise.

— Savcz-vous ([ue cet amant mystérieux m'inquiète? Je suis tenté de devenir jaloux de ce Crésus anonyme pour lequel vous serez obligée, le jour où il se fera connaître, d'avoir au moins un sentiment de reconnaissance. J'en parlerai à d'Argcnson, et je le prierai d'ordonner k ses limiers de flairer cet être sans nom. Oui, parole d'iionneur, cela me tourmente.

— Je suis bien sûre du contraire, dit la marquise;il faudrait pour nie faire croire à votre jalousie prendre une physionomie de circonstance, et la vôtre en ce moment est presque joyeuse. S'il est vrai que les yeux et le visage sont le miroir de l'esprit, cène sont pas des idées tristes qui vous préoccupent, et tenez, à l'instant où vous vous plaignez vous étouffez une envie de rire. D'où vous vient cette gaieté?

— D'une singulière pensée qui me traverse la tête.

— Dites-la-moi.

— Si cet adorateur inconnu était un pauvre diable que j'ai eu occasion de voir il y a quelques années, pardieu! la chose serait plaisantel

— ]1 n'est pas honnête de parler par énigmes. Quel rapport peut-il exister entre ce pauvre diable et un individu qui doit être immensément riche?

— VAi mon Dieu! le hasard fait de ces tours-lk. Onclquefois une chosse arrive parce qu'elle no devait pas arriver. Il y a des individus qui naissent

dans la môme condition, qui vivent soixante ans dans la même rue, dans deux maisons,qui se touchent ou se regardent, et qui meurent sans s'être parlé, quoiqu'ils se soient coudoyés tous les jours, qu'ils aient marché côte 'a cote. Il y en a au contraire qui viennent au monde, les uns au bas, les autres au sommet de la société, séparés par l'éducation, par la fortune, et qui sont destinés à se rencontrer sans cesse.

— Vous devenez bien ennuyeux, cher comte; terminez vos réflexions philosophiques, je vous en pi'ie, dit la marquise en bâillant, ou je dormirai quand votre histoire deviendra intéressante. Arrivez au fait;je veux être seule à deux heures, et il est une heure un quart.

— Vous voulez être seule?

— Oui.

— Pourquoi?

— Je vous le dirai peut-être; continuez.

— Il y a quatre ans à peu près, je ne vous avais pas encore vue, Gabrielle. Je m'ennuyais, malgré le lansqu( net et le trictrac, comme doit sennuyerun homme de condition quand il ne fait pas la guerre ou l'amour. Je rencontrai un jour, dans Icquarticr Saint-Martin, une jeune fille qui me parut charmante, et qui l'était en effet. 11 me vint k l'idée delà faire suivre par mon laquais et de savoir où elle demeurait; le soir même je savais tout ce que je voulais savoir. Le lendemain, comme je mVnnuyais autant et peut-être un peu plus

us U.\E IDÉK FIXF.

que la veille, je pensai a faire la courti cetlc cnTai:t pour m'occupcr et me distraire. La tête tourna vite à la belle de se voir adorée par un homme de qualité. Bref, le père me surprit, et n'eût été la crainte de la Bastille, sans laquelle nous ne tiendrions pas ces manants en respect, il m'aurait fait passer un mauvais quart d'heure. Je ne serais sorti de ses mains que tout écloppé. Le lendemain arriva chez moi l'amoureux de Marthe Bulot, un homme grossier, une espèce de rustre, mais d'une physionomie intelligente, fin et rusé comme un Bas-Normand. Cet animal parla si bien qu'il m'intéressa en sa faveur, etquejeme laissai aller à donner, en manière de réparation, quelques mille livres pour la dot de Marthe. Je devais la revoir, mais elle changea de quartier, et depuis je ne lai pas aperçue. Vous ne me faites pas l'injure du supposer ,je l'espère, Gabrielle, que je la regrette.

— Il est une heure vingt-cinq minutes, Henri, dit la marquise; la préface de votre roman est bien longue.

— Cet homme, reprit le comte, s'appelait Etienne Vinache. Or, il y a maintenant à Paris un homme du môme nom, qui fait fortune à débiter des poudres et des drogues. Vous en avez peut-ôlre entendu parler?

— Jamais.

— Eh bien! ce Vinaclu; d'aujourd'hui est le Vinache amoureux de Marthe Buiol. Je lai rencontré sans

UNE IDÉF. ri\F.. 40

qu il mait vu rue Bourg-lAbbé.oùil demeure. On dit qu'il fait des dépenses folies. Est-ce qu'il ne serait pas singulier que cette foisencore...

— Vous n'avez pas le sens commun, interrompit la marquise, et vous avez pris le premier prétexte venu pour me raconter vos bonnes fortunes passées, peutêtre dans l'intention de piquer mon amour-propre et de me rendre jalouse de mademoiselle Marthe Bulot. Si c est là votre calcul, vous avez fort mal réussi. Parce qu'un homme dont vous avez séduit autrefois la fiancée a fait fortune, il ne s'en suit pas nécessairement qu'il est devenu amoureux de moi.

— J'en conviens; mais cela pourtant pourrait être, et je suis tenté de croire que cela est.

— Parce que vous vous complaisez dans l'idée d'éconduire deux fois le même rival. C'est de la fatuité do votre part.

— Non, c'est un pressentiment.

— Bien trompeur, et je vais vous en donner la preuve. Je connais, de nom du moins, l'homme aux bijoux.

— Vous le connaissez. Gabrielle?

— Et dans un quart d'heure, Henrije vais le recevoir.

— Vous parlez à votre tour par énigmes. Vous allez le recevoir.

— Oui, il m'a demandé une entrevue que je lui ai accordée.

— Vous lui avez donc parlé?

— Non, il ni*a écrit.

— Quand?

— Il y a deux jours.

— Et vous ne me l'avez pas dit?

— Je vous le dis maintenant, et sans y ôtre forcée, cela revient au même.

— Voyons, ma clière Gabrielle, expliquez-vous, jo vous en conjure. Est-co une plaisanterie on une chose sérieuse?

— C'est une chose sérieuse; il va venir.

— Et il s'appelle?

— Lisez cette lettre, vous le saurez.

Le comte de Gliauny lut à haute voix un billet ainsi conçu ;

« Si madame la marquise de Yersac consent 'a rece- » voir chez elle, samedi a deux heures, le mar- » quis de Villanova, qu'elle .veuille bien porter de- » main à la représentation de l'Opéra le collier de dia- » mants qu'elle a daigné accepter il y a quelques jours.»

— Ah! dit le comte, c'est un marquis. Je vous remercie, Gabrielle, de me m'avoir rien caché. Puis il ajouta tout bas : Voilà une confidence qui probablement ne m'a été faite que pour me préparer à recevoir mon congé.

L'intention de la marquise n'était pas encore de rompre avec Chauny. Leur liaison avait été contractée

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sans amour véritable, mais elle durait comme tantd'iiutres du môme genre, parTliabilude qu ils avaient prise l'un de l'autre. Tous deux avaient quelquefois accueilli la pensée de se quitter, quand ils ressentaient delà gène au milieu de leur luxe factice. Dans ces moments-là, le comte de Chauny songeait a la possibilité de refaire s^ fortune par un mariage avec quelque riche héritière. L'espoir de la marquise était de même nature. Sans être précisément décidée en faveur du marquis de Villanova, elle n'était pas fâchée de connaître un homme si généreux, et jusque-là si discret. Telle était la situation respective de ces deux personnages pour lesquels l'oisiveté et les jouissances de la fortune qu'ils ne possédaient plus étaient un besoin impérieux. Le comte reprit après un instant de silence :

— Le marquis de Yillanova? je n'en ai jamais entendu parler.

— Ni moi jusqu'à ce billet. Mais je ne puis douter de son existence.

— Il en donne de fort bons signes, si toutefois ce marquis est l'homme aux cadeaux.

— Je n'avais pas encore mis ce collier. Comment aurait-il appris que je l'avais reçu?

— C'est juste. Vous ne m'avez jamais expliqué de quelle manière ces bijoux vous parvenaient.

— On les dépose dans des boîtes cachetées chez le suisse de l'hôtel. Voilà tout ce que je sais.

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— Et VOS gens ne sont pas mieux instruits?

— J'ai dit à Rose, ma femme de chambre, de prendre des renseignements auprès du suisse et des autres domestiques; de mettre en observation Nicole, ce laquais qui a quitté dernièrement le service du chevalier de Sauves pour le mien. II paraît qu'ils n'ont rien su, puisqu'ils ne m'ont rien appris.

A ce monientils entendirent un équipage qui entrait avec grand fracas dans la cour de l'hôtel. La pendule sonnait deux heures.

—C'est un homme à la minute, dit le comte. Qu'allez vous faire de moi, Gabrielle?

— Je vais vous prier de vous retirer.

— J'aurais pourtant bien voulu assister à celte entrevue.

— Vous êtes donc jaloux?

— On le serait à moins, convenez en.

Ils furent interrompus par un bruit de voix, par des exclamations qui se firent dans les pièces qu'il fallait traverser pour arriver au boudoir.

— Qu'est-ce donc? s'écria le comte en prêtant l'oreille. Le marquis de Villanova se prend-il de querelle avec la valetaille?

Ce n'était pas une dispute, mais une reconnaissance inattendue qui occasionnait ce léger tumulte.

Un laquais en station dans l'antichambre avait annoncé à haute voix à son camarade qui se tenait dans

UNE IDÉE l'IXE. b$

la pièce suivante, M. le marquis de Villanova. Celuici entra la tête haute, le regard assuré; mais il recula de deux pas en voyant le valet qui s'inclinciit devant lui, et que de son côté la surprise faillit tomber à la renvarse. Un double cri leur échappa en même temps.

— Nicole!

— Etienne!

— Tais-toi, dit l'Italien en tirant de sa poche une poignée d'or qu'il mit dans la main de son ancien camarade. Je t'avais promis de t'enrichir, et je commence; mais tais-toi. Nous nous reverrons; ta fortune dépend de ta discrétion.

Nicole le regardait tout ébahi.

— Allons, drôle, dit le marquis en se redressant, annonce-moi à ta maîtresse.

Pendant ce temps le comte de Ghauny avait entrebâillé la porte du boudoir. La porte de la pièce précédente s'ouvraut en face de celle du boudoir, il avait aperçu le marquis au moment où il reprenait ses airs de grand seigneur et donnait à Nicole l'ordre de l'introduire.

— C'est lui! dit-il a Gabrielle .

— Qui lui?

— Eh! parbleu! mon homme, Etienne Vinache.

— Ce n'est pas possible.

— Parole d'honneur, ma vue le déconcerterait. Je

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mo cache Ih, dans ce cabinet, prôt h en sortir. Ah! la bonne aventure!

Il disparut juste au monient où entra le marquis de Villanova,

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