‹ Une idée fixeChapitre 2 sur 9 · IV.— L'n projet · texte numérisé non relu

IV.— L'n projet

II y avait déjà longtemps que Yinache avait pris la résolution de se présenter chez madame de Versac, mais jusque-là il avait toujours reculé devant une entrevue qu'il redoutait presque autant qu'il la désirait. Cependant la présence à l'Opéra de la marquise, après le billet qu'il lui avait fait écrire, lui avait donné de l'espérance. Il pensait, non sans raison, qu'une femme qui recevait des cadeaux mystérieux et qui les portait en public, ne pouvait se montrer irritée, quand elle saurait à qui elle en était redevable. Ce né! ait pas par un sot orgueil qu'il s'était affublé d'un marquisat. En toute circonslance, il eût été disposé au contraire à tirer vanité de sa roture; mais aux yeux de celle qu'il aimait, il fallait trouver une excuse à ses manières gauches et empruntées, et surtout aux fautes de langage qui pouvaient lui échapj)er et trahir son origine plébéienne. La qualité d'étranger le mettait à l'abri et le sauvait du danger de paraître ridicule. Il avait eu assez de tact pour éviter toute exagération dans sa

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toilette. Sa mise no se faisait pas remarquer par ces excentricités qui dénotent l'homme enrichi de la veille; elle n'était pas non plus d'une élégance raffinée qui aurait contrasté visiblement avtc ses formes épaisses et lourdes. C'était un compromis assez habile entre la simplicité du bourgeois et la recherche du seigneur, et comme il avait pris l'habitude de parler k des gens d'une condition supérieure à la sienne, la mascarade ne paraissait pas trop.

Wais malgré la dose d'assurance dont il était doué, il tremblait au fond du cœur en montant l'escalier de l'hôtel. La rencontre de Nicole lui avait rendu quelque énergie, parce qu'elle l'avait mis à même de prendre une résolution subite, ce qui était d'accord avec sa nature audacieuse. Heureusement pour lui, la marquise était toute troublée par la résolution du comte de Chauny, elle ne savait si elle devait prendre un air de dignité offensée, ou s'amuser, en jouant volontairement le rôle de dupe,des prétentions de son adorateur. Yinache interpréta cette émotion à son avantage et après les premiers saluts exécutés avec assez d aplomb, il lui dit :

— Me pardonnez-vous, madame la marquise, la liberté que j'ai prise de chercher à vous voir?

M adame de Yersac avait eu besoin seulement de quelques secondes de réflexion pour s'arrêter à un parti définitif, celui d'user et même d'abuser de l'amour

qu elle avait inspiré sans lo savoir. Elle joua de 1 eventail. cl aftlclant un air embarrassé, elle répondit ;

— Vous deviez le penser, monsieur le marquis, puisqu'il dépendait de moi de ne pas faire la réponse que vous demandiez.

— Ainsi, madame, je puis espérer que cette première entrevue ne sera pas la dernière. Comment pourrais-je me priver volontairement d'un i)laisir que j'ai désiré si longtemps sans oser le solliciter.

— D'où vous est donc venue la hardiesse qui vous manquait?

— Je ne sais qui me Ta inspirée, madame. Je ne sais pourquoi je n'ai eu ce courage qu'avant-liier, au lieu de l'avoir il y a six mois, il y a des années, car il y a des années que je vous...

Il s'arrêta tout interdit en rencontrant le regard froid et presque sévère de la marquise.

Elle lui dit, après avoir joui quelque temps de son embarras et reconnu, avec le coup d'oeil rapide et sûr dune coquette, l'empire qu'elle exerçait sur lui :

— Ne croyez pas trop vile à ce que vous appelez votre bonheur. Vous ne me devez pas autant deremercîments que vous le pensez, monsieur, etcetéte-à-léte dont vous vous félicitez est peut-ôtre un piège de ma part.

— Un piège, madame!

— Oui, j'ai ainsi l'occasion (lui m'était offerte de

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connaître enfin la personne qui depuis longtemps mo donnait les témoignages dune générosité si désintéressée; mais aujourd'hui que je la connais, que je la vois, cette personne croit-elle que je vais la remercier ou que je Tai admise chez moi pour lui riippeler qu'il n'est pas d'usage, entre gens de condition, de donner ou d'accepter des cadeaux quand on ne se connaît pas?

Ce langage déconcerta Vinache. Il tremblait à l'idée de s'engager dans la conversation subtile où la marquise voulait l'attirer. Il eût mieux aimé cent fois de francs reproches, une violente indignation, qu'il eût cherché à api^aiser par l'expression passionnée de son amour, que ces finesses dans lesquelles il se perdait et auxquelles ilse sentait incapable de riposter. Sotcomme un écolier pris en défaut, il ne trouvait pas un mot à répondre, et il était presque tenté de jeter bas son habit d'emprunt, de tomber aux pieds de la marquise et de lui dire : Je ne suis qu'un homme du peuple, sans nom, sans titre, sans famille, mais je vous aime, mais pour me rapprocher de vous j'ai fait plus que nauraient fait vos égaux: j'ai lutté contre la misère, j'ai vaincu la destinée qui me condamnait à mourir de faim, je suis devenu riche.

Cependant il fallait parler, car la dame gardait un silence impitoyable. Use hasarda a balbutier :

— Je vois que je vous ai offensée : est-ce que madame

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la marquise a l'intention de me rendre ce que je lui ai oirert?

Cette demande, qu'il no faisait qu'en tremblant, produisit un effet singulier sur madame de Yersac. Elle parut se troubler à son tour. En effet, h l'exception du collier, il lui eût été impossible de restituer les cadeaux qui avaient successivement servi à l'enltetien de la maison, et 'a réparer les pertes dejeu du comte do Chauny. Elle se bâta de reprendre ses avantages.

— Monsieur le marquis, vous oubliez, enm'adressant une question, que vous devez dabord une réponse à la demande que je vous ai faite tout à Iheure.

— Eh bien! madame, dit Vinaclie, j'esj)ère encore que cette personne n'encourra pas votre disgrâce.

— Mais, monsieur, pardonner en pareil cas cVst encourager à continuer; accepter, c'est presque promettre de rendre. Qu'atlendez-vous de moi?

— La permission de vous voir quelquefois.

— Cela dépend de vous.

— Que faut-il faire?

— Pratiquer un autre genre do discrétion : vous montrer, maintenant que je vous connais, aussi réservé que vous avez été généreux quand je ne vous connaissais pas.

Cela voulait dire d'une façon lionnôfce : Je vous permets de vous miner pour moi. Vinache le comprit h merveille, ainsi ([ue le comte de Chauny, qui, dans

sa caclielte, ne perdait pas un mot de la conversation, et qui bénissait in "petto le hasard qui lui fournissait ce dont il avait si grand besoin, un bailleur de fonds.

— Madame la marquise, dit Tltalien en se levant, la permission que vous m'accordez me comble de joie, quoique les conditions en soient bien dures. Lorsque je suis arrivé chez vous, il y avait en bas une personne qui désirait vous parler. On l'a fait attendre pour m'introduire, je ne veux pas vous empêcher plus longtemps de la recevoir, et je me retire.

— Quelle est cette personne?

— Je ne la connais pas.

La marquise agita une petite sonnette de vermeil, Rose entra dans le boudoir.

— Qui me demande? dit madame de Versac à sa femme de-chambre.

— C'est cette revendeuse a la toilette qui vient quelquefois ici : madame delà Roche-Billard; elle a, dit-elle, différents objets à montrer a madame,

— Faites-la monter. Restez, monsieur le marquis. Ces sortes de femmes ont souvent une conversation amusante, et puis si je fais des emplettes, je ne serais pas fâchée d'avoir votre avis ; vous êtes connaisseur.

Vinache s'inclina en forme de remercîment. 11 s attendait à cette invitation. Madame delà Roche-Billard

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était dépêchée par lui, et leur rencontre à la même heure chez la marquise avait été concertée entre eux. Il avait pensé que la revendeuse, ses chiffons, ses dentelles et ses bijoux lui seraient d'un merveilleux secours dans la conversation, et lui donneraient occasion de déployer le genre desprit et de mérite que les coquettes apprécient le plus. 11 avait mis la revendeuse dans la confidence de son marquisat improvisé, et il avait été convenu qu'ils ne se reconnaîtraient pas.

Vinache était au comble de la joie. Ses affaires d'amour lui semblaient prendre une tournure favorable. Une seule chose l'inquiétait! la présence dans rhôtel de Nicole, dont une indiscrétion pouvait renverser ses projets. Mais, comme en toute occasion il savait se décider promptemenf, pendant qu'on introduisait madame de la Roche-Billard, il songeait au moyen de faire renvoyer son ancien camarade, et ce moyen il l'avait trouvé, quand la porte du boudoir s'ouvrit. «

Rose le lui avait fourni sans le savoir, en demandant à sa maîtresse la permission de s'absenter pendant une heure, permission qui lui avait été accordée.

La rcvend(;use ouvrit ses cartons et commença à caqueter. C'était la langue la plus agile qu'on pût entendre. Elle mêlait à léloge de ses marchandises des anecdotes sur le tiers et le quart; elle racontait les chagrins domestiques de telle femme, les consolations

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de telle autre. Qui l'eiit tiitenduc sans la voir, aurait cru qu'on récitait 1 almaniich de la cour et de la ville. Yinache put se convaiacreimmédiatement que les recommandations de la marquise n'étaient pas sérieuses. Il lui fit accepter plusieurs objets d'une grande valeur, et la revendeuse qui avait le mot, redoublait de babil et d'offres séduisantes. ]\îadame de Versac qui commençait toujours par refuser, finissait toujours par se laisser faire violence. Chaque emplette était accompagnée de minauderies qui transportaient Vinacho. La revendeuse, plus expérimentée, voyait clair dans tout ce manège, mais comme le plaisir du prétendu marquis était d'être trompé, elle y aidait de toute son éloquence.

Ses carions s'étaient dégarnis successivement de ce qu'ils renfermaient de plus précieux, 'a l'exception d'une montre d'un grand prix. Yinache la présenta à la marquise. Elle fit mine d'abord de la refuser. Mais 1 Italien eut bientôt vaincu ses scrupules. La niontrefut placée avec les autres objets déjà achetés.

— Madame la marquise, demanda Vinache, m'accorde-t-elle la permission de donner des ordres chez elle?

Et sans attendre la réponse, i! sonna. En l'absence de Rose, Nicole parut.

— Portez ces objets dans la chambre de votre maîtresse, lui dit Vinache.

L'ancien soldat de Royal-Roussillon ouvrait degrands yeux hébétés. La stupéfaction pointe sur sa physionomie fit sourire la marquise. Ilijregardait alternativement l'Italien et les bijoux qu'il lui remettait l'un après iautre dans les mains, et quand il les eut tous reçus, il fallut lui répéter l'ordre avant qu'il se décidât à bouger de la place où la surprise semblait l'avoir cloué. Enfin, il sortit. Madame de la Roche-Billard commença à refermer ses cartons, a ramasser le restant do ses dentelles et de ses colifichets, tout en continuant à bavarder.

— Madame la marquise, dit-elle, a sans doutelentendu parler de ce qui est arrivé dernièrement au célèbre traitant Samuel Bernard?

Sur la réponse négative de la '"marquise, madame de la Roche-Billard se tourna vers Vinache.

— M. le marquis est peut-être mieux instruit. Je lui laisserai le plaisir de raconter l'histoire, ce dont il s'acquittera beaucoup mieux que moi.

— '.Je ne laconnais pas, dit Vinache, qu'est-ce donc?

— Samuel Bernard a su, il y a quelque temps, que Sa Majesté avait personnellement besoin d'argent, et qu'elle s'était adressée en vain a M. de Chamillart, qui, vu l'état du trésor, n'avait pu le satisfaire. Le ministre perdait la tète, il cherchait de l'argent a tout prix. 11 eût volontiers engagé tous ses biens, le régiment et la charge do grand maître des cérémonies de Ureux,

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son gendre, et les revenus de Tévèque, son frère. Il élait aussi embarrassé que lorsqu'il lui avait fallu, n'étant encore que conseiller au parlement, trouver les 20,000 livres qu il donna à un [)laideur auquel il avait par inattention fait perdre un procès *.

* Ce fut du temps qu'il était conseiller au parlement et qu'il jouait du billard avec le roi trois fois la semaine sans coucher à Versailles. Cela lui rompait fort les jouis et les heures sans le détourner de son assiduité au palais. Il y rapporta dans ce temps-là un procès. Celui qui le perdit lui vint crier miséricorde; Chamillart le laissa s'exhaler avec ce don de tranquillité et de patience qu'il avait dans le discours du complaignant; il insista fort sur une pièce qui faisait le gain de son procès, et avec laiiuelle il ne comprenait pas encore qu'il l'eût perdu. Il rebatlit tant cette pièce que Chamillart se souvint qu'il ne l'avait pas vue, et lui dit qu'il ne l'avait pas produite. L'autre à crier plus fort, et qu'elle y élait. Chamillart insistant et l'autre aussi, il prit les sacs qui se trouvèrent là; parce que l'arrêt ne faisait qu'être signé. Ils les visitèrent et la pièce s'y trouva produite. Voilà l'homme à se désoler, et Chamillart à lire la pièce et à le prier de lui donner un peu de patience. Quand il l'eut bien lue et relue : Vous avez raison, lui dit Chamillart; elle m'était inconnue, et je ne comi)rends pas comment elle a pu m'échapper. Elle décide en votre faveur. Vous demandiez 50,000 livres, vous en êtes débouté par ma faute, c'est à moi à vous les payer. Revenez après-demain. Cet homme fut si surpris qu'il fallut lui répéter ce qu'il venait d'entendre. Il revint le surlendemain. Chamillart cependant avait battu monnaie de tout ce qu'il avait, et emprunté le reste. 11 lui compta les 20,000 livres, lui demanda le secret et le congédia.

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Vinache haussa les épaules.

— Qu iivtz-vous donc, monsieur lemarquis?dcnianda madame de Versac.

— Pardon, madame, mais je «ai pas été maître de ce mouvement, M. de Ghamillart est un sot. Ne pas trouver d'argent quand on est contrôleur général des finances! L'argent est une graine qui pousse toujours; semez-en une poignée, et vous en récolterez une moisson.

En pariant ainsi son regard s'était animé, son geste était fier et dominateur. A son air d'assurance on voyait qu'il eût trouvé les ressources qui manquaient au ministre de Louis XIV. Madame de Yersac l'examinait avec satisfaction, et le comte de Cliauny, dans son cabinet, se frottait les mains.

— Eh bien! dit la marquise, qu'a fait M. de Chamillard?

— Rien; mais heureusement le financier est venu à son secours. Il c offert cinq millions sans autre garantie que la parole du roi. C'est un beau trait. Aussitôt qui! a été connu, toute la cour s'est empressée de le lé'iciler. De tous côtés il lui est arri\é des i.ivitalions; pendant plusieurs jours les dîners se sont succédé, et ce furent, dit-on, des prévenances, des égards et des compliments à h; rendre fou do vanité; mais voici le revers de la médaille : le financière perdu au jeu de grosses sommes; volontairement d'abord, et

pour reconnaître les politesses dont on l'accablait, ensuite par mauvaise chance.

— Si j'avais été là! pensa M. de Chauny,

— Enfin, continua la revendeuse, en pesant à son trébucbet quelques pièces d'or que la marquise lui avait données pour des objets de peu d'importance qu'elle avait achetés de sa bourse; enfin Samuel Bernard... Ah voici deux pièces qui ne sont pas de poids^ madame; l'une perd...

— L'une perd...

— 11 est inutile de fatiguer madame la marquise de ces détails, interrompit Yinache, voici deux louis neufs en place. Achevez votre histoire.

— Enfin, Samuel Bernard a perdu, assure-t-on, en cinq ou six séances, plus de seize cent mille livres, qui, joints aux cinq millions prêtés au roi, ont laissé pour le moment son coffre- fort à sec, et on prétend qu'il est aussi embarrassé que l'était Sa Majesté; si bien que pour échapper aux dîners, au lansquenet, à l'hombre et au tric-trac, il a résolu de faire le malade. 11 s'est fait ordonner par son médecin le séjour de la campagne pendant quelque temps. Il part demain soir, sans suite et sans bruit pour sa terre.

L'histoire en elle-même n'avait rien de bien piquant et n'offrait pas un intérêt extrême. Cependant Yinache en avait écouté le dénoûment avec une attention marquée, et même avec les signes d'une impression pro-

fonJo. Madame de la Roclie-Billard avait cessé de parler, et il restait immobile, le regard fixe, dans l'attitude d'un homme qui vient de saisir une idée soudaine, un projet confus encore, mais déjà fortement enraciné dans l'esprit, sa physionomie avait une expression singulière de réflexion et d'audace : ses lèvres remuaient et ses mains posées sur ses genoux s'agitaient malgré lui. La marquise et la revendeuse le contemplaient avec étonnement, ne sachant à quelle cause attribuer cette préoccupation. La première toussa légèrement. Vinachc secoua la tête et sortit de sa rêverie.

— Quel jour madame la marquise me permet-elle de me représenter ici?

— Vous serez toujours le bienvenu, monsieur le marquis. Cependant, puisque vous demandez mon jour, je serai chez moi mardi prochain.

Elle se leva, lui adressa un sourire gracieux, et sonna pour qu'on le reconduisît avec le cérémonial dû à un homme de sa qualité.

Vinache retrouvailans la seconde pièce l'ancien tailleur de Royal-lloussillon, qui ne pouvait se lasser de compter et de recompter ses pièces d'or. Il lui dit en passant :

— Si lu as a me parler, viens chez moi rueBourgl'Abbé, et n'oublie pas que ta fortune dépend de ton silence.

Puis il ajouta a part lui :

— Aujourd'hui même ou demain au plus tard, jespère n'avoir plus à craindre ses bavardages.

Avant de monter dans son carrosse, il demandait la revendeuse si l'histoire de Samuel Bernard, et surtout sa gène momentanée, étaient véritables, ou si c'était un conte fait pour amuser la marquise. Madame de la Roche-Billard l'assura que rien n'était plus vrai. Elle tenait l'anecdote de deux dames de la cour chez lesquelles elle avait été chiffonner le matin même, et dont les maris et leurs amis étaient au nombre des gagnants. Le départ du financier était également certain; le mé^decin de Samuel Bernard l'avait dit sous le secret au comte de Verdun, mari d'une de ces dames, lequel l'avait répété confidentiellement au chevalier deLussan, qui en avait jasé avec madame de Verdun.

— J'ai divers objets à vous remettre, lui dit tout bas madame de la Roche-Billard.

— C'est bien, répçndit-il; mais ne venez pas à Conbron avant ^que je vous prévienne.

Il se fît conduire dans un état d'agitation fébrile; il venait de concevoir un projet plus audacieux, plus gigantesque que tous ceux qu'il avait exécutés jusqu'alors, et qui devait, s'il réussissait, ouvrir pour lui une source nouvelle et intarissable de richesses.

Dès que^Vinache eut quitté l'appartement, le comte de Chauny sortit de sa retraite.

— Eh bien! ma chère Gabrielle, dit-il en riant.

croirez-vous désormais a mes pressentiments? — Je n'en reviens pas, répondit la marquise : voila certes une curieuse aventure. Mais êtes-vous bien sûr, Henri, que cet homme est le môme que celui que vous avez connu autrefois?

— Si j'en suis sûr? J'ai eu tout le tempg de l'examiner en écartant légèrement le coin de cette tapisserie qui recouvre la porte du cabinet que je n'avais pas refermée. Quel diable de métier fait-il? Ce n'est pas à vendre des poudres contre la fièvre qu'il a pu, en quelques années, s'enrichir assez pour semer l'or comme un fermier général; il y a quelque chose d'étrange et que je ne puis définir dans les manières et la physionomie de ce singulier personnage, un mélange de bassesse et d'énergie, de gaucherie et d'assurance qui est inexplicable. Quand il essayait de vous faire la cour, le manant perçait sous les habits du marquis; c'était un rustre grossier, qui n'avait ni l'esprit ni l'aplomb déjouer convenablement son rôle. Mais quand il s'est écrié : M. de Chamillart n'est qu'un sot! ce qui est vrai, entre nous, il avait une conviction qui a donné a son langage une forme pittoresque. — L'argent est une graine qui pousse toujours; semez-en une poignée, ot vous récolterez une moisson. — C'est fort juste, et très éncrgiquement exprimé. Cet homme assurément est possesseur d'un secret; soit hasard, soit génie naturel, il a fait la trouvaille d'une idée. Je me

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rappelle maintenant l'accent avec lequel il ma dit en me quittant, a l'époque où il vint me demander une dot pour Marthe Boulot : — Quand je serai riclie, souvenez-vous d'Etienne Yinache, sa bourse sera la vôtre; — il pensait déjà a faire fortune, et il parlait comme un homme certain de réussir. Je profilerai de son offre; seulement, je vous passe procuration : vous serez l'intermédiaire entre sa générosité et ma reconnaissance.

Trente ans auparavant, Molière avait mis cela en scène dans le Bourgeois-Gentilhomme, Yinache, le comte de Chauny et la marquise de Yersac, jouaient le même rôle que M. Jourdain, Dorante et Dorimène; mais Yinache était moins facile à tromper que le bourgeois enrichi de 3Iolière. Il fut donc convenu que M. de Chauny éviterait de se rencontrer avec lui.

La marquise avait tous les défauts et toutes les qualités des coquettes de ce temps-là. Elle prenait sans honte et donnait sans regret, et il lui semblait tout naturel que le comte fût impatient de partager les dépouilles du marquis de Yillanova.

— Je ne sais si Rose est rentrée, dit-elle en sonnant.

Ce fut Nicole qui répondit à cet appel. Elle lui donna l'ordre de rapporter dans le boudoir les objets qu'il avait transportés dans la chambre. Au bout de quelques minutes, toutes ces richesses étaient de nouveau étalées sur la table.

— Ce laquais a l'air prodigieusement stupide, dit le comte, lorsque Nicole sortit pour la seconde fois; il vous regarde avec des yeux hagards, et il semble qu'il ne vous entend pas quand on lui parle.

— Je ne m'en étais pas encore aperçue, et j'ignore ce qui peut le troubler aujourd'hui.

Ils examinèrent un à un les bijoux destinés à être convertis le plus tôt possible en espèces monnayées.

Le comte s'écria tout à coup :

— Parbleu! je m'explique maintenant le trouble de ce laquais, et pourquoi nous avons été obligés de lui répéter d'aller chercher ces objets qu'on lui avait confiés. Le drôle hésitait entre la crainte d'être découvert et l'envie de garder ce qu'il avait dérobé.

— Que voulez-vous dire, Henri?

— Le marquis ne vous a-t-il pas fait accepter une montre d'un riche et précieux travail?

~ Oui.

— Eh bien! elle n'y est pas. A moins que Nicole ne ait oubliée dans votre chambre, il est clair qu'il l'a

soustraite, puisqu'il est le seul de vos gens <iui l'ait tenue entre ses mains.

La marquise se leva, chercha dans sa chambre et ne trouva rien. Ils regardèrent de nouveau avec attention parmi les bijoux et les chiffons qui encombraient la table. Une perquisition minutieuse dans tous les coins et recoins du boudoir n'amena aucun résultat. Leur

recherche, en effet, devait être vaine. Vinache, au moment où il remettait à Nicole les objets achetés à la revendeuse, avait adroitement escamoté sa montre.

On appela le valet de chambre. Par un hasard malheureux, et qui confirma les soupçons élevés sur sa fidélité, il avait cru pouvoir quitter son poste pendant quelques instants et sortir de l'hôtel. Quand il rentra au bout d une demi-heure, il trouva le comte et la marquise convaincus qu'il avait mis ce temps à profit pour déposer l'objet volé par lui en lieu sûr. Son procès fut bien vite instruit; il eut beau se défendre et protester de son innocence, il ne put les ramener a un autre sentiment. Les apparences le condamnaient trop fortement, et, séance tenante, il fut chassé, ainsi que lavait prévu Vinache.

La perte de sa place ne lui causa pas une grande peine; il avait dans sa poche de quoi attendre joyeusement et sans soucis qu'une occasion s'offrît de rentrer en service. Cependant, comme l'accusation portée contre lui blessait sa probité naturelle, il résolut d'aller sur-le-champ trouver son ancien camarade et de lui demander si réellement il lui avait remis la montre. Il prit le chemin de la rue Bourg-l'Abbé, mais il ne trouva pas Vinache chez lui. A peine rentré, celui-ci s'était déshabillé; il avait mis un costume extrêmement simple et était sorti à pied. Dans un quartier éloigné du sien, il avait pris une voiture de louage, ce qu'il faisait cha-

(jue fois qu'il quittait Paris. Trois heures après, il descendait à la ferme de Conbron, habitée par Duboile, Martinopolli et l'artiste, et tous quatre ils tinrent conciliabule.

Le complice.

Le lendemain de l'entrevue de Vinache et delà marquise, vers neuf heures du soir, le financier Samuel Bernard sortit de Paris par la barrière du Trône. Sa voiture, attelée de deux chevaux jeunes et vigoureux, filait avec la rapidité du vent. En peu d'instants elle eut atteint le bois de Vincennes, qu'elle traversa dans'la direction de Saint-Maur. Le temps était à l'orage; il faisait une chaleur étouffante; les nuages étaient si pesants et si bas qu ils semblaient se déchirer aux cimes des arbres, dont le feuillage aride frissonnait à l'approche de la tempête. De temps à autre le tonnerre grondait dans Je lointain, et de larges éclairs illuminaient la forêt. Au risque de briser l'équipage, le cocher pressait sa marche. Tout à coup, un homme s'élança h la tête des chevaux, et les arrêta court. Au même instant deux autres grimpèrent à droite et à gauche sur le siège. L'un saisit les rênes; l'autre, doué d'une force extraordinaire, souleva le cocher comme il aurait fait

(l'un enfant, le coucha sur la planche qui lui servait à poser les pieds, mit les genoux sur sa poitrine, et lui dit:

— Si tu bouges, ou si tu appelles, tu es mort. Pendant ce temps, un quatrième avait ouvert une

des portières. Avant que Samuel Bernard, réveillé en sursaut et frappé d'effroi, eût pu opposer la moindre résistance, il se sentit lier les mains derrière le dos et bâillonner.

— Est-ce fait la-haut? demanda Thomme de la voiture.

— Oui.

— Descends.

Le cocher fut bâillonné a son tour et placé dans la voiture à côté de son maître Quoique la nuit fût si noire qu'on ne pût rien distinguer à deux pas, par surcroît de précaution on leur mit un bandeau sur les yeux. Celui des quatre hommes qui avait arrêté les chevaux monta sur le siège a côté de celui qui tenait les rênes; les deux autres dans la voiture en face de leurs prisonniers, et Ton partit au grand trot.

Samuel Bernard estimait qu'il y avait au moins cinq heures qu'ils roulaient avec une rapidité effrayante, lorsque les chevaux ralentirent un peu le pas. On entra dans un chemin effondré par la pluie, qui tombait à torrents. La voiture penchait à droite et à gauche, les roues enfonçaient dans des ornières profondes, ou

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criaient soulevées par des pierres, et chaque secousse faisait craquer les ressorts. Enfin, elle s'arrêta. On fit descendre Samuel Bernard et son domestique.

— Celui-ci à la cave, dit un des hommes en désignant le cocher, et lautre où vous savez. Remisez la voiture. Une bonne litière et de l'avoine aux chevaux. Ils les ont bien gagnées.

Le cocher et le financier, toujours bâillonnés, les mains liées derrière le dos et les yeux bandés, traversèrent une cour, puis un espace qu'ils jugèrent être un champ. Us entendirent tourner une clé dans une grosse serrure; ils montèrent quelques marches, et on les sépara.

Bernard, tenu au collet par son conducteur, fut introduit dans une chambre, assis sur un fauteuil, où on l'attacha fortement par deux courroies de cuir; ensuite on lui ôta son bâillon et son bandeau. La plus grande obscurité régnait dans cette pièce, et il ne s'aperçut que l'homme qui Tavait accompagné s'éloignait qu'au bruit de ses pas et de la porte qu'il refermait.

Resté seul, les plus tristes réflexions vinrent l'assaillir. Cet enlèvement exécuté avec tant d'audace et de rapidité par des gens qui sem.blaient avoir l'habitude de ces sortes d'expéditions, était dans sa pensée le prélude de violences plus grandes encore. Sans aucun doute, c'était à sa vie qu'on en voulait, ou du moins on le menacerait de la mort pour l'obliger à payer une

Ibrle rançon, et déjk il calculait les sommes qu'il pourrait offrir pour se racheter; le silence le plus profond régnait dans cette chambre, où l'air était chargé d'une odeur de charbon, de métaux et d'ail. Samuel Bernard regardait tout autour de lui, espérant qu'il parviendrait a distinguer quelque objet d^ns les ténèbres, mais ce fut en vain. 11 entendit sonner au dehors, dans l'éloignement, cinq heures, et à cette époque de l'année il devait faire jour. Cette chambre, s'il n'était pas dans quelque cachot au-dessous du sol, était donc fermée de façon à ne laisser aucun accès à la lumière. Mais pourtant si on l'eût conduit dans un endroit souterrain, il n'eûtpas entendu cette horloge lointaine; et d'ailleurs, a la vibration plaintive et prolongéedu son, il avait cru reconnaître qu'il arrivait par une cheminée. Tout à coup des pas résonnèrent, la porte s'ouvrit, et plusieurs hommes entrèrent, mais sans lumière.

— Par pitié! ne me tuez pas! s'écria le financier. Je ne me connais pas d'ennemis ; je ne connais personne qui ait une vengeance légitime à exercer sur moi. Vous vous êtes mépris, sans doute, en m'amenant ici. Je suis Samuel Bernard.

— Nous le savons, répondit une voix en face de lui.

— Alors, ce qu'il vous faut, c'est de l'argent; je vous en donnerai, mais ne me tuez pas; rendez-moi la liberté!

— Silence! dit la même voix ; ne chercliez pas h nous attendrir, a nous détourner de nos projets, c'est inutile.

Ces hommes connaissaient parfaitement la chambre où se passait celte scène, car ils allaient et venaient sans se heurter contre les objets dont elle était remplie. Bernard entendit pousser des tables et des bruits de ferraille, et il frissonnail en les entendant, car il était persuadé que c'étaient des instruments de torture. Des roues furent mises en mouvement par une chute d'eau, et en même temps des gerbes d'étincelles brillèrent sur quatre points différents. Quatre fourneaux commencèrent a s'allumer. C'étaient des lueurs intenses, sans flammes, semblables aux regards ardents des bêtes fauves dans la nuit; des soufflets les activaient sans relâche. Ces bruits étranges, ces sinistres préparatifs auraient glacé de terreur l'homme le plus courageux, le plus habitué à braver le péril A chaque instant Samuel Bernard se sentait défaillir A la demi-clarté que Jetaient les fourneaux, il distinguait des formes humaines qui s'agitaient dans la fumée, qui se bais^ saient, qui se relevaient, faisaient chauffer des morceaux de fer, fondre du plomb, versaient des liquides dans des récipients, et s'appliquaient à une œuvre sans nom, muettes et sourcjes à ses supplications. Il s'évanouit.

Quand il revint à lui, la chambre était éclairée par

huit grands flambeaux. Il vit alors qu'il était dans une espèce de laboratoire d'alcbimiste, encombré d'instruments dont la forme était pour lui aussi bizarre que nouvelle; mais il dut perdre l'espoir, s'il sortait vivant de ce coupe-gorge, de dénoncer ceux qui l'y avaient entraîné. Les quatre hommes, revêtus de souquenilles d'une étoffe sombre, dont les manches étaient retroussées au-dessus du coude, et qui fermaient sous le menton, portaient des masqu' s.

— Grâce ! faites-moi grâce ! murmura d'une voix affaiblie le financier.

Un des quatre hommes auquel les autres paraissaient obéir, s'approcha de lui, le fouilla et prit dans sa poche une somme assez considérable en or et en argent.

— Je vous en donnerai mille fois autant, dit Samuel Bernard, si vous me laissez la vie; je vous rendrai riche tous les quatre et je signerai de mon sang la promesse de ne porter aucune plainte, de ne faire aucune recherche : mais ayez pitié de moi!

Pendant qu'il suppliait, l'homme masqué qui l'avait fouillé, et qui était Yinache, sépara sur une table l'or et l'argent, il prit quatre louis neufs, et quatre qui avaient frayé * et dont legrenetis ** était usé. Il les

* Le fray est la perte que les pièces éprouvent par le frottement dans la circulation.

'**Cordonen forme de grains qui règne tout autour d'une pièce demonnaie.

pesa avec une extrême précision et constata le fray. Il en garda deux neufs et deux vieux, et remit les autres à TImriat, celui que ses connaissances en chimie avaient fait surnommer l'artiste; puis, se plaçant devant un fourneau, il dit à Bernard d'une voix grave et solennelle :

— Regardez et comprenez.

Duboile jeta des bijoux en or rompus dans un creuset tn forme de pyramide ou de cône renversé, fait de terre glaise et de pots de grès piles et tamisés, placé sur un fourneau en briques contre le mur, sous le manteau de la cheminée, et où un soufflet, mû par la roue que Teau faisait tourner, entretenait un feu violent. Il remuait les matières qui fondaient avec un brassoir, espèce de canne en terre cuite comme le creuset, et que chaque fois il avait la précaution do chauffer pour ne pas faire pétiller et écarter lor.

Martine Polli, de son côté, avait mis dans le fourneau de lantimoine cru, dans la proportion de quatre contre un, pour dégager l'or de Talliage.

Vinache et Thuriat opéraient sur les pièces. Ils soumettaient les unes a l'action de l'eau régale *, les autres if un feu ardent.

Tous quatre travaillaient sans se regarder, sans s'adresser la parole, et leur silence était peut-être plus

• Acide nitrcux combiné avec l'acide du sel marin, on avec le sel ammoniac.

sinistre que ne l'eussent été des cris. Sans voix et sous leur masque, ils n'avaient plus rien d'humain et semblaient des êtres d'une nature indéfinissable, accomplissant une œuvre ténébreuse sous l'inspiration de l'esprit du mal.

Le cœur ne peut éprouver deux émotions égales. Samuel Bernard s'était attendu a être égorgé, et à mesure que l'espoir de la vie lui revenait, il suivait tous leurs mouvements avecune anxiété curieuse. Quoiqu'il ne sût pas encore pourquoi on l'avait amené dans cette chambre, et qu'il ignorât ce qu'on exigerait de lui, l'assassinat qu'il avait redouté diminuait l'horreur qu'en toute autre circonstance lui eût inspirée l'étrange spectacle dont il était témoin.

Au bout de deux heures environ de ces pratiques mystérieuses, Duboile dit en brassant la matière en fusion :

— Il est en bain.

Vinache quitta un instant son fourneau, brassa luimême et répondit :

— C'est bien; faites.

Duboile et Martino PoUi retirèrent le creuset avec de longues tenailles rougies; ils vidèrent ensuite la matière fondue dans un cône de fer chauffé et enduit de graisse, et la laissèrent refroidir.

Pendant ce temps, Vinache et Thuriat travaillaient toujours.

Les deux autres avaient apprêté un second creuset dans lequel ils placèrent le régule en culot séparé des scories, pour calciner l'antimoine, et ils soufflèrent dessus jusqu'à ce que l'antimoine se fût entièrement dissipé.

Ensuite, comme Vinache et Thuriat, qui se livraient a un travail long et minutieux, n'avaient pas encore ter miné, Duboile et Martine Polli posèrent sur une table des petites parties d'or calciné, du plomb, des pierres minérales, du salpêtre, du vif-argent, de l'arsenic, du souffre, de l'antimoine, des paquets d'herbes appelées liinaria major et lunariaminor, trois fioles portant sur rétiquelte : Poudre métallique. Huile de soleil. Poudre de projection.

Vinache pesa les pièces d'or sur lesquelles il avait travaillé, ainsi que celles que lui remit Thurial; il s'approcha de la table que venaient de charger ses deux compagnons.

— Écoutez avec attention, dit-il a Bernard, ce que je vais vous dire. Vous voyez ces objets et ces fioles. C'est avec ces matériaux, ces poudres et cette huile (luc de savants hommes ont prétendu faire de l'or, mais leur science est' vaine. Ceux qui ont dit qu'ils possédaient un tel secret ont menti, ceux qui les ont crus ont été dupes. Moi qui, dans ma jeunesse, ai travaillé, sous un maître habile, à la recherche de la pierre philosoi)hale, je sais que tous les efforts sont inutiles.

L'homme ne peut pas créer de Tor, mais il peut le retrouver dans toute sa pureté quand il est allié à d'autres métaux moins parfaits que lui; il peut luiren- - dre la valeur qu'il a perdue par l'usage. Yoilà ce que l'homme peut faire, voilà ce que je fais.

Il prit le régule refroidi qu'avaient préparé Duboile et Martino-Polli, et le montrant a Bernard, il ajouta :

— De ces débris de bijoux jetés dans le creuset est sorti ce morceau d'or pur. Regardez maintenant ces pièces. Celles-ci qui sont neuves, ont perdu une petite partie de leur poids, dissoute par l'eau régale, et ces parties détachées, je les ai recueillies soigneusement, les voici sur cette feuille de papier. Ces autres pièces étaient altérées; elles sont neuves maintenant et va- 1 ent vingt-quatre livres comme les autres.

Il garda le silence pendant quelques instants, après lesquels voyant que Samuel Bernard ne se disposait pas à parler, il ajouta :

— Pourquoi vous taisez-vous? ne comprenez-vous pas ce que je veux de vous?

— Non, répondit le financier.

— Non! cependant vous pourriez facilement vous douter du motif qui nous a fait agir. On ne vous a pas amené ici uniquement pour vous apprendre ce que vous ignorez. Vous n'êtes pas seulement le témoin de nos opérations. Vous êtes maintenant notre complice.

— Votre complice! je ne le suis pas, je ne veux pas rôtre.

— Il faudra bien pourtant que vous le deveniez. II ne nous suffit pas que vous vous engagiez par serment à garder le silence. Quand on est hors de danger, on oublie vite ces sortes de promesses, et nous ne sommes pas allés vous chercher pour recevoir de vous une parole que vous ne tiendriez pas.

— Je la tiendrais. Je jure de ne jamais parler à personne de ce que j'ai vu.

— Vous n'êtes plus libre de choisir ce qui vous convient ou ce qui ne vous convient pas. Je sais ce que vous pouvez me dire : vous ignorez quels sont les hommes qui sont devant vous, dans quel lieu vous êtes, et vous attendez à ne sortir dici qu'avec les mêmes précautions et le môme mystère.. Gomment donc pourriez-vous nous perdre? Mais cela ne nous suffit pas : il n'y a qu'une garantie pour nous, votre complicité. Sinon, vous mourrez.

— Vous mourrez! répétèrent chacun h son tour d une voix sépulcrale les trois autres.

— Hélas! s'écria Samuel Bernard, que vous aije fait, et pourquoi m'avez -vous désigné entre vous?

— Parce (jue vous êtes riche.

— Qu'exigez-vous donc de moi?

— Vous avez prêté dernièrement cinq millions au

roi, el vous avez perdu au jeu, contre des seigneurs de la cour, seize cent mille livres.

— C'est vrai.

— Ces sommes énormes tirées de votre caisse ne vous ont pas ruiné, mais elles vous ont fait connaître ce que vous ignoriez, la gène. Il vous faudra pour les recouvrer combiner des opérations difficiles et chanceuses, qui, si elles ne réussissent pas, peuvent amener votre perte. Avec nous, vous n avez qu'une chance, celle de gagner. En triant ce lingot de bijoux qui n'avaient plus de prix, en rendant à ces pièces leur valeur, jai réalisé un bénéfice considérable relativement a ces objets. Mais ce bénéfice serait immense si j'opérais sur de grandes quantités. C'est vous qui me fournirez la matière qui me manque. Vous qui remuez des millions, partout où s'étendent vos affaires et votre crédit, vous ramasserez les espèces altérées que je remarquerai comme j'ai remarqué celles-ci. Le gain est clair et n'a pas besoin d'être expliqué; nous le partagerons; acceptez-vous?

— Je refuse, dit Samuel Bernard.

— Alors vous mourrez. Vous en avez trop vu pour vivre.

— C'est un crime auquel vous voulez m'associer: la loi punit de mort le billonnage.

— La mort serait pour moi si j'étais découvert, maintenant que j'ai pour complices des hommes obscurs.

su UNE IDÉE FIXE.

Avec VOUS l'impunité nous est assurée. La loi n'est pas lamêniepour tous ceux qui enfreignent la loi, vous le savez bien. Si on voulait nous inquiéter, nous aurions pour protecteurs tous vos nobles et riches clients qui auraient profité de nos opérations. Elles peuvent s'étendre dans le monde entier, partout où l'or est un signe d'échange ou de commerce entre les hommes. Au reste, il ne s'agit pas de discuter ici et de prévoir de mauvais ré- ' sul ta ts .Voulez-vous ou ne voulez- vous pas?

— Mais quand même je consentirais, mon consentement ne servirait à rien. J'ignore qui vous êtes, et vous n'êtes pas disposés à vous faire connaître.

— Vous me connaîtrez quand vous m'aurez donné un gage, quand vous vous serez compromis.

— Que faudrait-il faire?

— Copier et signer ce papier. Lisez.

« Moi, Samuel Bernard, je m'engage k faire transporter dans la maison où je suis actuellement, d'ici k quinze jours, unesomme de cent mille livres en espèces d'or et d'argent altérées; lesdites espèces seront soumises à l'opération du billonnage, et remises par moi et mes associés en circulation, comme si elles étaient réellement de poids. Cet engagement a été pris par moi librement et volontairement.

» Ce 17 août 1 "702 . »

— Dans quinze jours, continua Vinache, vous ferez charger ces espèces dans une voilure; vous prendrez

UNK IDÉE FIXE. 85

le même chemin que vous avez pris hier, et à la même heure on vous conduira ici. Vous ferez en sorte que voire absence de Paris, pendant le temps nécessaire à l'opération, no donne lieu à aucune supposition. Un mois après, vous nous remettrez de la même manière une pareille somme; et alors, quand ces rapports d'affaires seront établis entre nous, quand vous ne pourrez plus nous dénoncer vous-même, vous nous connaîtrez. Le domestique qui conduisait votre voiture restera notre prisonnier jusqu'au jour où nous parlerons à visage découvert. Quand je le remettrai en liberté, il recevra une somme d'argent et la promesse d'une rente pour aller vivre en pays étranger. Si après avoir consenti vous ne tenez pas votre engagement, il mourra! Nous le gardons comme otage. Vous comprenez bien ce que je vous dis : la mort pour vous et pour cet homme dans un instant si vous refusez; la mort plus tard si, après avoir accepté, vous songez à nous trahir. La mort inévitable, car elle sera sans cesse suspendue sur votre tête, et vous ne verrez pas, pour le détourner, le bras levé sur vous et toujours prêt à frapper.

Thuriat plaça devant Samuel Bernard des plumes, de l'encre et du papier; Vinache lui délia les mains, défit les courroies de cuir qui le retenaient sur le fauteuil, et ajouta :

— Ne cherchez pas a vous échapper : toute tenta -

8G UNE IDÉE FIXK,

tivc serait inutile. Ne criez pas, vos cris ne seraient pas entendus; signez : c'est ce que vous avez de mieux à faire. Vous avez un quart d'heure pour vous décider.

Ils sortirent tous quatre.

Quand ils rentrèrent au bout d'un quart d'heure, la signature de Samuel Bernard était apposée au bas de récrit *.

La toile d^araignée.

La première personne que Vinache rencontra à son

* Ce n'est pas, on le pense bien, gratuitement el sans preuves, que nous établissons une complicité entre le célèbre financier et Etienne Vinache. Il n'est pas permis de douter qu'elle a existé, quand on lit dans les écrits du temps l'histoire de la prodigieuse fortune de Vinache. Samuel Bernard était fils de Bernard, peintre et graveur, auteur de plusieurs tableaux à la gouache et en miniature, de quelques tableaux d'histoire et d'une gravure estimée d'Attila d'après Raphaël. Samuel, dont la fortune s'éleva à trente-trois millions de capital, a laissé une réputation de générosité et d'obligeance. On prétend (ju'à sa mort, on trouva pour plus de dix millions d'argent prêté, dont il ne lui avait jamais été rien remboursé. Il mourut en 1749, à l'âge de quatre-vingt-huit ans. Il était, dit-on, fort superstitieux^ et croyait son existence attachée à celle d'une poule noire qui mourut à la même époque que lui.

L'.\E IDÉli FIXE. 87

retour à Paris fut Nicole, qu l'attendait pour lui apprendre sa mésaventure. L Italien promit à son ancien camarade de lui trouver une autre condition, et en effet, quelques jours après, il lui fit dire de se présenter chez une vicomtesse, cliente de madame de la Roche- Billard, qui avait reçu le mot et avait raconté le prétendu vol de la montre chez la marquise de Yersac. Il fut successivement refusé dans d'autres maisons oii il voulut entrer en service, et partout obligé de se retirer devant le soupçon qui pesait sur sa probité. Quand il le vit bien désespéré, Vinache s'apitoya sur cette infortune dont il avait été la cause involontaire, et lui offrit de la réparer.

— Je suis riche, dit-il, et toi tu es resté pauvre. Tu as assez travaillé, Nicole, ta vie a été assez rude et assez malheureuse jusqu'à ce jour, pour que tu aies acquis le droit de te reposer. Retourne dans ton pays, achètes-y une maison et quelques arpents de terre, marie-toi; voilà de l'argent. Si tu consens a ne pas revenir à Paris, lu recevras une rente de douze cents livres, que je te payerai par trimestre, mais à une condition formelle, c'est que tu ne remettras pas les pieds dans cette ville, c'est que tu ne diras à personne que tu me connais. Ces conventions te conviennent elles?

Nicole n'eut garde de les refuser. Deux jours après il quitta Paris pour n'y plus revenir.

83 UNE IDÉE nxE.

Grûcca son nouvel associé, les opérations do Vinache prirent une extension immense. Il quitta bientôt son appartement de la rue Bourg-l'Abbé et en prit un plus considérable rue Frépillon. Au lieu des rouleaux de vieux louis et des paquets de bijoux que lui apportaient autrefois les deux Yanderhultz, Conrad Schuttz, madame de la Roche-Billard, le juif et lesdeux orfèvres avec lesquels il avait commencé le billonnage, c'était une grande voiture fermée qui de temps h autre arrivait la nuit chez lui, pleine de sacs d'or et d'argent qu'il remplaçait par des espèces qu'il avait travaillées. 11 excellait surtout dans l'art de remarquer les pièces. A son commerce de drogues et d'onguents qui n'aurait plus suffi à justifier l'opulence dans laquelle il vivait, il avait joint le commerce de diamants, et l'on peut juger des bénéfices qu'il réalisait parce fait que sa femme avait pour plus de trois cent mille livres de pierreries.

Des opérations aussi considérables, qui s'étendaient en Suisse, en Dauphiné, en Savoie, à Strasbourg, dans un grand nombre de villes importantes d'Europe, n'avaient pu se faire sans prendre de nouveaux associés. Outre ceux que nous avons déjà nommés, il avait pour complices principaux Nicolas Buisson, sieur des trésoriers, ménager, secrétaire du roi, député du commcrcedoRouen; Tronchin, caissier de Samuel Bernard, devenu J'amant de madame de la Hoche-Billard, et

U.NE IDÉE Fixt:. 89

d'autres agents obscurs-qui travaillaient sous les ordres duTliuriat. Pour tout ce qui était calcul, pour tout co qui se traduisait en chiffres et se rapportait a l'idée fixe qu'il avait nourrie pendant si longtemps avant de pouvoir la réaliser, Tintelligence de Yinache était merveilleuse et tenait vraiment du prodige. Ces comptes si compliqués, ces différences sur des sommes énormes mille fois répétées, il les faisait de mémoire sans jamais setromper, sans éprouver un instant de doute et d'hésitation. Ses dettes et ses créances étaient inscrites dans sa tête comme elles auraient pu l'être sur le hvre de banque le mieux tenu. A chaque relaiion nouvelle, il faisait ajouter une figure à son tableau, et cette mnémonique lui suffisait.

11 y avait déjà près de deux ans qu'il avait commencé ses opérations avec Samuel Bernard. Les précautions les plus minutieuses avaient dérobé la source de sa fortune; néanmoins la curiosité publique avait été éveillée. Ses domestiques avaient remarqué les allées et les venues mystérieuses de certains personnages.

Un jour, son valet de chambre, nommé La Boulaye, avait trouvédans les cendres de lacheminée un morceau d'or pesant près d'une livre, des grenailles d'or et quelques morceaux d'argent, laissés là par mégarde. Cet homme montra sa trouvaille a la femme de chambre, et tous deux menacèrent Yinache de porter ces

objets à la Monnaie. Il acheta leur silence moyennant une assez forte somme, et les fit partir comme Nicole. Riais un mystère éventé laisse toujours après lui quelques traces... A défaut de faits positifs, il y avait des bruits dans l'air. Des soupçons, vagues encore, mais répétés tous les jours, bourdonnaient autour de lui et grossissaient sans cesse. Absorbé par ses deux passoins, l'amour de la marquise et l'amour de l'or, il s'endormait dans une sécurité trompeuse. Au lieu do diminuer ses dépenses, il les augmenta. Il quitta son appartement de la rue Frépillon. et prit une grande maison rue Saint-Sauveur, qu'il meubla avec un luxe inouï, et dans laquelle il logea Vanderhultzfils. Il avait à cette époque sept domestiques, un carrosse à quatre chevaux et trois chevaux de selle, les plus beaux de Paris.

S'il était le premier calculateur de son temps, il s'en fallait de beaucoup qu'il apportât la même supériorité dans ses affaires d'amour. Auprès de la marquise de Versac, il croyait avec une simplicité d enfant au succès de sa ruse grossière. La passion qu'il ressentait pour cette femme troublait sa raison, au point qu il était complètement sa dupe. La seule précaution qu'elle prenait avec lui était de lui accorder des entreliens chez elle, à des heures différentes de celles où venait le comte de Chauny. Cela suffisait pour que Vinache n'eût aucun soupçon. 11 était fier de sa préten-

due conquête; il comparait avec orgueil son point de départ et l'état présent de sa fortune, sa misère passée et son luxe inépuisable : etl'amour-propre satisfait le rendait aveugle et sourd à tous les avertissements, il ne demandait aucun compte à la marquise de l'emploi de son temps, de ses dépenses, de la disparition successive des riches cadeaux quelle recevait. La tête lui tournait quand elle lui adressait un de ses doux sourires, quand elle l'appelait mon ami, quand après une folie nouvelle elle lui permettait de lui baiser la main.

Il est vrai qu'en coquette sachant son monde, la marquise, pour ne pas être querellée, avait pris le meilleur moyen : c'était de le quereller elle-même. Les affaires de Yinache le retenaient souvent plusieurs jours loin d'elle. A son retour éclataient des reproches accompagnes de gémissements et de larmes , que Vinache apaisait toujours par de nouvelles générosités. Ce jour-la, le comte de Chauny jouait gros jeu.

Dans une matinée du mois de février 4704, et par une coïncidence singulière, le même jour où il avait épousé, cinq ans auparavant, Marthe Bulet, Yinache se rendit a Thôtel de la marquise de Yersac. La dernière fois qu'il l'avait vue, encouragé par desœillades assassines, il avait été plustendreencorequ'àl'ordinaire, et il revenait avec l'espoir de voir enfin un doux aveu couronner sa constance. Depuis qu'il avait fait fortune, Vinache avait d'aussi bonnes manières que la plu-

pa rt des turcarets de l'époque. Gependanl la marquise avait été d'une constance exemplaire pour le comte de Chauny. Peut-être eût-elle été moins indifférente pour l'Italien, si celui-ci se fût présenté à elle sous son nom véritable, sans autre recommandation que ses écus. Mais sa noblesse d'emprunt, son marquisat postiche, dont il pouvait être dépouillé d'un instant à l'autre lui avait été, dans l'esprit de la marquise, beaucoup plus nuisible qu'utile. Elle serait mal venue, pensait-elle, le jour où la vérité serait découverte, k prétendre qu'elle n'avait jamais ignoré la roture de son adorateur. Elle passerait pour dupe aux yeux de ses pareilles, et la crainte du ridicule l'avait retenuo,

G était à. l'improviste et sans avoir obtenu la permission devenir que Vinache cette fois se présentait à riiôtel. Il entra avec une confiance en lui-môme qu'il ne s'était jamais sentie, et qui n'échappa pas au premier coup d'œil de la marquise. Elle vit à son air conquérant qu'elle allait subir une millième déclaration, et sur-le-champ elle «e prépara à la défense. Par une tactique habile, ce fut elle qui commença les hostilités.

— Je ne vous attendais pas, monsieur le marquis, (jit-elle avant que Vinache eût terminé ses salutations. Entre-t-on ainsi chez une femme? Vient-on la surprendre de la sorte presque à sa toilette? Un homme de votre qualité n'ignore pas cependant qu'on n'agit

point de cette façon. Mais ce n'est pas chez vous un oubli des convenances, et ce manque d'égards a un autre motif.

— Madame, balbutia Yinache déconcerté par celte réception, quel autre motif que le désir de vous voir?...

— Épargnez-vous des mensonges inutiles, interrompit la marquise, ne cherchez pas, monsieur, à me donner le change. J'ai deviné à quelques paroles que vous m'avez dites la dernière fois les sentiments injurieux pour moi que vous avez peine a cacher. Vous venez ici pour vous plaindre, quand c'est moi qui serais en droit de vous faire des reproches. Vous êtesjaloux, monsieur.

— Moi, jaloux!

— Et comme les gens qui ont des torts, vous accusez pour n'avoir pas à vous justifier. Puisque vous êtes venu avec l'intention d épier ma conduite, peutêtre avec l'espérance secrète, car je puis tout supposer, de me trouver en faute, eh bien! monsieur, contentez- vous; voyez, examinez, interrogez mes gens. Toutes les portes de cet appartement s'ouvriront devant vous; je vais moi-même donner des ordres. Mais après cela, il me sera permis de me montrer justement offensée, et de vous dire ce que je pense d'un pareil procédé.

Vinache ne comprenait rien à cette querelle d'Aile-

^U UNE IDÉii FIXE,

niand. Il restait debout devant la marquise ébahi et stupéfait.

Elle continua :

— Vous êtes jaloux, monsieur, vous me soupçonnez! Hélas! n est-ce pas moi plutôt qui dois douter de votre foi! Sais-je ce que vous faites loin de moi? Quels plaisirs vous ont retenu depuis huit jours?

— Ah! croyez, s^écriaVinache, que je n ai pas cessé de penser ci vous.

— Et pourtant, moi que vous oubliez ainsi, je ne me plains pas, je ne vous demande pas compte de votre conduite, je ne fais pas suivre vos pas, je ne vous entoure pas d'espions. Huit jours absent, huit jours sans un seul souvenir. Si du moins vous m'aviez écrit!

L'Italien, à ce reproche auquel il n'aurait pu répondre victorieusement que par l'aveu de son ignorance, se troubla et se sentit rougir. Ce fut au tour de la marquise d'élre étonnée; se méprenant sur la cause réelle de cet embarras, elle crut que, sans le vouloir, elle avait frappé juste, et qu'en effet la confusion de Yinache tenait à quelque infidélité qu'il craignait de voir découvrir. Elle s'avança plus qu'elle n'en avait eu d'abord l'intention, et ce fut presque de bonne foi qu'elle lui dit :

— Si j'ai une rivale, je la connaîtrai. J'ai été douce et confiante jusqu'à ce jour, mais je chercherai celle

([ui m'a enlevé votre cœur, je ne me résignerai pas à être trompée plus longtemps. Désormais je saurai quels soins vous occupent loin de moi, je saurai vos secrets, je pénétrerai vos pensées, et si ma jalousie vous pèse et vous devient odieuse, n'en accusez que vous, c'est vous qui l'aurez voulu.

Après cette belle tirade, débitée avec émotion, la marquise, poussant un profond soupir, cacha sa figure dans ses mains et attendit une justification bien humble, bien soumise et bien repentante ; mais cette accusation si peu méritée d'inconstance eut un effet tout contraire. Les poltrons ont quelquefois, en certaines circonstances critiques, des déterminations soudaines et fiévreuses qui ressemblent à du courage et qui les font courir tête baissée au-devant du péril. C'était ce qui arriva a Yinache. Il se sentit perdu si la marquise mettait sa menace à exécution, et, sous la double excitation du danger et de l'amour, il devint aussihardi qu'il avait été jusqu'alors craintif et réservé.

— Moi vous trahir ! s'écria-t-il en tombant à ses genoux et en saisissant une de ses mains qu'elle chercha vainement à retirer, moi vous oublier pour une autre, Gabrielle ! moi qui vous aime depuis cinq années, qui n'ai jamais aimé, qui n'aimerai jamais que vous! Si je ne vous aimais pas comme un insensé, me verriez- vous a vos pieds demander pardon d'une offense que je n'ai pas commise? Moi! vous soupçonner, épier

votre conduite ! Mais vous savez bien que j'ai contianco en vous! vous savez bien que vous avez tout pouvoir sur moi, et qu excepté de renoncer à mon amour, vous pouvez tout m ordonner! Ai-je jamais fait entendre une plainte? Vous ai-je jamais dit ce que je souffre au milieu de mon opulence? Vous croyez me rendre heureux quand vous arrêtez sur moi vos beaux yeux, quand votre bouche s'ouvre pour me sourire! Mais c'est du poison que vous me versez, Gabrielle! Si vous saviez quelles étranges pensées ont parfois traversé mon esprit, lorsque je vous vois, si belle et si tranquille auprès de moi, si tremblant et si troublé ! je maudis ma passion, je voudrais l'arracher de mon cœur, et je me suis surpris à désin^r vous haïr; vain projet ! je vous regarde, et je vous adore 1

Et en parlant ainsi il couvrait de baisers la main de la marquise, qui se dépitait tout bas du mauvais succès de sa coquetterie et ne savait plus trop commentcontinuer la guerre. Elle eut recours au seul expédient qui lui reslait pour réparer sa défaite : elle se mit à pleurer.

— Que je suis malheureuse! dit>elle avec un accent cl fendre le cœur, et que je suis justement punie de ma faiblesse! Je lui ai laissé voir que je laimais et aujourdhuiil me méprise! Il s'irrite, il m'accuse d'insensibilité, parceque je lutte encore contre mon cœur! Il s'est dit: Je suis riche, etelle m'aimera! Quelle hu-

n)iliation! Laissez-moi, monsieur! Je ne vous fais plus de reproches, je n'ordonne plus,je demande et je prie! Abandonnez-moi, oubliez-moi! Je ne mérite pas que vous m'aimiez plus longtemps, puisque j'ai pu vous laisser croire qu'un jour je consentirais a un pareil déshonneur! Ah! ajouta-t-elle enlevant les yeux au ciel et en joignant les mains; ah! j'avais eu un autre espoir! Moi aussi, javais faitdes rêves, etjem'élais dit : — 11 comprendra peut-être ce queje souhaite sans oser le lui demander; il m'aimera peut-être assez pour faire de moi la compagne de sa vie.

La marquise s'arrêta et recommença à pleurer. Cette sainte indignation lui semblait un coup de maître, et pensant bien que Vinache ne pousserait pas l'amour jusqu'à courir les risques de la bigamie, elle ne doutait par qu'elle n'eût gagné la partie. Mais elle était destinée, ce jour-là, à passer pas tous les désappointements, à se prendre elle- même dans ses pièges; ses ruses et ses manèges de coquette devaient tour à tour se briser contre une passion profonde, longtemps contenue, et qui, après avoir débordé du cœur, ne connaissait plus d'obstacles.

— La compagne de ma vie! s'écria Vinache en se relevant. Est-ce là ce que vous souhaitez, Gabrielle? Eh bien! je jure par mon amour que votre vœu sera accompli.

Elle le regarda avec étonnement, et à ce sentiment

iJ8 UiNE IDÉE FIXE.

(le surprise succéda rapidement une sorte de terreur. 11 y avait dans sa voix un tel accent, dans ses regards une résolution si arrêtée, quelle frémit a l'idée que peut-être il ne reculerait pas devant un crime. Avant qu elle eût surmonté son émotion, Vinache se rapprocha d'elle, lui prit la main et lui dit :

— Adieu, Gabriellc, je vousdcmande quelques jours seulement pour préparer et assurer mon bonheur : Dans quelques jours vous me reverrez.

11 sortit.

— Mon Dieu! s'écria la marquise dès qu'elle fut S3ule, mon Dieu! cet homme est capable de tout!

Elle se mit devant une table et écrivit au comte de Ghauny de venir la trouver sans délai.

Ilâtons-nous de le dire, la marquise avait été trop loin dans ses suppositions. C'était une simple idée de séparation qu'avait accueillie Yinache : séparation acceptée ou subie par sa femme. L'ardeur avec laquelle il concevait un projet, Ténergie qu il mettait à le réaliser, et le succès qui vivait couronné le rêve de toute sa vie, lui avaient donné l'habitude de la confiance. Il avait foi en lui-môme et en sa volonté :

Marthe consentira à me quitter, se disait-il à luimême, pendant que ses chevaux, brûlant le pavé, le ramenaient de l'hôtel de la marquise chez lui! oui, elle consentira. Elle ne m'aime pas, et elle sait que je ne l'ai jamais aimée. D'ailleurs, que perdra-t-elle à une

l'NË lUÉE FIXE. ^ C-9

séparation? L'opulence? J'achèterai son consentement. Sa position de femme mariée? Mais elle vit dans la retraite, loin du monde; le mariage, jusqu'à présent, a été pour elle une chaîne pesante et je lui rends la liberté. Avec la fortune que je lui donnerai, elle ira vivre heureuse où elle voudra. Oui, il faut que cela soit ainsi.

Ce projet sans doute était extravagant : le moindre des obstacles à vaincre était peut-être la résistance fort probable de Marthe Bulot.Waisdans ce premier transport de joie, Vinache ne voyait que le but, et ne tenait aucun compte des difficultés. Il ne songeait pas que pour que la marquise devînt, selon son expression, la compagne de sa vie, il lui fallait tout au moins quitter Paris où il était connu, où Texistence de sa femmo était de notoriété publique. Il oubliait que toutes i?es espérances reposaient sur une fortune précaire qui pouvait chanceler et s'écrouler d'un instant à l'autre. Tout entier au présent, le passé et l'avenir n'existaient pas pour lui.

Ces réflexions décourageantes se seraient plus tard présentées a son esprit, mais il neut pas le temps de les faire. Lorsqu'il rentra chez lui, deux circonstances inattendues changèrent brusquement lo cours de ses idées.

100 UNE IDÉK FlXIi.

Quand le diaMc devient irieuTic il se fait ermite.

Le comte de Ghauny avait vu le malin même Vinaclie entrer chez la marquise. Il avait profité de son absence pour satisfaire un désir qui le tourmentait depuis quelque temps, celui de prendre par lui-même des renseignements sur le genre d'industrie de Vinache. Il s'était présenté chez lui et avait demandé à parler à sa femme; mais il n'avait pu lavoir, et il sortait de la maison au moment même où Yinache y entrait.

L'Italien reconnut au premier coup d'oeil l'ancien amant de Marthe Bulot. Il reculade deux pas et poussa une exclamation de surprise; puis il le regarda d'un air menaçant et irrité en se rapprochant de lui.

Le comte, qui s'attendait aune scène violente et qui ne se souciait pas de se colleter avec Yinache, se tira dece mauvais pas avec l'aisance impertinente d'un grand seigneur

— Je suis bien aise de te rencontrer, mon garçon, lui dit-il en ricanant et en se dandinant. Diable! comme le voila mis! parole d'honneur, on te prendrait pour un marquis. Décidément lu as donc fait fortune, mon

UNE IDÉE FIXE. dOl

Eu toute autre circonstance, cette insolente raillerie en rappelant à Yinache ce qui s'était passé entre lui et le comte.eûtdissipé les boufféesd'orgueil qui troublaient son cerveau, et lui eût rendu le sentiment de sa bassesse et de son infériorité; mais dans cet instant il était l'amant heureux delà belle marquist', la tête lui tournait, il eût à peine consenti à se découvrir devant le roi de France.

— Que venez- vous faire chez moi en mon absence, monsieur le comte?

— Eh! parbleu! je viens voir ta femme, répondit Chauny; tu sais bitn que je la connais. Je viens aussi pour te prier de me rendre les trois mille et quelques cents livres que je t'ai données pour la dot de Mdrthe, quand tu battais le pavé de Paris en qualité de ramoneur ou de chaudronnier, je ne sais plus lequel.

Un changement subit s'était opéré sur la physionomie de Yinache. A l'arrogance avait succédé l'humilité, mais la cause de ce changement n était pas celle que supposait le comte. Ce n'était pas un retour sur luimême qui avait fait tomber tout à coup la colère et l'emportement de l'Italien; il s'était dit que la présence du comte surpris par lui dans sa maison, servait merveilleusement ses projets et lui fournissait un excellent prétexte pour une querelle conjugale. M. le comte, dit- il d'une voix calme et presque respectueuse, a raison de croire à ma reconnaissance, je n'ai pas oublié

102 UiNli IDÉE FIXE.

ce qu'il a fait pour moi. Ce n'est pas seulement une misérable somme de trois mille livres que je tiens à sa disposition; ma bourse est la sienne. M. le comte veut-il me suivre dans mon cabinet?

A ce moment un équipage aux armes età la livrée du contrôleur général des finances s'arrêta devant la porte. Il en descendit un personnage portant le costume des huissiers de Versailles et qui s'approcha de l'Italien et du comte.

— Monsieur Etienne Vinache? leur demanda-t-il.

— C'est moi, monsieur, répondit l'Italien. Que me voulez-vous?

— Veuillez, monsieur, monter avec moi dans ce carrosse; j'ai ordre de vous conduire à Versailles.

— A Versailles. Chez qui, monsieur?

— (^hez M. de Chamillart.

— Pourquoi?

— Je l'ignore.

— Permettez-moi, monsieur, dit Vinache en essayant de déguiser l'inquiétude secrète qui s'emparait de lui à cette nouvelle inattendue, permettez-moi de monter chez moi; je vous demande vingt minutes.

— Je ne puis vous les accorder, monsieur, je me suis déjà présenté deux fois chez vous dans la matinée; M. de Chamillart vous attend à trois heures précises, et il est plus d'une heure et demie. Veuillez me suivre à l'instant : voici mes ordres, lisez :

— C'est bien, dit Vinache après avoir jeté pour la forme un regard sur le papier : au revoir, M . le comte.

Tous trois sortirent de la maison en même temps. Le carrosse delà cour s'éloigna au grand trot des chevaux.

— Diable! diable! se dit le comte, les affaires de notre marquis me paraissent s'embrouiller. Ce n'est pas probablement pour lui acheter des pommades et de l'onguent que le ministre le mande à Versailles. Cetteconférence, jointe à ce que j'ai appris ces jours derniers, me donne a penser. La poule aux œufs d'or, je le crains bien, ne pondra plus longtemps. 11 faut queje prévienne Gabrielle.

Il se dirigea vers l'hôtel de la marquise, arrangeant dans sa tète un plaa de conduite auquel il songeait depuis quelques jours et qu'il ne lui avait pas encore communiqué.

— Je vous attendais avec impatience, Henri, lui dit la marquise. Vous avez reçu ma lettre,

— Tous m'avez écrit'?

— Oui, il y a deux heures. J'ai besoin de vous consulter.

— Moi aussi.

— En effet, vous avez i'air préoccupé.

— Comme vous.

— Je devine ce qui vous amène, dit-elle avec un

soupir. Parlez d'abord, je parlerai ensuite, car ce que j'ai à vous dire, est, je crois, plus sérieux et plus inquiétant.

— J'en doute.

— Qu'avez- vous à m'apprendre? quelque revers au lansquenet ou au trictrac? Vous ne vous corrigerez donc jamais de vos défauts?

— Vous vous trompez, ma charmante grondeuse; je joue, il est vrai, mais avec bonheur. Depuis longtemps je ne vous ai pas demandéde réparer mes pertes. Je viens pour causer d'affaires avec vous, mais d'affaires graves et importantes.

— Voyons, je vous écoute.

Le comte de Chauny prit un siège et s'assit à côté dtlle.

— Certainement, Gabriellc, nous sommes dans une position fort heureuse. Nous nous aimons, nous avons confiance l'un dans l'autre; nous possédons un banquier qui s'empresse de satisfaire toutes vos fantaisies, tous vos caprices, qui prévient môme vos désirs. Mais il y a un terme à tout, et le bonheur ne peut pas durer toujours.

— C'est aussi ce que je pense. Mais qui vous inspire CCS réflexions philosophiques? Où voulez-vous en venir?

— A cette question : Depuis que la chance a tourné et que le lansquenet et le trictrac me sont devenus

favorables, à quelle somme montent les économies que ma bonne fortune vous a permis de faire?

— A cent mille livres environ.

— J'en possède à peu près autant. 11 y aurait Ik de quoi mener une joyeuse existence pendant deux ou trois ans. Mais ne pensez-vous pas qu'il serait plus sage de placer ces fonds avantageusement, et de vivre avec le revenu?

La marquise le regarda d'un air étonné.

— Ce projet vous surprend, continua le comte, mais certaines circonstances que je vais vous expliquer m'ont fait réfléchir. Dix mille livres de rente sont peu de chose pour des gens habitués à en dépenser cinquante ou soixante, bon an mal an. Mais la veine peut se tarir, elle peut se lasser de couler toujours dans le tonneau percé des danaïdes. Croyez-moi, gardons Cjuelques pintes de cette eau, abondante aujourd'hui, mais qui peut-être s'arrêtera demain. Que répondriezvous si je vous proposais de vous épouser?

— M'épouser! s'écria la marquise : c'est la seconde proposition de ce genre que je reçois aujourd'hui. La vôtre n'est qu'une folie; mais la première m'inquiète davantage.

Elle lui raconta alors en peu de mots ce qui s'était passé le matin entre elle et Yinache, et la crainte où elle était qu'il ne se portât k quelque extrémité contre sa fvmme.

lOfi UNE IDÉE FIXE.

— Il a (riiulres occupations maintonant, répondit le comte, et je crois qu'il n'aura plus guère le temps de penser k ses amours. Mais revenons à ma proposition. Ce n'est pas une folie, c'est un projet très-sensé. Je vous aime, et je vous en donne la preuve; car, si je ne vous épouse pas, je me verrais peut-ôLre forcé do prendre une autre femme.

— Forcé. Henri? et par qui?

— Par la nécessité, par des événements que vous ignorez. Lniss!?z-moi vous conter cela par ordre, et d'abord ne vous inquiétez pas de notre faux marquis, de la rupture que notre mariage amenait nécessairement entre vous et lui. Vous allez voir, Gabrielle, que nous n'avons pas d'autre parti à prendre. Vous savez que plusieurs membres de ma famille ont tenu autrefois des emplois distingués à la cour, j'y ai conservé des relations, des protecteurs, des amis. 11 y a quelque temps le chancelier de Pontchartrain, qui a beaucoup connu mon père, me reprocha de m'étre éloigné du service du roi, et m'offrit une charge honorable. Mais la pruderie est à la mode depuis le règne de la veuve Scarron, et le chancelier me loucha quelques mots sur notre liaison. J'ai repoussé vivement ses insinuations. J'ai dit quil n'existait entre nous qu'une longue et sincère amitié, rien de plus. Alors Ponchartrain m'a fait entendre qu'il me verrait marié avec plaisir, et qu'une fois dans les lions de l'hymen, ma

UNK IDÉE FIXE. 107

fortune serait assurée. Ceci mérite considération, ma chère Gabrielle; je suis un bon parti, et k parler franchement, du côté de la fortune, je vaux mieux que vous.

La marquise fit un mouvement et se disposait à répondre. Chauny la prévint.

— Je sais ce que vous allez me dire. Vous êtes jeune, belle, et qui vous aime doit vous aimer toujours. Mais la fortune de notre Italien est moins solide que sa passion. J'ai sur ce sujet des renseignements certains, et bientôt, peut-être, il ne sera pas bon de se dire de ses intimes.

— Qu est-il donc arrivé, Henri? Qu*avez-vous appris? ;

— Son luxe croissant, son opulence prodigieuse m'ont toujours paru cacher un mystère dont j'ai cherché l'explication; je ne comprenais pas, quoique Paris regorge de uupes et d'imbéciles, qu'on fît une telle fortune à vendre des poudres et des onguents; qu'on pût spéculer assez heureusement sur la crédulité publique pour tenir un état de prince. Je ne me trompais pas, Gabrielle, notre homme a une autre profession. Son charlatanisme n'est qu'une enseigne. Il y a trois jours, je me trouvais avec le vicomte de Saint-Robert, le chevalier d'Argenteuil et quelques autres. La conversation tomba sur Yinache. A ce moment survint Manceau, récuyer de madame de Maintenon

— Parbleu! lui dit Saint-Robert, tu vas éclairer nos doutes. On dit que tu as été chez cet homme. Apprends-nous ce que tu sais.

Manccau nous fit promettre d'ôtre discrets, ci voici à peu près ses paroles. Vous comprenez que nul n'y prêta plus d'attention que moi.

— Le lieutenant de police d'Argenson, nous dit-il, avait été prévenu par quelque rapport que des bruits singuhers circulaient dans le quartier sur le compte de Yinache. On parlait de propos tenus par des gens qu'on ne pouvait retrouver; il changeait souvent de domestiques; souvent il faisait des absences sans dire où il allait. On avait remarqué qu'il payait toutes ses dépenses en louis neufs, et mille autres circonstances qui semblaient bizarres. Le lieutenant général de police reçut une lettre anonyme qu'il attribua a quelque agent de Vinache mécontent de lui probablement. Cette lettre, presque aussi incompréhensible qu'elle était mal écrite, engagea M. d'Argenson à faire faire une visite domiciliaire rue Saint-Sauveur : il y envoya le commissaire au Châtelet, Socquart. Mais, soit que les recherches fussent mal dirigées, soit que le commissaire eût été gagné, le procès-verbal ne constata lexistence d'aucun délit. Cependant d'Argenson, qui surveille toujours Vinache, en parlaà M. de Chamillart, celui-ci h madame do ftlaintenonquim'a chargé d'aller examiner la maison, sous prétexte de marchander des diamants.

Je ne fis pas affaire, mais je remarquai que lor était si commun chez lui, qu'il traînait partout, laissé sur les bureaux pêle-mêle avec du linge, des porcelaines et autres ustensiles de ménage. Vinache qui ne se défiait pas de moi, me montra des tableaux qu'il venait d'acheter pour trente mille livres au moins, un buffet garni de vaisselle d'argent et de vermeil valant bien dix mille écus; enfin, un mobilier d'une richesse inouïe. — Voilà ce que nous apprit RIanceau, et aujourd'hui même, il y a une demi-heure, Vinache a été m.andé a Versailles par M. de Chamillart. J'irai ce soir voir lo chancelier de Ponlchartrain et je lui ferai part des soupçons que j'ai sur la fortune de cet homme.

— Gomment! dit la marquise, vous voulez le perdre?

— Je le perds pour nous sauver peut-être ou du moins pour nous épargner des interrogatoires, des comparutions devant la police, dont vous ne vous souciez pas plus que moi. Savez-vous ce qu'on dit? Qu'il fait de l'or. Sil se ruinait, je croirais qu'en effet il peut chercher a résoudre le problème de la pierre philosophale; mais il s'enrichit, assurément c'est à un autre commerce que celui de la transmutation des métaux. Faire de l'or, cela signifie, à mon sens, faire de la fausse monnaie, on quelque chose approchant, et quand on l'aura découvert, tous ceux qui auront été en relation avec lui seront inquiétés. Nous serons mêlés dans l'af-

faire, impliqués dans la procédure, an lieu que si je vais sans retard dire au chancelier ce que je sais et même ce que je ne sais pas, je détourne les soupçons; on ne pourra pas nous accuser d'avoir profité dune fortune dont nous connaissions lorigine impure, puisque nous dénonçons nous-mêmes son possesseur.

— J'avoue que je sentirais quelques remords, dit la marquise; car enfin, il n'y a pas de preuves, et cet homme no nous a fait que du bien.

— 11 ne peut plus nous faire que du mal. Tenez, voulez-vous concilier notre sûreté, nos intérêts et votre sensibilité en supposant qu'il se tire sain et sauf de son entrevue avec M. de Ghamillart, ce que je saurai ce soir à Versailles? Demain, faites-le prévenir de venir vous voir; dites-lui que vous savez tout, son nom, le genre de commerce criminel auquel il se li\re; jouez l'indignation, et mettez votre silence à un bon prix, cela vaut bien cent mille livres; il les donnera pour avoir le temps de prendre la fuite; au moins nous ne perdrons pas tout.

Il faut dire, à l'honneur de la marquise, qu'elle ne voulut pas se prêter à œl odieux complot. I^e comte de Chiiuny partit pour Versailles sans avoir pu parvenir k la convaincre. La destinée de Vinachc devait s'accomplir autrement que par eux.

Le grain de sahle.

Tel maître, tel valet, dit le proverbe. M. do Cliamiilact était doué d'une politesse exemplaire, d une douceur et d'une patience à toute épreuve. Ces qualités existaient au même degré chez l'individu chargé de conduire Vinache à Yergailles. Ce dernier n'était pas sans de vives inquiétudes sur le motif et le résultat de cette visite. Pendant le trajet il essaya, k plusieurs reprises et avec toute l'adresse dont il était capable, de faire causer son compagnon de voyage, assis en face de lui. iMais toutes ses tentatives échouèrent. Cet homme n'était instruit de rien, ou ne voulait rien dire. H se laissa questionner sans montrer le moindre signe d'impatience, sans paraître le moins du monde importuné de cette insistance, et se borna à répondre invariablement et de la façon la plus civile à chaque demande :

— Je ne sais pas, monsieur.

Et ces mots étaient toujours suivis d'une profonde inclination de tête.

Ce fut donc dans une ignorance complète de ce que lui voulait le ministre que Vinache arriva à Versailles. Il repassait dans sa mémoire les événements des jours

précédents; il interrogeait ses souvenirs, et n'y trouvait aucun sujet sérieux de crainte. Le rapport du commissaire Socquart, loin do faire planer sur lui des soupçons,pouvait au contraire être évoqué comme un certificat de moralité. Mais des circonstances dont il n'avait pasconnaissanceavaicnt peut-être donné léveiljil fallait si peu de chose pour le perdre, pour mettre sur la.trace du mystère dont il s'enveloppait. La politesse même de son compagnon, après l'avoir rassuré d'abord, lui paraissait ensuite de mauvais présage. N'était-ce pas un masque qu'il prenait pour rester inpénétrable? Ces pensées, ces doutes sur toute chose, auxquels il ne pouvait trouver de solution satisfaisante, joints à l'extrême émotion que lui avait causée son entrevue avec la marquise, le troublaient de plus en plus, k mesure (jue le moment de l'interrogatoire ai)prochait. Kn vain il s'était dit qu'il fallait payer d'audace dans cet instant critique. Il tremblait en montant l'escalier du ministre, et lorsque la porte s'ouvrit, il eût souhaité que lo plafond tombât sur lui et l'écrasât.

La présence d'un tiers qu'il no s'attendait pas à trouver chezJM. de Chamillart le tira de cet abattement et lui rendit l'assurance qui lui était si nécessaire.

Quelques minutes avant son arrivée, Chamillart avait dit à Samuel Bernard, qui était venu conférer avec lui d'une opération de finances :

l'NE IDÉE FIXE. 113

— J'attends ici un homme que j'ai envoyé cherclier à Paris, et sur lequel on a des soupçons. On rapporte à son propos des bruits singuliers que je suis bien aise d'éclaircir par moi-même. Restez, vous serez présent k l'entretien. Votre sagacité, votre connaissance des hommes, me seront utiles. A'ous l'observerez pendant que je le forai causer, et vous me direz ensuite votre avis.

Le financier s'inclina en signe d'assentiment. Le compliment que lui avait adressé Chamillart n'était nullement sincère. 11 ne croyait pas avoir besoin d'un second. Le ministre, qui ne devait sa grande faveur auprès de Louis XIV et de madame deMaintenonqu'à sa nullité, dont il s'accusait de fort bonne grâce auprès d'eux, était vis-à-vis de tout autre plein de son propre mérite. 11 avait la plus pauvre idée des talents de d'Argenson,etil était persuadé qu'en un quart d'heure il en découvrirait plus long que le heutenant de police en huit jours. « Sa capacité était nulle, dit Saint-Simon, et il croyait tout savoir, et en tout genre, et cela était d'autant plus pitoyable que cela lui était venu avec ses places.»

La surprise de Samuel Bernard et de Vinache fut égale lorsqu'ils se reconnurent. Elle n'eût pas échappé au lieutenant de police; Chamillart ne s'aperçut de rien. LItalien eut le temps de saisir au passage et de comprendre le signe par lequel le fiancier lui expliqua

114 Ui\E IDÉE FIXE.

qu(3 le hasard seul les réunissait dans le cabinet du ministre. Cependant ce hasard était étrange. Cetteentrevue, en apparence fortuite, pouvait être un piège, et c était peut-être à dessein qu'on les mettait en présence. Un des talents de Vinache était de lire d'une manière rapide et sûre sur le visage, et déjuger les hommes par leur physionomie. Sa perspicacité n'avait jamais été en défaut qu'à Tégard de la marquise H jeta un coup d'œil sur Chamillart, et eut bonne espérance en voyant « un grand homme dont la figure ouverte ne disait mot que de la douceuretdelabonté,et tenait parfaitement parole. »

— i>ionseigneur m'a îait l'honneur do me mander à Versailles, dit-il en s" inclinantrespeclueusement. J'attends qu'il veuille bien me dire cequM désire de moi.

— Asseyez-vous, dit Chamillart, fidèle h ses habitudes de politesse.

— J obéis,monseigneur;cette permission confirme ce que m'ont répété tousceux qui ont eu le bonheur de vous approcher. La haute fortune que vous devez à vos talents ne vous inspire aucun orgueil. J'ose donc compter sur votrebienveillance,et j'espère que je n'encourrai pas votre colère s'il m'échappe quelques paroles déplacées. Quoique j'aie reçu souvent chez moi des personnages qui me sont bien supérieurs, je no connais pas les usages et le langage do la cour, et vous voudrez bien excuser mon ignorance.

Chamillart Taurait laissé débiter, sans l'interrompre, autant de phrases banales qu il aurait voulu. Pendant que Vinache parlait d'un air humble et avec un accent bien câlin, Chamillart mettait à l'examiner toute la pénétration qu'il n'avait pas. L'Italien feignit de paraître céder à la domination de ce regard qui s'émoussait a la surface. Au bout de quelques instants, et quand il le crut suffisamment intimidé, Chamillart lui dit d'une voix brève et sèche :

— Vous êtes Italien?

— Oui, monseigneur.

— Pourquoi étes-vous venu en France?

— Pour y chercher fortune.

— Vous êtes riche?

— J'ai quelque bien.

— Comment Tavez-vous acquis?

Vinache baissa les yeux, tourna et retourna son chapeau entre ses doigts, comme un homme réellement embarrassé. Chamillart regarda de côté Samuel Bernard, qui, se méprenant comme lui sur le trouble de Vinache, commençait k redouter les suites de cet interrogatoire.

— Comment l'avez-vous acquis? répéta le ministre d'une voix encore plus impérative. Vous ne répondez pas.

— Monseigneur, dit enfin Vinache, vous me pardonnerez mon hésitation : nous ne sommes pas seuls.

Ce que je vous dirais volontiers a vous qui avez le droit de m'interroger, je puis craindre de l'avouer devant une personne que je ne connais pas. Je suis franc et sans détours, mais je dois être prudent.

— Monsieur est un fidèle serviteur du roi, un de mes amis, répondit Chamillart en adressant un gracieux sourire au financier; monsieur est Samuel-Bernard.

Vinache s'inclina, rassuré par cet éloge et persuadé que le ministre n'avait aucun soupçon de leur complicité.

— Gomment avez-vous gagné votre fortune?

— En faisant des dupes.

— Vous en convenez?

— Je vous ai dit, monseigneur, que je suis un homme franc et sans détours, et je vous en donne la preuve.

— Moi, je vois dans cet aveu la preuve d'une vérité tellement évidente, que vous ne pourriez la nier.

— Pourquoi le nierais-je? Que voulez-vous savoir de moi? que me reproche-t-on? l'exercice d'une profession dans laquelle le plus savant marche au milieu des ténèbres. Je ne suis pas médecin, c'est vrai, et je vends des remèdes. Mais sont-ils nuisibles? Leur composition est mon secret, et c'est ce secret que je craignais dedivulguer. Si on le connaissait, je serais ruiné, monseigneur.

— Quel est-il?

— Celui de teindre avec des substances innocentes,

UiNE IDÉE FIXE. 117

avec quelques gouttes d'essences, qui n'ont rien de malfaisant, de l'eau claire; celui de déguiser, k l'aide de quelques préparations, des farines, et de les vendre fort cher, j'en conviens. Est-ce là un crime? Non assurément.

— C'est un acte répréhensible , monsieur. Vous vendez au poids de l'or ce qui ne vous coûte rien.

— Ce que je vends, monseigneur, ne saurait être trop payé. La vie et la mort sont le secret de Dieu. Il n'appartient à aucun homme de donner l'existence a la matière, de retenir la vie qui s'échappe du corps. Ce que je vends, ce ne sont pas des drogues; ce que contiennent mes fioles, ce n'est pas un remède plus ou moins puissant, c'est la confiance que je rends à l'affligé, la force de lame que je donne aux malades pour combattre la maladie; ils guérissent souvent, parce qu'ils croient qu'ils doivent guérir. Que me manquet-il pour avoir le droit de soulager mes semblables?Un diplôme, un certificat d'ignorance. J'en achèterai un, monseigneur. De charlatan je deviendrai docteur.

— J'ai d'autres questions à vous adresser, dit Chamillart. Ce n'est pas là votre seule industrie?

— J'en ai une autre, monseigneur, je fais le commerce de diamants. Permettez-moi de vous dire en peu de mots l'histoire de ma vie et de ma fortune.

Le minisire fit un signe d'assentiment. Yinache, qui

avait bien jugé son homme, savait qu'il pouvait mentir avec impudence. Il reprit :

— Je suis né à Rome d'une famille noble. Ma mère, qui était fort superstitieuse, fit tirer mon horoscope, et on lui prédit que son fils deviendrait un jour fort, riche. Je n ai jamais ajouté foi aux prédictions, mais j'entendis si souvent répéter celle-ci dans mon enfance qu elle me frappa, et plus tard, lorsque je commençai à penser, h raisonner sur les choses que je voyais, je résolus de donner raison a Thoroscope; mais, a vrai dire, je comptais plus sur moi, monseigneur, que sur le concours favorable des astres. Mon père qui était grand dataire du pape, voulait me faire entrer dans les ordres. J'étudiai d'abord la théologie, puis, poussé par un goût très-vif, je me livrai avec ardeur aux sciences naturelles, a la chimie, à la physique, à la minénilogie; un certain penchant pour le merveilleux m'entraîna vers l'astrologie.

Le résultat de cette dernière étude fut de me convaincre de sa fausseté et de me persuader que ce qu'on apj)elle bonheur ou malheur no dépend pas des constellations,mais^bicn de notre volonté,de notre aptitude à telle ou t(;lle chose. En un mot, j'appris que nous pouvons tout ce que nous voulons, si nous savons ne vouloir que ce que nous pouvons faire. Un jour, pendant rhiverje rencontrai dans la campagne, aune demi-lieue de Rome, un pauvre diable mourant de froid, et que la

LNE IDÉE FIXF. 119

fièvre faisait trembler au pied d'un arbre où il serait mort infailliblement. Je m'approchai de lui et lui pris la main. Cet homme crut que j'étais médecin, et me prid de le secourir. Je lui dis qu'il était beaucoup moins malade qu'il ne le croyait, que celait une honte de céder ainsi à une légère souffrance, que s'il le voulait, il pouvait regagner à pied sa demeure. Je lui ordonnai de se lever, de marcher, de vaincre le mal; il le fit. La peur de mourir le tuait, la volonté de vivre le sauva. Je vis que, plus que la science, la foi dans la science pouvait opérer des miracles, et de ce jour ma vocation fut décidée. Mon père et ma mère moururent; j'avais hérité de leur fortune, qui se montait a quarante mille livres environ. Je quittai l'Italie et je vins à Paris.

— Pourquoi n'êtes-vous pas resté dans votre pays?

— Il m'offrait moins de ressources que la France. En Italie, j'aurais eu des concurrents dangereux. Il y a trop de confesseurs, trop de prêtres, monseigneur, trop do médecins de l'âme, pour qu'un médecin du corps surtout, comme je le voulais étre,eût chance de s'enrichir. Dans mon pays on ne croit qu'au pape, et le remède universel, la panacée qui guérit de tous les maux est une prière à la madone. Je vins donc à Paris, etj ai prospéré.J'avaisappris à connaître les pierres précieuses,j'ai mis ces connaissances à profit. J'ai acheté et revendu des diamants. \î es spéculations ont été heureuses,comme le sont toutes celles que dirige l'expérience;

120 UNIi: IDÉE FIXE.

j'ai gagné quatorze mille livres sur les diamants qui m'en avaient coûté quarante mille à l'inventaire du frère de Sa Majesté. Je pourrais vous citer, monseigneur, vingt autres opérations aussi avantageuses. Voilà comment j'ai réalisé la prédiction faite a ma mère. Tout cela avail été débile d'un air de bonne foi capable d'en imposer à de plus fins que Chamillart. Samuel Bernard avait écouté sans interrompre, admirant la merveilleuse impudence de l'Italien, qui s'était levé à la fin de son histoire improvisée et attendait les ordres du ministre. Celui-ci pensa qu'il était de sa dignité de ne pas paraître convaincu de l'excellence de ces raisons, et sans vouloir s'expliquer, il dit à Yinache.

— Vous pouvez vous retirer, monsieur. Si j'ai d'autres renseignements a vous demander, je vous ferai appeler.

— Je serai toujours à vos ordres, monseigneur. Jl salua profondément et sortit.

— Eh bien? demanda Chamillart quand Vinache se fut retiré, que pensez-vous de cet homme?

Samuel Bernard, qui avait deviné l'impression favorable que l'Italien avait produite sur l'esprit du ministre, et qui savait que le plus sûr moyen de le faire persévérer dans son opinion était d'en avoir une contraire à la sienne, répondit :

— Je ne sais quel degré de confiance méritent ses

paroles, s'il a dit vrai ou s il a menti; mais il me semble qu'il a le regard faux.

— Vous trouvez? Allons, je vous croyais meilleur physionomiste, Samuel. Cet homme est sincère; je l'ai observé avec attention, et, sans vanité, j'ai le coup dœil assez exercé : le drôle a de l'intelligence, des idées; il n'est pas étonnant qu'il ait fait fortune. Si réellement ses drogues ne contiennent aucune substance nuisible, je ne vois pas grand inconvénient à lui laisser continuer son commerce. Je n'ai pas voulu et je m'en applaudis, écouter d'Argenson, qui est toujours pressé de mettre les gens a la Bastille, et qui, sur desbruits vagues et des dénonciations sans fondement, sur des propos de quartier, voulait le faire arrêter. .l'ai eu raison de voir par moi-môme.

— C'est votre habitude en toute chose, monseigneur, dit Samuel Bernard. Quelle qu'ait été mon opinion sur cet homme, je le crois parfaitement innocent, puisque c'est lavis de Votre Excellence. De quoi l'accusait-on?

— De faire de l'or. C'est le défaut des subalternes de voir partout des coupables, pour prouver toujours leur zèle. Retournez-vous à Paris?

— Oui, monseigneur, ce soir.

— Dites de ma part à d'Argenson qu'il laisse cet homme tranquille.

— Vous défendez au lieutenant général de police de le surveiller?

— Maintenant du moins. S'il a quelque chose h cacher, il va prendre ses précautions; le moment serait mal choisi. Plus tard, nous verrons. Adieu, voici l'heure où je me rends chez madame de Waintenon.

Samuel Bernard sortit du cabinet du ministre, rassuré pour le moment, mais inquiet pour l'avenir, et se promettant bien d'avoir dès le lendemain une conversation sérieuse avec l'Italien, et de lui remontrer les périls d'une plus longue association. De son côté, Vinache faisait les mêmes réflexions en revenant h Paris. Le danger n'était que conjuré. Il prit sur-lechamp une résolution énergique, celle d'éloigner Marthe et dedécider la marquise a quitter Paris, à le suivre en Italie. Il pouvait réaliser en quelques jours des sommes considérables; et habitué depuis longtemps a réussir dans tout ce qu'il entreprenait, il ne doutait pas du succès. Plein de confiance et d'espoir, il regagnait sa demeure, décidé k obtenir le soir môme le consentement de sa femme, à lui chercher querelle au sujet de la visite du comte de Chauny, et a jouer le rôle do mari jaloux et offensé.

Au coin de la rue Saint-Laurent, sa voiture fut obligée de s'arrêter. La rue était pleine d'une foule inquiète, tumultueuse, qui allait, venait et criait. Yinarlie, ignorant la cause de ce rassemblement, mit pied à terre.

Un quart d'heure auparavant un homme ivre avait

ameuté le peuple k la porte d'un cabaret; il engageait es passants à boire avec lui, offrant généreusement de payer la dépense. Un portefaix du quartier le reconnut et le nomma. Tout le monde bientôt sut que cet homme était Laboulaye, l'ancien valet de chambre de Yinache. Bavard comme un ivrogne en belle humeur, il avait raconté que son ancien "maître lui avait autrefois donné de l'argent pour quil ne dît pas ce qu'il savait; quil avait consenti a s'éloigner de Paris, mais qu il y revenait ne trouvant pas la pension assez forte; que Yinache achèterait fort cher son silence, parce que lui, Laboulaye, pouvait le perdre s d disait qu'il faisait de l'or.

Ces propos, répétés plusieurs fois, avaient été entendus par des agents du lieutenant général de police qui depuis plusieurs jours ne quittaient pas le quartier et se tenaient prêts à exécuter les ordres qu'ils avaient reçus. Un d'eux aperçut Yinache au moment où il s'informait de ce qui se passait. Une demi-heure après, les portes de la Bastille se refermaient sur lui.

Le dernier rêve.

L'arrestation de Yinache ne fut pas la seule. Prévenu sur-le-champ par ses agents, M. d'Argenson, avant

12/i UNE IDÉE FIXE.

d'avoir vu Samuel Bernard, s'assura do la perjionne de madame Vinache, de Laboulaye, de tous les domestiques de la maison. Le commissaire do police Socquart, dont le rapport se trouvait démenti par l'accusation de l'ancien valet de chambre, et Nicolas Buisson, sieur des trésoriers, compromis par des rapports secrets, furent immédiatement incarcérés. Samuel Bernard essaya en vain de faire comprendre à d'Argenson que les ordres de Chamillart étaient qu'on n'inquiétât pas Vinache. Le lieutenant de police fut inflexible, et le lendemain il rangea facilement le ministre à son avis. Quelques jours après, une descente eut lieu à Gonbron. Mais, prévenu à temps, Ménager, secrétaire du roi et député du commerce de Kouen, s'y était rendu en toute hâte, avait fait disparaître les pièces de conviction, et congédié Duboile, Martine PoUi etThuriat.

L'arrestation do Vinache fit grand bruit d'abord. Elle devint le sujet de toutes les conversations de Paris et do Versailles. Une fois éventé, ce secret si bien gardé, ce mystère dont personne pendant si longtemps n'avait soupçonné seulement l'existence, était raconté par mille bouches avec des détails qui variaient sans ccs.'^e suivant le degré d'imagination et la tournure d'esprit de chaque narrateur. L'un y voyait un prétexte h un imbroglio comique où l'on marchait do surprise en surprise?, où se croisaient les complications d'une

intrigue inexplicable; Vautre bâtissait, a ce propos, un roman sombre et sanglant où le fer et la prison jouaient le principal rôle, et chacun affirmait être parfaitement instruit des mensonges qu'il débitait. Chamillart n'eut garde de se vanter auprès de madame de Maintenon du jugement qu'il avait porté sur Vinache, et il se laissa tout naturellement attribuer l'honneur de cette découverte, après avoir recommandé le secret à Samuel Bernard; celui-ci de son côté, comptant sur son crédit et sa liante position financière, se tenait prêt à lui faire ses confidences au moment où le soupçon remonterait jusqu à lui.

Bientôt, comme il arrive toujours en pareille circonstance, Id curiosité publique s'épuisa faute d'aliments. Il ne transpirait rien des interrogatoires et des découvertes de lautorité. Chaque jour amenait des révélations qu'on s'empressait d'étouffer. La complicité de certains personnages qu'on ne voulait pas perdre était si probable, qu'il parut impossible de faire le procès à Vinache sans les mettre en cause. On craignait le scandale, et on laissa l'affaire s'assoupir. Ce qui arriva plus tard a l'égard de sa femme autorise h croire qu'au bout d'un certain temps en aurait sans doute ouvert secrètement les portes de, la Bastille au prisonnier, et qu'on 1 aurait fait passer à l'étranger. Mais sa destinée devait en ordonner autrement. IlffV'ait été mis au cachot, et il y resta huit jours

environ. Au bout de ce temps, et sans qu'il eût fait aucune demande, on le transféra dans une chambre plus saine. Le gouverneur et les gardiens reçurent l'ordre d'avoir pour lui les complaisances qui pouvaient s'accorder avec la sûreté du service. Chaque jour, pendant une heure, on lui accordait la permission dont jouissaient les prisonniers privilégiés : celle de se promener sur la plate-forme de la tour où il était renfermé. Sa nourriture était convenable, et, sur les six bûches que le gouverneur était tenu par les règlements de lui fournir, le geôlier n'en volait qu'une : il n'avait pas à se plaindre. On le traitait comme un duc et pair.

C'était au reste le prisojinier le plus doux et le plus patient qu'on pût trouver. Dans les égards qu'on avait pourlui, il reconnaissait l'influence de Samuel Bernard; mais sa captivité eût-elle continué avec la même rigueur, il se serait peu inquiété du sort qui l'attendait. Des deux passions qui avaient rempli sa vie, une seule l'occupait encore, augmentée par l'inaction et la solitude. Toutes les facultés de son esprit, toutes les forces de son ûme, se concentraient sur le souvenir de la marquise de Versac, perdue pour lui au moment môme où il croyait enfin élre aimé d'elle. C était le sujet unique et constant de ses pensées, de ses rôves et de ses regrets. Il eût fait volontiers le sacrifice de sa vie pour la revoir une fois encore; il serait mort

content s'il eût appris seulement qu elle le plaignait.

Un jour, en rentrant dans sa chambre de sa promenade sur la plate-forme, il crut remarquer que son geôlier avait une mine moins rébarbative qu'à Tordinaire, et qu'en refermant la porte, il lui adressait un signe d'intelligence.

En se retournant, Yinache aperçut une lettre posée sur la cheminée.

Qui pouvait lui écrire?

Samuel Bernard et ses autres associés n'ignoraient pas qu'il ne savait pas lire.

La marquise seule ne connaissait pas cette circonstance. Était-ce donc elle qui, pour lui envoyer une consolation, avait à prix dor séduit son geôlier?

Il voulut interroger cet homme et l'appela; mais sa voix ne fut pas entendue; ses cris moururent étouffés par les épaisses murailles qui pesaient sur lui.

11 fallut donc qu'il se résignât à attendre jusqu'au soir, jusqu'à l'heure où le geôlier venait pour lui retirer sa lumière. Mais soit hasard, soit intention, il no vint pas seul, et pour ne pas se compromettre aux yeux de son compagnon de ronde, il se montra plus bourru et de plus mauvaise humeur que d'habitude.

L'obscurité et le silence, si doux pour ceux qui sont heureux, redoublent les tourments des cœurs qui souffrenl. La nuit s'écoula sans sommeil, pleine d'incertitudes et d'angoisses pour Yinache. Il passaif tour

à tour du doute h Tespoir : il eût moins ardemment désiré connaître ce que renfermait ce papier si, en le lui remettant, on lui eût dit : — C'est votre grâce ou votre arrêt de mort. Cent fois il crut voir le jour poindre ti l'angle de sa fenêtre; il comptait les minutes et lessecondes par le? pulsations de son pouls, par les battements delà fivère qui le brûlait. Sur son lit et toujours trompé par son attente, il lui semblait que celte nuit ne devait pas finir. Enfin, les premières lueurs de Taube pénétrèrent dans sa chambre; ses regards dévorèrent de nouveau cette lettre. Il la portait de son cœur à ses lèvres; muet et les yeux baignés de larmes, il restait absorbé dans cette contemplation, et lorsque son gardien entra, il ne Tentenditpas d'abord; il fallut que cet hommelepoussâtpourle tirer de sa rêverie.

— Qui vous a remis cette lettre? lui demanda Vinache.

Le geôlier le regarda d'un air étonné.

— Vous devez bien vous en douter, répondit-il, si vous l'avez lue. Mais parlez plus bas. Si on savait que je vous l'ai remise, j'irais prendre votre place dans votre ancien cachot, etunefoisque j'y serais enfermé, je ne pourrais pas compter, comme vous, pour séduire mon geôlier, qu'une jeune et jolie dame s'intéressât à moi.

— Une lettre d'elle! s'écria Vinache. Oh! mon cœur ne m'avait pas trompé; elle ne m'a pas oublié! elle

m'aime! Ah! j'en deviendrai fou de bonheur... et de désespoir, ajouta-t-il en s arrachant les cheveux.

Le geôlier, qui ne comprenait rienà cessentiments si opposés, et qui craignait que ses cris ne fussent entendus, se hâta de sortir et de refermer la porte.

Le même jour le lieutenant général de police l'interrogea pour la forme, car il avait appris d'un autre côté le secret des opérations de Vinache, et il savait que cette mystérieuse affaire devait rester ensevelie dans l'ombre. D'Argenson lui dit que son salut dépendait peut-être de ses aveux, et lui demanda l'explication de quelques notes écrites par ses associés sur des feuilles détachées qu'on avait saisies chez lui. Yinache, qui n'avait qu'une pensée, celle de lire la lettre de la marquise, et qui avait cru deviner à la manière dont M. d'Argenson l'interrogeait queson procès n'aurait peut-être pas une issue fatale, Yinache promit de donner tous les renseignements dès qu'il serait en état de le faire. Il avoua son ignorance et obtint la permission d'apprendre à lire.

Chaque jour un maître désigné par le gouverneur venait dans sa chambre pendant deux heures le matin et deux heures l'après-midi, et lui donnait des leçons. A trente-huit ans Vinache redevenait enfant : par la force de sa volonté il brisait la résistance que lui opposait son inlelhgence rebelle. Quand sa mémoire se troublait, quand son esprit, fatigué par une trop longue

130 UNE IDÉE FIÏE.

tension, succombait sous Teffort, il tirait la lettre do son sein, la baisait avec amour, et retrouvait du courage et une nouvelle ardeur pour l'étude. Lorsqu'il put lire assez couramment dans Un livre, son précepteur, qui était charmé de ses progrès et qui les attribuait naturellement à rexcellence de ses démonstrations, l'exerça sur des phrases écrites à la main. L'écolier aurait pu commencer à déchiffrer quelques mots de la lettre, mais il voulait la lire tout entière, sans hésitation, en repaître à la fois son cœur et ses yeux, et il eut assez d'empire sur lui-môme pour résister à la tentation, pour se forcer à attendre.

Enfin, le jour tant désiré arriva. Il lut sans s'arrêter les lignes suivantes, dictées à la marquise par un de ces sentiments non raisonnes qui font agir si souvent les femmes, et qui offraient un mélange inexplicable de compassion et de cruauté.

« Je sais tout; je sais qui vous êtes; mais je me souviens des preuves d'amour que vous m'avez données, et je vous pardonne. Vous avez des amis puissants qui s'emploieront pour vous, et je me joindrai à eux. Mais si nous obtenons votre liberté, il sera inutile do chercher à me revoir. Je ne puis vous appartenir a aucun titre. J'aime et je suis aimée. Depuis longtemps j'ai donnémoncœuret mamainaucomtedcChauny. »

— Le comte de Chauny! s'écria Yinache; l'amant de Marthe Bulot! il était aussi l'amant de Gabrielle^

Ce furent les seules paroles qu'il prononça. Ancune plainte ne sorUt de sa bouche.

Lorsque le geôlier entra le soir dans sa chambre plongée dans Tobscurité, il heurta du pied un corps étendu à terre.

Vinache s était coupé la gorge avec un couteau. Il respirait encore, mais on ne put le rappeler a la vie.

Le procès-verbal de M. Dujonca, lieutenant du roi à la Bastille, inscrit sur les registres de la salle da conseil, était conçu en ces termes, qui ne brillent pas précisément par l'élégance et la correction :

« Du jeudi saint, 20 mars 1704. •

1) La nuit du mercredi au jeudi saint, M. Vinache, Italien, détenu à la Bastille, est mort dans la troisième de la Bertaudière, en présence de laBoutonière, porteclefs, et de Michel Hirlande, caporal de la compagnie franche de la Bastille; après laquelle mort ses deux gardiens ont été avertir M. de Resarges, qui s'est levé pour aller dans la chambre du sieur Vinache, lequel s'est tué lui-même, s'étant coupé la gorge au-dessous du menton, d'une très-grande blessure et large ouverture, de hier mercredi, avec son couteau; les pansements et bons secours qu'il a eus ne pouvant le sauver. Étant revenu en quelque connaissance, notre aumônier a fait de son mieux pour le confesser, mais fort inuti-

lement, et j'ai été avertir M. d'Argenson, lequel est venu aussitôt pour voir et pour parler au malheureux qui s'est tué et qui n'a rien dit.

» Du samedi 2:2 mars' six heures du soir, on a fait enterrer le sieur Vinache sous le nom d'Étienne Durand, qu'on a porté à la paroisse Saint-Paul, dans le cimetière, et avant que de le mettre dans la bière, du môme jour samedi, sur les quatre heures du soir de l'après-midi, M. d'Argenson est encore venu pour le voir, examiner et reconnaître ce mort.

Tronchin, Ménager, Waderhullz, ne furent pas même arrêtés. Le commissaire au Châtelet, Toussaint Socquart, fut mis en liberté le 18 avril 4704 et reprit ses fontions; Laboulaye sortit de la Bastille le 21 août suivant. Les mémoires du temps ne disent pas ce que devint Thuriat, empoisonné quelques jours après Vinache, comme il cherchait a rentrer dan? Paris.

Immédiatement après la mort de Vinache, on remit sa veuve en possession de tous ses biens, et on se contenta de lui dire que son mari était mort d'apoplexie à la Bastille.

Les biens fonds de Vinache, sans compter un mobilier d'une richesse inouïe et les sommes immenses qu'il avait dépensées depuis son retour k Paris, consistaient en un bien à Conbron d'une valeur primitive de sept à huit mille livres, et qui s'était accru jusqu'à trois mille livres de revenu; une terre en Anjou, qui

venait du duc de Brissac, de trois mille livres de rente avec un château qui avait coûté deux cent mille livres à ceux qui 1 avaient fait construire, plus douze mille livres de rente sur la ville, quatre ou cinq cent mille livres placées à la douane de Paris et a celle de Rouen.Lorsqu il fut arrêté, il était en marché pour acheter la terre d'Ermenonville deux cent cinquante mille livres. Tout cela constituait une fortune considérable dans un temps où le mot millionnaire avait quelque chose d'assez fantastique pour l'imagination du peuple.

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