LA VICOMTESSE, LE CHEF
LE CHEF, à part, remarquant que la lettre de son ami n'est plus par terre.
Elle a lu la lettre! [Haut ). Je vous l'avais bien dit, madame, le ministre a ri du dévouement de votre amie, ou plutôt de la proposition...
LA VICOMTESSE
Que je vous ai faite. C'est poli! Ces révolutionnaires n'ont pas d'entrailles. Et sa femme, était-elle là? qu a-t-elle dit?
LE CHEF
Sa femme?
LA VICOMTESSE
Est-ce qu'il est veuf?
LE CHEF
Il n a jamais été marié.
Ah! c'est vrai. Étourdie que je suis! je le confonds toujours avec ce grand monsieur, son collègue, dont le nez fait frémir. Eh! pourquoi votre ministre ne se marie-t-il pas?
LE CHEF
Il a bien le temps d'y penser!
LA VICOMTESSE
Il y pensera. Si les révolutionnaires ne se mariaient )as, la race périrait... et ce serait dommage. Il pren- Ira exemple sur son roi, qui a des enfants à faire plier es plafonds des Tuileries. Mais quand on n'est rien, •n songe d'abord à devenir quelque chose, ministre )ar exemple, puis comte ou duc, avec des cordons de ous les pays, c'est inévitable. Puis on accroche quel- [ue riche héritière, et, quand le ministre vous quitte, i dot reste.
LE CHEF
Nous avons vu cela sous la Restauration,
LA VICOMTESSE
On le verra toujours. Si vous voulez vous entendre vec moi, nous marierons votre ministre. Hein?
LE CHEF
Y pensez-vous, madame? me proposer une conspiation contre mon ministre, dans son cabinet même!
LA VICOMTESSE
Quel crime, si nous réussissions. Une demoiselle harmante et un million.
Votre demoiselle?
LA VICOMTESSE
Ma fille est assez jolie...
LE CHEF
Oh! je le crois.
LA VICOMTESSE
Mais elle ne peut prétendre à un ministre. Elle na'
rien, cinq cent mille francs. Il s'agit de la fille de mon amie.
LE CHEF
De mademoiselle de Morantais? ^
LA VICOMTESSE
Qu'en dites-vous?
LE CHEF
Mais elle était promise, fiancée, je crois, k M. Adolphe de Vermont, un bel enfant de vingt-huit ans, distingué, riche... mariage très-convenable!
LA VICOMTESSE
Qu'il fallait rompre.
LE CHEF
Et pourquoi donc?
C'est un secret. — Mais, vous-même, pourquoi cette question?
LE CHEF
Adolphe est mon ami.
LA VICOMTESSE
Eh bien! votre ami aies plus affreux défauts. D'abord il n'aime pas mademoiselle de Morantais.
LE CHEF
Que dites-vous? Il l'adore.
LA VICOMTESSE
Il ne l'aime pas. Savez-vous ce qu'il aime, ce jeune] Caton? Les nègres, les ouvriers, les classes mallicureuses! Il songe h Taifranchissement des uns, aux salaires des au Ires, aramélioration, au bonheur du genr
humain! Sous les apparences dun homme comme il faut, cest un négrophile, un philanthrope, un Rousseau! Donnez donc une Morantais à cette espèce de sauvage déguisé! Pour l'honneur de ses principes, qu'il épouse une fille du peuple ou une négresse.
LE CHEF, souriant.
Avec quelle fureur vous accablez mon malheureux ami! Quel dommage, en effet, qu'au lieu de s'occuper d'études utiles et honorables, il n'ait pas follement gaspillé sa jeunesse, sa fortune et son honneur avec ces héros du turf, ignorants comme leurs chevaux, gentilshommes sans noblesse, financiers sans argent, empruntant aux coulisses de la Bourse ce qu'ils dépensent dans les couhsses de l'Opéra.
Et auquel d'entre eux destine-t-on mademoiselle de Morantais, ce trésor de grâce et de pureté dont mon noble ami ne parle qu'avec un enthousiasme religieux? A iUoranville, qui s'est fait directeur de théâtre pour régner sur des actrices, et qui cherche à se relever de la honte d une banqueroute en affichant des opinions ultra-républicaines? A Duvernois, ce baron de contrebande, député spéculateur, marchand de faux Rubens et de chevaux poussifs, et vendant chèrement son amour à une vieille femme qu'il trompe?
LA VICOMTESSE
Assez, de grâce, quel affreux tableau! marier d'honnêtes filles à de pareils êtres! Le couvent plutôt.
LE CHEF
A la bonne heure! voila qui vous fera pardonner votre boutade contre mon malheureux ami. Vous avez raison, madame, mieux vaut le couvent, mais mieux vaut encore un beau jeune homme, d'une lionorable
famille, de mœurs pures, d un esprit élevé. On a beau railler eette jeunesse-là, voyez-vous? Les charmantes légèretés, les roueries de Tancien régime, échoueront contre elle. C'est elle qui retrempera la famille et la société. Et malheur aux gouvernements qui chercheront ailleurs leurs appuis! Mais, je me laisse emporter... Pardonnez, madame, et revenons.
LA VICOMTESSE
A mon amie.
LE CHEF, avec fermeté.
A mon ami. Vous me demandez un service : j'attends de vous un service.
LA VICOMTESSE (à part.) Cet homme me domine... jem"^ sens émue... Il faut que je sorte [Se levant, froidement.) C'est-à-dire, monsieur, que vous voulez me faire acheter le service que je vous demande, à un prix que je ne peux vous donner; car il y a des secrets qui nen^'appartiennent pas. Je me retire, peu édifiée de cette obligeance qu'on m'avait tant vantée.
LE CHEF, la reconduisant.
Madame...
[Us se saluent froidement,