Une idylle pendant le siége
Ë\J//2^0 habitaient un modeste loge- \/^oS^\ ^^^"^ ^" cinquième étage d'une -ytCA^i^l maison du quai Saint-Michel.
M"* Fontaine avait perdu son mari, professeur de sixième au lycée Louis-le-Grand , au moment où son fils, Gabriel, qui venait de finir d'assez bonnes études, allait se présenter aux examens de l'École normale. La mort de
ce père de famille fut cette fois, comme presque toujours, un véritable désastre. M. Fontaine n'ayant pas encore atteint Tâge et le temps de services exigés pour la retraite, sa veuve n'obtint de l'administration qu'un secours insuffisant, et Gabriel dut renoncer à la carrière de l'enseignement et chercher des ressources immédiates pour soutenir sa mère. Le proviseur du lycée, homme bienveillant et serviable, fit donc obtenir au jeune homme, dans les bureaux de l'Instruction publique, un emploi rétribué quinze cents francs par an ; et cette somme, jointe à la petite pension de M"* Fontaine et à quelques chétives économies faites du vivant du père, assura le pain quotidien à la veuve et à son fils.
Le logis qu'ils occupaient était composé de trois petites pièces et d'une cuisine. La salle à manger, tendue de Tétcrnel papier chêne, et dont le carreau avait été peint en brun-rouge, contenait le buffet d'acajou, la table à toile cirée et les six chaises de canne réglementaires, devant chacune desquelles reposait un rond de
PFN'DANT FF «ilKCT.
paille tressée. Les rideaux blancs, retenus par des tringlettes, et le poêle de brique, à la peinture verte écaillée, n'y manquaient pas non plus, et les seuls ornements de la muraille étaient des collections de papillons encadrées qui révélaient les goûts entomologiques du défunt M. Fontaine. La chambre à coucher de la veuve, qui tenait lieu de salon, était encombrée par l'ancien lit conjugal, enseveli sous les plis d'un damas vert dont étaient faits également les rideaux de la croisée^ et des housses de toile grise recouvraient les chaises et les deux bergères, placées aux angles de la cheminée, où brûlait en hiver un feu de mottes, et qui était garnie de deux bouquets de fleurs artificielles sous des globes, et d'une pendule en albâtre, style Empire. Sur la muraille, en face de cette cheminée, le portrait de feu M. Fontaine se mirait dans la glace. Cette œuvre d'art, qu'un rapin irrespectueux eût flétrie de l'énergique épithète de galette, représentait le digne universitaire en robe noire et la toque sur sa tète, assis devant un bureau de travail à cylindre, dont Ton-
ginal était d'ailleurs placé au-dessous du tableau, et écrivant un vers de Virgile avec une plume d'oie. Si le peintre avait fait ressortir d'une façon choquante le contraste qu'offraient les cheveux très-blancs et le teint très-rouge de M. Fontaine, sa consciencieuse bonne volonté éclatait du moins dans l'exactitude avec laquelle étaient reproduits les clous du fauteuil, l'encrier syphoide et la palme d'or brodée sur la toge du professeur.
Quand nous aurons dit qu'un mince tapis cachait une partie du carrelage, toujours enduit de siccatif; que deux gravures d'après Delaroche, prime d'abonnement à quelque journal, constituaient, avec la plate image de M. Fontaine, toute l'ornementation artistique du logis; que, près de la bergère ordinairement occupée par la veuve, un bas à demi tricoté, une paire de lunettes d'argent et une Journée du chrétien étaient placés sur une petite table ronde; que tout, enfin, étincelait d'une froide et méticuleuse propreté, le lecteur aura compris sans doute avec quelle éloquence ce triste et calme
intérieur exprimait une vie de pauvreté dignement supportée, de vertus bourgeoises et presque inconscientes.
La troisième pièce de l'appartement était la chambre de Gabriel. Plus petite encore que les deux autres, tendue d'un vilain papier blanc à fleurs bleues et chauffée par un poêle très-bas, en faïence, dont le tuyau noir faisait un coude et allait percer la muraille, elle était sommairement meublée de deux chaises de paille, d'un lit de fer, court et étroit, sans rideaux, presque un lit de dortoir de collège, d'une petite table recouverte d'un tapis, d'une commode qui contenait le linge et les hardes et supportait un lavabo, et enfin d'une étagère servant de bibliothèque, sur laquelle des livres classiques et des dictionnaires relies en toile se serraient auprès d'un certain nombre de volumes dorés sur tranches, témoignages des succès obtenus par Gabriel au collège et au grand concours. A la tète du lit était appendu le portrait de M™* Fontaine, un de ces anciens daguerréotypes sur métal , qu'on ne peut
regarder en pleine lumière sans être aveuglé. Ce cabinet était donc encore plus pauvre et plus triste que le reste du logement ; mais il suffisait d'en ouvrir la fenêtre pour avoir devant soi une vue merveilleuse. Lorsque, par une claire matinée, Thabitantde cette chambre haute s'accoudait à sa croisée, il pouvait contempler un des plus sublimes spectacles de ce Paris dont la beauté comme paysage n*a pas été encore assez exaltée par les écrivains et les poètes. D'un regard circulaire, il embrassait tout le cours de la Seine, les quais et les ponts, fourmillants de monde, les monuments émergeant des toits. A droite, tout près, la masse imposante de Notre-Dame; devant lui, les tourelles du Palais de Justice et le clocheton d*or de la Sainte-Chapelle; et là-bas, à gauche, à travers la brume des matins d'été, au delà de la courbe gracieuse du fleuve et de la statue de Henri IV, dans l'admirable cadre formé par l'angle de la Cité et par les maisons du quai des Augustins, la ligne harmonieuse et lointaine des palais du Louvre. De toutes parts montaient jusqu'à lui.
doublés par la sonorité de la rivière, les mille bruits joyeux de la ville en éveil, les soupirs haletants des bateaux à vapeur, le roulement des omnibus et des voitures, les cris des marchands des quatre saisons et les fanfares des pelotons de la garde montante. Il pouvait s'enivrer longuement de cette vie intense, de ce mouvement éblouissant, de ces magiques échos, et respirer à pleins poumons l'air libre et pur de ce vaste ciel rempli d'hirondelles.
Gabriel Fontaine était fait pour jouir de ces grandioses sensations, bien que la vie qu'il eût menée jusqu'alors ne semblât pas de nature à les développer en lui.
Au moment où commence ce récit, c'était un jeune homme de vingt ans à peine, de taille moyenne, de complexion délicate, toujours boutonné dans ses vêtements de deuil. Il avait les attaches fines, d'abondants cheveux châtains et ondulés, et de grands yeux bruns, à la fois passionnés et timides. Son visage, d'une pâleur mate et chaude, offrait une vague ressem-
blance, en plus jeune, avec VHomme noir de Francia, qui est au Louvre.
Sa vie était monotone. Lesté du classique café au lait, il partait de bon matin pour son bureau, emportant dans une poche de sa redingote un petit pain fourré de charcuterie. Il suivait le parapet des quais, flânant, regardant les bateaux et les pécheurs à la ligne, bouquinant parfois. Il ouvrait volontiers les livres de vers, mais n'achetait jamais rien, étant trèspauvre et entendant souvent sa mère, femme craintive et économe, lui parler des soucis du ménage. Res angusta domi, comme disait jadis feu M. Fontaine. Au ministère, il était aimé de ses camarades. Il paraissait s'intéresser aux conversations, souriait des calembours, faisait volontiers la besogne d'un absent. Le soir il regagnait le quai Saint-Michel par le plus long, prenait, en tète-à-tète avec sa mère, un repas assez semblable à une dînette de poupée, tant il était rapide et frugal; puis, quand la veuve, qui était de la campagne et en avait conservé certaines habitudes, s*était couchée
vers huit heures, il se retirait dans sa chambre pour lire ou pour rêver, ou quelquefois, mais assez rarement, il sortait encore et allait voir des amis de collège, devenus étudiants en droit ou en médecine.
Le dimanche il conduisait sa mère à la grand'messe, à Saint-Séverin. Là, cette vieille femme, petite et maigre, qui portait encore sous son voile de veuve le chapeau en capote de cabriolet, au large bavolet tuyauté, et un tour de cheveux férocement noirs, reproduisait, avec sa longue figure d'un jaune rance, son haut front de dévote, ses lèvres pâles et ses yeux sans regards, une des mystiques figures immortalisées par le pinceau d'Holbein. Elle lisait Toffice dans un gros eucologe dont la reliure était enveloppée de drap noir, et chantait tout haut les répons en latin, comme dans une église de village. Gabriel, qui avait été très-pieux dans son enfance, mais que le doute avait depuis longtemps envahi, était alors vaguement honteux de sa mère, mais, par respect pour elle, il n'avait jamais osé lui conseiller
de renoncer à cet usage tout campagnard.
Après la messe, ils faisaient un tour de Luxembourg ou de Jardin des Plantes. Gabriel aimait surtout cette dernière promenade pour ses parfums d'arbres étrangers et ses longues avenues mélancoliques.
Enfin, c'était un être doux, calme, silencieux, ayant une pente naturelle à la rêverie. Il n'entrait presque jamais au café, et, probablement, avait toujours été chaste.
On ne lui connaissait pas d'opinion politique.
'Jl/^**^'
EDANT à la loi qui rapproche les cxtr<^mes, Gabriel avait pour ami plus particulièrement intime un étudiant en médecine de première année, avec qui il avait fait ses études, dont la nature était absolument le contraire de la sienne.
Il s'appelait Marius Cazaban et était natif de Valcnce-d'Agen. Petit, trapu, roulant des yeux enflammés, il était déjà barbu jusqu'aux yeux et paraissait avoir trente-cinq ans, quoiqu'il fût à peine majeur, par ce singulier privilège des méridionaux qui jamais n'ont l'air jeune, c'est vrai, mais chez qui, par compensation, les signes de la vieillesse ne se manifestent que très-tard. Toujours coiffé d'un feutre mou,
il se distinguait par des foulards rouges et des vestons trop courts, et sa chemise débordait entre un gilet remontant sur la poitrine et un pantalon d'étoffe claire, tellement collant qu'on redoutait à chaque instant, dans Tintérêt de la pudeur, de le voir éclater avec bruit.
Marius Cazaban était athée, matérialiste et irréconciliable. Le mot était alors à la mode. Dans le café du boulevard Saint-Michel où il prenait, sur les banquettes de cuir, des attitudes vautrées, son terrible accent du Midi faisait retentir des discours incendiaires. Il avait crié : Vive la République! à Tenterrement de Victor Noir, et se croyait Jilé par la police. Il se promenait souvent la nuit, armé d'un gourdin énorme, par les rues solitaires, dans l'espoir, peu sincère d'ailleurs, d'être abordé par un agent, et les moulinets qu'il décrivait avec sa canne faisaient fuir les passants attardés.
Il habitait une chambre dans un hôtel de la rue de l'École-de-Médecine, dont l'allée étroite
PENDANT LE SIEGK. i|
et fermée par une demi-porte était surmontée d'un transparent de verre sur lequel on lisait : Hôtel du Progrès et du Tarn -et -Garonne meublé, et où des femmes en camisole et dépeignées se penchaient sur la rampe de l'escalier pour appeler le garçon. Marius fréquentait le bal Bullier et connaissait depuis longtemps l'amour. Il disait le quartier pour parler du quartier Latin, et quand il avait une maîtresse, il l'appelait avec emphase : ma femme.
Du reste, bon garçon, ayant la verve facile et la cordialité banale des gens du Midi, il fumait, à la salle de dissection, une pipe dont le fourneau représentait les traiis, alors si populaires, du journaliste Henri Rochefort. En somme, insupportable.
Ce n'était donc pas une réelle sympathie qui attirait Gabriel vers Cazaban, mais bien plutôt une vague admiration, bien explicable, après tout, chez un jeune homme ignorant et timide. Faut-il l'avouer? Gabriel ne pouvait se défendre d'une sorte d'envie quand il avait devant les
yeux rimperturbable confiance en soi et Taplomb merveilleux de Thomme du Midi.
Inutile d'ajouter que la vie régulière et pure de Gabriel était pour Marius un texte continuel de plaisanteries du goût le plus exécrable.
;^^i^\)l(r<iÉ^^-^''
N soir de la tin de juillet, c'csi-à-dire quelques jours après la déclaration de la guerre, Gabriel sortit seul vers la tombée de la nuit.
Il était de mauvaise humeur. Pendant le dîner, sa mère avait, à plusieurs reprises, exprimé des craintes sur son compte à propos de cette guerre, et il avait dû lui répéter avec insistance, pour la rassurer, qu'étant fils unique de veuve, il ne courait aucun risque d'être pris pour le senice.
Mais dans cette jeune âme, avide dimpressions nouvelles et à qui la satisfaction du devoir quotidiennement accompli ne suffisait pas, la révolte s'élevait sourdement.
i6 UNE IDYLLE
C'était entendu, il ne pouvait être soldat comme les autres, il était trop utile à sa mère. Mais il pensait que la destinée lui avait fait une vie bien étroite et bien fastidieuse. Et il se rappelait les longues après-midi dans le bureau tapissé de cartons jaunis, l'odeur écœurante des vieux papiers, l'intimité constante des collègues avec qui on n'a plus une idée à échanger, la rue joyeuse et pleine de soleil abandonnée, chaque matin, pour s'enfoncer dans les longs couloirs humides du ministère. Il se voyait d'avance vieil employé, maniaque et stupide, avec des bouts de manches en lustrine et du coton dans les oreilles.
Gabriel faisait ces tristes réflexions en remontant, parmi la foule compacte, un des trottoirs du boulevard Sébastopol. La soirée était trèschaude. On venait d'allumer le gaz. Devant les cafés étincelants, des gens buvaient de la bière et discutaient avec animation. A chaque instant, des passants jetaient aux oreilles de Gabriel des lambeaux de phrases tels que ceuxci : « L'Empereur est parti hier... Je vous dis
FhiS l'A i> à Lh ai bvj t.. 17
que cest Le Bœuf qui est nomme... » Des groupes noirs s'cloufTaient devarxi les kiosques lumineux, et ceux qui s'en dégageaient avec peine tenaient à la main, au-dessus de leur tcte, un journal du soir, déplie et tout humide. Sur la chaussée passaient, de temps à autre, des bandes de gamins et de blousards, hurlant sur un rhythme monotone le cri furieux : o^ Berlin! Puis un soudain tonnerre de tambours couvrait tout ce tumulte. C'étaient les régiments de la garde qui s'en allaient à la gare de l'Est, et Gabriel apercevait sur la chaussée, au-dessus des tètes des curieux, dans le défilé confus des shakos noirs des chasseurs de Vincennes ou des bonnets à poil des grenadiers, Taigle d'or d'un drapeau ou l'aigrette d'un colonel à cheval. Cette émotion militaire, cet appareil guerrier, faisaient passer dans l'esprit du fils de la veuve des rêves de combats et de gloire. Il voyait, le matin d*une bataille rangée, la ligne sombre des troupes à perte de vue, les estafettes au galop, toutes petites, dans la plaine. Il était la hii-mcmc, l'arme au pied, au pre-
i8 UNE IDYLLE
mier rang de la colonne d'attaque. Puis c'étaient les coups sourds du canon, les clairons sonnant la charge, le départ à la baïonnette, des témérités de zouave ; et tout là-bas, en haut de la colline, près d'un moulin déchiqueté par la mitraille, au milieu des canonniers râlant sur leurs pièces, il se reconnaissait encore dans ce simple soldat qui plantait un drapeau, parmi la fumée rouge, au soleil.
Il arriva, en flânant ainsi, jusqu'à la gare de Strasbourg; mais la circulation était devenue presque impossible dans ces parages. Les soldats s'étaient mêlés à la foule; des enthousiastes leur offraient des cigares, même de l'argent, et, dans tous les cabarets; on en voyait, le fusil à terre et le fourniment sur le dos, trinquant avec des civils.
Gabriel fît comme tout le monde : lise rangea le long du trottoir et regarda.
C'était un encombrement de troupes, de fourgons et d'artillerie. Des chevaux se cabraient, des officiers juraient. Les sergents de ville avaient grand'peine à contenir la haie des curieux.
Les \-oyous applaudissaient Tarrivée d'une batterie de mitrailleuses, en cnant : • Voilà les moulins à cafc. » Le cadran du chemin de fer marquait neuf heures.
En ce moment, Gabriel se sentit légèrement touché au bras, et, avant môme qu'il se fài retourné, entendit une voix féminine lui dire :
fl O monsieur, laissez-nous passer devant vous, pour voir. »
Et deux jeunes femmes, en toilette d'été, $e faufilèrent en effet devant lui.
La plus grande, qui était une brune aux yeux hardis, se retourna d'abord pour lui adresser un sourire de remercîment, puis elle se pencha pour dire un mot à l'oreille de sa compagne. Elles se tenaient le bras et se serraient Tune contre Tautre, comme des petites bourgeoises un peu effrayées de s'être risquées dans une telle cohue.
Gabriel ne fit pas d'abord attention à ces deux femmes; mais le tlot de peuple qui grossissait derrière lui le poussait contre elles, et il se mil
à les regarder distraitement. Elles se parlaient tout bas et riaient. La plus petite, qui paraissait plus timide que son amie, avait sa voilette baissée. C'était tout près d'elle que se trouvait Gabriel, et, à chaque mouvement qu elle faisait, il était effleuré par sa robe.
En ce moment, et comme un convoi de lourds caissons du train des équipages passait au petit trot devant eux, une terrible poussée eut lieu dans la foule, et la petite femme, qui était devant Gabriel, lancée violemment sur la chaussée, fit un faux pas en poussant un cri, et elle aurait peut-être roulé sous la roue d'un des caissons, si le jeune homme, qui avait été jeté comme elle hors du trottoir, ne lavait reçue dans ses bras.
Elle y resta trois ou quatre secondes, muette et défaillante de peur, puis se releva d'un brusque effort; mais Gabriel, qui lui avait saisi la main pendant l'accident, la garda dans la sienne et lui prit le bras, machinalement, comme par un désir instinctif de la protéger encore.
P EN DAN I ai
• Eh bien, Eugénie, j'cspcre que nous sommes heureuses que monsieur se soit trouvé là... Qu'est-ce qu'aurait dit votre mari, qui ne voulait pas vous laisser venir?... Il m'aurait bien reijue, ce soir! Oh! mais je vous en prie, monsieur, ne nous quittez pas. Vous allez nous aider à sortir de cette bousculade. C'est comme au dernier 15 août, où j'ai failli être étouffée au feu d'artitice... Oh! j'ai eu une peur... Dites donc, Eugénie, savez-vous que monsieur vient de nous sauver la vie>... C'est très-gentil. C'est comme dans les romans. »
Ces paroles sans suite étaient prononcées par la grande brune, qui avait pris l'autre bras de son amie, et qui termina son discours' par un petit éclat de rire.
« En effet, mesdames, dit Gabriel d'une voix tremblante, il faut songer d'abord à sortir de cette foule. *
Ils étaient remontes sur le trottoir, et Gabriel sentait toujours sur son bras la main de celle qu'on venait d'appeler Eugénie, Il était profondément troublé. Pour la première fois de sa
vie, une femme s'était abandonnée sur sa poitrine.
Ils allaient tous les trois à travers le fourmillement populaire, tantôt arrêtés par un groupe où toute une famille en larmes embrassait un voltigeur, tantôt bousculés par un zouave sortant du café et qui courait après sa compagnie, en faisant sonner sa gamelle et son bidon.
Quand ils eurent atteint un endroit moins encombré, sur le boulevard Magenta, Gabriel sentit la jeune femme dégager son bras. Cette séparation lui causa un étrange malaise.
« Maintenant, monsieur, il me reste à vous remercier, lui dit-elle, à vous remercier beaucoup. »
Sa voix était douce, un peu sourde, peut-être à cause de l'effroi qu'elle venait d'éprouver. Elle était immobile devant Gabriel, qui la regarda. C'était une petite femme de vingt ans, fine et bien faite. Elle portait un costume complet en étoffe gris clair et un chapeau assez coquet, avec une plume de faisan. Sous la voilette, qui ne laissait bien voir qu'une bouche
PKNDANT LE SIEGE. aj
ronde et pure el un joli menton, un peu gras, ses yeux brillaient, levés vers Gabriel. Ils lui parurent trùs-grands et très-éclatanls, dans la demi-obscurité où Ton se trouvait.
La grande brune intervint encore.
« Comment, ma chère, s'écria-t-elle, vous voulez que monsieur nous laisse déjà? Mais moi, je vais le prier de nous remettre en chemin, puisqu'il est si complaisant. D'abord, je suis tout à fait perdue dans ce quartier-ci... Ditesmoi, monsieur, savez-vous où passe l'omnibus de la Glacière? C'est par là que nous demeurons.
' Mais, ma chère madame Henry, nous abusons de la bonté de monsieur, dit Eugénie avec une légère insistance. »
Gabriel eut alors une audace singulière : il affirma qu'il voulait savoir ces dames en sûreté, el qu'avec leur permission il les mènerait jusqu'à l'omnibus, qui passait tout près de là, rue Rochechouart.
M'"* Henry accepta sur-le-champ, et ils se mirent à marcher tous trois de front, les deux femmes se donnant le bras.
UNE IDYLLK
La nuit était magnifique, sur ce long boulevard qui commençait à devenir désert. Pas de lune, mais un ciel d'un bleu laiteux, criblé d'étoiles. Le gaz brillait, très-clair. Gabriel se tenait à côté de la grande brune; il n'avait pas osé se mettre auprès de Tautre. Il ne s'était jamais trouvé avec des femmes inconnues, son cœur battait avec force. Il écoutait craquer les bottines sur l'asphalte du trottoir. Le vent de la nuit venait de se lever, un peu frais, et agitait doucement les jupes et les mantelets des deux femmes.
« Voyez-vous, reprit M'°* Henry avec ce ton familier et un peu commun qui étonnait fort Gabriel, il ne faut pas croire que mon amie soit ingrate pour ce que vous avez fait tout à l'heure. Mais elle est un peu farouche, ma petite Eugénie. Songez donc, elle n'est à Paris que depuis un an, et son mari ne la sort guère. Elle n'a pas encore les habitudes de la société.,. »
Gabriel s'aperçut alors qu'Eugénie tirait son amie par la manche pour la faire taire, et M"* Henry, qui paraissait ignorer l'art des
PENDANT LE SIÈGE. tf
transitions, demanda brusquement à Gabriel, sans lui laisser le temps de répondre :
« Quel âge avez-vous donc) vous devez <^tre tout jeune : vingt ans, vingt et un ans, n'est-ce pas? Comme c'est beau d'avoir vingt ans! Pourquoi n'avez-vous pas de barbe? Est-ce que vous êtes artiste? Mais non, les acteurs portent les cheveux plus longs. Laissez-moi deviner. Vous n'êtes pas dans la nouveauté non plus, vous avez l'air trop distingué... Tenez, je crois que je brûle : vous devez travailler au ministère.
Règle générale : pour les gens du peuple, les petits bourgeois et toutes les personnes ignorantes des choses de Tadministration, il n'y a qu'un seul et unique ministère, vague et indéterminé.
Gabriel avoua qu'il était en effet employé de l'Eut.
M"* Henry reprit :
• C'est des bonnes places, parce qu'on a un fixe. Tiens, vous avez un crêpe à votre chapeau. Pauvre jeune homme, est-ce que c'est de votre maman que vous êtes en deuil? Non.
s(S UNE IDYLLE
Alors VOUS devez demeurer avec elle. Ça se voit tout de suite que vous êtes dans votre famille. — Savez-vous que vous avez été bien aimable avec nous? Comment vous appelez-vous de votre petit nom }
— Gabriel.
— Gabriel. J*aime bien ce nom-là, Gabriel. Et vous Eugénie? Mais je préfère Léon... Ah! pas Victor, par exemple. C'est le nom de mon vilain bonhomme de mari... Enfin je n'ai plus à m'en plaindre. Il m'a quittée; c'est ce qu'il pouvait faire de mieux... Dites donc, monsieur Gabriel, qu'est-ce que vous pensez de la guerre? Moi, je crois que nous allons gagner... Ces pauvres soldats que nous venons de voir partir, il y en aura beaucoup de tués, tout de même. Tenez, rien que cette idée-là, ça me fait mal... Enfin, PEmpereur était forcé; ils l'ont tant ennuyé, au plébiscite... •
C'est par de semblables discours, auxquels Gabriel, surmontant enfin sa timidité, finit par répondre, que le jeune homme commença à faire la connaissance de M'"* Henry. Cependant
PENDANT LE SIEGi:.
une attraction mystérieuse ramenait toujours sa pcnsce vers la jeune femme silencieuse qui les accompagnait.
Timide, Gabriel marchait un peu en avant des deux compagnes, et ses regards se rencontraient de temps en temps avec ceux d'Eugénie. Mais alors il baissait les yeux malgré lui; et pas une seule fois il n'osa lui adresser la parole. M"* Henry paraissait s'apercevoir de la préférence de Gabriel, mais elle n'en montrait aucun dépit, et, bien au contraire, lorsqu'au milieu de son bavardage elle le voyait inattentif et seulement occupé de son amie, elle laissait échapper ce joli éclat de rire sans motif qui allait si bien à sa bouche rouge et bien garnie.
Enhn on arriva dans la rue Rochechouart. Justement l'omnibus la descendait, et on le vo^Tiit venir de loin, roulant ses deux gros yeux rouges.
• Monsieur Gabnci, uit alors madame Henry avec sa crànerie habituelle, je suis sûre que vous voudrez savoir si ma petite Eugénie est remise de son émotion... Eh bien, je demeure
a8 UNE IDYLLE
faubourg Saint-Jacques, \j. Vous serez toujours le bienvenu. »
Gabriel, ébloui de cette invitat*ion inespérée, allait répondre; mais l'omnibus était là tout proche, et M*"* Henry venait de faire signe au cocher. Elle tendit la main au jeune homme :
f A bientôt, n'est-ce pas> •
Gabriel lui donna sa main, qu'elle secoua comme un camarade. Il allait peut-être se décider à présenter aussi la main à Eugénie, quand celle-ci, avec un dernier regard et un gracieux salut de la tète, lui dit vivement :
« Adieu , monsieur, et encore merci ! » et s'élança à la suite de son amie.
Gabriel les vit entrer dans l'omnibus, qui s'ébranla de nouveau. Il entendit le conducteur sonner les deux coups et resta là, immobile, regardant la lourde voiture descendre la pente raide et disparaître enfin au tournant de la rue.
11 revint chez lui à pied, marchant très-vite. Il était plein d'une étrange exaltation. Il se rappelait les détails de son aventure, tous à la fois et très-précis. Il frémissait à la pensée que
les cheveux d*Eugcnie avaient presque effleure son visage, quand elle clail tombée dans ses bras; il sentait encore sur sa main réireinte de la main de la jeune femme; il se souvenait qu'elle avait des gants de peau de Suède. Il se disait qu'il la reverrait; il prononçait tout haut des paroles vagues. II se répétait vingt fois l'adresse de M'"' Henry, 17, faubourg Saint- Jacques, comme s'il eût craint de l'oublier. Il se trouvait plus fort, plus souple et plus léger que d'habitude; il lui semblait que son sang circulait plus vite.
En traversant le pont Saint-Michel, il vit passer, au milieu de la chaussée, une bande d'étudiants parmi lesquels il reconnut, de loin, son ami Cazaban. Tous beuglaient la Marseillaise,
« Ah! c'est vrai, la guerre! pensa-t-il, je l'avais oubliée. ■
E ne fut qu'au bout de trois jours que Gabriel se décida à aller voir M'"* Henry.
Cette visite lui apparaissait comme quelque chose de très-compliqué et de très-difficile. Il avait beaucoup pensé aux deux amies. Le souvenir de la petite femme silencieuse et voilée, avec qui il n'avait échangé que quelques regards craintifs, l'attendrissait profondément. Il savait qu'elle avait un mari, qu'elle était sauvage et ignorante; il la devinait malheureuse. Il voulait la retrouver et se répétait qu'il n'avait pas d'autre moyen que de rendre visite à M'"'" Henry. Mais l'image de cette belle brune aux yeux éclatants, à la parole libre, dont les lèvres de
VNF lOYI.LE PENDANT LE Slt.ui
sang riaient en montrant des dents si blanches, le jetait dans un trouble qui tenait presque de la peur.
Cependant, songeant qu'il avait déjà montré bien peu d'empressement et que plus il tarderait moins il serait bien reçu, un jour, il sortit de son bureau d*assez bonne heure et se dirigea vers le faubourg Saint-Jacques.
Comme tout poltron allant à un danger, il a\'ait pris par le plus long, et il ralentissait le pas en se rapprochant du but.
Sur le boulevard Montparnasse, il resta cinq minutes devant la boutique d'un marchand de bric-à-brac, examinant un portrait lithographie du général Athalin, ancien chevalier d'honneur de M™* Adélaïde. Pour ne pas penser à la démarche qu'il allait faire, il s'absorbait dans la contemplation de ce militaire, évoquant l'époque bourgeoise de Louis-Philippe, et se rappelant toutes les gravures de l'époque qu'il avait vues : le roi tenant à la main un chapeau gris, la reine avec des repentirs à l'anglaise, les princes en uniformes d'une coupe surannée.
et M. Guizot à la tribune, la main dans son habit.
Au coin du boulevard d'Enfer, où se tenait ce jour-là le marché aux chevaux et où des gamins conduisaient des attelages de percherons blancs, un bouquet de paille à la queue, il s'arrêta de nouveau pour regarder, devant la porte d'un cabaret, deux maquignons, en blouses bleues trop longues et en casquettes ballonnées, en train de discuter le prix d'une rosse macabre et fléchissant des genoux de devant, que Tun d'eux tenait par une courroie.
Sur la place de l'Observatoire, il flâna encore autour des saltimbanques.
Puis soudain, après tout ce temps perdu et toujours selon la logique des poltrons, il se mit presque à courir et s'arrêta net dans le faubourg, devant ce terrible numéro 17 dont les deux chiffres lui étaient apparus, en caractères de feu, dans ses rêves des nuits précédentes.
C'était une vieille et étroite maison, fraîchement recrépie et enduite d'un affreux badigeon jaunâtre. Elle n'avait que trois étages, mais très-
PENDANT LF SIEGE. j|
élevés, Cl seulement deux fenêtres de façade. Tout en haut, sur le toit de tuiles, s'ouvrait une mansarde de grenier, avec une potence en fer et une poulie qui pendait. En bas, à coté de la porte bâtarde, qui donnait accès sur une allée très-sombre, était une boutique de crémerie, offrant, dans sa devanture, l'inévitable pyramide de morceaux de sucre entre deux grandes cuvettes pleines de riz et de chocolat au lait.
La physionomie mélancolique et populaire de cette maison, qui faisait songer, malgré soi, au visage d*un ouvrier pauvre, rassura un peu Gabriel. Le cœur battant à grands coups, il y entra brusquement et se dirigea, dans les ténèbres, vers la loge du portier, guidé par une forte odeur de soupe à l'oignon,
• M"* Henry > murmura-t-il à la lucarne.
— Hein>
— M"* Henry, dit-il un peu plus haut.
— Au second, en face », répondit une voix de vieille femme.
En trébuchant à chaque marche de l'escalier
Jt UNE IDYLLE
noir, làtant dans l'obscurité Tantique et grosse rampe de bois, Gabriel arriva enfin devant la porte indiquée, s'arrêta, palpitant, et, après avoir longuement respiré, sonna d'une main tremblante.
Tout de suite M""* Henry vint ouvrir.
• Ah! monsieur Gabriel! mais entrez donc... Asseyez-vous donc... Comme c'est aimable de vous être souvenu de moi ! »
Par un contraste aussi heureux qu'inattendu, la chambre était gaie avec ses deux hautes fenêtres ouvertes, et la lumière et le soleil y pénétraient largement. Tout était tendu en perse jaune, semée de petits bouquets. Il y avait un tapis, des sièges bas, un divan, une psyché où l'on se voyait comme dans un portrait en pied. Sous les rideaux relevés de l'alcôve, on apercevait le lit, haut et large, avec un. couvre -pied capitonné. Des riens, des objets de femme traînaient partout, dans un désordre sans malpropreté, sur le guéridon, où embaumait un bouquet de roses ; sur la cheminée, où brillait une jolie pendule dorée, Gabriel remarqua aussi
les bougies bleues des candélabres et une petite mule de porcelaine peinte pleine d'allumettes.
I Vous voyez, j'étais en train de donner de la verdure à mes oiseaux, dit M'"« Henry quand Gabriel se fut assis dans un fauteuil. Vous permettez que je finisse > »
La cage, où sautillaient un serin et un bouvreuil, était posée sur une table, et M"* Henry, pour introduire des brins de mouron entre les barreaux, se tenait debout, tournant presque le dos à Gabriel, qui ne la voyait qu'en profil perdu. Sa longue robe de chambre de lin drap rouge, qui indiquait à peine la taille et traînait un peu à terre, la faisait paraître très-grande. La masse superbe de ses cheveux noirs était relevée en chignon sur le sommet de la tête et retenue par un grand peigne d'écailie. Au croquant de l'oreille pendait une petite boule d'or.
t C'est bien bon, ça... c'est du bon nanan, mes chéris », chantonna la grande brune en se penchant vers la cage; et elle imita, avec ses lèvres, le bruit d'un gros baiser.
j(5 UNE IDYLLE
Gabriel était ébloui. Cette belle femme, en négligé, tout près de lui, le fascinait; il regardait, sans penser à rien, la peau dorée de cette nuque et les petites mèches rebelles qui frisaient là.
Elle, qui, par cet instinct merveilleux des femmes, devinait sans la voir cette muette admiration, en était doucement flattée, et ne se pressait pas pour se retourner.
Tout à coup le souvenir d'Eugénie traversa l'esprit de Gabriel. Il se rappela que c'était pour elle qu'il était venu, et, chose étrange, il se reprocha ce moment d'oubli, cette surprise des sens qui lui avait fait presque désirer l'autre.
• Et madame votre amie, demanda-t-il, ne s'est-elle pas ressentie de sa terreur de l'autre jour? •
M™* Henry se retourna en riant.
• Eugénie? dit-elle. Ah ! je vois que nous y avons pensé, mauvais sujet. Vous êtes bien mignon, monsieur Gabriel, mais Eugénie est mariée... et vertueuse... Il faudra oublier cela.
— Mais, madame, je vous assure...
PENDANT LE SIEGE. j/
— Bien, bien... comme si je ne m'étais aperçue de rien l'autre fois... comme si vous ne la regardiez pas tout le temps, pendant que nous remontions le boulevard Magenta. Mais c'est comme je vous dis... Sage comme une image... Et, franchement, il faut du mérite. Encore un joli cadet, que ce Clément... Ça ne m'étonne pas, du reste... Il a été camarade avec mon mari.
— Elle est malheureuse? dit Gabriel d'une voix triste.
— Comme les pierres ! Pauvre petite femme ! Ça vous a été élevé à la campagne, chez ses parents, des fermiers riches... et choyée... et dorlotée. Et puis est arrive ce grand gaillard, qui était du pays et qui venait de s'établir maître charpentier à Paris, sur le boulevard d'Italie... vous connaissez?... Il l'a épousée, avec une jolie petite dot, ma foi! et ils sont ici depuis dix-huit mois. Ah ! ça n'a pas traîné. Tout est déjà mangé ou à peu près, et je crois bien qu'il est dans de mauvaises affaires. Avec ça que le bâtiment ne va pas... Et encore s'il était
gentil pour sa femme... mais non, un gros matériel, ce Clément, et brutal! et mal embouché! et au café tous les soirs... Si elle ne m'avait pas pour passer ses soirées, elle mourrait d'ennui, celte pauvre chérie ! Heureusement qu'il la laisse venir ici après son dîner... Elle apporte son ouvrage ; nous faisons du café et nous causons. Elle me conte ses misères. Ça la soulage toujours, n'est-ce pas> Tenez, monsieur Gabriel, vous seriez bien aimable de venir quelquefois passer une heure avec nous... Vous nous liriez le Petit Journal, d'autant plus qu'il va être intéressant maintenant à cause de la guerre... Je sais bien que ça va être fini tout de suite et que nous serons à Berlin dans quinze jours... avec les turcos!... Et puis les Prussiens qui n'ont pas de mitrailleuses!... »
Et M'"* Henry continua à bavarder ainsi, sans s'arrêter, tout d'une haleine, s'éloignant, au grand souci de Gabriel, du sujet qui intéressait tant le naïf jeune homme, et mêlant, au mépris de tout art et de toute logique, les détails de sa vie de femme frivole et inoccupée
IfiNDANT LE SIEGE. 19
aux considérations les plus inattendues sur les beaux-arts, la religion, la guerre et la politique. En quelques instants, Gabriel apprit qu'elle était née à Clignancourl; qu'elle raffolait du comédien Mclingue; que son mari l'avait plantée là pour une rien du tout; qu'elle faisait sa prière matin et soir; que le blanchissage des jupons coûtait des prix exorbitants; qu'elle était d'avis d'annexer les bords du Rhin à la France ; qu'elle faisait monter ses repas de la crémerie ; qu'elle lisait avec passion les œuvres d'Henry Murger; qu'elle admirait fort Garibaldi et qu'elle avait assisté à l'exécution de Troppmann.
Elle s'était assise dans un fauteuil en face de Gabriel, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, et lui parlait en le regardant en face, comme un homme.
Prenant son courage à deux mains, Gabriel fit bien encore une tentative pour ramener la conversation sur le compte d'Eugénie ; mais M"* Henry eut un tel accès de gaieté, elle const^':* p'"^ un rire si goguenard et tant de
grosses malices l'insistance de Gabriel, que celui-ci, sentant le rouge lui monter au visage et le sang lui brûler les oreilles, changea luimême le cours de l'entretien, et, quelques minutes après, se leva pour prendre congé.
Il ne put le faire, cependant, qu'après avoir promis de revenir le lendemain même, dans la soirée, et, du seuil de la porte, M"* Henry lui promit alors qu'Eugénie serait là, avec un sourire qui le jeta dans la dernière confusion ; à ce point qu'en saluant une dernière fois, il faillit rouler dans les ténèbres de l'escalier.
Mais à peine fut-il dans la rue qu'une joie immense l'envahit, à la pensée qu'il allait revoir Eugénie. Il se félicita d'être allé chez M™* Henry comme d'une action héroïque. La tête haute, le pas allègre et relevé, il revint en traversant le Luxembourg, tout poudreux et tout échauffé d'une torride journée de canicule.
Sous les beaux platanes de la fontaine Médicis, dans cette allée où les bonnes et les mamans tirent l'aiguille, groupées au pied des arbres, ayant sous les yeux des enfants accroupis qui
ii.iNilÀ.Ni Lh 5it.uK.
iouent av(x: le sable, il rencontra Cazaban, sombre et le chapeau sur les yeux.
Gabriel était plein d'une sympathie universelle. 1! serra les mains de l'homme du midi et s'informa, avec un intcrct attendri, de la cause de sa tristesse.
« Tu me le demandes? dit Cazaban avec impatience. Ah! c'est vrai, tu n'es pas un citoyen, toi. Tu n'as donc pas vu la dépèche... et le petit qui a ramassé une balle... Ah! c'est que si Badingue remporte la victoire, animal, sa dynastie est fondée, c'est fichu ! i
Gabriel était si loin de cet ordre d'idées qu'il ne comprit même pas ce que l'inquiétude de Cazaban avait de peu patriotique; seulement le mot du méridional lui rappela la guerre. Mais la conhance de M""* Henry l'avait gagné.
« Tant pis pour ta République! dit-il gaiement. Je suis sûr que nous serons vainqueurs sur toute la ligne. •
K lendemain, Gabriel fut exact au rendez-vous.
Il trouva M"™* Henry occupée à faire du café, et la vue de trois tasses du Japon, posées sur un petit plateau, lui causa une émotion violente ; car c'était une preuve qu'Eugénie était attendue.
Madame Henry paraissait très-agitée, et lorsque Gabriel s'informa poliment de sa santé :
« Voyez-vous, lui répondit-elle, je ne vis plus. Quand je pense que peut-être, à l'heure qu'il est, nos soldats se battent avec ces gueux de Prussiens... Ah ! il y a des moments où je suis furieuse de ne pas être un homme! »
Cette parole rit à Gabriel l'effet d'un reproche.
UNE IDYLLLL .L^DANTLi. -....i. ^j
Depuis la veille, il avait vécu dans l'attente fiévreuse du moment où il se trouvait, et il était forcé de s'avouer que, pas un instant, il n'avait songé au sort de notre armée. II eut honte d'entendre une femme lui donner, sans le savoir, cette leçon de patriotisme, et silencieusement adossé à la balustrade de la fenêtre ouverte, il resta quelque temps la tête à demi tournée, et regardant les obliques rayons du couchant dorer le dôme de l'Observatoire et les cimes des arbres qu'on voyait àc l'autre cote de la rue, dépassant le grand mur.
Mais, tout à coup, la porte s'ouvrit et Eugénie, exactement habillée comme le soir quMl lavait vue pour la première fois, entra dans la chambre.
En reconnaissant Gabriel, elle s'arrêta, tout interdite.
« Ah! la voilà donc ma chérie! s'écria M™' Henry en embrassant la jeune femme et en la débarrassant de son chapeau et de son mantelct. Eh bien, Eugénie, j'espère que je vous ai réservé une surprise. Vous le reconnaissez. C'est
notre petit monsieur de l'autre fois... N'est-ce pas qu'il est gentil? »
Puis, exagérant, d'une manière bouffonne, les gestes arrondis et le sourire ultra-gracieux d'une femme du monde qui fait une présentation, elle ajouta :
€ Madame Clément... monsieur Gabriel. — Monsieur Gabriel... madame Clément. »
Et enfin elle éclata de rire.
Gabriel salua avec gaucherie. M'"* Clément balbutia péniblement quelques mots.
t Elle avait grand plaisir à le revoir... elle n'avait pas oublié... Elle espérait qu'il s'était toujours bien porté... •
Mais le jeune homme la regardait sans la voir, l'écoutait sans l'entendre. Il avait soif; il ne savait où mettre ses mains. Elle lui apparaissait comme dans un brouillard, debout devant lui, petite, mignonne, lés yeux baissés, avec une jolie fraise de mousseline blanche qui descendait dans l'échancrure du corsage de sa robe grise, et tenant à deux mains devant elle l'anse d'un sac à ouvrage en cuir noir.
Alors, faisant un effort énorme, Gabriel passa sa main sur son front tout en sueur et lui demanda, d'un air éperdu, si elle ne trouvait pas qu'il fît bien chaud.
La bruyante hilarité de M"' Henry vint les tirer tous deux d'embarras.
« Allons, asseyons-nous. Le café sera froid. Tenez, sucrez-vous, monsieur Gabriel... Comment, ma petite Nini, déjà à votre broderie? Quelle ardeur I Eh bien, où ai-je fourré mon étui à aiguilles?... Bon, le voilà dans ma poche! Ah! j'ai une tête... ça m'attire des désagréments à tout bout de champ... A preuve, hier matin, cette discussion que j*ai eue avec le contrôleur des ommibus de la place Saint-Michel, parce que je n'avais pas donné ma correspondance. »
Elle était repartie, et son bavardage sautait d'un sujet à un autre, s'élendant en détails prolixes sur la corbeille de noces d'une sienne cousine, dont le père, marchand de bois à la Chapelle, ne se serait pas fait couper une jambe pour deux cent mille francs, ou s'indignant au souvenir de la colère qu'elle avait eue l'autre
jour dans Tescalier, quand son voisin du second, l'externe de la Maternité, avait voulu lembrasser dans les ténèbres.
Ils étaient assis tous les trois autour d'une table ronde, sur laquelle M'"* Henry, placée entre les deux jeunes gens, se taillait, tout en causant, les pièces d'une robe de mérinos, d'après des patrons faits avec un vieux journal. Eugénie brodait, le front obstinément baissé sur son ouvrage, et tirant activement l'aiguille. Quant à Gabriel, toujours perdu de timidité, il considérait le dessin de sa lasse à café, ou, s'il levait les yeux, mais sans oser les porter sur Eugénie, c'était pour regarder le vaste espace de ciel bleu, encadré par les croisées, dans lequel flottaient quelques légers nuages de cuivre, dernier souvenir du soleil qui venait de disparaître.
Quand M"* Henry lui donna le Petit Journal, en le priant d'en faire la lecture, Gabriel crut d'abord qu'il ne pourrait jamais en venir à bout. Il lui semblait que les lignes d'impression ondulaient comme des serpents et que les
PENDANT LE SIÊGR.
caractères changeaient continuellement de couleur. Il put lire cependant, mais il ne comprenait que vaguement les mots qu'il prononçait. Il avait l'idée confuse qu'il s'agissait de la biographie d'un maréchal de France, chargé d'un commandement à l'armée du Rhin, et d'un trait d'intrépidité accompli jadis par cet officier, quand il n'était encore que commandant en Afrique, à je ne sais quel assaut où il monta, la canne à la main et le cigare à la bouche.
La nuit tombait peu à peu, et l'ombre commençait à envahir la chambre. M'"* Henry se leva pour allumer une lampe.
Alors seulement, poussés par un instinct supérieur à leur volonté, Gabriel et Eugénie se regardèrent.
Le choc dura une seconde, une seule, et la jeune femme baissa de nouveau et subitement la tète sur sa broderie, quoiqu'on n*y vît presque plus. Mais Gabriel les avait reconnus ces yeux, si grands et si brillants dans la pénombre, tels qu'ils s'étaient tixés sur lui la première fois, sur le boulevard Magenta, à la lueur du gaz,
et il sentit tout son sang refluer à son cœur.
La lampe allumée, M"* Henry vint se rasseoir et causa avec son amie. Elle lui demanda des conseils sur la manière de tailler sa robe, et Eugénie lui répondit en interrompant son travail et en traçant des lignes sur l'étoffe avec son doigt, que coiffait un petit dé d'argent. Elle ne regardait jamais Gabriel, mais on sentait comme un effort dans cette persistance à éviter de le voir. Lui, au contraire, s'enhardissait. Il poussa même l'audace jusqu'à lui adresser la parole. Elle lui répondit quelques mots seulement, d'une voix qu'elle voulait rendre froide et qui était toujours douce. De temps en temps, souriant à une pensée intime, M'"* Henry les regardait longuement l'un après l'autre, d'un air singulier.
Enfin dix heures sonnèrent quatre ou cinq fois aux horloges du quartier. Il faisait une nuit très-claire, très-étoilée et très-chaude. Pas une brise. Un gros papillon nocturne, venu des massifs de l'Observatoire, était entré par la fenêtre et volait en tournoyant au plafond, dans
le cercle lumineux, au-dessus de la lampe.
Eugénie remit sa broderie dans le sac de cuir et se leva pour se retirer; mais M'"* Henry, tout en lui mettant son mantelet, lui dit entre haut et bas :
« Dites donc, Eugénie, si vous le désiriez... c'est si désert, ces boulevards extérieurs... monsieur Gabriel pourrait vous reconduire...
— O madame Henry, c'est impossible...
Qu'est-ce que dirait Clément, s'il me rencontraitr...
— Lui ! vous savez bien qu'il ne sort jamais de son café avant minuit... A votre place, j'aurais si peur de rentrer toute seule... Et les journaux qui ne sont pleins que d'assassinats!
— Je vous en prie, ma chère amie... cela ne se peut pas. •
Et M'"* Clément, après avoir embrassé son amie et salué Gabriel d'une simple inclination de tète, sortit assez brusquement.
Le jeune homme, un instant après, souhaita lui-même le bonsoir à M'"* Henry, qui, debout devant la cheminée, chantonnait en s'étirant
$o UNE IDYLLE
les bras, comme une personne qui a sommeil, et il s'en revint chez sa mère par le boulevard Saint-Michel, désert et inondé de clair de lune.
Il éprouva tout à coup un profond abattement. Il était mécontent de lui. Il trouvait qu'Eugénie avait été glaciale, et il s'accusait d'avoir été stupide; il avait presque envie de pleurer.
A la hauteur du musée de Cluny, devant une boutique de journaux, il traversa des groupes dont l'aspect lui parut sinistre. Des bourgeois, des étudiants et des hommes du peuple se parlaient tout bas, dun air sombre. Machinalement il s'arrêta pour écouter.
Wissembourg ! Le général Douay surpris et tué! Les turcos écrasés après des prodiges de valeur! Le territoire envahi ! Voilà ce que Gabriel apprit en quelques phrases jetées par des voix farouches.
Il n'était pas un égoïste; il aimait son pays tout comme un autre, et cette terrible nouvelle dissipa d'abord sa langueur amoureuse. Mais une fois rentré dans sa chambre et couché dans
fCKDANT LE SIÈGE. s*
son petit lit, une fois sa bougie éteinte, et à ce moment où les habitants de Paris songeaient au massacre de toute une division, au sang répandu de tant de Français, Gabriel, à la pensée de qui revint s'imposer le souvenir de la femme déjà désirée, revoyait la chambre du faubourg Saint-Jacques, Eugénie brodant auprès de la lampe, et se sentait monter aux yeux les larmes de Tatlend risse ment enfantin, en se rappelant la minute où elle s'était piquée le doigi cl où, en le serrant délicatement entre ses dents blanches, clic y avait fait venir une toute petite, une seule goutte de sang.
^^Ht^^^^*^'
LORS commencèrent à s'écouler, longues et pénibles, les journées de ce mois d^août, pendant lequel un brûlant et splendide soleil plana constamment, comme une ironie, sur la capitale pleine d'angoisse et d'épouvante.
D'abord ce fut le déluge des sinistres nouvelles, Reichshoffen, désastre effroyable, dont le patriotisme populaire se consolait à peine en faisant entrer dans ses légendes la charge sublime des grands cuirassiers ! Puis les télégrammes se. succédant, elfrayants et obscurs : Pas de nouvelles de Frossard. Tout peut encore se réparer, Hâte^ la défense de Paris, Et Forbacb? Et la reculade sur tous les points! Et
LNt IDYLLE PENDANT LE SIEGE. 51
Strasbourg bloqué! El Metz investi! Et les premières lances des uhians aperçues ici, là, partout, toujours plus près! Ce furent les Chambres en permanence, les ministres renverses avec rage, la gauche impérieuse et menaçante, réclosion des lois de détresse, des mesures désespérées, les murailles couvertes des affiches de letat de siège. Puis vint Tabsence de nouvelles, pire que les mauvaises nouvelles. On commença à \ivre dans la rue, discutant, pérorant, des journaux en main. La foule, affolée de crédulité et d'espérance, accueillit toutes les fables, victoires sous Metz, carrières de Jaumont. Paris changea d'aspect tous les jours. Hier sillonné par les ridicules uniformes des pompiers de province, réunis contre une émeute possible par le gouvernement éperdu, il s'emplissait aujourd'hui d'anciens soldats , d'hommes de la réserve, sales, à demi équipés, i\Tes souvent, et accompagnait le lendemain de chants et de hurrahs frénétiques le départ de ses mobiles pas encore armés. Après s'être un jour pavoisé soudain sur un faux bruit de vie-
toire, il courait en masse voir ses fortifications, qui n'avaient servi jusque-là qu'aux idylles du pioupiou et de sa payse et aux joies faubouriennes du dimanche, à présent bouleversées par la pioche des terrassiers, couvertes de chevaux et de travailleurs, retentissantes des claquements de fouets et des ordres criés par les chefs d'équipe, et montrant çà et là, dans rherbe de leurs talus, le bronze étincelant des grosses pièces de siège: Pris de la fièvre militaire, les citoyens allaient apprendre l'exercice dans les cours des casernes, où on les voyait alignés en pelotons et faisant sonner les crosses sur le pavé. Des portes des mairies, où la foule stationnait, lisant les placards humides, sortaient des bourgeois, portant sur l'épaule un fusil, la baïonnette renversée. Par les faubourgs, les habitants de la banlieue, déjà ramenés par la peur de l'invasion, arrivaient avec leur pauvre mobilier sur une charrette à bras, l'homme dans le brancard, et la femme poussant derrière, les enfants chargés de paquets, et, dernier symptôme du prochain blocus, de nom-
brcux troupeaux de bœufs maigres et harasses el de moulons gris de poussière s'entassaient dans les parcs construits à la hâte, au milieu des jardins publics et le long des boulevards suburbains.
Mais le Parisien qui prenait le moins de part à cette furieuse exaltation, à ces cruelles anxiétés, à ces folles espérances, était certainement Gabriel.
Il était retourné chez M Hcni) , il y avait revu Eugénie. Il y était allé d'abord tous les trois ou quaU"e jours, puis plus souvent, puis tous les soirs, et maintenant il ne vivait plus que pour ces deux heures passées dans la chambre du faubourg, à côté des deux femmes travaillant près de la lampe, tandis que, par les fenêtres ouvertes, arrivaient les odeurs d'arbres et étincelaient les étoiles des belles nuits d'été.
Dans les premiers temps, Eugénie avait paru gênée de la présence du jeune homme et lui avait fait le même accueil, plein de froideur et de réserve; mais elle avait fini par être touchée