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de son silence et de sa douceur, elle comme lui naïve et timide; et aux quelques banalités qu'il avait osé lui dire, d'une voix que faisait trembler la plus poignante des émotions, elle avait à la fin répondu avec plus de confiance. Quelquefois son regard s'arrêtait, sympathique, sur celui de Gabriel. Un soir même, elle lui parla la première, et elle ne put s*empccher de sourire tristement à la joie ineffable qu'elle lut alors dans ses yeux.
M'"* Henry protégeait visiblement Gabriel. Cette femme, sans éducation, à demi galante peut-être, devait avoir beaucoup d'indulgence pour les choses de Tamour. Elle n*eût peutêtre pas donné un mauvais conseil à son amie, mais elle s'amusait de voir naître et se développer la passion chez ce jeune homme, et, dans son inconsciente immoralité, elle faisait presque des vœux pour que cet amour fût partagé.
Gabriel aimait éperdument, comme on aime la première fois, hélas! comme on naime qu'une fois. Tout ce que M'"* Henry lui avait dit de son amie, tout ce qu'Eugénie lui avait
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laissé surprendre de sa nature et de sa vie dans leurs entretiens du soir, avait allumé dans son sein un foyer ardent de tendresse et de pitié. 11 devinait maintenant quelle triste et pénible existence le mariage avait faite à cette petite femme, simple de cœur, délicate et aimante, et qu'on avait unie à un ou\Tier à demi parvenu, grossier et violent, et d'ailleurs irrité par la mauvaise fortune. Il comprenait dans quel abandon absolu elle se trouvait, perdue dans cette immense capitale où elle ne connaissait personne; il la voyait, seule dans sa maison, sans une servante même, occupée aux petits soins du ménage, et préparant les repas que son mari, qui sortait de l'atelier en habit de travail et s'arrêtait encore sur le seuil pour gourmander un de ses hommes, venait manger à la hâte, le front assombri par l'approche d'une échéance, et n'adressant à sa femme que quelques mots brefs et durs; il savait les interminables soirées qu'avant de connaître M'"* Henry, Eugénie avait passées, dans la chambre nuptiale à peine meublée, à coudre auprès d'une bougie et à
attendre l'heure de minuit, où son mari revenait enfin de Testaminet, sa vareuse marquée de blanc de billard, empoisonnant le vin chaud et vidant, avant de se coucher, les cendres de sa dernière pipe sur le marbre du foyer. Parmi les hasards de la conversation, Gabriel avait saisi, dans un soupir, dans un regard jeté au ciel, dans un sourire ironiquement douloureux, tout ce qu'Eugénie comptait déjà de souffrances subies et de larmes dévorées en secret. Quelle torture alors pour le pauvre amoureux! Et se dire que c'était sans remède, qu'elle était mariée! Sentir toute compassion inutile, toute colère impuissante!
Il avait cependant une consolation; il s'apercevait qu'Eugénie trouvait quelque charme à ces paisibles heures de causerie et de travail qui les réunissaient tous les trois chez M"* Henry. Il ne se doutait pas, le simple, et Eugénie ellemême ne se rendait certainement pas bien compte du plaisir intime qu'elle éprouvait à se sentir admirée et aimée par ce doux jeune homme, aux manières discrètes, à la voix péné-
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trante, qui avait de si jolies mains blanches faites pour les caresses et une expression de tendresse si mélancolique dans ses beaux yeux noirs. 11 ne comprenait pas, l'innocent, quel chemin il avait fait déjà dans le cœur de la jeune femme; mais il voyait pourtant que, dans leurs réunions intimas de la chambre du faubourg Saint-Jacques, elle perdait vite l'air triste et préoccupe qu'elle avait en arrivant, et que parfois même elle s'abandonnait à une aimable et gentille gaieté, qui rendait Gabriel bien heureux.
Tous les soirs, il lisait le Petit Journal aux deux amies : c'était maintenant une habitude pour tous les trois, et* une occasion pour M™' Henr)', qui depuis les premiers revers avait cessé d'être bonapartiste, de réclamer la République, la levée en masse et la victoire au chant de la Marseillaise. Gabriel aimait fort ces tirades patriotiques de la belle brune, non qu'il les écoutât, mais parce qu'il interrompait alors sa lecture et regardait longuement Eugénie. Quelquefois aussi, afin de prolonger la séance.
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il apportait un livre et, à la tartine quotidienne du journal, il ajoutait quelques pages de roman ou de poésie. Cest ainsi qu'il fit connaître aux deux femmes l'immortel récit de l'abbé Prévost et quelques-uns des vers les plus passionnés d'Alfred de Musset; et, une fois de plus, les beaux livres qui parlent d'amour servirent d'intermédiaire à deux amants timides.
N soir, vers la iîn du mois d'août, comme la lecture s'était prolongée plus tard que d'ordinaire, M'"* Henry insista tellement qu'Eugénie finit par consentir à ce que Gabriel la reconduisît jusque chez elle. Le mari était absent, étant allé faire un séjour d'un jour ou deux à Chartres pour affaire de sa profession, et il n'y avait pas de danger de le rencontrer.
Pour la première fois de sa vie, Gabriel sentit donc le bras de la jeune femme s'appuyer avec contiance sur le sien, tandis qu'ils remontaient tous deux, à pas lents et en silence, le faubourg solitaire où leurs pas résonnaient.
dans le calme de cette nuit d'été, sur ce sol voisin des catacombes.
Ils arrivèrent ainsi, sans avoir échangé une parole, sur le large et beau boulevard de la Glacière, dont les grands arbres, aujourd'hui disparus, dressaient leurs cimes noires dans la splendeur du ciel étoile. Au milieu de l'avenue, on apercevait, dépassant le long enclos de mauvaises planches, les cornes noires des bœufs parqués là en prévision du siège.
Quand ils se furent engagés sous les ombrages obscurs du boulevard, Eugénie ralentit le pas tout à coup et parla d'une voix altérée :
• Monsieur Gabriel , j'ai à vous dire une chose dont vous ne vous ficherez pas, je l'espère. Depuis quelque temps, je vois bien que vous prenez trop d'amitié pour moi, et cela me fait beaucoup de peine. C'est seulement pour m'expliquer en toute franchise avec vous que j'ai consenti ce soir à me laisser accompagner. Je ne veux pas que vous ayez du chagrin à cause de moi. Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez bien sage? Vous ne reviendriez plus
chez M*' Henry. Moi, je ne peux pas ne plus y retourner, parce qu'elle a été trop gentille à mon égard. Mais vous, vous devriez avoir ce courage-là. A quoi cela nous mènerait-il d'avoir une idée Tun pour l'autre? Vous en souffririez, et moi aussi, et je suis déjà assez malheureuse. Et encore, j'ai tort de me plaindre... puisque la \ie est comme ça! »
Elle s'était arrêtée, elle parlait vite, irèsémue, et ne s'était pas aperçue que ses mains étaient déjà dans celles du jeune homme. Mais soudain elle entendit un sanglot, et elle sentit quelque chose de brûlant tomber sur une de ses mains. C'était Gabriel qui pleurait.
Que se dirent-ils alors?... Oh! vous seuls le savez, qui avez pleuré sur un sein de femme dans les ténèbres, qui avez cru au mot toujours en le prononçant, qui avez connu la délicieuse douleur d'aimer! Vous seuls le savez, à qui un regard de tristesse dans des yeux chéris a fait trahir les plus beaux serments de vertu et de courage! Cœurs naïfs et sublimes qui avez fait tenir tout l'idéal de la Vie dans une heure de
votre jeunesse et à qui la perte fatale de ce divin rêve rend à jamais les yeux éteints et le front pâle, vous seuls serez indulgents pour ces deux pauvres êtres, à qui le sort avait donné si peu de consolation et de joie, et qui, perdus dans la solitude de cette nuit chaude et pleine de parfums, seulement vus des clémentes étoiles, oubliaient les devoirs sociaux et la patrie en deuil et allaient s'abîmer dans Timmense amour!
Ils s'étaient assis sur un banc. Gabriel pleurait toujours à chaudes larmes. Elle cherchait à l'apaiser, à le consoler, lui essuyait les yeux avec son mouchoir, le suppliait de sourire.
Ils errèrent ensuite sous les vieux rameaux, se tenant les mains, se serrant Tun contre l'autre, se parlant tout bas. Elle lui conta toute sa vie, son enfance à la campagne, dans la ferme où vivaient encore ses parents; elle lui dit comment on l'avait mariée trop jeune, et que son mari, avec sa voix dure et sa barbe rude, lui avait toujours fait peur; qu'elle n'aimait pas Paris, que c'était trop grand, et mille
cnfaniillagcs; et que le gros chien de garde qui était dans la cour de la maison ne la reconnaissait pas, et que la nuit, quand elle rentrait, il abo>'ait après elle, en tirant sur sa chaîne.
Gabriel l'ccoutait parler, comme dans un rêve, et la regardait à travers ses larmes. Puis tout à coup il l'interrogeait; il voulait tout savoir délie : le détail le plus insignifiant de sa ne, la pensée la plus intime de son âme.
Ils ne se disaient ni l'un ni l'autre qu'ils s'aimaient; ils n'avaient pas besoin de se le dire. Eugénie avait joint ses mains sur le bras de Gabriel, et ils se regardaient dans les yeux.
Ils s'arrêtèrent dans la partie du boulevard qui passe sur la Bièvre, au bord du parapet de pierre, et contemplèrent un instant ce que la nuit, assez sombre, laissait voir du mélancolique paysage : l'eau noire de l'étroite rivière, le rideau des hauts peupliers, immobiles, et les champs vagues où sèchent des linges sur des cordes.
Minuit sonna lentement dans le lointain.
« Oh! qu'il est tard! dit Eugénie en tres-
saillant, je devrais être déjà rentrée. Allons vite. •
Ils hâtèrent le pas et furent en quelques minutes sur le boulevard d'Italie, devant le domicile d'Eugénie.
A la lueur d'un bec de gaz, Gabriel aperçut, isolée au milieu d'un mur à demi ruiné, une grande et grossière porte de bois, au fronton de laquelle était fixée une planche peinte en blanc, où étaient écrits en lettres noires ces mots que l'amoureux lut avec un serrement de cœur : Clément y entrepreneur de charpente. Puis, quand ils furent arrivés tout près de cette porte, Gabriel vit confusément, à travers les poutres espacées dont elle était faite, d'abord un assez vaste chantier, tout encombré de madriers et de solives, et où venaient d'éclater les aboiements furieux d'un chien; puis, au fond de cette cour, le toit bas et plat d'un atelier, et enfin, un peu sur la gauche, la maison d'habitation , petite, carrée, ayant seulement un rez-de-chaussée et un premier, avec des fenêtres symétriques, sans un ornement
ni une moulure, très -neuve ei très -triste.
C'était dans ce lieu banal et sans charme qu'Eugénie vivait avec Vautre; et, à cette pensée, Gabriel se sentait plein d'amertume.
Eugénie avait déjà mis la clef dans la serrure.
« A demain? » demanda le jeune homme d'une voix suppliante.
Elle ne s'était fait accompagner par lui que pour le supplier de ne plus la revoir; mais à présent, tout son courage l'avait abandonnée.
• A demain », répondit-elle en entr'ouvrant la lourde porte et en lui tendant sa main libre.
11 prit cette main qui s'offrait à lui ; mais tout à coup, spontanément, instinctivement, les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et les lèvres de Gabriel s'appuyèrent, fiévreuses et éperdues, sur le front de la jeune femme, sur ses paupières à demi closes, sur sa bouche entr'ouverte...
« Oh! que c'est mal! Laissez- moi, monsieur Gabriel! C'est très-mal!... » murmura Eugénie palpitante; et, s'arrachanl des bras du
jeune homme, elle s'élança dans la cour en poussant violemment derrière elle la porte, qui se ferma avec bruit et trembla longtemps.
Gabriel la vit s'enfuir et disparaître dans la petite maison. Il resta là immobile, les yeux levés vers le firmament tout scintillant d'astres, devant ce chantier sombre et désert, où hurlait toujours un chien invisible. Ses mains tremblaient comme celles d'un vieillard. Son cœur faisait de gros flocons dans sa poitrine. 11 aurait bien voulu mourir.
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L'KLQL'Es jours aprcs , vers trois heures de l'après-midi , Gabriel suivait lentement, sur le quai d'Orsay, le large trottoir qui longe le jardin du Corps législatif et contourne la grille du ministère des affaires étrangères.
Il faisait très-beau et très-chaud. On devinait que le jeune homme avait mis dans sa toilette toute la recherche que lui permettait sa modeste garde-robe. Il portait un pantalon de coutil gris et un chapeau de paille de faux panama.
11 attendait Ku^cnie.
Le lendemain de la promenade nocturne que nous avons racontée, le mari était revenu, et
Gabriel n'avait plus reconduit la jeune femme. Mais maintenant les soirées chez M"» Henry ne suffisaient plus à Tamant qui avait connu les délices de la solitude à deux. Chaque soir, il était sorti de chez la grande brune en même temps qu'Eugénie, et en l'accompagnant pendant une centaine de pas, il l'avait tellement suppliée qu'elle avait fini par lui avouer qu'elle sortait seule quelquefois, qu'elle devait aller, • tenez, justement, demain mercredi », faire une course au Gros-Caillou, et qu'elle pourrait peut-être le rencontrer en revenant, sur le quai d'Orsay, à cette place où nous le retrouvons, en proie à toutes les angoisses de l'attente.
Bien que trois heures ne fussent pas encore sonnées, Gabriel était déjà envahi par une impatience inquiète, tout en se promenant de long en large, en plein soleil, sur ce trottoir dont le bitume, amolli par l'ardente chaleur, conservait l'empreinte de tous les pieds qui l'avaient foulé, depuis l'étroite bottine de la femme en course, aux traces rapprochées, jus-
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qu'au lourd soulier d'ordonnance du soldat dont on aurait pu compter les clous. Déjà Gabriel avait employé tous les moyens pour tuer le temps et pour occuper l'esprit; il savait le nombre des barreaux de la grille du ministère et celui des arbustes plantés sur le trottoir en face, le long du parapet, entre le pont de la Concorde et le pont des Invalides; il avait même traversé une ou deux fois la chaussée pour lire, avec un soin stupide, les annonces peintes sur les verres du kiosque à journaux, considérant attentivement le profil des tètes couronnées sur les médailles obtenues aux expositions par le chocolat de la Compagnie coloniale, et regardant d'un œil fixe Thomme à la chevelure hérissée qui cache la nudité de son torse derrière un chapeau.
Il songeait qu'elle ne viendrait peut-être pas, qu'elle avait pu avoir un empêchement de sortir, que c'était tout naturel ; puis, une minute après, cette pensée lui donnait une impression ■ de froid glacial dans les entrailles, et il se disait que, si elle ne venait pas, ce serait de sa
part un acte d'indifférence monstrueuse, de cruauté inouïe.
Tout à coup il l'aperçut sous les arbres de l'Esplanade, qui arrivait en marchant très-vite. Il courut à sa rencontre , lui souriant de loin. Il la rejoignit; elle lui prit le bras, et ils se regardèrent, heureux, essoufflés.
Elle avait son costume gris et son chapeau à plume de faisan. La vitesse de la course et la chaleur avaient animé son teint. Son col empesé, en frottant sur son cou en sueur, y avait tracé une ligne rose. Ses yeux brillaient. Le parfum de son haleine arrivait jusqu'à Gabriel. « Mon Dieu, dit-elle, j'ai peur. Si on nous rencontrait...
— Tenez, fit Gabriel, traversons le pont et allons prendre le bateau-mouche ; il nous conduira jusqu'au Point-du-Jour, et là le chemin de fer de ceinture nous ramènera à la porte d'Italie, tout près de chez vous... Pas de danger de rencontrer personne... Voulez -vous? •
Elle lui fit signe que oui, et, quand ils furent descendus sur le quai de halage, ils s'arrè-
tèrent devant la passerelle qui menait à la station du bateau -omnibus. Ce bateau venait de passer, et on le voyait filer en pleine Seine, d'un air hâtif, lançant dans la lumière ses petits nuages de fumée joyeuse,
Eugénie regarda autour d'elle d'un air rassuré.
Il n'y avait personne sur le ponlon, qui se balançait avec un bruit doux, encore remué par le sillage du bateau. L'étroite et longue chaussée, aux pavés sertis dherbc courte, était absolument déserte.
€ Si nous nous promenions un peu , dit Gabriel , devinant le désir de son amie, nous nous embarquerions au pont de TAIma. »
Ils allèrent, ayant à leur droite la haute et solide muraille du quai, avec ses portes rondes d egouts et ses gros anneaux de fer soudés, à intervalles égaux, dans la maçonnerie. Là-haut, les cimes des petits arbres dépassaient le parapet, où l'on voyait aussi quelquefois la tête d'un passant accoudé. A leur gauche, la rivière coulait, allant dans le même sens qu'eux, et
ils jouissaient de la fraîcheur de l'eau qui était gaie, jeune et pure. D'ailleurs, la chaleur avait un peu tombé. La brise se levait. De légers nuages blancs se formaient au ciel, d'un bleu moins intense. En août, les fins d'après-midi ont de ces douceurs automnales. De Tautre côté du fleuve, ils voyaient des hommes déchargeant les longs bateaux venus de Flandre par les canaux, et sur le quai d'Orsay, derrière le rideau des tilleuls à demi dépouillés déjà, la ligne des toits de la Manufacture des tabacs et des écuries de Tempereur.
« Avez-vous un peu pensé à moi? disait Gabriel à la jeune femme t , en lui serrant la main qu'elle avait dégantée.
Et il sentait la petite main presser légèrement la sienne.
Ils passèrent près d'un pécheur à la ligne, assis au bord du quai de hallage, les jambes pendantes sur l'eau. Cet homme se retourna et les regarda d'un air distrait. Gabriel dut abandonner la main d'Eugénie. Elle, devenue toute rouge, baissa les yeux.
Sur la pente douce qui remonte au niveau du pont de l'Aima, ils jetèrent un regard vague au soldat de la ligne et au zouave de pierre, sculptes contre les deux piles du pont.
« Comme ils sont grands, vus de près! » dit Eugénie en indiquant du bout de son ombrelle les statues colossales.
Gabriel répondit :
€ La première fois que je vous ai vue chez M"' Henry, j'ai senti que je vous aimais pour toujours. »
Et la jeune femme baissa la tête et soupira.
Quand ils furent de nouveau sur la berge, de l'autre côté du pont de l'Aima, le bateaumouche stoppait près du ponton. Il était plein de monde.
' Montons-nous? demanda Gabriel intimidé.
— Non, allons toujours », répondit Eugénie.
Ils continuèrent leur promenade au bord de l'eau. Ils avaient maintenant à leur droite le beau quai planté d'arbres devant le Garde- Meuble, et devant eux le pont d'Iéna, dont les quatre chevaux de pierre, un pied en l'air, des-
sinaient leur silhouette blanche sur le ciel.
Us marchaient très-lentement. Eugénie, la tête basse, paraissait compter les pavés. Gabriel, lui serrant le bras contre lui, la voyait de profil, délicieusement attendri par une mèche de cheveux follets qui tremblait au vent, près de l'oreille de la jeune femme.
e C'est donc vrai que vous m'aimez un peu? » demandait-il.
Et elle relevait sur lui ses grands yeux sincères, plus éloquents qu'une réponse.
« Pourquoi me parlez-vous ainsi, disait-elle, puisque vous savez bien que c'est impossible? »
Ils passèrent sous l'arche du pont d'Iéna, basse et sombre, où l'eau de la rivière bruissait, et le paysage changea. C'était maintenant presque la campagne. L'île des Cygnes allongeait devant eux, au milieu du fleuve, son étroit talus de verdure; les nombreux tuyaux des fabriques de Grenelle laissaient s'envoler leurs fumées grises, inclinées du nord au sud, et là-bas, là-bas, au delà du pont de bois et du blanc viaduc lointain, la ligne des coteaux
de Meudon s*estonipait, bleue, dans une brume chaude et dorce.
• J'avais tant besoin de vous parler! disait Gabriel. Quand je suis seul, j'arrange dans ma tùte ce que j'ai à vous dire, mais quand je suis auprès de vous, je ne me souviens pas, je ne peux pas... Et pourtant, vous êtes la seule personne avec qui je n'aie pas de timidité. Il y a dans vos yeux quelque chose de bon, quand ils me regardent. Comme vous m'avez fait plaisir en venant aujourd'hui! Voilà un mois que je vous ai vue pour la première fois, et il me semble que je vous ai toujours connue. Ah ! je compte tous les jours où j'ai été près de vous, et je me rappelle tout... Vous savez, le soir où M'"* Henry s'est mise à la fenêtre pour voir des mobiles qui passaient en chantant, et où vous m'avez regardé pendant que nous étions seuls dans l'obscurité... Oh! je tremblais comme une feuille; et quand vous vous êtes piqué le doigt et que vous vous l'êtes mordu... Et cette petite cravate bleue que je ne vous ai vue qu'une fois et qui vous allait
si bien... Qu'est-ce qu'elle est donc devenue, que vous ne la mettez plus?... Ah ! que je vous aime... si vous saviez!... »
Eugénie répondit :
« C'est que, des fois, on pourrait nous rencontrer. »
Ils avaient dépassé le pont de Grenelle. Plus de quai maintenant, mais une berge au gazon rare et roussi parle soleil, où venait mourir le flot. A leur droite, des chantiers de bois, des maisonnettes dans le feuillage; sur l'autre rive du fleuve, l'usine de Javel avec ses hautes cheminées, et en face, le viaduc, plus proche, dont on voyait grandir les deux étages de hautes arcades.
Gabriel et Eugénie s'arrêtèrent devant une grille au delà de laquelle s'élevait, dans un étroit jardin à jet d'eau et à boules de verre étamé, un ridicule petit chalet, désir réalisé d'un bourgeois bucolique.
Mais ils ne virent là que l'éternel rêve des amants : un nid dans la verdure. Ils restèrent, pensifs et émus, devant les hauts peupliers,
devant le sorbier dont les fruits commençaient à rougir, devant les massifs de reines-marguerites, devant les roses tardives.
Gabriel murmura à l'oreille de son amie :
t Avoir cela... à nous... nous y cacher, nous y aimer... y vivre seuls, tout seuls... longtemps, toujours... »
Elle ne répondit pas, mais elle s'appuya plus tendrement sur le bras de Gabriel, et ils se remirent en marche.
Ils arrivèrent ainsi au Point-du-Jour, en bas du viaduc. Mais là devait cesser le charme de leur promenade. Plus de solitude. Le voisinage de la station du chemin de fer a groupé dans cet endroit, au bord de la Seine, des cafés, des guinguettes, des chevaux de bois, des balançoires sous les acacias, et la campagne y redevient banlieue.
Ils passèrent très-vite, un peu inquiets. Un coup de feu soudain dans un tir à la carabine fit tressaillir Eugénie. Puis, quand ils eurent monté l'escalier de planches et qu'ils furent entrés dans la gare, Gabriel prit deux billets
de seconde classe et tous deux s'assirent sur un banc de la salle d'attente, regardant vaguement les affiches illustrées.
• Les voyageurs pour la Ceinture... Grenelle... Vaugirard... Montrouge... Porte d'Italie... »
Ils montèrent sur le quai , passèrent à côté de la locomotive qui s'arrêtait, bourdonnante et tout humide de sa chaude sueur, et s'introduisirent dans un compartiment vide.
Un coup de sifflet, un rude choc de ferrailles, et en route !
Alors Gabriel enveloppa sa maîtresse de ses deux bras, il la tint étroitement embrassée, et les lèvres des deux amants s'unirent dans un long, dans un délicieux baiser.
t Grenelle! » cria le conducteur-d'une voix éclatante, en ouvrant brusquement la portière.
Et une espèce de toucheur de bœufs, un gros homme rubicond , portant une blouse bleue trop courte et très-neuve par-dessus sa redingote et coiffé d'un chapeau de haute
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forme, avec un fouet en main et un bout de pipe noire au coin de la bouche, monta dans le wagon et se laissa lourdement tomber sur la banquette, en face des amoureux.
t .Ah! j'ai bien cru que je manquerais le train , dit-il joyeusement en s'adrcssant à Gabriel. — et son haleine exhala une odeur vineuse, — et cet animal d'employé qui voulait fourrer ma chienne dans la mùme cage que ce boule-dogue, encore!... Ça a-t-il une raison, ces imprudences-là>... Enfin, c'est un beau temps tout de même pour voyager... Est-ce pas, mon ami> >
Eugénie avait baissé sa voilette et regardait obstinément dehors, par le petit carreau. Gabriel venait de se composer la figure d'un homme très-intéressé à qui on veut emprunter de l'argent.
Heureusement on venait de repartir pour s'enfoncer tout à coup dans un long tunnel, et le fracas du train sous la voûte coupa la parole au hideux voyageur. Le seul foyer de sa pipe éclairait les ténèbres du wagon, où l'on
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avait négligé d'allumer la veilleuse du plafond, et on entendait sa bruyante respiration d'ivrogne. Gabriel avait pris la main d'Eugénie dans l'obscurité. Mais le jeune homme était furieux et songeait mélancoliquement aux nombreux coupés de première classe , absolument vides, qu'il avait aperçus en montant en voiture.
Quand on revint à la lumière du jour, le bouvier avait fermé les yeux, mais il fumait toujours son ignoble pipe, et les deux amants n'osaient même plus se regarder devant cet homme mal endormi. Lorsqu'on arriva à la station de la porte d'Italie, cela leur fit l'effet d'une délivrance.
Pourtant il leur fallait se séparer là, avant même de sortir de la gare; car ils étaient tout près de la demeure de Clément, du mari redouté. Eugénie s'en alla donc la première, descendant la rue à pas pressés et sans se retourner une seule fois ; Gabriel la suivit lentement de loin , dévoré par le souvenir des aveux obtenus, par le regret des caresses accordées. Il la vit se perdre dans la foule et disparaître
PSMDANT LL ..L^L.
entin au coin de lancien pavillon de l'octroi, pour prendre le boulevard extérieur.
Mais ils s'étaient donné rendez-vous pour le surlendemain, vers une heure de raprès-midi, à la même place.
R, ce surlendemain avait pour date
le 4 septembre 1870!
Le matin, M"^ Fontaine, en déjeunant avec son fils, lui annonça Timmense catastrophe qu'elle avait apprise chez la laitière, la capitulation de Sedan, Mac- Mahon blessé, l'empereur fait prisonnier avec 80,000 hommes; et, si absorbé que fût Gabriel par la pensée de son prochain rendez-vous, cette terrible nouvelle lui causa cependant une émotion violente.
En s'en allant à son ministère, le long des quais, il rencontra de nombreux rassemblements de citoyens consternés et vit se réunir, au coin des rues, des compagnies de gardes nationaux
en armes. II y avait un souffle de révolution dans Tair.
Après s'être promis de demander un fusil et de remplir son devoir comme tout le monde, pour la défense de la patrie et de la capitale, Gabriel , par une lâcheté de conscience bien excusable chez un amoureux, se disait qu'il ne ferait rien de plus, après tout, pour le danger public, en y pensant ainsi d'avance, et son esprit revenait au souvenir de sa maîtresse, à la joie de la rencontre promise, sur le trottoir désert du quai dOrsay, au charme attendu d'une nouvelle promenade au bord de l'eau.
Il ne fit qu'une courte apparition à son bureau. D'ailleurs, les autres employés le désertèrent comme lui pour aller aux nouvelles, et il saisit ce prétexte de s'absenter.
Vers midi et demi, il descendait la rue de Bellechasse, alors à peu près déserte, en songeant à sa bicn-aimée, lorsqu'il aperçut au bout de l'amorce du boulevard Saint-Germain un scintillement confus de baïonnettes qui paraissait entourer le Corps législatif.