‹ Une idylle pendant le siégeChapitre 4 sur 6 · I04 UNE IDYLLE · texte numérisé non relu

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revivait, l'une après l'autre, toutes les minutes adorées qu'il avait passées auprès d'Eugénie. Il n'avait qu'à fermer les yeux pour la revoir chez M'"* Henry, brodant sous le rayon de la lampe, la tête basse et le corps un peu affaissé dans le fauteuil, de sorte que son menton touchait presque son sein. Il entendait la voix de la jeune femme, rendue plus sonore par la courbe des arches de ponts sous lesquelles ils étaient passés en longeant la Seine. Il sentait sur son bras le poids léger de celui de son amie, et sur ses lèvres la douceur des deux seuls baisers qu'elle avait pu lui donner. Alors, brisé de langueur, dévoré de désirs et de regrets, après avoir jeté au firmament, comme pour le prendre à témoin de sa douleur, le regard sublime des désespérés, il s'accoudait aux sacs à terre du rempart, se cachait la tête dans les mains et pleurait longtemps à chaudes larmes. Cependant, si le despotique amour rendait Gabriel étranger, pour ainsi dire, aux terribles événements qui se déroulaient sous ses yeux, le jeune homme n'était pas sans les voir ou sans

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les apprendre, et parfois même il se révoltait contre son indifférence pour les dangers de la patrie et s'adressait d'amers reproches. Une fois surtout, le malheur public lui apparut sous une forme si saisissante et si funeste, qu'en songeant au peu d'attention qu'il y avait prête jusque-là, Gabriel, qui avait une âme généreuse, se fît presque horreur à lui-même.

Ce jour-là, il était en faction au pont-levis de la porte d'Italie, lorsque revinrent, de je ne sais quel combat du côté de Villejuif ou de Chevilly, les débris de notre malheureuse armée, encore une fois vaincue.

Crottés, éreintés, sordides, en désordre comme un troupeau et ployant sous le poids du chassepot et du sac, ils allaient, effrayants à voir, avec leurs visages enflammes de fatigue et de fièvre, leurs guêtres boueuses et leurs vieilles capotes collées à la maigreur de leur dos.

Lignards, chasseurs à pied, turcos, cavaliers démontes, tout cela rentrait pêle-mêle avec les fourgons et les attelages. Les artilleurs, assis sur les caissons, croisaient les bras d'un air

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farouche; les conducteurs dormaient à demi sur leurs chevaux velus et surmenés. Des officiers boitaient, s'appuyant sur une canne.

Un général passa, au petit pas de son baibrun, dominant ce torrent humain, mais entraîné par lui. C'était une vieille figure militaire, probe et dure, aux moustaches grises. Il passa, le képi sur les yeux, voûté par la défaite et suivi d'un faible état-major aux uniformes souillés et par quelques rouges spahis, qui levaient vers le ciel d'automne la nostalgie de leurs beaux regards.

Le vent du nord-ouest chassait les grands nuages gris. De temps à autre, le fort de Bicêtre, tout proche, tirait un coup de canon pour protéger la retraite.

Enfin arrivèrent les ambulances. Étendus sur la toile des civières et sur la paille des charrettes, affaissés sur les selles des cacolets, les blessés, les tristes blessés défilèrent lentement, salués par la foule. Quelques-uns ne pouvaient retenir leurs cris de souffrances; les plus jeunes pleuraient.

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II y en avait d'empilcs dans des omnibus où pendait, auprès du cocher, le drapeau blanc à croix rouge, et portant, ironiquement inscrits sur leurs panneaux, les noms des joyeux villages de la banlieue, alors devenus pour les Parisiens, hélas! les frontières de France. Des canons de fusils sortaient par les portières, et toutes les tètes ballottaient au moindre cahot.

Une de ces sinistres voitures s'arrêta devant Gabriel. Un blessé, un pauvre petit soldat de la ligne, le ventre ouvert par un éclat d'obus, venait de s'y évanouir, et on le descendait pour le laisser mourir là, dans la rue, sous la pluie qui commençait à tomber. Détail horrible ! quand les infirmiers soulevèrent cette masse inerte, le pansement, fait à la hâte, se détacha, et un gros paquet de charpie tomba, tout sanglant, sur le pavé.

A peine étendu sur un matelas, dans un angle de mur où les gardes nationaux avaient dormi pendant la nuit, le blessé eut un dernier tressaillement et expira. C'était le simple soldat, la recrue de la veille, le paysan d'hier. Il avait un

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honnête visage campagnard, les cheveux rousseaux, des taches de son sur le front et les mains calleuses encore d'avoir poussé la charrue.

Gabriel considéra longtemps le cadavre de ce soldat obscur tombé dans un combat inconnu, mort sans gloire après avoir vécu sans joie. 11 songea qu'on en avait tué des milliers et des milliers comme celui-là, et comparant sa vie de molles langueurs et de lâche paresse à h. destinée de cet humble martyr de l'obéissance et du sacrifice, Gabriel sentit le rouge de la honte lui monter au front et se demanda s'il était un monstre.

Le pauvre enfant n'était qu'un amoureux, et, malgré ses scrupules, ne pouvait se soustraire à la tyrannie de ce sentiment exclusif qui a été appelé si bien Végoïsme à deux. Le souvenir d'Eugénie l'opprimait. Quelquefois il concevait l'espérance folle qu'il allait la retrouver, qu'elle était peut-être restée dans Paris. Mais il n'osait pas retourner chez M™* Henry pour s'en assurer. Un étrange dégoût le retenait lorsqu'il se rappelait ce jeune officier fumant, devant une table

servie, au nez de la belle brune, dans ce lieu où était né son timide et jeune amour.

Sa vie s'écoulait donc, monotone, à aller à son bureau, à monter ses gardes et à écouter les plaintes de sa mère, qui voyait avec effroi diminuer ses provisions. Il passait assez souvent ses soirées avec Cazaban.

1/enthousiasme éprouve au 4 septembre par riiomme du Midi n'avait pas été de longue durée, et semblait s'être envolé avec le ballon qui avait emporté Gambetta.

Après avoir vainement réclamé des mesures de rigueur, telles que rexécution sommaire des fuyards de Chàtillon, il commençait à accuser de mollesse le gouvernement, et notamment Trochu, qu'il traitait déjà de sacristain et de capitulard. Il devenait de jour en jour plus énergique dans ses expressions, et ne pouvait dire vingt mots sans les semer des plus grossiers blasphèmes et des fameuses épitliètes que le Père Duchesne allait bientôt rééditer. Ses opinions démagogiques s'accentuaient. Il lisait le journal de Blanqui et demandait la guerçe à

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outrance, la levée en masse, la sortie torrentielle et le torpillage des égouts.

D'ailleurs, toujours vêtu d'habits civils et seulement coiffé du képi d'aide-major, il était attaché à une vague ambulance au centre de la ville, loin de tout mauvais coup, et dans laquelle, avouait-il, on mangeait encore de bons morceaux.

ETENDANT il y avau SIX semaines que les Prussiens assiégeaient Paris, cl le mois d'octobre touchait à sa tin. Déjà Tespérance commençait à diminuer chez ceux que n'aveuglait pas absolument la lièvre militaire qui s'était emparée de toute la population, et, malgré les discours enthousiastes et les conversations fanfaronnes, quelques esprits calmes envisageaient l'avenir avec terreur. La physionomie de la capitale prenait peu à peu un caractère plus sombre, en harmonie avec la vague inquiétude qui était dans Tair et avec le ciel soudain rembruni des derniers jours de l'automne. Malgré les ordonnances de police, les rues avaient un aspect de désordre et de mal-

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propreté, et la détresse publique s'y manifestait en mille symptômes alarmants. Les murailles étaient souillées d'affiches de toutes couleurs, les voitures devenaient plus rares ; un vent de tristesse et de misère semblait passer sur cette foule mal vêtue, où presque tous les hommes portaient l'uniforme, toujours négligé et sale souvent, de la garde nationale; de belles maisons toutes neuves étaient abandonnées aux paysans réfugiés, qui y élevaient, dans les salons fraîchement dorés, des lapins et delà volaille; et en maint endroit, le long des trottoirs, stationnaient les femmes du peuple et les servantes, faisant queue à la porte des boucheries municipales, où commençait à fonctionner le système du rationnement et où venait d'apparaître la viande de cheval. La nuit, cela devenait ministre. Les boutiques, • excepté les cafés et les pharmacies, se fermaient de très-bonne heure ; déjà l'on n'allumait plus que la moitié des becs de gaz, et rien n'était plus lugubre que ces demi-ténèbres où erraient seulement quelques ombres de passants attardés.

Pourtant les dimanches furent cxcepiionncllemeni beaux pendant cette période du siège, et les Parisiens se portèrent en tbule à leurs promenades favorites. Or, ce fut par une de ces claires après-midi, doucement ensoleillées, et dont Gabriel avait profité pour aller flâner sur les grands boulevards avec son ami Cazaban, qu'un événement énorme lui arriva.

Depuis quelque temps, l'image d'Eugénie s'était un peu effacée du souvenir du jeune homme, et ce jour-là, depuis le matin, il n'avait pas pensé à elle. Cazaban était venu le prendre chez sa mère après le déjeuner, et Gabriel était sorti avec son ami, heureux de causer en marchant, les mains dans les poches de sa vareuse, de suivre les rues et les quais du côté du soleil, de respirer, de voir du monde. Les deux camarades étaient arrivés ainsi jusqu'au boulevard Montmartre et allaient à pas lents parmi la foule qui encombre toujours les abords du passage Jouffroy.

Cazaban était en train d'expliquer à son ami la merveilleuse invention d'un médecin du

quartier Latin, qui avait trouvé le secret de quintessencier le typhus et le choléra dans une petite fiole qu'il suffisait de déboucher pour répandre ces épidémies dans Tarmée prussienne, et il s'indignait contre le refus peu patriotique du gouvernement d'employer cet énergique moyen de défense, lorsque Gabriel aperçut tout à coup, à quinze pas de lui, à l'entrée du passage, Eugénie donnant le bras à un homme de haute taille, qui portait les galons de sergentfourrier sur la manche de sa capote de garde national et qui était certainement le mari.

Le jeune homme s'arrêta brusquement. Il venait de recevoir dans l'épigastre ce choc violent, pareil à un coup de poing, phénomène nerveux que produit une forte émotion. Dans le temps d'un clin d'oeil et avec cette rapidité folle que la pensée acquiert dans les grandes crises de la vie, il avait compris que la jeune femme n'avait pas quitté Paris depuis l'investissement, que ces six semaines qu'il avait passées à la regretter, elle les avait vécues tout près de lui, dans la même ville que lui, souf-

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frant peut-être comme lui de la scparaiion, et l'accusant à coup sûr d'oubli et d'abandon. Au moment où il avait le bonheur inespéré de la retrouver, il ne pouvait pas courir à elle, lui prendre les mains, la voir de près, la toucher, lui expliquer tout enfin ; et, pour la première fois, il la rencontrait au bras de celui qui la possédait au nom de la loi et de la société, de ce mari redouté par elle, abhorré par lui.

Gabriel Tavait reconnu tout de suite, ce Clément, dans ce grand et solide gaillard dont les yeux durs brillaient sous la visière du képi, et qui se carrait dans sa lourde capote de gros drap bleu; et auprès de ce colosse, sous ses étroits vêtements noirs, un peu maigrie déjà par les privations du siège, la délicate et mignonne Eugénie faisait un contraste bien cruel aux yeux du pauvre amant.

La main posée sur le bras de Clément, Eugénie passa près de Gabriel et le reconnut à son tour. Elle aussi s'arrêta net et, devenue trèspâle, le regarda d'un œil agrandi par l'étonnement et Témoi. Mais, presque aussitôt, elle

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détourna brusquement la tête, et, entraînée par son mari, qui ne s'était aperçu de rien, elle disparut dans la foule.

€ Qu'est-ce que tu as donc? dit l'homme du Midi à Gabriel pétrifié. Tu as l'air tout chose.

— Rien, répondit avec effort Gabriel, qui se sentait défaillir. Je suis un peu fatigué. Entrons nous asseoir dans ce café, veux-tu >

— Volontiers », dit Cazaban, qui ne refusait jamais une offre semblable.

Mais la fin de cette promenade fut odieuse pour Gabriel. A peine entré dans l'atmosphère échauffée de l'estaminet, il sentit le sang lui monter à la tête et il voulut repartir. Le bavardage de Cazaban l'étourdissait; il entendait sans comprendre, absorbé par la pensée qu'Eugénie était à Paris et rêvant déjà aux moyens de la revoir. Il revint chez sa mère, brisé de fatigue.

Le repas fut court, ils Tétaient tous à cette époque, et dès que M"' Fontaine eut dit les grâces, Gabriel sortit et alla d'instinct, en toute hâte, au faubourg Saint- Jacques. Il poussa

presque un cri de joie en aperccvanl de la lumière à la fenôire de M"* Henry. Il ne se demanda mùtnc pas s'il allait être indiscret et tomber encore dans quelque tôte-à-tète avec Tofficier de mobiles, et sans chercher quelle excuse il pourrait bien donner de sa longue absence, il monta Tescalicr quatre à quatre.

« Comment.^ c'est vous, affreux lâcheur! s'écria M"' Henry en introduisant Gabriel dans la chambre où, par bonheur, elle était seule. Eh bien! j*espère, en voilà un revenant! Et moi qui étais assez bonnasse pour croire que vous vous étiez peut-être mis dans les francstireurs et que vous aviez attrapé quelque mauvais coup! C'est du gentil d'abandonner comme ça ses amis. Allons, expliquons-nous, monsieur l'ingrat. Qu'est-ce que vous êtes devenu depuis si longtemps > i

Mais Gabriel était trop heureux de se retrouver auprès de cette femme et dans cette chambre qui lui rappelaient tant de délicieux souvenirs; il a>'ail un trop doux pressentiment qu'il était bien sur la trace d'Eugénie, qu'il allait la voir

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peut-être, pour imaginer une réponse convenable aux reproches que M"" Henry lui adressait avec une colère comique.

• Mon Dieu! madame Henry, pardonnezmoi, répondit-il enfin un peu étourdiment, je suis plusieurs fois venu sans vous trouver, et puis je craignais de vous déranger, depuis que je vous ai vue... en famille. »

La belle brune éclata de rire.

« Allons! allons! Je vois que vous êtes une mauvaise langue comme les autres. C'est donc si extraordinaire d'avoir un cousin? Pauvre Robert! il aurafaitassez jaser sur mon compte... Et pourtant je ne le vois plus guère, depuis que son bataillon est au Moulin -Saquet... Tenez, vous êtes comme cette vilaine Eugénie, qui ne voulait plus revenir parce qu'elle s'était rencontrée deux ou trois fois avec lui... Car voilà ce que c'est que de m'avoir plantée là... Vous ne savez pas qu'Eugénie est restée à Paris et vous avez été presque deux mois sans la voir. Ça vous apprendra. Tenez, vous ne méritez pas que je vous dise combien elle a pense

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à VOUS et combien elle était triste quand nous nous demandions pourquoi vous ne veniez plus... Oh! les monstres d'hommes! Qu'est-ce que vous allez lui dire quand elle va arriver tout à rheure^.. »

Une joie immense envahissait Gabriel.

Eugénie ne l'avait pas oublié; Eugénie avait souffert de son absence! Cédant à un invincible besoin d'expansion, il prit les deux mains de M"* Henry et la regarda avec des yeux mouillés de larmes de bonheur; et gagnée elle-même par cette émotion si sincère, la belle brune lui disait d*une voix encourageante :

ï Allons, grand enfant, ne vous faites pas de mal; on vous aime, on vous pardonnera! » lorsque Eugénie entra brusquement.

Les deux amants restèrent immobiles Tun devant Tautre, séparés seulement de quelques pas, tremblants, pâles, étouffés par l'attendrissement. C'étaient deux natures trop exquises pour laisser déborder leur tendresse devant un témoin, et il y eut un moment de silence bien douloureux. Mais alors M""" Henry, compre-

nant tout ce que la situation avait de pénible et agissant avec ce sens délicat des relations qui se révèle parfois chez les femmes les plus vulgaires, s'approcha simplement d'Eugénie pour la débarrasser de son chapeau et de son manteau, la fit asseoir près de la table; puis, s'installant elle-même et montrant un siège à Gabriel, elle dit avec un sourire :

« Allons, monsieur Gabriel, comme autrefois... lisez-nous le Petit Journal. »

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partir de cette journée, Eugénie et Gabriel s'abandonnèrent de nouveau à leur mutuel amour, que la séparalion n'avait fait que rendre plus vif. Alors recommencèrent les paisibles veillées dans la chambre du faubourg, les lectures à haute voix, les silences que rhythmait le bruit régulier des aiguilles tirées, les muets aveux échangés dans un regard. Lorsque son mari, devenu zélé garde national, était de garde au rempart, Eugénie permettait que Gabriel la reconduisît; et il n'y avait plus pour eux aucun danger d'être reconnus sur ces boulevards lointains et sombres, où quelques rares quinquets d'huile minérale avaient remplacé les éclatants cor-

dons de gaz. C'est dans ces solitudes ténébreuses que la jeune femme, marchant lentement au bras de Gabriel et posant sa tête sur Tépaule de son ami, lui contait ses peines récentes; comment elle était plus seule et plus triste que jamais, depuis que Clément, qui n'avait plus de travail et s'occupait ardemment de guerre et de politique, ne paraissait chez lui maintenant que pour se coucher, les nuits où son bataillon n'était pas de service; comment il avait pris des habitudes d'ivrognerie et de violence, et comment il lui faisait peur, lorsqu'il revenait, échauffé par la boisson, d'une séance de club ou d'une élection d'officiers, et qu'il déclamait, avec force jurons, contre les traîtres et les bourgeois, réclamant tout pèle-mele la trouée et l'abolition du capital , l'extermination des Prussiens et l'avènement de la Sociale. Pressée par les questions de Gabriel, la jeune femme avouait aussi le chagrin amer et le découragement profond qu'elle avait éprouvés quand elle était restée sans le voir et quand elle l'avait cru inconstant et oublieux; et c'étaient alors

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des serments désespérés, des malédictions contre la destinée, des caresses éperdues, des étreintes à se faire mal, des baisers trempés de larmes, tandis que le vent de la nuit faisait passer sur leurs têtes le grondement du canon des forts et quelquefois le crépitement de la fusillade des avant-postes.

Les deux amants étaient, du rcsic, irop timides et trop naïfs pour chercher, pour désirer même un plus complet contentement de leur amour que ces douloureux entretiens et que ces tristes baisers. Pourtant Eugénie eût été sans force contre Gabriel, si les circonstances eussent permis à celui-ci de manifester ses désirs. Mais M'"* Henry ne les laissait jamais seuls, et ils étaient incapables de préméditer le choix d'un asile pour leur idylle errante qu'ils promenaient maintenant, presque tous les soirs, sous le ciel sombre et dans le funèbre décor des nuits du siège.

Ainsi se passèrent pour eux ces tragiques mois de novembre et de décembre, pendant lesquels la ville assiégée vit fondre sur elle tous

les fléaux de la guerre. Mais que leur importaient le froid, la faim, la misère, la fatigue et répouvante > Ils s'aimaient, ils pouvaient se le dire, et, par cela seul, ils étaient devenus étrangers à toutes les souffrances. Que leur importaient ces tumultes, ces émeutes, ces batailles r L'amour est supérieur à toutes les folies des hommes; les événements sinistres qui se passaient autour d'eux obtenaient à peine des deux amants un regard et une pensée. Gabriel se souciait bien, au 31 octobre, que le gouvernement s'appelât Trochu ou Blanqui ! car c'était la veille de ce jour qu'il avait retrouvé sa maîtresse; et plus tard, quand les combats se succédèrent, toutes ces dates sanglantes, par un jeu criminel de la mémoire, ne servirent qu'à rappeler à Gabriel le mot tendre et charmant qu'elle lui avait dit ce jour-là, le passionné et •doux baiser qu'il lui avait pris.

Un soir, dans la dernière quinzaine de décembre, ils étaient chez M'"* Henry, lorsque celle-ci les convia à dîner pour le lendemain, annonçant que son cousin Robert avait obtenu

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une permission de vingt-quatre heures pour quitter les avant-postes et devait apporter un des derniers pâtés de foie gras qui se trouvaient encore dans Paris.

Sur un regard suppliant de Gabriel, qui ne voyait dans cette invitation qu'un moyen de passer quelques instants de plus auprès de sa bien-aimée, Eugénie accepta, et, le lendemain, les deux amants arrivèrent à Thcure indiquée.

Cette soirée fut une des plus heureuses de leur vie.

La petite chambre avait un air de fète. Un grand feu de bois, luxe rare à cette époque, flambait dans la cheminée. La lampe et les bougies étaient allumées et jetaient une clarté joyeuse sur la nappe blanche dont M'"' Henry venait de recou\Tir la table. La grande brune, qui avait ûxé avec des épingles, sur sa plus belle robe de soie, un tablier de cuisine, essuyait avec entrain les verres et les assiettes, et, gagnée par la gaieté de son amie, Eugénie l'aidait à disposer le couvert.

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L'officier de mobiles ne tarda à survenir, en tenue de guerre, chaussé de grandes bottes de cuir fauve, la poignée de son sabre sortant par la fente de sa capote, et portant sous son bras le précieux pâté dans une triple enveloppe de papier gris.

On s'attabla sur-le-champ et avec verve. L'intimité discrète qui existait entre Eugénie et Gabriel avait dissipé les soupçons fâcheux du soi-disant cousin de M™* Henry, et la plus cordiale bonne humeur ne cessa d'animer le repas. Gabriel eut bien un mouvement d'envie en comparant sa grossière vareuse et son modeste rôle de garde national sédentaire à Télégant uniforme et aux hâbleries militaires de l'officier; il y eut même une minute où, en entendant le beau Robert adresser un fade compliment à Eugénie, l'inquiet amoureux fut livré aux tortures de la jalousie et roula dans son esprit des pensées de meurtre ; mais , en somme , tout se passa à merveille, et, après avoir opéré des fouilles consciencieuses dans les entrailles du pâté et bu à une foule de choses très-

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patriotiques, on se sépara les meilleurs amis du monde.

La nuit était froide, mais pure, et Gabriel reconduisit Eugénie. Sans doute l'entretien fut bien tendre ce soir- là, sous les vieux arbres du boulevard d'Italie, et bien exquis le baiser des adieux, car Gabriel, excité par la bonne soirée et, il faut le reconnaître, — faible humanité ! — par le repas copieux et bruyant, ne voulut pas rentrer chez lui tout de suite et se rendit au café du quartier Latin où Cazaban, au milieu d'un cercle d'hommes du Midi très-exaltés, dénonçait quotidiennement la grande trahison du gouvernement et réclamait les mesures les plus énergiques contre l'ennemi.

A la grande surprise de cette réunion, où il ne paraissait que rarement et où il était considéré comme un timide et un modéré, Gabriel se manifesta ce soir-là par sa violence et son enthousiasme. Il offrit -un punch, harangua l'assemblée et porta un toast incendiaire; et, vers une heure du matin , longtemps après la

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fermeture de l'établissement, il se promenait encore sur le quai Saint-Michel , au bras de Cazaban, lui préconisant avec éloquence les vertus de la dynamite et du picrate de potasse.

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E 4 janvier, vers deux heures de Taprès-midi, commença le bombardement dont les Prussiens mcnac;aient Parisdepuis si longtemps, et l'un de leurs premiers obus éclata au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue des Feuillantines.

La nouvelle s'en répandit rapidement dans tout le quartier, où elle excita — on doit en convenir à l'honneur des habitants — beaucoup plus d'indignation que de terreur, et elle parvint jusqu'à M™* Fontaine, qui l'apprit à Gabriel, lorsqu'il rentra chez lui pour le dîner.

Le jeune homme était déjà , comme tous les assiégés du reste, habitué au danger et blasé d épouvante; et ce fut sans prendre grand souci

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de cette nouvelle horreur de la guerre qu'il mangea, en compagnie de sa mère , le maigre bouilli de cheval et le fond d'un pot de confiture. Puis, comme il en avait repris la douce et quotidienne habitude, il sortit et se dirigea vers la maison de M'"* Henry.

Mais ce soir-là, tout en s'enfonçant dans ce quartier désert, il lui sembla que la solitude des rues était plus effrayante et les ténèbres plus sinistres. Parfois il entendait au-dessus de sa tête croître un bruit étrange, pareil au bourdonnement d'un insecte monstrueux, volant avec une rapidité folle, puis, une seconde après, une détonation éclater dans le lointain. C'étaient les obus qui tombaient. Il suivait, rasant le mur, le pied glissant dans la boue, cette rue Saint-Jacques étroite et sombre, éclairée seulement par les lampes fumeuses des rares boutiques encore ouvertes, et il levait à chaque instant les yeux vers le ciel absolument noir, où passaient bruyamment les invisibles projectiles. Peu à peu, il se fît dans son esprit une éclosion d'idées lugubres et désolées. A

toutes les impressions de ruine et de mort qui l'environnaient, s'ajouta le souvenir de son malheureux et coupable amour. Il se sentit envahir par un vague mais profond desespoir, et, pour la première fois, ce fut sans un soudain mouvement de joie qu'il vit briller de la lumière à la fenêtre si connue.

11 gravit lentement le vieil escalier, sonna, et comme la clef était sur la porte, entra sans avoir attendu qu'on vînt ouvrir.

Assise au coin de la cheminée, auprès d'un très-petit bout de bougie allumée, ayant garde son manteau et sa capeline d'hiver, et tenant à la main son sac à ouvrage, comme si elle allait partir, Eugénie était seule dans la chambre froide, sans feu et sans lampe.

t Vous voyez, dit-elle d'une voix mal assurée à Gabriel tout surpris, je n'ai pas voulu vous laisser venir pour rien ce soir. Mais M"* Henry a eu peur du bombardement, et elle est partie tantôt. Elle va demander l'hospitalité à sa parente de La Chapelle. Comme je ne connais personne à Paris chez qui me

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réfugier, et que je reste dans le quartier, elle m'a laissé sa clef afin que j'eusse deux logements, en cas de malheur. Or, comme vous n'étiez pas prévenu et que je savais que vous auriez du chagrin de ne trouver personne ici, je suis venue un moment pour vous voir et pour vous dire ça.

— Comme vous êtes bonne I » répondit Gabriel attendri.

Et, prenant une petite chaise basse, il vint s'asseoir aux pieds d'Eugénie.

• Mais il faut que je me sauve, reprit la jeune femme avec effort. Clément n'est pas de garde; il est resté à la maison, et je lui ai dit que je ne sortais que pour un instant.

— Comment... tout de suite? » dit Gabriel en lui saisissant les mains et en la retenant doucement.

C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls dans cette chambre. Une émotion singulière, qui tenait de la langueur et de l'effiroi, les gagnait tous les deux.

t Restez un petit moment, supplia Gabriel.

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i pas eu le temps de vous voir seulemcni... et j'ai tant de choses à vous dire!... Comment allez-vor^ *'?''':' pendant cet affreux bombardement >

— Je ne sais pas. Clément a descendu ses matelas dans notre cave; il dit qu'il vaut mieux que nous soyons tués tous plutôt que de capituler... Mais il arrivera ce qui pourra... j'ai tant de peine!... Je vous promets, à présent, ça mest bien égal de mourir.

— Oh ! que c'est méchant, ce que vous dites là... Vous ne m'aimez donc pas? Et moi, qu'estce que je deviendrais, si je ne vous avais plus? »

Eugénie baissa la tête d'un air accablé, sans répondre. Gabriel l'avait entourée de ses bras et la regardait avec des yeux pleins de larmes.

I Laissez-moi , dit-elle en essayant de se dégager, laissez-moi... J'ai peur... Nous n'avons jamais été seuls comme aujourd'hui. Vous savez que ce n'est pas bien ce que nous faisons là. »

Le jeune homme obéit d'abord, mais il

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garda dans ses mains celles de sa maîtresse et il se mit à les baiser en sanglotant.

Elle les lui abandonnait, malgré elle, ces petites mains qui brûlaient de lièvre. Elle ne se sentait pas la force de se lever et de partir ; elle était prise d'un engourdissement voluptueux qu'elle voulait secouer, mais qui lui montait toujours des mains au cœur. Gabriel, lui, perdait la tête ; toujours en lui baisant les mains, il était tombé aux genoux d'Eugénie, embarrassé dans les plis de la robe.

Oh ! comme ils avaient chaud , dans la chambre pourtant glaciale! Un calme profond régnait autour d'eux. Au dehors, dans l'éloignement, on entendait de sourdes explosions ; les obus continuaient à pleuvoir. La bougie s'était tout à fait consumée, sans qu'ils y prissent garde, et la mèche, tombée sur le bord du chandelier, lançait ses lueurs d'agonie.

f Non, nous souffrons trop! s'écria Gabriel, et si le sort avait pitié de nous, il enverrait sur cette maison un de ces obus pour nous écraser!... •

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Au même instant une détonation terrible, suivie d'un bruit de vitres cassées, fit trembler les murailles. Un énorme projectile venait d'éclater sur le pavé de la rue. La bougie s'éteignit tout à fait.

Cette fois ce fut Eugénie que la terreur jeta dans les bras de Gabriel.

Ils étaient seuls, perdus dans l'obscurité, enlacés dans une étreinte passionnée, mêlant leurs baisers et leurs larmes, les haleines confondues, les lèvres unies... et la trombe de flamme et de fer, dont Tironique destinée se senait pour unir deux amants, continuait à fondre sur la ville consternée, écrasant tout, frappant les palais et les masures, crevant les toits et les murailles, achevant des blessés dans leurs lits, au Val-de-Grâce, et tuant des petits enfants dans leurs berceaux.

Deux heures après, quand Gabriel, fou de volupté, de joie et d'orgueil, rentra dans le petit logement du quai Saint-Michel, il trouva sa vieille mère agenouillée devant une chaise,

auprès de son feu de veuve, en train d'égrener son chapelet et de marmotter des prières.

« Quoi, maman! lui dit-il, stupéfait, pas encore couchée... à onze heures! Pour qui pries-tu donc si tard >

— Mais, Gabriel, lui répondit M™* Fontaine en se relevant, et avec un accent presque sévère dans la voix, est-ce que tu n'y songes pas? Est-ce que tu n'entends pas les bombes? Je prie pour tous ceux qui vont mourir dans cette abominable nuit; je prie pour les pauvres vieilles femmes de mères comme moi qui demain auront un enfant à pleurer... •

Et Gabriel, après avoir embrassé sa mère, se retira brusquement dans sa chambre, épouvanté de ce bonheur qui le rendait si égoïste et si dur.

LS continuèrent à s'aimer sous les obus.

Il leur fut un paradis , cet effroyable mois de janvier, pendant lequel les Parisiens épuises, affamés, bombardés, mordirent dans un pain noir qui eût fait se révolter un bagne et grelottèrent auprès de leur triste feu de bois vert.

Devenue plus audacieuse depuis qu'elle était coupable, Eugénie laissait croire à son mari qu'elle passait toujours ses soirées chez M"** Henry, et allait retrouver Gabriel. Ils accouraient, fouettés par le désir, à travers les ténèbres pleines de péril, sous ce toit du vieux faubourg écrasé par les projectiles.

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Ils ne songeaient pas au danger; ils n'entendaient même plus tonner les canons Krupp et éclater les bombes. Ils ne vivaient plus que pour leur amour. L'écho des dernières catastrophes du siège arriva à peine jusqu'à eux. Ils furent heureux le soir du massacre de Buzenval ; ils furent heureux le 22 janvier; ils furent heureux — ô honte ! — le jour de la capitulation!

Mais, par un ordre étrange du hasard, ils le furent, ce jour-là, pour la dernière fois.

Eugénie, qui était d'une faible santé, devait se ressentir, plus qu'une autre, des fatigues et des privations du siège. Elle tomba gravement malade et dut garder la chambre pendant six semaines.

M'"* Henry, qui avait réintégré son domicile, fut, pendant tout ce temps, la confidente des anxiétés et des souffrances de Gabriel. 11 venait la voir tous les jours pour savoir des nouvelles de sa maîtresse adorée et pour parler d'elle, et il attendait fiévreusement le moment où Eugénie pourrait sortir, sans s'occu-

PENDANT LE SIÈGE. i|9

per des premières séances de l'Assemblëc de Bordeaux, de lentrce timidement triomphale de l'armée allemande dans Paris, des manifestations de la garde nationale autour de la colonne de Juillet, des canons de Montmartre et de tous les symptômes redoutables de la prochaine révolution.

Le 17 mars dans la matinée, en arrivant chez M"* Henry, il eut^la surprise délicieuse d'y trouver Eugénie qui, bien qu'à peine convalescente, n*avait pas voulu tarder davantage à le revoir et était sortie malgré la neige. Il pleura de joie sur les mains amaigries de la jeune femme; il lit avec elle mille projets charmants d'amours cachés au loin, de courses dans les bois. Mais lorsqu'ils durent se séparer et qu'il la vit, sur le seuil de la porte, si pale sous ses tîchus et ses châles de malade, lui adresser son adieu dans un' sourire triste et fatigué, une pensée affreuse traversa l'esprit de l'amant et il eut comme une terreur de perdre Eugénie pour jamais.

Le lendemain, le coup tenté pour s'emparer

des canons de Montmartre échouait misérablement; une émeute, qui venait de débuter par deux assassinats, se rendait en quelques heures maîtresse de la capitale; la population de la première ville de l'Europe hésitait entre le devoir de soutenir le gouvernement légal et les ordres que lui dictait une poignée de coquins obscurs ; et Gabriel était forcé de rejoindre à Versailles le gouvernement qui venait de s'enfuir.

0 1* s ceux que leurs allachcs gouvernementales ou leur sûreté personnelle contraignirent d'habiter Versailles pendant la Commune, n'oublieront jamais le spectacle étrange qu'offrait alors cette capitale improvisée.

Les rares Parisiens qui jusqu'à cette époque avaient été attirés à Versailles pour une autre cause que les grandes eaux et qui avaient observé, un jour de semaine, ce phénomène bizarre d'une ville de province, déserte, morne et silencieuse, située presque aux portes de Paris, ceux qui avaient pu reconnaître toute la poétique vérité du vers de Théophile Gautier,

Versaille est la Palmyre où. dort U royauté,

14a UNE IDYLLE

ont certainement éprouvé alors un des plus grands étonnements de leur vie.

Après l'effroyable naufrage du vieux naWre symbolique gravé sur les armes de Paris, Versailles fut le radeau colossal construit avec les épaves. Des derniers jours de mars à la fin du mois de mai , cette ville, qui ordinairementcompte à peine trente mille habitants, en contint plus de deux cent mille, et vit circuler dans son parc admirable, dans ses rues monumentales, dans ses avenues grandioses, l'agitation fiévreuse de tout un peuple en péril de mort. Sur cette vaste place d'Armes, et comme obéissant au geste de commandement du Grand Roi monté sur son cheval de bronze , se massèrent de formidables artilleries et manœuvrèrent des régiments. Dans ce palais légendaire et qui semble prédestiné à servir de décor aux événements tragiques de notre histoire , une Assemblée souveraine , entourée de ses ministères et de l'innombrable personnel de ses administrations, siégea au milieu des tumultes et fit converger vers elle toutes les forces du pays; et

dans les maisons de la ville, dans les caves et dans les greniers, passant la nuit sur une chaise, couchant sur les comptoirs et sur les billards, s'entassèrent des réfugies de toutes conditions, des officiers de tous grades, des fonctionnaires de toutes classes, tous les débris, en un mot, de la grande société parisienne, depuis l'artiste de génie abandonnant son atelier jusqu'au sergent de ville expulsé de son taudis, depuis l'homme d'Etat illustre fuyant devant rémeute jusqu'à la dernière des femmes galantes chassée par la faim.

Fidèle aux traditions de la légèreté française, et subissant quand même lesclavage de l'habitude,, cette immense émigration avait apporté là ses élégances, ses plaisirs, ses ridicules, et même ses vices, et avait immédiatement reconstitué, autant que possible, dans ce nouveau Coblentz, son existence et ses mœurs d'autrefois. Profitant des ces merveilleuses journées de printemps, où l'impassible nature semblait exprimer aux hommes le mépris qu'elle a pour leurs folies et pour leurs crimes, les femmes du

monde tinrent à prouver tout ce qu'elles pouvaient mettre de raffinement discret et délicat dans leurs vêtements sombres et peuplèrent d'exquises toilettes de deuil les quinconces et les boulingrins du vieux parc. Des propos d'amour, des entretiens frivoles, de légers éclats de rire furent échangés sous ces grands arbres et se mêlèrent aux cris des petits oiseaux qui retentissaient dans le jeune feuillage, et que ne couvrait pas la voix lointaine du canon. Prenant leur café, après déjeuner, sur la terrasse de l'hôtel des Réservoirs, de jeunes élégants, en cravates fraîches et en veste d'été , regardèrent à travers la fumée ensoleillée de leur cigarette, défiler sous leurs yeux, à côté de la calèche d'une fille à la mode, les lourds caissons chargés d'obus; et le soir, des acteurs bouffons jouèrent des vaudevilles au grand théâtre, d'où les spectateurs sortaient, pendant les cnlr' actes, pour écouter rugir, dans la nuit, la grande batterie de Montretout.

Dans une chambrette de la rue de la Paroisse, meublée seulement de deux petits lits de fer,

lîSPANI ,1. ||,

>jparaicnt les icuilles d'un paravent, Gabriel et sa mère avaient trouvé un refuge. Le jeune horamc avait suivi le sort des bureaux de l'Instruction publique, alors provisoirement installes au lycée de Versailles, et attendait, comme tout le monde, pour rentrer dans Paris, que l'armée régulière, qu'on venait de réorganiser à la hâte, y eût enfin pénétré et eût vaincu la plus monstrueuse et la plus criminelle insurrection que la France ait encore vue.

Mais il faut l'avouer, si cet espoir, partagé alors par tous les bons citoyens, était si vif chez Gabriel, c'est que ce rempart, défendu par les fédérés et dont il souhaitait la chute avec tant d'ardeur, le séparait de sa maîtresse.

Il avait dû quitter Paris sans prendre congé d'elle et n'en avait plus eu aucune nouvelle. Comme elle lui avait interdit, avec les marques du plus vif efllroi, de lui écrire jamais chez son mari, le pauvre amant avait envoyé lettres sur lettres à la complaisante M'"* Henry. Toutes étaient restées sans réponse. Dévoré d'inriuié-

1^6 UNE IDYLLK

lude, il était allé une fois à Paris par Saint- Denis et le chemin de fer du Nord, et, traversant la capitale, devenue sinistre et toute placardée des folles et mensongères affiches de la guerre civile, il avait couru au faubourg Saint- Jacques. M'"'' Henry n'avait pas paru à son domicile depuis longtemps, et Gabriel, qui fut reçu avec un air inquiet par le concierge et qui avait vu, avant le i8 mars, s'accentuer les opinions radicales de la grande brune, se rappela les absences qu'elle avait faites lors de Tarrivée de son soi-disant cousin et se demanda si elle n'avait pas remplacé le brillant lieutenant de mobiles par quelque colonel fédéré, aux galons irrésistibles.

Il alla errer sur le boulevard d'Italie, devenu horrible depuis qu*on en avait coupé les arbres pendant le siège, et transformé en un véritable désert de soleil et de poussière. Pendant une heure, Gabriel y tit les cent pas, mais de trèsloin, devant ce mur qui lui cachait la maison de sa bien-aimée, et au moment où , surmontant sa timidité, il allait s'approcher de la porte

du chantier, dans Icspoir d'apercevoir Eugénie traversant la cour ou assise à une fenêtre, il vil un homme de haute taille, portant Tuniformc de capitaine de la garde nationale, avec une ceinture rouge et un grand sabre de cavalerie, traverser le boulevard et se diriger vers cette porte. Du premier coup d'oeil,. Gabriel devina, plutôt qu'il ne reconnut le mari , et il s'enfuit, désespéré, sans avoir rien appris sur le sort de sa maîtresse.

Revenu à Versailles, il dut renoncer à toute nouvelle tentative, car la Commune venait de publier son inique décret, incorporant dans ses bataillons tous les hommes de vingt à quarante ans, et faisait surveiller les voyageurs à la garedu Nord et à toutes les portes de la ville. Rentrer dans Paris, c'eût été pour Gabriel risquer une arrestation ; et d'ailleurs, à cette époque de métîance, ces voyages sans motif avoué dans la capitale insurgée l'eussent exposé à perdre ce modeste emploi qui assurait son pain et celui de sa mère.

11 mena depuis lors une existence ntîVeuse-

ment mélancolique. Pendant les quelques heures de liberté que lui laissait son bureau, il se réfugiait dans les coins les plus déserts et les plus reculés du parc, fuyant ces rues pleines de foule où l'arrêtait à chaque pas un de ses collègues ou quelque connaissance banale, pour l'entretenir de la mort de Flourens, de la prise du château de Bécon ou de tout autre épisode de cette épouvantable guerre à laquelle, malgré tout, il ne pouvait s'intéresser, et qu'il maudissait seulement comme un obstacle placé entre lui et son amie.

Tous les jours il allait à la poste restante, espérant toujours y trouver une lettre d'Eugénie. Il n'y comptait pas cependant, car jamais la craintive jeune femme ne lui avait écrit ; mais il n'en accomplissait pas moins régulièrement ce pèlerinage, et c'était toujours avec le même battement de cœur qu'il attendait la réponse invariable de l'employé :

« Rien à votre adresse. »

Un jour cependant, vers la tin du mois d'avril, après que Gabriel eut présenté au gui-

chet sa carie, hélas ! si connue, le buraliste s'arrcla en feuilletant son paquet de lettres, en prit une et la lui tendit.

O joie folle! Gabriel saisit la lettre d une main tremblante, la mil près de son cœur, dans la poche intérieure de sa redingote qu'il boulonna, et courut, pour la lire plus à son aise, jusqu'au bosquel de la Reine. Là, il se laissa lomber sur un banc, près d'une charmille, et sous ces magnifiques arbres frissonnant sous le vent printanier, il brisa fiévreusement l'enveloppe, déplia la lettre et lut ce qui suit :

Valence-d'Agen , 27 avril.

f Mon bon, je t'écris du café de la Comédie, où je viens de faire, avec quelques camarades, un fort déjeuner. Nous avons bu au triomphe de la Commune et à la déconfiture des Versailleux. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Imagine-loi que les gratte-papier du ministère de la guerre ne m'ont pas fait payer l'indemnité d'habillement à laquelle j'avais droit comme

ISO UNE IDYLLE

aide -major auxiliaire dans les ambulances pendant le siège. Je n'ai jamais acheté l'uniforme, c'est vrai, sauf un képi qui m'a bien coûté dix francs, mais l'indemnité ne m'en est pas moins due. Toi qui es dans les bureaux et qui connais le truc, tu n'as que quelques démarches à faire pour qu'on répare celte injustice. Sois donc assez bon pour t'en occuper et pour m'envoyer l'argent le plus tôt possible. Je te la comprime.

« Salut et égalité.

" Mari L s Gaza ban. »

Après cette lecture , Gabriel , saisi d'un découragement profond , s'en retourna tristement dîner chez sa mère. Mais cette journée lui réservait encore un nouveau déboire. Au moment où il traversait la rue des Réservoirs, une main lui frappa familièrement l'épaule. II se retourna et reconnut le prétendu cousin de M*"* Henry, portant encore son uniforme de mobile.

' liens î vous êtes donc ici? dil le beau Robert... Ah! oui, c'est juste. Vous avez suivi votre administration. Moi, j'étais retourné chez mes parents, après la guerre; mais dès que la Commune a cclalc, je suis venu me mettre à la disposition du maréchal, naturellement.

— Est-ce que vous .êtes dans l'armée qui assiège Paris? demanda Gabriel, pour dire quelque chose.

— Non, il paraît qu'on ne veut se servir que des troupes régulières, des prisonniers qui renennent d'Allemagne. Vous savez... Mais je reste ici, pour voir la tin. Et puis c'est trèsamusant, Versailles; c'est plein de femmes. »

Malgré la secrète antipathie que lui inspirait ce jeune homme, Gabriel continua la conversation, et, toujours pour obtenir quelque nouvelle d'Eugénie, il demanda à l'officier comment se portait sa cousine.

— Ma cousine? Qui ça, ma cousine?... Ah! oui, Joséphine... M'"** Henry... C'est vrai, elle me faisait passer pour son parent. Comment, vous avez donné là-dedans!... Ma foi.

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je ne sais rien sur son compte. Elle était trèsexaltée, elle a dû devenir communarde... Une femme qui a été folle de moi, mon cher... Un peu vulgaire, mais comme corps... Savez-vous que j ai été presque jaloux de vous, un moment? Cela n*a pas duré, d'ailleurs. Je me suis bien vite aperçu que vous veniez là pour l'autre... A propos, qu*est-ce que vous en avez fait, de la petite Clément, mon gaillard? •

Gabriel était au supplice. Révolté par le cynisme avec lequel l'officier violait le secret de son âme, il fit une réponse évasive, et s'enfuit, plein de tristesse et de dégoût.

Cependant le dénoûment de Thorrible guerre civile était imminent; et, tandis que dans Paris la Commune accumulait les insanités et les horreurs, l'armée vengeresse se rapprochait lentement, mais sûrement, de ce rempart dont elle allait arracher bientôt le drapeau rouge. Déjà le fortd'Issy avait été pris par le 38*^ de marche, et chaque jour, à la suite de combats où l'avantage restait toujours aux soldats de l'Assemblée, on ramenait triomphalement à Versailles des

canons caplurés et des bandes de prisonniers.

Le jour même où fut connue à Versailles la chute de la colonne Vendôme, cet épouvantable crime de lèse-patrie commis en face des Prussiens pleins de joie, Gabriel, en se promenant sur la place d'Armes, entendit tout à coup la grêle sonnerie des trompettes de la cavalerie et >!! s'a>^ncer, au coin de Tavenue de Saint- Cloud, un convoi de communeux, entre deux files de chasseurs à cheval.

Mêlé à la foule irritée d'où partaient — il faut le dire avec tristesse — des cris et des insultes qu'excuse à peine l'indignation et que réprouve l'humanité, Gabriel regarda défiler, entre les sabres nus, une cinquantaine de misérables hommes, nu -tête, vêtus d'uniformes sordides, couverts de poussière et éreintés de fatigue.

« A bas les galons ! cria un bourgeois furieux en montrant le poing aux prisonniers. »

Et en ce moment Gabriel remarqua, parmi les fédérés captifs, un grand brun, à la barbe inculte, qui arrachait de la manche de sa vareuse

iS* UNE IDYLLE

ses galons de capitaine, et qui lui parut ressembler à l'homme qu'il n'avait aperçu que deux fois dans sa vie, au mari de celle qu'il aimait.

Mais avant qu'il eût le temps de bien reconnaître ce prisonnier, le sinistre cortège était passé et avait disparu dans la cour du Manège, transformée en prison.

Gabriel s'éloigna, affolé d'inquiétude. 11 s'imaginait les angoisses de la pauvre Eugénie, seule dans ce Paris livré à l'émeute, sans amis, sans parents, sans soutien aucun, et il ne pouvait s'empêcher de faire des vœux pour que l'homme qu'il venait de voir passer ne fût pas ce Clément contre qui il avait cependant amoncelé tant de haine.

Enfin l'armée de Versailles entra dans Paris, et les fous furieux de la Commune, se sentant définitivement vaincus, inondèrent la ville de pétrole et y mirent le feu. Mais dans la nuit du 24 mai, assis sur les hauteurs de Montretout, et contemplant à ses pieds ces foyers incandescents, dont les fumées rouges montaient dans le ciel noir rayé par les bombes, Gabriel ne

songeait i. chefs-d'œuvre du Louvre, m

aux trésors de la Bibliothèque, ni aux richesses de la Banque, ni à aucune de ces merveilles anéanties ou menacées par l'immense sinistre, mais bien à la petite maison du boulevard d'Italie, où demeurait sa maîtresse; et trompes par toutes les illusions d'optique de l'éloigneraenl et de la nuit, ses yeux, agrandis de terreur, cherchaient seulement à reconnaître si le formidable incendie ne s'étendait pas de ce côté. Un des premiers, à force de démarches et de sollicitations, Gabriel obtint un laisscr-passer de l'autorité militaire et rentra dans la capitale fumante. Ne pouvant donner les trente ou quarante francs qu'exigeait alors le moindre cocher de fiacre pour faire ce petit voyage, il revint à pied par la grand'route poudreuse, parmi le retour des régiments Niclorieux. Il franchit le rempart écroulé, il passa par Auteuil en ruines ; il alla, sans s'arrêter, sans voir presque, ivre de crainte et d'espoir, à travers la cité lamentable, noircie par le feu, criblée de balles et d'éclats d'obus, et fourmillant de soldats, le chassepot

en bandoulière; il gravit les barricades encore sanglantes, il trébucha contre les pavés replacés à la hâte et rougis d'acide phénique aux endroits où Ton avait enfoui provisoirement des morts; il traversa, marchant droit devant lui, comme un insensé, toutes ces horreurs et tout ce désordre, et arriva enfin au faubourg Saint- Jacques.

Quelques jours avant l'entrée des troupes, M'"" Henry avait déménagé, sans donner d'adresse.

A tout prix il voulait savoir ce qu'était devenue Eugénie. Il n'avait plus ni timidité, ni prudence. Il courut jusqu'au boulevard d'Italie, jusqu'à cette porte que surmontait toujours 1 ecriteau portant le nom de Clément. Il ne vit personne dans la cour; la porte et toutes les fenêtres de la maison étaient fermées. Il sonna. Le chien ne hurla pas. Il attendit. Il sonna encore. Nul ne répondit. La maison était vide.

Écrasé parce malheur imprévu, Gabriel questionna tous les boutiquiers du voisinage. Mais ces yeux hagards, son visage bouleversé inspi-

Fr. Ni'.iNi LK ^lEGE. 157

raient la mcHancc. On ne connaissait pas, on semblait ne pas vouloir répondre. Une vieille fruitière entin lui apprit que Clément, devenu capitaine fédéré, avait été pris dans un des combats sous Paris, et que sa femme était retournée depuis quelques jours en province, chez ses parents.

« Où cela?

— En Normandie, du côté de Sainl-Lô. »

La bonne femme n'en savait pas davantage.

Hélas! Gabriel non plus. Jamais, dans le hasard de la conversation, Eugénie ne lui avait nommé son village natal. * Je suis des environs de Saint-Lô, avait-elle dit une fois. » Voilà tout ce qu'il se rappelait.

« Elle reviendra, pcnsait-il, ou elle m'écrira... Je ne peux pas la perdre ainsi. »

Mais il avait le cœur brisé et sentait vaguement que tout était fini.

L revint habiter quai Saint-Michel avec sa mère. La veuve, dont les derniers événements avaient profondément troublé la vie, était tout heureuse de reprendre ses habitudes et s'étonnait de la tristesse continuelle de son iils.

t Que veux-tu, ma mère? répondait-il. Nous venons de voir des choses si affreuses... »

Mais il la trompait. Seule, la nostalgie de son amour perdu le faisait souffrir. Il retournait souvent au boulevard d'Italie et dans tous les lieux où il s'était promené avec sa maîtresse. Pauvre enfant de Paris, de qui la mémoire ne voyait dans le passé lointain que quelques rues tortueuses et les quatre murs d'un collège, et

KMMNl II IKGE. IS9

qui, toujours privé de campagne, d'espace et d'horizon, avait appris à faire tenir toute la joie divine du printemps dans une matinée de soleil, près des lilas, au Luxembourg, cl toute la morbide mélancolie de l'automne dans un couchant vert et rose apcrçju au bout d'un faubourg, il connut alors l'amère jouissance de rechercher, en errant à travers le dédale de la grande cité, tous les souvenirs qu'il y avait semés pendant son premier amour.

Heureux celui qui habite « ... v-.w..^/..j^..^. c. ce délicieux moment de sa vie! C'est un nid de mousse sous les chênes, c'est le bord d'une petite rivière où bouillonne l'eau d'un moulin, c'est un chemin creux dans la vallée, c'est une prairie de fleurs et de papillons, ce sont de doux et chers paysages qui garderont, pour les lui rendre, ses premières impressions d'amoureux et qui offriront à sa tristesse, quand aura fui son bonheur, un asile de solitude, de fraîcheur et de paix. Mais Gabriel n'avait pour promener ses regrets et son chagrin et pour évoquer l'image de sa bien-aimée et le souvenir

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des instants exquis et douloureux qu'il avait passés près d'elle, que cette immense ville où il était né et dont il n*était jamais sorti. Maintenant, après sa séance au bureau, il prenait les boulevards extérieurs, dépouillés de leurs arbres et brûlés par le soleil de juillet, il allait jeter un coup d'oeil navré à la maison du boulevard d'Italie, toujours inhabitée, et rentrait chez lui, par le faubourg Saint-Jacques, marchant lentement, la tète basse, et chaque jour plus découragé et abattu.

Enfin, il vit un écriteau pendu à la porte de l'ancienne demeure de sa maîtresse, il y lut ces mots : Maison^ chantier et atelier à louer^ et il commença à perdre l'espérance qu'il avait si longtemps gardée de revoir Eugénie.

Quelques jours après, parcourant distraitement un journal, il y lut la condamnation du capitaine fédéré Clément à la déportation dans une enceinte fortifiée; et il devina la cruelle vérité : la jeune femme retirée à la campagne, chez ses parents, et n'ayant aucun motif de revenir à Paris.

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Un tanneur loua la maison du boulevard, cl Gabriel eut un serrement de cœur le jour où il ne retrouva plus, au-dessus de la porte, ce nom de Clément, qui lui avait cependant fait tant de mal.

Depuis lors, il ne recueillit plus le moindre indice qui pût 1 éclairer sur le sort de sa maîtresse, lentement, très-lentement, sa mélancolie devint plus résignée, moins apparente, mais n'en resta pas moins profonde. Cazaban était revenu à Paris pour reprendre ses études médicales, et Gabriel recherchait maintenant sa société. Elle lui rappelait encore le bon temps, le temps où Eugénie était à Paris et où il la vojait tous les soirs.

L'homme du Midi était plus radical que jamais; mais il jouissait de son reste. Car son père, médecin à Valence-d'Agen,lui ménageait un riche mariage et la succession de sa clientèle; et on pouvait prévoir qu'avec l'aide de l'âge, du bien-être et de la vie de province, Cazaban était une recrue promise au parti consen'ateur.

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Le beau Robert, Tex-lieutenant de mobiles, que Gabriel rencontra une ou deux fois, fut un des premiers pour qui l'argot parisien créa le néologisme de gommcux. Il assistait aux représentations du mardi du Théâtre-Français, irréprochable, ganté et cravaté de blanc, et portant à la boutonnière de son habit noir un mince ruban jaune. Il avait obtenu la médaille militaire.

Un dimanche matin, — un jour joyeux de soleil et d'ombrelles, — Gabriel traversait le jardin du Palais-Royal, quand il se trouva soudain en face de M"'*' Henry. Il poussa un cri de joie, à la pensée qu'il allait peut-être avoir par elle quelque nouvelle d'Eugénie.

La grande brune, qui lui serra la main en riant, lui parut changée et comme embellie. Elle était très-élégamment mise, portait de gros bijoux d'or éclatants, et exhalait une odeur d'opoponax.

« Vous avez donc abandonné le quartier? dit Gabriel entrant en conversation. C'est dommage. C'était si paisible et si gentil, votre chambre, avec la vue sur les jardins... »

Il s'arrêta. Une bouffée de souvenirs lui montait au cerveau.

Laisse/, donc! repondit M'"' Henry, je m'ennuyais là-bas. C'était triste^ c'était mort... Je suis enchantée d'avoir loué aux. Batignolles. D'abord il y a du monde bien mieux... Tiens, c'est vrai, vous ne savez pas ma nouvelle adresse... Mais non, ajouta-t-elle en s'interrompant d'un air de regret, je ne pourrais pas vous recevoir. •

Puis, avec un malin sourire :

« Je peux bien dire cela à un vieil ami... J'ai un jaloux, maintenant. •

Cette singulière conrîdence surprit péniblement Gabriel. Il souffrait de voir cette femme, qui était si étroitement liée au passé qu'il adorait, avouer publiniu-mcni son état de dépendance galante.

« Comme tout passe! reprit M'"*" Henry, avec une nuance de rêverie. Le siège, la Commune, et tout, comme c'est déjà loin ! A propos, je n'ai jamais rien appris sur le compte d'Eugénie, depuis qvic son mari a été onvovc sur les

pontons et qu'elle est retournée dans son pays. Pauvre petite femme! en voilà une pour qui la vie n'a pas été drôle... Vous vous aimiez bien tout de même...

— Quel est donc le nom de ce village, près de Saint- Lô, où demeurait sa famille? demanda Gabriel palpitant.

— Ma foi, elle ne me l'a jamais dit... ou je ne m'en souviens pas... Mais vous, monsieur Gabriel, vous devez bien savoir ce qu'elle est devenue? »

Gabriel pâlit; il venait de perdre la dernière chance de retrouver sa maîtresse. Il garda un moment le silence, puis, se rappelant la question que M""' Henry venait de lui adresser, il répondit cette triste parole, dénoûment fatal de presque toutes les histoires d'amour :

« Je ne sais pas. »

Achevé d'imprimer

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J PJRIS

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