‹ Une idylle tragiqueChapitre 2 sur 9 · LE « TOUT EUROPE · texte numérisé non relu

LE « TOUT EUROPE

Une foule énorme se pressait, ce soir-là, — un des derniers du mois de février 188., — dans les salles de la maison de jeu de Monte-Carlo. C'était un de ces instants, passagers mais bien connus de ceux qui ont hiverné une saison sur la Corniche, où un prodigieux et soudain afflux d'humanité composite transfigure cet endroit, si vulgaire d'habitude et par son luxe brûlai et par la qualité des êtres auxquels il suffit. La furie de plaisir déchaînée à travers Nice durant ces quelques semaines de Carnaval attire sur ce petit coin de la Rivière la mouvante légion des oisifs et des aventuriers; la beauté du climat y retient par milliers ïes malades et les lassés de la vie, les vaincus de la santé et du sort; et, par certaines nuits, lorsque d'innombrables représentants de ces diverses classes, épars d'ordinaire le long de la côte, 8 abattent à la fois sur le Casino, leurs caractères fauvastiquement disparates éclatent en de folles

s UNE IDYLLE TRAGIQUE

antithèses. Cela donne l'impression d'une sorte de pandémonium cosmopolite, tout ensemble éblouissant et sinistre, étourdissant et tragique, bouffo i et poignant, où auraient échoué les épaves de tous les luxes et de tous les vices, de tous les pays et de tous les mondes, de tous les drames aussi et de toutes les histoires. Dans cette atmosphère étouffante et dans ce décor d'une richesse insolente d'abus et ignoble de flétrissure, les vieilles monarchies étaient représentées par trois princes de la maison de Bourbon, et les modernes par deux arrière-cousins de Bonaparte, tous les cinq reconnaissables à leur profil, où se reproduisaient, en vagues mais sûres ressemblances, les effigies de quelques-unes des pièces, jaunes ou blanches, éparses sur le drap vert des tables. Ni ces princes ni leurs voisins n'y prenaient garde, non plus qu'à la présence d'un joueur qui avait usurpé le titre de roi dans un des petits États improvisés à même la péninsule des Balkans. Des gens s'étaient battus pour cet homme, des gens étaient morts pour lui, et sa propre couronne semblait beaucoup moins l'intéresser en ce moment que celles des monarques de pique ou de trèfle, de cœur ou de carreau, étalés sur le tapis du trente et quarante. A quelques pas, deux nobles Romains, de ceux dont le nom, porté par un pontife de génie, reste associé aux plus illustres épisodes dans l'histoire de l'Église, poursuivaient une martingale désespérée. Et rois et princes, petits-neveux de papes et cousins d'empereurs coudoyaient, dans lapro-

miscuité de ce Casino, des grands seigneurs dont les aïeux avaient servi ou trahi les leurs ; et ces grands seigneurs coudoyaient des fils de bourgeois, habillés comme eux, nourris comme eux, amusés comme eux; et ces bourgeois frôlaient des artistes célèbres : ici le plus illustre de nos peintres de portraits, là un chanteur à la mode, là un écrivain fameux, tandis que des femmes du monde se mêlaient à cette cohue, dans des toilettes qui rivalisaient de tapage et d'éclat avec celles des demi-mondaines. L'heure avançait, et d'autres hommes arrivaient sans cesse, et d'autres femmes du monde, et d'autres femmes du demi-monde, et des filles, — des filles surtout. Il en dévalait par la porte du fond, encore et encore, et de toutes les catégories, depuis la créature aux yeux affamés dans un visage de crime, en chasse d'un joueur heureux qu'elle videra d'un peu de son gain et de sa substance, — comme l'araignée vide la mouche, — jusqu'à l'insolente et triomphante mangeuse de fortunes qui hasarde des vingt-cinq louis sur un coup de roulette et porte aux oreilles des diamants de trente mille francs.

Ces contrastes se fixaient par places en quelques tableaux plus significatifs et plus saisissants. Entre deux de ces vendeuses d'amour, par exemple, à la peau pétrie de céruse et de fard, aux yeux immondes de luxure et de lucre, une jeune femme, presque une enfant, mariée de la veille et venue à Nice au cours de son voyage de noces, avançait un joli et frai» visage qu'une innocente

curiosité éclairait d'un sourire mutin. Plus loin, les amateurs de philosophie politique auraient pu voir un des grands banquiers israélites de Paris allonger sa mise à côté de celle d'un célèbre pamphlétaire socialiste. Ailleurs, un jeune homme consumé de phtisie, et dont la pâleur tachée de pourpre, les traits creusés, les prunelles brûlantes, les mains décharnées disaient la mort prochaine, était assis contre un homme de sport auquel un teint éclatant, de larges épaules, une musculature d'Hercule, promettaient quatre-vingts ans d'existence. Et tantôt la lumière blanche de l'électricité que les globes dardaient du plafond et des murs, tantôt la flamme jaune que projetait la mèche des lampes accrochées au-dessus des tables, faisaient saillir sur ce grouillement des visages où se révélaient des différences non moins extraordinaires de sang et d'origine. Des faces de Russes, larges et mafflues, d'un type puissamment, presque sauvagement Asiatique, se juxtaposaient à des physionomies Italiennes d'une finesse et d'un style qui rappelaient les élégances des vieux portraits Toscans ou Lombards . Des têtes Allemandes, épaisses, comme mal dégrossies, d'une expression finaude dans la bonhomie, alternaient avec des têtes Parisiennes, spirituelles et fripées, qui rappelaient le boulevard et les couloirs des Variétés. De rouges et volontaires profils d'Anglais et d'Américains, sculptés en vigueur, racontaient l'entraînement de l'exercice, le hâle du grand air et aussi l'irtoxication quotidienne

de l'alcool, cependant que des masques exotiques, par l'animation des yeux et de la bouche, par la chaude ardeur de la peau, évoquaient d'autres climats, des contrées lointaines, des fortunes faites par delà les mers, dans ces régions mystérieuses que nos pères appelaient poétiquement « les Iles " . Et de l'argent, encore de l'argent, toujours de l'argent ruisselait de cette foule sur le tapis des tables, dont le nombre était augmenté depuis la veille. Quoique autour de ces dernières parties — les aiguilles de la grande horloge placée au-dessus de la porte d'entrée marquaient dix heures moins un quart — les joueurs se fissent plus compacts de minute en minute, ce n'était pas une rumeur de conversation qui dominait dans les salles, mais un bruit de pas piétinant sur place, d'allées et venues ininterrompues autour de ces tables. Elles s'étalaient au milieu de cette houle humaine comme des roches plates dans la marée montante, immobiles sous le coup de balai des lames. Cette rumeur des pieds sur le parquet s'accompagnait d'une autre, non moins ininterrompue : le tintement des pièces d'or ou d'argent que l'on entendait se choquer, se rassembler, se séparer, courir, vivre enfin de cette vie sonore et rapide, passionnante et décevante, qu'elles ont sous le râteau des croupiers. Le cliquetis de la bille dans les salles de roulette scandait d'un appel mécanique les formules mécaniquement répétées, où les mots « rouge » et « noir » , « pair " et • impair ■ , u passe » et « manque » , revenaient

avec une impassibilité d'oracle. Et plus monotonement encore, dans les salles de trente et quarante, où manquait ce cliquetis, d'autres formules résonnaient :

— " Quatre, deux. Roug^e gagne et la couleur... Cinq, neuf. Rouge perd, la couleur gagne... Deux, deux. Après... »

A voir, sur ces dix ou douze tables en activité, les colonnes de napoléons et de pièces de cent francs se dresser, s'écrouler, se redresser, s'écrouler à nouveau, les billets de cent, de cinq cents, de mille francs se déployer et se replier, s'entasser et s'en aller; à regarder la tenue des hommes, les bijoux des femmes, l'évidente prodigalité de tous ces êtres, on sentait la maison du jeu s'emplir d'une autre frénésie que celle du gain ou de la perte. On y respirait la fièvre du luxe, de la jouissance immédiate, de l'abus. Par des nuits pareilles, il semble que l'or ici n'ait plus de valeur, tant il s'en gagne et tant il s'en perd sur ces tables ; tant il s'en dépense follement autour et à côté d'elles, dans ces hôtels, ces restaurants et ces villas qui enserrent le Casino, comme les maisons d'une station d'eaux cernent la source. La beauté des femmes est trop tentante et trop facile, la chère trop fine, le climat trop doux, le confortable trop aisé. Ce paradis de brutal raffinement, installé sur ce rocher fleuri, ne permet plus le calme, la réflexion, le sang-froid. Le vertige dont il enivre ses hôtes de passage a ses heures d'apogée, et cette soirée en était une. Elle tenait de la kermesse et

de la folie babylonienne. Il n'y manquait même pas le Mané, Thécel, Phares de la fête biblique, car les dépêches affichées sur une colonne du vestibule racontaient un épisode sanglant d'une grève proclamée depuis la veille dans un district minier du Nord. Ce télégramme mentionnait des coups de fusil tirés par la troupe, des ouvriers tués, un ingénieur assassiné en représailles. Mais qui donc réalisait en images concrètes les mots de cette tragique dépêche et sa menace révolutionnaire, dans cette foule de plus en plus affamée de plaisir? Les pièces d'or et d'argent continuaient de rouler, les billets de banque de frissonner, les croupiers de crier : « Faites vos jeux... Rien ne va plus... » la bille de courir sur la roulette, les cartes de s'étaler sur le tapis vert, les râteaux de happer les mises des pontes malheureux et les innombrables assistants de suivre, qui sa manie du jeu, qui sa manie de luxure, qui sa chimère de vanité, qui son caprice de désœuvrement. A combien de fantaisies différentes cet étrange palais, avec ses portes découpées comme celles de l'Alhambra, ne servait-il pas de théâtre, puisqu'il se trouvait, par cette nuit de fiévreuse ardeur, prêter un de ses divans aux préparatifs d'une aventure fantastiquement invraisemblable et dont le seul énoncé appelle l'affiche de l'Opéra-Gomique, une musique du temps de nos arrière-grand'mères et le nom "démodé d'un Cimarosa : — un mariage secret!

Le groupe des trois personnes qui avaient

choisi, par nécessité, un coin de ce caravansérail mondial pour se livrera cette romanesque conspiration était composé d'un jeune homme et de deux femmes. Le jeune homme paraissait avoir trente-deux ans. C'était aussi l'âgée d'une des deux femmes, de celle qui servait de chaperon à l'autre: une jeune fille de dix ans moins âgée. Pour achever de donner son plein caractère de paradoxe à cette conférence matrimoniale installée dans la longue pièce en couloir qui sépare les salles de la roulette et celles du trente et quarante, il convient d'ajouter que la jeune fille chaperonnait en réalité son chaperon officiel et que le projet de ce mariage secret ne la concernait en rien. Elle était assise à l'extrémité du divan et faisait le guet, tandis que son amie et le jeune homme causaient ensemble. Rien qu'à la voir ainsi fouiller sans cesse de ses beaux yeux bruns la foule des allants et venants, vous eussiez reconnu en elle une étrangère, et, presque tout de suite, une Américaine. Elle avait, dans sa physionomie, cette assurance énergique d'une personne habituée depuis l'enfance à se gouverner et qui, du jour où elle se met au-dessus des convenances, sait du moins pourquoi et n'en a nulle honte. Elle était jolie, de cette joliesse déjà si faite, qui, relevée par une toilette presque trop à la mode, donne aisément aux Professionnelles-Beautés des États-Unis un aspect de femmes-objets, de créatures fabriquées pour une exposition. Elle avait des traits fins, jusqu'à en être menu», dans un visage d'une cons-

truction puissante, une bouche et un menton volontaires. Elle portait sur ses épais cheveux châtains un chapeau rond, en velours noir, avec des bords trop larges sous de trop hautes plumes, et que relevait par derrière un cache-peigne en orchidées artificielles. C'était un chapeau de jeune fille et un chapeau d'après-midi, mais qui tenait du costume par son outrance, comme la robe de drap gris velouté et comme le corsage, une cuirasse presque, en passementerie d'argent, qu'avait imaginé pour elle le plus grand couturier de Paris. Ainsi parée, et avec la surcharge de bijoux qui accompagnait cette toilette, miss Florence Marsh — c'était son nom — aurait pu passer pour tout au monde, excepté pour ce qu'elle était vraiment: la plus droite, la plus honnête des jeunes filles en train de veiller sur le futur bonheur conjugal d'une femme tout aussi honnête qu'elle et tout aussi irréprochable. Cette dernière s'appelait la marquise Andriana Bonaccorsi ; elle était de Venise, et par sa naissance appartenait à l'illustre et vieille famille dogale des Navagero. Sur sa toilette, qui venait de Paris également, éclatait ce goût du colifichet particulier aux élégances d'Italie et qui leur donne cet air « fufu » , pour employer le terme sans équivalent par lequel la bourgeoisie provinciale de chez nous flétrit un certain à peu près de mise féminine, brillant, séduisant, mais sans solidité. Sur sa robe de satin noir courait un essaim de papillons en jais noir. Ces mêmes papillons voletaient sur le satin de ses petits souliers

et autour des roses roug^es du chapeau dont se coiffaient ses beaux cheveux blonds, du blond fauve cher aux peintres de son pays. L'éclat voluptueux de son teint, la noblesse un peu lourde de son visage aux grands traits, l'épaississement précoce de son buste, s'accordaient bien avec son origine, et, surtout, la caresse bleue de son regard, où flottait la langueur passionnée de la lagune. Elle en enveloppait, elle en noyait le causeur qui lui parlait à cette minute et dont elle était visiblement éprise jusqu'à la folie. L'aspect de ce dernier justifiait cette adoration, plus sensuelle que sentimentale. Ce jeune homme, alors dans la pleine maturité de sa force, offrait un type remarquable de cette beauté virile particulière à notre Provence et qui atteste qu'elle fut, en effet, pendant des siècles, la Pjovùice par excellence, la terre choisie où la race romaine a le plus fortement marqué son empreinte. Ses cheveux noirs, coupés très courts sur un front droit et blanc, sa barbe taillée en pointe et un peu frisée, l'arête ferme de son nez et la profondeur de son arcade sourcilière lui donnaient un profil de médaille qui eût été sévère si toutes les chaudes énergies de l'homme d'amour n'eussent brillé dans ses yeux humides, et toute la gaieté du Midi dans le sourire de ses dents blanches. Son corps robuste et souple se devinait sous l'étoffe mince du smoking et sous le piqué du gilet blanc. Cette impression de robustesse animale était si évidente, la gesticulation un peu excessive de ce garçon attestait une si complète

joie de vivre, qu'on oubliait de remarquer combien ces prunelles ardentes étaient impénétrables, combien cette bouche souriante était fine, ce nez effilé; bref, tous les signes de ruse empreints sur cette physionomie, si réfléchie, si calculatrice dans son apparente mobilité. Deux sortes d'hommes excellent ainsi à exploiter leurs défauts naturels au profit de leurs intérêts : les Allemands, qui dissimulent leur diplomatie derrière leur lourdeur, et le Provençal, qui abrite la sienne sous sa pétulance instinctive. Il vous paraît, il est réellement enthousiaste, expansif, à la même seconde où il exécute un plan de conduite aussi solidement, aussi froidement réaliste que s'il était un Écossais des Hautes-Terres. Qui donc l'eût deviné? Tandis qu'abandonné sur un canapé de Casino il causait si gaiement avec son abandon habituel, le vicomte de Gorancez — il appartenait à une famille des environs de Barbentane, de la moins authentique noblesse — achevait de mener à bon terme la plus audacieuse, la plus invraisemblable et la mieux étudiée des intrigues. Mais qui donc au monde soupçonnait l'état d'esprit véritable de ce o sanssouci de Marins »? — Ainsi l'appelait son père, le vieux vigneron que ses compatriotes barbentanais avaient vu mourir désespéré par les dettes éternelles de son fils. — Ce n'étaient certes pas ces gens de la côte du Rhône, tous plus ou moins ses cousins, depuis Avignon jusqu'à Tarascon. Ils avaient trop vu les belles vignes, si bien soignées et régénérées par ce père, se dépecer, éminée par

éminée, pour suffire aux folies que l'héritier faisait à Paris. Ce n'étaient pas davantage les compagnons de ces folies, les Casai, les Vardes, les Machault, les grands viveurs de l'époque. Ils avaient bien reconnu la sensualité du Méridional et sa vanité, mais non pas sa finesse, et ils s'étaient trompés en le rangeant, une fois pour toutes, dans la classe des provinciaux destinés à disparaître après avoir brillé d'un feu de météore sur le firmament Parisien. Ni les uns ni les autres n'avaienl diagnostiqué dans ce joyeux compagnon, gourmand de toutes les gourmandises, toujours prêt à un souper ou à une partie de jeu, à un duel ou à une aventure de galanterie, le philosophe pratique et positif qui devait, à l'heure voulue, changer lestement son fusil d'épaule. Or cette heure avait sonné depuis plusieurs mois déjà : des six cent mille francs laissés par son père, à peine s'il en restait quarante mille à Murius, et le souple Méridional avait commencé, dès cet hiver, à travailler le programme de sa trente-deuxième année : un beau mariage. L'originalité de ce projet résidait dans les données particulières qu'il s'était fixées, avec une précision digne d'une agence. 11 avait reconnu d'abord que, même enrichi par la dot la plus inespérée, il n'aurait jamais de vraie situation à Paris. Un échec à un club élégant, en dépit d'un parrainage savamment choisi, avait achevé de lui montrer quelle différence sépare la camaraderie de cabaret et la réelle solidarité mondaine. Deux ou trois visites à Nice, en revanche, très accueil-

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ies, très fêtées, lui avaient révélé le monde cosnopolite, et, avec son flair supérieur, il en avait leviné les ressources. Il avait donc résolu d'épouer une étrangère, qui lui créât, par sa fortune et >ar ses alliances, une situation européenne. Il 'était vu passant l'hiver sur la Rivière, Tété dans es Alpes, la saison de la chasse en Ecosse, Tauoinue dans les terres de sa femme, — et Paris, omme un réglai de quelques semaines, au prinemps. Ce plan d'existence supposait que cette emme ne fût pas une toute jeune fille. Gorancez vait décidé qu'elle serait veuve, de son âge, un leu son aînée au besoin, mais belle encore dans on automne. Comme il comptait, pour réussir [ans sa campagne, sur sa fière tournure de joli arçon, il fallait que la corvée conjugale ne fût pas rop sévère. Il en était là de ses projets, quand le lasard l'avait mis en face de Mme Bonaccorsi. Une aarquise italienne, apparentée par sa naissance à î plus haute aristocratie de Venise, veuve d un rand seigneur et riche par ce veuvage de deux ent mille livres de rente, n'ayant jamais fait (arler d'elle, pieuse jusqu'à la dévotion, ce qui amènerait, une fois amoureuse, à vouloir tout laturellement le mariage ; avec cela, entraînée lar l'influence de son frère, anglomane forcené, tux habitudes de la vie cosmopolite, — c'était 'idéal du prudent Gorancez réalisé comme par inchantement! Mais toutes les pommes des Hes- ►érides ont leur dragon, et le monstre mythologique était précisément représenté, pour la cir-

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constance, parce frère, le comte Alvise Navagero. Ce personnage, énigmatique et dangereux sous une ridicule livrée de snob, entendait bien garder , pour son usage exclusif les millions de feu son beau-frère, Francesco Bonaccorsi. Gomment la> rouerie provençale avait-elle eu raison de la méfiance vénitienne? Encore aujourd'hui, et quoique Tévénement ait mis dans une pleine lumière ce dédale de combinaisons, les vieux habitués de cinq heures au Cercle nautique de Cannes s'avouent incapables de résoudre ce problème, tant l'incO^énieux Corancez déploya d'astuce à creuser la mine sans q je personne pût même imaginer ce travail souterrain. Quatre petits mois y avaienti suffi cependant. A travers un long et violent com bat intime de ses sentiments et de ses scrupules» de sa passion et de sa timidité, la marquise Andriana en était arrivée à discuter comme possible cette idée d'un mariage secret, puis à l'accepter. Merveilleuse idée, et dont Corancez pouvait sei féliciter comme d'un coup de maître! Ce projet avait pour lui d'être extraordinaire d'abord, et de remuer dans l'âme de l'Italienne la corde profonde du romanesque. Il offrait un infaillible moyen de concilier les exigences de l'amour quei l'adroit Méridional avait su inspirer et les exigences' de la dévotion. Il donnait à Corancez une belle' allure^ de désintéressement, puisqu'un mariage purement religieux ne lui assurait aucun droiti légal. Peut-être aussi Andriana n'était-elle pa.si fâchée de se comporter comme venait de faire, ài

Cannes même, une princesse de la famille royale d'Italie, qui, elle, avait pour motifs des exigences de rang autrement graves que la timidité devant un frère tyrannique. Mais chacun subit son caractère, et celui de la marquise était si craintif qu'elle voyait surtout dans cette union clandestine le recul indéfini de l'explication avec ce frère. Elle redoutait ce dernier au point de trembler, même maintenant, à la seule idée qu'il pût la surprendre, quoiqu'elle sût ce redoutable gardien occupé à risquer sur le tapis vert, dans une autre pièce, quelques billets de mille francs, — tirés de sa bourse, à elle. — Alvise hasardait cet argent avec la réflexion et la prudence d'un habitué de tripot souvent échaudé par le jeu M ne se doutait guère que tout à côté une arjtre partie se jouait, d'une autre importance, et dans laquelle il s'agissait d'une fortune considérée par lui comme la sienne propre. Elle ne se jouait même plus, cette partie; elle était perdue, puisque le plan si pratiquement chimérique imaginé par Gorancez pour créer entre la marquise et lui un lien irrévocable allait s'exécuter. Les deux amoureux venaient tout simplement de fixer le lieu et la date de leur mariage.

— « Et maintenant, » concluait Marins, « rien ne va plus, comme disent ces messieurs de la roulette. Il ne me reste qu'à passer tant bien que mal ces deux semaines qui me séparent de mon bonheur... Je crois que nous avons pensé à tout...'

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— a Et moi, j'ai si peur d'un contre-temps! » fit la marquise Andriana en secouant sa blonde tête d'un geste doux, qui fit trembler les papillons noirs de son chapeau. « Si Marsh remettait sa partie de yacht!... »

— n Vous me télégraphieriez, » dit Corancez, « et je vous attendrais à Gênes un autre jour... D'ailleurs, Marsh ne remettra pas sa partie. C'est la baronne Ely qui a choisi le 14, et la femme d'un archiduc, même morganatique, ne se décommande pas comme un simple boscard, fùt-on aussi démocrate que le ranchman de l'Ouest qui disait avec un fort shake-hand à une infante d'Espngne : « Ver y glad to meet y ou, Infanta (1). « C'est Marsh lui-même lui nous a raconté l'histoire, et vous vous rappelez son dégoût... N'estce pas, miss Florence? »

— « Mon oncle est aussi ponctuel en plaisirs qu'en affaires, » répondit l'Américaine, « et, puisque la baronne Ely de Garlsberg est dans le complot... »

— « Mais si Alvise change d'avis et vient croiser avec nous?... » reprit la Vénitienne.

— « Ah ! marquise, marquise, " répondit Corancez, (i que vous avez le goût de vous construire des cachots en Espagne, toute fille des doges que vous êtes!... Vous oubliez que le comte Alvise est invité sur la Dalila, le yacht de lord Herbert Bohun, to meet S. A. R. Alberto Edoardo, principe

(1) Tr^t heareux de vout rencontrer, Infante.

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di Galles, et lui, Navagero, manquer à ce readezvous-là, never! »

Il s'était amusé, en prononçant cette phrase en trois langues, qui persiflait moqueusement l'anglomanie de son futunr beau-frère, à imiter Taccent britannique de ce dernier, avec une mimique si gaie que la marquise essaya bien de l'arrêter en lui disant :

— « Ne soyez pas si mauvais ! ... »

Mais, en même temps, elle caressait avec le revers de son éventail la main de celui qu'elle considérait comme son fiancé. Malgré sa plaisanterie à l'adresse du tyran domestique dont la marquise osait à peine sourire, Gorancez, lui aussi, jugeait le voisinage d'^lvi'«e dangereux, car il essaya de clore cet entretien désormais inutile :

■ — « Vous avez raison, » dit-il; «quand on est heureux, on doit être bon. Mais c'est que je vous voudrais aussi heureuse que moi et aussi confiante. Et avant de vous quitter je veux vous prédire, heure par heure, tout ce qui se passera le 14. Vous verrez si votre ami n'est pas prophète... Vous savez ma ligne de chance, » ajouta-t-il en montrant la paume de sa main, « et vous savez ce que j'ai lu dans votre jolie main, à vous. » C'était une de ses ruses et de ses superstitions à la fois, que de faire, dans les salons, le sorcier et le chiromancien; et, avec cet accent de certitude qui suggestionne les irrésolus et leur insuffle la fermeté, il continua : « Vous aurez, pour aller à Gênes, une traversée magnifique. Vous m'y trou-

verez, où vous savez, avec dom Fortunato Lafjumina, puisque le vieil abbé veut bien nous servir de chapelain pour ce jour-là. Vous rentrerez à Cannes sans que personne au monde puisse soupçonner que Mme la marquise Bonaccorsi est devenue Mme la vicomtesse de Gorancez, excepté le vicomte, lequel trouvera bien le moyen, avant la fin de l'hiver, de faire accepter notre petite conjuration à ce brave Alvise... Vous m'écrirez à Gènes, ces quinze jours-ci, poste restante, et moi, je vous écrirai aux bons soins de notre chère miss Florence. »

— « Qui s'appelle aussi miss Prudence, » dit la jeune fille, « et qui trouve que vous causez trop longtemps pour des conspirateurs... Prenez garde aux pickpockets... » ajouta-t-elle vivement. C'était le signal convenu au cas où elle verrait s'approcher quelque personne de leur connaissance.

— « Bah! ce pickpocket-là n'est guère dangereux! » fit Corancez, après avoir regardé du côté où miss Marsh avait tourné la pointe de son éventail. Il venait, dans le flot de la foule, de reconnaître le personnage qui attirait l'attention de la jeune Américaine. « C'est Pierre Hautefeuille, mon vieux camarade II ne nous a seulement pas aperçus... Voulez-vous voir, marquise, un amoureux désespéré de ne pas avoir rencontré celle qu'il aime?... Et dire que je serais comme lui, si vous n'étiez pas là, » soupira-t-il plus bas, « à m'enJvrer de votre beauté!... » Et tout haut : « Regardez-le s'en aller dans l'autre coin, sur

l'autre canapé, et s'y asseoir, sans se douter qu'il y a là trois paires d'yeux occupées à le considérer. Uif joueur décavé se brûlerait la cervelle à côté de lui, que le coup de pistolet ne lui ferait point tourner la tête. Il ne l'entendrait même pas... »

Le jeune homme que le Méridional désignait à ses compagnes semblait en ce moment absorbé dans ses pensées d'une façon si profonde, en effet, si totale, si mélancolique aussi, qu'elle justifiait l'hypothèse railleuse de Gorancez. Si la conjuration d'un mariage secret, ébauchée dans ce décor de plaisir et parmi cette foule luxurieuse, pouvait passer pour un étrange paradoxe, la rêverie de celui que Gorancez avait appelé son « vieux camarade w — ils avaient été au collège ensemble à Paris pendant deux ans — était plus étrange et plus paradoxale encore. Entre cette cohue bourdonnante et l'hypnotisme intérieur auquel Pierre Hautefeuille était en proie, le contraste semblait trop fort. Visiblement, aucune n'existait pour lui des deux mille personnes éparses dans les salons, du moment que quelqu'un ne s'y trouvait pas. Et qui ce quelqu'un pouvait-il être, sinon une femme? L'amoureux déçu s'était laissé tomber, plutôt qu'il ne s'était assis, sur le canapé qui faisait pendant à celui de Gorancez et de ses deux complices. Il s'y tenait, le coude sur un des bras du meuble et le front sur la main, dans une pose abandonnée qui ne se surveillait plus. Ses doigts fins, en relevant un peu ses cheveux, découvraient un front

noblement coupé. Un nez légèrement busqué el une bouche altière eussent donné à ce profil perdu une expression presque farouche, sans la douceur humide et tendre de la prunelle. Ce regard, d'une intensité de méditation singulière, dans un teint pâli el comme lassé, achevait d'imprimer à ce visage, qu'une moustache légère tachait de son ombre noire, une certaine ressemblance avec le portrait classique de Louis XIII encore jeune. Des épaules minces, des membres un peu aigus, la délicatesse apparente de tout le corps, indiquaient chez lui un de ces organismes fragiles dont la force réside uniquement dans les nerfs, — une de ces physiologies sans résistance sanguine dans lesquelles les moindres impressions morales retentissent trop vivement, et pour qui sentir, c'est presque toujours être blessée; — une de ces natures de douleur qui s'usent par l'émotion comme les physiologies musculaires s'usent par l'action et la sensation. Quoique Pierre Hautefeuille ne se distinguât en rien, par sa tenue, de Gorancez et des innombrables oisifs disséminés dans les salles, ou son regard était bien trompeur, ou il n'appartenait pas au même univers moral que ces chevaliers du smoking, du gilet blanc, des chaussettes en soie brodées et des escarpins vernis, qui tournaient autour des femmes du monde habillées comme des filles, des filles habillées comme les femmes du monde, et des tables à jeu envahies pêle-mêle par des gentlemen et des aigrefins. La rêverie empreinte dans le pli de ses lèvres

et dans le creux de ses paupières fatiguées révélait une anxiété, non pas momentanée, mais habituelle, un fonds coutumier de préoccupations tristes. S'il était vrai qu'il fût venu dans cet endroit pour y chercher une femme qu'il aimait, cette tristesse profonde s'expliquait trop naturellement. Il devait souffrir de la vie que menait cette femme; souffrir de son milieu, de ses plaisirs, de ses fréquentations, de choses d'elle qui n'étaient pas elle, — en souffrir jusqu'à l'angoisse et peutêtre ne pas s'en rendre compte. Il n'avait pas des yeux à juger ce qu'il aimait. En tout cas, s'il était, comme l'avait dit Corancez, un amoureux, à coup sûr il n'était pas un amant. Il n'avait, dans sa physionomie pure, ni les orgueils, ni la rancune de l'homme que des souvenirs sensuels ont entraîné à une déshonorante enquête de haineuse jalousie. Rien que la simplicité avec laquelle il s'enfonçait, il se noyait dans sa rêverie au milieu de ce public et sur le divan d'un Casino, attestait une jeunesse de coeur et d'imagination bien rare à son âge et dans son monde. Les compagnes de Corancez étaient elles-mêmes des femmes trop délicates pour ne pas sentir et goûter le charme et comme la saveur naïve de ce contraste, et toutes deux elles eurent une petite exclamation de pitié involontaire, chacune dans la langue de son pays :

— u Com'è simpatico!... n dit l'Italienne

— « Ohl you dear boy!... » dit miss Florence.

— « Et de qui est-il amoureux? » ajoutèrentelles ensemble.

— « Je pourrais vous donner en cent à le deviner, » reprit Corancez, a et vous ne trouveriez pas... Tranquillisez-vous, votre curiosité va être satisfaite. Ce n'est pas un secret qui m'ait été con, fié. Je l'ai dépisté à moi tout seul, en sorte que je ne suis pas tenu au mystère. lEh bien! le sympathique cher garçon s'est tout simplement avisé d'aller choisir, pour en devenir amoureux comme une bête, non, comme un ange, notre belle amie Mme de Garlsberg, notre baronne Ely en personne... Elle est à Monte-Carlo depuis huit jours chez Mme Brion, comme vous savez, et le pauvre Hautefeuille n'a pas pu y tenir. Il a voulu la revoir sans qu'elle le sût. Il a dû errer tout autour de la villa Brion en attendant qu'elle sortît. Regardez la poussière de ses escarpins et le bas de son pantalon... Puis, comme on lui aura dit à Cannes que la baronne passe ses soirées à jouer, il est venu ici. Il n'a pas su la découvrir dans cette foule... Et voilà comment nous aimons, nous autres Français... » ajouta-t-il en regardant la marquise,

« quand nous aimons... »

— " Et la baronne? » demanda l'Italienne.

— « Vous voulez savoir si la baronne l'aime ou ne l'aime pas? » continua Corancez. « Heureusement que vous croyez aux mains, vous et miss Flossie, car je n'ai pour vous répondre que mon petit talent comme diseur de bonne aventure.. Cela vous amuse? Hé bien! » continua-t-il sur un signe affirmatif des deux femmes, avec cet air si à lui, tout mêlé de sérieux et de mystification, « la

baronne a dans la main une ligne de cœur toute rouge, ce qui indique une passion violente, avec un signe qui met cette passion vers la trentième année, l'âge qu'elle a. Cette passion entraînerait même une mort tragique, il ne faudrait pas s'en étonner... Ne vous effrayez pas : tout ce qui est dans la main ne se réalise pas toujours. Et pourtant!... Vous ai-je jamais conté qu'elle a aussi, sur le mont de Jupiter, là, une étoile très bien tracée dont une des branches forme une croix d'union? «

— « Et cela signifie? » interrogea l'Américaine, avec cet intérêt que les personnes de ce pays si positif apportent aux questions d'ordre surnaturel et spiritualiste, comme on dit là-bas.

— « Mariage avec un prince... » répondit le Méridional.

Il y eut une minute de silence durant laquelle Gorancez continua de regarder Pierre Hautefeuille avec une attention singulière ; puis une lueur passa dans son regard, et, du ton d'un homme à qui vient d'apparaître une idée :

— 0 Marquise! Ce témoin que nous cherchions pour la cérémonie de Gênes et que nous ne trouvions pas, si c'était lui?... Il me semble que sa présence à notre mariage nous porterait bonheur. »

— «C'est vrai,» dit Mme Bonaccorsi, «on aime à rencontrer de ces figures si honnêtes, si sincères, dans certaines heures. Seulement c'est un confident de plus... Est-ce bien sage?... »

— « Si je vous le propose, » fit Corancez

«croyez que je réponds de sa discrétion. Nous nous sommes connus tout jeunes, Hautefeuille et moi. C'est un personnage des anciens temps, — je vous conterai cela un autre jour, — avec un château dans le Puy-de-Dôme où il vit presque toute l'année, une mère et un père qui ne lui ont pas laissé prendre de carrière pour qu'il ne serve pas la République. Une terre en Auvergne et un hôtel rue de l'Université, ça lui fait deux provinces! Gomment papa et maman l'ont-ils laissé venir se soigner à Cannes tout seul? Mystère! Mais il y a une sœur aussi, un peu plus dans le mouvement. . Enfin, la loyauté de cet homme-là, c'est de l'or en barre. Tel que vous le voyez, frêle comme il est, en 1870, il s'est engagé, et il s'est battu comme un vieux troupier. »

— « Mais acceptera-t-il? » reprit la marquise.

— «Je le saurai demain avant de quitter Cannes, du moment qu'en principe vous n'êtes pas hostile à ce choix... Seulement, » ajouta le jeune homme.

Il il serait plus prudent qu'il fût, dans ce cas-là, invité sur le yacht. .. "

— a J'en fais mon affaire, » dit miss Marsh. •1 Mais comment et où le présenter à mon oncle? Us ne se connaissent pas... »

— « Us se connaîtront ce soir même, » répondit Corancez, «et dans le train qui nous ramènera tous à Cannes. Je vais cueillir notre amoureux, et je ne le quitte point jusqu'au wagon, d'autant plus, » conclut^il en se levant, » que nous venons de causer ici bien longtemps; et, quand les murs

n'ont pas d'oreilles, ils ont des yeux. . . Mon amie, » soupira-t-il en prenant la petite main de Mme Bonaccorsi, qui s'était levée aussi, et en la serrant d'une étreinte passionnée, « je ne causerai plus vraiment avec vous avant le grand jour; dites-moi un mot, un seul mot, que je l'emporte pour en vivre jusque-là... »

— « Que Dieu te garde, anima mia .'» dit Mme Bonaccorsi d'une voix grave, presque solennelle dans ce tutoiement, où se réfélait la passion que l'adroit et félin personnage avait eu l'art d'éveiller en elle.

— « C'est écrit là, » répondit gaiement Corancez, qui montra sa main, « et là, » ajouta-t-il en mettant cette main sur son cœur.

Puis se tournant vers la jeune fille :

— « Miss Flossie, quand vous aurez besoin qu'un brave garçon aille au feu pour vous, un mot, et l'on y court right away... »

Et, tandis que miss Marsh riait de cette innocente épigramme sur l'un des petits idiotismes de la langue yankee, et que la marquise le suivait avec ce regard de la femme aimante dont le cœur s'en va dans chaque geste de l'homme aimé, le Provençal s'approchait de son ancien camarade. Il avait tant de grâce robuste dans ses mouvements, tant de souplesse virile, une si jolie et si mâle allure, que la jeune Américaine ne put se retenir de le remarquer tout haut. Les filles de cette race énergique, chez lesquelles l'exercice occupe une telle place, ont toutes passé des heures ei> plein air

dans une familiarité athlétique avec des joueurs de tennis on àe golf . Elles sont injjénument et innocemment sensibles à cette beauté animale de l'homme, comme lesjeunes Romaines ou les jeunes Grecques.

— « Est-il beau, ton Gorancez! » dit-elle à la marquise. « Et puis, il a tant de g^aieté, tant d'entrain! Pour moi, c'est le Français typique, celui que je me fig^urais, à Marionville, quand je lisais les romans d'Alexaiîdre Dumas, un vrai d'Artagnan. Que tu seras heureuse avec lui !... »

— « Bien heureuse! » dit l'Italienne, — qui répéta, comme saisie d'un funeste pressentiment : « Bien heureuse, mais Dieu ne le permettra pas. "

— <' Dieu permet tout ce qu'on veut, lorsqu'on le veut bien et que c'est juste, » fit miss Florence.

— « Non, » reprit l'autre. « J'ai déjà dû trop mentir à Alvise. J'en serai punie... »

— « Si c'est ta pensée, » dit l'Américaine, n pourquoi ne parles-tu pas à ton frère? Veux-tu m'en char^çrer? Cinq minutes de conversation, et tu n'as plus un seul mensong^e sur la conscience. Tu es dans ton droit de te marier, je suppose. L'argent est à toi. De quoi as-tu peur?... »

— « Tu ne connais pas Alvise, » répliqua Hme Bonaccorsi, dont le visage exprima une véritable épouvante. « Et s'il allait le provoquer en duel etme le tuer?... Enfin, faisons comme il est convenu, et que la Madone nous protège!... »

Elle ferma les yeux une seconde en laissant échapper ce soupir, Florence Marsh la regardait

avec la stupeur que lui causait toujours, à elle, l'Anglo-Saxonne dressée à toutes les indépendances, le magnétisme de crainte dont Navagero enveloppait sa sœur. Celle-ci était en pensée bien loin de la salle de jeu et de sa confidente. Elle revoyait la petite chapelle de Notre-Dame-des- Pins, à Cannes, où chaque jour, depuis des mois, «1 se disait une messe pour que ses mensonges à son frère lui fussent pardonnes, et l'autel où elle avait forcé Gorancez de s'agenouiller pour faire le vœu d'aller ensemble à Lorette, aussitôt leur mariage déclaré ! Le Provençal croyait à la Madone à peu près comme il croyait aux lignes de la main, avec ce demi-scepticisme et cette demi-foi d'une nature du Midi, enfantine et retorse, très compliquée malgré des instincts très simples, sincère dans ses hâbleries et un peu superstitieuse dans ses calculs les plus précis. Il avait vu dans les scrupules de Mme Bonaccorsi la plus sûre garantie de son succès : une fois éprise, une femme qui unissait une pareille ardeur de piété à cette fougue de passion en arriverait nécessairement au mariage; et, d'autre part, il n'était pas si loin de croire lui-même que les cierges allumés dans la petite église de Cannes l'assuraient contre les vengeances du redoutable frère, parfaitement capable de tout pour empêcher que la sœur nf portât sa forlune ailleurs. Il avait trop étudié le vrai et sinistre caractère du Vénitien pour s'étonner, comme miss Marsh, devant les paniques de sa fi . Mais que pourraient toutes les fureurs

d'Alvise contre un mariage accompli en bonne et due forme devant un vrai prêtre, et quand il manquerait seulement la consécration civile, qui, pour la pieuse marquise, ne comptait pas? Cependant, fidèle au vieil adage que deux précautions valent mieux qu'une, Gorancez n'était pas fâché d'avoir à cette cérémonie, pour le jour inévitable de l'explication, quelques personnes de son monde. Comment n'avait-il pas pensé plus tôt à son ancien camarade, retrouvé cet hiver à Cannes, aussi simple de cœur, aussi candide qu'à l'époque où ils suivaient ensemble les classes du lycée Louis-le- Grand, élèves tous deux du collège Saint-André, la fondation, alors récente, du célèbre abbé Taconet? Cette juvénile candeur, cette franche simplicité de son compagnon d'adolescence, Corancez les avait reconnues dans la première poignée de mains échangée à cette rencontre. Il les avait reconnues aussi dans l'innocent entraînement d'HauteFeuille vers la baronne Ely de Garlsberg. Il avait vu croître jour par jour cette passion qu'il venait de révéler à ses deux interlocutrices. Mais, ce qu'il ne leur avait pas dit, il croyait Mme de Garlsberg aussi éprise du jeune homme que ce dernier l'était d'elle. Il eut pu, à cette occasion-là, se vanter justement de sa perspicacité. Elle avait été grande sur ce point comme sur beaucoup d'autres. Pourtant, si observateur fût-il, le Méridional ne prévoyait pas qu'en se servant de sa découverte afin de mieux servir se» propres intérêts, il allait faire, de cet opéra buffa.

— son mariage avec Mme Bonaccorsi, — un épisode d'un drame. Quand il parlait de lui-même et de sa fameuse ligne de chance, Gorancez disait toujours : «« Il ne m'est rien arrivé que de gai... » Il semble, en effet, qu'il y ait dans la vie deux types d'êtres bien distincts, et leur coexistence éternelle prouve la légitimité des deux points de vue représentés à travers les siècles par la comédie et la tragédie. Chaque homme ressortit à l'un de ces deux domaines, et rares sont les destinées qui mélangent l'un et l'autre éléments. Pour toute une classe de personnes, — ainsi Gorancez, — les plus romantiques entreprises s'achèvent en vaudeville. Pour toute une autre classe, — à laquelle appartenait, hélas ! Pierre Hautefeuille, — les plus simples aventures, au contraire, aboutissent au drame. Si les premiers aiment, et sincèrement, jamais la femme qu'ils aiment ne leur fait du mal. Pour eux les proverbes mentent, et le sourire est toujours près des larmes. Les autres sont voués aux émotions poignantes, aux complications cruelles ; toutes leurs idylles sont des idylles tragiques. Et vraiment, à voir ainsi les deux jeunes gens l'un à côté de l'autre, à la minute où Gorancez mit la main sur l'épaule d'Hautefeuille, ces deux types irréductibles du personnage de comédie et du héros de tragédie apparaissaient dans la pleine évidence de leur antithèse : celui-là robuste et rieur, l'oeil brillant, la lèvre sensuelle, sûr de luimême et comme projetant un effluve de belle humeur; l'autre frêle et délicat, le regard lourd

de pensée, prêt à souffrir au contact de la vie. En l'éveillant de sa méditation, l'interrupteur lui causa un frisson de contrariété à peine dissimulée. Cette contrariété n'offensa point le rusé Méridional. Il savait trop bien quel nom il suffisait de prononcer pour la dissiper. Forçant son ami à se lever, il lui avait pris le bras et il commençait :

— « Es-tu assez sournois, tout de même, d'être venu ici sans m'avertir? Sournois et maladroit! Nous aurions diné tout tranquillement. J'avais ce soir la plus jolie table de Monte-Carlo : Mme de Garlsberg, Mme de Chésy, Mlle Marsh, Mme Bonaccorsi. Tu ne te serais pas ennuyé... »

— « Je ne savais seulement pas à cinq heures que je prendrais le train à six, » dit Hautefeuille-

— « Je connais cela, » dit Corancez : « on est bien paisible dans sa chambre de Cannes ; on entend des voix, comme Jeanne d'Arc, pas les mêmes, celles-ci : «Rien ne va plus... Messieurs, « faites vos jeux ; » et les billets de banque commencent à frétiller dans votre portefeuille, les louis à danser dans votre gousset, et on arrive au tapis vert sans même s'en être douté. As-tu gagné, au moins ? »

— «Je ne joue jamais, » répondit Pierre.

— « Il y a commencement à tout, » reprit l'autre. « Mais, dis-moi, es-tu venu ici souvent? »

— «C'est la première fois.»

— .1 Et tu as passé tout l'hiver à Cannes ! J'entends encore Du Prat t'appeler mademoiselle

Pierrette. Tu es trop jeune pour être si sage. Prends garde à la revanche... Et, puisque je t'ai parlé de Du Prat, as-tu de ses nouvelles?»

— «. Il est toujours sur le Nil avec sa femme, en route pour rentrer au Caire, » dit Hauteï'euille; « il insistait même pour que j'allasse les rejoindre...»

— « Et tu n'as pas voulu aller finir avec eux leur lune de miel... C'est encore plus sage que de ne pas jouer, ce refus-là, m reprit Corancez... « Voilà ce que c'est que de ne pas faire son voyage de noces sur cette côte, comme tout le monde. On veut des sphinx, des pyramides, des déserts, des dahabiehs, des cataractes, des temples en ruine... El puis on s'ennuie de sa femme et on 1 ennuie, avant même d'avoir pendu la crémaillère... »

— n Mais je t'affirme qu'Olivier est très heureux, M répondit Hautefeuille avec une vivacité qui attestait combien lui tenait au cœur l'ami dont Corancez parlait si légèrement. Puis, afin de couper court, sans doute, à tout nouveau commentaire sur l'absent : « Et, franchement, un voyage de noces ici! Tu la trouves très amusante, toi, cette société? ... »> Il montra d'un geste la poussée des joueurs autour des tables qui se faisait plus haletante avec l'heure. « De Nice à San Remo, c'est le paradis des rastaquouères. C'est commun, c'est brutal, c'est abominable, tout simplement. Une merveilleuse nature déshonorée par les hommes, voilà cette côte... Franchement, Oliviei

iS UNE IDYLLE TRAGIQUE

a bien raison de préférer le désert. Est-ce la peine de quitter Paris pour venir en retrouver ici la caricature? »

— " C'est une opinion de Parisien, cela,» 6t le Provençal. De son échec final au plus désiré des» clubs, il gardait à la grande ville une rancune qu'il soulagea en répétant : « Rastaquouères!... Quand vous avez proféré cet anathème, tout est dit; et, à force de le prononcer, vous ne vous doutez pas que vous êtes en train de devenir, vous autres Parisiens, les provinciaux de l'Europe. Mais oui, mais oui.,. Qu'il y ait des aventuriers sur la Rivière, qui donc le nie? Mais aussi que de grands seigneurs ! Et ces grands seigneurs, sont-ce des Parisiens? Non, mais des Anglais, des Russes, des Américains, voire des Italiens, qui ont tout autant d'élégance et d'esprit que vous, avec du tempérament «ous cette élégance, chose que vous n'avez jamais eue, et de la gaieté, chose que vous n'avez plus. Et les étrangères que l'on rencontre sur cette côte ! Si nous parlions un peu des étrangères? Et si nous les comparions à cette poupée sans cœur ni sens, à cette vanité en papier mâché qui est la Parisienne?... »

— «D'abord, je ne suis guère un Parisien mon même, » interrompit Hautefeuille. « Je suis un rural. Tu oublies que je vis sept mois sur douze dans mon paisible Ghaméane et que mes pauvres montagnes d'Auvergne ne ressemblent guère au boulevard. Et puis, je t'accorde la seconde moitié de ton paradoxe : oui, quelques-unes parmi ces

UNE IDYLLE TRAGIQUE St

femmes sont bien étonnantes de finesse et de culture, d'esprit et de charme... Pourtant, » ajoutat-il en hochant la tête, « ce cliarme vaudra-t-il celui qu'avait non pas la Parisienne, je te Tabaiidonne, mais la vraie Française, avec cette raison dans la grâce, ce tact dans l'intelligence, cette poésie de la mesure et du goût parfaits?. . . »

II avait pensé tout haut, sans prendre garde au vague, au presque invisible sourire qui avait flotté sur les lèvres spirituelles de son interlocuteur. Mariusde Corancez n'était pas homme à prolonger une aussi vaine discussion. Il se souciait fort peu qu'Olivier Du Prat promenât sa lune de miel parmi les tombes des Pharaons ou dans les o réserves » de la Corniche, et il n'avait nommé cet ancien camarade, le plus tendre ami d'Haute feuille, qu'afin de donnera leur causerie un plus facile accent d'intimité. La phrase que ce dernier venait de prononcer sur les étrangères lui prouva, une fois de plus, combien il avait diagnostiqué juste en le croyant épris de Mme de Carlsberg, et du même coup il fut rappelé à la réalité de son projet. Le» deux compagnons se trouvaient à cette minute devant la table de trente et quarante, et à cette table était justement assise une des personnes les plus étroitement liées à l'exécution de ce projet : l'oncle propre de miss Marsh, l'un des plus célèbres parmi les magnats des chemins de fer en Amérique, Richard Garlyle Marsh, ou plus familièrement Dickie Marsh, celui qui devait, au jour fixé, et sans rien savoir, prêter la complicité de son yacht au

voyage matrimonial de la marquise Bonaccorsi. Avant une heure, Corancez comptait présenter Hautefeuille, dans le wagon du train de retour, au potentat yankee. Pourquoi ne pas préparer dès maintenant cette présentation?

— « Et moi, je t'assure, " reprit-il donc, a que cette colonie étrangère compte nombre d'hommes aussi intéressants que leurs fennnes. L'étranger vaut l'étrangère. Nous n'y prenons pas assez garde, parce qu'il est moins joli à considérer, voilà tout. » Puis : >« J en aperçois un à cette table de jeu que je te ferai connaître. Tu as certainement rencontré sa nièce chez la baronne Ely... C'est Marsh, l'Américain... Je voudrais que tu le visses jouer... Bon, quelqu'un se lève... Ne me quitte pas, nous allons profiter du remous et arriver au premier rang... »

Et l'adroit Méridional trouva le moyen de se pousser, lui et Hautefeuille, à travers la foule des spectateurs soudain écartée, puis refermée. Il y mit tant d'à-propos qu'installés tous deux juste derrière la chaise du croupier occupé à étaler les cartes, ils dominaient maintenant la table entière et les moindres gestes des joueurs.

— « Regarde bien, » disait de nouveau Corancez, à voix basse, « voici Marsh... »

— « Ce petit homme au teint gris, avec cette liasse de billets de banque devant lui ?»

— • C'est lui-même. Il n'a pas cinquante an» et il vaut dix millions de dollars. A dix-huit ans il était conducteur de tramway à Cleveland, dans rObio. Tel que tu le vois, il a fondé une ville qui

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compte aujourd'hui cinquante mille habitants. Il l'a baptisée du nom de sa femme : Marionville. Sa fortune, il l'a construite de «es mains, à la lettre. On raconte qu'il a posé lui-même sur la prairie, avec ses ouvriers, les premiers kilomètres de rails de sa Compagnie; elle en couvre des mille et des mille maintenant. Étudie-les, ces mains de travailleur. Elles se détachent si bien sur le tapis vert, à présent... Vois comme elles sont fortes, mais pas communes. Les nœuds aux doigts disent la réflexion, le jugement, le calcul. Les bouts de ces doigts sont un peu trop spatules : c'est la tyrannie de l'action, le goût du mouvement et une tendance aux idées lugubres. Je te raconterai sa conduite après la mort de sa fille... Tu vois le pouce? Les deux phalanges sont grandes et égales : c'est la volonté et la logique réunies. Il est rejeté en arrière : c'est la prodigalité. Marsh a donné cent mille dollars à l'université de Marionville. . . Et vois ses ges es, quelle décision, quel calme dans son jeu, quelle absence d'énervement!... Est-ce un homme, cela, oui ou non? »

— « C'est surtout un monsieur qui a beaucoup d'argent, » dit Hautefeuille que la conviction de son camarade avait amusé, « tant d'argent qu'il lui est égal d'en perdre. . . »

— o Et cet autre à deux places de Marsh,» reprit Corancez, a il n'en a donc pas, de l'argent, lui? Ce personnage à rosette, très rouge, avec celte figure de goujat ! Tu ne le connais pas? c'est Brion, le financier, le directeur de la Banque générale.

Tu ne l'a» pas rencontré chez Mme de Garlsberg? Sa femme est l'amie intime de la baronne Ely... Tout millionnaire qu'il est, regarde ses mains, comme elles sont nerveuses et avides. Tu observeras qu'il a le pouce en bille : c'est le signe du crime. Si ce gaillard-là n'est pas un voleur!,.. Et sa façon de prendre les billets de banque ! . . . Ce geste raconte-t-il assez sa brutalité? A côté de lui, veux-tu voir jouer un sot? Regarde Gliésy avec ses doigts pointus et lisses, les deux du milieu égaux, celui de Saturne et celui du Soleil. C'est le signe infaillible du joueur qui doit se ruiner, surtout s'il n'a pas plus de logique que n'en annonce le pouce de celui-ci. Et ça se croit malin. Ça fait des affaires avec Brion, qui, lui, fait la cour à Mme de Ghésy. Tu vois la fin inévitable?... »

— M Cette jolie Mme de Chésy, l'amie de ma sœur? » fit Hautefeuille vivement, « et cet abominable Brion?... C'est impossible... »

— « Je n'ai pas dit que ça y était, ^i dit le Méridional, «j'ai dit qu'étant donnés cet imbécile de mari et son goût du jeu, ici et à la Bourse, ça risquait fort d'y être un jour... Ab ! tu t'indignes, monsieur le puritain, mais tu ne t'ennuies plus... Va, cet endroit n'est pas si banal quand on veut seulement ouvrir les yeux. Et, avoue-le : des deux Parisiens et du rastaquouère que nous venons de voir, l'homme intéressant, c'est le rastaquouère. . . »

Les deux jeunes gens avaient quitté leur poste d'observation sur cette dernière phrase. Gorancez entraînait maintenant son compagnon vers les

salles de roulette. Il dit ces mots, qui Brent tressaillir Hautefeuille de la tête aux pieds :

— « Si cela ne te fait rien, nous allons chercher Mme de Garlsberg? Je l'ai laissée à une de ces tables et je voudrais prendre congé d'elle... Imagine-toi qu'elle déteste que ses amis assistent à son jeu... Mais elle doit déjà avoir perdu tout son argent et s'être levée depuis longtemps. . . »

— <i Est-ce qu'elle joue souvent et beaucoup?» demanda Hautefeuille, qui maintenant n'avait plus aucune envie de quitter son ancien camarade.

— «Oui, elle joue, et souvent, mais comme elle fait tout,» répondit Corancez, <« par caprice et par ennui. Et son mariage l'enjustifie trop. Tu connais le prince? Très peu. Mais tu sais ses habitudes. Est-ce la peine, réponds-moi, d'appartenir à la maison de Habsbourg-Lorraine, de s'appeler l'archiduc Henri-François, d'avoir une femme comme celle-là, pour professer des opinions anarchistes, pour passer seize heures sur vingt-quatre dans un laboratoire de physique à se brûler les mains, la barbe et les yeux aux feux des fourneaux, et pour recevoir les amis de la baronne comme il les reçoit, quand il daigne se montrer?... »

— « Alors, » reprit Hautefeuille, dont le bras trembla sur le bras de son ami, tandis qu'il posait cette naïve question, « tu penses qu'elle n'est pas heureuse? »

— « Tu n'as qu'à la regarder, » dit Corancez, qui venait, haussé sur la pointe des pieds, de reconnaître Mme de Garlsberg. C'était précisé-

ment la seule table dont Pierre ne se fût pas approché quand il avait examiné les salles, rebuté par le flot de la foule qui se pressait là, plus épais que partout ailleurs. Il fit signe à son camarade qu'il n'était pas assez grand pour y voir par-dessus cette houle d'épaules et de têtes, et Gorancez recommença de se glisser, en précédant son timide compagnon, à travers ce mur vivant de spectateurs et de spectatrices, dont la curiosité paraissait surexcitée au plus haut degré. Les jeunes gens comprirent pourquoi lorsque, après plusieurs minutes d'étouffants efforts, ils occupèrent de nouveau cette place derrière le croupier qu'ils avaient eue tout à l'heure à la table du trente et quarante. Il se jouait là, en effet, une de ces parties extraordinaires qui Bgurent ensuite dans la légende de la côte, puis se propagent à travers l'Europe et les deux Amériques. Hautefeuille subit comme un choc à le consfater : l'héroïne de cette partie était justement cette baronne Ely dont l'adorable prénom — ce délicieux diminutif autrichien d'Elisabeth — se répétait tout seul dans son coeur avec une douceur de musique. Oui, c'était bien Mme de Carlsberg qui faisait le centre de tous les regards de ce public, si blasé pourtant. Elle déployait, dans le caprice d'un jeu déraisonnable, l'espèce de grâce imposante et douce qui avait inspiré au jeune homme son sentiment d'idolâtrie passionnée. Ah! qu'elle était fière, même en ce moment, et qu'elle était belle! Son buste mince, la seule partie de son corps qu'il pût aper-

cevoîr, était pris dans un corsage en poult de soie violet recouvert d'une mousseline de soie noire plissée, avec des manches pareilles et qui semblaient frissonner à chacun de ses mouvements. Une Tangée de perles du Danube, énormes et entourées de brillants, boutonnaient ce corsage, sur lequel jouait la longue chaîne d'or mince et semée de pierres changeantes qui retenait la montre. Elle était coiffée d'un chapeau très petit, composé de deux ailes pailletées de jais violet et d'argent. Ce colifichet de la mode, posé sur les lourds bandeaux de cheveux noirs, comme aussi la surcharge de sa toHette, contrastait avec sa physionomie non moins que l'occupation où elle s'absorbait en ce moment. Sur ce visage de femme était empreint ce caractère si rare dans nos civilisations vieillissantes, la Grande Beatité, celle qui résistera aux épreuves de l'âge comme à celles des chagrins, car elle réside dans les portions essentielles des traits : la forme de la tête, la coupe du front, la construction de la mâchoire, l'orbe des paupières. Quand ou savait qu'un peu de sang grec coulait dans ses veines, la noblesse classique de son visage s'expliquait aussitôt. Son père, le général de Sallach, alors aide de camp du commandant militaire à Zara, avait épousé par amour une Monténégrine, fille elle-même d'une femme de Salonique, et cette hérédité avait pu seule pétrir ce masque, magnifique à la fois et si fin, auquel une blancheur mate et chaude achevait de donner un vague reflet oriental. Les yeux seuls

n'avaient pas ce luisant heureux ou passionne des yeux d Orient. Ils étaient d'une nuance indécise, bruns, tirant sur le jaune, avec quelque chose d'inéclairable dans leur prunelle, comme si une détresse intime en ternissait le regard. Il s'y lisait un si profond ennui, une lassitude tellement irrémédiable, qu'après avoir une fois discerné cette expression, malgré soi l'on se prenait à plaindre cette femme si comblée en apparence, et l'on éprouvait le besoin d'obéir à ses moindres désirs pour que cet admirable visage n'eût pas ce regardlà, ne fût-ce qu'une seconde. Mais, sans doute, c'était un simple effet de physionomie et qui n'avait rien à voir avec l'âme, car ces yeux gardaient cette expression singulière à ce moment même où la baronne Ely se livrait à la fantaisie folle de son jeu. Elle avait dû gagner, depuis que Corancez l'avait quittée, des sommes énormes : une liasse de billets de mille francs — cinquante peut-être — s'entassait devant elle, et toute une architecture de pièces de vingt ou de cent francs rangées par colonnes. Ses doigts gantés, armés d'un petit râteau, manœuvraient cet amas d'or et de papier avec une dextérité gracieuse, et — ce qui lui valait cette fièvre de curiosité autour de ses martingales — elle risquait à chaque coup le maximum de la mise : neuf loiiis en plein sur un seul chiffre, celui de son âge : 31, un nombre égal de louis sur les carrés, et six mille francs sur la noire. Les alternatives de «es pertes cl de ses gains étaient si fortes, et elle les supportait avec

une si évidente impassibilité, qu'elle était naturellement devenue Tàme de cette partie, et les commentaires allaient leur train, mais elle ne semblait pas plus les entendre qu'elle ne paraissait s'intéresser aux allées et venues de la bille dans les cases de la roulette.

— « Je vous affirme que c'est une archiduchesse, » disait l'un.

— « C'est une princesse russe, » répondait un autre : « il n'y a qu'une Russe pour jouer ce jeulà. »

— « Son numéro est sorti trois fois en plein tout à l'heure; qu'il sorte encore, et la banque saute. 1»

— « Mais non, elle ne peut pas gagner à ce jeulà... C'est la couleur qui la sauve. »

— « Moi, je crois à sa veine. Je rejoue son numéro, u

— « Moi, je joue contre elle. Elle est en perte maintenant. »

— « Les mains... » disait Corancez en se penchant à l'oreille d'Hautefeuille , « regarde les mains : même sous les gants, de vraies mains de grande dame et de fantaisiste. Vois les autres à côté, les allées et venues de ces pattes avides et nerveuses. Toutes sont plébéiennes, quand on a regardé ses doigts... Mais on dirait que nous lui portons la guigne. Rouge et 7... Elle a perdu... Rouge et 10... Perdu encore... Rouge et 9... Perdu toujours... Rouge et 27... Elle en est pour vingt-cinq mille francs! Si le mot n'était pas vul-

et UNE IDYLLE TRAGIQUE

gaire, appliqué à une si jolie femme, je dirais ; « Quel estomac! » Elle continue... »

La jeune femme continuait, en effet, de distribuer son or et ses billets sur le même chiffre, sur les mêmes carrés, sur la même couleur, et il semblait que maintenant ni ce chiffre, ni ces carrés, ni la noire, ne dussent plus jamais sortir. Quelques coups encore, et les pièces de vingt ou de cent francs avaient disparu, comme fondues au creuset, et, six par six, les billets étaient allés sous le râteau se joindre au tas empilé devant le croupier. Un quart d'heure s'était à peine passé depuis que Goraucez et Hautefeuille avaient commencé de suivre cette partie, et la baronne Ely n'avait plus devant elle qu'une petite bourse d'or vide et une espèce de bijou barbare : un étui à cigarettes d'un travail russe, en or massif, tout incrusté de saphirs, de rubis et de diamants. La jeune femme prit cet étui dans sa main en le soupesant, tandis qu'un nouveau coup de roulette faisait sortir la rouge encore. C'était la onzième fois que cette couleur passait. Avec le même air indifférent, elle se tourna vers son voisin, un gros homme de cinquante ans peut-être, à tête carrée et à lunettes^, qui avait abandonné un livre de calculs, pour jouer simplement contre elle. Il avait devant lui, maintenant, un monceau d'or et de billets.

— « Monsieur, » dit-elle en lui tendant l'étui, • voulez-vous me donner vingt-cinq louis de cette boîte?... »

Elle avait parlé assez haut pour que Haute-

feuille et Gorancez l'entendissent prononcer cette phrase si étrangement inattendue.

— « Mais c'est à nous de lui demander qu'elle nous permette de lui prêter cet argent... » dit Pierre.

— « Je ne t'y engage pas, » fit l'autre. « Elle est très archiduchesse quand elle veut, la baronne, et j'ai idée qu'elle nous recevrait mal. . . D'ailleurs, il y aura bien quelque usurier pour acheter l'objet à ce prix-là, si l'homme aux lunettes refuse... Il lui répond en allemand... Il ne comprend pas... Tiens, que te disais-je?... »

Gomme pour justifier les prétentions de Gorancez à la prophétie, et dans la minute même où Mme de Carlsberg répétait elle-même en allemand la question à son voisin, un profil busqué de marchand de bijoux avait fendu la foule, une main avait tendu le billet de cinq cents francs demandé, l'étui d'or avait déjà disparu, et la grande dame n'avait pas daigné seulement regarder le personnage, un des innombrables préteurs d'argent qui font autour de ces tables une usure vainement pourchassée. Elle avait pris le billet, qu'elle maniait sans le déployer. Elle attendit que la rouge passât deux fois encore, parut hésiter, et, de la pointe de son râteau, poussa les vingt-cinq louis vers le croupier en disant :

— « Sur la rouge. "

La bille roula de nouveau. La noire sortît. Cette fois, la baronne Ely ramassa son éventail, sa bourse vide, et elle se leva. Dans le mouve-

ment de ce départ et tandis qu'il fendait lui-même la foule pour aller saluer la hardie joueuse, Goraiicez s'aperçut soudain qu'il avait perdu Hautefouille.

— n On n'est pas plus maladroit que cet innocent, » se dit-il en abordant Mme de Garlsberg. Si sa vanité de causer avec l'épouse, même morganatique, d'un archiduc d'Autriche ne l'eût pas, pour ces quelques minutes, absorbé tout entier, il eût constaté que son compagnon se frayait un passage jusqu'à l'acheteur du bijou si fantasquement offert et vendu. Et peut-être eût-il trouvé très habile le marché conclu par « cet innocent » , s'il l'avait vu tirer de sa poche un portefeuille, de ce portefeuille deux billets de banque, et le marchand lui remettre l'objet même qui tout à l'heure flamboyait sur la table de roulette devant la baronne Ely. L'usurier venait de revendre l'étui à l'amoureux pour le triple de la somme qu'il l'avait payé lui-même. — Ainsi commencent les grandes maisons.

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