‹ Une idylle tragiqueChapitre 3 sur 9 · LE CRI D UNE AME · texte numérisé non relu

LE CRI D UNE AME

Si l'action de Pierre Hautefeuille avait échappé au malicieux coup d'oeil de Corancez, elle n'avait pas pour cela passé inaperçue. Une autre personne

avait VU la baronne Ely vendre l'étui à cigarettes, et le jeune homme le racheter ; or cette personne était celle dont le romanesque amoureux eût certainement le plus redouté le regard. Avoir été vu par elle ou par Mme de Garlsberg elle-même, c'était tout un : car le témoin des deux marchés successifs n'était autre que Mme Brion, la confidente de la baronne Ely, l'intime amie qui la recevait dans sa villa depuis une semaine, et cette amie pouvait-elle ne pas rapporter ce qu'elle avait surpris ? Mais pour faire comprendre avec quel intérêt singulier Mme Brion avait observé ces deux scènes et dans quels termes elle allait en parler, il est nécessaire d'expliquer comment cette étroite intimité unissait la femme d'un financier parisien aussi peu « né » qu'Horace Brion à une grande dame de l'Olympe européen qui figurait au Gotha parmi les membres de la famille impériale d'Autriche. La singularité du monde cosmopolite, son pittoresque psychologique, si l'on peut dire, la part de hasard qui corrige en lui le caractère banal inhérent à toute société composée de gens riches et désœuvrés, c'est précisément la fréquence de pareilles rencontres et l'imprévu qui en résulte. Ce monde sert de point d'intersection aux destinées les plus follement contradictoires, venues des diverses extrémités du monde social. On y peut voir jouer les unes sur les autres des natures si dissemblables, si hostiles parfois, que les émotions les plus simples partout ailleurs y prennent, grâce à l'inattendu des circonstances,

une valeur de rareté et comme une poésie d'exception. De même que l'amour conçu par Pierre Hautefeuille, ce Français si profondément, si intimement Français, pour une étrangère du charme de la baronne Ely, charme si nouveau, si peu analysable au jeune homme, devait occuper dans sa vie sentimentale une place unique, de même cette amitié entre la baronne Ely et Louise Brion ne pouvait manquer d'être pour elles deux un sentiment très à part dans leur vie, quoique les données matérielles en fussent aussi naturelles dans leur détail qu'arbitraires dans leur résultat. C'est là encore un trait du monde cosmopolite. Prenez à part les existences qui s'y déploient, elles semblent simples et log^iques. Réunissez-les, leur rapprochement constitue la plus paradoxale excentricité.

Cette amitié remontait, comme la plupart des solides affections de ce genre, à la seizième année des deux femmes. Elles se trouvaient avoir fini leur vie de jeune fille côte à côte dans une de ces intimités de couvent qui cessent, d'ordinaire, avec l'entrée dans le monde. Mais, lorsqu'elles ont duré à travers ce monde, résisté à l'absence, à la différence des milieux, à la séduction de nouveaux eng^agements, ces intimités deviennent instinctives, indestructibles, nécessaires, comme des sentiments de famille. Quand les deux amies s'étaient connues ainsi, elles s'appelaient, l'une, Ely de Sallach; l'autre, Louise Rodier, — de la grande lignée des banquiers catholiques aujour-

d'hui éteinte, les Rodier-Vimal. — Certes, à leur naissance, l'une au château de Sallach, au pied des Alpes styriennes; l'autre rue du Faubourg- Saint-Honoré, à l'hôtel Rodier, il semblait bien que leurs chemins d'ici-bas dussent être à jamais séparés. Un mémo malheur les avait rapprochées. Voici comment. Toutes- deux avaient perdu leur mère à la même époque, et, presque aussitôt, les deux pères s'étaient remariés. Toutes deux avaient eu, dès les premiers mois de ces nouveaux mariages, des difficultés avec leur belle-mère, et pour chacune cette petite crise d'intérieur s'était résolue par l'internement au Sacré-Cœur, à Paris. Le banquier avait choisi cet établissement parce qu'il en administrait les fonds, et qu'il en connaissait les supérieures. Le général de Sallach, lui, avait été poussé à ce choix par sa seconde femme, qui, du même coup, se débarrassait de sa bellefille et se procurait un prétexte pour venir souvent à Paris. Entrées dans la pieuse maison de la rue de Varenne le même jour, les deux orphelines : la jeune Autrichienneet la jeune Française, avaient éprouvé l'une pour l'autre un vif attrait de sympathie. Leurs confidences réciproques avaient vite transformé cet attrait en une amitié passionnée. Puis cette amitié avait duré, parce qu'elle reposait sur les portions profondes de leur caractère, que le temps devait approfondir encore.

La Tragédie classique n'était pas si loin de la nature que l'ont prétendu ses adversaires, quand,

à côté du protagoniste, elle évoquait un personnage uniquement chargé d'écouter ses confidences. Il y a, en effet, dans la réalité de l'existence quotidienne, des âmes à la suite, des âmes d'écho, si Ton peut dire, toujours prêtes à recevoir les soupirs et les cris émanés d'autres âmes, des âmes-miroirs dont toute la vie réside dans le reflet qu'elles reçoivent, toute la personnalité dans l'image qu'une autre personnalité projette en elles. Dès le couvent, Louise Brion appartenait à cette race dont Shakespeare a incarné les adorables pudeurs, les délicates intelligences, l'exquise pitié, dans son Horatio, cet héroïque et loyal « second » d'Hamlet en son duel avec l'assassin de son père. A seize ans aussi bien qu'à trente, il suffisait de la regarder pour découvrir en elle l'effacement instinctif d'une nature sensible jusqu'à la timidité, incapable de s'imposer, de s'affirmer par une initiative, de vouloir, d'agir, de vivre pour son propre compte. Son visage était fin, mais cette finesse passait inaperçue, tant il y avait de réserve dans ses traits modestes, dans ses yeux d'un gris cendré, dans les masses simplement disposées de ses cheveux châtains. Elle parlait peu et d'une voix sans éclat. Elle avait le génie des parures discrètes, « tranquilles, » — :;e joli, cet indéfinissable terme du papotage féminin! — Hommes ou femmes, les êtres où tout est ainsi atténuation instinctive de leur désir, recul devant la réalité, délicatesse un peu pauvre, nuance amortie du sentiment, s'attachent d'ordinaire, par une apparente contradiction qui est au

fond une logique, à quelque créature d'ardeur et d'élan, d'audace et d'impétuosité, dont ils subissent la fascination. Ils éprouvent le besoin irrésistible de participer en imagination et par sympathie à des souffrances qu'ils n'auraient pas la force d'affronter par leur expérience propre. Les rapports de Mme Brion avec la baronne de Garlsberg n'avaient pas d'autre histoire. Dès la première semaine de leur enfantine camaraderie, la passionnée, la fantasque Ely avait ensorcelé la raisonnable, la sage Louise, et cette sorcellerie continuait à travers les années, d'autant plus puissante qu'à leur sortie du Sacré-Cœur les deux amies avaient subi de nouveau l'analogie du même malheur. Rien ne rapproche comme ces communautés de misère. L'une et l'autre avaient été dans le mariage la victime des ambitions paternelles. Louise Rodier était devenue Mme Brion, parce que le vieux Rodier, engagé à l'insu de tout le monde dans la plus difficile impasse de sa vie financière, avait cru trouver le salut en prenant pour gendre et pour associé Horace Brion. Fils d'un père exécuté à la Bourse de Paris, ce dernier, en quinze ans, à force d'énergie, n'avait pas seulement refait sa fortune ; il s'était conquis en outre une espèce de gloire financière par le relèvement d'affaires réputées perdues, comme celle des Chemins de fer austro-dalmates si scélératement lancés et abandonnés par le trop célèbre Justus Hafner. (Voir CosmopoLis.) Il fallait à Brion, pour effacer entièrement le souvenir de son père, uue alliance avec

une de ces familles qui sont raristocratie de la Haute Banque, et dont l'honorabilité professionnelle équivaut à un brevet de noblesse. 11 fallait au chef actuel de la maison Rodier-Vimal, dans la crise secrète que ses affaires traversaient, un aide de camp supérieur et d'un coup d'œil mag^istral. Louise avait su comprendre la nécessité de cette union et l'accepter, mais pour en être horriblement malheureuse. C'était l'époque où Ely de Sallach, contrainte aussi par son père, épousait l'archiduc Henri-François, devenu amoureuxd'elle aux eaux de Garlsbad, d'une de ces passions furieuses comme en peut éprouver un prince blasé de cinquante ans, pour qui sentir est une impression si violemment inattendue qu'il s'y cramponne avec les fièvres de lajeunesseun instant retrouvée. L'Empereur, quoique très hostile en principe aux mariages morganatiques, avait consenti à celui-là dans l'espoir que le plus révolutionnaire de ses cousins et le plus inquiétant s'apaiserait, se réglerait par cette vie nouvelle. Le général de Sallach avait vu dans l'élévation de sa fille la certitude du feldmaréchalat. Lui et sa femme avaient pressé l'enfant d'une telle manière qu'elle avait cédé, tentée ellemême par une vanité trop naturelle à son âge. Douze ans avaient passé depuis lors et les deu.x anciennes camarades du Sacré-Cœur étaient aussi solitaires, aussi misérables, aussi orphelines, l'une dans son existence comblée de demi-princess:', l'autre dans son luxe quasi royal de grande Parisienne, qu'au jour où elles s'étaient parié pour la

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première fois sous les arbres du jardin conventue dont les verdures ég^aient au printemps le morne boulevard des Invalides. Elles n'avaient jamais cessé de s'écrire, et, chacune ayant pu suivre les chagrins de sa propre destinée dans la destinée de l'autre, leur affection s'était resserrée par cette identité de mélancolies, par leurs confidences, par leurs silences mêmes. La dureté du financier, son âpre égoïsme dissimulé sous les manières étudiées d'un faux homme du monde, sa brutale sensualité, avaient permis à Louise de comprendre, de plaindre, de partager les meurtrissures d'âme de la pauvre Ély, abandonnée en proie au despotisme jaloux d'un maître cruellement inégal, quinteux, chez lequel le nihilisme intellectuel d'un anarchiste se trouvait associé à l'orgueil impérieux d'une nature de tyran. De son côté, la baronne avait pu mesurer à la profondeur de ses propres blessures les plaies dont saignait le cœur tendre de son amie. Seulement elle, la fille d'un soldat, la descendante de ces héros de la Tchernagora qui ne se sont jamais rendus, elle ne s'était pas soumise comme l'héritière d'une lignée dévote, la petite-fille des vertueux Rodier et des prudents Vimal. Ély avait aussitôt dressé orgueil contre orgueil, volonté contre volonté. Des scènes atroces, qu'elle avait subies sans y sombrer, auraient abouti à la plus éclatante rupture, si la jeune femme n'avait eu l'idée d'en appeler en très haut lieu. Une influence souveraine avait imposé un compromis qui sauvait les apparences. La baronne avait

recouvré sa liberté presque entière, sans divorce ni séparation légale, avec quelle rancune de son mari, on le devine ! En fait, c'était depuis quatre ans le premier hiver qu'elle passait auprès de l'archiduc, malade et retiré dans sa villa de Cannes, — étrangle endroit, véritablement disposé à l'image de son étrange maître : la moitié de la maison était un palais; l'autre, un laboratoire. — Mme Brion avait assisté de loin à ce drame conjugal, puis à ce demi-affranchissement dont elle n'avait pas suivi l'exemple. La douce créature s'était laissé, sans rien dire, brutaliser et briser par le négrier de finance, à la dure poigne, dont elle portait le nom. Ce contraste même lui avait rendu son amie plus chère. Ély de Garlsberg avait été sa rébellion, son indépendance, son roman, — un roman dont elle ne savait pas tous les chapitre? Les confidences de deux amies qui ne se soient qu'à intervalles sont toujours un peu arrangées. D'instinct, l'amie qui se confesse à son amie s'abstient de touchera l'image quel autre se fait d'elle, et cette image finit de la sorte par beaucoup plus ressembler à son passé qu'à son présent. Aussi la baronne avait-elle caché à sa confidente le coupable côté de sa vie. Belle comme elle était, riche, libre, audacieuse et sans principes, elle avait cherché l'oubli et la vengeance de ses misères de ménage là où toutes les femmes qui ont du tempérament et pas de foi religieuse cherchent de pareils oublis et de pareilles vengeances. Elle Tvait eu d'abord des coquetteries, puis des légère-

lés, enfin une aventure. Mme Brion n'en soupçonnait rien. Elle aimait Ely, de la sentir si vivante, sans se rendre compte que ce mouvement, cette vitalité, cette énergie, ne pouvaient pas aller, chez une créature de cette race et de ces libres allures, sans de hardies expériences. Mais n'est-ce pas la première condition et la définition même de l'amitié, cette partialité inconséquente qui nous fait oublier devant certaines personnes la grande loi si connue et que le langage vulgaire exprime si simplement: chaque être a les défauts de ses qualités? La haine et l'envie ne voient que les défauts. Estil si injuste que l'amitié ne voie que les qualités ? Cependant, si aveuglée par l'amitié que soit une femme et si honnête, si peu initiée aux intrigues de son entourage, elle n'en est pas moins femme. A ce titre, il semble qu'elle possède un instinct spécial pour les choses du sexe. Cette infaillible divination lui fait sentir inconsciemment, j'allais dire animalement, si l'amie en qui elle a le plus de confiance se conduit comme elle-même dans ses rapports avec les hommes. Louise n'aurait pas su formuler en quoi Ely avait changé; pourtant, à chaque nouvelle entrevue, depuis quelques années, elle percevait ce changement. Était-ce une fantaisie plus libre d'attitude et de toilette, une hardiesse dans le regard, l'aisance à interpréter dans un sens coupable toute intimité autour d'elle, un désenchantement, presque un cynisme habituel de la conversation? Ces signes auxquels se reconnaît la femme qui a bravé les préjugés de la conven-

tion, aussi bien que les principes de la morale, Mme Brion n'avait pu s'empêcher de les remarquer chez Mme de Garlsberç. Mais analyser ces signes, se les avouer même, elle ne se Tétait pas permis. Les âmes délicates, et qui savent aimer, ont le scrupule, presque le remords de leurs propres froissements lorsqu'il s'agit de ceux qu'elles aiment. Elles donnent tort à leur conscience et condamnent leurs impressions, plutôt que déjuger les personnes d'où ces impressions leur viennent. Un malaise leur reste cependant, que le moindre fait trop précis leur rend insupportable. Pour Louise Brion, ce petit fait avait été, ces derniers temps, l'attitude de son amie à l'égard de Pierre Rautefeuille. Le hasard avait voulu qu'elle fût à Cannes lorsqu'il avait été présenté à la baronne chez Mme de Chésy, laquelle était, comme on l'a vu, une amie particulière de la sœur du jeune homme, la jeune et brillante Marie d'Yssac. Dès cette première soirée, Mme Brion avait été surprise par les manières d'Ely, qui avait causé longuement en tête à tête dans un coin du salon avec cet inconnu de la veille. Repartie aussitôt pour Monte-Carlo, elle n'y aurait plus pensé, sans doute, si elle n'avait, lors d'une nouvelle visite à Cannes, trouvé que le jeune homme était reçu chez la baronne sur un pied de bien soudaine intimité. Ayant fait elle-même une visite de quelques jours chez Mme de Carisberg, elle avait dû reconnaître que son amie était ou très coquette, ou très imprudente avec H; utefeuille. Elle avait

opté pour l'imprudence. Elle s'était dit que ce garçon devenait loUemeut amoureux d'Ely, et que cette dernière se prêtait par désœuvrement, par légèreté, à un jeu, vraiment trop périlleux, sinon coupable. Elle avait résolu de l'avertir. Puis elle n'avait pas osé, en proie à cette paralysie morale dont les personnalités fortes frappent les personnalités faibles, par le seul magnétisme de leur présence. La petite scène surprise ce soir dans la salle de jeu allait lui donner l'énergie .de parler. L'action de Pierre Hautefeuille, cette immédiate démarche pour se procurer l'étui à cigarettes vendu par Mme de Garlsberg, avait remué la fidèle amie à une profondeur singulière. Elle y avait soudain découvert la preuve d'une attendrissante analogie entre sa façon de sentir et celle de l'amoureux. Venue elle-même se mêler à la foule des spectateurs pour suivre le jeu de son amie, dont l'énervement l'inquiétait, elle l'avait vue vendre la boîte d'or. Cette action de « Bohémienne » lui avait été cruellement pénible, et plus pénible encore de penser que ce bijou si intime, dont Ely fe servait toujours, serait brocanté dan* une des boutiques de Monte-Carlo, et donné en cadeau par quelque joueur à quelque fille. Tout de suite elle avait cherché à joindre l'usurier pour faire ce qu'avait fait Pierre Hautefeuille. De constater qu'ils avaient eu la même idée, avait remué en elle une corde profonde de sympathie. Elle avait été toachée dans son affection pour Mme de Garlsberg et comme caressée dans son doux esprit de

femme romanesque, si peu habituée à trouver chez les hommes un écho à ses déHcalesses. Eîle s'était dit : « Le malheureux ! Ce que je craignais est arrivé. Il l'aime ! . . . Est-il encore temps d'avertir Ely et d'empêcher qu'elle n'ait sur la conscience le malheur de cet enfant? » Cette réflexion avait triomphé de la timidité chez la naïve et bonne créature. Elle s'était promis de parler à son amie aussitôt qu'elle en aurait l'occasion, et cette occasion allait se présenter le soir même.

Elles étaient sorties vers onze heures. Brion, toujours très correct, voire courtois devant témoins, avait reconduit les deux femmes jusqu'à la villa, mag^nifique construction que le financier avait dressée, comme une réclame de marbre, dans l'endroit le plus en vue de la colline. Il les avait quittées aussitôt, et, une fois seules, la baronne avait demandé à son amie de marcher un peu dans ce jardin de la villa Brion, aussi extraordinaire, aussi improvisé, aussi célèbre que la villa elle-même : elle voulait, avait-elle dit, devant repartir pour Cannes le lendemain, jouir une dernière fois de ce jardin par cette nuit réelleinent féerique. Enveloppées de leurs fourrures, les deux femmes commencèrent d'aller et de venir sur la terrasse d'abord, puis dans les allées. Elles marchaient silencieuses, saisies toutes deux par l'antithèse entre la fiévreuse atmosphère du Casino où elles avaient passé la soirée et la magnificence paisible du paysage qui les entourait main-

tenant. Et le contraste n'était pas moins étonnant entre la baronne Ely de la table de roulette et la baronne Ely de cette promenade et de celte heure La lune, qui rayonnait à plein globe dans le vaste ciel, semblait l'envelopper, la noyer d'un frisson de langueur exaltée. La bouche à demi ouverte, et comme respirant, comme aspirant toute la pureté de cette belle nuit froide, on eût dit que son visage se caressait à la pâleur de ce rayonnement et que la fraîcheur de l'astre lui atteignait le cœur à travers les yeux, tant elle fixait avec avidité le disque d'argent qui éclairait l'horizon d'une lumière presque aussi intense que celle du grand jour. C'était d'abord la mer que cette lune illuminait, une mer de velours sombre sur laquelle cette ruisselante et mourante traînée de clarté blanche traçait un chemin miraculeux. La nuit était si limpide que, dans cette baie ainsi éclairée, on distinguait le gréement d'un yacht immobile sur ses ancres, à l'abri du promontoire que couronnent les créneaux guelfes du vieux palais Grimaldi. La grande forme vague du cap Martin s'allongeait de l'autre côté, et c'était partout un mélange d'éclatantes transparences et de formes noires, comme découpées à l'emporte-pièce sur cette lumière de rêve. Les longues branches des palmiers recourbées en chapiteaux, les poignards dressés des aloès, l'épaisse feuiilée des orangers, se projetaient en ombres presque dures, tandis que sur les gazons la magie du clair de lune étalait s»?îî splendeurs nacrées. Une à une les maisons

éteignaient leurs feux, et, de la terrasse, les deux femmes pouvaient les voir qui maintenant, toutes blanches, presque fantomatiques parmi le floconnement obscur et impénétrable des oliviers, s'endormaient du vaste sommeil répandu sur ce paysage. L'apaisement de cette heure était si complet que les promeneuses n'entendaient d'autre bruit que le craquement du gravier sous leurs petits souliers du soir et le frisson de leurs robes. Ce fut Mme de Carlsberg qui rompit la première ce silence, entraînée par le charme de penser tout haut, délicieux par une telle heure, auprès d'une telle amie. Elle s'était arrêtée une minute pour regarder plus fixement le ciel, et elle dit :

— « Que cette nuit est pure et comme elle est douce! Toute petite fille, à Sallach, j'avais une gouvernante Allemande qui savait le nom de toutes les étoiles. Elle m'apprenait à les connaître. Je les retrouve encore : voici la Polaire, Gassiopée, la Grande Ourse, Arcturus, Véga de la Lyre. Elles sont toujours à la même place... Elles y étaient avant que nous fussions nées, et elles y seront quand nous serons mortes. Penses-tu quelquefois à cela, que la face de la nuit était la même quand vivaient Marie-Antoinette, Marie Stuart, Cléopâtre, toutes ces femmes dont les noms nous représentent, par delà des années et des siècles, d'immenses malheurs, de tragiques amours, de grandes gloires? Penses-tu qu'elles ont regardé cette même lune et ces mêmes étoiles aux mêmes points de l'espace, avec les mêmes yeux que nous,

la même âme, les mêmes joies, les mêmes douleurs, et qu'elles ont passé, comme nous passerons, devant cette fig^ure du ciel qui n'a pas bougé, qui ne s'est pas doutée de ces joies et de ces douleurs? Lorsque ces idées me prennent, lorsque je songe aux pauvres êtres que nous sommes, avec toutes nos agonies qui ne remueraient pas un atome de cette immensité, je me demande : Que signifient nos lois, nos mœurs, nos préjugés? Quelle vanité de croire que nous importons en quoi que ce soit à celte magnifique, à cette éternelle, à cette impassible nature!... Je me dis: Il n'y a| qu'une chose de vraie ici-bas, s'assouvir le cœur,] sentir et aller jusqu'au bout de tous ses senti-/ ments, désirer et aller jusqu'au bout de tous sesl désirs; vivre enfin sa vie à soi, sa vie sincère, har-) diment, librement, hors des mensonges et des conventions, avant de sombrer dans l'inévitable néant... »

Il y avait quelque chose d'affreux à entendre cette belle jeune femme prononcer des paroles d'un si farouche nihilisme par cette belle nuit et devant ce beau paysage. Pour Mme Brion, si pieuse et si tendre, ces phrases étaient plus pénibles encore, dites de la même voix qui tout à l'heure indiquait au croupier où poser le dernier enjeu. Elle admirait tellement Ely pour cette haute intelligence qui lui permettait de lire tous les livres, d'écrire en quatre ou cinq langues, de causer sur toutes les matières avec les hommes les plus distingués! Élevée jusqu'à dix-sept ans d'après les

solides méthodes allemandes, la baronne avait trouvé, d'abord dans la fréquentation de î'archiduc, puis dans ses longs séjours en Italie, des occasions d'une culture exceptionnelle, et son souple esprit de demi-Slave en avait profité. Hélas ! à quoi lui servaient cette rare instruction, cette facilité à comprendre, ce goût des idées, puisqu'elle n'en tiraitni de quoi gouverner ses caprices, — son attitude à la table de roulette venait de le prouver, — ni de quoi gouverner sa pensée, — la «ombre profession de foi qu'elle venait de laisser échapper le prouvait trop?... — Cette indigence intime parmi tant de dons et de chances extérieures saisit une fois de plus la fidèle amie qui n'avait jamais voulu admettre certaines négations chez son ancienne compagne du Sacré-Cœur, et elle lui dit :

— « Tu parles de nouveau comme si tu ne croyais pas à un autre monde. Est-il possible que tu penses ainsi? »

— « Non, je n'y crois pas, » répondit la baronne, en secouant sa jolie tête autour de laijuelle un souille d'air faisait trembler les longs poils soyeux de son collet en zibeline. « Mon mari n'a eu que cette bonne influence sur moi, mais il l'a eue. Il m'a guérie de cette faiblesse qui n'ose pas regarder en face la vérité... La vérité, c'est que l'homme n'a jamais pu rencontrer ici-bas la trace d'une Providence, d'une pitié venue d'en haut, d'une justice, un signe, un seul signe, qu'il y ait au-dessus de nous quoi que ce soit, sinon

des forces aveugles et implacables. Il n'y a pas de Dieu. Il n'y a que ce monde. Voilà ce que je sais aujourd'hui, et j'aime à le eavoir. J'aime à meurtrir mon cœur contre cette idée d'un univers féroce et stupide. J'y trouve un sauvage plaisir et, si étrange que cela doive te paraître, une force intérieure... »

— « Ne continue pas à parler de la sorte, » interrompit Mme Brion, qui la prit dans ses bras, et elle la serra contre elle, comme une sœur presse une sœur malade, une mère son enfant; « tu me fais trop de mal... Mais, « insista-t-elle en gardant la main de son amie dans la sienne, et toutes deux reprenant leur marche, « je sais, moi, que tu portes sur le cœur un poids que tu ne me dis pas. Tu n'as jamais été heureuse. Tu l'es moins que jamais aujourd'hui, et tu en veux à Dieu de ta destinée manquée. Tu te laisses aller à blasphémer comme tu te laissais aller à jouer tout à l'heure, avec folie, comme on dit que certains hommes se grisent. Ne dis pas non. J'étais là, ce soir, cachée dans la foule, à te regarder... Pardonnemoi. Tu avais été si nerveuse ce matin! Tu m'avais tant inquiétée! Enfin, je n'aurais pas Foulu te quitter cinq minutes. Et toi, mon Ely, je t'ai vue parmi ces femmes et ces hommes, et cette déraisonnable partie à laquelle assistait ce public qui se chuchotait ton nom ! Je t'ai vue quand tu as voulu vendre cet étui, cet objet si intime, si à toi !.. . Ah ! mon Ely, mon Ely ! ... »

Un profond soupir accompagna ce nom aimé,

que la douce femme répétait avec une tendresse passionnée. Cette naïveté d'affection, qui souffrait devant les déchéances de son idole sans formuler un reproche, toucha la baronne et lui fit un peu de honte. Elle dissimula ces deux impressions sous un rire qu'elle essaya de rendre gai afin d'apaiser son amie :

— « Gomme c'est heureux que je ne t'aie pas vue ! » dit-elle. « Je t'aurais emprunté de l'argent et il aurait rejoint le reste... Et puis ne t'inquiète pas, cela ne m'arrivera plus. J'avais si souvent entendu parler des émotions du jeu. J'ai voulu, pour une fois, non pas jouailler, comme je faisais tous les jours, mais jouer vraiment... C'est encore plus ennuyeux que bête... Je ne regrette que l'étui à cigarettes... « Elle eut comme une seconde d'hésitation, o C'était un souvenir d'un ami qui n'est plus... Mais je retrouverai le marchand demain... »

— « C'est inutile... » fit vivement Mme Brion. o II ne l'a pas. »

— « Tu l'as déjà racheté? » dit Mme de Carlsberg. « A ce trait-là, je reconnais ma Louise... »

— « J'ai eu cette idée, » répondit Mme Brion, presque à voix basse, « mais quelqu'un d'autre m'avait devancée...»

— « Quelqu'un d'autre? » demanda la baronne, dont le visage revêtit soudain une expression altière. • Quelqu'un que tu as vu et que je connais? «

— « Que j'ai vu et que tu connais... Mais je

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n'ose pas te répéter son nom, maintenant que je vois comment tu prends la chose... Et pourtant tu n'as pas le droit d'en vouloir à cet homme. Car, s'il est devenu amoureux de toi, c'est bien ta faute. .. Tu as été si imprudente avec lui, laissemoi tout te dire, si coquette!... » Et après un silence : « C'est le jeune Pierre Hautefeuille... » L'excellente femme avait un battement de cœur en prononçant cette dernière phrase. Elle voulait bien empêcher Mme de Carlsberg de prolonger une coquetterie qu'elle jug^eait imprudente et malsaine; mais le courroux qui avait contracté le visage de son amie lui faisait craindre de dépasser le but et d'attirer sur l'indiscret amoureux quelqu'une de ces colères dont elle savait Ely capable ; et cela, elle se le fût reproché comme une indélicatesse, une trahison presque, envers le pauvre garçon dont elle avait surpris le tendre secret. Mais non, ce n'était pas la colère qui avait, au seul nom de Pierre Hautefeuille, décomposé les traits de Mme de Garlsberg et empourpré soudain ses joues. Louise, qui la connaissait bien, put voir qu'une émotion profonde venait de la saisir, qui n'avait plus rien de commun avec la fierté révoltée de tout à l'heure. Elle en demeura si interdite qu'elle s'arrêta de parler. La baronne Ely, de son icôté, n'avait rien répondu, en sorte que les deux rfemmes recommencèrent à marcher en silence. L Elles étaient entrées dans une allée de palmiers que la lune criblait de sa lumière «ans en dissiper l'obscurité. Gomme Mme Brion ne voyait plus le

visage de son amie, son trouble à elle-même devint si fort qu'elle osa demander, d'une voix maintenant tremblante :

— « Pourquoi ne me réponds-tu pas? Est-ce que tu penses que j'aurais dû empêcher ce jeune homme de faire ce qu'il a fait? A cause de toi, je ne pouvais pas même paraître l'avoir remarqué ! . . Tu es froissée de ma remarque sur ta coquetterie? Tu le sais bien : si je t'ai parlé de la sorte, c'est que j'estime tellement ton cœur... »

— " Toi, me froisser ? » dit la baronne, n Toi?. . Tu sais bien aussi que ce n'est pas possible... Non, je ne suis pas froissée. Je suis émue... Je ne savais pas qu'il fût là, » continua-t-elle plus bas, « ni qu'il m'eût vue à cette table, faisant ce que j'y faisais. Tu crois ipae j'ai été coquette avec lui? Tiens, regarde... .

Et, comme elles étaient en ce moment à l'extrémité de l'allée, elle se retourna. Sur son visage, deux larmes coulaient lentement le long de ses joues. A travers ses yeux, d'où ces pleurs venaient de jaillir, Louise put lire jusqu'au fond de son âme; et devant l'évidence de ce quelle n'avait pas osé comprendre tout à l'heure, elle s'écria :

— « Tu pleures... « Puis comme épouvantée devant cette tragédie morale qu'elle apercevait à présent : o Tu l'aimes? » rcpéta-t-clle, « tu l'aimes?.. . »

— « A quoi bon te le cacher maintenant? » ré[)ondit Ely. « Oui, je l'aime... Quand tu m'as dit ce qu'il avait lait ce soir et qui m'a prouvé,

une fois de plus, ce que je sais, qu'il m'aime aussi, cela m'a touchée à un point trop malade, voilà tout. J'aurais dû en être heureuse, n'est-ce pas? Tu vois que j'en suis bouleversée... Si tu savais dans quelles conditions ce sentiment est venu me prendre, pauvre chère, c'est alors que tu plaindrais ton Ely. Ah! plains-la, plains-la! » Et, posant sa tête enfantinement sur l'épaule de sa compagne, voilà qu'elle se mit à pleurer, comme une enfant, en effet, tandis que l'autre, affolée de cette soudaine explosion, lui disait, révélant jusque dans sa pitié la naïveté de l'honnête femme, incapable de soupçon :

— « Je t'en supplie, calme-toi. C'est vrai : c'est un affreux malheur pouf une femme que de se laisser envahir par un amour qu'elle n'a pas le droit de satisfaire... Mais, n'aie pas de remords, et, surtout, ne crois pas que je te blâme. Quaud je t'ai parlé comme j'ai fait, c'était pour te mettre en garde contre le chagrin que tu pouvais causer. . . Je le vois trop, que tu n'as pas été coquette. Je sais que tu n'as pas permis à ce jeune homme de deviner le sentiment qu'il t'a inspiré. Je sais qu'il ne le devinera jamais, et que tu seras toujours mon irréprochable Ely... Calme-toi, souris-moi N est-ce donc rien que d'avoir auprès de soi unô amie, une vraie amie pour te comprendre? »

— « Me comprendre? » répondit la baronne Ely. 0 Pauvre Louise ! Tu m'aimes, oui, tu m'aimes bien. Mais, «i acheva-t-elle d'une voix profonde, « tu ne me connais pas... » Puis, avec

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une sorte d'emportement, elle prit le bras de son amie, et, la regardant bien en face : « Écoute, » fit-elle, « tu crois que je suis toujours ce que tu es restée, ce que j'étais autrefois, ton irréprochable Ely, comme tu dis... Eh bien! ce n'est pas vrai... J'ai eu un amant. Tais-toi, ne me réponds pas. Il fallait que cela fût dit. C'est dit... Et cet amant, c'est l'ami le plus intime de Pierre Hautefeuille, un ami comme tu es mon amie, un frère d'amitié comme tu es ma sœur. . . Ce poids que tu as deviné que j'avais ici, » et elle se frappa le sein, « le voilà. Il est horrible à porter... »

Certains aveux entraînent avec eux tant d'irrémédiable que leur franchise donne à ceux qui les font et qui n'y sont pas contraints je ne sais quoi d'auguste, même dans la déchéance; et quand ces aveux nous viennent de quelqu'un que nous aimons comme Louise aimait Ely, c'est en nous un délire de tendresse pour cet être qui nous prouve sa noblesse par sa confession, en même temps que l'évidence de sa flétrissure nous perce l'âme. Si, quelques heures auparavant, dans un des salons de Monte-Carlo, un des innombrables viveurs en train d'errer autour des tables eût répété la plus vague phrase de doute sur l'honneur de Mme de Carlsberg et que Mme Brion eût entendu cette phrase, quelle indignation n'eût pas été la sienne, et quelle douleur! La douleur y était encore, et déchirante, tandis qu'Ely prononçait les mots impossibles ;i oublier; d'indignation, li n'y avait plus trace dans ce cœur, et elle ne

trouvait pour répondre à ce douloureux aveu que» ces mots dont le reproche était à lui seul la preuve d'une tendresse indulgente jusqu'à la complicité :

— « Dieu juste! Comme tu as dû souifrir! Mais pourquoi ne m'as-tu pas parle plus tôt comme tu me parles maintenant? Pourquoi n'as-tu pas eu confiance en moi? As-tu cru que je t'aimerais moins?... Vois, j'ai le courage de tout entendre... » Et elle ajouta, d'un accent où palpitait cette soif de savoir qui nous saisit devant les pires fautes de ceux que nous chérissons, comme si nous espérions trouver dans ce cruel détail de quoi mieux leur pardonner : «Je t'en conjure. Dismoi tout, tout... Et d'abord, cet homme? Je le connais?... »

— « Non, » répondit Mme de Carisberg. • Il s'appelait Olivier Du Prat. Je l'ai rencontré à Rome, il y a deux ans, lorsque j'y ai passé l'hiver. C'est l'époque de ma vie où tu m'as le moins vue, où je t'ai le moins écrit. C'est aussi l'époque où j'ai été la plus mauvaise, par solitude, par inaction, par tristesse, par dégoût de tout et de moimême. Ce garçon était secrétaire à l'une des ambassades de France. 11 était très à la mode, parce qu'il avait inspiré une passion à deux dames de la société romaine qui se le disputaient presque ouvertement. . . C'est très vilain, ce que je vais te dire, mais c'est ainsi : cela m'amusa de le leur prendre. Dans ces sortes d'aventures, c'est comme tout à l'heure au jeu : on s'imagine qu'on trouvera des émotions là où les autres en trouvent. Et

puis, toujours comme au jeu, on découvre que cela vous ennuie, mais on s'acharne à jouer, par entêtement, par vanité, par excitation d'une absurde lutte... Je suis devenue sa maîtresse... Sa maîtresse !» et sa voix se fit plus grave pour appuyer sur ce mot : « Et je sais aujourd'hui que je ne l'ai jamais aimé... Je me suis obstinée, exaspérée à cette liaison, au point qu'il serait en droit de dire que c'est moi qui ai voulu qu'il m'aimât, moi qui ai tout fait pour le retenir... Il aurait raison, et, je te le répète, je ne l'ai pas aimé... Et lui-même!... C'était un caractère singulier et très différent de ces hommes à bonnes fortunes, d'habitude effroyablement vulgaires. Il était si changeant, si ondoyant, si pétri de contrastes, si insaisissable, qu'à l'heure présente je ne pourrais pas dire si lui non plus il m'a aimée... Tu crois rêver en m'écoutant, et, en te parlant, j'éprouve l'impression que nos rapports furent, en effet , presque inexplicables, inintelligibles pour qui ne l'a pas connu... Je n'ai jamais rencontré d'être plus déconcertant, plus irritant aussi, par cette incertitude éternelle où il vous tenait, quoi que vous fissiez. Un jour il était ému, vibrant, passionné jusqu'à la frénésie, et le lendemain, le même jour quelquefois, il se reprenait, il se retournait : de tendre, il devenait persifleur; de confiant, soupçonneux; d'abandonné, ironique; d'amoureux, cruel; — sans qu'il fût possible ni de mettre en doute sa sincérité, ni de saisir la cause de cet incroyable revirement. — Ce» sautes

d'humeur, il ne les avait pas seulement dans se» émotions; il les avait jusque dans ses idées. Je l'ai vu ému aux larmes par une visite dans les Catacombes, et, au retour, aussi outrageusement athée que l'archiduc. Je l'ai vu, dans le monde, tenir vingt personnes sous le charme de sa verve et de sa fantaisie, et puis passer des soirées entières sans qu'on pût lui arracher deux mots... Enfin, c'était, du petit au grand, une énigme vivante, et que je pénètre mieux à distance. Il avait été orphelin de très bonne heure, et il avait eu une enfance très malheureuse, suivie d'une adolescence précocement désenchantée. Il avait été blessé et corrompu trop jeune. De là cette instabilité d'âme, ce caractère tout en fuites, qui agit sur moi, aussitôt que je commençai de m'y intéresser, comme par une puissance de spasme. Quand j'étais jeune, à Sallach, j'aimais à monter des bêtes difficiles que je m'acharnais à dompter. Je ne peux mieux comparer mes relations avec Olivier qu'à ce duel avec un cheval qui essaie to get the best of you, comme disent les Anglais. Je te le répète : je suis bien sûre de ne pas l'avoir aimé. Je ne suis pas bien sûre de ne pas l'avoir haï...»

Elle avait parlé avec une véhémence qui prouvait combien ces souvenirs tenaient en elle à des fibres profondes. Elle se tut pendant une minute; et, comme elle était près d'un buisson de roses, elle arracha une fleur dont elle se mit à mordre les pétales d'une bouche nerveuse, tandis que Mme Brion poussait ce gémissement :

î« UNE IDYLLE TRAGIQUE

— « Fallait-il que j'eusse à te plaindre de cela aussi, d'avoir cherché le bonheur hors du mariage et d'avoir rencontré cet homme, ce monstre d'égoïsme, de dureté, de caprice!... »

— « Je n'en suis pas juge, » reprit Mme de Carlsberg. « Si, moi-même, j'avais été autre, je l'aurais sans doute changé. Mais il avait touché en moi la place irritable. Je voulais le tenir; je voulais le dompter, le vaincre, et j'employai l'arme cerrible : je le rendis jaloux... Tout cela fit une histoire amère, dont je t'épargne les épisodes. Ils me seraient cruels à rappeler. Tu en sauras assez quand je t'aurai dit qu'un jour, après une semaine de brouille, suivie d'une reprise d'intimité où il fut plus tendre que je ne l'avais jamais connu, Olivier quitta Rome, subitement, sans une explication, sans un mot d^adieu, sans une lettre. Je ne l'ai plus jamais revu. Je n'ai plus jamais rien su de lui, sinon ce qu'un hasard de conversation m'apprit cet hiver, qu'il était marié... Et c est tout! Il Elle se tut; puis, d'un accent adouci, qui disait la différence entre les souvenirs qu'elle venait d'évoquer et ce\ix qu'elle aborda : « Tu comprendras maintenant quelle étrange curiosité j ai ressentie quand, voici deux mois, Ghésy me demanda la permission de me présenter le frère d'une amie de sa femme, venu à Canne? en convalescence, très isolé, très charmant, et qu'il me nomma Pierre Hautefeuille. Au cours des conversations indéfiniment prolongées que nous avions eues ensemble, Olivier et moi, daus

rintervalle de nos heures de querelle, ce nom était bien souvent revenu... Ici encore il me faut essayer de te faire comprendre quelque chose de si personnel et de si particulier : comment cet homme causait, et l'extraordinaire attrait que sa parole avait pour moi. Cet être, énigmatique et fermé, avait tout d'un coup des heures d'une expansion absolue, des ouvertures de cœur que je n'ai connues qu'à lui. C'était comme s'il eût revécu sa vie tout haut devant moi, qui l'écoutais avec un attrait, lui aussi, sans analogue. 11 déployait, dans ces moments-là, une lucidité implacable sur les autres et sur lui-même, qui vous donnait envie de crier, comme une opération de chirurgie, et qui vous hypnotisait en même temps d'un intérêt poignant. C'était, quand il parlait de lui, une mise à nu, brutale à la fois et délicate, de son enfance et de sa jeunesse, avec des évocations si précises que tel ou tel individu, connu seulement par ces confidences, m'est présent comme si je l'avais réellement rencontré. Et lui, quelle âme étrange, incomplète et supérieure, si noble et si dégradée, si sensible et si aride, où tout semblait avoir été velléité, avortement, souillure, désillusion! Oui, tout, excepté un seul sentiment. Cet homme, qui méprisait sa famille, qui ne parlait de son pays qu'avec écœurement, qui interprétait toutes les actions des autres et les siennes propres par les pires motifs, qui niait Dieu, qui niait la vertu, qui niait l'amour, cet anarchiste moral enfin, si pareil à l'archiduc par

tant de côtés, avait une foi, un culte, une religion-, il croyait à Tamitié, du moins à celle d'un homme pour un homme, car il n'admettait pas qu'une femme put être l'amie d'une femme. — Il ne te connaissait pas, chère Louise... — Il prétendait, je me rappelle si bien ses mots eux-mêmes, qu'entre deux hommes qui se sont éprouvés l'un l'autre; qui ont vécu, pensé, souffeit côte à côte et qui s'estiment en s'aimant, il s'établit une sorte d'affection si haute, si prolonde, si fière, que rien ne saurait lui être comparé. Il disait que ce sentiment était le seul qu'il respectât, le seul contre lequel ni les années ni les événements ne pussent prévaloir. Il avouait que ces amitiés étaient rares, qu'il en avait pourtant rencontré quelques exemples, et qu'il en gardait lui-même une dans sa vie : c'est alors qu'il évoquait l'imagé de Pierre Hautefeuille. Son accent, son regard, l'expression de ses traits changeaient en lui, quand il s'attardait au souvenir de cet ami absent. Lui, l'homme de toutes les ironies, il me racontait avec attendrissement et avec respect des détails aussi naïfs que leur première rencontre au collège, leur camaraderie naissante, leurs vacances d'enfants Il me disait l'enthousiasme qui les avait fait, en 1870, s'engager ensemble, et la guerre, leurs communs dangers, leurs communes souffrances. Il n'en Bnissait pas de me vanter la pureté d'âme de son ami, sa délicatesse d'esprit, sa noblesse... Je t'ai déjà dit que cet homme est demeuré pour moi une énigme. Il l'était surtout

dans ces heures de confidences rétrospectives auxquelles j'assistais avec l'étonnement, la stupeur presque, de constater cette anomalie dans ce cœur si usé, si blasé; cette floraison, dans ce terrain stérile, d'un sentiment si délicat, si jeune, si rare qu il me rappelait — malgré les paradoxes d'Olivier, c'est le meilleur éloge que j'en puisse faire — notre amitié à nous... m

— " Merci, » dit Mme Brion, « tu m'as fait du bien. Tout à l'heure, en t écoutant, je croyais entendre parler une autre personne, que je ne connaissais pas. Je viens de te retrouver tout entière, si aimarite, si douce, si bonne... »>

— « Bonne? Je ne le suis guère, » répondit la baronne Ely en hochant la tête, « et la preuve : à peine Chésy m'eut-il prononcé le nom de Pierre HauteFeuille, une seule idée s'empara de moi. Tu la trouveras abominable. Je la paierai peut-être bien cher. Le départ d'Olivier d'abord, et puis son mariage, avaient remué en moi ce levain de liaine dont je te parlais. Le croiras-tu? Je ne pouvais pas supporter la pensée que cet homme m'eut quittée ainsi et qu'il fût heureux, paisible, indifférent ailleurs, ni qu'il eût refait sa vie comme cela, sans que je me fusse vengée. On porte de ces bas-fonds dans son cœur, quand on a été ce que je fus si longtemps, une malheureuse, une désespérée dans un décor de bonheur et de luxe. Trop de détresse m'orale déprave, à la fin. Quand j'appris que j'allais rencontrer l'intime ami d Olivier, c est uniquement cette possibilité de ven-

geance qui s'offrit à moi : une vengeance raffinée, atroce et sûre. Mon existence et celle de Du Prat étaient bien séparées, certes. Il m'avait très probablement oubliée. Pourtant, je ne doutai pas une minute que si je me faisais aimer de son ami, et s'il le savait, je le percerais à l'endroit le plus sensible et le plus intime de son cœur. Et voilà pourquoi j'ai accepté que l'on me présentât Hautefeuille, pourquoi j'ai eu avec lui les coquetteries que tu me reproches. Car, je l'avoue, j'ai commencé par être coquette... Dieu! comme c'est près ! . . . Et comme c'est loin ! ... »

— a Mais Pierre Hautefeuille, « interrompit Mme Brion, n sait-il tes relations avec Olivier ? »

— « Ah ! » dit Mme de Carisberg, « tu touches à la place la plus malade, il les ig^nore, comme il ignore tout des réalités basses de la vie. C'est pal cette fraîcheur de nature, par cette simplicité de cœur dont l'autre m'avait tant parlé, par cette jeunesse enfin, que cet enfant, avec lequel je me préparais à jouer un jeu trop cruel, m'a prise tout entière... Tu ne peux pas comprendre cela, toi qui as toujours senti comme tu devais sentir, ce que c'est que d'avoir étouffé en soi l'être bon, confiant, enthousiaste, et que, d'un coup, cet être se réveille !... On a cru que l'on n'aimerait plus jamais. On s'est crue; on s'est voulue sèche, implacable, mauvaise; et puis, c'est un miracle de résurrection, au contact d'un cœur si jeune, si vrai, si simple, que le tromper, ce serait tromper un enfant. Si tu le connaissais comme je le

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connais maintenant! Si, jour par jour, heure par heure, tu t'étais pencliée sur cette âme pour l'estimer, pour l'admirer, pour l'aimer davantage, à chaque nouvelle preuve de sa beauté !... Jamais un doute, jamais ime défiance, jamais une petitesse dans cet esprit resté neuf et pour qui le mal n'existe point, qui ne le voit point. Je n'avais pas causé avec lui trois fois, je comprenais tout ce qu'Olivier m'en avait dit, ce qui jadis, dans nos entretiens de Rome, provoquait tantôt mon incrédulité, tantôt ma colère. Ce respect, cette vénération plutôt, qu'il m'avouait ressentir devant cette candeur et cette droiture, je l'éprouvais à mon tour. Ah! ce fut là, dans le charme dont j'étais enlacée, une impression que je peux à peine définir, tant l'amerlune s'y mélan^jeait à l'enchantement. Toutes les phrases dont Olivier se servait jadis pour me parler de son ami m'étaient revenues dès le premier jour, et, à chaque nouvelle rencontre, je constatais comme elles étaient fines, comme elles étaient vraies... Cet Olivier que nous n'avons jamais nommé, dont Pierre Hautefeuille ignore même que je le connais, il n'a jamais cessé d'être entre nous. C'est lui qui m'a appris à mieux comprendre celui que j'aime, à mieux l'aimer à travers ce qu'il m'en a dit autrefois... Et cependant, à travers cette amertume, l'enchantement continuait... Je me laissai d'abordaller à celte surprise de désapprendre ma basse vengeance auprès de cette nature si délicate, si jeune et que je respirais comme je respire cette fleur... b En disant ces

mots, elle porta à son visage la rose dont elle avait mordu les pétales ; et tristement, tendrement, passionnément : « Ce fut ensuite presque une sensation de source fraîche dans un désert... Si tu savais comme ce monde frelaté où je vis me fatigue, m'écœure, m'excède ; comme j'en ai assez de toujours entendre raconter les déjeuners que Dickie Marsh donne sur son yacht aux grandsducs, les bezigues de Navagero avec les princes, les coups de Bourse de Ghésy et de la demi-douzaine de gogos titrés qui suivent ses conseils ! Si tu savais comme les meilleurs de ce monde factice me lassent, comme cela m'est égal de savoir si la Bonaccorsi se décidera à épouser le sire de Gorancez, et les innombrables calomnies écloscs à tous les thés de cinq heures dans les cent villas de Cannes!... Je ne te parle pas de l'enfer qu'est ma maison depuis que mon mari me soupçonne de favoriser le mariage de Flossie Marsh avec Verdier, son préparateur... De rencontrer dans cette atmosphère d'ennui et de vanité, de sottises et d'enfantillages, un être à la fois profond et simple, vrai et romanesque, archaïque enfin, comme je m'amuse à l'appeler, ce fut un ravissement, une entrée dans une oasis!... Et puis, une minute est venue où j'ai senti que j'aimais ce jeune homme et qu'il m'aimait, sans un incident, sans un geste, sans un mot, sans rien, à un regard de lui surpris par hasard. C'est pour cela que je n)e suis réfugiée ici pendant ces huit jours... J'avais peur. J ai peu. encore... Peur pour moi, un peu... Je me

connais trop. Je sais qu'une fois entrée dans ce chemin de la passion, j'irai jusqu'au bout, que je ne garderai rien à moi, que je donnerai tout mou cœur pour toujours, que je mettrai toute ma vie sur cet amour, et, s'il allait me manquer, si... » Elle n'acheva pas, mais son amie put comprendre la redoutable perspective en l'entendant continuer : « Et j'ai peur pour lui aussi. Que c'est cruel de se dire : « Il est si jeune, si intact ! Il croit tel- « lement en moi... S'il savait !... » Je ne peux pas mieux te prouver combien j'ai changé. Il y a six semaines, quand on m'a présenté Hautefeuille, je n'avais qu'une idée : « Gomment apprendrai-je à « Du Prat que je connais son ami ? » Aujourd'hui, pour que ces deux hommes ne se revoient jamais, et, s'ils se revoient, pour que mon nom ne soit jamais prononcé entre eux, je donnerais dix ans de ma vie... Comprends-tu maintenant pourquoi les larmes ont jailli de mes yeux quand tu m'as raconté ce qu'il avait fait ce soir? J'ai pensé qu il m'avait vue employer mon temps loin de lui, comment ! Et j'ai eu honte de cela, une dure honte. Juge quelle autre honte s'il savait le reste. »

— 0 Et que vas-tu faire ? » s'écria douloureusement Mme Brion. « Ces deux hommes se reverront. Ils parleront de toi. Si cet Olivier aime son ami comme tu prétends qu'il l'aime, ils se diront tout. .. Écoute, »» continua-t-elle enjoignant les mains, « écoute ce que l'affection la plus tendre, la plus dévouée, te crie par ma bouche. Vois, je ne te dis rien de tes devoirs, de l'opinion

du monde, d'une veayeaace de ton mari. Je comprends que tu marches sur tout cela, puisque tu y as marché déjà, pour aller à ton bonheur. Mais tu ne l'auras pas, ce bonheur ! Tu ne peux pas être heureuse dans cet amour avec ce secret sur le cœur. Tu étoufferas de ce silence. Et, si tu parles... Je te connais, tu as dû pensera parler, à tout confesser comme maintenant... Si tu parles... »

— « Si je parle, il ne me reverra jamais, » dit Mme de Garlsberg. « Ah ! sans cette certitude ! . . . »

— " Eh bien ! Aie du courage jusqu'au bout, » interrompit l'autre. « Tu as eu la force de quitter Cannes huit jours; tu dois avoir celle de partir tout à fait, ou de lui ordonner de s'en aller... Tu ne seras pas seule; je serai avec toi; je te soutiendrai. Tu souffriras ; mais qu'est-ce que cette douleur, si tu penses à cette horrible chose : que tu sois tout pour ce jeune homme, qu'il soit devenu tout pour toi, et qu'il sache que tu as été la maltresse de son ami?... »

— tt Tu as raison, » dit la baronne d'une voix brisée. « Je l'ai rencontré trop tard... Mais c'est si dur de s'arracher du cœur un vrai sentiment, quand on n'a rien connu depuis des années que des curiosités, des vanités et de la misère, toujours de la misère ! « Puis, amèrement, presque furieusement: «Mais j'en trouverai la force. Je le veux. Je le veux, » répéta-t-elle, et vaincue : « Oh ! quelle pitié qu'une telle vie !... »

Elle regarda le ciel, enjetuntcecri, d'un re^jard

TJNE IDYLLE TEAGIQUE 79

très différent de celui qu'elle avait eu aux premiers instants de la promenade. Le clair reflet de la lune montra sur ce beau visag^e une colère, maintenant, une révolte contre cette implacable sérénité des étoiles, des montagnes, de la nature entière. Puis les deux amies reprirent leur promenade en silence, parmi les formes de plus en plus découpées des palmiers et des aloès, entre les haies des roses embaumées, et près des massifs sombres des orangers, — Ely abîmée dans sa cruelle résolution de renoncement, et l'autre se disant tout bas, se répétant :

— « Je la sauverai. . . fût-ce malffré elle I ■

ADïOUR D UN SCRUPULE

Le sire de Corancez — comme Mme de Carlsberg appelait dédaigneusement le Méridional — n'était pas homme à négliger un seul des petits détails jugés utiles à la réalisation d'un projet bien étudié. Son père, le vigneron, disait de lui : « Marins?... Ne vous inquiétez pas de Marius : c'est un fin merle... » A la minute même où la baronne Elly commençait dans les allées solitaires du jardin Brion sa douloureuse confidence, l'adroit personnage, lui, retrouvait Hautefeuille à ' la gare ; il le chambrait dans le train entre

Chéày et. Dlckie Marsh, et il manœuvrait si habilement qu'un peu après Beaulieu, avant Nice, l'Américain avait déjà offert à Pierre de visiter, le lendemain matin, son yacht, la Jenny, en ce moment à l'ancre dans le port de Cannes. Or, ce lendemain matin représentait pour Gorancez les dernières heures qu'il dût lui-même passer à Cannes avant son départ, soi-disant pour Marseille et Barbentane, en réalité pour l'Italie. Cette visite à la Jenny — Florence Marsh l'avait promis — serait aussitôt suivie d'une invitation pour Hautefeuille à la croisière du 13... Pierre accepterait-il? Consentirait-il surtout à servir de témoin dans celte cérémonie clandestine où cet abbé vénitien au nom copieux, dom Fortunato Lagumina, prononcerait les paroles d'union solennelle entre les millions de feu Francesco Bonaccorsi et l'héritier du blason douteux des Corancez? Le Provençal n'avait pour décider son ancien camarade que celte matinée. Mais il ne doutait pas du succès, et, dès neuf heures et, demie, aussi frais, aussi dispos que s'il ne fût pas rentré de Monte-Carlo la veille par le dernier train, il escaladait de son pied leste les rampes de la colline qui sépare Cannes du Golfe-.louan. Pierre Hautefeuille s'était installé pour l'hiver dans un des hôtels qui déploient leurs innombrables fenêtres en espaliers sur cette hauteur, décorée par les Cannois du nom de Californie. C'était une de ces matinées de soleil et de brise — un soleil frais, une brise tiède — qui font le charme des hivers sur cette côte. Les roses

s'ouvraient par centaines le long des haies et sur le bord des terrasses. Les villas apparaissaient, blanches ou peintes, derrière leurs rideaux de palmiers et de mimosas, d'aloès et de bambous, de faux-poivriers et d'eucalyptus. Au pied de la colline, la presqu'île de la Groisette s'allongeait, s'étirait du côté des îles. Les masses sombres de ses pins, tachées de maisons claires, s'enlevaient entre le bleu tendre du ciel et le bleu presque noir de la mer; et le sire de Gorancez allait gaiement, un bouquet de violettes à la boutonnière du plus délicieux veston que jamais tailleur complaisant ait coupé à crédit pour un joli garçon en chasse d'une dot, ses pieds minces bien pris dans ses bottines jaunes, un chapeau de paille sur ses épais cheveux noirs, l'œil humide, la dent blanche sous le demi-sourire, la tarne lustrée, fleurant bon, portant beau. Il était heureux par les portions animales de son être, et d'un bonheur tout physique, tout sensuel. Il savourait cette lumière divine, cette brise de mer qui roulait des arômes de fleurs, cette atmosphère caressante comme au printemps; il jouissait de sa santé, de sa force, de sa jeunesse, du radieux paysage, tandis que le calculateur en lui monologuait sur le caractère de l'ami qu'il allait rejoindre et sur le succès de sa négociation :

— « Acceptera-t-il? N'acceptera-t-il pas?... Ge serait oui, sans aucun doute, s'il savait que Mme de Garlsberg sera sur le bateau. Puis-je le lui dire?... Mais non. Dit par moi, il en prendrait

ombrage. Comme son bras a tremblé contre le mien, hier, quand je la lui ai nommée!... Bah! Marsh ou sa nièce lui en parleront, ou ils ne seraient pas des Américains. C'est leur manière, à ces gens-là, et qui leur réussit : dire tout haut à tout le monde tout ce qu'ils pensent et tout ce qu'ils veulent. . . S'il accepte? Est-il prudent d'avoir ce confident de plus?... Mais oui : plus il y aura de personnes dans le secret, plus Navagero sera maté au jour de la grande explication... Dans le secret? Avec trois femmes dans le complot!... Mme de Carlsberg racontera tout à MmeBrion Fi puis après? Flossie Marsh racontera tout au jeune Verdier. Peut-être. Ces petites Américaines ont des loyautéo d'hommes. Mettons tout de même queWe fuie. Et puis après 'r... Hautefeuille? Hautefeuille est le plus sûr des quatre... Gomme il y a des gens qui changent peu! Voilà un garçon que j'avais à peine revu depuis le collège : il est aussi simple, aussi naïf qu'à l'époque où nous confessions nos peccadilles de collégiens au brave abbé Taconet... La vie ne lui a rien appris. Il ne se doute seulement pas que la baronne est amoureuse de lui autant qu'il est amoureux d'elle. Il faudra qu'elle lui fasse une déclaration la première. Si nous {)Ouvions en causer, elle et moi !... Laissons agir la nature. Une femme de trente ans, belle, ardente, intelligente, qui a envie d'un jeune homme et qui ne se le paie pas, ça se voit peutêtre dans les affreux brouillards du Nord, mais avec ce soleil et parmi ces fleurs? Jamais... Bon!

me voici devant son hôtel. Ce serait cependant commode pour s'y donner des rendez-vous, cette caserne-là. Tant de monde y va et vient, qu'une femme peut entrer dix fois sans être remarquée... »

L'hôtel des Palmes — ce nom biblique, justifié par un jardin oriental, flamboyait sur la façade — érig^eait au tournant du chemin sa masse grise, prétentieusement décorée de gig^antesques sculptures. Des cariatides colossales y soutenaient des balcons, des colonnes cannelées y supportaient des terrasses à balustres. Pierre Hautefeuille occupait une modeste chambre dans ce caravansérail indiqué par son docteur. Si c'avait été un paradoxe, la veille, que sa rêverie sentimentale sur le divan du Casino de Monte-Carlo, sa présence dans cette banale cellule de cette immense ruche cosmopolite en était un autre, et quotidien. Il y vivait aussi retiré, aussi absorbé, aussi enveloppé par l'atmosphère de ses songes que s'il n'eût pas eu grouillante, à côté de lui, sous ses pieds et sur sa tête, toute une colonie des agités et des agitées dont le Carnaval peuple la côte. Encore ce matin, l'indulgente moquerie de Corancez eut trouvé de quoi s exercer à loisir, si les lourdes pierres de la bâtisse fussent magiquement devenues transparentes, et si l'entreprenant Méridional eût vu son camarade accoudé sur sa table à écrire et comme hypnotisé par la contemplation de la boîte d'or achetée la veille au soir. Et cette moquerie se fût changée en une véritable stupeur s'il avait suivi

i échcveau de pensées dévidé dan» cet esprit d'amoureux, en proie, depuis cet achat, aux fièvres ima^natives d'un de ces scrupules qui sont les grandes tragédies des passions timides et silencieuses.

Elle avait débuté, cette crise d'inquiétude, de délicatesse et de remords, dans le train qui ramenait de Monte-Carlo toute la bande racolée par Gorancez. Un mot de Ghésy l'avait provoquée :

— « Est-il vrai, » avait demandé ce dernier à Marins, « que la baronne Elyait perdu cent mille francs ce soir, et qu'elle ait vendu ses diamants à l'un des pontes pour continuer? »

— « Gomme on écrit l'histoire ! » avait répondu Gorancez. « J'étais là avec Hautefeuille. Elle a perdu ce qu'elle avait gagné, voilà tout, et elle a vendu un pauvre bijou de cent louis : un portecigarettes en or. .. »

— « Gelui dont elle se sert toujours? » avait iîkterrogé Navagero.

— a Je ne lui souhaite pas que l'archiduc apprenne ce traiic, » avait repris Ghésy. «Quoique démocrate, il est sévère sur le chapitre de la tenue, le patron... »

— • Et qui voulez-vous qui lui répète cette histoire?» avait répliqué Gorancez.

— a L'aide de camp, parbleu! ■ avait insisté Ghésy, « cette canaille de Laubach. Il espionne tout ce qu'elle lait. Si le bijou manque, l'archiduc le saura... ■

— « Bah! Elle rachètera l'objet demain matin. C'est plein de ces honnêtes spéculateurs, Monte- Carlo. Ce sont même les seuls qui gagnent au jeu.....

A l'instant précis où Hautefouille écoutait ce dialogue, dont chaque mot lui retentissait douloureusement dans le cœur, il avait surpris le regard de la marquise Bonaccorsi posé sur lui, — un de ces regards de curiosité, terribles pour un amoureux timide, car il y lit distinctement la connaissance de son secret. La causerie avait tourné aussitôt, mais les paroles échangées et l'expression des yeux de Mme Bonaccorsi avaient suffi : le jeune homme venait d'être pris par un remords aussi aigu que si la poche intérieure de son veston du soir se fût déchirée et que tous ces gens eussent aperçu le précieux étui. — « La marquise m'aurait-elle vu l'acheter?.,. » s'était-il demandé avec un frisson de tout son être. « Si elle m'a vu, que pense-t-elle?... » Puis, comme l'Italienne, abîmée dans une conversation avec Florence Marsh, paraissait de nouveau parfaitement indifférente à son existence, il s'était dit : — « Non, j'ai rêvé, il n'est pas possible qu'elle m'ait vu. J'ai tellement pris garde aux personnes qui étaient là!... Je me suis trompé. Elle me regardait comme elle regarde, de cette façon fixe qui, chez elle, ne signifie rien. J'ai rêvé... Mais je n'ai pas rêvé en écoutant les autres. Cet étui à cigarettes, Ely va vouloir le racheter demain. Elle retrouvera le marchand. Cet homme lui dira qu'il l'a déjà

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vendu. Il me décrira... Et si elle me reconnaît à ce signalement?... » A cette idée, un nouveau frisson courut en lui. Dans un éclair, une hallucination intérieure lui montra le petit salon de la villa Helmholtz, — L'archiduc avait baptisé ainsi sa maison, à cause du grand savant, son maître. — L'amoureux aperçut la baronne Ely assise au coin de la cheminée, dans une robe de dentelle ijoire à noeuds de satin vert myrte, celle de ses toilettes qu'il préférait. Il vit cette pièce à l'heure du thé : les meubles, les fleurs dans les vases, les lampes sous leurs abat-jour nuancés, tout ce décor aimé. Il se vit arrivant là et rencontrant un autre regard, celui dans lequel il lirait, cette fois, avec certitude, que Mme de Garlsberg savait son action... La douleur que cette hypothèse lui causa fut trop vive. Elle le ramena, du coup, à la réalité : — « Je rêve encore, » se dit-il, « mais il n'en reste pas moins que j'ai été bien imprudent; pis que cela, bien indiscret. Je n'avais pas le droit d acheter ce bijou. Non. Je n'en avais pas le droit. Je risquais d être surpris, d'abord, et de la compromettre. Et puis, demain, après-demain, si une indiscrétion se produit, et si le prince fait une enquête?..." Dans un second éclair d'hallucination, il aperçut l'archiduc Henri-François et la baronne en face l'un de l'autre. Il vit les beaux, les chers yeux de la femme qu'il aimait, remplis de larmes. Elle souffrirait, une fois de plus, dans sa vie intime, et par sa faute, à lui, quand il aurait donné son sang avec délices pour que ses yeux

volontiers tristes s'éclairassent, pour que cette bouche amère sourît d'un sourira heureux! Et voilà pourquoi la plus chimérique mais aussi la plus douloureuse et la plus sincère des anxiétés avait commencé de tourmenter le jeune homme, tandis que miss Marsh et Corancez échangeaient tout bas dans un coin ce commentaire :

— «Je demanderai à mon oncle de Tinviter, c'est convenu, » disait la jeune Américaine. " Pauvre garçon! J'ai vraiment un faible pour lui. II a l'air si triste maintenant!... Ils lui auront fait de la peine en parlant de la baronne comme ils en ont parlé. »

— « Mais non, mais non, » répondait Corancez ; « il est au désespoir d'avoir manqué, par sa faute, une occasion d'approcher de son idole. Imaginez-vous qu'au moment où je l'abordais, elle, pftt... Ni vu, ni connu... Mon Hautefeuille s'était évanoui, évaporé, dissipé. Il a un remords d'avoir été trop timide. C'est un sentiment que j'espère bien ne connaître jamais. »

Un remords? L'astucieux Méridional ne croyait pas si bien dire. Il se trompait sur le motif, mais il avait nommé du terme le plus juste l'émotion qui avait en effet obsédé Hautefeuille pendant de longues heures de la nuit, et qui, ce malin, l'immobilisait devant le précieux étui. C'était comme si réellement le jeune homme eût non pas acheté, mais volé ce bijou, tant il éprouvait de malaise à l'avoir là, sous ses yeux. Qu'allait-il en faire.

maintenant? Le garder?... C'avait été la veille son instinct, son passionné désir, quand il se précipitait vers le marchand. Ce simple objet, si souvent manié par la baronne Ely, la lui rendait si vivante... Le g^arder? Les phrases entendues la veille dans le train lui revenaient, et avec elles les appréhensions qui l'avaient saisi aussitôt... Le renvoyer? Quel plus sûr moyen pour que la jeune femme cherchât qui s'était permis tant d'audace? Et si elle trouvait?... En proie au tumulte de ces pensées, Pierre prenait et reprenait la boîte d'or. Il épelait l'absurde inscription tracée en pierres précieuses par l'ingéniosité du joaillier sur le métal de Tétui : « M. E. moi. 100. C. C. " — Aimez-moi sans cesser, » disaient ces lettres et ces chiffres ! L'amoureux songeait que ce bijou, pour afficher ainsi ce tendre souliait, avait du venir à Mme de Carlsberg ou de l'arcliiduc ou d'une amie très chère. On a de ces naïvetés quand on aime comme il aimait, pour la première fois, et quand on ne traduit pas encore en images concrètes cette banale vérité que toutes les femmes ont un passé. Quelle agonie aurait été la sienne si ce bibelot féminin avait pu raconter sa propre histoire et les disputes auxquelles cette devise sentimentale avait déjà donné lieu durant la liaison de la baronne Elly avec Olivier Du Prat? Que de fois ce dernier avait, lui aussi, cherché à savoir de qui sa maîtresse tenait cet objet, — un de ces bijoux dont la fastuosité inutile pue l'adultère! — Et jamais il n'avait pu arracher à la jeune femme le

nom du mystérieux donateur, celui dont Ely avait dit la veille à Mme Brion : « ...Un souvenir d'un ami qui n'est plus... » En réalité cette boîte suspecte ne rappelait rien de très coupable, et la baronne l'avait reçue d'un jeune Russe, un des comtes Werekiew. Elle avait eu avec lui une première coquetterie, poussée assez loin, — l'inscription en témoignait, — mais interrompue, avant la faute, par le départ du jeune homme pour la guerre de Turquie. Il avait été tué sous Plevvna... Oui. Gomme Hautefeuille eût été misérable s'il avait soupçonné les paroles qui s'étaient prononcées autour de ce bijou, paroles de tendresse romanesque dites par Nicolas Werekiew, paroles du plus outrageant soupçon dites par son plus cher ami, par cet Olivier dont il avait le portrait (^quelle ironie !) sur la table où il s'accoudait à cette minute, entre les photographies de son père, de sa mère, de sa sœur et de sa maison d'Auvergne, — tout ce qu'il avait aimé avant de rencontrer la baronne Ely. — Ah! cœur trop jeune, cœur resté trop intact, trop pur, trop confiant, comme il devait saigner un jour de ce qu'il ne soupçonnais pas durant cette matinée où sa délicatesse lui servait seulement à s'accuser lui-même, — jusqu'à la seconde où un coup frappé à sa porte le fit sursauter. Dans son absorption, il avait oublié, et l'heure, et son rendez-vous, et le camarade qu'il attendait. Il jeta le porte-cigareltes dans le tiroir de la table avec une palpitation de criminel surpris en flagrant délit. Sa voix trembla pour

prononcer un : « Entrez! » à la suite duquel Télégante et joviale silhouette de Gorancez se dessina dans rentre-bâillement de la porte; et, avec ce' rien d'accent, que ni Paris ni les salons princiers de Cannes n'avaient pu corriger, le Méridional commençait :

— « Quel pays, tout de même, que mon pays ! Quelle matinée! Quel air! Quel soleil!... Ils ont des fourrures là-bas, eux, les gens du Nord, et nous, tu vois!... » Il montra son veston, qu'il portait sans pardessus. Puis, aussitôt, l'œil pris par les objets, et pensant tout haut : « Je n'étais jamais monté jusqu'à ton phare. Quelle vue ! Comme la ligne de TEsterel s'allonge en un beau grand cap, et quelle mer! Un satin mouvant!... Tu serais divinement ici, avec un peu plus de place. Tu n'es pas gêné de n'avoir qu'une chambre?... »

— « Pas le moins du monde, » fit Hautefeuille : « j'ai si peu de choses avec moi, à peine quelques livres... »

— « C'est vrai, » répondit Corancez. Il inventoriait d'un regard l'étroite pièce à laquelle la modeste trousse déployée sur la commode donnait la physionomie d'un campement d'olfîcier, « Tu n'as pas la folie de l'objet. Si tu voyais le nécessaire ridiculement complet que je traîne après moi, sans compter une pleine malle de bibelots!... Mais j'ui été corrompu par les étrangers. Toi, tues resté le vrai Français. On ne dira jamais assez combien ce peuple est simple, sobre, éco-

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nome. Il l'est trop. Surtout il a trop de haine pour les inventions nouvelles. II les déteste autant que les Anglais et les Américains les aiment. Toi, par exemple, c'est un hasard, j'en suis sûr, qui t'a fait descendre dans cet hôtel ultramoderne. Au fond, tu en ahomines le luxe et le confort?... »

— « Tu appelles cela du luxe? » interrompit Hautefeuille en montrant le mobilier de la chambre, trop neuf et faussement angolais. Puis, haussant les épaules : o Mais il y a du vrai dans ce que tu dis. Je n'aime pas à compliquer ma vie... »

— «Je connais cette école, » répliqua Gorancez : « tu es pour l'escalier contre l'ascenseur, pour les feux de bois contre le calorifère, pour la lampe à l'huile contre l'électricité, pour la poste contre le téléphone. C'est la vieille France. Mon père en était. Moi, j'appartiens au nouveau jeu. Jamais assez de tuyaux d'eau chaude et d'eau froide! Jamais assez de fils télégraphiques et téléphoniques! Jamais assez de machines pour nous éviter un geste, un petit geste l ... Ils ont un défaut pourtant, ces hôtels nouveaux : les murs y ont juste l'épaisseur d'une feuille de papier. Or, comme j'ai à te parler un peu sérieusement, et peut-être un vrai service à te demander, nous allons sortir, si tu permets. Nous irons à pied jusqu'au port, où Marsh nous attend à la demie de dix heures. Cela te va? Nous tuerons le temps en prenant par le plus long... »

En proposant ce « plus long » , le Provençal avait son idée. Il voulait conduire son ami par un chemin qui passât devant la grille de certain jardin, celui de Mme de Garlsberg. C'était une façon de psychologue que Marius de Corancez, et son instinct lui servait de guide plus assuré que n'eussent fait les savantes théories d'un Taine ou d'un Ribot sur la reviviscence des images. Il s'en rendait compte : Pierre Hautefeuille verrait surtout dans le complot de Gênes une occasion de voyager avec la baronne Ely. Plus l'idée de la jeune femme lui aurait été rendue présente, plus il serait disposé à répondre le « oui » dont Corancez avait besoin. Cet innocent mac!)iavélisme fut cause qu'au lieu de se diriger droit vers le port, les deux camarades s'enga^yèrent dans ce lacis de routes et de sentiers qui court à l'ouest de la Californie. Il y a là une suite de ravins demeurés intacts et plantés d'oliviers, de ces beaux arbres au fin feuillage qui donnent un coloris d'argent au vrai paysage de Provence, celui qui ne joue pas aux tropiques et à la serre chaude. Les maisons s'y font plus rares, plus isolées ; et, à certains moments, comme dans les replis du vallon d'Urie, on se croirait à cent lieues de toute ville et de toute plage, tant les escarpements du terrain boisé dérobent la vue du Cannes moderne et de la mer. La misanthropie de l'archiduc Henri-François l'avait décidé à établir sa villa sur le coteau même devant lequel se creuse cette espèce de parc, nécessairement habité et entre-

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tenu dans sa sauvagerie par des Anglais. Gorancez fit traverser ce vallon à Haulefeuille; ils aboutirent ainsi à un point d'où la villa Helmholtz se découvrit soudain à leurs yeux. C'était une lourde construction à deux étages. Une vaste serre la flanquait sur l'un de ses côtés . L'autre côté s'achevait sur un bâtiment bas, couronné par une cheminée de forme singulière qui fumait en ce moment à toute vapeur. Le Méridional montra du geste à son compagnon cette noire colonne qui se détachait sur le ciel bleu et que la brise éparpillait doucement contre les palmiers du jardin :

— « L'archiduc est à son laboratoire, » dit-il : « j'espère que Verdier lui aura fait aujourd'hui quelque belle découverte, de quoi envoyer une jolie note à l'Institut... »

— «Tu ne crois donc pas que le prince travaille lui-même? " interrogea Pierre.

— « Pas beaucoup, » fit Gorancez. a Tu sais... la science des cousins d'empereur ou leur littérature ! . . . D'ailleurs, cela m'est parfaitement égal. Ce qui m'est beaucoup moins égal, ce qui ne me ''est même pas du tout, c'est comment il accueillera aujourd'hui sa charmante femme, — car elle est charmante, et elle vient encore de me prouver, dans une circonstance que je te conterai, qu'elle est parfaitement bonne. Tu as entendu ce qu'on disait hier, qu'elle est entourée d'espions?... »

— « Même à Monte-Carlo? » dit Hautefeuiiïe

— « Surtout à Monte-Carlo, » répondit Gorancez. « Et puis, j'ai une conviction : si l'archiduc n'aime pas la baronne, il n'en est pas moins jaloux d'elle jusqu'à la fureur; et rien de féroce comme un jaloux sans amour... Othello a étouffé sa femme pour un mouchoir qu'il lui avait donné, et il l'adorait. Juge un peu du tapage que celui-ci pourrait faire à propos du porte-cigarettes qu'elle a vendu, si ce porte-cigarettes vient de lui... »

Ce petit discours débité sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant, enfermait un bon conseil que le Méridional tenait à donner à son ami avant son départ. C'était comme s'il lui eût dit, en clair et simple français : « Fais la cour à cette jolie femme tant que tu voudras : elle est délicieuse... Sois son amant. Mais défie-toi du mari... » Il vit la physionomie transparente d'Haulefeuille se voiler soudain, et il s'applaudit d'avoir été compris si vite. Gomment se fût-il douté qu'il venait de toucher à une blessure, et que cette allusion à la jalousie du prince avait seulement avivé chez l'amoureux la douleur du remords dont saignait cette tendre, cette scrupuleuse conscience? Hautefeuille était trop fier, trop viril dans sa délicatesse, pour admettre une minute des calculs comme celui auquel son camarade l'invitait diplomatiquement sur le plus ou moins de facilité d'un adultère. Il était de ceux qui ne sont atteints, quand ils aiment, que par la souffrance de l'être qu'ils aiment, un de ces cœurs naturellement héroïques dans la tendresse, et toujours prêts à

faire bon marché de leur propre sécurité. Ce qu'il avait déjà vu, la veille, dans cette halkicination de son premier scrupule, il le vit de nouveau, plus nettement, plus amèrement : cette scène possible entre l'archiduc et la baronne Ely, scène dont il risquait d'être la cause, si vraiment le prince savait la vente du bijou, et si la baronne avait en vain cherché à le racheter. C'en était assez pour qu'il n'écoutât plus que d'une oreille distraite les hâbleries deCorancez. Celui-ci, cependant, avait eu assez de tact pour détourner la causerie et entamer quelqu'une des anecdotes bouffonnes de son répertoire. Qu'importait à Pierre cette chronique, plus ou moins vérifiée, des ridicules ou des scandales de la côte? Il ne prêta de nouveau son attention qu'au moment où, arrivés sur la Croissette, son camarade se décida à frapper le grand coup. Sur cette promenade, plus peuplée ce matin-là que d'habitude, un personnage s'avançait, qui allait fournir au Méridional le meilleur prétexte pour sa confidence et pour sa demande. Prenant soudain le bras du songeur, qu'il réveilla de ses pensées, il dit à mi-voix :

— « Je t'ai raconté que Mme de Carlsberg avait été particulièrement bonne pour moi, ces derniers temps ; et je t'avais annoncé, en quittant l'hôtel, que j'aurais sans doute un service à te demander, un grand service. Tu ne saisis pas le lien? Tu vas le saisir et comprendre cette énigme. Vois-tu quelqu'un s'avancer de notre côté?... »

— « Je vois le comte Navagero, « répondit

Hautefeuule, « avec ses deux chiens et un ami que je ne connais pas. C'est tout... «

— « Et c'est aussi le mot de l'énigme... Mais attendons qu'ils aient passé... Il est avec Herbert Bohun. Il ne daignera pas nous parler... "

Le Vénitien approchait en effet, plus Anglais cent fois que le lord en compagnie duquel il cheminait II avait trouvé le moyen, lui, l'enfant de l'Adriatique, de réaliser le type d'un masher de Cowes ou de Scarborough, avec une telle perfection qu'il échappait à la caricature. Vêtu d'un complet coupé à Londres dans une de ces étoffes que les Écossais appellent des harj-is, à cause de leur lieu d'origine, et qui sentent vaguement la tourbe, le bas du pantalon retroussé, comme à Londres, quoique depuis huit jours il ne fût pas tombé une goutte de pluie, le pas allongé, la jambe raide, tenant ses gants d'une main, et de l'autre sa canne par le milieu, le visage rasé et tendu sous la casquette d'une étoffe pareille à celle du veston, il fumait une courte pipe en bois de bruyère, de la forme qu'affectionnent les Oxoniens. Deux petits terriers, de la race propre à l'île de Skye, trottinaient derrière lui, traînant un corps trois fois plus long que leur hauteur, de vivants manchons de poils, montés sur des pattes de bassets, torses et courtes. De quelle partie de tennis arrivait Navagero? A quelle partie de golf se rendait-il? La couleur rousse de ses cheveux, de ce roux qui se retrouve dans les tableaux de Bonifazio, achevait de le rendre si pareil à lord

Herbert que c'en était invraisemblable. Il y eut pourtant entre eux cette différence : en croisant Corancez et Hautefeuille, les deux sosies jetèrent un « bonjour » dont Tun était dépourvu d'accent, celui de Bohun, tandis que le Vénitien détacha ces deux syllabes avec un timbre absolument britannique.

— « Tu as bien regardé cet homme, « reprit Corancez, quand les deux amis furent à une distance convenable, a et tu l'as pris pour un anglomane de l'espèce la plus falote?... Mais quand on gratte l'Anglais, chez lui, sais-tu ce que l'on trouve par-dessous? Un Italien du temps de Machiavel, sans plus de scrupules que s'il vivait à la cour des Borgia. Il nous empoisonnerait tous, toi, moi, le premier venu, s'il nous trouvait sur sa route d une certaine façon... Je lui ai lu dans la main. Il a le signe... Mais tranquillise-toi, il n'a pas encore pratiqué : il n'en est qu'à torturer depuis six ans une pauvre femme sans défense, cette adorable marquise Bonaccorsi, sa sœur. Je ne me charge pas de t'expliquer cela, ni par quels procédés il la terrorise... Mais depuis ces six ans cette femme n'a pas fait une démarche qu'il n'ait sue, pas eu un valet de pied qu'il n'ait choisi, pas reçu une lettre qu'il ne lui en ait demandé compte. Enfin, c'est une affreuse tragédie de famille, un de ces despotismes, de ces accaparements comme on ne les croit pas possibles, avant d'en avoir lu le récit dans la Gazette des tribunaux, ou d'y avoir assisté comme j'ai fait. li oe veut absolu-

ment pas qu'elle se remarie, parce qu'il vit à même la grosse fortune qui n'est qu'à elle... »

— « Quelle infamie!» interrompit Hautefeuille. « P^t tu es bien sûr, bien sur de ce que tu me racontes? >»

— « Sur comme je vois le bateau de Marsh, » reprit Gorancez en montrant du doigt le svelte yac'it à l'ancre dans le port; et il continua, avec une espèce de goguenardise, à la fois sentimentale et mâle, qui n'était pas sans grâce : « Et ce que j'ai à te demander, c'est de travailler avec moi à l'exécution de ce joli monsieur. Tu vas comprendre. . . Nous autres Provençaux, nous avons un côté Don Quichotte. Le soleil nous met ça dans le sang, ce goût, cette manie de nous emballer pour quelque chose ou pour quelqu'un. Si Mme Bonaccorsi avait été heureuse et libre, je n'y aurais pa» fait attention. Quand j'ai su qu'elle était indignement exploitée et malheureuse, j'en suis devenu amoureux fou. Gomment je suis arrivé à le lui dire et à savoir qu'elle m'aimait, je te raconterai cela un jour. Si Navagero est de Venise, je suis de Barbentane. C'est un peu plus loin de la mer, un peu moins romantique, un peu moins glorieux, mais on y connaît tout de même la navigation... Tant il y a que je vais épouser Mme Bonaccorsi et que je viens te demander d'être mon témoin. •

— « Tu vas épouser Mme Bonaccorsi?» répéta Hautefeuille, que sa stupeur empêcha de répondre à son camarade: « mais le frère, alors?... »»

— oHé! il n'en sait rien, » répliqua Gorancez. « Voici justement où apparaît dans le conte bleu la fée bienfaisante, sous la forme de cette charmante baronne Ely. Sans elle, Andriana — tu me permets d'appeler ainsi ma fiancée — ne se serait jamais décidée à prononcer le « oui » . Elle m'aimait, et elle avait peur. Ne la juge pas mal. Ces femmes trop tendres, trop sensibles, ont de ces timidités folles qu'il faut comprendre... Elle avait peur, mais pour moi surtout. Elle imaginait une dispute entre son frère et moi, des mots trop vifs, un duel. Navagero tire Tépée comme Machault et le pistolet comme Casai. Ecco... Alors je lui ai proposé et fait accepter le plus romanesque, le plus invraisemblable des dénouements, — un mariage secret!... Le 14 du mois qui vient, si Dieu me prête vie, un prêtre de Venise, dont elle est sûre, nous mariera dans la chapelle d'un palais de Gênes. Moi, d'ici là, je disparais. Je suis à Barbentane, dans mes vignes; et le 13, tandis que Navagero fera l'Anglais à bord du bateau de lord Herbert Bohun, avec le prince de Galles et quelques moindres Altesses, le bateau de Marsh, à bord duquel tu vas être invité, emportera, entre autres passagers, la femme que j'aime le plus au monde, à qui je vais donner ma vie, et l'ami que j'estime le plus, — si toutefois cet ami ne dit pas non à ma demande... Que répondil?... .

— « Il répond, » fit Hautefeuille, * que s'il a jamais été étonné de sa vie, c'est aujourd'hui

Toi,Gor;Micez, amoureux, et assez amoureux pour engager ta liberté ! Tu semblais si insouciant, si indifférent!... Et un mariage secret!... Mais il ne restera pas secret vingt-quatre heures, ce mariage. Exubérant comme je te connais, tu te racontes toujours tout entier à tout le monde... Enfin, je te remercie de l'affection que tu viens de me montrer, » conclut-il, « et je te promets que je serai ton témoin... »

Il avait pris la main de Gorancez en prononçant ces mots, avec le sérieux simple qu'il mettait aux moindres choses. L'autre avait touché juste en faisant vibrer la corde de la chevalerie dans cette âme instinctivement généreuse. Sans doute, cette simplicité et aussi la candeur confiante que Pierre venait de lui montrer gênèrent le Méridional. Il voulait bien en profiter, mais peut-être éprouvaitil quelque honte à trop abuser cet être si droit et dont lui-même subissait le cJiarme, car à son remerciement il mélangea une confession comme il n'en faisait guère :

— « Et puis, ne me crois pas si exubérant... C'est toujours le soleil qui veut cela... Mais au fond, nous autres, gens du Midi, nous disons toujours ce que nous voulons dire et rien de plus... Nous voici arrivés... Chut! » fit-il, en mettant son doigt sur sa bouche; «miss Marsh sait tout; Marsh ne sait rien... »

— o Un raot encore, » répondit Hautefeuilie : « je t'ai promis d'être ton témoin; mais tu me permettras de gagner Gênes de mon côté. Je con-

nais trop peu ces gens-là pour accepter une invitation de cette espèce...»

— « Je m'en rapporte à Flossie Marsh pour avoir raison de tes scrupules, » répondit Corancez, qui ne put réprimer un sourire. « Tu seras un des passagers de la Jenny. Et sais-tu comment ce bateau s'appelle la Jenny? Il n'y a que les Anglo- Saxons pour se permettre sérieusement un pareil jeu de mots. Tu n'ignores pas que the sea, la mer, se prononce comme ^r, la note de musique, et tu as bien entendu parler de Jenny Lind, la cantatrice?... Eh bien! voilà pourquoi le facétieux Marsh a baptisé sa villa flottante de ce joli prénom : because she keeps the high seas, parce qu'elle tient les hautes mers — ou les si d'en haut!... Et chaque fois qu'il raconte cette histoire, il est si étonné de son esprit qu'il en a le fou rire... Quel délicieux joujou, d'ailleurs!... »

La Jenny profilait les lignes élégantes de sa coque blanche et de ses agrès à quelques pas maintenant des deux compagnons. Elle semblait vraiment la jeune et coquette reine de ce petit port, où les barques de pêche, les yoles de course et les bateaux de cabotage se pressaient le longdu quai. Des marins assis à même les dalles, au soleil, raccommodaient en chantant les mailles brunes d'un filet. Au rez-de-chaussée des maisons, s'ouvraient des échoppes où se vendaient les mille outils de la mer : des cordages et des vestes goudronnées, des chapeaux de cuir bouilli et de.s

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bottes en caoutchouc. Des entrepôts de denrées, des bureaux de compagnies maritimes s'y trouvaient aussi. La vie du besoin, totalement abolie, croirait-on, dans cette cité de loisir, semblait s'être concentrée tout entière sur cette marge étroite, pour lui donner un pittoresque grouillant, savoureux, populaire, très différent de cette uniformité banale que l'abus du luxe étalé imprime au Midi oisif et cosmopolite. Sans doute, ce contraste inconsciemment senti attachait le plébéien Marsh à ce coin de por^ Ce fils de ses œuvres, et qui avait, lui aussi, travaillé de ses mains sur le quai de Cleveland, au bord du lac Érié, plus mouvant que la Méditerranée, méprisait, au fond, cette société vide et vaine où il vivait. Il y vivait pourtant, parce que ce monde de la haute aristocratie cosmopolite, c'était encore une conquête à faire. Quand il recevait un grand-duc ou un prince régnant à bord de son yacht, comment n'eût-il pas éprouvé une volupté d'orgueil d'une acuité particulière •^. regarder ces pêcheurs du même âge que lui, et à se dire, en fumant son cigare avec l'Altesse Impériale ou Royale: « Voici trente ans, ces pêcheurs et moi, nous étions égaux. Je faisais le métier qu'ils font. Et aujourd'hui?... » En ce moment, comme Hautefeuille et Gorancez ne figuraient sur aucune page du Gotha, le maître du yacht n'avait pas jugé à propos d'attendre ses visiteurs sur le pont. Quandles deux jeunes gens mirent le pied sur la dernière marche de l'escalier du bord, ils n'aperçurent que

UNE IDYLLE TRAGIQUE lOS

miss Flossie Marsh, assise devant un chevalet, et occupée à laver une aquarelle. Minutieusement, patiemment, elle copiait le paysag^e développé devant ses yeux : le groupe des îles fondues ensemble, là-bas, semblable à une longue et simbre carapace velue, immobile sur l'eau bleue, — la ligne creusée, allongée, comme souple, du golfe, avec la succession des maisons parmi les verdures, — cette eau d'un si intense, d'un si absorbant azur, avec les taches blanches des voiles, — et, sur tout cet horizon, l'enveloppement d'un autre azur, celui du ciel, léger, transparent, lumineux... Sous la main appliquée de la eune fille, cet horizon se fixait en formes et en couleurs dont l'exactitude et la sécheresse révélaient un don très petit au service d'une volonté très grande.

— « Ces Américaines sont étonnantes,» souffla Gorancez à Haufeleuille : « il y a dix-huit mois, celle-ci n'avait jamais touché un pinceau ; elle s'est mise à travailler. Elle s'est fabriquée artiste, comme elle se fabriquera savante si elle épouse Verdier. Elles se construisent des talents sur l'esprit comme leurs dentistes vous bâtissent des dents d'or dans la bouche... Elle nous a vus... »

— « Mon oncle est occupé en ce moment, » dit l'aquarelliste improvisée après avoir échangé avec les nouveaux venus une vigoureuse poignée de mains, i Je prétends qu'ils auraient dû appeler le bateau : mon office... Est-ce que c'est le mot français?. A peine arrivé dans un port, on ins-

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talle le téléphone e«tre le yacht et le télégraphe, et eu avant le câble avec New- York, avec Chicago , avec Frisco , avec Marionville ! . . . Nous allons lui dire bonjour, et puis je vous montrerai le yacht. Il est assez joli, mais c'est déjà un vieuî modèle. Il a au moins six ans. M. Marsh en fait construire un à Glasgow qui battra celui-ci et beaucoup d'autres. Il jaugera quatre mille tonnes. La Jenny n'en a que dix-huit cents!... Mais voici mon oncle... »

Les deux jeunes gens avaient, sous la conduite de miss Florence, traversé le pont du bateau, avec son plancher aussi net, ses cuivres aussi polis, ses meubles de paille brune capitonnés d'étoffes aussi fraîches, sa jonchée de tapis d Orient aussi précieux que si ce parquet, ce métal, ces fauteuils, ces carpettes avaient appartenu à quelqu'une des villas éparses sur la côte, et non pas à ce yacht éprouvé par toutes les houles de l'Atlantique et du Pacifique. Et, de même, le salon où les introduisait la jeune fille n'aurait pas offert un spectacle différent à Marionville, au quinzième étage d'une de ces colossales bâtisses d'affaires qui dressent, le long des rues, leurs démesurées falaises d'acier et de briques. Trois secrétaires étaient assis à trois bureaux. Un d'eux copiait des lettres en faisant courir ses doigts agiles sur le piano d'une machineà écrire, un autre transmettait une dépêche par téléphone; le troisième sténographiait sous la dictée du même petit homme trapu à face grise que Gorancez avait montré la veille à

Hautefeuille, assis devant la table du trente et quarante. Ce Napoléon de l'Ohio s'interrompit pour saluer les visiteurs :

— « Impossible de vous accompagner, messieurs, » leur dit-il : « Flossie vous montrera le bateau. Tandis que vous vous promenez, » ajoutat-il avec cet air de défi tranquille par lequel tout vrai Yankee manifeste son mépris pour le vieux monde, « nous vous préparons de beaux voyages. Mais vous autres. Français, vous êtes si bien chez vous que vous ne bougez guère... Connaissezvous seulement notre région des lacs? Tenez, voici la carte. Nous avons là, rien que sur le Supérieur, le Michigan, le Huron et l'Érié, soixante mille navires, d'un tonnage de trente-deux millions de tonneaux. Ils transportent par an pour trois milliards et demi de marchandises. Il s'agit de mettre cette flotte et les villes qu'elle dessert : Duluth, Milwaukee, Chicago, Détroit, Cleveland, Buffalo, Marionville, en communication directe avec l'Europe... Les lacs vont se jeter à la mer par le Saint-Laurent. C'est la voie à suivre, n'estce pas? Malheureusement, nous avons un petit barrage à sauter en sortant du lac Érié ; une fois et demie la hauteur de l'Arc-de-l'Étoile à Paris : c'est le Niagara. Et puis il y a les rapides du fleuve à l'issue du lac Ontario. On a bien creusé sept ou huit canaux à écluses qui permettent la montée ou la descente aux petits bateaux. Nous vouions, nous, ce passage libre pour n'importe quel transatlantique... Voilà monsieur qui est en train de

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conclure l'affaire, » — et Marsh montra le secrétaire installé au téléphone. — « Notre capital est souscrit d hier soir : deux cents millions de dollars... Dans deux ans, j'irai de ce quai, avec la Jenny, à mon home, sans transbordement... Je veux que Marionville devienne le Liverpool des lacs. Elle a déjà cent mille habitants. Dans deux ans, nous en aurons cent cinquante mille; — c'est le chiffre de votre Toulouse. — Dans dix ans, deux cent cinquante mille ; — c'est le chiffre de votre Bordeaux ; — et dans vingt ans, nous rattraperons les cinq cent dix-sept mille de ce vieux Liverpool. Nous sommes un peuple jeune, avec beaucoup de crudités, mais nous poussons, — et nous vous poussons... A tout à l'heure, messieurs. Vous permettez? »

Et riufaiig^able abatteurde besogne recommençait déjà de dicter avant que sa nièce eût f.iit sortir de la chambre les enfants dégénérés de la lente Europe!

— « Est-il assez Américain? » disait tout bas Gorancez à Hautefeuille. « Il le sait trop, et il tourne au cabotin de lui-même : Heautoncnhotinoumenos, comme eût dit notre vieux maître Merlet. . . Toute leur race est là dedans. » Et tout haut : — « Vous savez, miss Flossie, que nous pouvons parler librement de nos projets devant Pierre: il accepte d'être mon témoin... »

— « Ah! quel bonheur !» fit la jeune fille, qui ajouta gaiement: ".le n'en doutais pas, d'ailleurs. Mon oncle m'a chargée, » continua-t-elle, « de

VOUS inviter pour le petit voyage à Gênes... C'est donc oui. Ce sera tout à fait charmant. Et vous savez, vous serez récompensé de votre bonne action : vous aurez à bord votre flirt, Mme de Garlsberg. »

En disant cette phrase, la rieuse enfant avait regardé le jeune homme bien en face. Elle parlait sans malice aucune, avec cette simplicité directe que le sagace Gorancez avait justement escomptée. Les gens du nouveau monde ont de ces franchises que nous prenons pour des brutalités. Elles résultent de leur profonde, de leur totale acceptation du fait. Flossie Marsh savait que la présence de la baronne Ely sur le yacht serait agréable à Hautefeuille; en sa qualité d'honnête fille et d'Américaine, elle ne croyait pas que les relations de celui-ci avec une femme mariée pussent dépasser la limite d'une innocente coquetterie ou d'un romanesque permis : elle avait donc trouvé aussi MTiturel de hasarder cette allusion aux sentiments de Pierre, qu'elle eût trouvé naturelle une allusion à ses propres sentiments pour Marcel Verdier. Ce lui fut une impression étrangement pénible de voir, à la soudaine pâleur du jeune homme, au frémissement de sa bouche et à son regard, qu'elle venait de lui faire mal. Elle-même, à cette constatation, un flot de sang lui empourpra le visage Si les Américains manquent parfois de tact par excès de simplicité, ils sont sensitifs — touchy, comme ils disent — au plus haut degré. Ces mêmes fautes de tact, si aisément commises, leur

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deviennent aussitôt un réel supplice. Hélas! cette rougeur même ne pouvait qu'aggraver la douloureuse surprise que le nom de Mme de Carlsberg ainsi prononcé venait d'infliger à Hautefeuille. Dans une invincible et foudroyante association d'idées, il se rappela les mots de Gorancez : « Je suis sûr que miss Marsh aura raison de ce scrupule, » et son dernier sourire. Le regard de Mme Bonaccorsi, la veille, dans le train, lui revint à la mémoire. Une intuition irraisonnée et indiscutable lui révéla que le mystère de passion caché au plus profond de son être avait été surpris par ces trois personnes. Un frisson de pudeur, de révolte et d'inquiétude courut dans toutes ses veines, si violent qu'il en eut une palpitation étouffante. Le martyre de parler, dans cette minute de suprême saisissement, lui fut épargné, grâce à Gorancez, qui s'aperçut bien de l'effet produit sur son camarade par l'imprudence de l'Américaine, et, faisant lui-même les honneurs du bateau:

— « Que dis-tu, Hautefeuille, de ce salon et de ce fumoir? Est-ce compris? Ce décor de bois clair et laqué, est-il élégant, et de quelle élégance nette et virile?... Et cette salle à manger? Et ces cabines? On y passerait des mois, des années... Tu vois, chacune avec son cabinet de toilette et son bain... »

El il guidait son compagnon et la jeune fille elle-même. Il se rappelait les moindres détails, grâce à l'étonnante mémoire des choses que pos-

sèdent les natures comme la sienne, faites pour l'action et la réalité. Avec son aplomb habituel, il les commentait tous, depuis les piques et les fusils de l'entrepont, destinés aux pirates des mers de Chine, jusqu'au système pour remplir et vider les baignoires ; et à un moment il posa cette question bien singulière à formuler dans un coin de ce colossal bibelot de mer où se résumait la somme entière des inventions destinées à raffiner la vie :

— (I Miss Flossie, est-ce que nous ne pourrons pas voir la chambre de la morte? »

— u Si cela intéresse monsieur Hautefeuille ?. . .» dit Florence Marsh, qui, depuis le commencement de cette visite, n'avait pas cessé de regretter son étourderie. « Mon oncle avait une fille unique, » continua-t-elle, « qui s'appelait Marion, comme ma pauvre tante... Vous savez que c'est à cause de sa femme que M Marsh, devenu veuf tout jeune, a nommé sa ville Marionville? Ma cousine est morte, voici quatre ans. Mon oncle a été comme fou. Il a voulu que rien ne fût changé dans la pièce qu'elle occupait à bord du yacht. Il y a fait mettre sa statue, et elle a toujours autour d'elle les fleurs qu'elle aimait vivante... Tenez, regardez, mais sans entrer... >»

Elle venait d'ouvrir une porte, et les deux jeunes gens aperçurent, à la lueur de deux lampes voilées de globes bleuâtres, une chambre entièrement tendue d'une étoffe couleur de rose, — d'un rose éteint, comme passé. Une profusion de menu»

brimborions de luxe la remplissait : tout ce que peut posséder une enfatit follement gâtée par son père, quand celui-ci est un mag^nat de chemin de fer des États-Unis, un nécessaire de toilette en or, des bijoux de princesse dans des coupes de musée, des portraits dans des cadres ciselés; et, sur un véritable lit de milieu en bois incrusté, la statue de la morte était couchée, toute blanche, les paupières closes, la bouche à demi ouverte, parmi des gerbes d'oeillets et d orchidées. Le silence de cet étrange hypogée, son mystère, le délicat parfum végétal dont il était rempli, la poésie improvisée de cette idolâtrie posthume dans ce bateau d'un yachtsman homme d'affaires, c'était de quoi, en toute autre circonstance, flatter le goût du sentimentalisme inné au cœur de Pierre Hautefeuille. Mais il n'avait, durant cette visite, qu'un désir, celui d'être délivré de miss Marsh et de Gorancez, un besoin d être seul et de méditer sur les signes pour lui si follement, si péniblement inattendus, qui lui avaient révélé que son plus intime secret était découvert. Ce lui fut donc un soulagement de quitter le bateau, et une torture d'avoir à subir pour quelques minutes encore son compagnon qui disait :

— a At-tu remarqué combien la morte ressemble à Mme de Chésy?... Non? Hé bien! quand tu rencontreras cette dernière quelque part avec Marsh, je t'engage à le regarder. Le canal des Grands Lacs, son chemin de fer, les hlocks de Marionville, ses mines, son bateau, il oublie tout :

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il pense à sa fille morte. Si la petite Chésy lui demandait le Kohinoor, il prendrait la mer pour aller le lui chercher, rien qu'à cause de cette ressemblance... Est-ce assez singulier, tout de même, ce coin bébête, vieux jeu, troubadour, dessus de pendule, tableau à la Greuze, dans un gaillard de cette carrure?... Ce caractère doit te plaire, à toi, l'homme du bleu. S'il t'intéresse, tu pourras l'étudier tout à loisir le 13, le 14 et le 15... Et encore merci de ce que tu vas faire pour moi. Si tu as quelque chose à me communiquer, voici mon adresse : Gênes, palais Fregoso... Et maintenant, il faut que je rentre veiller aux derniers emballages... Tu ne veux pas que je te jette quelque part? Justement, j'aperçois l'Aîné, mon cocher. Je lui avais donné rendez-vous ici vers onze heures... »

Corancez avait hélé, tout en disant ces mots, un panier qui passait à vide, attelé de petits chevaux sardes, dont les sonnailles tintamarraient. Un personnage les conduisait qui salua le jeune homme d'un clignement d'oeil narquois, tandis que son : «Té ! bonjour, monsieur Marins! » attestait la familiarité de longues causeries entre les deux Provençaux. Pascal Espérandieu, dit l'Aîné, était un petit homme alerte et futé qui mettait tout son amour-propre à faire trotter les deux rats de son attelage plus vite que les chevaux russes des grands-ducs établis à Cannes. Il les harnachait, les pomponnait, les fleurissait avec une fantaisie qui arrachait à toutes les compa-

lis DNE IDYLLE TRAGIQUE

triotes de miss Marsh, depuis Antibes jusqu'à la Napoule, les mêmes « how lovely ! . . . hoiv enchanting ! . . . how fascinating ! . . . » qu'elles eussent prononcés devant un Raphaël ou une robe de Worth, une partie de polo ou un gymnaste à la mode.. Sans doute, le compère, avec son fin sourire, possédait aussi des talents de diplomate qui pouvaient le rendre utile dans quelque intrigue secrètement conduite, car le prudent Gorancez ne prenait jamais d'autre voiture, surtout quand il avait comme ce matin un rendez-vous avec la marquise Andriana. Il devait la retrouver pour cinq minutes dans le jardin d'un hôtel où elle faisait une visite. Sa voiture, à elle, attendrait devant une des portes, l'équipage de l'Aîné devant une autre. Aussi aucune réponse ne pouvait être plus agréable au fiancé clandestin que celle de Pierre :

— « Merci, j'aime mieux marcher...»

— « Alors, adieu, » fit Gorancez en s'asseyant dans la voiture. Et, parodiant un vers célèbre : — a Et à bientôt, Seigneur, où vous savez,

• Avec qui vous savez,, pour ce que vous savez! ... »

La voiture tourna l'angle de la rue d'Antibes et s'éloigna d'une vitesse folle. Hautefeuille était enfin seul ! L'idée qui se formulait dans sa pensée avec une précision affreuse depuis que miss Florence Marsh lui avait dit ces simples mots : « Votre flirt, Mme de Carlsberg... » cette incroyable, cette indiscutable idée, il pouvait enfin la regarder en face : — « Ils savent tous trois que je l'aime : la

marquise, Gorancez, miss Marsh. Le regard de

I une hier, la phrase et le sourire de l'autre, ce que m'a dit la troisième et sa rougeur d'avoir pensé tout haut, ce ne sont pas des rêves, cela... Ils savent que je l'aime?. . . Mais alors, hier, quand il me conduisait vers la table de jeu, Gorancez devinait ce que j'éprouvais? Gette dissimulation de sa part, est-ce possible? Et pourquoi pas?

II le disait lui-même tout à l'heure : pour qu'il ait pu cacher à Navagero, aux Ghésy, à tout cet odieux mande, le sentiment qu'il porte à Mme Bonaccorsi, il faut bien qu'il sache se taire... Il a pu le cacher, et moi, je n'ai pas pu cacher le mien... Qui sait si tous les trois ne m'ont pas vu acheter le porte-cigarettes? Non. Ils n'auraient pas eu la cruauté d'en parler et d'en laisser parler devant moi. Marins n'est pas méchant, ni la marquise, ni miss Marsh. Ils savent, voilà tout. Ils savent. Mais comment savent-ils?... '»

Oui, comment? Se poser une pareille question à soi-même, pour un amoureux, et rongé par cette susceptibilité d'âme, c'était aboutir nécessairement à l'un de ces examens de conscience où le scrupule développe toutes les illusions, toutes les folies de sa fièvre imagi native. Dans le chemin que fit Pierre pour regagner la Galifornie, puis assis devant la table où on lui servait son déjeuner à part, enfin dans une promenade solitaire prolongée jusqu'au pittoresque village de Mougins, sa vie de ces dernières semaines se représenta

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devant lui, jour par jour, heure par heure. Un irrésistible déplacement de perspective intime lui montra dans tous les naïfs, dans tous les innocents bonheurs de sa silencieuse idylle autant d'irréparables fautes, couronnées par cette faute dernière : l'achat de la boîte d'or, en pleine salle de jeu et sous quels regards!... Il se revoyait à sa première rencontre avec Mme de Garlsberg dans le salon de la villa Chésy : la beauté originale de la jeune femme et son charme d'étrangère l'avaient saisi tout de suite, il s'était laissé aller à la contempler indéfiniment. Et il n'avait pas eu l'idée qu'il attirait ainsi l'attention et les commentaires ! . . . Il se voyait se rendant chez elle une première fois, y retournant, cherchant les moindres occasions de la rencontrer, de respirer dans son air, de lui parler. L'indiscrétion de cette assiduité avait-elle pu passer inaperçue, et sa présence dans des endroits où il n'allait jamais auparavant, et dont il était devenu un habitué ?. . . 11 se revoyait sur les pelouses du Golf-Club, le matin, et comme la baronne Ely lui semblait belle dans la singularité piquante de sa toilette rouge et blanche, aux vives couleurs du cercle. Les petites excentricités de mise qui, chez une autre, l'auraient choqué, le ravissaient chez elle... Il se revoyait au bal, debout dans un angle de salon, attendant qu'elle entrât, qu'elle apportât avec elle cet enchantement émané pour lui de chaque pli de sa robe... Il se revoyait chez le confiseur en vogue, sur la Groisette, «approchant d'elle, qui,

sans cesse, le priait de se mettre à sa table, avec une grâce accueillante... A toutes ces images, en effet, il retrouvait attaché le souvenir d'une amabilité qu'elle avait eue, d'une délicate indulgence, d'une gâterie. La sensation du charme auquel il s'était tant plu s'ajoutait à la sensation du scrupule, pour l'exaspérer. Il se rappelait ses imprudences de conduite, étourderies si naturelles quand on ne se sait pas soupçonné. On y reconnaît de telles fautes, plus tard, quand on sent planer au-dessus de soi l'éveil de l'observation ! Depuis les dix jours que Mme de Carlsberg avait quitté Cannes, par exemple, il n'était plus retourné dans ces divers endroits, ne les ayant jamais fréquentés que pour la voir. Personne ne l'avait plus rencontré ni au Golf, ni dans aucune soirée, ni dans aucun thé de cinq heures. Il n'avait pas fait une visite. Cette coïncidence de sa retraite avec l'absence de la baronne n'avait-elle pas été remarquée, et qu'avait-on pu dire?... Depuis que son amour l'avait entraîné dans ce monde de plaisir et de mouvement, il avait été souvent si blessé par la légèreté des propos lancés au hasard sur les femmes, quand elles n'étaient pas là! Pourquoi aurait-on ménagé Mme de Carlsberg à son occasion? On avait parlé d'eux. Avaient-ils été un simple prétexte à moquerie, ou bien avait-on souligné son attitude, à lui, pour calomnier celle qu'il aimait d'un amour si troublé, si ravagé, à cette minute, par toutes les chimères du remords? Ce mot employé par Florence

Marsh : « votre flirt, » donnait un corps à ces hypothèses, Pierre avait toujours tant méprisé les choses que ce mot sous-entend, cette familiarité flétrissante de la femme avec l'homme, ce frôlement de la beauté de l'une par le désir de l'autre, la camaraderie indiscrète et le mauvais ton de cette équivoque approche. Avait-on pu croire que ses relations avec Mme de Carlsberg étaient de cet ordre? Son manque de réserve avait-il été si mal interprété?... Il pensait alors aux chagrins qu'il devinait dans la vie de cette créature, pour lui unique ici-bas, à l'espionnage qui entourait ses moindres gestes. De nouveau la salle de Monte-Carlo lui apparaissait, et sa démarche, à lui, dont il ne comprenait pas maintenant qu'il n'en eût pas senti la prodigieuse indélicatesse. Il la sentait avec une intensité, aiguë jusqu'à la douleur. Que devint-il lorsque, au retour de cette promenade ainsi poussée pendant des heures et des heures et parmi ces idées, il se retrouva devant la porte de son hôtel, au crépuscule, — un crépuscule soudain du Midi, noir et glacé après une journée douce et bleue comme en été, — et le concierge lui remit une lettre sur l'enveloppe de laquelle il reconnut l'écriture de la baronne Ely!... Ses mains trenîblaient en déchirant l'enveloppe. Un cachet la fermait, à l'empreinte d'une pierre antique, représentant une tête de Méduse : c'était le cliaton d'une bague achetée en Italie et que la jeune femme portait d'habitude au doigt. Et réellement la tête de la

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légfcnde païenne eût été là, vivante, devant Hautefeuille, il n'eût pas été plus épouvanté que par les simples mots de ce billet :

• Cher Monsieur, je suis de retour à Cannes, et je serais heureuse si vous pouviez venir demain vers une heure et demie à la villa Helmholtz. J'ai besoin d'avoir avec vous un entretien sur un assez grave sujet. C'est pour cela que je vous fixe une heure où je suis sûre que nous ne serons pas dérangés. Meilleurs compliments. «

Et elle avait sijjné, non plus comme dans les autres billets qu'il avait pu recevoir, son prénom devant son nom, mais comme dans le tout premier : Sallach Carlsberg. Le jeune homme lut et rijjlut ces quelques lig^nes si sèches, si froides. L'évidence le terrassa : la jeune femme avait appris son achat de la veille à Monte-Carlo, et toutes les angoisses de ce long^ scrupule se fondirent en une anxiété suprême qui le fit s'écrier tout haut, une fois rentré dans sa chambre :

— a Elle sait tout. Je suis perdu. *

ÏV

VOLONTÉS d'amoureux

Le billet qui venait ainsi de porter à son comble linquiétude de Pierre avait naturellement été dicté à Ely de Garlsberg par Mme Brion. C'était la première mise en œuvre du plan imaginé par la fidèle amie pour couper court et aussitôt à un sentiment dont l'avenir l'épouvantait. Sa perspicacité y entrevoyait d'affreuses douleurs, un drame possible, une catastrophe certaine. Durant les heures qui avaient suivi la passionnée et soudaine confidence de Mme de Garlsberg^, elle s'était dit qu'il fallait séparer dès aujourd'hui ces deux êtres, précipités l'un vers l'autre d'un si instinctif élan. Sinon, le jeune homme ne tarderait pas à savoir quels sentiments il inspirait à celle qu'il aimait. Toute son ingénuité, toute sa candeur expliquaient à peine qu'il ne les eût pas devinés déjà. Du jour où il connaîtrait la vérité, qu'arriverait-il? Si ingénue et si candide qu'elle fût ellemême, Louise Brion donnait à cette question la vraie réponse. Qu'une seule parole d'aveu fût prononcée entre Hautefeuille et Ely, et cette dernière irait jusqu'à l'e.xtrémlté de son amour. Elle avait trop révélé dans sa confession l'indomptable audai 0 de son caractère, son besoin de

vivre d'après la logique absolue de ses passions. Elle deviendrait la maîtresse de Pierre. Quoique l'entretien de la veille eût imposé à Louise l'évidence des fautes déjà commises par son ancienne compagne de couvent, ni sa pensée ni son cœur ne s'étaient habitués à la réalité de ces fautes. La seule idée de cette liaison la secouait d'un sursaut d'effroi, presque d'horreur. Toute la nuit elle avait songé au moyen de provoquer le seul événement où elle aperçût pour Ely un salut assuré : — le départ volontaire d'HautefeuilIe. Sa première pensée fut d'en appeler à la délicatesse du jeune homme. Le portrait moral que lui en avait tracé Mme de Carlsberg, sa physionomie si intéressante, son regard loyal, sa naïve action d'amoureux, quand il avait acheté l'étui d'or, — tout révélait en lui une exquise finesse de nature. Si elle lui écrivait, bravement, simplement, une lettre non signée, où elle lui parlerait de son action même, de cet achat qui aurait pu être vu, qui sans doute avait été vu par d'autre que par elle? Si, à ce propos, elle le suppliait de s'éloigner afin de ménagerie repos de Mme de Carlsberg?... Cette lettre, elle en avait essayé plusieurs brouillons, au cours d'une longue et fiévreuse insomnie, sans arriver à une expression qui la contentât. Il était bien difficile de rédiger cet appel, et qu'il ne signifiât point : « Allez-vous-en, parce qu'elle vous aime!... » Puis, au matin, et comme elle s'éveillait du tardif sommeil qui avait terminé cette nuit d'angoisse, un hasard très vulgaire, où

sa piété voulut voir un secours providentiel, vint lui fournir un prétexte inespéré pour insister, non plus auprès du jeune homme et de loin, mais auprès de Mme Garlsberg elle-même et sans retard. En parcourant au lit, et d'un oeil distrait, un de ces journaux de la Rivière, moniteurs du snobisme international qui renseignent les uns sur, les autres tous les errants de la haute vie, elle avait rencontré, à la colonne des « déplacements »' , parmi les noms rangés sous la rubrique : A?-rivées au Caire, ceux de M. Olivier Du Prat, secrétaire d'ambassade, et de sa femme, et elle s'était levée aussitôt pour montrer à Ely cette ligne d'un avis mondain, si insignifiante, si chargée, pour les deux amies, de redoutables menaces :

— " S'il est au Caire, » avait-elle dit à la baronne, " c'est que son voyage sur le Nil est fini, et qu'il pense au retour. Quel est son chemin naturel? D'Alexandrie à Marseille... Et à Marseille, si près de Cannes, il voudra revoir Hautefeuille. »

— «C'est vrai, «avait répondu Ely, après avoir regardé de ses yeux les lettres de ce nom : Olivier Du Prat, qui lui avaient donné un horrible battement de cœur, et elle avait répété : « C'est vrai. Ils se reverront... «

— « Avais-je raison hier? » reprit Louise Brion. " Vois où tu en serais si tu n'avais pas eu jusqu'ici la force de résister à ton sentiment? Vois où tu en seras demain si tu n'en finis pas pour toujours.. « Et elle avait continué, développant,

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avec l'éloquence d'une amitié frémissante, un plan de conduite qui venait soudain de lui apparaître, comme le plus sa^je et le plus efficace. — " Il faut saisir l'occasion qui t'est offerte, • disaitelle, « tu n'en auras jamais de meilleure. Il faut toi-même faire venir ce jeune homme et lui parler de cet achat d'hier au soir... Tu lui diras que d'autres personnes l'ont vu. Tu lui montreras ton étonnement de son indiscrétion. Tu ajouteras que son assiduité a été remarquée. Au nom de ton repos, au nom de ta réputation, tu lui ordonneras de s'éloigner. Un peu de fermeté pendant un quart d'heure, et ce sera fini... Il ne serait pas celui que tu m'as peint, délicat, noble et fier, s'il n'obéis.sait pas à ton désir... Ah! crois-moi!... Tu n'as qu'une faconde l'aimer, vme seule. Sauve-le d'un drame qui n'est plus seulement possible et lointain, qui est inévitable et tout proche... »

Ely écoutait sans répondre. Épuisée par ses confidences de la nuit et leurs terribles secousses, elle était sans force contre les suggestions d'une tendresse qui en appelait chez elle, pour combattre son amour, à cet amour lui-même. II y a dans les sentiments très complets un instinctif et violent appétit des résolutions extrêmes Quand ils ne peuvent pas se satisfaire dans l'entier bonheur, ils demandent à l'entier malheur un assouvissement. Remplissant notre âme jusqu'au fond, ils la portent sans cesse tout entière vers les deux pôles de l'extase ou du désespoir, sans jamais s'arrêter aux solutions moyennes. Louise Brion

l'avait vu nettement : arrivée à cette étape de sa passion, il fallait de toute nécessité, ou que la baronne Ely devint la maîtresse du jeune homme, ou qu'elle mît entre elle et lui cet irréparable d'une rupture avant la liaison, — roman secret de tant de femmes, honnêtes ou g^alantes!.,. Oui, que de femmes ont ainsi, en proie au délire du renoncement, creusé des abîmes entre elles et un être idolâtré en silence, qui n'a jamais soupçonné ni cette idolâtrie ni cette immolation! Aux unes, les innocentes, le remords anticipé de leur propre faiblesse a donné cette énergie ; les autres, les coupables, ont senti, ce que sentait si fortement Mme de Garlsberg, leur impuissance à effacer leur passé. Elles ont préféré le martyre exalté du sacrifice à l'affreuse amertume d'un bonheur pour toujours empoisonné par l'atroce jalousie de cet indestructible passé. Une autre influence achevait de dissoudre l'esprit de révolte chez la jeune femme. Étrangère à la foi religieuse, elle ne prétait pas, comme sa pieuse amie, un caractère providentiel à ce hasard si vulgaire, la rencontre d'un nom dans un journal. Mais elle avait, à cause de son incroyance même, ce fatalisme inconscient, dernière superstition des incrédules. A voir devant elle, imprimées, ces cinq syllabes : Olivier Du Prat, quelques heures après la conversation de la nuit, elle avait subi cette impression du pressentiment, plus difficile parfois à supporter que le danger réel :

-^ • Oui, tu avais raison, » avait-elle répondu,

de l'accent brisé des abdications irrémédiables, «je le verrai, je lui parlerai, et tout sera fini pour toujours... »

Elle était donc revenue à Cannes, l'après-midi du même jour, sur cette résolution, prise réellement avec les plus profondes énergies de son cœur. Elle était accompagnée de Mme Brion, qui ne voulait la quitter qu'une fois le sacrifice accompli. Elle avait, sitôt arrivée, écrit et fait porter le billet dont la lecture avait achevé de bouleverser Hautefeuille. Certes elle se croyait, elle était bien sincère dans ce parti pris de rupture. Cependant, si elle avait lu jusqu'au fond d'elle-même, un tout petit fait lui aurait prouvé combien cette résolution était fragile et à quel point les idées d'amour la possédaient, la hantaient. Elle venait à peine d'écrire à celui qu'elle voulait séparer d'elle à jamais, et de la même plume, de la même encre, elle griffonnait deux billets aux deux personnes des amours desquelles elle était la confidente et un peu la complice : miss Florence Marsh et la marquise Andriana Bonaccorsi. Elle les invitait à déjeuner pour le lendemain. Action bien simple, mais en la faisant elle obéissait au plus profond instinct de la femme qui aime et qui souffre : rechercher des femmes qui aiment aussi, avec qui elle puisse parler des choses du sentiment, aux bonheurs de qui elle se réchauffe, qui la plaindraient de son malheur si elle le leur disait, qu'elle comprenne

et par qui elle serait comprise. D'ordinaire, comme Ely l'avait proclamé la veille, les hésitations de la sentimentale et craintive Italienne la fatiguaient, et dans la passion de l'Américaine pour le préparateur de l'archiduc il entrait un élément de positivisme réfléchi qui déconcertait sa fougue native. Mais la jeune veuve et la jeune fille étaient deux amoureuses, et ce titre suffisait pour qu'à l'heure de son martyre ce lui fût une douceur, presque un besoin de les voir. Elle ne se doutait guère que cette invitation, toute impulsive et si naturelle, provoquerait une scène violente avec son mari, ni qu'une lutte conjugale s'engagerait à la suite, — lutte sourde et implacable dont le dernier épisode influa si tragiquement sur l'issue de cette passion commençante qu'elle s'était juré de sacrifier.

A-rrivée à Cannes vers trois heures de l'aprèsmidi, elle n'avait pas aperçu l'archiduc durant le reste de la journée. Elle savait qu'il était enfermé avec Marcel Verdier dans le laboratoire. Elle ne s'en était pas étonnée, non plus que de le voir apparaître, à l'heure du dîner, suivi par son aide de camp, le comte de Laubach, l'espion professionnel de Son Altesse. Et pas une marque d'intérêt sur sa santé, pas une question sur la manière dont elle avait employé ces dix jours!... Le prince avait été, dans sa jeunesse, l'un des plus hardis et des plus beaux cavaliers d'un pays qui en compte d'incomparables. L'ancien militaire .se

reconnaissait, dans le maniaque de science, à la tournure demeurée svelte malgré la soixantaine dépassée, au ton de commandement qu'avaient gardé les moindres inflexions de la voix, à la face martiale où se voyait la cicatrice d'un glorieux coup de sabre reçu à Sadowa, aux deux longues moustaches toutes grises swr le pourpre du teint. Ce qui ne s'oubliait pas, lorsqu'on avait une fois rencontré cet homme singulier, c'étaient les yeux, des yeux très bleus, très clairs et d'une inquiétude sauvage, sous des sourcils blonds, presque roux et d'une formidable épaisseur. L'archiduc avait cette originalité de porter toujours, même en tenue de soirée, de fortes bottines lacées, qui lui permettaient, le repas à peine fini, de sortir à pied, accompagné tantôt de son aide de camp, tantôt de Verdier, pour d'interminables promenades nocturnes. Il les prolongeait parfois jusqu'à trois heures du matin, n'ayant pas d'autre moyen de procurer un peu de sommeil à ses nerfs malades. Cette extrême nervosité se trahissait à ses mains, trèsfines, mais brûlées d'acides, noires de limaille, déformées aux outils du laboratoire, et dont les doigts se crispaient sans cesse en mouvements désordonnés. A tous ses gestes, d'ailleurs, on pouvait deviner le trait dominant de son caractère, cette infirmité morale qui n'a pas de nom précis dans la langue : — l'incapacité de durer dans une sensation ou dans une volonté quelconque. C'était le secret du malaise que cet homme, si distingué par certains côtés, répandait autour de lui et dont

il souffrait le premier. Conduite parce personnajje si étrangement irritable, toute entreprise devait échouer, on le sentait, et qu'une frénésie intérieure et irrésistible lui défendait de se mettre en harmonie avec aucun milieu, aucune circonstance, aucune nécessité. Cette nature supérieure était incapable d'acceptation. Peut-être le secret de son déséquilibre intime résidait-il dans la pensée, fixe chez lui, d'avoir été à une époque si près du trône et d'en être à jamais écarté ; d'avoir vu commettre les plus irréparables fautes de politique et de guerre; de les avoir sues telles au moment même, et de n'avoir pu les empêcher. Ainsi, au début de la lutte de 1866, il avait tracé un plan de campagne qui pouvait changer la face de l'Europe dans cette dernière moitié du siècle. Au lieu de cela, il avait dû risquer sa vie pour l'exécution de manœuvres dont il prévoyait l'échec assuré. Chaque année, à l'anniversaire de la célèbre bataille où il avait été blessé, il devenait littéralement fou pendant quarante-huit heures. Il l'était de même chaque fois que l'on prononçait devant lui le nom de quelque grand révolutionnaire mihtant. L'archiduc ne se pardonnait pas la faiblesse par laquelle il conservait les bénéfices attachés à son titre et à son rang, alors que son goût des théories abstraites et les rancœurs de sa destinée manqnée l'avaient conduit à partager les pires convictions du socialisme anarchiste. D'ailleurs prodigieusement instruit, grand liseur et grand causeur, il semblait qu'il se ven-

geât sur les autres de ses propres inconséquences par l'acuité implacable de sa critique. Jamais l'admiration n'allait, dans sa bouche, sans quelque dénigrante et cruelle réserve. Seules les recherches scientifiques et leurs inébranlables certitudes paraissaient communiquer à cette intellig^ence déréglée un peu de repos, comme une assiette plus ferme. Depuis l'époque où ses dissentiments avec sa femme avaient abouti à ce divorce tacite et décent, imposé d'en haut, ces recherches l'avaient absorbé davantage encore. Retiré à Cannes, où le retenait une laryngite obstinée, il y avait tant travaillé qu'il s'était, d'amateur, transformé en professionnel. Une série de découvertes importantes sur l'électricité lui avait donné une demi-gloire dans le monde des spécialistes. Ses ennemis avaient bien répandu le bruit qu'il publiait simplement sous son nom les travaux de Marcel Verdier, un ancien élève de l'École normale, attaché à son laboratoire depuis plusieurs années. Il faut rendre cette justice 4 l'archiduc, cette calomnie — dont Corancez s'était fait l'écho près d'Hautefeuille — n'avait pas entamé l'affection enthousiaste et jalouse que l'étrange homme portait à son aide. Car un dernier trait de ce prince inégal, incertain et, par suite, profondément, passionnément injuste était de ne sentir que par engouements. L'histoire de ses relations avec sa femme reproduisait l'histoire de sa vie. Il l'avait dépensée tout entière en alternatives de sympathie désordonnée et d'antipathie

déréglée pour les mêmes gens, et sans autre cause que cette impuissance à contrôler son humeur, — impuissance qui avait fait de lui, avec tant de dons, un personnage tyrannique, redouté, mal jugé, profondément malheureux, et, pour emprunter au même Gorancez une épigramme vulgaire; mais trop justifiée, « le grand Raté du Gotha » .

Mme de Garlsberg avait une trop longue expérience de ce caractère pour ne pas connaître son mari admirablement, et elle en avait trop souffert pour ne pas être, de son côté, souverainement injuste à son égard. L'humeur est, de tous les défauts, celui que les femmes pardonnent à un homme le moins volontiers. Il est trop contraire à la plus virile des vertus, la constance. Celle-ci était trop fine pour ne pas lire, sur cette physionomie tourmentée du César manqué, l'orage approchant, comme font les marins sur la face du ciel et de la terre. Lorsque, au soir de son retour à Cannes, elle se trouva assise vis-à-vis de lui à table, ell-e n'eut pas de peine à deviner que le repas ne se terminerait point sans quelqu'une de ces paroles féroces où l'archiduc soulageait son fiel dans les mauvaises heures. Au premier regard, elle avait compris qu'il nourrissait de nouveau an violent grief à son endroit. Quel grief? Avait-il su déjà, par Laubach, cet infâme Judas, au profil fuyant, aux manières félines, comment elle s'était comportée au jeu la veille, et, par un de ces détours d'orgueil dont il était coutumier, se pré-

parait-il, lui, le prince démocrate, à lui faire sentir que ces manières bohémiennes ne convenaient pas à leur rang? Était-il froissé — une si puérile contradiction ne l'eût pas étonnée non plus — qu'elle fût demeurée à Monte-Carlo toute la semaine sans donner signe de vie, n'était la dépêche du retour au maître d'hôtel? Que lui importait, d'ailleurs, le motif d'une colère qu'elle méprisait? Le chagrin de sa résolution était trop profond. Elle en avait le cœur trop rempli pour ne pas opposer à ce nouvel ennui l'anesthésie intérieure qui suit les agonies morales. Aussi ne répliqua-t-elle pas un mot, durant le dîner, aux sorties amères de l'archiduc qui, s'adressant à Mme Brion, outragea tour à tour d'une manière atroce Monte-Carlo et les femmes du monde, les Français de la côte et la colonie étrangère, les gens riches enfin, et toute la société. La livrée allait et venait à pas silencieux autour de la table. Les culottes courtes, les bas de soie, les perruques poudrées des valets donnaient aux paroles du maître 4e cette maison princière une inexprimable ironie de contraste. L'aide de camp, avec un mélange patelin de politesse et de perfidie, répondait aux boutades de l'archiduc exactement les mots quf pouvaient l'exaspérer, et Mme Brion, de plus en plus rouge, subissait l'assaut de ces insolents sarcasmes, avec l'idée qu'elle se dévouait pour Ely, et cette dernière, indifférente, daignait à peine prêter l'oreille à des tirades du goût de celle-ci : — • Ses plaisirs, voilà ce qui iuse un mon/lf»

et j'aime cela de cette côte. On y voit à plein la sottise et l'infamie des ploutocrates... Leurs femmes? Elles s'y amusent comme des drôlesses; eux, comme des drôles... Ces impôts, ces lois, ces majjistrats, ces armées, ce clergé, tout cet appareil social, qui travaille au profit des riches, aboutit, à quoi? A protéger une crapule dorée dont nous avons une carte d'échantillons complète sur ce beau rivage... J'admire la naïveté des socialistes qui, devant des aristocraties de cette espèce, parlent de réformes!... Un membre gangrené, ça se brùle et ça se coupe, simplement, brutalement. Mais les révolutionnaires modernes ont un grand défaut : le respect. Par bonheur, la faiblesse et la sottise des classes dirigeantes s'étalent avec une si magnifique ingénuité que le peuple finit par s'en apercevoir, et, quand les millions d'ouvriers qui nourrissent cette poignée de parasites feront un geste, — le geste, — ah! nous rirons, nous rirons ! . . . Déjà le libéralisme, le parlementarisme, le modérantisme, toutes ces sottises en wme, ne sont plus possibles. Il n'y aura plus de place, dans toute l'Europe, d'ici à dix ans, que pour une réaction à la Philippe II ou pour la Commune... Je rt'ai pas besoin de vous dire que je suis pour la Commune. D'ailleurs, avec la science, le branlebas devient facile!,.. Prenez tous les enfants des prolétaires, faites-en des électriciens et des chimistes, et dans une génération, ça y est... •

Quand il proférait des déclamations de cet! ordre, le prince regardait autour de lui avec unel

UNE IDYLLE TRAGIQUE ISl

physionomie trop menaçante pour que l'on sourit de ses paradoxes, comiques autant qu'inefficaces, dans cet opulent décor de haute vie. Les personnes initiées aux dessous de l'histoire contemporaine se rappelaient qu'une légende, d'ailleurs calomnieuse, associait le nom de « l'archiduc rouge » à un mystérieux attentat dirigé contre le chef même de sa famille. Le rêve sanguinaire d'un césarisme démagogique jaillissait trop visiblement de ces yeux cruels qui ne regardaient en face que pour outrager. On sentait la présence du tyran, tyran muselé, paralysé, à qui les circonstances seules avaient manqué, — mais de si peu! Malgré soi, on en tremblait. — D'ordinaire, quand il avait ainsi lancé quelques sinistres coups de boutoir, personne ne répondait et le dîner continuait dans un silence de gêne et d'oppression. Le Néron en disp©nibilité jouissait de cette terreur pendant quelques minutes. Puis il lui arrivait, ayant déchargé sa bile, de vouloir plaire et de déployer les rares séductions de sa nature. Sa remarquable lucidité d'intelligence étonnait alors les plus hostiles, et sa culture, son absence de préjugés, son immense érudition des découvertes nouvelles. Ce soir-là, il était sans doute tourmenté par une inquiétude particulière, car il ne désarma point, jusqu'au moment où, à peine revenus dans le salon, une phrase de Mme de Garlsberg à Mme Brion fit éclater la vraie cause de sa terrible humeur.

— « Nous saurons cela par Flossie Marsh. Elle vient déjeuner demain, » avait dit la baronne.

— « Puis-je avoir cinq minutes d'entretien avec vous, madame? » demanda brusquement le prince à sa femme. Et l'entraînant à part, sans plus se soucier des témoins de cette scène conjugale : n Vous avez invité miss Marsh à déjeuner, demain matin?... » continua-t-il.

— « Parfaitement, » répondit-elle. « Gela contrarie Votre Altesse? «>

— 0 Vous êtes chez vous, » reprit l'archiduc, « mais vous ne vous étonnerez point si je défends

à Verdier de se trouver là... Ne m'interrompez point... Il y a longtemps que je l'observe, vous favorisez les projets de cette fille qui s'est mis en tête d'épouser ce garçon. Je ne veux pas que ce mariage ait lieu. Et il n'aura pas lieu. »

— « J'ignore les intentions de miss Marsh, » répliqua la baronne, dont les joues pâles s'étaient empourprées d'un flot de sang à écouter le discours de son mari. « Je l'invite parce qu'elle est mon amie et que j'ai du plaisir à la voir. Quant à M. Verdier, il est d'âge à savoir s'il lui convient ou non de se marier, sans prendre l'ordre de personne. D'ailleurs, s'il veut causer avec miss Marsh, il n'a nul besoin de mon intermédiaire, et, s'il lui a plu de dîner avec elle ce soir... »

— « Il a dîné avec elle ce soir? » interrompit le prince, avec une violence maintenant exaspérée. « Vous le savez? Répondez. Soyez franche. »

— a Votre Altesse Impériale peut charger d'autres personnes de ses espionnages... » fit la jeune femme fièrement. Et elle lança vers M. de

Laubach un regard où le mépris se mélangeaiV au défi.

— 0 Madame, trêve d'ironies, » repartit l'archiduc : « je ne les supporte point. C'est d'une commission auprès de mademoiselle votre amie que j'entends vous charger, et, si vous ne transmettez pas mon message, je le transmettrai moimême... Vous lui direz, à cette intrigante, que je suis au courant de ses menées. Je sais, entendez-vous bien , je sais qu'elle n'aime pas ce jeune homme. Je sais qu'elle est un instrument au service de son oncle. Ce brasseur d'affaires a eu vent d'une découverte que nous avons faite, Verdier et moi, chez moi; » et il tendit la main dans la direction de son laboratoire. « C'est une révolution dans les chemins de fer électriques, tout simplement, notre invention. Mais, pour l'avoir, il faudrait avoir les inventeurs. Je ne suis ni à vendre ni à marier, moi. Verdier n'est pas à vendre, lui non plus; mais il est jeune, il est naïf, et M. Marsh a lancé la nièce... Je constate qu'il vous a mise dans son jeu et que vous travaillez pour lui... Écoutez-moi bien. Fréquentez les Marsh, oncle et nièce, tant que vous voudrez; faites des parties avec eux à Monte-Carlo et ailleurs. Si vous aimez à trôner parmi les rastaquouères des deux mondes, cela vous regarde. Vous êtes libre... Mais ne vous mêlez pas de cette intrigue, ou vous me paierez cette trahison trop cher. Je saurai trouver le point où vous frapper... Avec les millions de son oncle, que cette fille

achète nn nom et un titre, comme elles font toutes! II ne manque pas de marquis anglais, de ducs français et de princes romains pour lui brocanter leur blason, leurs ancêtres et leur personne. La noblesse est une chose aussi abjecte, aussi basse que l'or. Que l'un paie l'autre, c est justice. xMais cet homme de talent, mon ami, mon élève? A bas les pattes!... Cet immonde Yankee faire d'un cerveau comme celui-là une nouvelle machine à dollars! Gela, jamais, jamais, jamais!. . Voilà ce que je vous prie de vouloir dire à cette demoiselle; et vous, pas de réponse, n'est-ce pas?... Monsieur de Laubach... »

— fl Monseigneur?... •

A peine si l'aide de camp put prendre congé des deux femmes, tant l'archiduc sortit avec précipitation, celle d'un homme qui, ne se contenant plus, va passer de la parole aux actes, et frapper après avoir outragé, s'il reste une minute de plus en présence de ce qu'il hait!...

— o Voilà donc le secret de sa fureur, » dit Mme Brion, quand son amie lui eut rapporté le brutal discours du prince. « C'est trop injuste. Mais j'aime mieux cela. J'avais si peur qu'il n'eût appris ta façon de jouer hier, et surtout l'imprudence de qui tu sais... Tu vas décommander misi Florence?... »

— a Moi? I» fit la baronne en haussant les épaules, et son noble visage exprima un irrésistible dégoût. B II (lit un temps où ces goujateries me terra^^saient, un temps où elles me révoltaient.

A.ujourd'hui, je me soucie de cette bête brute et de ses colères comme de ceci... »

Et elle avait, en disant ces mots, allumé une cigarette de tabac rusne à long bout de papier. De sa boucbe méprisante elle venait de chasser un anneau de fumée bleuâtre qui allait, s'ouvrant, s'allongeant, se dispersant à travers l'atmosphère tiède et parfumée du petit snlon. C'était, autour des deux amies, un cadre de délicieuse intimité que cette pièce joliment claire, avec les nuances atténuées de ses tentures, ses tableaux anciens, ses meubles précieux, les vagues profondeurs vertes de la serre entrevue derrière une des portes vitrées, et partout des fleurs, de ces belles et vivantes fleurs du Midi, comme tissées, comme pétries de soleil. Les grandes et les petites lampes voilées par des abat-jour de souple étoffe tamisaient dans cette retraite une lumière adoucie qui se mariait à la flamme gaie et claire du foyer. Les déshérités du sort envieraient moins ces décors exquis des existences comblées s'ils soupçonnaient les agonies secrètes auxquelles ce luxe raffiné sert le plus souvent de théâtre. Ely de Carlsberg s'était laissée tomber sur une chaise longue, et elle disait :

— « Que veux-tu que ces misères me fassent, avec le chagrin que j'ai dans le cœur et que tu sais? Je recevrai Flossie Marsh demain et les jours suivants, et, si l'archiduc se fâche, il se fâchera. Il parle de trouver un point où m'atteindre. Il n'y en a qu'un, et je m'y frappe moi-même. C'est comme

si l'on menaçait d'un duel quelqu'un qui s'est décidé au suicide. »

— <i Mais crois-tu qu'il a raison, quand il prête ces odieux calculs à Marsh? » demanda Mme Brion pour arrêter l'accès de révolte qui grondait sourdement dans cette voix, ces yeux, ces gestes.

— a C'est bien possible, » dit la baronne. « Marsh est un Américain, et pour ces gens-là un sentiment est un fait comme un autre, qu'il s'agit d'exploiter et du mieux qu'on peut. Mais admettons qu'il spécule sur le sentiment de P'iossie pour un savant et un inventeur, cette spéculation de l'oncle prouve-t-elle que le sentiment de la nièce n'est pas sincère?... Pauvre Flossie ! » conclutelle, avec un accent où passait de nouveau Técho de la tourmente intérieure. « J'espère qu'elle ne se laissera pas séparer de celui qu'elle aime : elle souffrirait trop; et, s'il faut l'aider à le garder, je l'y aiderai... »

Quel trouble encore trahissaient ces deux cris successifs! Quel reste d'incertitude dans la sage résolution prise en commun ! La fidèle amie en demeura épouvantée. L'idée qu'elle avait eue la nuit précédente, puis repoussée comme trop difficile à réaliser, cette idée de s'adresser directement à la magnanimité du jeune homme, la ressaisit avec une force extrême. Cette fois, elle y donna un libre cours ; et le lendemain matin, un commissionnaire pris à la gare remettait à l'hôte des Palmes la lettre suivante que Pierre Hautefeuille ouvrit et lut, au moment où il venait

de traverser lui-même les longues heures d'une anxieuse et cruelle insomnie :

« Monsieur, Je compte sur votre délicatesse pour ne pas chercher à savoir qui je suis, ni Le motif qui me fait vous écrire ces lignes. Elles viennent de quelqu'un qui vous connaît sans que vous le connaissiez vous-même , et qui vous estim.e profondément. Je ne doute donc pas que vous n entendiez cet appel adressé à votre honneur. Un mot suffira pour vous faire comprendre combien cet honneur est intéressé à ce que vous cessiez de compromettre — bien involontairement, on en est sûr — la paix et le bon renom, d* une personne qui nest pas libre et que sa haute situation exposé à beaucoup d'envie. On vous a vu, monsieur, avant-hier, dans la salle de jeu de Monte-Carlo, acheter un objet que cette personne venait de vendre à un marchand. Si c'était là un fait isolé, il n aurait pas une très dangereuse signification. Mais vous devez vous en rendre compte : votre attitude na pu, durant ces dernières semaines, échapper aux comm.entaires de la malignité. La personne dont il s'agit n'est pas libre. Elle a beaucoup souffert dans son intérieur. Le moindre ombrage, chez celui à qui elle doit son rang, risquerait de provoquer pour elle une catastrophe. Peut-être ne vous dira -t-elle jamais ellemême combien votre démarche, dont elle a été informée, lui a été pénible. Soyez un honnête homme, monsieur, n essayez pas d'entrer dans une existence que vous pouvez seulement troubler. Ne compromettez

pas une femme de grand cœur, qui a d'autant plus de droits à votre respect scrupuleux quelle s'est moins défiée de vous. Ayez donc le courage de faire la seule action qui puisse empêcher les calomnies de naître si elles ne sont pas nées, qui puisse les détruire si elles sont nées. Quittez Cannes, monsieur, pendant quelques semaines. Un jour viendra oit vous éprouverez une joie intime à vous dire que vous avez fait votre devoir, et que vous avez donné à une créature d'élite la seule preuve de dévouement qu'il vous soit permis de lui offrir : le respect de son repos et de son honneur. »

Il y a dans le roman si original de Daniel de Foë, ce prodigieux raccourci de toutes les profondes émotions humaines, une page célèbre et qui demeure le symbole de l'épouvante dont nous bouleversent certaines révélations absolument, tragiquement inattendues. C'est celle où le Solitaire tressaille jusqu'à l'être de son être, en apercevant, sur le sable de l'île déserte, l'empreinte fraîche d'un pied nu. Un même tremblement convulsif secoua Pierre Hautefeuille à la lecture de cette lettre : il tenait la preuve, après ces vingt-quatre iieures d'incertitude, l'indiscutable, la foudroyante preuve que son action de l'avant-veille avait été vue... Par qui?... Mais qu'importait le nom de ce témoin, du moment que Mme de Garlsberg était avertie? Le secret instinct du jeune homme ne l'avait pas trompé. La baronne le faisait venir pour lui reprocher son indiscrétion, peut-être

pour le bannir à jamais de sa présence. I«a certitude que cet entretien roulerait sur ce qu'il se reprochait, maintenant, comme un crime lui fut si intolérable que l'idée le saisit de ne pas aller au rendez-vous, de ne jamais revoir cette femme offensée, de s'enfuir ailleurs, bien loin, pour toujours. Il reprit la lettre et il se dit : « C'est vrai je n'ai plus qu'à partir!... " Frénétiquement à la fois et machinalement, comme si une réelle suggestion eût émané des phrases écrites sur cette petite feuille de papier bleuté, il sonna, il demanda un indicateur, que l'on préparât sa note, que l'on apportât sa malle. Si l'express d'Italie, au lieu de passerdans l'après-midi, eût quitté Cannes versonze heures, peut-être le pauvre enfant eût-il, dans cette attaque de demi-folie, précipité une fuite qui devait, quelques heures plus tard, lui paraître aussi insensée qu'elle lui paraissait nécessaire en ce moment-là. Mais pour prendre le train il fallait attendre, et, une fois cette première crise dominée, Hautefeuille sentit qu'il ne devait, qu'il ne pouvait pas fuir, comme un coupable, avant de s'être expliqué. Il ne pensait pas à se justifier : à ses propres yeux, il était injustifiable. Pourtant il ne voulait pas que Mme de Carlsberg le condamnât sans qu'il eût plaidé pour sa propre délicatesse. Hélas' que lui dirait-il? Durant ces heures qui le séparaient de son rendez-vous, combien de discours imagina-t-il sans se douter que la force souveraine qui l'attirait vers cette femme n'était pas ce besoin de plaider sa cause ! C'était vers la sensation de la

présence qu'il marchait irrésistiblement, — seul besoin qui finisse toujours par tout abolir dans un cœur qui aime, depuis les plus justes rancunes jusqu'aux plus folles timidités.

Quand le jeune homme entra dans le salon de la villa Helmholtz, l'excès de ces émotions 1 avait mis dans cet état de somnambulisme éveillé où l'âme et le corps obéissent à une impulsion dont ils ont à peine la conscience. Cet état ressemble beaucoup à celui d'un homme résolu qui traverse un très ^rand péril. Les deux instincts fondamentaux de notre nature, celui de la conservation et celui de l'amour, agissent de même en toute occurrence importante. C'est une preuve de plus qu'ils sont l'œuvre en nous de forces impersonnelles, extérieures et supérieures à l'étroit domaine de notre volonté réfléchie. Dans des instants pareils, nos sens sont à la fois suraijjuisés et paralysés, — suraiguisés pour les moindres détails qui correspondent à notre élan intérieur, paralysés pour tout le reste. — Quand Hautefeuille pense aujourd'hui à ces minutes si décisives de sa vie, il ne peut se rappeler par quel chemin il est allé de l'hôtel à la villa, quelles personnes de sa connaissance il a rencontrées. Il ne fut réveillé de ce songe lucide qu'au moment où il se trouva dans le premier des deux salons, le plus grand, vide à cette minute. Une senteur y flottait, mêlée à l'arôme des plantes qui garnissaient les vases : celle du parfum préféré par Mme de Carlsberg, une composition légère d'ambre, de chypre et d'eau de Cologne russe. A

peine Pierre avait-il eu le temps de respirer cette odeur qui lui rendait Ely si présente, et la seconde porte s'était ouverte. Des voix lui arrivaient, parmi lesquelles il n'en disting^ua qu'une. Elle lui entra dans le cœur comme y était entré le parfum. Quelques pas encore, et il était devant Mme de Garlsberg elle-même, qui causait avec Mme Brion, la marquise Bonaccorsi et la jolie vicomtesse de Chésy. Plus loin, près de la haute porte vitrée ouverte sur la serre, Flossie Marsh, debout, s'entretenait avec un jeune homme, un grand garçon blond, très mal habillé, très laid, qui montrait sous une chevelure désordonnée un clair visage de savant aux yeux lucides et méditatifs, au sourire jeune. C'était Marcel Verdier, que la jeune fille avait prévenu d'un mot, hardiment, à l'américaine, et qui, empêché par l'archiduc d'assister au déjeuner, s'était échappé du laboratoire, dix minutes, pour venir la saluer. La baronne non plus n'était pas assise. Elle allait et venait à travers la pièce, afin de tromper un énervement auquel mettait le comble l'arrivée de celui qu'elle attendait. Mais comment ce dernier s'en serait-il douté ? Gomment aurait-il deviné, à la voir vêtue du classique costume tailleur en ser.^e bleue, fait pour la promenade, le motif qui l'avait le matin môme chas sée de la maison? Elle avait marché du côté de son hôtel, à lui, comme il avait lui-même souvent marché du côté de la villa Helmholtz, pour voir une porte, une rangée de fenêtres, et s'en retourner le corur battant. Enfin, comment aurait-

ut UNE IDYLLE TRAGIQUE

il lu dan» les tendres yeux bleus de Mme Bonaccorsi une complaisance, dans les doux yeux bruns de Mme Brion une inquiétude qui, pour un amoureux capable d'observation, eussent été des raisons d'espérer? Hautefeuille ne vit distinctement qu'une chose : l'anxiété que Mme de Garlsberg avait dans ses yeux, à elle, et qu'il interpréta aussitôt comme un signe d'un courroux inapaisable. C'en était assez pour qu'il trouvât à peine la force de répondre les phrases banales de la politesse, tout en prenant un siège auprès de la romanesque Italienne, qui lui avait fait signe de se mettre à côté d'elle, tant cette trop visible émotion lui faisait pitié. Cependant la gaie Mme de Chésy, la jolie blonde aux yeux bleus, d'un bleu aussi vif que celui des prunelles d'Andriana Bonaccorsi était profond, avait souri au nouveau venu. Ce sourire avait frappé de menues fossettes son frais visage potelé, si blanc sous la capote de loutre ; et sa fine taille prise dans une jaquette de la même fourrure, ses fines mains qui jouaient dans son manchon, ses pieds fins dans leurs bottines vernies achevaient de faire d'elle une charmante figurine de frivolité. Que le monde a raison d'être indulgent à ces poupées de la mode ! Car leur présence suffit à égayer, à /rivaliser, comme elles, si l'on peut dire, les situations les plus fausses et les visites les plus chargées d'explications. Étant donné ce que savait Mme Brion, ce que pensait Mme Bonaccorsi, ce que sentaient la baronne Ely et Pierre Hautefeuille, l'entrée de ce dernier eût rendu ce

début d'entretien par trop difficile et pénible si la légère Parisienne n'eût continué son joli babil d'oiseau moqueur :

— ttVous, je ne devrais plus vous connaître! • dit-elle à Pierre Hautefeuille. «Voilà huit jours, » ajouta-t-elle en se tournant vers Mme de Garlsberg,

a tenez, depuis que j'ai dîné chez vous à côté de lui, la veille de votre départ. . . Oui, voilà huit jours qu'il a disparu... Et je n'ai pas écrit à sa soeur, qui pourtant me l'a confié... Car Marie vous a confié à moi, c'est positit, et non pas à ces demoiselles de Nice et de Monte-Carlo !... »

— « Mais je n'ai pas quitté Cannes de la semaine, » répondit Pierre, qui rougissait malgré lui. La petite phrase dite par Mme de Ghésy soulignait trop la coïncidence significative entre sa disparition et l'éloignement de Mme de Carlsberg.

— a Et que faisiez-vous, pas plus tard qu'hier, à la table de trente et quarante?... » demanda railleusement la jeune femme. « Si la grande sœur savait cela, elle qui croit son frère en train de se soigner sagement au soleil? »

— «Ne le tourmentez pas, « interrompit Mme Bonaccorsi, o c'est nous qui l'avons ramené. . . »

— « Mais revenons à votre aventure. Vous n'avez pas fini de nous la raconter?... » reprit Mme de Carlsberg. Les innocentes taquineries de Mme de Chésy lui avaient déplu, à cause du trouble infligé à Hautefeuille. Depuis qu'il était là, vivant et respirant, dans ce petit salon, elle aussi elle éprouvait cette sensation de la présence

qui dissout les plus fortes volontés. Jamais la physionomie du jeune homme ne lui avait paru plus fière et plus pure, son regard plu€ attrayant, sa bouche plus délicate, ses gestes plus gracieux, tout son être enfin plus digne d'être aimé. Elle discernait dans son attitude ce mélange de respec) et de passion, d'idolâtrie et de timidité, si puissant sur les femmes qui ont souffert de la brutalité du mâle et qui rêvent de rencontrer l'amour sans les sursauts de la haine sensuelle, la tendresse passionnée sans la jalousie, la volupté heureuse sans la violence. Elle aurait voulu crier à Yvonne de Ghésy: «Taisez-vous. Ne voyez-vous pas que vous lui faites mal ?... » Mais elle savait que l'étourdie n'avait pas dans le cœur un atome de méchanceté. C'était une Parisienne d'aujourd'hui, très sensible et très innocente malgré un très mauvais ton, jouant au scandale par enfantillage, avec un fonds réel d'honnêteté, une de ces imprudentes qui payent quelquefois de leur honneur et de leur bonheur un naïf désir d'étonner et de s'amuser. Elle reprit, se racontant tout entière dans l'anecdote que l'arrivée d'Hautefeuille avait interrompue :

— «La fin de mon aventure?... Je vous ai déjà dit que ce monsieur m'avait prise justement pour une de ces demoiselles. A Nice, une petite fcmnie qui dine toute seule, à une petite table du grand salon du London-House!... Et il s'était donné un mal pour se faire remarquer, et des " hum ! huni ! » par-ci, — j'avais envie de lui offrir des boules de

gomme, — et des « garçon ! » par-là, parfaitement inutiles, pour me faire retourner. Et je me retournais, pas trop, juste assez pour me laisser regarder sans pouffer de rire. J'en avais pourtant bien envie!... Enfin je paie, je me lève, je sors. H paie, il se lève, il sort. Je ne savais pas que faire jusqu'au train. Il me suit. Je me laisse suivre... Vous êtes-vous demandé quelquefois, en pensant à ces demoiselles : «Qu'est-ce qu'on leur dit quand «on les aborde?... »

— «Des choses que j'aurais, je crois, bien peur d'entendre, » fit Mme Bonaccorsi.

— o Moi, plus maintenant, » reprit Mme de Ghésy : a car elles sont aussi bêtes que celles que ces messieurs nous disent à nous. Écoutez plutôt. Je m'arrête devant l'étalage d'un fleuriste ; il s'y arrête, à côté de moi, à gauche. Je regarde les bouquets ; il regarde les bouquets. J'entends les « hum ! hum ! » de tout à l'heure. Il allait parler. « Voilà de bien belles roses, madame,, » me ditil. — • Oui. monsieur, voilà de oiea belles roses. » — «Aimez-vous oeaucoup les fleurs, madame?» J'allais répondre : « Oui, monsieur, j'aime beau- <i coup les fleurs, » quand j'entends une voix à droite qui m'interpelle : « Tiens, Yvonne, vous êtes ici ! » Et me voilà nez à nez avec la grande-duchesse Véra Pavlovna, et, dans la même minute, je vois mon suiveur devenir de la couleur des roses que nous regardions ensemble et s'incliner devant l'altesse impériale. Et elle, avec son accent russe :

H Idéal, ma chère!... Que je vous présente le comte

" Serge Komow, un de mes plus charmants com-

I' patriotes .. » Tableau... »

La jolie et moqueuse Yvonne avait à peine fini de raconter son enfantine équipée, avec ce plaisir constaté souvent, toujours inexplicable, que certaines femmes du monde éprouvent à frôler le demi-monde, quand l'entrée soudaine d'un nouveau personnag^e vint arrêter net le rire ou le blâme sur les lèvres des amies qui avaient écouté ce gai récit. Ce personnage n'était autre que l'archiduc Henri-François, le teint enflammé comme à riiabi {ade, ses pieds toujours chaussés de ses grosses bottines, son grand corps maigre enveloppé dans un complet de couleur sombre qui, à ^ui seul, par ses souillures et par sa sordidité, décelait le laboratoire. Comme il l'avait annoncé la veille, il avait empêché que Verdier déjeunât à la table de la baronne. Lui-même, il ne s'y était pas présenté. Le maître et l'élève avaient mangé, comme cela leur arrivait entre deux expériences, debout et revêtus de leur tablier de travail, sur un angle d'un de leurs fourneaux. Puis le prince s'était retiré en prétextant une sieste, soit qu'il voulût réellement se reposer, soit qu'il méditât une épreuve décisive et qui lui permit de mesurer le degré de l'intimité établie déjà entre miss Marsh et son préparateur. Il n'avait naturellement nommé aucun des convives de la baronne à Verdier, qui ne lui avait parlé de rien non plus. Aussi, lorsque à son entrée dans le salon il aperçut l'Américaine et le jeune homme en train de causer à part et fami-

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lièrement, un passag^e de réelle fureur décomposa son visage. Un éclair lui jaillit des yeux, tandis qu'il enveloppait du regard ce groupe d'abord, puis l'autre. S'il eût été le maître en ce moment, il les eût tous mis aux fers : sa femme, la cause certaine de cette trahison ; Mme Brion et Mme Bonaccorsi, parce que Mme de Garlsberg les aimait; Mme de Chésy et Hautefeuille, parce qu'ils étaient là, témoins complaisants de ce tête-à-tête. De sa voix impérieuse et qu'il gouvernait à peine, il appela, d'une extrémité à l'autre de la pièce:

— « Monsieur Verdier ! »

Verdier se retourna. Le saisissement que lui causait la présence imprévue du prince, l'humiliation d'être interpellé devant la femme qu'il aimait, l'impatience d'un joug longtemps supporté, que d'émotions complexes frémissaient dans l'accent avec lequel il répondit :

— « Monseigneur?... »

— n J'ai besoin de vous au laboratoire, » reprit l'archiduc : « veuillez venir, et tout de suite. »

A leur tour, les yeux du préparateur lancèrent un éclair de fureur. Pendant quelques secondes, les spectateurs de cette odieuse scène virent sur cette figure d'un homme supérieur, traité indignement, un combat tragique se livrer entre l'orgueil et la reconnaissance. L'archiduc avait été particulièrement bon pour le jeune homme. C'était lui qui à seize ans l'avait distingué, l'avait fait partir à Paris, entrer à l'École normale.. Enfin il avait rendu à toute sa famille de ces ser-

vices d'argent qu'il est trop dur d'avoir acceptés quand le bienfiiiteur en abuse... Verdier regardait toujours rarchiduc. Un chien battu injustement jette de ces regards sur son maître. Va-t-il lui sauter à la gorgée? va-t-il lui obéir? Mais le jeune homme connaissait trop le prince pour lui tenir tête en ce moment. Il appréhenda de déchaîner la colère de ce forcené et qu'un éclat d'injurieuse insolence rejaillît sur Florence Marsh. Peut-être aussi estimait-il que son rôle de salarié et d'obligé ne comportait qu'une dignité : faire ressortir, à force de stricte correction, l'inqualifiable dureté du maître. Après quelques secondes de cette douloureuse hésitation, il répondit : — « Je viens, monseigneur. . . » Et prenant la main de miss Marsh, pour la première fois il osa y mettre un baiser, en disant : — « Vous m'excuserez, mademoiselle, de vous quitter ainsi, mais j'espère aller vous, rendre mes devoirs bientôt... Mesdames, monsieur... « Et il suivit son redoutable patron, lequel était sorti aussi brusquement qu'il était entré, quand il avait vu Verdier porter à ses lèvres la main de miss Marsh.

Le silence régnait dans le salon maintenant, parmi toutes ces personnes demeurées debout, — un de ces silences comme il s'en produit dans le monde, après une scène par trop contraire aux plus simples convenances et que les assistants ne peuvent se permettre de juger tout haut. Ni Mme Brion, ni Mme Bonaccorsi, ni Mme de Ghésy

n'osaient regarder Mme de Garlsberg, qui avait rendu au prince, en sa présence, regard pour regard, défi pour défi, et qui maintenant tremblait de colère sous l'alfront que son mari lui avait fait subir en se conduisant de la sorte devant ses invités. Florence Marsh, penchée sur une table, affectait de chercher ses gants, un mouchoir, son flacon de sels, afin de cacher l'expression de son visage. Quant à Hautefeuille, il ne connaissait les dessous de cette société que par les indiscrétions savamment dosées de Gorancez. Il ignorait les vraies relations de Marcel Verdier et de l'Américaine, et il n'eût pas été un amoureux s'il n'eût pas rapporté cette algarade du prince à l'idée fixe dont il était possédé. Sans doute, l'espionnage avait fait son œuvre : l'archiduc savait son indiscrétion de l'avant-veille. Pour quelle part cette indiscrétion entrait-elle dans la farouche humeur du mari de Mme de Garlsberg? Le jeune homme n'aurait pu le dire. Une seule chose était certaine pour lui, depuis qu'il avait rencontré le terrible regard du prince : sa présence était odieuse à cet homme. Et d'où pouvait venir cette aversion, si ce n'est de rapports trop justifiés? Ah ! demanderait-il jamais assez pardon à la femme qu'il aimait d'avoir été pour elle le principe de nouveaux ennuis parmi ses ennuis? Cependant le silence venait d'être rompu par Mme de Ghésy, qui avait regardé sa montre et embrassé la baronne en lui disant :

— « Je serai en retard pour le train. Je dîne encore à Monte-Carlo ce soir... Mais, après le

carnaval, j'arrête les frais. Rien ne va plus, x^dieu, chère, chère Ely... »

— « Et nous aussi, nous vous laissons, » dit Mme Bonaccorsi; — elle était allée prendre le bras de miss Marsh pendant qu'Yvonne de Ghésy sortait. — « Je vais essayer de consoler un peu cette grande JSlle-là... »

— « Mais je suis toute consolée, « répondit Florence. Et avec un accent singulièrement ferme, elle ajouta : « On arrive toujours à tout ce qu'on veut quand on le veut bien... ISous rentrons à pied, n'est-ce pas?... » demanda-t-elle à la marquise.

— « Alors, vous allez passer par le jardin, et je vous accompagnerai pour prendre un peu d'air, » fit Mme Brion, qui embrassa Ely à son tour, en lui disant tout haut : « Chérie, je te « rejoins dans un quart d'heure. » Et elle ajouta tout bas : « Aie du courage. »

La porte de la serre, par où l'on accédait au jardin, venait de se refermer. Ely de Garlsberg et Pierre Hautefeuille étaient seuls. Tous deux, ils avaient médité longuement sur les paroles qu'ils prononceraient dans ce téte-à-tête. Tous deux, ils arrivaient à ce rendez-vous avec une volonté très fixe, la même, puisque Ely avait décidé de demandera Pierre précisément ce départ qu'il avait décidé de lui offrir. Mais tous deux aussi venaient d'être bouleversés par la scène inattendue à laquelle ils avaient assisté. La jeune femme sur-

tout avait été remuée dans le plus intime arrièrefond de sa violente et indomptable nature : le sauvage instinct de révolte, endormi chez elle par son amour, s'était de nouveau soulevé dans son cœur. La plaie de son orgueil, adoucie, presque refermée par une influence de tendresse, s'était soudain rouverte et saignait. Enfin, elle venait de sentir à nouveau l'injuste dureté de la destinée, qui la fivrait, malgré tout et toujours, pieds et poings liés, à ce terrible prince, le mauvais génie de sa jeunesse. Quant à Hautefeuille, les sombres légendes recueillies, de-ci de-là, sur la tyrannie, et la jalousie de l'archiduc avaient soudain pris corps devant ses yeux. Cette vision des deux époux en face l'un de l'autre, l'un menaçant, l'autre outragée, lui avait été si intolérable à seulement imaginer! Elle venait de se réaliser en un inoubliable tableau durant les quelques minutes que le prince avait passées dans le salon. Gela suffisait pour faire de lui, pendant cet entretien, un homme différent. Les caractères comme le sien, toute pureté et toute délicatesse, ont des incertitudes par excès de scrupule, des indécisions par respect de la sensibilité d'autrui, qui donnent l'idée de la faiblesse, presque de l'enfantillage. Sont-ils en présence d'une situation vraie et d'un devoir positif, c'est une volte-face subite, une reprise invincible de leur énergie. Il leur suffit de penser qu'ils peuvent être utiles à ce qu'ils aiment pour trouver dans la sincérité de leur dévouement toutes les vigueurs dont ils pa-

raissaient manquer. Pierre avait cru qu'il ne pourrait pas seulement supporter le regard de la baronne, quand il y lirait qu'elle savait son action. Il allait lui-même la lui déclarer, cette action, et simplement, naturellement, par un irrésistible et passionné besoin d'expier sa faute, s'il était pour quelque chose dans le chagrin qu'il l'avait vue éprouver et qui lui avait fendu le cœur.

— « Monsieur, » commença Ely, après ce silence du début des explications, plus pénible que ces explications mêmes, «i je vous ai écrit que j nous devions avoir un entretien sur un sujet un peu grave, un peu difficile. Mais je veux d'abord que vous soyez bien convaincu d'une chose : si j'ai à vous dire, au cours de cet entretien, des mots qui vous soient pénibles, croyez-le, cela va me coûter beaucoup... » Elle répéta : « Beaucoup. »

— « Ah! madame, » répondit-il, « vous craignez de métré dure, quand vous auriez le droit d'être isi sévère!... Je veux, moi, que vous sachiez ceci d'abord : vos reproches, quels qu'ils soient, n'égaleront jamais les reproches que je me suis faits, que je me fais à moi-même ! . . . Oui, » continua-t-il, avec l'accent du remords passionné, « après ce que je viens de voir et de comprendre, comment me pardonner jamais d'avoir été pour vous la cause d'une contrariété, même la plus légère? Je sais tout. Je sais — une lettre anonyme, reçue en même temps que la vôtre, m'a tout appris — que ma démarche d'avant-bier a

été vue, cet achat du bijou que vous veniez de vendre. Un des témoins vous a rapporté cette action, je le sais, et ce que vous en pensez, je le devine. Je ne vous demande pas de me pardonner mon indiscrétion. J'aurais dii en sentir la portée tout de suite... Et puis, je n'ai pas réfléchi. J'ai vu le marchand prendre cet étui dont vous vous étiez servie devant moi... L'idée que cet objet, associé pour moi à votre image, se trouverait, le lendemain, dans une boutique de cet affreux endroit; qu'il appartiendrait peut-être à une de ces horribles femmes, comme celles que j'avais frôlées autour de ces tables, oui, cette idée a été plus forte que la prudence, plus forte que mon devoir de réserve à votre égard. . . Vous voyez. Je n'essaie même pas de me justifier. Mais peutêtre ai-je le droit de vous demander de me croire, quand je vous affirme, quand je vous jure que, même dans cette étourcierie, même dans cette indiscrétion, il y avait encore du respect pour vous.. . »

— « Je n'ai jamais douté de votre délicatesse, »» dit Mme de Carlsberg. Elle venait d'être remuée par cette naïve supplication. Elle eu avait senti si vivement la jeunesse et la tendresse, par contraste avec les allures brutales que le prince s'était permises un quart d'heure auparavant, à cette même place! Et puis, comme elle avait tout de suite reconnu la main de Louise Brion dans l'envoi de ta lettre anonyme, cette preuve secrète d'amitié aussi l'avait touchée, et elle essaya de remettre la

15i UNE IDYLLE TRAGIQUE

conversation sur ce terrain où cette prudente conseillère lavait tant suppliée de la maintenir. Timide et gauche effort que démentaient maintenant ses yeux, agrandis par son trouble; son sein, soulevé par un involontaire soupir; sa voix, où tremblait son cœur! — « Non, » répéta-t-elle, «je n'en ai jamais douté. Mais vous savez vous-même les malveillances du monde, et vous voyez que votre démarche a été remarquée, puisqu'on vous en a écrit. . . »

— « On ne m'en écrira pas deux fois, » interrompit le jeune homme : « ces malveillances, ces férocités du monde, je n'avais pas besoin de cette lettre pour les comprendre... Ce que j'ai compris encore plus nettement, tout à l'heure, » ajoutat-il avec la fermeté mélancolique des adieux qui ne veulent pas pleurer, « c'est mon devoir. Il est tout tracé maintenant. Cette indiscrétion d'avanthier, et d'autres que j'ai pu commettre, il est heureusement en mon pouvoir de les réparer, et je suis venu vous dire tout simplement : — Madame, je vais m'en aller... m'en aller, »» répéta-t-il, « quitter Cannes; et, si vous me permettiez d'espérer que vous me rendez toute votre estime en voyant comme j'agis à présent, je partirais, non pas heureux, mais moins triste... »

— « Vous en aller? » répéta Ely à son tour. Elle redit, une fois encore : « Vous voulez vous en aller?... » Elle regarda le jeune homme bien en face. Elle vit cette physionomie délicate, ce regard «mu, dont la douceur caressait en elle une place

inconnue ; cette bouche fine etqui tremblait encore des paroles prononcées. La pensée qu'elle serait privée de cette présence, à jamais, se réalisa pour elle avec une précision physiquement intolérable, en même temps que l'évidence du bonheur, s'ils s'abandonnaient tous deux au profond instinct qui les portait l'un vers l'autre. Sa volonté plia — comme une dijjiie soudain rompue — sous le désir qui s'empara d'elle avec une force irrésistible, et, sentant tout haut à cette minute, elle reprit : a Non, vous ne partirez pas, vous ne pouvez pas partir. Je suis trop seule, trop abandonnée, trop misérable!... Je n'ai rien de vrai autour de moi, rien, rien, rien... Et je vous perdrais!... t

Elle se leva d'un mouvement passionné qui fit lever aussi Hautefeuille, et, s'approchant de lui, les yeux dans ses yeux, belle d'une beauté d'apparition, son admirable visag^e éclairé, transfiguré par cet afflux total de son âme dans ses prunelles et sur ses lèvres, elle lui prit les mains entre ses mains, et elle dit, comme si elle eût voulu, par cette pression et par ces mots, lier, mêler, fondre l'un dans l'autre le plus intime de leurs deux êtres :

— « Non, vous ne me quitterez pas. Nous n«> nous quitterons pas... Gela n'est pas possible, puisque vous m'aimez et que je vous aime. . . »

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