OF OXFORD
LA COnCIERGEBIE.
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Vers le milieu du mois de mai de i850, à six heures, deux voitures menées en poste et appelées par le peuple , dans sa langue énergique , des paniers à salade, sortirent de la Force , prison située rue Payenne et rue des Ballets , pour se diriger sur la Conciergerie , au Palais de Justice.
Il est peu de flâneurs qui n'aient rencou-
ORB IHSTKUCTIOn CRIMINELLE. 1
s PBBMitRS PABTIK.
trë cette geôle roulante; mais, quoique la plupart des livres soient écrits uniquement pour les Parisiens , les étrangers seront sans doute satisfaits de trouver ici la de9(a*iption de ce formidable appareil de notre justice criminelle. Qui sait? les polices russe, allemande ou autrichienne , les magistratures des pays privés de paniers à salade en profiteront peut-être; et, dans plusieurs contrées étrangères , l'imitation de ce mode de transport sera certainement un bienfait pour les prisonniers.
Cette ignoble voiture à caisse jaune , montée sur deux roues et doublée en tôle , est divisée en deux compartiments. Par devant, il se trouve une banquette garnie de cuir sur laquelle se relève un tablier. C'est la partie libre du panier à salade , elle est destinée à un huissier et k un gendarme. Une forte grille en fer treillissé sépare, dans toute la hauteur et la largeur de la voiture, celte espèce de cabriolet du second compartiment où sont deux bancs de bois placés , comme dans les omnibus , de chaque côté de k caisse , et sur lesqaeis s'asseyent les prisonniers ; ils y sont
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introdiiîts au mojen d'un marchepied et par une portière sans jour qui s'ouvre au fond de la Toiture. €e surnom de panier à salade vient de ce que, primitivement , la voiture étant k elaire-voie de tous côtés , les prisonniers de* yaient y être secoués absolument comme des salades. Pour plus de sécurité, dans la pré*- ▼îsion d*uii acddent , cette voiture est suivie d'un gendarme à cheval , surtout quand elle emniène des condamnés à mort pour subir leur supplice. Ainsi l'évasion est impossible. La voiture , doublée de tôle , ne se laisse mor* dre par aucun outil. Les prisonniers, scrupuleusement fouillés au moment de leur ar* restation ou de leur écrou , peuvent tout au plus posséder des ressorts de montre propres k scier des barreaux , mais impuissants sur des surfaces planes. Aussi le panier à salade , perfectionné par le génie de la police de Paris, a»t-il fiai par ser^'ir de modèle pour la voiture cellulaire qui sert maintenant à transporter les forçats au bagne , et par laquelle on a remplacé l'effroyable charrette , la honte des dvilisations précédentes, quoique Manon Les eaut l'ait illustrée.
4 YBEMIÈBE PARTIS.
Le panier à salade sert k plusieurs usages.
On expédie d*abord ainsi tous les prévenus des différentes prisons de la capitale au Palais pour y être interrogés par le magistrat instructeur. En argot de prison , cela s'appelle atter d rinstruction. On amène ensuite les accusés de ces mêmes prisons au Palais pour y être jugés , quand il ne s'agit que de la justice correctionnelle; puis, quand il est question , en terme de palais , du grand criminel , on les transvase des maisons d'arrêt à la Conciergerie, qui est la maison de justice du département de la Seine. Enfin les condamnés & mort sont menés dans un panier & salade de Bicêtre à la barrière Saint-Jacques, place destinée aux exécutions capitales , depuis la révolution de juillet. Grâce & la philanthropie , ces malheureux ne subissent plus le supplice de l'ancien trajet qui se faisait auparavant de la Conciergerie à la place de Grève dans une charrette absolument semblable k celles dont se servent les marchands de bois. Cette charrette n'est plus affectée aujourd'hui qu'au transport de l'échafaud. Sans cette explication , le mot d'un illustre condamné k
LA COIfCIBRGERIB. 5
son complice : « C'est maiDtenant l'affaire des chevaux ! )* en montant dans le panier à salade , ne se comprendrait pas. Il est impossible d'aller au dernier supplice plus commodément qu'on y va maintenant & Paris.
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En ce moment , les deux paniers h salade sortis de si grand matin servaient exceptionnellement à transférer deux prévenus de la maison d'arrêt de la Force à la Conciergerie , et chacun de ces prévenus occupait & lui seul un panier à salade.
Les neuf dixièmes des lecteurs et les neuf dixièmes du dernier dixième ignorent certainement les différences considérables qui séparent ces mots : Inculpé, prévenu, accusé, détenu, maison d'arrêt, maison de justice ou
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maison de détention; aussi tous seront-ils vraisemblablement étonnés d'apprendre ici quMl s'agit de tout notre droit criminel, dont l'explication succincte et claire leur sera donnée tout h l'heure , autant pour leur instruction que pour la clarté du drame.
D'ailleurs quand on saura que le premier panier à salade contenait Tabbé Carlos Herrera, se prétendant chanoine du chapitre royal de Tolède , et soupçonné par la police d'être le célèbre Jacques Collin , forçat surnommé Trompe-la-Mort dans les bagnes d'où il s'était toujours évadé, mais plus connu sous le nom de Vautrin , la curiosité serait suffisamment excitée déjà.
Le second panier k salade renfermait un pâle jeune homme, un poëte, sous le poids , de même que le soi-disant Espagnol , d'une accusation capitale , et qui venait en quelques heures de passer du faite des grandeurs sociales au fond d'un cachot, enfin l'élégant Lucien de Rubempré. L'attitude des deux complices était caractéristique. Lucien de Rubempré se cachait pour éviter les regards que les passants jetaient sur le grillage de la si^
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DÎstre et fatale voiture dans le trajet qu*eUe faisait par la rue Saint-Antoine pour gagner les quais par la rue du Martroi et par l'arcade Saint-Jean, sous laquelle on passait alors pour traverser la place de THôtel de Ville. Aujourd'hui , cette arcade forme la porte d'entrée de l'hôtel du prëfet de la Seine dans le vaste palais municipal. L'audacieux forçat collait sa face sur la grille de sa voiture , entre l'huissier et le gendarme, qui, sûrs de leur panier & salade , causaient ensemble.
Les journées de juillet i830 et leur formidable tempête ont tellement couvert de leur bruit les événements antérieurs, l'intérêt politique absorba tellement la France pendant les six derniers mois de cette année, que personne aujourd'hui ne se souvient plus ou se souvient k peine, quelque étranges qu'elles aient été , de ces catastrophes privées , judiciaires, financières , qui forment la consommation annuelle de la curiosité parisienne et qui ne manquèrent pas les six premiers mois de cette année. Il est donc nécessaire de faire observer combien Paris fut alors momentanément agité par la nouvelle de Tar-
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restation d'un prêtre espagnol trouvé chez une courtisane , et par celle de l'élégant Lucien de Rubempré, le futur de mademoiselle de Grandlieu, pris sur la grand'route d'Italie, au petit village de Grez, inculpés tous les deux d'un assassinat dont le fruit allait à sept millions ; car le scandale de ce procès surmonta pendant quelques jours l'intérêt prodigieux des dernières élections faites sous Charles X ! D'abord ce procès criminel intéressait en partie un des plus riches banquiers de Paris, le baron de Nucingen. Puis Lucien, k la veille de devenir le secrétaire intime du premier ministre , appartenait h la société parisienne la plus élevée. Dans tous les salons de Paris, plus d'un jeune homme se souvint d'avoir envié Lucien quand il avait été distingué par la belle duchesse de Maufrigneuse. Toutes les fenmies savaient qu'il intéressait alors madame de Sérizy, femme d'un des premiers personnages de l'État. Enfin , la beauté de la victime , Esther Gobseck , jouissait d'une célébrité singulière dans les différents mondes qui composent Paris : dans le grand monde , dans le monde financier, dans le monde des
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€oartisflnes , dans le monde des jeunes g^s , dans le monde littéraire. Depuis deux jours, tout Paris parlait donc de ces deux arrestations. Le juge d'instruction à qui l'affaire était dévolue, M. Camusot, y vit un titre à son avancement ; et , pour procéder avec toute la vivacité possible , il avait ordonné de transférer les deux inculpés de la Force à la Conciergerie , dès que Lucien de Rubempré serait arrivé de Fontainebleau. L'abbé Carlos et Lucien n'ayant passé , le premier que douze heures et le second qu'une demi > nuit i la Force , il est inutile de dépeindre cette prison qu'on a depuis entièrement modifiée; et, quant aux particularités de l'écrou , ce serait une répétition de ce qui devait se passer à la Conciergerie.
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Mais avaot d'entrer dans le drame terrible d'une instruction criminelle , il est indispensable , comme il vient d'être dit , d'expliquer la marche normale d'un procès de ce genre ; d'abord ses diverses phases seront mieux comprises et en France et à l'étranger ; puis ceux qui l'ignorent apprécieront l'économie du droit criminel , tel que l'ont conçu les législateurs sous Napoléon. C'est d'autant plus impartant que cette grande et belte œuvre est ,
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en ce moment , menacée de destruction par le système dit pénitentiaire.
Un crime se commet : s'il y a flagrance , les inculpés sont emmenés au corps de garde Toisin et mis dans ce cabanon nommé par le peuple violon, sans doute parce qu'on y fait de la musique : on y crie ou Ton y pleure.
De là , les inculpés sont traduits par-devant le commissaire de police, qui procède à un commencement d'instruction et qui peut les relaxer, s'il y a erreur; enfin les inculpés sont transportés au dépôt de la Préfecture, où la police les tient à la disposition du procureur du roi et du juge d'instruction , qui , selon la gravité des cas , avertis plus ou moins promptement, arrivent et interrogent les gens en état d'arrestation provisoire. Selon la nature des présomptions, le juge d'instruction lance un mandat de dépôt et fait écrouer les inculpés à la maison d'arrêt. Paris a trois maisons d'arrêt : Sainte-Pélagie, la Force et les Madelonnettes.
Remarquez cette expression d^inculpés. Notre code a créé trois distinctions essentielles dans la criminalité : l'inculpation, la préven-
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tion, l'accusation. Tant que le mandat d'arrêt n*est pas signé, les auteurs présumés d'un crime ou d'un délit grave sont des inculpés; sous le poids du mandat d'arrêt, ils deviennent des prévenus^ ils restent purement et simplement prévenus tant que l'instruction se poursuit. L'instruction terminée^ une fois que le tribunal a jugé que les prévenus devaient être déférés à la cour , ils passent h l'état d'accusés , lorsque la cour royale a jugé , sur la requête du procureur général , qu'il y a charges suffisantes pour les traduire en cour d'assises. Ainsi , les gens soupçonnés d'un crime passent par ti*ois états différents , par trois cribles, avant de comparaître devant ce qu'on appelle là justice du pays* Dans le premier état ', les innocents possèdent une foule de moyens de justification : le public, la garde , la police. Dans le second état, ils sont devant un magistrat, confrontés aux témoins, jugés par une chambre de tribunal à Paris, ou par tout un tribunal dans les départements. Dans le troisième , ils comparaissent devant douze conseillers , et l'arrêt de renvoi par-devant la cour d'assises peut, en cas d'er-
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reni* ou pour défaut de forme , être déUtt par les accusés à la cour de cassation. Le jury ne sait pas tout ce qu'il soufflette d'autorités populaires, administratives et judiciaires, quand il acquitte des accusés. Aussi , selon nous, à Paris (nous ne parlons pas des autres ressorts) nous parait-il bien difficile qu'un innocent s'asseye jamais sur les bancs de la cour d'assises.
Le détenu , c'est le condamné. Notre droit criminel a créé des maisons d'arrêt , des maisons de justice et des maisons de détention , difiérences juridiques qui correspondent à celles de prévenu , d'accusé , de condamné.
La prison comporte une peine légère , c'est la punition d'un délit minime ; mais la détention est une peine afflictive, et , dans certains cas, infamante. Ceux qui proposent aujourd'hui le système pénitentiaire bouleversent donc un admirable droit criminel , où les peines étaient supérieurement graduées, et ils arriveront à punir les peccadilles presque aussi sévèrement que les plus grands crimes. Ceux de nos lecteurs qui se souviennent d'une Scène de la vie politique ,
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publiée sous le titre de : Une Ténébreuse affaire, pourront comparer les di£Eërences curieuses qui existèrent entre le droit criminel du code de brumaire an ly et celui du code Napoléon , qui Ta remplacé.
Dans la plupart des grands procès, comme dans celui-ci , les inculpés deviennent aussitôt les prévenus. La justice lance immédiatement le mandat de dépôt ou d'arrestation.
En effet, dans le plus grand nombre des cas, les inculpés ou sont en fuite, ou doivent être surpris instantanément. Aussi, comme on Ta vu, la police, qui n'est là que le moyen d'exécution , et la justice étaient-elles venues avec la rapidité de la foudre au domicile de la jeune fille empmsonnée. Quand même il n'y aurait pas eu des motifs de vengeance souiBés par Corentin à l'oreille de la police judiciaire , il y avait dénonciation d'un vol de sept cent cinquante mille francs par le baron de Nucingen.
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Au moment où la première voiture qui contenait Jacques Gollin atteignit à Tarcade Saint-Jean, passage étroit et sombre, un embarras força le postillon d'arrêter sous l'arcade. Les yeux du prévenu brillaient à travers la grille comme des escarboucles , malgré le masque de moribond qui la veille avait fait croire au directeur de la Force à la nécessité d'appeler le médecin. Libres en ce moment , car ni le gendarme ni l'huissier ne se retournaient pour voir leur pratique, ces
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yeux flamboyants parlaient un langage si clair qu'un juge d'instruction habile, comme M. Popinot, par exemple, aurait reconnu le forçat dans le sacrilège. En effet, Jacques Collin , depuis que le papier à salade avait franchi la porte de la Force , examinait tout sur son passage. Malgré la rapidité de la course, il embrassait d'un regard avide et complet les maisons , depuis leur dernier étage jusqu'au rez-de-chaussée. Il voyait tous les passants et il les analysait. Dieu ne saisit pas mieux sa création dans ses moyens et dans sa fin que cet homme ne saisissait les moindres différences dans la masse des choses et des passants. Armé d'une espérance, comme le dernier des Horaces le fut de son glaive , il attendait du secours. A tout autre qu'à ce Machiavel du bagne, cet espoir eût paru tellement impossible à réaliser, qu'il se serait laissé machinalement aller, ce que font tous les coupables. Aucun d'eux ne songe à résister, dans la situation où la justice et la police de Paris plongent les prévenus, surtout ceux mis au secret , comme l'étaient Lucien et Jacques Gollin. On ne se figure pas l'isole-
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ment soudain où se trouve un prévenu : les gendarmes qui l'arrêtent, le commissaire qui l'interroge, ceux qui le mènent en prison, les gardiens qui le conduisent dans ce qu'on appelle littérairement un cachot , ceux qui le prennent sous les bras pour le faire monter dans un panier à salade , tous les êtres qui dès son arrestation l'entourent, sont muets ou tiennent registre de ses paroles pour les ré^ péter soit à la police, soit au juge. Cette absolue séparation, si simplement obtenue entre le monde entier et le prévenu , cause un renversement complet dans ses facultés, une prodigieuse prostration de Fesprit, surtout quand ce n'est pas un homme familiarisé par ses antécédents avec Faction de la justice. Le duel entre le coupable et le juge est donc d'autant plus terrible que la justice a pour auxiliaire le silence des murailles et l'incorruptible indifférence de ses agents.
Néanmoins , Jacques Collin ou Carlos Herrera ( il est nécessaire de lui donner Fuu ou Feutre de ces noms, selon les nécessités de la situation) connaissait de longue main les façons de la police, de la geàle et de la justice.
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Aussi, ce colosse de ruse et de corruption avait-ii employé les forces de son esprit et les ressources de sa mimique à bien jouer la surprise, la niaiserie d'un innocent, tout en donnant aux magistrats la comédie de son agonie. Asie, cette savante Locuste, la cuisinière d'Ësther, lui avait fait prendre un poison mitigé de manière à produire le semblant d'une maladie mortelle. L'action de M* Gamusot , celle du commissaire de police , Tin* terrogante activité du procureur du roi avaient donc été annulées par l'action , par l'activité d'une apoplexie foudroyante.
— Il s'est empoisonné ! s'était écrié M. Camusot, épouvanté par les souffrances du soidisant prêtre, quand on l'avait descendu dans la mansarde en proie à d'horribles eonvulaions.
Quatre agents avaient eu beaucoup de peine à convoyer l'abbé Carlos par les escaliers jusqu'à la chambre d'Ësther où tous les magistrats et les gendarmes étaient réunis.
— C'est ce qu'il avait de mieux à faire , s'il est coupable, avait répondu le procureur du roi.
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— Le croyez-vous donc malade?... avait demande le commissaire de police.
La police doute toujours de tout. Ces trois magistrats s'étaient alors parlé , comme on le suppose , à Toreille , mais Jacques Collin avait deviné sur leurs physionomies le sujet de leurs confidences , et il en avait profité pour rendre impossible ou tout à fait insignifiant l'interrogatoire sommaire qui se fait au moment d'une arrestation ; il avait balbutié des phrases où l'espagnol et le français se combinaient de manière à présenter des non-sens.
A la Force, cette comédie avait obtenu d'abord un succès d'autant plus complet , que le chef de la Sûreté (abréviation de ces mots, chef de la brigade de police de sûreté), Bibi- Lupin , qui jadis avait arrêté Jacques Collin dans la pension bourgeoise de madame Vauquer, était en mission dans les départements, et suppléé par un agent désigné comme le successeur de Bibi-Lupin , et à qui le forçat était inconnu.
Bibi-Lupin , ancien forçat, compagnon de Jacques Collin au bagne , était son ennemi personnel. Cette inimitié prenait sa source
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dans les querelles où Jacques GoUin avait toujours eu le dessus, et dans la suprématie exercée par Trompe-la-Mort sur ses compagnons. Enfin , Jacques Collin avait été pendant dix ans la providence des forçats libérés, leur chef, leur conseil à Paris, leur dépositaire , et par conséquent Tantagoniste de Bibi-Lupin.
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Donc , quoique mis au secret , Jacques Gol<lin comptait sur le dévouement intelligent et absolu d*Asie, son bras droit, et peut-être sur Paccard, son bras gauche , qu'il se flattait de retrouver à ses ordres , une fois que le soigneux lieutenant aurait mis à Fabri les sept cent cinquante mille francs volés. Telle était la raison de l'attention surhumaine avec laquelle il embrassait tout sur sa route. Chose étrange ! cet espoir allait être pleinement satisfait.
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IM dêfiX puissantes tnarâllles de Târeade Saint-Jean étaient rerétues, à six pieds de hauteur, d'un manteau de boue permanent , produit par les éclaboussures du ruisseau ; car les passants n'avaient alors , pour se garantir du passage incessant des voitures et de ee qu'on appelait les coups de pied de charrette, que des bornes depuis longtemps éventrëes par les moyeux des roues. Plus d'une foie la charrette d'un carrier avait broyé Ik des gens inattentifs. Tel fut Paris pendant longtemps et dans beaucoup de quartiers. Ce détail peut faire Gomprendi*e l'étroitesse de l'arcade Saint-Jean et combien il était facile de l'encombrer. Qu'un fiacre vînt à y entrer par la place de Grève , pendant qu'une marchande dite des quatre-saisons y poussait sa petite voiture à bras pleine de pommes par la rue du Martroi , la troisième voiture qui survenait occasionnait alors un embarras* Les passants se sauvaient effrayés en cherchant une borne qui pût les préserver de l'atteinte des anciens moyeux, dont la longueur était si démesurée qu*il a fallu des lois pour les rogner. Quand le panier à salade arriva , l'ar-
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cade était barrée par une de ce^ marchandes des quatre-saisons , dont le type est d'autant plus curieux qu'il en existe encore des exemplaires dans Paris, malgré le nombre croissant des boutiques de fruitières. i C'était si bien la marchande des ruçs,; qy'tin sergent de ville, si FiOstitution en avait été, créée alors, l'eût laissée circuler sans lui; faire; exhiber son permis , malgré sa physîo-: nomie, sinistre qjCii ; suait le crime. La têt6 'i couverte d'un roéchiant mouchoir : de coton- à carreaux.en loques,. était hérissée de mèches rebelles qui montraient des cheveux sembla-, blés à des poils de sanglier. Le cou roUge^etf ridé faisait horreur, et le fichu ne dégui$ait«' pas entièrement une peau tannée par lé^o-^ leil ^ par la poussière et par la boue. La' rol(Q était comme une tapisserie. Les souliers grimaçaient à faire croire qu'ils se moquaient der la figure aussi trouée que la robe. £t quelle pièce d'estomac ! ... un emplâtre eût été moins sale. A dix pas, cette guenille ambulante et fétide devait affecter l'odorat des gens délicats. Les mains avaient fait cent moissons!
Ou cette femme revenait d'un sabbat aile*
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mand , ou elle sortait d'un dépôt de mendicité. Mais quels regards !... quelle audacieuse intelligence, quelle vie contenue quand les rayons magnétiques de ses yeux et ceux de Jacques Gollin se rejoignirent pour échanger une idée !
— Range-toi donc , vieil hospice à vermine!... cria le postillon d'une voix rauque.
— Ne vas-tu pas m'écraser, hussard de guillotine ? répondi^c]le; ta marchandise ne vaut pas la mienne.
Et en essayant de se serrer entre deux bornes pour livrer passage , la marchande embarrassa la voie pendant le temps nécessaire à l'accomplissement de son projet.
— Asie ! se dit Jacques Gollin , qui reconnut sur-le-champ sa complice, tout va bien.
— Ahél.., pécaïré fermati. Souni là. Fedrem!,,, s'écria la vieille Asie avec ces intonations illinoises particulières aux marchandes des rues , qui dénaturent si bien leurs paroles, qu'elles deviennent des onomatopées compréhensibles seulement pour les Parisiens.
S6 PKKVttni PABTik.
Dans le brouhaha de la rue et au milieu des cris de t<His les cochers surrenus, personne ne pouTfiit faire attention à ce cri sauvage qui semblait être celui de la marchande. Mais cette clameur , distincte pour Jacques Collin , lui jetait à l'oreille dans un patois de conrention, mêlé d'italien et de provençal corrompus , cette phrase terrible :
— Ton pauvre petit est pris; mais je suis là pour veiller sur vous. Tu vas me revoir...
Au milieu de la joie Infinie que lui causait son triomphe sur la justice , car il espérait pouvoir entretenir des communications au dehors . Jacques Cdlin fut atteint par une réaction qui eût tué tout autre que lui.
— Lucien arrêté!... se dît-il.
Et il faillit s'évanouir. Cette nouvelle éteît plus affreuse pour lui que le rejet de son pourvoi , s'il eût été condamné à mort.
•■••dotiqv* •< physiolocf qii« eu Palais dm
Maintenant que les deux paniers à salade roulent sur les quais , Fintërét de cette histoire exige quelques mots sur la Conciergerie pendant le temps qu'ils mettront à y venir.
La Conciergerie, nom historique, mot terri^ Me, chose plus terrible encore, est mêlée aux Yévoliitions de la France, et a celles de Paris surtout. Elle a vu la plupart des grands criminels. Si de tous les monuments de Paris c'est le plus intéressant, c'en est aussi le moins connu,., des gens qui appartiennent
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aux classes supérieures de la société ; mais , malgré Fimmense intérêt de cette digression historique , elle sera tout aussi rapide que la course des paniers à salade.
Quel est le Parisien , l'étranger ou le provincial, pour peu qu'ils soient restés deux jours à Paris, qui n'ait remarqué les murailles noires flanquées de trois grosses tours à poivrières, dont deux sont presque accouplées, ornement sombre et mystérieux du quai dit des Lunettes? Ce quai commence au bas du pont au Change et s'étend jusqu'au Pont-Neuf. Une tour carrée , dite la tour de l'Horloge, où fut donné le signal de la Saintfiarthélemy, tour presque aussi élevée que celle de Saint-Jacques-la-fioucherie, indique le Palais et forme le coin de ce quai. Ce^ quatre tours , ces murailles sont revêtues de ce suaire noirâtre que prennent à Paris toutes les façades à l'exposition du nord.
Vers le milieu du quai, à une arcade déserte, commencent les constructions privées que l'établissement du Pont-Neuf détermina sous le règne de Henri IV.
La place Royale fut la réplique de la place
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Dauphine. C'est le même système d'architec^ ture ; de la brique eneadrée par des chaînes en pierre de taille. Cette arcade et la rue de Harlay indiquent les limites du palais à Touest. Autrefois , la préfecture de police , hôtel des premiers présidents au parlement, dépendait du palais. La cour des comptes et la cour des aides y complétaient la justice suprême, celle du souverain. On voit qu'avant la révolution , le palais jouissait de cet isolement qu'on cherche à créer aujourd'hui.
Ce carré, cette ile de maisons et de monuments, où se trouve la Sainte-Chapelle, le plus magnifique joyau de l'écrin de saint Louis, cet espace est le sanctuaire de Paris; c'en est la place sacrée, l'arche sainte. Et d'abord, cet espace fut la première cité tout entière , car l'emplacement de la place Dauphine était une prairie dépendante du domaine royal, où se trouvait un moulin à frapper les monnaies.
De là le nom de rue de la Monnaie, donné à cdle qui mène au Pont-Neuf. De là aussi le nom d'une des trois tours rondes, la seconde, qui s'appelle la t&ur d'Argent, et qui semble-
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rait prouver qu'on y a primitivement battu monnaie. Le fameux moulin, qui se voit dans les anciens plans de Paris, serait vraisembla-^ blément postérieur au temps où Ton frappait la monnaie dans le palais même, et dû sans doute h un perfectionnement dans Part monétaire. La première tour, presque accolée à la tour d'Argent, se nomme la tour de Montgommery. La troisième, la plus petite, mais la mieux conservée des trois, car elle a gardé ses créneaux , a nom la tour Bonbec. La Sainte-Chapelle et ses quatre tours ( en comprenant la tour de l'Horloge ) déterminent parfaitement l'enceinte , le périmètre , dirait un employé du cadastre , du palais , depuis les Mérovingiens jusqu'à la première maison de Valois ; mais , pour nous , et par suite de ses transformations, ce palais représente* plus spécialement l'époque de saint Louis.
Charles Y, le premier, abandonna le palais au parlement, institution nouvellement créée, et alla, sous la protection de la Bastille, habiter le fameux hôtel Saint-Pol, auquel on adossa plus tard le palais des Tournelles. Puis, sous les derniers Valois , la royauté revint de la
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Bastille au Louvre, qui avait ëté sa première bastille. La première demeure des rois de Frauce, le palais de saint Louis, qui a gardé ce nom de Palais tout court, pour signifier le palais par excellence , est tout entier enfoui sous le Palais de Justice; il en forme les eaves» car il était bâti dans la Seine, comme la cathédrale, et bâti si soigneusement que les plus hautes eaux de la rivière en couvrent k peine les premières marches. Le quai de l'Horloge enterre d'environ vingt pieds ces constructions dix fois séculaires. Les voitures roulent à la hauteur du chapiteau des fortes colonnes de ces trois tours, dont jadis l'élévation .devait être en harmonie avec l'élé* gance du palais, et d'un effet pittoresque sur l'eau, puisque aujourd'hui ces tours le disputent encore en hauteur aux monuments les plus élevés de Paris.
Quand on contemple cette vaste capitale du haut de la lanterne du Panthéon, le Palais avec la Sainte-Chapelle est encore ce qui parait le plus monumental parmi tant de monuments. Ce palais de nos rois, sur lequel vous marchez quand vous arpentez l'im-
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mense salle des Pas-Perdus , était une merveille d'architecture, il Test encore aux yeux intelligents du poëte qui vient l'étudier en examinant la Conciergerie. Hélas ! la Conciergerie a envahi le palais des rois. Le cœur saigne à voir comment on a taillé des geôles, des réduits, des corridors, des logements, des salles sans jour ni air dans cette magnifique composition où le byzantin , le roman , le gothique , ces trois faces de l'art ancien , ont été raccordés par l'architecture du douzième siècle.
Ce palais est à l'histoire monumentale de la France des premiers temps ce que le château de Blois est à l'histoire monumentale des seconds temps. De même qu'à Blois, dans une cour vous pouvez admirer le château des comtes de Blois, celui de Louis XII, celui de François I*', celui de Gaston ; de même à la Conciergerie vous retrouvez , dans la même enceinte, le caractère des premières races, et dans la Sainte-Chapelle , l'architecture de saint Louis. Conseil municipal, si vous donnez des millions, mettez aux côtés des architectes un ou deux poëtes, si vous voulez